M. de La Fayette, après avoir mis en sûreté les appartements du Roi, descendit pour mettre quelque ordre dans sa troupe, trouva dans la Cour de Marbre, sous le balcon de S. M. les dix gardes du corps que la Garde nationale avait arrachés au peuple et qu'elle se préparait à exécuter sous les fenêtres du Roi, pour avoir, disait-elle, tiré sur les citoyens. M. De la Fayette, ne pouvant d'aucune manière obtenir leur grâce, jeta son chapeau par terre et, ouvrant son habit, dit à sa troupe qu'il ne voulait pas commander des anthropophages, qu'il leur rendait sa cocarde, leur épée et leur habit; que, s'ils voulaient ôter la vie à ces malheureux, ils n'avaient qu'à prendre aussi la sienne. Cette fermeté sauva ces infortunés, et il fut décidé qu'on les ramènerait prisonniers à Paris.

M. de La Fayette, remontant aussitôt, décida le Roi à paraître avec la Reine et le Dauphin sur le balcon; on applaudit, et dès que S. M. fut retirée, on lui cria de venir à Paris. Il n'y avait point de ministre auprès du Roi dans ce moment. Après un instant de réflexion: «Eh bien oui, dit-il, j'irai avec eux.» Et aussitôt, sans écouter personne, sortant sur le balcon, il leur cria: «Mes enfants, j'irai vivre au milieu de vous avec ma femme et mon fils; mais je vous demande pour marque d'attachement que vous pardonniez à mes gardes du corps.» Aussitôt ils parurent tous aux fenêtres des appartements, jetant dans la cour leurs bandoulières, qui sont leur marque de service, et M. de la Fayette paraissant avec eux sur le balcon du Roi, l'embrassa en criant: «Mes amis, la paix est faite!»

Ceux qui étaient le plus près ayant seuls pu entendre la promesse que le Roi avait faite de venir à Paris, les autres voulurent s'assurer par eux-mêmes de cette intention de S.M., et toute la troupe passant successivement en désordre sous ce même balcon, le Roi eut la bonté de faire répéter ses paroles par MM. de la Fayette et d'Estaing à chaque troupe qui passait et de les accompagner de ses gestes d'assurance; on fit aussitôt une salve générale de tout le canon et de toutes les petites armes qui aurait pu devenir d'autant plus dangereuse qu'elles étaient toutes chargées à balle.

On avait envoyé de Paris une garde pour relever les troupes qui étaient à Versailles avant de savoir que LL.MM. viendraient à Paris. Réunis aux autres, on en choisit mille pour demeurer à la garde du château, et le reste se mit à défiler d'une manière qu'il faut avoir vue pour s'en faire une idée; la description des saturnales des anciens peut seule rendre une faible image de ce désordre. Figurez-vous une colonne défilant presque sans interruption depuis midi jusqu'à 7 heures du soir, où marchaient pêle-mêle les troupes, les goujats, toutes les femmes ivres, le mélange de toutes les espèces d'armes, des femmes à cheval sur des canons, d'autres portant les drapeaux, la plus vile populace à côté des officiers les plus distingués; on voyait des femmes avec des bonnets de grenadiers, d'autres ayant des fusils sur l'épaule, et des soldats le bâton à la main; des chevaux des écuries du Roi et de Monsieur attelés à des charrettes de farines; du pain, des cervelas attachés au bout des baïonnettes; la plus vile populace montée sur les chevaux enlevés aux gardes du corps, galopant comme des fous; d'autres armés de leurs carabines ou de hallebardes des Cent Suisses; des femmes et des soldats à moitié ivres, couchés dans la posture la plus indécente sur des chariots de munition, tandis que les charretiers qui les conduisaient portaient eux-mêmes et avaient décoré leurs chevaux, en guise de collier, des bandoulières des gardes du corps.

Le Roi est arrivé à 7 heures à la barrière de la Conférence. Son carrosse était immédiatement précédé par la même troupe avec aussi peu de choix. Les gardes de la prévôté le précédaient, entremêlés de femmes armées entourant le cheval de M. de Tourzel, grand prévôt; des gardes du corps à pied, confondus avec la garde nationale, suivaient; venaient ensuite les Cent Suisses de la garde avec leurs drapeaux; dans un ordre à peu près pareil de la garde nationale montée sur des chevaux des gardes du corps, tandis que des gardes étaient montés sur les leurs et d'autres en croupe derrière des cavaliers, étaient plus près du carrosse de LL.MM. Immédiatement précédé par M. d'Estaing, M. de la Fayette et M. de Montmorin, cousin du ministre, major en second du régiment de Flandres; il était entouré des grenadiers de Paris, de Flandres et des recruteurs des différents corps, des femmes montées derrière et devant en guise de pages; la grosse artillerie suivait le convoi. Le Roi, la Reine, M. le Dauphin, Madame fille du Roi, Madame Élisabeth et Madame de Tourzel, gouvernante, étaient dans la même voiture. M. Bailly présenta au Roi les clefs de la Ville dans un plat de faïence, la vaisselle étant à la Monnaie, et lui fit la harangue ci-jointe. Arrivé à l'Hôtel de ville, M. Bailly rendit compte de ce que le Roi lui avait dit, qu'il se voyait toujours avec plaisir au milieu des habitants de sa bonne ville de Paris; la Reine dit alors: «Vous avez oublié qu'il a ajouté avec confiance.» On cria «Vive la Reine!» «Messieurs, reprit le maire, vous l'entendez de sa bouche, vous êtes plus heureux que si je vous l'avais dit.» Et alors: «Vive Monsieur Bailly!»

LL.MM. vinrent ensuite coucher aux Tuileries où, par parenthèses, le Roi se trouva pour la première fois de sa vie….

L'Assemblée nationale a décrété ce jour-là qu'elle serait inséparable de la personne du Roi auprès duquel elle a laissé une députation, siégeant en attendant à Versailles, jusqu'à ce que le manège des Tuileries soit arrangé pour la recevoir. Situé malheureusement dans mon quartier, je vais de nouveau me trouver au foyer des troubles et des émeutes….

….Je ne saurais peindre à V.E. le tableau de ce que j'ai vu. Qu'elle se figure une cour, un vestibule, un escalier rempli de toutes les classes, une assez petite antichambre où des grenadiers, des gardes pêle-mêle avec des gardes du corps qui y ont passé ces deux nuits comme prisonniers, n'ayant pas de quoi se couvrir, tous leurs effets ayant été pillés, des laquais, des pages, des dames de la Cour, des évêques, des ambassadeurs, des officiers crottés en bottes et éperons, en un mot tout ce qui ne peut pas être contenu dans une autre chambre qu'on nomme improprement salle d'audience et la Reine au milieu de tout cela.

Représentez-vous un M. Jauge, banquier, un des aides de camp de M. de la Fayette, entrant dans le cabinet du Roi, comme n'aurait pas fait autrefois un duc et pair, et disant au comte de Montmorin, ministre: «j'ai vu qu'on n'a pas laissé entrer votre voiture dans la cour, c'est que j'avais donné des ordres pour qu'on tînt les portes fermées; dans ces circonstances, il faut apprendre à souffrir; une autre fois, si je sais l'heure où vous venez, j'ordonnerai qu'on vous laisse passer.»

Ma tête ne peut pas encore se faire à ce bouleversement d'idées

LES CONSÉQUENCES DE L'ÉMEUTE

L'émeute s'était surtout faite contre les monarchiens. Leur chef, Mounier, qui présidait l'Assemblée, n'ayant pu persuader Louis XVI de quitter Versailles le 5 au soir, ne songea plus qu'à soulever les provinces contre Paris. Il partit pour le Dauphiné mais n'y rencontra que froideur et hostilité. La province approuva le fait accompli.

Les parisiens heureux de posséder le roi multipliaient en son honneur les protestations d'amour et de fidélité, protestations dont la sincérité était accrue par les avantages remportés: la sanction des décrets du 4 août et de la déclaration des droits. La Révolution semblait assurée du lendemain.

LA SITUATION APPRÉCIÉE PAR MARIE-ANTOINETTE

Les deux lettres suivantes écrites par la reine à l'ambassadeur d'Autriche
Mercy montrent combien de ressources s'offraient encore à la royauté:

7 octobre 1789.

Je me porte bien, soyez tranquille. En oubliant où nous sommes et comment nous y sommes arrivés; nous devons être contents du mouvement du Peuple, surtout ce matin, j'espère, si le pain ne manque pas, que beaucoup de choses se remettront. Je parle au peuple; milices, poissardes, tous me tendent la main. Je la leur donne. Dans l'intérieur de l'hôtel de ville, j'ai été personnellement très bien reçue. Le peuple ce matin, nous demandait de rester, je leur ai dit de la part du Roi, qui était à côté de moi, qu'il dépendait d'eux que nous restions; que nous demandions pas mieux; que toute haine devait cesser; que le moindre sang répandu nous ferait fuir avec horreur. Les plus près m'ont juré que tout était fini. J'ai dit aux poissardes d'aller répéter tout ce que nous venions de leur dire. Je suis désolée que nous soyons séparés. Mais il vaut bien mieux que vous restiez où vous êtes pendant quelque temps. Vous aurez de mes nouvelles le plus souvent que je pourrai. Adieu, comptez à jamais sur tous mes sentiments pour vous. [Note: Correspondance de Mercy, t. II, p. 271.]

