(Ils lèvent tous sur Alphonse leurs poignarde. Fenella se jette entre eux et Alphonse.)
FENELLA. Elle court à son frère, et par ses gestes elle lui dit: Il était sans asile, sans défense; il est venu en suppliant vous demander un asile; vous le lui avez accordé, vous l'avez reçu sous votre toit, vous lui avez juré protection, et vous le laisseriez immoler! ces murs seraient teints de son sang!
MASANIELLO, à Fenella.
Sa confiance en moi ne sera pas trompée!
Je me rappelle mon serment;
(A Alphonse.)
Et mieux que ton épée,
L'hospitalité te défend.
Qu'on respecte ses jours!
Nous avons ton serment,
Et sa vie est à nous.
D'où vous vient tant d'audace?
Qu'on se taise!
Tyran, crains mon juste transport!
Je suis tyran pour faire grâce
Comme toi pour donner la mort.
(A Elvire et à Alphonse.)
Partez, ne craignez rien.
(A Borella.)
Monte sur ma nacelle;
Aux murs de Châteauneuf, conduis-les, sois fidèle;
Cours, Borella, tu réponds de leur sort.
Tyran, crains mon juste transport
MASANIELLO, saisissant une hache.
Pour marcher sur leur trace,
Si de franchir le seuil l'un de vous a l'audace
Il tombe sous ce bras vengeur.
PIÉTRO ET LE CHOEUR, à voix basse.
N'avons-nous fait que changer d'oppresseur?
(Tous ouvrant un passage à Alphonse et à Elvire, qui s'éloignent en regardant Fenella.)
Le fond de la cabane, qui était fermé par une voile de navire, se relève en ce moment. On aperçoit les principaux habitants de la ville apportant à Masaniello les clés de Naples. Le cortège porte des palmes et des couronnes.
Honneur, honneur et gloire!
Célébrons ce héros!
On lui doit la victoire,
La paix et le repos.
De le frapper j'aurai la gloire
Il ne mérite plus de marcher dans nos rangs;
Du haut de son char de victoire
Qu'il tombe comme nos tyrans!
(On présente à Masaniello les clés de la ville, on le revêt d'un manteau magnifique, et on lui amène un cheval sur lequel on l'invite à monter.)
Adieu donc, ma chaumière! adieu, séjour tranquille!
Je t'abandonne pour jamais.
Bonheur que j'ai goûté dans ce modeste asile!
Me suivras-tu dans un palais?
Honneur, honneur et gloire!
Célébrons ce héros!
On lui doit la victoire,
La paix et le repos.
De le frapper j'aurai la gloire
Il ne mérite plus de marcher dans nos rangs;
Au milieu des chants de victoire
Qu'il tombe comme nos tyrans!
(Masaniello est monté sur son cheval au milieu du peuple qui se presse autour de lui, et environné de danses. Pendant ce temps, Piétro et les conjurés le menacent de leurs poignards. Fenella, qui est près de Piétro, l'examine avec crainte, et pendant que le cortège s'empresse autour de son frère, ses regards inquiets s'élèvent vers le ciel, et semblent prier pour lui.)
Le vestibule du palais du vice-roi; à gauche un large escalier en pierre conduisant à une terrasse. Au fond, dans le lointain, le sommet du Vésuve.
Ils sortent de l'appartement à gauche qui est celui du festin. C'est la fin d'une orgie: ils tiennent à la main des coupes, des vases remplis de vin; d'autres tiennent des guitares.
PIÉTRO, une guitare à la main.
Voyez du haut de ces rivages
Ce frêle esquif voguer sur la mer en fureur!
Les vents, les flots et les orages
Menacent d'engloutir le malheureux pêcheur.
Mais la madone sainte a guidé l'équipage:
Par elle protégés nous revoyons le bord.
Plus de crainte, plus d'orage!
Notre barque a touché le port.
Buvons! la barque est dans le port.
UN PÊCHEUR, bas à Piétro.
De ce nouveau tyran as-tu brisé les chaînes?
PIÉTRO, de même.
Oui, j'ai de notre chef puni la trahison.
(Montrant à gauche la salle du festin.)
Et par mes soins, un rapide poison
Déjà circule dans ses veines.
Parfois, le soir sur cette plage,
Des pirates cruels, la terreur de ces mers,
Ivres de sang et de pillage,
Attendent le pêcheur pour lui donner des fers.
Mais la madone sainte a guidé l'équipage:
Par elle protégés nous revoyons le bord.
Plus de crainte, plus d'orage!
Notre barque a touché le port.
Buvons! la barque est dans le port.
On vient, silence, amis!
LES PRÉCÉDENTS, BORELLA, sortant de l'appartement à gauche.
Quelle frayeur t'agite,
Borella?
Compagnons, armez-vous, ou tremblez!
De nombreux bataillons qu'Alphonse a rassemblés
Marchent vers ce palais; ils s'avancent…
O rage!
Le ciel même paraît combattre contre nous.
De quelque grand malheur trop sinistre présage,
Les sourds mugissements du Vésuve en courroux
De ce peuple crédule ont glacé le courage.
D'un juste châtiment qui peut nous préserver?
Masaniello peut seul arrêter leur furie.
Masaniello peut encore nous sauver.
BORELLA, montrant la porte à gauche.
N'y comptez plus!
O ciel! il a perdu la vie!
Non, il respire encor; mais, sourd à nos accents,
Je ne sais quel délire a maîtrisé ses sens.
C'est Dieu qui l'a frappé.
Tantôt sombre et farouche,
Il se croit entouré de mourants et de morts;
Tantôt, le sourire à la bouche,
Il chante et croit guider la barque sur nos bords.
