Enfin le roi fut reçu à l'hôtel de ville où nous entrâmes avec lui, il fut harangué par le nouveau prévôt des marchands qui étoit l'un des députés de Paris dans l'assemblée nationale, M. Bailly, à qui ses concitoyens venoient de déférer cette charge à laquelle le gouvernement nommoit auparavant. Vous sçavez aussi qu'ils ont choisi pour commandant de leur milice bourgeoise un autre député, M. le marquis de Lafayette. A l'hôtel de ville le président des Communes de Paris dit au roi ces paroles libres, dans un discours flatteur: «Vous deviez votre couronne à la naissance, vous ne la devez plus qu'à vos vertus et à la fidélité de vos sujets». Au surplus on prodigua au monarque à l'Hôtel de Ville des démonstrations de joie et de tendresse les plus expressives. Il ne répondit pas lui-même aux discours qu'on lui adressa. Ce fut M. Bailly qui dit, pour lui, quelques mots destinés à exprimer sa sensibilité. On lui présenta la cocarde qu'il accepta. Et en le voiant décoré de ce signe de la liberté, le peuple cria à son retour: Vive le Roi et la Nation! [Note: Lettre de Maximilien Robespierre à son ami Buissart, 23 juillet 1789, dans les Mémoires de l'Académie de Metz, 1903.]
Le sang de la Bastille cria dans toute la France; l'inquiétude auparavant irrésolue se déchargea sur les détentions et le ministère. [Note: On remit en liberté tous les emprisonnés en vertu de lettres de cachet.]
Ce fut l'instant public comme celui où Tarquin fut chassé de Rome. On ne songea point au plus solide des avantages, à la fuite des troupes qui bloquaient Paris; on se réjouit de la conquête d'une prison d'État. Ce qui portait l'empreinte de l'esclavage dont on était accablé, frappait plus l'imagination que ce qui menaçait la liberté qu'on n'avait pas; ce fut le triomphe de la servitude. On mettait en pièces les portes des cachots, on pressait les captifs dans leurs chaînes, on les baignait de pleurs, on fit de superbes obsèques aux ossements qu'on découvrit en fouillant la forteresse; on promena des trophées de chaînes, de verrous et d'autres harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumière depuis quarante années, leur délire était intéressant, tirait des larmes, perçait de compassion; il semblait qu'on eût pris les armes pour les lettres de cachet. On parcourait avec pitié les tristes murailles du fort couvertes d'hiéroglyphes plaintifs. On y lisait celui-ci: je ne reverrai donc plus ma pauvre femme, et mes enfans, 1702.
L'imagination et la pitié firent des miracles; on se représentait combien le despotisme avait persécuté nos pères, on plaignait les victimes; on ne redoutait plus rien des bourreaux. [Note: Saint-Just, Esprit de la Révolution, 1ière partie, ch. II.]
Ainsi s'est accomplie la plus grande révolution dont l'histoire ait conservé le souvenir, et, relativement parlant, si l'on considère l'importance des résultats, elle n'a coûté que bien peu de sang. De ce moment nous pouvons regarder la France comme un pays libre, le roi comme un monarque dont les pouvoirs sont limités et la Noblesse comme réduite au niveau du reste de la Nation. [Note: Duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre à Paris, dépêche du 16 juillet, dans J. Flammermont, p. 272.]
A la Cour [de Russie], l'agitation fut vive et le mécontentement général; dans la ville, l'effet fut tout contraire, et, quoique la Bastille ne fût assurément menaçante pour aucun des habitants de Saint-Pétersbourg, je ne saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négociants, les marchands, les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée la chute de cette prison d'Etat et ce premier triomphe d'une liberté orageuse. Français, Russes, Danois, Allemands, Anglais, Hollandais, tous dans les rues se félicitaient, s'embrassaient comme si on les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesait sur eux. [Note: Mémoires de Ségur, III, 508. ]
Les suites de la victoire populaire furent immenses: le parti aristocrate écrasé, dans toute la France une explosion de joie et de colère contre les privilégiés, les paysans brûlant les châteaux pour détruire les chartriers, la grande peur, l'armement des bourgeois formant partout des gardes nationales à l'exemple de la garde parisienne pour se protéger contre les «brigands» et aussi contre les aristocrates, de nouvelles municipalités élues surgissant révolutionnairement sous le nom de comités permanents à côté des anciennes municipalités fermées et jalouses, bref la Révolution s'emparant du pouvoir sur tout le territoire, enfin la première émigration et la nuit du 4 août.
La première émigration ne fut pas seulement un acte de dépit, mais une protestation contre la lâcheté royale. Elle fut dirigée par ceux-là même qui avaient appelé les troupes et qui le matin du 16 juillet conseillaient à Louis XVI de se rendre à Metz pour se mettre à la tête de l'armée. Le comte d'Artois et la reine ne furent pas écoutés. Louis XVI se rangea à l'avis de Monsieur (le comte de Provence) qui l'invita à ne pas partir. Pendant qu'il se rendait à Paris, les princes se hâtaient vers la frontière.
Toute la société de la Reine est fugitive et dispersée; plusieurs de ses dames l'ont abandonnée d'une manière fort vilaine. En général, tout ce qui a eu à se reprocher des abus de faveur auprès de LL.MM. et des princes, ou craint d'en être taxé, a fui. Mme de Balbi de la cour de Monsieur, Mme de Lagede celle de Mme de Lamballe, Mme de Châlons de celle de Mme la comtesse d'Artois, Mme de Bombelles de Mme Élisabeth, Mme de Polastron de la Reine, et tous leurs adhérents sont en pays étrangers, tous les princes du sang avec leur cour, hors le duc d'Orléans, Mme de Brionne et tous les Lorrains, la princesse de Monaco, Mme de Marsan et tous les Rohan, toute la famille des Broglie et toutes les filles de cette maison, mariées au nombre de sept, avec leurs maris, tous les officiers généraux de l'armée de Broglie, le maréchal de Castries, M. de Sartine, tous les Polignac, tous les d'Ossun, Gramont et Guiche … un nombre considérable d'autres personnes de distinction, habitantes de Paris, se sont de même expatriées ainsi qu'une multitude de financiers, robins et gentilshommes de province et beaucoup d'évêques. Il est impossible qu'une misère affreuse dans la capitale ne soit une suite de l'absence de tant de riches consommateurs, qui ont renvoyé parfois presque tous leurs gens. Aussi le peuple est-il très irrité, et je ne crois pas que l'hiver puisse se passer sans des scènes cruelles. [Note: Dépêche de Salmour en date du 29 juillet 1789. Nouvelles archives des missions, t. VIII, p. 241.]
La soudaineté de la panique qui parcourut la France en tous sens après la prise de la Bastille a été présentée par les écrivains conservateurs comme le résultat d'un complot. Les francs-maçons et les jacobins auraient imaginé ce moyen pour armer le peuple et le dresser contre la royauté. Aucune preuve n'a été donnée à l'appui de cette hypothèse, et c'est un fait bien significatif que les gens des villes, où se recrutaient les membres des sociétés secrètes, se soient partout alarmés des troubles des campagnes et aient participé avec les nobles, comme dans le Lyonnais et le Dauphiné, à leur répression. Ce qui s'est passé à Bourgoin s'est répété des milliers de fois sur tout le territoire.
Du lundi 27 juillet 1789 à six heures et demie du soir, nous Jacques Antoine Roy, négociant et maire de la communauté de Bourgoin, accompagné de plusieurs officiers municipaux et officiers de la garde bourgeoise, nous étant transportés en l'hôtel de ville pour veiller autant qu'il était en nous à la sûreté publique et au bon ordre, avons dressé le présent procès-verbal.
A cinq heures et demie, est arrivé le sieur Arnoux, notaire à la Tour du Pin, monté sur un cheval qui allait très vite; il a donné de l'inquiétude aux habitants qui l'ont vu passer en parlant confusément de troupes, de précautions, etc.; on a cru qu'il continuait sa route du côté de Lyon, et le peuple s'est armé de tout ce qui s'est présenté en accourant sur la route du Pont-de-Beauvoisin avec des démonstrations de la plus grande inquiétude; nous étant informé du sujet de cet alarme, on nous a fait le récit ci-dessus concernant le sieur Arnoux; nous avons requis un cavalier de maréchaussée présent de courir à la poursuite dudit Arnoux; M. Lavorel notable est monté à cheval pour aller s'éclaircir de la vérité sur la route de La Tour-du-Pin; un moment après, Dufillon commis de la poste, en a fait autant. Le cavalier a trouvé le sieur Arnoux chez les Augustins, où il était allé mettre pied à terre: nous l'avons rencontré, accompagné d'une foule de peuple, au devant de la maison de M. Seignoret, colonel de la milice bourgeoise; nous l'y avons fait entrer pour l'interroger. Il nous a appris que, l'alarme ayant été répandue à La Tour-du-Pin par quelqu'un venu des Abrets, où l'on croyait qu'il y avait dix mille hommes de troupes piémontaises, d'autres avaient dit que c'était une troupe de brigands qui ravageaient les campagnes, pillaient et brûlaient les habitations; ce récit offrait bien des incertitudes. Le sieur Arnoux avait été porté par son zèle pour le bien public à prévenir tous les villages, sur la route de La Tour-du-Pin jusqu'à Bourgoin, de se tenir sur leurs gardes et même de faire avancer des secours contre l'ennemi pour s'opposer à leurs ravages, et se proposait de retourner aussitôt se joindre à ses concitoyens pour défendre sa patrie; mais, le peuple ayant témoigné de la défiance sur son compte parce qu'il était attaché à une maison noble, nous fûmes obligé, pour le soustraire aux insultes, de le faire conduire en cet hôtel et de lui donner une garde de six hommes. A six heures, M. de la Bâtie est arrivé avec Madame son épouse, venant de Cessieu, où il assure que plusieurs personnes lui ont fait le même récit. Cependant, quelle que fût la cause du danger, il ne paraissait pas moins réel; nous avons requis aussitôt les officiers de la milice bourgeoise d'entrer en fonctions, quoique, suivant la délibération des notables, ils dussent attendre l'agrément des officiers municipaux, d'établir des gardes et des patrouilles; nous avons fait donner ordre à tous les boulangers de faire du pain sans discontinuer jusqu'à nouvel ordre, nous avons fait délivrer par des marchands des farines à ceux qui n'en avaient pas; nous avons été obligé, pour apaiser les clameurs, de faire délivrer de la poudre et du plomb à ceux qui avaient des armes à feu.