10 octobre 1789.

L'Assemblée va venir ici, mais on dit qu'il y aura à peine 600 députés. Pourvu que ceux qui sont partis calment les provinces au lieu de les animer sur cet événement-ci, car tout est préférable aux horreurs d'une guerre civile. [Note 2: Ibid.]

CHAPITRE IV

LA FÉDÉRATION

LES PRÉCÉDENTS, LES FÉDÉRATIONS

C'est pour réprimer les troubles, pour protéger les subsistances, pour rétablir l'ordre indispensable à la régénération de la chose publique que se forment, après la Grande Peur, les premières fédérations, véritables ligues armées au service de l'Assemblée nationale. Le sentiment qu'elles tiennent à exprimer tout d'abord, à proclamer bien haut, c'est leur confiance absolue dans le dogme politique de la toute puissance des représentants de la nation à préparer et à assurer le bonheur public. Elles ne doutent pas que les intrigues des méchants, les conspirations des aristocrates ne soient le seul obstacle qui retarde l'heure prochaine de la félicité générale et c'est pour déjouer leurs intrigues, leurs complots qu'elles ont pris les armes. Elles protestent de leur soumission sans bornes à la Constitution, de leur ardent amour de la Patrie.

Et par Patrie elles n'entendaient pas une entité morte, une abstraction incolore, mais une fraternité réelle et durable, un mutuel désir du bien public, le sacrifice volontaire de l'intérêt privé à l'intérêt général, l'abandon de tous les privilèges provinciaux, locaux, personnels…. La liberté dont les Fédérés se proclament «idolâtres», ce n'est pas une liberté stérile, une liberté neutre, indifférente, mais c'est la faculté de réaliser leur idéal politique profondément unitaire, le moyen de bâtir leur cité future harmonieuse et fraternelle….

II n'est pas exagéré de prétendre que les cultes révolutionnaires sont déjà en germe dans les fédérations, qu'ils y ont pris racine. Ces grandes scènes mystiques furent la première manifestation de la foi nouvelle. Elles firent sur les masses l'impression la plus vive. Elles les familiarisèrent avec le symbolisme révolutionnaire qui devint de suite populaire. Mais, surtout, elles révélèrent aux hommes politiques la puissance des formules et des cérémonies sur l'âme des foules. Elles leur suggérèrent l'idée de mettre ce moyen au service du patriotisme…. [Note: A. Mathiez, Les origines des cultes révolutionnaires. Paris, 1904, pp. 39-46.]

BAPTÊMES ET MARIAGES CIVIQUES

C'est à la Fédération de Strasbourg (13 juin 1790) qu'on procéda, pour la première fois, à ma connaissance, à cette cérémonie du baptême civique qui, débarrassé de tout caractère confessionnel, deviendra l'un des sacrements du culte de la Raison. Je cite le procès-verbal: «L'épouse de M. Brodard, garde national de Strasbourg, était accouchée d'un fils le jour même du serment fédératif. Plusieurs citoyens, saisissant la circonstance, demandèrent que le nouveau-né fût baptisé sur l'autel de la Patrie…. Tout était arrangé lorsque M. Kohler, de la garde nationale de Strasbourg et de la confession d'Augsbourg, réclama la même faveur pour un fils que son épouse venait de mettre au monde. On la lui accorda d'autant plus volontiers qu'on trouva par là une occasion de montrer l'union qui règne à Strasbourg entre les différents cultes….»

Et le procès-verbal décrit la cérémonie qui eut lieu en grande pompe. L'enfant catholique eut pour marraine Mme Dietrich de la religion réformée; [Note: Femme du maire de Strasbourg dans le salon duquel Rouget de Lisle chanta la Marseillaise.] l'enfant luthérien, Mme Mathieu, catholique, femme du procureur de la Commune. L'enfant catholique fut prénommé: Charles, Patrice, Fédéré, Prime, René, De La Plaine, Fortuné, l'enfant protestant: François, Frédéric, Fortuné, Civique. Quand les deux ministres, luthérien et catholique, eurent terminé chacun leur office et qu'ils se furent donné «le baiser de paix et de fraternité», au baptême religieux succéda le baptême civique proprement dit:

«L'autel religieux fut enlevé. Les marraines portant les nouveau-nés vinrent occuper son emplacement. On déploya le drapeau de la fédération au-dessus de leurs têtes. Les autres drapeaux les entourèrent, ayant cependant le soin de ne pas les cacher aux regards de l'armée et du peuple. Les chefs et commandants particuliers s'approchèrent pour servir de témoins. Alors les parrains debout sur l'autel de la Parie prononcèrent à haute et intelligible voix, au nom de leurs filleuls, le serment solennel d'être fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi, et de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le Roi. Des cris répétés de Vive la Nation, Vive la Loi, Vive le Roi, se firent aussitôt entendre de toutes parts. Pendant ces acclamations, les commandants et autres chefs formèrent avec leurs épées nues une voûte d'acier [Note: Cérémonie en usage dans la franc-maçonnerie.] au-dessus de la tête des enfants. Tous les drapeaux réunis au-dessus de cette voûte se montraient en forme de dôme, le drapeau de la fédération surmontait le tout et semblait le couronner. Les épées, en se froissant légèrement, laissèrent entendre un cliquetis imposant, pendant que le doyen des commandants des confédérés attachait à chacun des enfants une cocarde en prononçant ces mots: «Mon enfant, je te reçois garde national. Sois brave et bon citoyen comme ton parrain. Ce fut alors que les marraines offrirent les enfants à la patrie et les exposèrent pendant quelques instants aux regards du peuple. A ce spectacle, les acclamations redoublèrent, il laissa dans l'âme une émotion qu'il est impossible de rendre. Ce fut ainsi que se termina une cérémonie dont l'histoire ne fournit aucun exemple.»

Célébré sans prêtres, sur l'autel de la Patrie, au-dessous des trois couleurs, accompagné du serment civique en guise du serment religieux, ce baptême laïque, où la cocarde tient lieu d'eau et de sel, fait déjà songer aux scènes de 93. Les ministres des religions ont encore paru au début de la cérémonie, mais ils se sont vite éclipsés, et, en se jetant dans les bras l'un de l'autre, ils ont semblé demander pardon pour leurs fautes passées….

On célébra même, mais plus rarement, des mariages civiques sur l'autel de la Patrie, par exemple à la fédération de Dôle, le 14 juillet 1790….

N'est-il pas curieux aussi que les fédérations nous offrent le premier exemple de ce «repos civique» qui deviendra plus tard obligatoire tous les décadis? A Gray, le jour de la fédération, les citoyens chôment du matin au soir, à l'instar d'une fête religieuse. Quoique la police n'eût rien prescrit à ce sujet les boutiques restèrent fermées. [Note: A. Mathiez, op. cit., pp. 43-45.]

LE SERMENT DE LA FÉDÉRATION BRETONNE-ANGEVINE

Elle eut lieu à Pontivy du 15 au 19 janvier 1790. 150 délégués venus de 80 villes de Bretagne et d'Anjou y représentèrent 150 000 gardes nationaux environ. On y prêta dans une véritable émotion religieuse le serment suivant:

Jaloux de donner à la patrie des nouvelles preuves d'un zèle qui ne s'éteindra qu'avec nos jours;

Nous, jeunes citoyens français, habitant les vastes pays de la Bretagne et de l'Anjou, extraordinairement réunis par nos représentants à Pontivy pour y resserrer les liens de l'amitié fraternelle que nous nous sommes mutuellement vouée, avons formé et exécuté au même instant le projet d'une confédération sacrée qui sera tout à la fois l'expression des sentiments qui nous animent et des motifs qui nous rapprochent malgré les distances,

Nous avons unanimement arrêté et arrêtons: De former, par une coalition indissoluble, une force toujours active, dont l'aspect imposant frappe de terreur les ennemis de la régénération présente;

De vouer à la nouvelle Constitution du royaume un respect et une soumission sans bornes et de soutenir, au péril de notre vie, les décrets émanés de l'Assemblée nationale;

De renouveler au monarque-citoyen l'hommage respectueux de notre amour;

De ne reconnaître entre nous qu'une immense famille de frères qui, toujours réunie sous l'étendard de la liberté, soit un rempart formidable où viennent se briser les efforts de l'aristocratie;

De nous prêter enfin, mutuellement, tous les secours qui seront en notre puissance, sans y mettre d'autres conditions ni d'autres bornes que celles que nous inspireront l'honneur et le patriotisme;

Et pour mettre le dernier sceau à nos engagements, nous avons arrêté qu'un serment solennel et public appellerait sur nous la protection du Dieu de paix que les coeurs purs invoquent avec confiance,

Nous jurons donc, par l'honneur, sur l'autel de la Patrie, en présence du Dieu des armées, amour au père des Français; nous jurons de rester à jamais unis par les liens de la plus étroite fraternité; nous jurons de combattre les ennemis de la Révolution; de maintenir les droits de l'homme et du citoyen, de soutenir la nouvelle Constitution du royaume et de prendre au premier signal de danger, pour cri de ralliement de nos phalanges: Vivre libres ou mourir!. [Note: J. Bellec, Les deux fédérations bretonnes-angevines, dans La Révolution française. t. XXVIII.]