Misérable Piétro, tu mourras s'il expire!
Non, sa raison sur lui reprendra son empire.
Il vient! il vient!
LES PRÉCÉDENTS, MASANIELLO. Le désordre de ses vêtements annonce le trouble de ses esprits.
Courons, punissons nos bourreaux!
Voilà le sang qu'il faut répandre!
Réduisons leurs palais en cendre;
Courons! des armes, des flambeaux!
Reviens à toi!
MASANIELLO, lui prenant la main.
Parle bas, pêcheur, parle bas:
Jette tes filets en silence.
Viens, marchons, guide nos pas.
La proie au-devant d'eux s'élance.
Parle bas, pêcheur, parle bas;
Le roi des mers ne t'échappera pas.
Sais-tu quel péril nous menace?
Voici nos ennemis, mais guide notre audace,
Suis notre chef! Parais, ils fuiront devant toi.
Partons!
Oui, oui, partons!
C'est l'honneur qui t'appelle.
MASANIELLO, d'un air riant.
Partons, la matinée est belle; Venez, amis, venez avec moi!.. (En ce moment le ciel s'obscurcit, et le Vésuve, qu'on aperçoit de loin, commence à jeter quelques flammes.) Chantons gaîment la barcarolle, Charmons ainsi nos courts loisirs.
Mortels délais! vains souvenirs!
L'amour s'enfuit, le temps s'envole.
Si vous tardez, on nous immole!
Le temps emporte nos plaisirs
Comme les flots notre gondole.
FENELLA. Elle court à Masaniello. Elle lui expliqué que les soldats du vice-roi s'avancent en bon ordre, enseignes déployées, et que les tambours battent aux champs. Devant eux les lazzaroni se sont enfuis effrayés; les uns ont jeté leurs armes; les autres, à genoux, ont demandé la vie. Elle entraîne Masaniello vers la fenêtre du palais… Les voilà, ils avancent; ils ont juré qu'aucun de vous n'échapperait.
PIÉTRO, à Masaniello.
Tu le vois, leur fureur nous dévoue au trépas.
MASANIELLO, revenant un peu à lui, et serrant Fenella contre son coeur.
Ma Fenella! ma soeur! qui cause tes alarmes?
Nos tyrans!.. que ce mot te rappelle aux combats?
Qu'entends-je?
Ce sont eux.
Eh! qui donc?
Leurs soldats!
Nos tyrans!
Se peut-il?
Oui, nos tyrans.
MASANIELLO, revenant à lui.
Mes armes!
LE CHOEUR, l'entraînant.
Victoire! il va guider nos pas;
Plus de discordes, plus d'alarmes!
Victoire! il va guider nos pas!
(Ils sortent tous l'épée à la main en entraînant Masaniello, qui recommande à Borella de rester près de sa soeur et de veiller sur elle.)
FENELLA, seule. Quelque temps elle suit son frère des yeux. Elle revient sur le bord du théâtre, et prie pour que le ciel le protège. C'est tout ce qu'elle demande, car pour elle il n'y a plus d'espoir de bonheur… Elle regarde encore cette écharpe qu'Alphonse lui a donnée; elle veut s'en détacher; elle ne peut s'y résoudre: elle la regarde, la couvre de baisers; elle entend marcher et la cache… C'est Elvire, c'est sa rivale qui entre pâle et en désordre; Fenella court à elle: Comment vous trouver-vous seule en ces lieux? d'où venez-vous?
N'approchez pas! le meurtre et l'incendie
Dévastent ce palais; venez, fuyons ces lieux.
FENELLA. Elle n'a rien à craindre; elle peut rester.
Entendez-vous les cris dont ils frappent les cieux?
Je vois le fer sanglant qui menaçait ma vie.
J'allais périr!.. un mortel généreux,
Votre frère lui-même a trompé leur furie.
Masaniello! grands dieux!
Il a donc triomphé? Le destin se prononce!
Écoutez… il revient… qu'ai-je vu? c'est Alphonse!
FENELLA. Elle court à lui, et lui demande où est Masaniello.
Votre frère!.. ô douleur! ô regrets éternels!
Il combattait encore… Hélas! à ces cruels
Il voulut épargner un crime,
Prêt à périr, Elvire embrassait ses genoux…
Il a sauvé ses jours, et le peuple en courroux…
Il en était l'idole.
Il en est la victime. (Fenella qui écoutait ce récit en tremblant, tombe à moitié évanouie entre les bras de Borella, qui la soutient.) Et je n'ai pu le secourir! Je l'ai vengé du moins: nos bataillons fidèles Ont au loin dispersé ces hordes de rebelles. Masaniello n'est plus… ils ne savent que fuir.
FENELLA. Elle sort peu à peu de son évanouissement. Elle aperçoit Alphonse auprès d'Elvire; elle se relève, jette sur Alphonse un dernier regard de regret et de tendresse; elle unit sa main à celle d'Elvire, et s'élance vers l'escalier qui est au fond du théâtre. Surpris de ce brusque départ, Alphonse et Elvire se retournent pour lui adresser un nouvel adieu. En ce moment le Vésuve commence à jeter des tourbillons de flamme et de fumée, et Fenella, parvenue au haut de la terrasse, contemple cet effrayant spectacle. Elle s'arrête, et détache son écharpe, la jette du côté d'Alphonse, lève les yeux au ciel et se précipite dans l'abîme.
(Alphonse et Elvire poussent un cri d'effroi. Mais, au même instant, le Vésuve mugit avec plus de fureur; du cratère du volcan la lave enflammée se précipite. Le peuple épouvanté se prosterne.)
Grâce pour notre crime!
Grand Dieu! protège-nous!
Et que cette victime
Suffise à ton courroux!