Il est arrivé successivement différentes personnes du côté de La Tour-du-Pin qui toutes ont fait des récits alarmants, mais pleins d'incertitude; enfin, à sept heures et demie est arrivé M. Lavorel, qui a dit qu'ayant rencontré en route un courrier de MM. les officiers municipaux de La Tour-du-Pin, il s'était chargé de la lettre dont il était porteur, laquelle il nous remettait; cette lettre, signée par M. le chevalier de Murinais, M. Lhoste consul, et M. Guedy, curé, confirmait l'existence des troupes piémontaises et donnait la présomption que le village d'Aoste avait été saccagé; à cette nouvelle, nous nous crûmes obligé de prévenir les villes de Lyon, Grenoble et Vienne; nous avons député le sieur Toit à Lyon, Lambert à Grenoble et M. Genin à Vienne; et, sur les avis de la milice bourgeoise, on a fait ordonner aux officiers qui commandaient les compagnies assemblées sur le pont de Ruy d'avancer jusqu'à ce qu'on rencontrât la milice bourgeoise de La Tour-du-Pin, ce qui a été fait; à huit heures, les habitants des paroisses voisines, armés, ont commencé d'arriver; on les a distribués dans les tavernes pour leur donner à boire et à manger: et, à fur et à mesure qu'il en arrivait d'autres, on plaçait les premiers dans les rues et places; ils étaient surveillés par les gardes qu'on avait placées dans tous les quartiers. A neuf heures on a compté qu'il était arrivé environ deux mille hommes de douze paroisses voisines, dont la moitié était armée de faux ou de tridents, l'autre moitié avait des armes à feu et demandait à grands cris des munitions; la crainte de voir arriver l'ennemi demain à la pointe du jour détermina à se procurer de la poudre et du plomb dont on était totalement dépourvu; nous avons envoyé le sieur Germain à Lyon, chargé d'une lettre pour MM. les officiers municipaux, par laquelle nous confirmions la nouvelle que nous leurs avions donnée et nous les priions de nous envoyer des munitions; il est dix heures, il arrive par intervalles des hommes des paroisses voisines; les patrouilles sont faites exactement dans la ville et les environs, les officiers de la milice visitent exactement et sans cesse les corps de garde; les femmes et les enfants, effrayés des nouvelles désastreuses qui se sont répandues dès cinq heures et demie, ont fui et errent dans les bois, sur les coteaux voisins, par une pluie continuelle; les hommes que la tendresse filiale a obligés d'accompagner leur famille dans les lieux écartés, reviennent se joindre à leurs concitoyens pour défendre leur patrie; les habitations sont désertes, il ne leur reste d'apparence de vie que celle que leur procurent les illuminations placées sur les fenêtres. Les rues et les places sont pleines de gens armés, spectacle nouveau dans ce canton et pour cette génération; tous les esprits sont inquiets, mais l'on jugerait que la plus grande inquiétude est occasionnée par la crainte de ne pas voir arriver l'ennemi; quelle gloire de le voir expirer à nos portes, d'en purger la patrie, et d'effrayer tout ennemi public! Le courage augmente surtout depuis que l'alarme cédant au raisonnement, on se persuade que malgré les différentes assertions, ce ne pouvait être des troupes réglées qui nous menacent, mais seulement des brigands…. [Note: Ext. des pièces justificatives de Pierre Conard, La peur en Dauphiné, Paris, 1904, pp. 218-220.]
LA NUIT DU 4 AOÛT RACONTÉE PAR BOUCHETTE [Note: François-Joseph Bouchette, avocat à Bergues et député aux États généraux.]
Chers Concitoyens,
Réjouissez-vous, partagez avec nous la joye et la satisfaction que nous venons d'éprouver dans la séance d'hier qui a duré jusqu'à passé une heure de ce matin mercredi. C'est la plus grande et la plus belle Révolution que présentera l'histoire. La Noblesse vient de faire des sacrifices qu'elle appelle justes et le Clergé imite son exemple. Tous les droits seigneuriaux seront rachetés ou rachetables; il n'y aura plus de justices seigneuriales dans les autres tribunaux. L'administration de la justice sera gratuite, la vénalité des charges sera supprimée; la chasse libre à tout propriétaire; plus de privilège de l'une à l'autre province et un pacte d'association de toutes les provinces entre elles; les villes principales, Paris, Lyon, Marseille, etc., etc., renoncent à leurs franchises, les curés de campagne renoncent à leur casuel, leur pension sera augmentée.
La pluralité des bénéfices supprimés; plus d'annates payées en Cour de Rome; liberté de religion aux non catholiques. Le Parlement de Paris consent à un démembrement de son ressort; il s'appliquera à étudier les loix nouvelles que l'Assemblée nationale va porter; tout cela doit être rédigé et consenti dans l'Assemblée d'aujourd'huy qui commencera à midy, après quoy députation généralevers le roy et un Te Deum solennel dans la chapelle royale; proclamation de Louis XVI restaurateur de la liberté française et une médaille frappée en mémoire de la journée du 4 d'aoust 1789. J'omets un autre article très important qui fera encore beaucoup de plaisir aux plus utiles des citoiens, on le devinera assez. [Note: Allusion à la suppression des dîmes ecclésiastiques.] Demain tout sera publié et ordonné un Te Deum général dans tout le royaume; ainsi pour avertissement provisionnel à tous nos chers concitoiens et il n'y en aura plus d'autres; tous seront frères, tous français et glorieux d'être de la première nation du monde…. [Note: Lettres de Bouchette, 5 août 1789.]
En votant les fameux décrets, l'Assemblée avait surtout voulu arrêter les désordres par des sacrifices opportuns. Elle n'y réussit qu'assez mal. La plupart des droits féodaux n'étaient supprimés qu'à condition de rachat et les conditions mises au rachat étaient telles qu'il était pratiquement impossible. Les nobles dans beaucoup d'endroits protestèrent contre l'atteinte portée à leur propriété. Les paysans, d'autre part, refusèrent souvent d'acquitter les droits théoriquement supprimés mais toujours exigibles en droit. Ils exterminèrent le gibier, ravagèrent les forêts, brûlèrent les bancs seigneuriaux dans les églises, etc.
L'idée qu'il fallait amener le roi et l'Assemblée à Paris pour les tenir sous la surveillance des patriotes et les soustraire aux séductions des aristocrates et des monarchiens prit naissance lors de la discussion sur le veto. Le 30 et le 31 août le Palais Royal s'agita et, à la voix de Saint-Huruge, parla de marcher sur Versailles. Les anciens gardes françaises voulaient reprendre leurs postes à côté du roi.
Le roi aurait-il le pouvoir de s'opposer à l'exécution des lois et décrets votés par les représentants de la nation? Son veto serait-il absolu ou suspensif? La question avait une importance capitale. Donner au roi le veto, n'était-ce pas lui donner le pouvoir d'arrêter toutes les réformes? Le bon sens populaire ne s'y trompa pas: «On vit des porteurs de chaise, à la porte de l'Assemblée, dans une grande agitation sur le veto.» [Note: Malouet, Mémoires, I, p. 367.] C'est qu'en effet les décrets du 4 août n'étaient pas encore sanctionnés, et on pouvait se demander si ce retard du roi à les promulguer n'était pas un indice qu'il les désapprouvait. Beaucoup de bons esprits le pensaient et craignaient que le veto royal ne fût aux mains des privilégiés un moyen commode de conserver leurs riches prébendes. On avait cru un instant que le 14 juillet suffirait à montrer l'inanité de toute tentative de résistance à la Révolution; on commençait à s'apercevoir qu'un second avertissement ne serait pas superflu. «Il n'y avait qu'un cri», écrivait un publiciste, «après le 14 juillet, c'était de sauver le roi, ce bon roi que nous aimons tous, de l'arracher à la séduction, à l'obsession, de briser ses fers, afin qu'il daignât briser les nôtres». [Note: Le triomphe de la nation, p. 6.] On voyait que la «séduction» et que «l'obsession» persistaient, que le roi était toujours circonvenu par les partisans de l'ancien régime. Il fallait recommencer de briser ses fers.