LA SIGNIFICATION DU SERMENT

Celui qu'on prête en France est le lien du contrat politique; il est pour le peuple un acte de consentement et d'obéissance; dans le corps législatif le gage de la discipline; dans le monarque le respect pour la liberté; ainsi la religion est le principe du gouvernement; on dira qu'elle est étrangement affaiblie parmi nous; j'en conviens, mais je dis que la honte du parjure reste encore où la piété n'est plus et qu'après la perte de la religion un peuple conserve encore le respect pour soi-même qui le ramène à elle si les lois parviennent à rétablir ses moeurs. [Note: Saint-Just, Esprit de la Révolution, troisième partie, chapitre XXII.]

LA FÉDÉRATION

SON ORGANISATION

L'idée de fédérer toutes les fédérations particulières dans une grande cérémonie nationale, qui aurait lieu dans la capitale le jour anniversaire de la prise de la Bastille, fut exprimée par Bailly dans une adresse qu'il présenta à la Constituante, le 5 juin 1790, au nom de la municipalité parisienne. «Déjà la division des provinces ne subsiste plus, disait Bailly, cette division qui faisait en France comme autant d'états et de peuples divers. Tous les noms se confondent dans un seul; un grand peuple ne connaît plus que le nom de Français.» La Fédération générale ne serait pas seulement un acte de communion en la Patrie, elle aurait encore un triple but: «défendre la liberté publique, faire respecter les lois de l'empire et l'autorité du monarque,» Dans ces derniers mots se révèle la pensée politique de Bailly et de son parti. Effrayés par la continuation des troubles, par l'indiscipline croissante de l'armée, par les revendications des citoyens passifs qui ont trouvé un organe éloquent dans Robespierre, les bourgeois révolutionnaires croient le moment venu de réveiller le sentiment monarchique en le faisant servir à la défense de leurs conquêtes politiques: «le roi verra un grand nombre de ses enfans, terminait Bailly, se presser autour de lui, élever un cri de vive le roi, prononcé par la liberté, et ce cri sera celui de la France entière». Il s'agissait donc d'attacher le roi à la Révolution et la Révolution au roi.

Le décret du 9 juin ordonna que chaque garde nationale choisirait 6 hommes sur 100 pour se rendre au district. Les députés des gardes nationales ainsi choisis choisiraient à leur tour un homme sur 200 pour se rendre à Paris le 14 juillet. La dépense serait supportée par le district.

L'armée de ligne serait représentée comme la garde nationale. On espérait ainsi faire cesser les divisions qui s'étaient souvent manifestées entre les citoyens soldats et les soldats tout courts. Chaque régiment députerait à Paris l'officier le plus ancien de service, le bas officier et les 4 soldats dans le même cas.

La Fédération devait avoir lieu sur les bords de la Seine, au Champ de Mars, qu'on se hâta d'aménager par des corvées patriotiques et volontaires.

LES TRAVAUX DE LA FÉDÉRATION

Il faut voir cette fourmilière de citoyens, cette activité, cette gaieté dans les plus durs travaux; il faut voir cette longue chaîne qu'ils forment pour tirer des charrettes surchargées; des pierres énormes cèdent à leurs efforts, ils entraîneroient des montagnes.

Il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer à élever l'autel de la patrie: une musique militaire les précède; tous les individus se tiennent trois à trois, portant la pelle ou la pioche sur l'épaule; leur cri de ralliement est ce refrain si connu d'une chanson nouvelle qu'on appelle le Carillon national. Tous chantent à la fois: Ça ira, ça ira, ça ira: oui, ça ira, répètent tous ceux qui les entendent. Personne ne se croit dispensé du travail par son âge, son sexe ou son état: on a vu passer les tailleurs, les cordonniers, ayant à leur tête les frères tailleurs et les frères cordonniers. L'école vétérinaire, les habitants des villages très éloignés sont accourus, ayant à leur tête le maire avec son écharpe, la pelle sur l'épaule. Tous ont des drapeaux ou des enseignes. Sur celui des charbonniers on lit: Le dernier soupir des aristocrates…. Les bouchers avoient sur leur flamme un large couteau et l'on lisoit dessus: Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers. D'énormes monceaux disparaissoient sous leurs bras vigoureux. Les ouvriers de la Bastille ont amené dans les charrettes tous les instruments qui ont servi à la démolition de cette forteresse. Les employés des postes, ayant à leur tête M. d'Ogny, les domestiques de l'enceinte des Italiens, les acteurs de Mademoiselle de Montansier, conduits par leur directrice, sont venus contribuer à cette oeuvre patriotique…. Les chartreux conduits par dom Gerle ont quitté eux-mêmes leurs cellules pour venir participer à ces travaux civiques. Le roi est venu jouir de ce spectacle nouveau; soudain la pelle et la pioche sur l'épaule, les citoyens ont formé autour de lui une garde d'honneur. Il a visité tous les ateliers.

LA FÉDÉRATION

Grâce à l'activité des citoyens, tous les travaux ont été achevés le 11 juillet. [Note: Confédération nationale ou récit exact et circonstancié de tout ce qui s'est passé à Paris le 14 juillet 1790, à la Fédération… A Paris, chez Garnery, l'an second de la liberté, pp. 61-68.]

LE MATIN DE LA FÉDÉRATION

Beaucoup de citoyens avoient passé la nuit au Champ de Mars; des détachements nombreux de la garde nationale parisienne s'y étoient rendus pour le garder. Le temps étoit très défavorable, le vent froid, et il tomboit des ondées de pluie fortes et fréquentes; rien cependant ne décourageoit les spectateurs; parmi lesquels il y avoit un très grand nombre de femmes. On y a fait toute la nuit des feux qui ont servi à réchauffer les braves enfans de la liberté et autour desquels on a formé des danses. Le jour venu, les soldats citoyens témoignèrent de la manière la plus expressive la joie que leur inspirait l'approche d'un si beau moment. Quelques-uns faisoient des évolutions militaires; d'autres formoient autour de l'autel un cercle immense; quelques-uns s'amusoient à la course, puis formant des corps nombreux ils tiraient le sabre se précipitant les uns sur les autres et entrechoquant le glaive, ils donnoient le spectacle d'une petite guerre; des chansons militaires accompagnées du son des tambours se mêloient à ces exercices, que la pluie ne pouvoit interrompre, quelle qu'en fût la violence. [Note: Confédération nationale ou récit exact, pp. 117-118.]

LE PASSAGE DU CORTÈGE

Les soldats citoyens sur pied depuis cinq heures du matin mouroient de faim. On leur jetoit par les fenêtres des pains qu'ils recevoient sur leurs sabres et sur leurs bayonnettes: on y joignoit des viandes froides ou fumées; on leur descendoit du vin, de l'eau-de-vie, des liqueurs, de l'eau dans des bouteilles attachées à de longs rubans aux trois couleurs. Ils saisissoient tout avec empressement, et cela ne doit pas étonner, car les héros patriotes déjeûnent tout aussi bien que des aristocrates et encore mieux, parce qu'ils n'ont point de remords…. [Note: Confédération nationale, p. 127.]

LES ANGLAIS A LA FÉDÉRATION

À sept heures [du matin] les gradins paroissoient couverts de spectateurs. Un grand nombre d'étrangers s'y trouvoient et parmi eux plus de quatre mille Anglais. On dit que plusieurs François crièrent Vivent les Anglais. Si cela est, ceux-ci l'entendirent avec leur sentiment national, d'autant plus profond qu'il est moins manifeste. Cette généreuse nation, très distincte et très différente de son ministère, ainsi que la nôtre, mérite bien la reconnoissance des François, elle prend part à leur bonheur, à leur gloire, au même jour il y avoit dans la plupart des tavernes de Londres des assemblées de citoyens qui s'unissoient en esprit aux François devenus leurs frères en liberté et ils en ont voté de pareilles au 14 juillet de chaque année. [Note: Mercure national du 25 juillet 1790.]

