Post 9vY3lu807MZCo0GYRk by carolynn@bidule.menf.in
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2020-05-29T19:17:19.585616Z
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À son poste de travail dans l'atelier de l'établissement central, Jacqueline était entourée d'un vacarme familier : le claquement des poinçons, le cliquetis des relais, le vrombissement des moteurs. L'orchestre à l'origine de cette cacophonie était entièrement féminin : poinçonneuses, reproductrices, traductrices, trieuses, interclasseuses, tabulatrices, téléprospectrices, vérificatrices, et même une calculatrice flambant neuve, le dernier modèle de chez Bull.Dans les entrailles de ces machines, des vies s'écoulaient suivant un lit au parcours sinueux, s'entrelaçant en affluents et confluents. Jacqueline dirigeait le cours de ces fleuves d'information, les croisait et les filtrait jusqu'à en capter au compte-goutte des forces vives soigneusement choisies. Après les avoir collectées dans des bacs puis reversées dans des casiers, Jacqueline contemplait ses captures. Il lui semblait voir s'en dégager une ténue radiescence, comme la lueur d'espoir d'une liberté enfin retrouvée.Ces vies, c'étaient celles de cinquante-cinq millions de personnes fichées, numérotées, encartées. Leur histoire était capturée et réduite à des petits trous rectangulaires dans des cartes perforées. Noms, prénoms, dates et lieux de naissance, adresses, professions, diplômes, historique militaire. À défaut de prédire l'avenir, ces cartes-là savaient tout du passé et du présent. Un numéro de treize chiffres, unique à chaque personne, s'autoattachait à chaque carte pour la relier à sa ou son propriétaire.Jacqueline ne faisait certainement pas ce travail par plaisir, et encore moins pour son maigre salaire de commise, alors que ses études de droit lui donnaient accès à des métiers bien plus lucratifs et moins risqués. C'était sa conviction qui l'animait. Il lui répugnait de fouiller dans la vie privée d'inconnu·es, mais la lutte pour la liberté était à ce prix. Elle était pleinement consciente des risques encourus si les données venaient à tomber en de mauvaises mains.Pour s'en prévenir, les données collectées étaient bien protégées, et en quelque sorte, surcryptées. D'abord parce que Jacqueline appliquait des permutations secrètes aux connexions électriques des machines qui rendaient indéchiffrables les cartes perforées produites. Et ensuite, parce que la nuit venue, les casiers contenant les cartes étaient emmenés pour être cachés dans les caves d'une église.Là, dans l'ombre, l'armée de papier attendait son heure.#EcritHebdo