Ce n'est pas le lieu de raconter ici l'émeute avortée des 30-31 août. Mais nous ne pouvons nous dispenser pourtant de rappeler par combien de côtés elle ressemble au mouvement d'octobre qu'elle fait déjà présager. Le 30 août comme le 4 octobre, c'est par les députations à la Commune que l'émeute commence. Dans les deux cas, les insurgés cherchent à donner à leurs démarches un caractère de légalité. Dans les deux cas encore, c'est la reine qui est l'objet des haines et des accusations les plus furieuses. Enfin, et ceci est plus remarquable, dans l'exposé des voeux des insurgés d'août, nous trouvons déjà ce que demanderont à leur tour les émeutiers d'octobre: «Le roi et son fils seront suppliés de se rendre au Louvre pour y demeurer au milieu des fidèles Parisiens». Nous savons qui a lancé cette idée au café de Foy: «Sir Thomas Garnier Dwall, secrétaire de S.A.R. le prince Edouard, quatrième fils de S. M. britannique», rapporte, dans la déposition qu'il fit devant le Châtelet, [Note: Procédure du Châtelet sur les événements qui se sont passés à Versailles le 6 octobre, déposition 317.] le discours que prononça ce jour-là Camille Desmoulins. Bien que la déposition ait eu lieu longtemps après les événements, elle a tous les caractères de la véracité et d'ailleurs elle est confirmée par les témoignages dignes de foi. «L'empereur, disait Camille, vient de faire la paix avec les Turcs pour être dans le cas d'envoyer des forces contre nous; la reine vraisemblablement voudra l'aller rejoindre, et le roi, qui aime son épouse, ne voudra point la quitter; si nous lui permettons de sortir du royaume, il faudra au moins que nous prenions le dauphin en otage, mais je crois que nous ferions beaucoup mieux, pour ne point être exposés à perdre ce bon roi, de députer vers lui pour l'engager à faire enfermer la reine à Saint-Cyr et amener le roi à Paris où nous serons plus sûrs de sa personne….» [Note: Procédure du Châtelet sur les événements qui se sont passés à Versailles le 6 octobre, déposition 317.]La motion fit, comme on disait, des sectateurs et le marquis de Saint-Huruge la joignit à ses autres réclamations…. Mais le projet d'amener le roi à Paris ne s'impose encore avec force qu'à l'esprit de quelques uns…. On le vit bien quand l'attitude de la garde nationale eût fait échouer la tentative de Saint-Huruge sur Versailles. Le lendemain l'agitation recommença … mais il ne s'agit plus maintenant de marcher sur Versailles pour expulser de l'Assemblée nationale les membres corrompus et pour ramener le roi à Paris; des avis moins violents sont proposés et adoptés. Ce n'est plus l'ardent Desmoulins qu'on applaudit, mais le sage Loustalot. Or, celui-ci s'élève vivement contre la motion faite la veille d'aller à Versailles, il déclare que des hommes libres doivent avant tout respecter la légalité et il convie les Parisiens à faire connaître dans leurs districts leur opinion sur le veto. La motion fut adoptée d'enthousiasme. On respectait encore trop l'Assemblée nationale, sur laquelle on avait mis tant d'espoirs, pour qu'on n'hésitât pas à violer sa liberté…. Le 2 septembre Barnave proposa à l'Assemblée d'accorder au roi le veto suspensif. Toute la gauche, Goupil, le baron de Jessé, les Lameth soutinrent sa proposition. Nous savons aujourd'hui que le veto suspensif fut dans la pensée de Barnave un moyen d'entente, un terrain de conciliation entre les partis. La lettre suivante qu'il adressait le 10 septembre à Mme de Staël en est une preuve: «M. Barnave a l'honneur de prévenir Mme l'ambassadrice de Suède que, pour le succès de la démarche de demain [message de Necker en faveur du veto suspensif], il est très important que la lettre qui sera lue exprime que le roi n'entend point faire usage de son droit suspensif relativement aux arrêtés de l'Assemblée actuelle, mais seulement sur les lois qui pourront être proposées par les assemblées suivantes. L'intérêt que prend une partie de l'Assemblée aux décrets de la nuit du 4 août pourrait être un grand obstacle au succès de la proposition si l'on laissait subsister quelque doute à cet égard. Mme l'ambassadrice excusera M. Barnave de l'occuper si tard d'intérêts de cette nature et, en faisant de cet avertissement l'usage qui lui paraîtra le meilleur, elle voudra bien ne pas oublier ce billet sur la cheminée….» [Note: Arch. nat. W. 12.]
Le lendemain Necker envoyait à l'Assemblée un message longuement motivé dans lequel il recommandait au nom du roi le veto suspensif…. [Note: Albert Mathiez, Étude critique sur les journées des 5 et 6 octobre 1789, pp. 12-14, p. 28.]
Les députés modérés, qui craignaient les excès depuis la grande Peur, s'alarmèrent de l'agitation de Paris et demandèrent au roi ou bien de transférer l'Assemblée à Compiègne ou bien de la protéger contre une émeute possible.
La scission datait de la nuit du 4 août. La Révolution, incontestée depuis le 14 juillet, était entrée, cette nuit-là, dans la période des réalisations pratiques…. Dès le 6 août Mounier s'élevait contre la suppression sans indemnité des droits féodaux: «Ces droits, disait-il, se sont vendus et achetés depuis des siècles, c'est sur la foi publique qu'ils ont été mis dans le commerce, que l'on en a fait la base de plusieurs établissements; en les anéantissant, c'est anéantir les contrats, ruiner des familles entières et renverser les premiers fondements du bonheur public.» Quelques députés populaires, les uns comme Bergasse, Malouet, Virieu, parce qu'ils étaient sincèrement attachés à la Révolution et qu'ils craignaient de la compromettre par des mesures précipitées, les autres comme Sieyès, moins désintéressés, parce que les arrêtés du 4 août les atteignaient dans leurs revenus, pensèrent comme Mounier. Ils craignirent qu'en abolissant d'une façon aussi absolue le régime féodal, à côté d'abus iniques, on ne supprimât bien des fois des propriétés légitimes. «Ne portait-on pas, d'ailleurs, à la propriété en soi un coup profond, du moment où l'on effaçait si aisément des attributs qui en avaient fait l'objet, depuis tant de temps, et n'ouvrait-on point par là un chemin qu'il n'y avait qu'à élargir un peu pour y faire passer tout le reste?» [Note: H. Doniol, La Révolution française et la féodalité. Paris, 1874, p. 62.] Enfin, bourgeois tranquilles et hommes d'ordre, la profondeur et la généralité du mouvement révolutionnaire les surprenait et les effrayait, et ils appréhendaient que les décrets du 4 août ne fussent que de nouveaux aliments à l'agitation. Aussi se rapprochent-ils peu à peu de la Cour. Ils veulent «qu'on rende au pouvoir exécutif et au pouvoir judiciaire la force dont ils ont besoin», [Note: Paroles de Virieu à l'Assemblée, 8 août.] et, lors de la discussion sur le veto, ils défendront avec les aristocrates le veto absolu.
Les autres députés patriotes, au contraire, Barnave, Buzot, Petion, les Lameth, le comte d'Antraigues, Lacoste, etc., plus jeunes et connaissant mieux le peuple, suivaient une politique tout opposée. Ils avaient voté sans hésiter la suppression de la féodalité, parce que les cahiers le leur commandaient, qu'ils trouvaient la mesure juste et indispensable, qu'ils pensaient qu'il fallait détruire les abus de l'ancien régime avant d'organiser l'ordre nouveau [Note: «Vous n'auriez pas dû songer, permettez-moi cette expression triviale, à élever un édifice sans déblayer le terrain sur lequel vous devez construire.» (Mirabeau, séance du 14 septembre, matin).] et enfin parce qu'ils ne voyaient aucun autre moyen de mettre fin à l'insurrection des provinces. [Note: On connaît le mot de Reubell: «Les peuples sont pénétrés des bienfaits qu'on leur a promis, ils ne s'en dépénètreront plus.» (cité par Duquesnoy, Journal, I, p. 351.)] Les décrets du 4 août votés, ils n'avaient pas compris qu'on s'opposât à leur sanction. Ils fréquentaient les foules et les passions populaires battaient dans leur cur. Ils savaient que les Français attendaient les arrêtés avec impatience et que, si on tardait à les leur donner, ils étaient en force et en volonté de les mettre d'eux-mêmes à exécution. Ils craignaient que les retards et les demi-mesures n'eussent pour résultat que de prolonger les troubles et les émeutes qu'ils déploraient les premiers. Les résistances qu'ils rencontraient ne faisaient que les irriter et qu'augmenter la défiance qu'ils gardaient toujours contre la Cour et les privilégiés. [Note: «Qui ne connaît les orages de la Cour et ses révolutions? Qui ne voit qu'à la Cour on a toujours promis au peuple de ne pas le tromper et qu'on l'a trompé sans cesse» (Buzot, 8 août).] Ils font bientôt consister toute leur politique dans la sanction immédiate des arrêtés du 4 août et ils subordonnent toutes les autres questions à celle- là. Necker demande un emprunt, ils répondent qu'on sanctionne les arrêtés du 4 août. [Note: «Voulez-vous que je vote votre emprunt? Vérifiez la dette de l'État…. Faites surtout que le décret de l'emprunt soit accompagné de tous les décrets passés dans la nuit du 4, et je vote l'emprunt; mais rappelez-vous que telle est ma mission, que telle est la vôtre, et que vous ni moi n'en avons d'autres» (Buzot, 8 août).]