LE MOMENT PATHÉTIQUE: LE SERMENT

Il est impossible de décrire le spectacle qu'offroit le Champ de Mars quand tous les corps y ont été réunis, les soixante drapeaux de Paris, [Note: Les drapeaux des soixante districts auxquels allaient succéder les 48 sections.] et les 83 bannières flottantes [Note: Les bannières des 83 départements.] offraient au milieu de cette foule immense de soldats le coup d'oeil le plus ravissant. Un peuple immense assis sur les gradins du cirque, les arbres le couronnant par leur cime ondoyante et la montagne de Chaillot et de Passy, dont les jolies maisons étoient chargées de spectateurs, ajoutoient à l'agrément et à la richesse du tableau.

Le cortège placé, l'oriflâme et les bannières des départemens ont été portées en haut des marches de l'esplanade, au bas de l'autel, pour y recevoir la bénédiction, puis reportées à leurs départemens respectifs.

A trois heures et demie, l'évêque d'Autun, accompagné des soixante aumôniers de la garde parisienne, a commencé le sacrifice.

La musique la plus imposante commandoit aux âmes d'élever leurs pensées à l'éternel.

La messe finie, la bombe a donné le signal convenu à toutes les municipalités du royaume.

Un silence religieux a préparé le plus beau moment de la monarchie française.

M. La Fayette est monté à l'autel. Là, au nom de toutes les gardes nationales de France, il a prononcé le serment suivant:

Je jure d'être à jamais fidèle à la nation, à la loi et au roi, de maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale, et acceptée par le roi, de protéger conformément aux lois, la sûreté des personnes et des propriétés, la libre circulation des grains et subsistances dans l'intérieur du royaume et la perception des contributions publiques sous quelques formes qu'elles existent, de demeurer uni à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité.

Tous les députés des gardes nationales et autres troupes du royaume se sont écriés: je le jure.

Le président de l'assemblée s'est avancé.

Je jure d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. Chacun des membres de l'assemblée a répété: je le jure.

Le roi a levé le bras vers l'autel.

Moi, roi des Français, je jure à la nation d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la Constitution et à faire exécuter les lois.

Quinze cent mille voix ont crié: je le jure et ce serment a retenti jusqu'aux extrémités de la France.

Entendez ce serment, vous tous qui menacez encore notre Constitution, entendez et tremblez.

Pendant toute cette cérémonie, l'artillerie faisoit un bruit imposant, et plus de trois cents tambours étoient frappés à la fois.

Au bruit de l'artillerie, les personnes restées dans Paris et qui bordoient les fenêtres ont levé la main avec transport….

On aurait désiré que le roi se fût avancé lui-même, qu'il eût traversé le cirque et qu'en présence du peuple qui l'auroit vu de tous les côtés, il eût prêté ce serment solennel. De quelle douce jouissance l'ont privé ceux qui lui ont conseillé de ne pas faire cette démarche! quels cris! quels transports n'eût-elle pas excité! On paroissoit disposé à le porter jusqu'à l'autel.

La reine, qui avoit des plumes aux couleurs de la nation, a également prêté serment. Après que le roi a eu prêté le sien, il a été joindre sa famille; il a embrassé ses enfans; il a pris la main de la reine et du dauphin, et il les a serrées avec la plus vive émotion.

Quand le Te Deum a été chanté, tous les soldats-citoyens ont remis leurs épées dans le fourreau et se sont précipités dans les bras l'un de L'autre, en se promettant union, amitié, constitution, et de mourir pour la défense de la fraternité et de la liberté. [Note: Confédération nationale ou récit exact, pp. 134-138.]

LE RETOUR DE LA FÉDÉRATION

Un spectacle très réjouissant a succédé à cette fête. Plus de 350 mille tant hommes que femmes étoient réunis dans le Champ-de-Mars et il n'y avoit pas d'intermédiaire entre le ciel et eux; or, l'on avoit remarqué que depuis sept heures jusqu'à midi, il y avait eu cinq orages assez longs, ou si l'on veut, un orage aristocratique en cinq actes (c'est ainsi qu'on l'a nommé), qui s'étoient confédérés sans doute, pour chasser nos Parisiennes et nos soeurs des provinces; mais elles ont tenu bon, elles ont défié les vents et la pluie par diverses chansons agréables, et n'ont quitté qu'après la cérémonie.

Leur retour ressembloit à une véritable mascarade. Plusieurs sans chaussure, ou dont la chaussure restoit à chaque pas dans les boues, Toutes les cheveux épars, sans bonnets ou avec un mouchoir autour de leur tête, revenoient escortées d'un cavalier crotté comme elles jusqu'à l'échine; la gaieté cependant présidoit cette marche qui avoit l'air d'un triomphe. Plusieurs compagnies revenoient en dansant. [Note: Confédération nationale ou récit exact, pp. 140-141.]

L'ENTHOUSIASME ROYALISTE A LA FÉDÉRATION

Nous trahirions nos devoirs si après avoir rendu hommage à l'esprit de fraternité qui a caractérisé cette fête, à l'esprit de liberté qui s'est déployé dans la marche nous dissimulions le changement de cet esprit dans le camp fédératif. C'étoit un autre air, une autre âme. On croyoit être au camp de Xerxès et non à Sparte ou à Rome. En effet l'admiration avoit pris un autre cours. Elle ne se fixoit plus sur ces Parisiens qui se multiplioient sur nos pas, sur les emblèmes de notre liberté, sur ses victoires; elle s'attachoit à ce trône brillant destiné pour le chef du pouvoir exécutif. Il sembloit que la vue de ce trône avoit paralysé, médusé presque toutes les âmes, et que, comme la fameuse Circé, elle avoit transformé des âmes patriotes en âmes royalistes. L'idolâtrie pour la monarchie se répand avec la force la plus violente, et on a semblé oublier les restaurateurs de la liberté françoise, l'Assemblée nationale, pour ne plus voir qu'un individu, que celui qui réunissoit autrefois dans sa main tous ces pouvoirs, dont ses ministres avoient si cruellement abusé. Les cris de Vive l'Assemblée étoient étouffés par les cris de Vive le Roi!—On s'empressoit, on s'étouffoit pour contempler ce siège doré; étoit-ce donc là l'impatience qui convenoit à un peuple libre? Prouvoit-il par là qu'il s'étoit fait une juste idée et de ses pouvoirs et des devoirs et de l'existence d'un roi? Ne prouvoit-il pas qu'il ne s'étoit pas encore dépouillé du vieil homme, qu'il conservoit encore ses vieilles idées, ses préjugés, son culte superstitieux pour la monarchie?…. [Note: Courrier de Provence, n° 165, t. IX, p. 250-251.]

Le même son de cloche est donné dans cette lettre de Thomas Lindet, évêque de l'Eure et constituant à son frère Robert Lindet en date du 27 juillet 1790.

Les fêtes de la Confédération auraient dû humilier ou intimider les ennemis de la Révolution. Le jour même, je jugeai qu'elles ne serviraient qu'à leur donner une nouvelle audace; elle va toujours croissant. Si la Cour était mieux organisée, quel parti elle aurait tiré de l'enthousiasme absurde de la majeure partie des têtes françaises! La Sainte Ampoule de Reims sera bientôt renvoyée à Saint Rémy. MM. les Commissaires de la Commune de Paris ont présenté une adresse tendant à conserver les dispositions du Champ-de-Mars auquel ils désirent qu'on donne le nom de Champ de la Fédération. Ils désirent que ce soit dans ce lieu que les monarques français soient investis du pouvoir qui leur est confié. Cette idée a été applaudie et renvoyée au comité de Constitution. [Note: Correspondance de Thomas Lindet, publiée par A. Montier, p. 212.].

Un anonyme avait proposé de proclamer Louis XVI Empereur des Français: «Mes frères, nous ne sommes plus ni sujets ni esclaves, nous sommes citoyens; les distinctions qui élevaient l'homme au-dessus de l'homme ont disparu; la nature a repris ses droits; l'égalité est rétablie parmi nous; le mérite et la vertu pourront seuls dorénavant prétendre aux récompenses et obtenir nos hommages. Dans ce nouvel ordre des choses, qu'avons-nous besoin de Roi? Ne formons-nous pas nous-mêmes le Peuple-Roi, puisque toute autorité émane du Peuple et réside dans le Peuple? N'est-ce pas nous qui gouvernons par nos Représentans? Nous ne disons plus le Royaume de France, nous disons l'Empire des Français, [Note: L'hymne célèbre Veillons au salut de l'Empire date de cette époque.] si nous voulons être conséquens, c'est donc un Empereur qu'il nous faut et non pas un Roi.

«Oui, c'est un Empereur, Roi et tyran sont synonymes, Empereur signifie celui qui commande un peuple libre; nous jouissons de cet avantage….» [Note: Louis XVI proclamé Empereur des Français au Champ- de-Mars le 14 juillet 1790.]

