Semblable à quelque monstre énorme, épileptique,
Dont le poil se hérisse et dont la bave fume,
La montagne, debout dans le ciel frénétique,
Geignait affreusement, le ventre blanc d'écume.
Et j'écoutais, ravi, ces voix désespérées.
Vos divines chansons vibraient dans l'air sonore,
O jeunesse, ô désirs, ô visions sacrées,
Comme un choeur de clairons éclatant à l'aurore!
Hors du gouffre infernal, sans y rien laisser d'elle,
Parmi ces cris et ces angoisses et ces fièvres,
Mon âme en palpitant s'envolait d'un coup d'aile
Vers ton sourire, ô gloire! et votre arôme, ô lèvres!
La nuit terrible, avec sa formidable bouche,
Disait:—La vie est douce; ouvre ses portes closes!
Et le vent me disait de son râle farouche:
—Adore! Absorbe-toi dans la beauté des choses!—
Voici qu'après mille ans, seul, à travers les âges,
Je retourne, ô terreur! à ces heures joyeuses,
Et je n'entends plus rien que les sanglots sauvages
Et l'écroulement sourd des ombres furieuses.
Tels que la haute mer contre les durs rivages,
A la grande tuerie ils se sont tous rués,
Ivres et haletants, par les boulets troués,
En d'épais tourbillons pleins de clameurs sauvages.
Sous un large soleil d'été, de l'aube au soir,
Sans relâche, fauchant les blés, brisant les vignes
Longs murs d'hommes, ils ont poussé leurs sombres lignes,
Et là, par blocs entiers, ils se sont laissés choir
Puis, ils se sont liés en étreintes féroces,
Le souffle au souffle uni, l'?il de haine chargé.
Le fer d'un sang fiévreux à l'aise s'est gorgé;
La cervelle a jailli sous la lourdeur des crosses.
Victorieux, vaincus, fantassins, cavaliers,
Les voici maintenant, blêmes, muets, farouches,
Les poings fermés, serrant les dents, et les yeux louches.
Dans la mort furieuse étendus par milliers.
La pluie, avec lenteur lavant leurs pâles faces,
Aux pentes du terrain fait murmurer ses eaux;
Et par la morne plaine où tourne un vol d'oiseaux
Le ciel d'un soir sinistre estompe au loin leurs masses.
Tous les cris se sont tus, les râles sont poussés.
Sur le sol bossué de tant de chair humaine,
Aux dernières lueurs du jour on voit à peine
Se tordre vaguement des corps entrelacés;
Et là-bas, du milieu de ce massacre immense,
Dressant son cou roidi percé de coups de feu,
Un cheval jette au vent un rauque et triste adieu
Que la nuit fait courir à travers le silence.
O boucherie! ô soif du meurtre! acharnement
Horrible! odeur des morts qui suffoques et navres!
Soyez maudits devant ces cent mille cadavres
Et la stupide horreur de cet égorgement.
Mais, sous l'ardent soleil ou sur la plaine noire,
Si, heurtant de leur coeur la gueule du canon,
Ils sont morts, Liberté, ces braves, en ton nom,
Béni soit le sang pur qui fume vers ta gloire!
Mieux que l'aigle chasseur, familier de la nue,
Homme! monte par bonds dans l'air resplendissant
La vieille terre, en bas, se tait et diminue.
Monte. Le clair abîme ouvre à ton vol puissant
Les houles de l'azur que le soleil flagelle.
Dans la brume, le globe, en bas, va s'enfonçant.
Monte. La flamme tremble et pâlit, le ciel gèle,
Un crépuscule morne étreint l'immensité.
Monte, monte et perds-toi dans la nuit éternelle:
Un gouffre calme, noir, informe, illimité,
L'évanouissement total de la matière
Avec l'inénarrable et pleine cécité.
Esprit! monte à ton tour vers l'unique lumière,
Laisse mourir en bas tous l^s anciens flambeaux,
Monte où la Source en feu brûle et jaillit entière.
De rêve en rêve, va! des meilleurs aux plus beaux.
Pour gravir les degrés de l'Echelle infinie,
Foule les dieux couchés dans leurs sacrés tombeaux.
L'intelligible cesse, et voici l'agonie,
Le mépris de soi-même, et l'ombre, et le remord,
Et le renoncement furieux du génie.
Lumière, où donc es-tu? Peut-être dans la mort.
Comme un morne exilé, loin de ceux que j'aimais,
Je m'éloigne à pas lents des beaux jours de ma vie,
Du pays enchanté qu'on ne revoit jamais.
Sur la haute colline où la route dévie
Je m'arrête, et vois fuir à l'horizon dormant
Ma dernière espérance, et pleure amèrement.
O malheureux! crois-en ta muette détresse:
Rien ne refleurira, ton coeur ni ta jeunesse,
Au souvenir cruel de tes félicités.
Tourne plutôt les yeux vers l'angoisse nouvelle,
Et laisse retomber dans leur nuit éternelle
L'amour et le bonheur que tu n'as point goûtés.
Le temps n'a pas tenu ses promesses divines.
Tes yeux ne verront point reverdir tes ruines;
Livre leur cendre morte au souffle de l'oubli.