L'Assemblée étudie la question des prérogatives royales. Ils ne conçoivent pas qu'avant d'avoir obtenu la sanction des décrets du 4 août, préface indispensable de la Révolution, on veuille donner au roi, le veto, c'est-à-dire le pouvoir de les ajourner et de les supprimer. S'ils craignent le désordre, ils craignent plus encore la contre-révolution. Ils soupçonnent que la Cour n'a pas désarmé, que l'accalmie qui suivit le 14 juillet n'est pas une paix définitive. Ils redoutent surtout le clergé qu'ils accusent de pousser le roi à la résistance. Pour prévenir la contre-révolution qui se prépare, ils recherchent l'appui des clubs et des districts parisiens.
Vers la fin d'août, la scission entre les deux fractions du parti populaire allait s'accentuant. Lafayette chercha vainement un terrain de conciliation. Des conférences eurent lieu chez lui et chez Jefferson entre Mounier, Lally, Bergasse, d'une part, Duport, Lameth et Barnave de l'autre…. [Note: Pour le détail des négociations, consulter Lafayette, Mémoires, II, p. 298; Mounier, Exposé de ma conduite, pp. 51-33; Fenières, Mémoires, I, p. 221.] Mounier, qui croyait alors la majorité de l'Assemblée gagnée à ses idées, se montra intransigeant…. Le 29 août les pourparlers furent définitivement rompus….
L'émeute du 30 août fut pour les modérés comme un coup de foudre. C'étaient eux les députés infidèles et corrompus dont elle demandait la révocation et la mise en jugement. Qu'allait-il arriver si Lafayette ne parvenait pas à rétablir le calme? Lafayette lui-même ferait-il tous ses efforts pour sauvegarder l'indépendance de l'Assemblée? On avait foi en sa loyauté, on le savait parfait gentilhomme, mais on n'ignorait pas son admiration pour la constitution américaine et ses préférences pour les idées de démocratie royale chères au parti populaire. L'anxiété était grande. Si l'émeute était la plus forte, c'était l'Assemblée dispersée, ses membres insultés ou massacrés, la France livrée à la démagogie. Ou bien si ces scènes de sauvagerie ne se produisaient pas, c'était à tout le moins le roi et les députés traînés à Paris et là obligés de ratifier les volontés de la populace. De toute manière, c'était pour les modérés la fin de leur influence. Us sentaient bien que, même si l'émeute se contentait de transférer à Paris le siège des pouvoirs publics, la majorité leur échapperait.
Le 31 août, pendant que les craintes sont encore vives, Clermont-Tonnerre propose qu'en cas de danger l'Assemblée nationale quitte Versailles et s'établisse dans une autre ville, loin des entreprises du peuple de Paris…. Pour mettre son projet à exécution, le parti modéré avait besoin du concours de la droite de l'Assemblée, des ministres et du roi…. A qui profiterait cette alliance avec la Cour? C'était une grande naïveté de se figurer que les aristocrates y entraient sincèrement et sans arrière pensée. Les modérés voulaient le transfert de l'Assemblée en province parce qu'ils croyaient que l'établissement d'une constitution, d'un gouvernement stable en dépendait. Ils craignaient l'anarchie et avant tout voulaient faire régner l'ordre et la loi. C'était pour de tout autres raisons que les aristocrates s'associent au même projet. Pour eux, le départ du roi de Versailles est le commencement de la contre-révolution. Ils n'ont jamais cessé d'espérer le rétablissement complet de l'ancien régime. Ils se disent qu'en éloignant de Paris les pouvoirs publics, on les mettra forcément, qu'on le veuille ou non, à leur discrétion….
Les chefs modérés et les chefs royalistes se réunirent au nombre de 32 pour arrêter une ligne de conduite commune. La droite était représentée par Maury, Cazalès, D'Espréménil, Montlosier; la gauche par Mounier, Bergasse, Malouet, Bonnai, Virieu…. Tous tombèrent d'accord:
«1° Que, vu les troubles et le voisinage de Paris, la position du roi à Versailles n'était plus tenable;
«2° Que la position de l'Assemblée, menacée comme elle l'était depuis quelque temps dans ses principaux membres, ne l'était pas davantage;
«3° Que, dans les deux cas où le roi se déciderait soit à quitter Versailles, soit à y demeurer, quelque corps de troupes de ligne était absolument nécessaire, conjointement avec sa garde, pour le préserver d'une entreprise populaire.»
On décida en outre qu'une délégation de trois membres irait porter au roi la décision qu'on venait de prendre et lui demanderait «le transfert de l'Assemblée à vingt lieues de Paris, à Soissons ou à Compiègne». [Note: Montlosier, Mémoires, I, p. 276 et sq.] Pour donner à la démarche une apparence presque officielle, on désigna pour faire partie de la députation: l'évêque de Langres, La Luzerne, alors président de l'Assemblée, et Rhedon qui en était secrétaire, et on leur adjoignit Malouet. La hâte était telle qu'ils n'attendirent pas au lendemain pour remplir leur mission. Ils allèrent trouver le soir même Montmorin et Necker et leur firent part de la décision que leurs amis venaient de prendre. Les deux ministres l'approuvèrent fort. Ils entrèrent même si avant dans les vues des modérés qu'ils n'hésitèrent pas à convoquer d'urgence le conseil…. Le conseil se prolongea jusqu'à minuit. L'issue ne fut tout autre que celle qu'on attendait. Necker vint dire aux délégués «d'un air consterné» que leur proposition était rejetée, que le roi ne voulait pas quitter Versailles. [Note: Malouet, Mémoires, I, p. 340.].
…«Malgré la reine, malgré M. de Mercy, malgré les insinuations plus ou moins pressantes d'un grand nombre de seigneurs de la Cour, le roi se décida à demeurer à Versailles.» [Note: Malouet, Mémoires, I, p. 342.] Sans doute, cet acte de fermeté étonne un peu de la part d'un homme dont le comte de Provence comparait le caractère à des boules d'ivoire huilées qu'on s'efforcerait en vain de retenir ensemble. Eut-il, ce soir-là, comme dans un éclair, la vue nette de la situation? Comprit-il la gravité de la mesure qu'on voulait lui faire prendre, craignit-il, en jetant un tel défi au peuple de Paris, de provoquer une insurrection, un nouveau 14 juillet, plus terrible que le premier? Si invraisemblable qu'elle puisse paraître, la chose n'est peut-être pas impossible. Ou bien encore, n'écoutant que sa rancune, hésita-t-il à se confier aux modérés, hier ses ennemis? Cette opinion, que nous trouvons dans les mémoires de Weber, n'est peut-être pas éloignée de la vérité. Il faut ajouter enfin que, si Louis XVI était débonnaire, il ne manquait pas d'un certain courage passif et se faisait une assez haute idée du point d'honneur. Malouet dit très bien: «Le roi qui avait un courage passif, trouvait une sorte de honte à s'éloigner de Versailles.» [Note: Malouet, Mémoires, l, p. 342.] Et nous savons que ce sont des scrupules du même ordre qui, le 5 octobre, l'empêcheront de prendre la fuite…. [Note: Albert Mathiez, op. cit., pp. 29-37.]
Pour rassurer les modérés le roi appela à Versailles le régiment de Flandre. Il pensait ainsi être plus fort pour refuser sa sanction aux décrets du 4 août, à la déclaration des droits et aux autres articles constitutionnels.
La disette qui sévissait, la crise économique, produite par l'émigration, créaient un excellent terrain aux excitations des meneurs populaires qui dénoncèrent le refus de sanction des décrets, l'appel des troupes, l'élection de Mounier à la présidence comme autant de preuves du dessein formé de faire rétrograder la Révolution. Il est probable enfin que les intrigues orléanistes ont joué un rôle.
Philippe d'Orléans avait contre la cour de vieilles rancunes. Il n'avait pas perdu le souvenir des calomnies que le parti de la reine avait répandues contre lui après le combat d'Ouessant. Il avait encore sur le coeur le refus de Louis XVI de lui donner la charge de colonel général des hussards qu'il avait sollicitée pour faire taire les calomniateurs. Enfin, il savait que le roi blâmait fort ses moeurs et qu'on l'accusait tout haut à Versailles d'avoir transformé le Palais-Royal en un mauvais lieu et de s'enrichir avec les vices qu'il y logeait. Il se vengeait de ces mépris en affectant des opinions libérales, et les applaudissements populaires le consolaient des avanies de Versailles…. Voulait-il se servir de sa popularité comme d'un marchepied pour monter sur le trône ou se contentait-il seulement du plaisir d'humilier ses ennemis? S'il faut en croire les paroles que Mirabeau prononça, quelques jours avant le 14 juillet, devant quelques députés du parti populaire, le duc d'Orléans désirait à cette époque la charge de lieutenant général du royaume. De là à la royauté effective il n'y avait qu'un pas. Mais peut-être ses ambitions étaient-elles plus celles de son entourage que les siennes propres. Tous les témoignages sont, en effet, unanimes à nous représenter le duc d'Orléans comme un homme faible, incapable de décisions viriles, constamment conduit par ses maîtresses et ses favoris. [Note: A. Mathiez, op. cit., p. 18.]