CHAPITRE V

LA FUITE DU ROI

SES CAUSES

Louis XVI avait accepté la Constitution civile du clergé dès le 22 juillet 1790, mais il aurait voulu en retarder l'application jusqu'à ce que le pape l'eût «baptisée», comme le demandait la majorité de l'épiscopat. Préoccupée d'assurer la vente des biens nationaux en rendant irrévocable la réforme religieuse, craignant d'ailleurs qu'une plus longue attente ne fut exploitée par le parti aristocrate. L'Assemblée mit le clergé en demeure de se soumettre par le décret sur le serment du 27 novembre 1790. Le roi ne donna sa sanction à ce décret que sur une sommation de l'Assemblée, après que son conseiller l'archevêque Boisgelin eût mis sa conscience à l'aise en lui disant que cette sanction était un «acte forcé» (26 décembre). Le jour même où il donnait sa signature il disait au comte de Fersen confident de la reine: «j'aimerais mieux être roi de Metz que de demeurer roi de France dans une telle position, mais cela finira bientôt».

Déjà, depuis le jour (20 octobre 1790) où l'Assemblée lui avait imposé par une violence morale le renvoi de ses ministres, Louis XVI inclinait de nouveau à écouter les conseils de résistance.—Dès lors il eût son secret dont le chef, le baron de Breteuil, reçut pleins pouvoirs pour traiter avec les cours étrangères. La reine et Madame Élisabeth conseillaient à Louis XVI de quitter Paris et de s'enfuir aux Pays-Bas d'où il reviendrait mater les jacobins avec l'aide des troupes autrichiennes.

L'APPEL A L'ÉTRANGER

Le projet de fuite est arrêté dès le mois de mars 1791. Il repose presque
entièrement sur le concours que Louis XVI espère des souverains étrangers.
Fersen, confident de la reine, a parfaitement exposé les calculs de la
Cour:

Le mécontentement est grand et augmente, mais il ne peut se manifester tant qu'il n'y aura pas de chefs et de centre et, tant que le roi sera enfermé à Paris, il ne peut avoir ni l'un ni l'autre; et quoi qu'il arrive, jamais le roi ne sera roi par eux et sans des secours étrangers qui en imposent même à ceux de son parti. Il faut qu'il en sorte, mais comment et où aller?

Le parti du roi n'est composé que de gens incapables ou dont l'exaspération et l'emportement sont tels qu'on ne peut ni les guider ni leur rien confier, ce qui nécessite une marche plus lente et de grandes précautions. Le lieu de la retraite en demande encore davantage. Il faut y être bien en sûreté; il faut avoir trouvé un homme capable et dévoué qui eût de l'influence sur les troupes, qu'il lui faut bien connaître auparavant. Mais tous ces moyens seraient encore insuffisants sans les secours des puissances voisines: l'Espagne, la Suisse et l'Empereur, et sans l'assistance des puissances du Nord (la Russie et la Suède) pour en imposer à l'Angleterre, la Prusse et la Hollande dans le cas très probable où elles voudraient mettre obstacle aux bonnes intentions de ces puissances et, en les attaquant, les empêcher de secourir efficacement le roi de France. [Note: Klinckovström, Fersen et la Cour de France, lettre du 7 mars 1791 au roi de Suède.]

Il est bon, après avoir lu ce document, de connaître le commentaire qu'en a donné M. Jaurès:

Cette lettre est évidemment le reflet des conversations mystérieuses qui se prolongeaient entre le Roi, la Reine et le comte de Fersen. C'est l'exposé le plus complet et le plus décisif de la pensée et de la politique royale en janvier et mars 1791. C'est aussi l'acte d'accusation le plus formidable contre la monarchie. Cette monarchie nationale n'a plus aucune racine en France: elle attend sa force, toute sa force, son salut, tout son salut de l'étranger. Le roi et la reine se méfient également de tous les partis, y compris le leur. Ils ont de la haine pour cette noblesse égoïste et étourdie qui, en refusant le sacrifice d'une partie de ses privilèges pécuniaires quand furent convoqués les notables, a acculé le roi à la convocation des États généraux et ouvert ainsi, selon le mot de Fersen, la Révolution….

Pas plus qu'ils ne peuvent s'appuyer sur les partis organisés, ils n'ont confiance en la France elle-même. Ils se rendent bien compte qu'elle n'est pas dans l'ensemble désenchantée de la Révolution: et ceux mêmes qui se plaignent d'elle n'ont ni assez de ressort, ni assez de foi dans leur propre cause pour se soulever spontanément. Il faudra que le Roi leur donne de haut le signal du mouvement.

Il faudra que l'étranger intervienne et Fersen, écho du roi et de la reine, écrit au roi de Suède cette phrase terrible qui est pour nous la disqualification définitive de la monarchie: «Jamais le roi ne sera roi par les Français et sans des secours étrangers.» Bien mieux ces secours étrangers, le roi les invoque non seulement pour dompter et châtier ses ennemis, mais pour en imposer même à ceux de son parti dont il n'obtiendrait ni une obéissance suffisante ni la docilité aux mesures nécessaires de réorganisation. Ainsi isolée de toute force française, la monarchie ne semble plus avoir que deux idées: imaginer des moyens de vengeance contre ses ennemis du dedans, imaginer des moyens pour appeler le plus tôt possible les amis du dehors. [Note: Jean Jaurès, Histoire socialiste. La Constituante, p. 637. ]

LES PRESSENTIMENTS POPULAIRES

LES PRÉCÉDENTS

Les projets de fuite du roi transpirèrent de bonne heure. Les jacobins avaient des amis et des informateurs jusque dans le personnel du château. L'inquiétude populaire se manifesta d'une façon significative lors du départ de Mesdames tantes du roi pour Rome et lors du voyage que Louis XVI essaya de faire à Saint Cloud pour communier en cachette de la main d'un prêtre insermenté.

LE DÉPART DE MESDAMES

Dès le 3 février, la municipalité de Sèvres instruite par la domesticité des princesses [Mesdames habitaient le château de Bellevue] avise les jacobins. En un clin d'oeil, le bruit de leur voyage se répand dans la foule. Tous les orateurs des clubs, tous les pamphlétaires dévoués à la Révolution, Marat, Camille Desmoulins, Gorsas, jettent le cri d'alarme…. «Bien que le roi et la reine soient les deux personnages les plus essentiels à la Révolution, il n'en est pas moins vrai que s'ils restaient seuls, leur départ serait plus facile, lorsque tout le reste de la famille royale serait en sûreté (Gorsas, Courrier des 83 départements, 3 février 1791)…. «Salus populi suprema lex esto. Le salut de la chose publique interdit à Mesdames d'aller porter leurs personnes et nos millions chez le pape ou ailleurs. Leurs personnes, nous devons les garder précieusement, car elles contribuent à nous garantir contre les intentions hostiles de leur neveu M. d'Artois et de leur cousin, Bourbon Condé…. Tout ce que Mesdames emportent est à nous, tout jusqu'à leurs chemises. Il me déplaît à moi que nos chemises aillent à Rome» (Corsas, 9 février).

Camille Desmoulins tenait le même langage: «Il est faux, s'écriait-il, de dire que les tantes du roi jouissent des mêmes droits que les autres citoyens.—Est-ce que la nation leur a fait présent, à leur naissance, d'un million de rentes, comme à Mesdames?—Non, sire, vos tantes n'ont pas le droit d'aller manger nos millions en terre papale. Qu'elles renoncent à leurs pensions. Qu'elles restituent aux coffres de l'État tout l'or qu'elles emportent et qu'elles aillent ensuite, si bon leur semble, à Lorette ou à Compostelle!» (Révolutions de France et de Brabant, n°64)….

«On assure, écrivait Marat, que les tantes du roi font le diable pour partir. Il serait de la plus haute imprudence de les laisser faire. En dépit de ce qu'ont dit là-dessus d'imbéciles journalistes, elles ne sont pas libres. Nous sommes en guerre avec les ennemis de la Révolution. Il faut garder ces béguines en otages et donner triple garde au reste de la famille» (Ami du peuple du 14 février 1791).

Le 8 février la municipalité de Paris vint prier le roi avec instance de s'opposer au départ des princesses, vu l'agitation des esprits et l'irritation de la foule.—Louis XVI répondit que ses tantes étaient libres de sortir du royaume comme tous les autres citoyens: «Ni la déclaration des droits de l'homme ni les lois de l'État ne me permettent de m'opposer à leur départ». Le 9 février, le tocsin retentit, trente-deux sections s'assemblent et délibèrent sur le moyen d'empêcher le départ des princesses…. Au nom des sections, l'abbé Mulot rédige une adresse à l'Assemblée pour demander une loi rendant obligatoire la résidence de la famille royale: «Nous ne recherchons pas, disait l'adresse, si ce voyage inconsidéré serait l'effet de quelques insinuations perfides. Nous ne voulons pas croire que les tantes du roi aient jamais eu le dessein d'aller encourager ou seconder par leur présence les fugitifs qui osent menacer la patrie; qu'elles veuillent, comme ces citoyens ingrats disperser hors de France des richesses qui ne leur ont pas été données pour cet usage et nourrir les étrangers de la substance nationale. Nous éloignons de nous la pensée qu'un sexe timide et fait pour conseiller la paix soit chargé de négocier des traités de guerre….»