Endors-toi sans tarder en ton repos suprême,
Et souviens-toi, vivant dans l'ombre enseveli,
Qu'il n'est plus dans ce inonde un seul être qui t'aime.
La vie est ainsi faite, il nous la faut subir.
Le faible souffre et pleure, et l'insensé s'irrite;
Mais le plus sage en rit, sachant qu'il doit mourir.
Rentre au tombeau muet où l'homme enfin s'abrite,
Et là, sans nul souci de la terre et du ciel,
Repose, ô malheureux, pour le temps éterne!
Dans le ciel clair rayé par l'hirondelle alerte,
Le matin qui fleurit comme un divin rosier
Parfume la feuillée étincelante et verte
Où les nids amoureux, palpitants, l'aile ouverte,
A la cime des bois chantent à plein gosier
Le matin qui fleurit comme un divin rosier
Dans le ciel clair rayé par l'hirondelle alerte.
En grêles notes d'or, sur les graviers polis,
Les eaux vives, filtrant et pleuvant goutte à goutte,
Caressent du baiser de leur léger coulis
La bruyère et le thym, les glaïeuls et les lys;
Et le jeune chevreuil, que l'aube éveille, écoute
Les eaux vives filtrant et pleuvant goutte à goutte
En grêles notes d'or sur les graviers polis.
Le long des frais buissons où rit le vent sonore,
Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant
Où la molle vapeur bleuit et s'évapore,
Tous deux, sous la lumière humide de l'aurore,
S'en vont entrelacés et passent lentement
Par le sentier qui fuit vers le lointain charmant,
Le long des frais buissons où rit le vent sonore.
La volupté d'aimer clôt à demi leurs yeux,
Ils ne savent plus rien du vol de l'heure brève,
Le charme et la beauté de la terre et des cieux
Leur rendent éternel l'instant délicieux,
Et, dans l'enchantement de ce rêve d'un rêve,
Ils ne savent plus rien du vol de l'heure brève,
La volupté d'aimer clôt à demi leurs yeux.
Dans le ciel clair rayé par l'hirondelle alerte
L'aube fleurit toujours comme un divin rosier;
Mais eux, sous la feuillée étincelante et verte,
N'entendront plus, un jour, les doux nids, l'aile ouverte,
Jusqu'au fond de leur coeur chanter à plein gosier
Le matin qui fleurit comme un divin rosier
Dans le ciel clair rayé par l'hirondelle alerte.
Par la chaîne d'or des étoiles vives
La Lampe du ciel pend du sombre azur
Sur l'immense mer, les monts et les rives.
Dans la molle paix de l'air tiède et pur
Bercée au soupir des houles pensives,
La Lampe du ciel pend du sombre azur
Par la chaîne d'or des étoiles vives.
Elle baigne, emplit l'horizon sans fin
De l'enchantement de sa clarté calme;
Elle argenté l'ombre au fond du ravin,
Et, perlant les nids, posés sur la palme,
Qui dorment, légers, leur sommeil divin,
De l'enchantement de sa clarté calme
Elle baigne, emplit l'horizon sans fin.
Dans le doux abîme, ô Lune, où tu plonges
Es-tu le soleil des morts bienheureux,
Le blanc paradis où s'en vont leurs songes?
O monde muet, épanchant sur eux
De beaux rêves faits de meilleurs mensonges,
Es-tu le soleil des morts bienheureux,
Dans le doux abîme, ô Lune, où tu plonges?
Toujours, à jamais, éternellement,
Nuit! Silence! Oubli des heures amères!
Que n'absorbez-vous le désir qui ment,
Haine, amour, pensée, angoisse et chimères?
Que n'apaisez-vous l'antique tourment,
Nuit! Silence! Oubli des heures amères!
Toujours, à jamais, éternellement?
Par la chaîne d'or des étoiles vives,
O Lampe du ciel, qui pends de l'azur,
Tombe, plonge aussi dans la mer sans rives!
Fais un gouffre noir de l'air tiède et pur
Au dernier soupir des houles pensives,
O Lampe du ciel, qui pends de l'azur
Par la chaîne d'or des étoiles vives!
Si l'Aurore, toujours, de ses perles arrose
Cannes, gérofliers et maïs onduleux;
Si le vent de la mer, qui monte aux pitons bleus,
Fait les bambous géants bruire dans l'air rosé;
Hors du nid frais blotti parmi les vétivers
Si la plume écarlate allume les feuillages;
Si l'on entend frémir les abeilles sauvages
Sur les cloches de pourpre et les calices verts;
Si le roucoulement des blondes tourterelles
Et les trilles aigus du cardinal siffleur
S'unissent çà et là sur la montagne en fleur
Au bruit de l'eau qui va mouvant les herbes grêles;
Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d'or
Et sa varangue basse aux stores de Manille,
A l'ombred des manguiers où grimpe la vanille
Si la maison du cher aïeul repose encor;
O doux oiseaux bercés sur l'aigrette des cannes,
O lumière, ô jeunesse, arome de nos bois,
Noirs ravins, qui, le long de vos âpres parois,
Exhalez au soleil vos brumes diaphanes!