Lafayette crut le duc coupable et, après l'émeute, l'obligea à accepter une soi-disante mission diplomatique en Angleterre, exil déguisé.
Le Châtelet, qui enquêta sur les responsabilités des événements du 6 octobre, reçut de nombreuses dépositions hostiles au duc.
C'était l'habitude, quand un régiment entrait dans une ville, que la garnison lui offrit un banquet de bienvenue. La Cour s'efforça de transformer le banquet offert par les gardes du corps au régiment de Flandre en une manifestation de loyalisme monarchique. L'«orgie» du 1er octobre, pour laquelle le roi avait prêté la salle de l'Opéra au château, fut racontée par Gorsas dans son Courrier de Versailles. C'est ce récit qui déchaîna l'émeute.
La salle était illuminée comme dans les plus superbes fêtes. Les plus jolies femmes de la Cour et de la ville donnaient d'agréables distractions et formaient un coup d'oeil le plus attrayant et le plus enchanteur.
Pendant le dîner on a porté plusieurs santés; celle du roi, de la reine, de Mgr le dauphin, de toute la famille royale (Je ne me rappelle pas cependant qu'on ait porté celle de M. le comte d'Artois ou peut-être étais-je distrait, je ne m'en suis pas aperçu). Pendant les santés, la musique du régiment de Flandres a exécuté des morceaux plus intéressants les uns que les autres, et tous analogues aux circonstances.
A la santé du roi la salle a retenti de l'air: ô Richard, ô mon Roi! Une allemande nouvelle ou ancienne a été donnée pour la santé de la reine, etc.
Au milieu de toutes ces santés se sont présentés dix à douze grenadiers du régiment de Flandres; il a bien fallu boire de nouveau à la santé du roi. Cette santé a été portée avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une main et le verre de l'autre. Un instant après arrivent les dragons; même accueil, même cérémonie. Un instant après entrent les grenadiers suisses, même accueil, même cérémonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant, mais des scènes autrement intéressantes se préparent.
Le roi, la reine, M. le dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce spectacle: tout à coup la salle a retenti de cris d'allégresse. La reine tenant son fils par la main s'est avancée jusqu'à la balustrade du parquet; au même moment les grenadiers Suisses, ceux du régiment de Flandres, les dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi, la Famille accompagnés par MM. les gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes les galeries, aux cris répétés de: Vive le Roi! Vive le Roi! etc.
Tout paroissoit fini; tout à coup, comme de concert, la table joyeuse et La musique s'est portée à la cour de marbre et devant le balcon de S.M. Alors on s'est mis à chanter, à danser, à crier de nouveau: Vive le Roi! Le balcon s'est ouvert, un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y monte comme à l'assaut; un dragon, un suisse, un garde bourgeois le suivent; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensait le moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris d'allégresse ont redoublé.
Le Roi retiré, on s'est porté sur la terrasse, où l'on a resté fort tard à danser, à faire des folies et de la musique. On observera que le Roi arrivait de courre le cerf et qu'il a paru en habit de chasse. Un historien fidèle ne doit rien oublier. Quelques officiers en versant du vin à leurs soldats leur disoient: allons, enfans! Buvez à la santé du Roi, de notre maître et n'en reconnaissez point d'autre! Un autre officier a crié fort haut: A bas les cocardes de couleurs! Que chacun prenne la noire, c'est la bonne! (Apparemment que cette cocarde noire doit avoir quelque vertu, c'est ce que j'ignore [Note: Le noir était la couleur de la reine.]).
Tous ces détails sont parfaitement exacts, tous jusqu'à l'article de la Cocarde. [Note: Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, nº 88, samedi 3 octobre 1789.]
Le banquet des gardes du corps n'aurait pas suffi à provoquer un mouvement populaire si les esprits n'y avaient été préparés par la presse patriote.
La nouvelle de l'arrivée des troupes à Versailles vint ranimer l'agitation politique. Tous les journaux patriotes mènent en même temps la même campagne. Tous les chefs populaires sont d'accord cette fois sur la nécessité de forcer le roi à s'établir à Paris…. Élysée Loustalot dans le n° 13 des Révolutions de Paris (1er octobre) appelle l'élection de Mounier à la présidence de l'Assemblée, «un soufflet donné par l'aristocratie à l'opinion publique» et termine son virulent article par le mot souvent cité: «II faut un second accès de révolution, tout s'y prépare.» Parmi les «motions raisonnables» que le marquis de Villette publiait dans la Chronique de Paris du 25 septembre, il se trouvait celle «d'inviter le roi et la reine à venir passer l'hiver à Paris». Le marquis voulait aussi que l'Assemblée vînt siéger au Louvre dans la galerie des tombeaux. Dans l'Ami du peuple, Marat réclamait des mesures plus énergiques: «Convaincu que l'Assemblée nationale ne peut plus rien faire de bien pour la nation dont elle a lâchement abandonné les arrêtés et sacrifié les droits, à moins que, revenant elle-même sur ses pas, elle ne réforme ses décrets funestes, je crois qu'elle ne saurait être assez tôt dissoute.» Sous des formes différentes, c'était au fond la même idée: l'Assemblée nationale et le roi ne voulaient pas sérieusement les réformes, inscrites dans les arrêtés du 4 août, sans lesquelles la Révolution n'était qu'un leurre, il fallait … les obliger à faire le bien…. La presse n'attaquait pas seulement l'Assemblée nationale et la Cour, elle s'en prenait aussi à la municipalité et à Lafayette qui voulaient empêcher le peuple de délibérer au Palais-Royal. Les représentants de la Commune ont été gagnés à la Cour par les flatteries «et les coups de chapeau». Ils sont devenus «les oppresseurs de la Commune, les fauteurs d'un nouveau système d'aristocratie». Marat demandait chaque jour l'épurement de la Commune et même des districts: «Peuple insensé, seras-tu toujours victime de ton aveuglement? Ouvre enfin les yeux, sors, sors de ta léthargie, purge tes comités, conserves-en les membres sains, balayes-en les membres corrompus, ces pensionnaires royaux, ces aristocrates rusés, ces hommes flétris ou suspects, ces faux patriotes; tu n'aurais à attendre d'eux que servitude, misère, désolation….» [Note: Ami du peuple, no. 13.]
Les pamphlets qui vraisemblablement ont le plus fait pour émouvoir le peuple et l'exciter contre ses gouvernants furent ceux qui dépeignaient sa situation misérable. Le titre de l'un d'eux était déjà par lui seul un cri déchirant: Quand aurons-nous du pain? Cette phrase revient comme un refrain après chaque paragraphe de cette prose pathétique: «Pourquoi, citoyens, Lafayette, Bailly et les chefs de la Commune vous laissent-ils manquer de pain?
«C'est pour s'engraisser de votre substance. Pourquoi ces scélérats font-ils venir des troupes, font-ils environner Paris, Versailles et les alentours de piques et de soldats, sous prétexte de garder le roi et l'Assemblée nationale? Ces scélérats croient que vous avez trop de vivres. C'est pourquoi ils font venir des troupes pour les consommer bien vite et pour vous juguler ensuite. Et vous dormez! Quand aurons-nous du pain? Au sein de l'abondance, nous n'avons point de pain….» [Note: Sur les 30 jours du mois de septembre, il y en eut 16 où les fusilliers montèrent la garde pour assurer la distribution.] Ces appels trouvaient de l'écho dans l'opinion publique. Paris s'agitait. Le 22 septembre, les ouvriers employés aux ateliers de charité de l'école militaire parlaient de partir pour Versailles. Le 17 septembre, on arrêtait sur la place de Grève un individu qui, au milieu d'un nombreux attroupement, s'écriait «qu'il fallait se transporter à Versailles pour l'amener à son Louvre, qui n'était pas fait pour des chiens». Les réunions du Palais-Royal étaient de plus en plus tumultueuses et Lafayette avait beaucoup de peine à dissiper les rassemblements. Les bourgeois eux-mêmes étaient inquiets: «On disait que les espèces, que le numéraire manquaient absolument, au point qu'à la fin du mois tous les payements de rentes qui allaient déjà fort mal au palais Soubise, où ils avaient été transférés de l'hôtel-de-ville, cesseraient entièrement.» Bref, on attendait une émeute…. [Note: A. Mathiez, op. cit., p. 42 et pp. 50-51.]
Le district était une Assemblée élue, un véritable petit parlement ayant son bureau, ses commissaires, ses rapporteurs. Chaque district est maître chez lui et se donne lui-même son organisation. Les uns ont des comités de bienfaisance, tous ont un trésorier pour les pauvres. Un autre, devançant les vues de l'Assemblée nationale, nomme des juges de paix et de conciliation. Pour se concerter entre eux, les districts ont un bureau de correspondance qui transmet de district à district les résolutions à communiquer. Les districts sont la vraie force publique. Tous les services y sont concentrés. Le comité de police du district arrête, perquisitionne, juge. Le comité militaire équipe le bataillon de garde nationale, qui est affecté à chaque district, édicté les règlements militaires, donne des ordres aux compagnies. Le comité des subsistances légifère sur les halles, sur les boulangers, sur les convois, etc. Chaque question fait l'objet d'une discussion longue et suivie. A chaque instant, on placarde des affiches pour porter à la connaissance du public les décisions nouvelles, et le peuple ne se lasse pas de lire tous ces placards. Les séances sont très courues. Les Parisiens aimaient déjà les beaux discours et ils étaient servis à souhait. C'étaient en effet des avocats et des journalistes qui remplissaient les fonctions de président, de secrétaire du district. Comme on l'a dit justement, le district était un club et c'était un club légal. Ajoutez qu'à chaque instant on faisait de nouvelles élections, ce qui contribuait encore à augmenter l'agitation…. [Note: A. Mathiez, op. cit., pp. 43-44.]