Les femmes de la halle, les sections députèrent auprès du roi qui resta inébranlable et qui se hâta de prévenir ses tantes que les femmes de la halle se disposaient à partir pour Bellevue. A la réception de cette nouvelle, Mesdames quittèrent Bellevue en toute hâte le 20 février à 10 heures et demie du soir. «Moins d'une demi-heure après le départ des fugitives, le bataillon des femmes arrivait à Bellevue, forçait les grilles et faisait irruption dans le château….»

A Moret, la municipalité vérifie les passeports, les trouve irréguliers et refuse de laisser les voyageuses continuer leur chemin.—La garde nationale cerne les voitures et s'apprête à dételer les chevaux. Il faut qu'un escadron de chasseurs leur ouvre passage.

A Arnay-le-Duc, le 22 février, le maître de poste refuse des chevaux pour le relai. La garde nationale, la commune, s'opposent au passage. «Peu nous importe, déclare le procureur-syndic, que Mesdames soient parties avec l'assentiment du roi, si elles sont parties contre le gré de l'Assemblée nationale. En ce moment même, le comité de constitution est saisi d'un projet de décret sur la résidence de la famille royale. Il ne faut pas laisser les tantes du roi se soustraire d'avance à l'exécution d'une loi de sûreté générale. Elles ne partiront d'ici qu'avec un passeport émané de l'Assemblée.» Mesdames furent obligées de s'humilier à solliciter le secours de cette assemblée qu'elles considéraient comme rebelle. En attendant sa réponse, on les logea sous bonne garde chez le curé constitutionnel. En même temps grande agitation à Paris. Les dames de la Halle députaient chez Monsieur pour lui demander sa parole de rester à Paris.

Mirabeau dut intervenir pour que la Constituante autorisât la continuation du voyage des princesses en renvoyant la décision à Louis XVI. Le peuple assiégea les Tuileries que Lafayette déblaya péniblement le 24 février.

La municipalité d'Arnay ne se tint pas pour battue. Elle dépêcha un nouveau courrier à l'Assemblée. Mesdames ne purent quitter Arnay-le-Duc que le 3 mars. Leur captivité avait duré 12 jours. [Note: Résumé d'après H. Babled, La Révolution française, t. XXI.]

LE DÉPART POUR SAINT-CLOUD

Le 18 avril, Louis XVI ayant voulu quitter les Tuileries, pour aller à Saint-Cloud faire ses Pâques, le peuple s'attroupa autour de son carrosse, arrêta les chevaux. Les gardes nationaux eux-mêmes, rebelles aux ordres de Lafayette, refusèrent d'ouvrir un passage et le roi dut rentrer au château. Il se considéra dès lors comme prisonnier et, pendant qu'il chargeait son ministre des affaires étrangères d'écrire officiellement à tous les cabinets qu'il était libre et qu'il avait renoncé volontairement à son voyage à Saint-Cloud, il achevait ses derniers préparatifs de fuite. Lafayette qui était responsable de l'ordre a soupçonné que l'émeute du 18 avril fût concertée avec la Cour et destinée à lui donner le prétexte qu'elle cherchait pour recourir à l'intervention étrangère.

L'émeute excitée le 18 avril 1791 pour empêcher le roi d'aller à St Cloud où il se rendait assez habituellement devait fournir aux adversaires de la révolution un argument contre l'indépendance du monarque.

Mirabeau, depuis ses intimes liaisons avec la Cour, était entré très avant dans ces vues. L'émeute de St Cloud elle-même avait été projetée par lui. Sa mort priva les chefs contre-révolutionnaires des conseils de ce puissant génie; tout le plan se ressentit de cette perte….

Ce que voulait la Cour, c'était de constater qu'elle était violemment retenue à Paris. La plupart des gardes nationaux étaient de bonne foi. Quelques-uns pouvaient être dans le secret, nommément Danton, soldé depuis longtemps par les provocateurs de cette émeute, et qui arriva avec son bataillon sans que personne l'eût fait demander, sous prétexte de voler au secours de l'ordre public. Lafayette avait demandé au roi et à la reine un peu de temps pour ouvrir leur passage; ils se hâtèrent de monter en voiture. Il leur demanda d'y rester jusqu'à ce que le passage fût ouvert et pendant qu'il était engagé au milieu de l'émeute ils se firent prier par un officier municipal de remonter chez eux. [Note: Lafayette, Mémoires, II, p. 65-66.]

LES CRAINTES INSTINCTIVES DU PEUPLE ÉTAIENT JUSTIFIÉES

Le peuple avait l'instinct que le roi cherchait à fuir et il redoutait cette fuite comme un péril immense. Il paraît étrange et même contradictoire que les révolutionnaires aient redouté à ce point le départ d'un roi peu ami de la Révolution. Le peuple pourtant avait raison.

Il n'y avait pas à cette date de parti républicain, d'opinion républicaine; [Note: Excessif. Il y avait dès la fin de 1790 une opinion républicaine, mais cette opinion était confinée dans quelques cercles restreints de publicistes parisiens.] nul ne savait par quelle autorité serait remplacée l'autorité royale: et la fuite du roi semblait creuser un vide immense. De plus et surtout, le peuple sentait bien qu'il y avait d'innombrables forces de réaction disséminées, encore à demi-latentes, qui n'attendaient qu'un signal éclatant pour apparaître, qu'un centre de ralliement pour agir.

Le roi parlant haut de la frontière, dénonçant la guerre faite à l'Église, effrayant la partie timide de la bourgeoisie, lui faisant peur pour ses propriétés, grossissant son armée de contingents étrangers et les couvrant du pavillon de la monarchie pouvait être redoutable. [Note: Jean Jaurès, La Constituante, p. 619.]

LE 21 JUIN 1791

Après l'émeute du 18 avril, Marie-Antoinette écrivit à Mercy, représentant de l'Autriche aux Pays-Bas, pour que l'Empereur fît avancer 15,000 hommes à Arlon et Virton et autant à Mons de manière à donner à Bouillé un prétexte pour rassembler des troupes et des munitions à Montmédy. Le roi commanda une énorme berline pour lui et sa famille et se procura des passeports au nom de la baronne de Korff. Le départ fut retardé jusqu'au 20 juin parce que le roi attendait deux millions qu'il devait toucher sur sa liste civile. Malgré la surveillance étroite dont il était l'objet, il s'échappa du château dans la nuit du 20 au 21 juin déguisé en valet de chambre et se dirigea sur Montmédy par la route de Châlons. Le même jour, Monsieur, son frère (le comte de Provence), fuyait en Belgique par une autre route.

Avant de quitter Paris le roi avait lancé une proclamation violente où il déclarait que la seule récompense des sacrifices qu'il avait consentis depuis trois ans était «de voir la destruction de la royauté, tous les pouvoirs méconnus, les propriétés violées, la sûreté des personnes mise partout en danger, les crimes rester impunis et une anarchie complète s'établir au-dessus des lois, sans que l'apparence d'autorité que lui donnait la nouvelle constitution fût suffisante pour réparer un seul des maux qui affligent le royaume».

Le premier sentiment des patriotes en apprenant la fuite du roi fût la colère, l'indignation contre son parjure, puis ce fut la peur, la peur de l'intervention étrangère et du retour et des vengeances des émigrés. Le grand journal démocrate Les Révolutions de Paris ont bien traduit les impressions par lesquelles passa le peuple de Paris.

LES SENTIMENTS DES PARISIENS

Le plus honnête homme de son royaume! Lâches écrivains, folliculaires ineptes ou gagés, c'est ainsi que vous appeliez Louis XVI. Le plus honnête homme de son royaume, ce père des Français, à l'exemple du héros des deux mondes, [Note: Lafayette que les démocrates accusaient—d'ailleurs à tort —de complicité avec le roi.]a donc aussi quitté son poste et s'évade avec l'espoir de nous envoyer, en échange de sa personne royale, une guerre étrangère et intestine de plusieurs années. Ce complot, digne au reste des maisons de Bourbon et d'Autriche coalisées, ce complot lâche et perfide, médité depuis 18 mois, s'est enfin effectué….

Bien loin d'être affamé de voir un roi, la manière dont le peuple prit l'évasion de Louis XVI, montra qu'il étoit saoul du trône et las d'en payer les frais. S'il eût su dès lors que Louis XVI, dans sa déclaration qu'on lisoit en ce moment à l'assemblée nationale, se plaignoit de n'avoir point trouvé dans le château des Tuileries les plus simples commodités de la vie, le peuple indigné se seroit porté peut-être à des excès; mais il sent sa force et ne se permit aucune de ces petites vengeances familières à la faiblesse irritée; il se contenta de persiffler à sa manière la royauté et l'homme qui en étoit revêtu. Le portrait du roi fut décroché de sa place d'honneur et suspendu à la porte: une fruitière prit possession du lit d'Antoinette pour y vendre des cerises, et en disant: C'est aujourd'hui le tour de la nation pour se mettre à son aise. Une jeune fille ne voulut jamais souffrir qu'on la coiffât d'un bonnet de la reine; elle le foula aux pieds avec indignation et mépris; on respecta davantage le cabinet d'étude du dauphin; mais nous rougirions de rapporter le titre des livres du choix de sa mère.