Salut! Je vous salue, ô montagnes, ô cieux,
Du paradis perdu visions infinies,
Aurores et couchants, astres des nuits bénies,
Qui ne resplendirez jamais plus dans mes yeux!
Je vous salue, au bord de la tombe éternelle,
Rêve stérile, espoir aveugle, désir vain,
Mirages éclatants du mensonge divin
Que l'heure irrésistible emporte sur son aile!
Puisqu'il n'est, par delà nos moments révolus,
Que l'immuable oubli de nos mille chimères,
A quoi bon se troubler des choses éphémères?
A quoi bon le souci d'être ou de n'être plus?
J'ai goûté peu de joie, et j'ai l'âme assouvie
Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens.
Dans le sable stérile où dorment tous les miens
Que ne puis-je finir le songe de la vie!
Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer,
Chair inerte, vouée au temps qui la dévore,
M'engloutir dans la nuit qui n'aura point d'aurore,
Au grondement immense et morne de la mer!
Sous un nuage frais de claire mousseline,
Tous les dimanches au matin,
Tu venais à la ville en manchy de rotin,
Par les rampes de la colline.
La cloche de l'église alertement tintait;
Le vent de mer berçait les cannes;
Comme une grêle d'or, aux pointes des savanes,
Le feu du soleil crépitait.
Le bracelet aux poings, l'anneau sur la cheville,
Et le mouchoir jaune aux chignons,
Deux Telingas portaient, assidus compagnons,
Ton lit aux nattes de Manille,
Ployant leur jarret maigre et nerveux, et chantant,
Souples dans leurs tuniques blanches,
Le bambou sur l'épaule et les mains sur les hanches,
Ils allaient le long de l'Etang.
On voyait, au travers du rideau de batiste,
Tes boucles dorer l'oreiller,
Et, sous leurs cils mi clos, feignant de sommeiller,
Tes beaux yeux de sombre améthyste.
Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux,
De la montagne à la grand'messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse,
Au pas rhythmé de tes Hindous.
Maintenant, dans le sable aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers,
O charme de mes premiers rêves!
Le frais matin dorait de sa clarté première
La cime des bambous et des gérofliers.
Oh! les mille chansons des oiseaux familiers
Palpitant dans l'air rosé et buvant la lumière!
Comme lui tu brillais, ô ma douce lumière,
Et tu chantais comme eux vers les cieux familiers!
A l'ombre des letchis et des gérofliers,
C'était toi que mon coeur contemplait la première.
Telle, au Jardin céleste, à l'aurore première,
La jeune Eve, sous les divins gérofliers,
Toute pareille encore aux anges familiers,
De ses yeux innocents répandait la lumière.
Harmonie et parfum, charme, grâce, lumière,
Toi, vers qui s'envolaient mes songes familiers,
Rayon d'or effleurant les hauts gérofliers,
O lys, qui m'as versé mon ivresse première!
La Vierge aux pâles mains t'a prise la première,
Chère âme! Et j'ai vécu loin des gérofliers,
Loin des sentiers charmants à tes pas familiers,
Et loin du ciel natal où fleurit ta lumière.
Des siècles ont passé, dans l'ombre ou la lumière,
Et je revois toujours mes astres familiers,
Les beaux yeux qu'autrefois, sous nos gérofliers,
Le frais matin dorait de sa clarté première!
La-bas, sur la mer, comme l'hirondelle,
Je voudrais m'enfuir, et plus loin encor!
Mais j'ai beau vouloir, puisque la cruelle
A lié mon coeur avec trois fils d'or.
L'un est son regard, l'autre son sourire,
Le troisième, enfin, est sa lèvre en fleur;
Mais je l'aime trop, c'est un vrai martyre:
Avec trois fils d'or elle a pris mon coeur!
Oh! si je pouvais dénouer ma chaîne!
Adieu, pleurs, tourments; je prendrais l'essor.
Mais non, non! mieux vaut mourir à la peine
Que de vous briser, ô mes trois fils d'or!
Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage!
Bien qu'on ait du coeur à l'ouvrage,
L'Art est long et le Temps est court.
Loin des sépultures célèbres,
Vers un cimetière isolé,
Mon coeur, comme un tambour voilé,
Va battant des marches funèbres.
Maint joyau dort enseveli
Dans les ténèbres et l'oubli,
Bien loin des pioches et des sondes;
Mainte fleur épanche à regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.
J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire,
Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois flétri,
A la très-belle, à la très-bonne, à la très-chère,
Dont le regard divin t'a soudain refleuri ?
—Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges.
Rien ne vaut la douceur de son autorité;
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges,
Et son oeil nous revêt d'un habit de clarté.
Que ce soit dans la nuit et dans la solitude,
Que ce soit dans la rue et dans la multitude,
Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.
Parfois il parle et dit: "Je suis belle, et j'ordonne
Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau;
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone!"
Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.
Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement sou cri religieux,
Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!
Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie
Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts!
J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C'est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
—Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où, comme des remords, se traînent de longs vers
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.
Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'Ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l'immortalité.
—Désormais tu n'es plus, ô matière vivante!
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d'un Saharau brumeux!
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche
Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche!
Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
L'Espoir, dont l'éperon attisait ton ardeur,
Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur,
Vieux cheval dont le pied à chaque obstacle butte.