L'émeute du 14 juillet et celle des 5 et 6 octobre furent l'oeuvre des districts, celle du Champ-de-Mars sera l'oeuvre des sociétés Fraternelles.
Ce n'est qu'à partir du 15 septembre environ que les membres du club breton, [Note: Le club breton où se réunissaient d'abord les députés de Bretagne fut le berceau des Jacobins.] que Barnave, les Lameth, Duport, Chapelier et leurs amis prennent contre la Cour et le ministère une attitude nettement hostile. Jusque-là ils ne désespéraient pas encore de faire aboutir les réformes par les voies légales. L'appel des troupes dissipa cette dernière illusion. Il est juste de dire néanmoins que Barnave et les Lameth ne voulurent pas rompre sans essayer encore une dernière tentative de conciliation. Avant l'arrivée du régiment de Flandre à Versailles, ils allèrent trouver Saint-Priest et joignirent leurs prières à celles de Lafayette et de la Commune de Paris pour en obtenir le renvoi. Le ministre répondit «de manière à ôter tout espoir à ces démarches». [Note: Saint-Priest, Abrégé de ma conduite dans les Mémoires de Mme Campan, t. II, p. 297] Désormais, la lutte est ouvertement déclarée. Les patriotes ont perdu toute confiance en Necker qu'ils considèrent comme l'instrument docile de la Cour et il ne se passera pas de jour sans qu'ils attaquent à l'Assemblée le ministère et la Cour. Le 16 septembre, Mirabeau fait distribuer un violent discours contre la caisse d'escompte qui était comme la création personnelle du premier ministre. Le 18 septembre, le roi refuse sa sanction aux arrêtés du 4 août. L'émoi fut grand dans l'Assemblée. Duquesnoy, un modéré pourtant, écrit ce jour-là dans son journal: «La séance de ce matin va peut être décider du sort de l'empire. Le gant est jeté par le roi à l'Assemblée. L'amassera-t-elle? Le retirera-t-il?…» [Note: Duquesnoy, Journal, t. I, p. 551.]
Il n'est guère douteux que les patriotes de l'Assemblée n'aient été en communion d'idées avec les pamphlétaires parisiens et n'aient préparé l'émeute avec eux. Sans doute les preuves formelles manquent mais les vraisemblances sont assez fortes. On sait que les membres du club breton vont souvent à Paris, qu'ils sont en relations avec les principaux orateurs de réunions publiques et que ceux-ci assistent souvent aux séances de l'Assemblée nationale. Vers la fin de septembre, on organise comme un service régulier de surveillance aux tribunes. Les gardes françaises y allaient à tour de rôle en habits civils, s'y mettaient en rapport avec les députés populaires, leur demandaient des instructions et appuyaient leurs discours de vigoureux applaudissements.
Nous avons conservé le brouillon des lettres que Barnave écrivait au milieu même des événements, le 4 et le 5 octobre, elles ne laissent aucun doute sur son véritable état d'esprit: «Si vous voyiez, disait-il le 4 octobre, de vos propres yeux que le ministère, sans excepter M. Necker et la majorité de notre Assemblée, n'a jamais voulu de constitution, qu'ils n'ont jamais eu un moment de supériorité sans tenter de renverser avec une incroyable mauvaise foi tout ce qu'ils avaient paru consentir, que leurs relations dans l'étendue du royaume embrassent presque tout ce qui exerce çà et là quelque autorité, que, depuis les arrêtés du 4 août, presque toute la partie gouvernante de la nation est devenue notre ennemie et celle de la liberté, que rendre dans ces circonstances une grande énergie à l'ordre ancien, c'était presque certainement le rétablir, lui donner des moyens de nous anéantir presque sans combat, puisqu'il aurait eu pour lui le gouvernement et la majorité de notre Assemblée, prête à se déclarer, dès que la crainte ou la volonté de la nation fortement exprimée ne la contiendrait pas, si vous réfléchissiez que nous ne sommes point dans l'état naturel, où les mouvements sont libres et la volonté maîtresse de combiner ce qu'il y a de plus avantageux, mais dans un état tendu et forcé, obligés de soutenir un poids immense de forces contraires toujours prêtes à nous engloutir, que, pour faire adopter la constitution à un gouvernement et à une grande partie de la nation qui n'en veut pas, il fallait que cette constitution leur fût nécessaire pour les tirer d'un état pire, vous auriez senti….» [Note: Arch. nat. W. 12.] Le reste de la lettre manque, mais ce qu'il en subsiste suffit à nous éclairer sur les sentiments de l'auteur. Barnave partageait les craintes du peuple, il voyait la Révolution en danger. L'union des aristocrates et du ministère lui paraissait le prélude d'une réaction; il se résignait pour l'éviter à ce que la nation «exprimât fortement sa volonté», en bon français, il pensait qu'une émeute était nécessaire pour achever la défaite de l'aristocratie…. Le 2 novembre il parlera du mouvement d'octobre en ces termes: «Paris a cru devoir sauver une seconde fois la liberté publique.» [Note: A. Mathiez, op. cit., pp. 55-57.]
Le récit contemporain le plus complet et dans l'ensemble le plus exact nous paraît être celui que rédigea le ministre de Saxe dans sa dépêche du 9 octobre. [Note: Rapports du comte de Salmour, ministre plénipotentiaire de Saxe dans les Nouvelles archives des missions t. VIII, p. 260 et sq.]
Les événements se sont si fort multipliés dans tous les genres depuis ma dernière que je dois demander d'avance l'indulgence de Votre Excellence pour la narration qui va suivre, dans laquelle je mettrai tout l'ordre qu'il me sera possible de conserver au milieu de l'existence la plus désordonnée qui fut jamais.
Je vous annonçais, Monsieur, beaucoup de fermentation dans la nuit du dimanche au lundi; elle s'est accrue le matin, au point que des femmes de la Halle, au nombre de cinq à six cents, s'étant rassemblées à la pointe Saint-Eustache, quelques ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Marceau se trouvant mêlés parmi elles, se sont réunies à l'Hôtel de ville, en ont chassé les représentants de la commune, forcé la faible garde qui y était, pris un magasin de 1700 fusils de réserve, en ont armé, ainsi que d'un nombre considérable de piques, la populace arrivée pour les soutenir. Maîtresses de quatre pièces de canon, elles se sont répandues dans toutes les rues de la ville, forçant sans pitié toutes les femmes qu'elles rencontraient en voiture ou à pied de se joindre à elles. La marquise de Manzi, que V. E. a vue à Dresde, allant se promener aux Tuileries, a été arrachée de sa voiture par ces furieuses et, après avoir marché quelque temps avec elles, n'a dû sa liberté qu'à deux soldats aux gardes, qui la leur enlevèrent sous prétexte que sa faiblesse ne lui permettrait jamais d'arriver. Elles alléguaient pour motif de leur insurrection le manque de pain et le but de leur course devait être d'aller à Versailles en demander au Roi et à l'Assemblée nationale. [Note: Cette «allégation» n'était pas un prétexte. Paris souffrait réellement de la disette et on faisait queue aux portes des boulangeries comme dans un siège.]
L'Hôtel de ville fermé, une caisse de cent et quelques mille francs pillée, beaucoup de papiers déchirés, la municipalité mise en fuite, M. Bailly ayant donné sa démission dès la veille, M. de La Fayette sollicité depuis plusieurs jours par les troupes de se rendre à Versailles, n'osant trop se montrer de crainte d'être forcé de se mettre à leur tête, une foule de peuple de la dernière classe, armée, courant les rues avec des femmes furieuses, représentant la véritable image des bacchantes, [Note: L'enquête du Châtelet prouva qu'il y avait dans le nombre des femmes distinguées, ayant loge à l'Opéra.] toutes les boutiques fermées, l'impossibilité de se procurer du pain, même à prix d'argent, quelques boulangers déjà devenus victimes de la disette, des soldats armés de tous les districts réunis par bandes, errant ça et là sans chef et sans ordre, ni général, ni magistrat, ni puissance quelconque, voilà le tableau effrayant de notre position toute la journée du lundi (5 octobre).