Les rues et les places publiques offroient un spectacle d'un autre genre. La force nationale armée se déployoit en tous lieux d'une manière imposante. Le brave Santerre, pour sa part, enrôla deux mille piques de son faubourg. Ce ne furent point les citoyens actifs et les habits bleus de roi [Note: Les gardes nationaux portaient l'habit bleu. Les citoyens passifs ne faisaient pas partie de la garde nationale.] qui eurent les honneurs de la fête, les bonnets de laine reparurent et éclipsèrent les bonnets d'ours. Les femmes disputèrent aux hommes la garde des portes de la ville, en leur disant: Ce sont les femmes qui ont amené le roi à Paris, [Note: Le 6 octobre 1789.] ce sont les hommes qui le laissent évader. Mais on leur répliqua: Mesdames, ne vous vantez pas tant; vous ne nous aviez pas fait là un si grand cadeau.

L'opinion dominante étoit une antipathie pour les rois et un mépris pour la personne de Louis XVI, qui se manifestèrent jusque dans les plus petits détails. A la Grève, on fit tomber en morceaux le buste de Louis XIV, qu'éclairoit la célèbre lanterne, l'effroi des ennemis de la Révolution. Quand donc le peuple se fera-t-il justice de tous ces rois de bronze, monumens de notre idolâtrie? Rue Saint-Honoré, on exigea d'un marchand le sacrifice d'une tête de plâtre, à la ressemblance de Louis XVI; dans un autre magasin on se contenta de lui poser sur les yeux un bandeau de papier; les mots de roi, reine, royale, Bourbon, Louis, Cour, Monsieur, frère du roi, furent effacés partout où on les trouva écrits, sur tous les tableaux et enseignes des magasins et des boutiques. Le Palais royal est aujourd'hui le Palais d'Orléans. Les couronnes peintes furent même proscrites, et le jour de la Fête-Dieu [23 juin] on les couvrit d'un voile sur les tapisseries où elles se trouvoient, afin de ne point souiller par leur aspect la sainteté de la procession. La Fayette ne manqua pas de s'y trouver avec cet air hypocrite qu'on lui connoît, on a remarqué que Duport [Note: Adrien Duport, un des chefs du côté gauche de la Constituante.] le tenoit par-dessous le bras.

Un piquet de 50 lances fit des patrouilles jusque dans les Tuileries, portant pour bannière un écriteau avec cette inscription:

  Vivre libre ou mourir.
  Louis XVI s'expatriant
  N'existe plus pour nous.

Si le président de l'Assemblée nationale eût mis aux voix sur la place de Grève, dans le jardin des Tuileries et au palais d'Orléans le gouvernement républicain, la France ne seroit plus une monarchie….

… Citoyens! C'est une seconde révolution qu'il nous faut; nous ne pouvons nous en passer: la première est déjà oubliée, et nous n'avons encore eu jusqu'ici qu'un avant-goût de la liberté; elle nous échappera si nous ne la fixons au milieu de nous. Pour la seconde fois, traçons à l'assemblée nationale le plan qu'elle doit suivre: cette fois elle n'a pas fait preuve de cette fermeté dont nous lui avons su tant de gré au mois de juin 1789. Ce n'est plus un clergé et une noblesse qu'il faut contenir et abattre; c'est sur Louis XVI et ses ministres que nous devons porter notre oeil réformateur….

L'assemblée nationale vieillit; on s'en aperçoit à cette manie qu'elle a de se fier à tout le monde; le mauvais succès de ses épreuves ne la guérit point de cette funeste facilité. Et encore quelle mollesse elle a mis dans son premier arrêté sur la fuite de Louis XVI! Pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom? Pourquoi mentir au public? Pourquoi qualifier d'enlèvement l'évasion du roi?…

Si Louis n'a fait qu'une abdication, il n'est pas coupable, il usoit de ses droits; la nation n'a pas plus à se plaindre de lui qu'un maître n'a le droit de se plaindre d'un valet qui se retire de son service. Mais si Louis a compromis, si du moins il a eu l'intention de compromettre la nation en se retirant, la nation peut l'en punir comme le maître peut faire punir le valet qui ne prend congé que pour apporter le trouble dans la maison de celui qui le salarioit. Reste à voir si Louis a fait une abdication pure et simple, ou bien si sa retraite est attentatoire au repos public; nous entendons par le mot abdication l'acte par lequel un fonctionnaire quelconque déclare à ses commettans qu'il renonce à son office, et qu'il en donne sa démission. Or, la conduite du ci-devant roi ne comporte rien qui présente ce caractère: il a fait mystère de son départ, son hypocrisie a trompé tout le monde, il se retire de nuit, il a fui comme un traître, il n'a pas craint d'abandonner Paris et la France à toutes les horreurs de l'anarchie; en fuyant il a laissé une déclaration qui le décèle et qui est une satire de la Révolution; il a osé traiter de captivité son séjour au milieu d'un peuple qui l'idolâtrait, il a réclamé contre tous les décrets favorables à la liberté, il a osé dire qu'il Alloit se mettre en sûreté dans un autre pays; il a prêché la révolte, il a rappelé les peuples à l'esclavage; le fourbe les a flattés pour les séduire, il a dit enfin qu'il ne rentrerait en France qu'après que le système actuel seroit renversé, qu'après que la constitution qu'il a jurée seroit établie sur des bases différentes; telle est la substance d'une proclamation incendiaire que Louis a laissée à sa sortie de Paris. Ajoutez à cela l'insolente défense à ses ministres de signer aucun acte en son nom, jusqu'à ce qu'ils aient reçu des ordres ultérieurs et l'injonction au garde des sceaux de lui renvoyer le sceau de l'état lorsqu'il en seroit requis de sa part.

Est-ce là une abdication? Est-ce là une démission pure et simple? Non, c'est un crime de lèse-nation, une révolte à la nation, un assassinat prémédité de la nation….

Mais comment procéder au jugement? Il est inviolable, et la loi n'a pas prononcé. Il étoit inviolable, quand il étoit roi; il a cessé d'être roi, quand il a fait sa proclamation, quand il a fui; il a donc cessé d'être inviolable. Un roi, même constitutionnel, ne jouit de l'inviolabilité qu'autant qu'il est en fonctions, un roi qui fuit sa patrie, qui court se mettre à la tête d'une armée de brigands, est-t-il en fonctions? Ce n'est donc pas comme roi qu'il faut le juger, mais comme individu, comme rebelle, comme factieux et ennemi déclaré de la patrie…. La haute cour nationale provisoire d'Orléans le jugera….

Et toi, Antoinette, toi qu'un peuple généreux vouloit forcer à être heureuse, toi destinée à faire respecter celui que tu as toujours avili; que diras-tu? As-tu trompé Louis? Non, il était d'accord avec toi, son âme à l'unisson de la tienne étoit faite pour le crime. Il t'aimait! Quels étaient donc tes desseins?… De n'entrer dans cette cité qu'en écrasant sous les roues de ton char ses malheureux habitans; ta main avoit désigné les victimes; le massacre de Paris devait être le jour de ton triomphe; mais … tu pâlis! Ne crains pas pour tes jours; ton sang ne souillera pas le sol de la France; quoique tu sois digne du sort de Brunehaut, les François croiront te punir assez en te laissant la vie. C'est dans ton coeur que tu trouveras ton bourreau: seule désormais au milieu d'un peuple immense, tu seras réduite à tes complices et à tes remords; tu le verras heureux ce bon peuple contre qui tu aiguisois des poignards, et son bonheur fera ton supplice!… [Note: Les Révolutions de Paris du 18 au 25 juin 1791.]

LA DICTATURE DE L'ASSEMBLÉE

L'Assemblée se montra digne de la confiance de la nation. Elle manda sur le champ les ministres pour leur ordonner d'exécuter les lois. Elle envoya des courriers dans tous les départements pour donner l'ordre d'arrêter toutes personnes sortant du royaume et pour les instruire de ses dispositions. Elle exigea de tous les militaires fonctionnaires publics le serment de fidélité à la nation. Dans sa mémorable séance qui dura sept jours et sept nuits, elle s'occupa de prévenir les désordres, d'entretenir le courage des citoyens, et de montrer, par son sang-froid et sa fermeté, qu'elle était digne de commander aux circonstances. Il est remarquable que dès le second jour après qu'elle eût pris toutes les précautions qu'exigeait la sûreté de l'empire, elle reprit tranquillement l'ordre de son travail interrompu et discuta le code pénal. [Note: Rabaut Saint- Étienne, op. cit., p. 163.]