Résigne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute.
Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur,
L'amour n'a plus de goût, non plus que la dispute;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la flûte!
Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur!
Le Printemps adorable a perdu son odeur!
Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur;
Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur,
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute!
Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?
L'homme a, pour payer sa rançon,
Deux champs au tuf profond et riche,
Qu'il faut qu'il remue et défriche
Avec le fer de la raison;
Pour obtenir la moindre rose,
Pour extorquer quelques épis,
Des pleurs salés de son front gris
Sans cesse il faut qu'il les arrose.
L'un est l'Art, et l'autre l'Amour.
—Pour rendre le juge propice,
Lorsque de la stricte justice
Paraîtra le terrible jour,
Il faudra lui montrer des granges
Pleines de moissons, et des fleurs
Dont les formes et les couleurs
Gagnent le suffrage des Anges.
Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,
Comme une explosion nous lançant son bonjour!
—Bienheureux celui-là qui peut avec amour
Saluer son coucher plus glorieux qu'un rêve!
Je me souviens! … J'ai vu tout, fleur, source, sillon
Se pâmer sous son oeil comme un coeur qui palpite….
Courons vers l'horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon!
Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire;
L'irrésistible Nuit établit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons;
Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
Et mon pied peureux froisse, au bord du marécage,
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.
A la très-chère, à la très-belle
Qui remplit mon coeur de clarté,
A l'ange, à l'idole immortelle,
Salut en immortalité!
Elle se répand dans ma vie
Comme un air imprégné de sel,
Et dans mon âme inassouvie
Verse le goût de l'éternel.
Sachet toujours frais qui parfume
L'atmosphère d'un cher réduit,
Encensoir oublié qui fume
En secret à travers la nuit,
Comment, amour incorruptible,
T'exprimer avec vérité?
Grain de musc qui gis, invisible,
Au fond de mon éternité!
A la très-bonne, à la très-belle
Qui fait ma joie et ma santé,
A l'ange, à l'idole immortelle,
Salut en immortalité!
C'est la Mort qui console, hélas! et qui fait vivre;
C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir;
A travers la tempête, et la neige, et le givre,
C'est la clarté vibrante à notre horizon noir;
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;
C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;
C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,
C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C'est le portique ouvert sur les d'eux inconnus!
Homme libre, toujours tu chériras la mer.
La mer est ton miroir; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.
Tu te plais à plonger au sein de ton image;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.
Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets:
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes,
O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!
Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
O lutteurs éternels, ô frères implacables!
Quand les chênes, à chaque branche,
Poussent leurs feuilles par milliers,
La véronique bleue et blanche
Sème les tapis à leurs pieds;
Sans haleine, à peine irisée,
Ce n'est qu'un reflet de couleur,
Pleur d'azur, goutte de rosée,
Que l'aurore a changée en fleur.
Douces à voir, ô véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.
Les violettes sont moins claires,
Les bluets moins légers que vous,
Les pervenches moins éphémères
Et les myosotis moins doux.
Le dahlia, non plus la rose,
N'imiteront point votre azur;
Votre couleur bleue est éclose
Simplement comme un amour pur.
Douces à voir, ô véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.
Le papillon bleu vous courtise,
L'insecte vous perce le coeur,
D'un coup de bec l'oiseau vous brise,
Que guette à son tour l'oiseleur.
Rêveurs, amants, race distraite,
Vous effeuilleront au hasard,
Sans voir votre grâce muette.
Ni votre dernier bleu regard.
Douces à voir, ô véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.
O fleur insaisissable et pure,
Saphir dont nul ne sait le prix,
Mêlez-vous à la chevelure
De celle dont je suis épris;
Pointillez dans la mousseline
De son blanc peignoir entr'ouvert,
Et dans la porcelaine fine
Où sa lèvre boit le thé vert.
Douces à voir, ô véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.
Fleurs touchantes du sacrifice,
Mortes, vous savez nous guérir;
Je vois dans votre humble calice
Le ciel entier s'épanouir.
O véroniques! sous les chênes
Fleurissez pour les simples coeurs
Qui, dans les traverses humaines,
Vont cherchant les petites fleurs.
Douces à voir, ô véroniques!
Vous ne durez qu'une heure ou deux,
Fugitives et sympathiques
Comme des regards amoureux.
J'ai deux grands boeufs dans mon étable,
Deux grands boeufs blancs, marqués de roux;
La charrue est en bois d'érable,
L'aiguillon en branche de houx;
C'est par leur soin qu'on voit la plaine
Verte l'hiver, jaune l'été;
Ils gagnent dans une semaine
Plus d'argent qu'ils n'en ont coûté.
S'il me fallait les vendre,
J'aimerais mieux me pendre;
J'aime Jeanne ma femme, eh bien! j'aimerais mieux
La voir mourir, que voir mourir mes boeufs.
Les voyez-vous, les belles bêtes,
Creuser profond et tracer droit,
Bravant la pluie et les tempêtes,
Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid?
Lorsque je fais halte pour boire,
Un brouillard sort de leurs naseaux,
Et je vois sur leur corne noire
Se poser les petits oiseaux.
S'il me fallait les vendre, etc.