Les barrières étaient fermées dès le matin, la duchesse de l'Infatado, le prince de Monaco avaient été ramenés et maltraités, la voiture de ce dernier pillée. Les différents districts étaient rassemblés, plusieurs troupes s'en étaient déjà détachées pour suivre les femmes qui, avec les ouvriers et les quatre pièces de canon prises à l'Hôtel de ville, à leur tête, marchaient à Versailles. De tous côtés on battait la générale; toutes les compagnies soldées dont les anciennes gardes françaises forment le fond, demandaient à grands cris d'aller à Versailles déposter le régiment de Flandre, en chasser les gardes du corps qui avaient insulté la garde nationale. Une partie des compagnies non soldées se joignit à eux. Tous les districts séparément prirent à peu près une résolution unanime de marcher et en firent part à M. de La Fayette, qui, haranguant au milieu de la place de Grève, s'efforçait de contenir le peuple, de gagner du temps et, aidé par M. de Keralio, accouru à la tête du bataillon des Filles de Saint-Thomas, avait repris poste à l'Hôtel de ville. Vers 4 heures, se rassemblèrent de nouveau les représentants de la Commune; à la même heure à peu près se réunissait à la place Louis XV, le long du Cours-la-Reine jusqu'à la barrière de la Conférence, les troupes qui allaient attaquer Versailles. Attiré par le bruit des tambours, je reconnus bientôt la compagnie de grenadiers qui était ci-devant casernée à ma porte. [Note: M. de Salmour demeurait rue de Matignon, au faubourg Saint-Honoré (note de M. Flammermont).] Ils m'apprirent le motif qui les avait amenés là et m'annoncèrent que M. de la Fayette allait se mettre à leur tête, qu'ils étaient las de toutes ces délations, qu'ils l'avaient envoyé chercher à la ville et que, s'il n'arrivait pas dans un quart d'heure, on leur en rapporterait les morceaux, après quoi ils partiraient. Le malheureux, ne voyant plus aucun moyen de les contenir, arriva après 5 heures, plus mort que vif, et prit son poste à la tête de la colonne, que j'ai vue défiler dans l'ordre suivant.
Deux cents cavaliers à la tête, ensuite le train d'artillerie, composé de quatre pièces de 24, de 12, de 16, avec quatre chariots de munitions traînés par des chevaux qu'on avait indistinctement pris à tous ceux qu'on rencontrait. Le train avait avec lui le nombre de canonniers nécessaires pour le service des pièces. Suivait M. de La Fayette, entouré de ses aides de camp; après quoi marchait à pied le comte Charles de Chabot à la tête de sa compagnie de grenadiers; les bataillons de chaque district étaient fort en ordre avec leurs drapeaux rangés par divisions de six bataillons chacune; le duc d'Aumont précédait la sienne, et beaucoup de canons de régiment étaient entremêlés dans la colonne. La compagnie soldée de chaque district faisait le fond du bataillon, qui était plus ou moins fort suivant la quantité de non soldés qui s'y était jointe; l'on pouvait évaluer à trois cents hommes, l'un dans l'autre, ceux des quatre premières divisions. Les non soldés des deux dernières étaient presque tous restés pour la garde de la ville, on ne pouvait guère calculer qu'à 150 hommes le nombre de ceux de chacun des districts, ce qui donne un complet de 15 000 hommes de troupes régulières, marchant, avec la plus grande ardeur, par sections de six hommes de front, tambour battant, drapeaux déployés, un nombre à peu près égal de volontaires armés de mille manières différentes et surtout d'un grand nombre de piques précédait et couvrait en guise de troupes légères les flancs de cette colonne, ce qui portait en totalité à plus de 50 000 le nombre des gens armés, outre les 6 000 femmes, suivies de quelque populace, qui devaient être arrivées trois heures plus tôt. Aussitôt après le départ de l'armée, les districts obligèrent tout ce qui pouvait porter les armes de se rassembler pour faire des patrouilles. La ville fut illuminée et tout parfaitement tranquille, à l'exception de deux cents hommes de renfort qui étaient prêts à marcher dans chaque district et formaient ainsi un corps auxiliaire de 12,000 hommes.
M. de La Fayette essaya jusqu'au pont de Sèvres de chercher à les ramener ou à les arrêter. Voyant qu'il était impossible de les amuser davantage, et qu'on avait poussé l'excès de la prévoyance jusqu'à se munir d'une corde neuve pour le pendre, au cas qu'il n'eût pas fait son devoir, il prit entièrement son parti et dépêcha un courrier à la Ville pour annoncer qu'il avait passé la Seine sans obstacle.
Votre Excellence, instruite à présent de ce qui arrivait le lundi à Paris, va voir quel était à la même époque l'état des choses à Versailles. Le Roi avait donné une acceptation limitée à la Constitution qui avait occasionné des débats forts vifs. M. le Président avait à la fin reçu ordre de se retirer par devers S.M. pour demander son acceptation pure et simple, ce qui devait se faire lorsque le Roi serait revenu de Rambouillet, où il avait été chasser. L'Assemblée s'était séparée à 3 heures et demie. Dès midi, instruit apparemment de l'insurrection de Paris, on avait battu la générale pour rassembler la garde nationale de Versailles qui n'avait pas obéi.
Afin que V.E. puisse mieux comprendre les détails des événements, je crois convenable de lui donner une idée du local de la scène. Devant le château de Versailles est une grande place, nommée la Place d'armes, où l'on arrive par trois grandes avenues fort larges, disposées en patte d'oie et séparées par deux grands bâtiments où sont les Écuries de S.M. qui se trouvent conséquemment en face du château. Sur la gauche de cette place, en venant de Paris, se trouve un bâtiment auquel on a donné la forme d'une tente. Il peut contenir à peu près 600 hommes, servait de corps de garde et de caserne aux ci-devant gardes françaises, et était maintenant occupé par la milice de Versailles avec les quatre pièces de canon que le régiment de Flandres avait amenées. Le devant des trois cours principales du château qui se succèdent toujours en se rétrécissant est fermé par une grille: la première s'appelle des Ministres; la seconde, Cour Royale; et la troisième Cour de Marbre où se trouve à gauche le grand escalier qui porte le même nom. C'est sur la Place d'armes que se rassemblèrent à 4 heures et demie les gardes du corps, dès qu'on vit arriver les femmes. Ils faisaient face à l'avenue; la troupe à la première grille de la Cour des Ministres, qui était fermée et où étaient rangés en bataille les 300 hommes des gardes suisses; à gauche des gardes du corps vint se mettre en bataille le régiment de Flandres, en faisant une espèce de potence qui fermait la Place jusqu'à l'avenue de Saint-Cloud. La droite devait être occupée de la même manière par la garde de Versailles qui n'a point paru excepté ce qui était dans le corps de garde de la tente pour fournir les postes au château. [Note: Voir le plan de Versailles reproduit plus haut.]
Deux cents chasseurs de Montmorency qu'on avait envoyé reconnaître se retirèrent à l'approche de la foule. Tout le peuple de Versailles était sur pied. Les gardes du corps arrivaient successivement par bouquets, à mesure que leurs chevaux étaient sellés, et avaient de la peine à se former en troupe au milieu du peuple, ce qui occasionnait déjà quelques murmures.
Un garde national de Versailles, voulant rejoindre ses camarades à la tente, trouva plus court de traverser les rangs des gardes du corps, où il se fit jour avec son fusil. M. de Savonières, chef de brigade, se détacha du rang avec deux gardes pour courir après et l'arrêter; poursuivi à coups de sabre, le milicien, toujours en fuyant, se défendit vaillamment et gagna la barrière qui était devant son corps de garde, d'où la sentinelle postée devant le canon ajusta à M. de Savonières un coup de fusil qui lui cassa le bras. On lui ouvrit la grille pour entrer au château se faire panser, les gardes regagnèrent leur rang et il ne se passa rien de plus pour le moment.
Les femmes environnant la troupe demandaient toujours du pain et à parler au Roi; on leur répondit qu'il était à la chasse et tout se passait en paroles, lorsque quelques gardes impatientés, disent les uns, de se voir entourés et pressés, excités, suivant les autres, par la vue d'un de leurs camarades qu'ils croyaient être à l'autre bout de la Place entre les mains du peuple, se détachèrent de nouveau au nombre de dix à douze et, galopant au milieu de la multitude, parvinrent à ramener le prétendu prisonnier, mais avec perte d'un d'entre eux qui, blessé dans la foule d'un coup de lance, fut aussitôt achevé à coups de fusil. Les autres regagnèrent le gros de la troupe qui, au nombre de 400, continua à rester tranquillement en bataille.
Le Roi revint de la chasse vers 7 heures, en entrant, comme il l'a toujours fait depuis la Révolution, par les portes de derrière le parc. Le président de l'Assemblée nationale fut aussitôt introduit, et avec lui une députation de quinze femmes qui se plaignirent au Roi de la mauvaise police et du manque de subsistances. Le Roi leur répondit qu'il aimait trop sa bonne ville de Paris pour vouloir jamais la laisser manquer de rien; que, tant qu'il avait été chargé de son approvisionnement, il croyait avoir bien réussi; mais que depuis que ces Messieurs, en montrant les députés de l'Assemblée, lui avaient lié les mains, ce n'était pas sa faute; qu'il ne croyait pas possible qu'on pût sitôt mettre le pain à 8 sols et la viande à 6 sols, comme elles le désiraient, mais qu'il allait donner des ordres et se concerter avec l'Assemblée nationale pour que, dès le lendemain, on les satisfît du mieux qu'on pourrait.