L'ATTITUDE DE LA FRANCE

Le pays se montra calme et résolu. Les gardes nationales s'armèrent, les municipalités siégèrent en permanence. On s'assura par endroits de la personne des suspects, on interna au chef-lieu du département les prêtres réfractaires les plus perturbateurs, mais il n'y eut aucun désordre, aucune violence, rien qui rappelât la Grande Peur.

Ce calme imposant de la France a été bien dépeint dans deux lettres écrites par Thomas Lindet à son frère Robert au moment même:

La France a été frappée d'un coup électrique qui s'est fait sentir d'un bout du royaume à l'autre avec la rapidité la plus inconcevable. Partout la même énergie, le même ordre, les mêmes sentiments, la même attitude fière et inébranlable; la liberté est défendue par deux ou trois millions de baïonnettes, et la Constitution est environnée de milliers de bouches à feu qu'on appelait jadis ratio ultima regum et qui sont aujourd'hui les meilleurs arguments du peuple. D'un bout à l'autre de la France, on s'est empressé d'envoyer à l'Assemblée nationale des adresses qui renferment les principes du droit public les plus fortement prononcés…. [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, 27 juin 1791, dans la Correspondance publiée par A. Montier.]

Vous aurez une idée de la tranquillité qui règne dans Paris quand vous lirez le procès-verbal de l'Assemblée nationale toujours tenante et délibérante presque sans interruption, sur les matières qui étaient à l'ordre, et quand vous saurez que les adjudications des biens nationaux se sont faites avec la même tranquillité et le même avantage dans les enchères. J'ai vu des furieux humiliés, j'ai vu couler des larmes de quelques prêtres fanatiques. Était-ce le désespoir ou le repentir qui les arrachait? Je n'en sais rien, mais les scélérats qui ont compté que le peuple nous égorgerait, les imbéciles qui ont espéré que la noblesse détruite voudroit renaître des cendres de nos habitations, doivent être bien atterrés par le spectacle de cet empressement avec lequel les ci-devant nobles jurent de défendre la patrie, et de ce concert qui règne dans toutes les classes de la société! Nous pouvions jurer de défendre la patrie et la liberté des Français, nous pouvons jurer aujourd'hui que les Français seront libres et qu'aucune puissance ne renversera l'édifice de la Constitution. [Note: Thomas Lindet à Robert Lindet, 22 juin 1791.]

L'ARRESTATION DU ROI A VARENNES

Le même jour 21, vers onze heures du soir, est arrivé à l'auberge du Bras d'Or le sieur Drouet maître de la poste aux chevaux de Sainte-Menehould, accompagné du sieur Guillaume, habitant de la même ville, tous deux en bidet et qui sans respirer apprirent au sieur Leblanc aubergiste que deux voitures descendaient derrière eux et allaient passer sur le champ et qu'ils soupçonnaient que le roi était dans une. L'aubergiste, officier de la garde nationale, courut chez M. Sauce procureur de la Commune, qu'il fit lever aussitôt, et lui redit ce qu'il venait d'apprendre. Il retourna chez lui, s'arma lui et son frère et prirent un poste. Le procureur de la Commune avertit l'officier municipal qui représente le maire député à l'Assemblée nationale. [Note: Le député George.] Ayant rencontré le sieur Régnier homme de loi, qui était également prévenu, il le pria d'aller vite avertir les autres officiers. [Note: Officiers municipaux.] Le procureur de la Commune rentré chez lui fit lever ses enfants et leur dit de courir par les rues en criant Au feu afin de donner l'alarme. Il prit une lanterne et se porta au passage. Pendant cet instant les sieurs Régnier et Drouet conduisirent une voiture chargée et barrèrent le passage du pont. Ce fut à ce moment que les voitures parurent, les deux frères Leblanc avaient arrêté la première qui était un cabriolet dans lequel étaient deux dames. [Note: Mmes Brunier et de Neuville attachées à la personne de la reine.]

Le procureur de la Commune s'étant approché de cette voiture demande les passeports; on lui répondit que c'était la seconde voiture qui les avait; il s'y porta de suite. Cette voiture était extraordinairement chargée, attelée de six chevaux, avec des cavaliers sur les trois chevaux de main et trois personnes habillées en jaune assises sur le siège. [Note: Trois gardes du corps déguisés en courriers.] Les deux frères Leblanc, réunis au sieur Coquillard, Justin George, Pousin, tous trois gardes nationales, les nommés Thevenin des Islettes et Délion de Montfaucon qui étaient logés à l'auberge du Bras d'Or et armés firent ferme et bonne contenance. Le procureur de la Commune s'approchant de la portière demanda aux personnes qui étaient dans cette voiture où elles allaient et leva sa lanterne pour les distinguer….

Alors l'alarme sonnait, le peuple s'amassait, la garde nationale avait formé des postes, on s'occupait à barrer les avenues et à placer des hommes bien armés pour s'opposer au passage intérieur. [Note: La route passait près de l'auberge sous une voûte basse et étroite, à la sortie de laquelle se trouvait le pont sur l'Aire qui faisait communiquer la ville haute et la ville basse. La voûte se voit dans la gravure des Révolutions de Paris que nous reproduisons.] On se porta sur le chemin de Clermont avec quelques pièces de canon et on s'occupa à former des barrières avec des pièces de bois, des fagots et des voitures….

Tous ces moments se passèrent dans la plus cruelle agitation, incertains des dispositions des hussards qui occupaient une partie de la rue et des mouvements que pouvaient faire ceux qui étaient au quartier [Note: Les hussards de Lauzun dont un détachement arriva après le roi et se mit en bataille devant la maison du procureur Sauce où le roi était descendu. Un autre détachement était dans la ville basse, de l'autre côté du pont et de la voûte barricadés et gardés par les gardes nationaux. Les hussards finirent par passer au peuple.]

Plusieurs personnes étaient rassemblées autour du roi, et voyant qu'on ne doutait plus que ce fût lui, il s'ouvrit et se précipitant dans les bras du procureur de la Commune, il lui dit: Oui je suis votre roi. Placé dans la capitale au milieu des poignards et des baïonnettes, je viens chercher en province et au milieu de mes fidèles sujets la liberté et la paix dont vous jouissez tous; je ne puis plus rester à Paris sans y mourir, ma famille et moi. Et après une explosion de son âme tendre et paternelle, il embrassa tous ceux qui l'entouraient. Cette prière attendrissante fit jeter sur lui des regards d'un feu d'amour que ses sujets connurent et sentirent pour la première fois et qu'ils ne purent caractériser que par leurs larmes…. Le spectacle était touchant mais il n'ébranlait pas la commune dans sa résolution et son courage pour conserver son roi…. [Note: «Il semblait, dit Fournel, que la majesté royale eût encore gardé son prestige pour ces hommes qui venaient, sans s'en douter à coup sûr, et sans prévoir en aucune façon ni la portée, ni les conséquences de leur acte, de lui porter la plus terrible atteinte.»]

Les gardes nationales voisines commençaient à défiler de toutes parts, averties par les officiers et cavaliers de la gendarmerie et par des citoyens. A six heures du matin, on se vit suffisamment en force pour hâter le départ et former l'escorte. Pendant cet intervalle, le conseil général de la commune, le tribunal, le juge de paix, ce dernier mandé par le roi, s'assemblèrent pour délibérer sur le départ du roi, lorsqu'on annonça deux courriers de la capitale, dont l'un était aide de camp de M. de Lafayette, porteurs d'ordres de l'Assemblée nationale, envoyés à la poursuite du roi…. [Note: Procès-verbal de la municipalité de Varennes dans V. Fournel, appendice.]

Le départ n'eut lieu qu'à sept heures et demie du matin, le roi s'était efforcé de le retarder le plus longtemps possible pour donner le temps à Bouillé d'arriver à son secours avec le Royal-Allemand, en garnison à Stenay. Bouillé arriva une heure trop tard. Le retour se fit au milieu d'une foule de gardes nationales accourues de tous les villages. Entre Épernay et Château-Thierry trois députés mandatés par l'Assemblée, Pétion, La Tour-Maubourg et Barnave, rejoignirent le cortège qui fit dans Paris une entrée impressionnante.

RETOUR DE LOUIS XVI A PARIS SAMEDI 25 JUIN

Des spectateurs de tout rang et en grand nombre ne manquèrent pas de se trouver sur le chemin depuis Pantin jusqu'au pont tournant du jardin des Tuileries. Le poids de la chaleur ne rebuta personne, et l'on ne s'ennuya pas d'attendre: on avoit tant de choses à se communiquer sur le saint du jour et c'étoit à qui dirait son mot. On passa en revue les faits et gestes du héros de la fête. On s'étonna d'avoir été si longtemps dupe de ce rustre couronné, dont les pièges avoient été aussi grossiers que la personne….