Ils sont forts comme un pressoir d'huile,
Ils sont doux comme des moutons.
Tous les ans on vient de la ville
Les marchander dans nos cantons,
Pour les mener aux Tuileries,
Au mardi gras devant le roi,
Et puis les vendre aux boucheries,
Je ne veux pas, ils sont à moi.
S'il me fallait les vendre, etc.
Quand notre fille sera grande,
Si le fils de notre régent
En mariage la demande,
Je lui promets tout mon argent;
Mais si pour dot il veut qu'on donne
Les grands boeufs blancs, marqués de roux,
Ma fille, laissons la couronne,
Et ramenons les boeufs chez nous.
S'il me fallait les vendre, etc.
Nous, dont la lampe, le matin,
Au clairon du coq se rallume;
Nous tous, qu'un salaire incertain
Ramène avant l'aube à l'enclume;
Nous, qui des bras, des pieds, des mains.
De tout le corps, luttons sans cesse,
Sans abriter nos lendemains
Contre le froid de la vieillesse,
Aimons-nous, et quand nous pouvons
Nous unir pour boire à la ronde,
Que le canon se taise ou gronde,
Buvons
A l'indépendance du monde!
Nos bras, sans relâche tendus,
Aux flots jaloux, au sol avare,
Ravissent leurs trésors perdus,
Ce qui nourrit et ce qui pare:
Perles, diamants et métaux,
Fruit du coteau, grain de la plaine.
Pauvres moutons, quels bons manteaux
Il se tisse avec notre laine!
Aimons-nous, etc.
Quel fruit tirons-nous des labeurs
Qui courbent nos maigres échines?
Où vont les flots de nos sueurs?
Nous ne sommes que des machines.
Nos Babels montent jusqu'au ciel,
La terre nous doit ses merveilles!
Dés qu'elles ont fini le miel
Le maître chasse les abeilles.
Aimons-nous, etc.
Mal vêtus, logés dans des trous,
Sous les combles, dans les décombres,
Nous vivons avec les hiboux
Et les larrons, amis des ombres:
Cependant notre sang vermeil
Coule impétueux dans nos veines;
Nous nous plairions au grand soleil,
Et sous les rameaux verts des chênes!
Aimons-nous, etc.
A chaque fois que par torrents
Notre sang coule sur le monde,
C'est toujours pour quelques tyrans
Que cette rosée est féconde;
Ménageons-le dorénavant,
L'amour est plus fort que la guerre;
En attendant qu'un meilleur vent
Souffle du ciel ou de la terre,
Aimons-nous, etc.
Quand le soleil se couche horizontal,
De longs rayons noyant la plaine immense,
Comme un blé mûr, le ciel occidental
De pourpre vive et d'or pur se nuance;
L'ombre est plus grande et la clarté s'éteint
Sur le versant des pentes opposées;
Enfin, le ciel, par degrés, se déteint,
Le jour s'efface en des brumes rosées.
Reposons-nous!
Le repos est si doux:
Que la peine sommeille
Jusqu'à l'aube vermeille!
Dans le sillon, la charrue, au repos,
Attend l'aurore et la terre mouillée;
Bergers, comptez et parquez les troupeaux,
L'oiseau s'endort dans l'épaisse feuillée.
Gaules en main, bergères, aux doux yeux,
A l'eau des gués mènent leurs bêtes boire;
Les laboureurs vont délier les boeufs,
Et les chevaux soufflent dans la mangeoire.
Reposons-nous! etc.
Tous les fuseaux s'arrêtent dans les doigts,
La lampe brille, une blanche fumée
Dans l'air du soir monte de tous les toits;
C'est du repas l'annonce accoutumée.
Les ouvriers, si las, quand vient la nuit,
Peuvent partir; enfin, la cloche sonne,
Ils vont gagner leur modeste réduit,
Où, sur le feu, la marmite bouillonne.
Reposons-nous! etc.
La ménagère et les enfants sont là,
Du chef de l'âtre attendant la présence:
Dès qu'il paraît, un grand cri: "Le voilà!"
S'élève au ciel, comme en réjouissance;
De bons baisers, la soupe, un doigt de vin,
Rendent la joie à sa figure blême;
Il peut dormir, ses enfants ont du pain,
Et n'a-t-il pas une femme qui l'aime?
Reposons-nous! etc.
Tous les foyers s'éteignent lentement;
Dans le lointain, une usine, qui fume,
Pousse de terre un sourd mugissement;
Les lourds marteaux expirent sur l'enclume.
Ah! détournons nos âmes du vain bruit,
Et nos regards du faux éclat des villes:
Endormons-nous sous l'aile de la nuit
Qui mène en rond ses étoiles tranquilles!
Reposons-nous! etc.
Nous revenions d'un long voyage,
Las de la mer et las du ciel.
Le banc d'azur du cap Fréhel
Fut salué par l'équipage.
Bientôt nous vîmes s'élargir
Les blanches courbes de nos grèves;
Puis, au cher pays de nos rêves,
L'aiguille des clochers surgir.
Le son d'or des cloches normandes
Jusqu'à nous s'égrenait dans l'air;
Nous arrivions par un temps clair,
Marchant à voiles toutes grandes.