Dès qu'elles vinrent rendre compte à leurs camarades de cette réponse satisfaisante, on leur cria que cela ne pouvait être vrai, qu'on les avait sûrement corrompues avec de l'argent; et on allait les pendre, si par l'intercession des députés elles n'eussent obtenu de pouvoir aller chercher par écrit la confirmation de ce qu'elles avaient avancé; introduites de nouveau devant le Roi, S.M. écrivit de sa main et signa ce qu'elles venaient de dire. Calmées par cette assurance, toutes ces femmes suivirent les députés à l'Assemblée nationale, assurant les gardes du corps qu'il allait arriver de Paris des gens qui les vengeraient des mauvais traitements qu'elles prétendaient en avoir éprouvé. Arrivés à l'Assemblée, elles remplirent toute la salle, s'établirent sur les banquettes, demandèrent à faire parler M. de Mirabeau qui réclama avec beaucoup de dignité contre l'indécence de cette assemblée, mais ces dames finirent par avoir raison. On ne put rien délibérer. L'évêque de Langres présidait en l'absence de M. Mounier, qui, retiré par devant le Roi, vint enfin annoncer l'acceptation pure et simple des Droits de l'Homme et de la Constitution; il n'y avait aucun membre du clergé, très peu de l'ancien parti des aristocrates qui s'étaient tous cachés, puisque le peuple en avait désigné plusieurs pour être la cause des malheurs actuels, qu'il voulait immoler à son ressentiment. La séance fut levée à 10 heures et demie; il avait plu à verse toute la journée; vers 9 heures, ne voyant rien arriver, le Roi avait ordonné aux gardes du corps de rentrer; ils firent un mouvement par demi-escadron, pour se mettre en colonne; le peuple, croyant qu'ils allaient charger, se mit en défense; la milice de Versailles de son corps de garde fît un feu roulant sur eux qui en blessa quinze ou seize et les mit en fuite, tellement qu'ils ne purent se rallier que dans le parc, de l'autre côté du château, sur la terrasse, vis-à-vis l'appartement de M. le Dauphin. L'on vint à 11 heures annoncer que les troupes de Paris arrivaient. Le Roi voulut alors prendre le parti de la retraite, et M. de Cubières son écuyer donna l'ordre à six voitures de chasse d'être attelées, de se rendre au pas à la Porte de l'Orangerie, qui est à la gauche du château, pour de là, sous l'escorte des gardes du corps, gagner le large. Dès que les chevaux furent mis, on ouvrit les portes de l'écurie, mais les voitures qui, d'après la description du local que j'ai faite à V. E., devaient traverser la Place d'armes, furent arrêtées par le peuple qui criait: Le Roi s'en va! Les deux premières qui, par la vitesse de leur marche, s'étaient fait jour à travers de la foule, arrivées à la Porte de l'Orangerie, la trouvèrent fermée et elles furent arrêtées au nom de la Nation par des hommes qui coupèrent les traits. M. Necker, pendant ce temps, était arrivé chez le Roi par l'intérieur et, avec M. le comte de Montmorin, détermina, contre l'avis des autres ministres, S. M. à ne pas s'éloigner.
M. de La Fayette avait, en attendant, fait halte au Petit-Montreuil, au bout de l'avenue de Paris. Là, il avait rangé sa troupe en bataille, et après lui avoir rappelé le serment de fidélité à la Nation et au Roi, il la partagea en deux colonnes qui, l'artillerie à la tête, arrivèrent par les deux avenues de Paris et de Saint-Cloud. Beaucoup de députés étaient rendus au château. Le Roi avait dit qu'on les appelât tous et on les rappelait dans la ville au son du tambour. M. de La Fayette arriva seul avec quatre officiers, les grilles du château lui furent ouvertes, il monta dans l'appartement du Roi avec ceux qui l'accompagnaient. La foule qui était dans l'Oeil-de-Boeuf le suivit dans la chambre et lui entendit prononcer ces paroles: «Sire, vous voyez devant vous le plus malheureux des hommes, de devoir y paraître dans ces circonstances et de cette manière. Si j'avais cru pouvoir servir plus utilement V.M. aujourd'hui en portant ma tête sur l'échafaud, Elle ne me verrait point ici.» Le Roi lui répondit: «Vous ne devez pas douter, M. de La Fayette, du plaisir que j'ai toujours à vous voir, ainsi que nos bons Parisiens; allez leur témoigner de ma part ces sentiments.» Le général sortit sur-le-champ pour aller au-devant de ses troupes qu'il rangea en bataille dans la Place d'armes et dans tous les environs. Dès que les troupes de Paris arrivèrent, le régiment de Flandres, qui s'était retiré dans les Écuries pour se mettre à l'abri du mauvais temps, sortit, faisant armes plates, découvrit le bassin pour montrer qu'ils n'étaient point chargés; après quoi, l'on posa le fusil à terre, les cartouches à côté et les soldats firent demi-tour pour rentrer. On leur rendit aussitôt les armes, et la fraternité s'établit entre eux et la milice nationale. M. Mounier entra chez le Roi peu de moments après la sortie de M. de La Fayette.
Le Roi lui dit: «Je vous avais fait venir pour m'entourer des représentants de la Nation, mais j'ai déjà vu M. de La Fayette.» Dès que le général eut fait les dispositions nécessaires au dehors, il revint chez le Roi, où il resta jusqu'à une heure et demie. Il dit, en sortant, à la foule qui était dans l'Oeil-de-Boeuf: «Messieurs, je viens de déterminer le Roi à de pénibles sacrifices: S. M. n'a plus de gardes que celles de la Nation. Elle m'a permis d'occuper avec 2,000 hommes le château; que chacun se retire, je m'en vais penser à la sûreté générale et à renvoyer le reste des troupes à Paris.» Effectivement, le château fut occupé sur-le-champ, des sentinelles posées partout, les postes des gardes du corps dans l'intérieur cependant laissés, ainsi que ceux des Suisses, qui ont été constamment sous les armes, sans jamais recevoir d'ordre et sans jamais quitter la place qui leur avait été assignée derrière la grille. Le reste des troupes de Paris avait été logé par bataillons dans les maisons principales. Les femmes, qui s'étaient emparées de la salle de l'Assemblée nationale, y restèrent toute la nuit; et, tout paraissant assez tranquille, LL.MM. se couchèrent vers 2 heures.
Le peuple de Versailles, cependant, et une partie de cette populace qui était venue avec les femmes conservaient rancune aux gardes du corps. On ne savait ce qu'ils étaient devenus, restés toujours dans le parc. Vers 4 heures du matin, une partie se détermina à regagner ses écuries, tandis que l'autre, préférant une retraite en rase campagne, s'éloignait de Versailles sans trop savoir où elle allait. Le peuple, qui furetait partout pour les chercher s'aperçut de leur rentrée, courut aux Écuries; ces malheureux n'eurent que le temps de se réfugier dans le Manège, d'où ils se défendirent à coups de carabines et blessèrent quelques personnes, jusqu'à ce qu'enfin, ne pouvant résister au nombre, ils cherchèrent à s'évader par le parc, ce qui leur réussit, à l'exception de dix à douze qui furent faits prisonniers. Pendant le même temps, une partie du peuple, piquée de leur résistance au Manège, remplit les cours du château et voulut s'emparer de ceux qui étaient dans les appartements. Les cours, qui de toute la nuit n'avaient jamais été parfaitement dégagées, s'étaient trouvées tout à coup remplies sans qu'on attribuât à cette multitude aucune mauvaise intention.
Le jour commençait à poindre. Le garde, placé en faction aux pieds de l'Escalier de Marbre, insulté par la populace, au lieu d'appeler la garde nationale à son secours, cria à son brigadier d'arriver à lui. Celui-ci, dès qu'il vit du haut de l'escalier de quoi il s'agissait, tira un coup de carabine qui tua un homme. Le factionnaire en fit autant. La populace aussitôt s'empara d'eux et monta pour forcer les appartements. Les gardes de l'intérieur eurent à peine le temps de barricader les portes. Heureusement que M. de La Fayette, réveillé par la fusillade du Manège, était accouru avec ce qu'il avait pu ramasser de troupes de Paris. Les grenadiers arrivèrent, dissipèrent le peuple qui allait enfoncer les portes de la salle des gardes, qui ne voulaient absolument point ouvrir. S'étant fait connaître aux gardes du corps, ceux-ci crièrent du dedans: «jurez-nous sur votre Dieu que vous défendrez la vie du Roi.» «Nous vous jurons, foi de grenadiers, que nous périrons tous avant qu'il arrive rien à S.M.» Les portes s'ouvrirent aussitôt, et les grenadiers entrant en foule, suivis de toute la garde nationale de Paris à mesure qu'elle arrivait, enveloppèrent les gardes du corps et remplirent la galerie, les appartements, pénétrant jusque dans la chambre du Roi, où arrivait au même instant la Reine toute effrayée, qui s'était sauvée de son appartement où, lors de l'invasion du peuple, avaient, par un passage apparemment mal gardé, pénétré des femmes Qui semblaient lui en vouloir. Les troupes de Paris, à mesure qu'elles arrivaient, remplissaient en foule la Cour de Marbre et la Cour Royale, et le peuple était obligé de refluer dans celle des Ministres, où il traîna les deux malheureuses victimes prises au pied de l'escalier et les exécuta, l'une sur le perron de M. le comte de la Luzerne et l'autre devant la porte de M. de Saint-Priest. Leurs têtes furent portées en triomphe dans toutes les rues de Versailles, amenées ensuite à Paris et promenées dans les rues de la capitale.