De loin nous fûmes reconnus
Par un vol de mouettes blanches,
Oiseaux de Granville et d'Avranches,
Pour nous revoir exprès venus.
Ils nous disaient: "L'Orne et la Vire
Savent déjà votre retour,
Et c'est avant la fin du jour
Que doit mouiller votre navire.
"Vous n'avez pas compté les pleurs
Des vieux pères qui vous attendent.
Les hirondelles vous demandent,
Et tous vos pommiers sont en fleurs.
"Nous connaissons de belles filles,
Aux coiffes en moulin à vent,
Qui de vous ont parlé souvent,
Au feu du soir dans vos familles.
"Et nous en avons pris congé
Pour vous rejoindre à tire-d'ailes,
Vous avez trop vécu loin d'elles,
Mais pas un seul coeur n'a changé."
Quand un grand fleuve a fait trois ou quatre cents lieues
Et longtemps promené ses eaux vertes ou bleues
Sous le ciel refroidi de l'ancien continent,
C'est un voyageur las, qui va d'un flot traînant.
Il n'a pas vu la mer, mais il l'a pressentie.
Par de lointains reflux sa marche est ralentie.
Le désert, le silence accompagnent ses bords.
Adieu les arbres verts.—Les tristes fleurs des landes,
Bouquets de romarins et touffes de lavandes,
Lui versent les parfums qu'on répand sur les morts.
Le seul oiseau qui plane au fond du paysage,
C'est le goëland gris, c'est l'éternel présage
Apparaissant le soir qu'un fleuve doit mourir,
Quand le grand inconnu devant lui va s'ouvrir.
L'eau dans les grands lacs bleus
Endormie,
Est le miroir des cieux:
Mais j'aime mieux les yeux
De ma mie.
Pour que l'ombre parfois
Nous sourie,
Un oiseau chante au bois,
Mais j'aime mieux la voix
De ma mie.
La rosée, à la fleur
Défleurie
Rend sa vive couleur;
Mais j'aime mieux un pleur
De ma mie.
Le temps vient tout briser.
On l'oublie:
Moi, pour le mépriser,
Je ne veux qu'un baiser
De ma mie.
La rosé sur le lin
Meurt flétrie;
J'aime mieux pour coussin
Les lèvres et le sein
De ma mie.
On change tour à tour
De folie
Moi, jusqu'au dernier jour,
Je m'en tiens à l'amour
De ma mie.
Jeune homme sans mélancolie,
Blond comme un soleil d'Italie,
Garde bien ta belle folie.
C'est la sagesse! Aimer le vin,
La beauté, le printemps divin,
Cela suffit. Le reste est vain.
Souris, même au destin sévère!
Et quand revient la primevère,
Jettes-en les fleurs dans ton verre.
Au corps sous la tombe enfermé
Que reste-t-il? D'avoir aimé
Pendant deux ou trois mois de mai.
"Cherchez les effets et les causes,"
Nous disent les rêveurs moroses.
Des mots! des mots! cueillons les roses.
Sur ses larges bras étendus,
La forêt où s'éveille Flore,
A des chapelets de pendus
Que le matin caresse et dore.
Ce bois sombre, où le chêne arbore
Des grappes de fruits inouïs
Même chez le Turc et le More,
C'est le verger du roi Louis.
Tous ces pauvres gens morfondus,
Roulant des pensers qu'on ignore,
Dans les tourbillons éperdus
Voltigent, palpitants encore.
Le soleil levant les dévore.
Regardez-les, cieux éblouis,
Danser dans les feux de l'aurore.
C'est le verger du roi Louis.
Ces pendus, du diable entendus,
Appellent des pendus encore.
Tandis qu'aux cieux, d'azur tendus,
Où semble luire un météore,
La rosée en l'air s'évapore,
Un essaim d'oiseaux réjouis
Par dessus leur tête picore.
C'est le verger du roi Louis.
"Prince, il est un bois que décore
Un tas de pendus enfouis
Dans le doux feuillage sonore.
C'est le verger du roi Louis."
C'est la saison des avalanches;
Le bois est noir, le ciel est gris,
Les corbeaux dans les plaines blanches,
Par milliers, volent à grands cris;
—Mais, bientôt, de tièdes haleines
Descendront du ciel moins jaloux,
Avril consolera les plaines….
Résignons-nous.
C'est l'orage! Les eaux flamboient
En se heurtant comme des blocs,
Les dogues de l'abîme aboient
Et hurlent en mordant les rocs;
—Mais demain tous ces flots rebelles
Se changeront, unis et doux,
En miroirs pour les hirondelles….
Résignons-nous.
C'est l'âge où l'homme nie et doute:
Soleils couchés et rêves morts!
A chaque tournant de la route,
Ou des regrets ou des remords!
—Mais, bientôt, viendra la vieillesse
Élevant sur nos fronts à tous
La lampe d'or de la sagesse….
Résignons-nous.
Ceux qu'on aima sont dans les tombes,
Les yeux adorés sont éteints,
Dieu rappelle à lui nos colombes
Pour réjouir des cieux lointains….
—Mais, bientôt, d'une âme ravie,
Seigneur! pour les rejoindre en vous,
Nous nous enfuirons de la vie….
Résignons-nous.
Voici qu'avril est de retour,
Mais le soleil n'est plus le même,
Ni le printemps, depuis le jour
Où j'ai perdu celle que j'aime.
Je m'en suis allé par les bois.
La forêt verte était si pleine,
Si pleine des fleurs d'autrefois,
Que j'ai senti grandir ma peine.
J'ai dit aux beaux muguets tremblants:
"N'avez-vous pas vu ma mignonne?"
J'ai dit aux ramiers roucoulants:
"N'avez-vous rencontré personne?"
Mais les ramiers sont restés sourds,
Et sourde aussi la fleur nouvelle,
Et depuis je cherche toujours
Le chemin qu'a pris l'infidèle.
L'amour, l'amour qu'on aime tant,
Est comme une montagne haute:
On la monte tout en chantant,
On pleure en descendant la côte.
Le village s'éveille à la corne du pâtre;
Les bêtes et les gens sortent de leur logis;
On les voit cheminer sous le brouillard bleuâtre,
Dans le frisson mouillé des alisiers rougis.
Par les sentiers pierreux et les branches froissées,
Coupeurs de bois, faucheurs de foin, semeurs de blé,
Ruminant lourdement de confuses pensées,
Marchent, le front courbé sur leur poitrail hâlé.
La besogne des champs est rude et solitaire:
De la blancheur de l'aube à l'obscure lueur
Du soir tombant, il faut se battre avec la terre
Et laisser sur chaque herbe un peu de sa sueur.
Paysans, race antique à la glèbe asservie,
Le soleil cuit vos reins, le froid tord vos genoux;
Pourtant si l'on pouvait recommencer sa vie,
Frères, je voudrais naître et grandir parmi vous!
Pétri de votre sang, nourri dans un village,
Respirant des odeurs d'étable et de fenil,
Et courant en plein air comme un poulain sauvage
Qui se vautre et bondit dans les pousses d'avril,
J'aurais en moi peut-être alors assez de sève,
Assez de flamme au coeur et d'énergie au corps,
Pour chanter dignement le monde qui s'élève
Et dont vous serez, vous, les maîtres durs et forts.
Car votre règne arrive, ô paysans de France;
Le penseur voit monter vos flots lointains encor,
Comme on voit s'éveiller dans une plaine immense
L'ondulation calme et lente des blés d'or.
L'avenir est à vous, car vous vivez sans cesse
Accouplés à la terre, et sur son large sein
Vous buvez à longs traits la force et la jeunesse
Dans un embrassement laborieux et sain.
Le vieux monde se meurt. Dans les plus nobles veines
Le sang bleu des aïeux, appauvri, s'est figé,
Et le prestige ancien des races souveraines
Comme un soleil mourant dans l'ombre s'est plongé.
L'avenir est à vous!… Nos écoles sont pleines
De fils de vignerons et de fils de fermiers;
Trempés dans l'air des bois et les eaux des fontaines,
Ils sont partout en nombre et partout les premiers.
Salut! Vous arrivez, nous partons. Vos fenêtres
S'ouvrent sur le plein jour, les nôtres sur la nuit….
Ne nous imitez pas, quand vous serez nos maîtres,
Demeurez dans vos champs où le grand soleil luit….
Ne reniez jamais vos humbles origines,
Soyez comme le chêne au tronc noueux et dur;
Dans la terre enfoncez vaillamment vos racines,
Tandis que vos rameaux verdissent dans l'azur.
Car la terre qui fait mûrir les moissons blondes
Et dans les pampres verts monter l'âme du vin,
La terre est la nourrice aux mamelles fécondes;
Celui-là seul est fort qui boit son lait divin.
Pour avoir dédaigné ses rudes embrassades,
Nous n'avons plus aux mains qu'un lambeau de pouvoir,
Et, pareils désormais à des enfants malades,
Ayant peur d'obéir et n'osant plus vouloir,
Nous attendons, tremblants et la mine effarée,
L'heure où vous tous, bouviers, laboureurs, vignerons,
Vous épandrez partout comme un ras de marée
Vos flots victorieux où nous disparaîtrons.
Sur une statue inachevée de Michel-Ange.
Comme un agonisant caché, les lèvres blanches,
Sous des draps en sueur dont ses bras et ses hanches
Soulèvent par endroits les grands plis distendus,
Au fond du bloc taillé brusquement comme un arbre,
On devine, râlant sous le manteau de marbre,
Le géant qu'il écrase et ses membres tordus.
Impuissance ou dégoût, le ciseau du vieux maître
N'a pas à son captif donné le temps de naître,
A l'âme impatiente il a nié son corps;
Et, depuis trois cents ans, l'informe créature,
Nuits et jours, pour briser son enveloppe obscure,
Du coude et du genou fait d'horribles efforts.
Sous le grand ciel brûlant, près des noirs térébinthes,
Dans les fraîches villas et les coupoles peintes,
L'appellent vainement ses aînés glorieux:
Comme un jardin fermé dont la senteur l'enivre,
Le maudit voit la vie, il s'élance, il veut vivre…
Arrière! Où sont tes pieds pour t'en aller vers eux ?
Va, je plains, je comprends, je connais ta torture.
Nul ouvrier n'est rude autant que la Nature;
Nul sculpteur ne la vaut, dans ses jours souverains,
Pour encombrer le sol d'inutiles ébauches
Qu'on voit se démener, lourdes, plates et gauches,
En des destins manqués qui leur brisent les reins.
Elle aussi, dès l'aurore, elle chante et se lève,
Pour pétrir au soleil les formes de son rêve,
Avec ses bras vaillants, dans l'argile des morts,
Puis, tout d'un coup, lâchant sa besogne, en colère,
Pèle mêle, en un coin, les jette à la poussière,
Avec des moitiés d'âme et des moitiés de corps.
Nul ne les comptera, ces victimes étranges,
Risibles avortons trébuchant dans leurs langes,
Qui tâtent le vent chaud de leurs yeux endormis,
Monstres mal copiés sur de trop beaux modèles
Qui, de leur coeur fragile et de leurs membres grêles,
S'efforcent au bonheur qu'on leur avait promis.
Vastes foules d'humains flagellés par les fièvres!
Ceux-là, tous les fruits mûrs leur échappent des lèvres.
La marâtre brutale en finit-elle un seul?
Non. Chez tous le désir est plus grand que la force;
Comme l'arbre, au printemps, déchire son écorce,
Chacun, pour en jaillir, s'agite en son linceul.
Qu'en dis-tu, lamentable et sublime statue?
Ta force, à ce combat, doit-elle être abattue?
As-tu soif, à la fin, de ce muet néant
Où nous dormions si bien dans les roches inertes,
Avant qu'on nous montrât les portes entr'ouvertes
D'un ironique Éden qu'un glaive nous défend?
Ah! nous sommes bien pris dans la matière infâme:
Je n'allongerai pas les chaînes de mon âme,
Tu ne sortiras pas de ton cachot épais.
Quand l'artiste, homme ou dieu, lassé de sa pensée,
Abandonne au hasard une oeuvre commencée,
Son bras indifférent n'y retourne jamais.
Pour nous le mieux serait d'attendre et de nous taire
Dans le moule borné qu'il lui plut de nous faire,
Sans force et sans beauté, sans parole et sans yeux.
Mais non! le résigné ressemble trop au lâche,
Et tous deux vers le ciel nous crîrons sans relâche,
Maudissant Michel-Ange, et réclamant des dieux!
Comme un marin hardi que la cloche aux flancs lourds
Sous,l'amas des grands flots refoulés avec peine
Dépose, en frémissant, dans la terreur sereine
Des vieux gouffres muets, immobiles et sourds,
Quand le poète pâle, en descendant toujours,
Tout à coup a heurté le fond de l'âme humaine,
L'abîme étonné montre à sa vue incertaine
D'étranges habitants dans d'étranges séjours:
Sous les enlacements des goëmons livides
Blanchissent de vieux mâts et des squelettes vides:
Des reptiles glacés circulent alentour;
Mais lui, poussant du pied l'ignoble pourriture,
Sans se tromper poursuit sa sublime aventure,
Prend la perle qui brille, et la rapporte au jour!
C'était un vieux logis dans une étroite rue,
Tout petit et perché bien haut sur l'escalier;
Mais un flot de soleil y réchauffait la vue
En frappant, le matin, au carreau familier.
C'était un vieux logis où circulait une âme,
Où les meubles anciens, aux détails ingénus,
Dans les angles amis jetaient comme une flamme
Et riaient doucement sous les regards connus.
C'était un vieux logis où la famille entière
Avait groupé longtemps ses arides travaux,
Ses efforts qu'animait une volonté fière,
Et ces rêves du coeur, toujours chers et nouveaux!
Jours passés, jours sacrés jusqu'en vos amertumes,
Dans ce pauvre logis vous étiez enfermés;
Ah! qu'il est triste et doux, l'endroit où nous vécûmes
Souffrant, aimant, heureux de nous sentir aimés!
Entre les quatre murs d'une chambre modeste,
Qui dira ce que l'homme entasse de trésors?
Trésors faits de sa vie, et dont il ne lui reste
Qu'un pâle souvenir et qu'un songe au dehors!….
Quand il fallut partir de la vieille demeure;
Quand il fallut partir,—l'ayant bien décidé,—
Là, tel qu'un faible enfant, j'ai perdu plus d'une heure
A penser, à pleurer, seul, dans l'ombre accoudé.
—"C'était un vieux logis!" murmurait la Sagesse,
"Un logis plein d'amour!" disait le coeur tremblant;
"C'était un vieux logis plein d'intime richesse:
Prendras-tu ta jeunesse aux murs, en t'en allant?
"C'est là qu'elle vibrait! Là qu'elle s'est levée,
Radieuse et chantant les clairs matins d'avril!
C'est là que d'espérance elle fut abreuvée,—
Comme on vole au bonheur, s'élançant au péril!
"C'est là qu'elle versa ses premiers pleurs d'ivresse,
Qu'elle eut ses premiers cris et ses premiers sanglots!
Tout ici lui gardait une chaude caresse;
Qu'elle s'achève ailleurs, loin de ces vieux échos!
"Jadis il existait des foyers toujours stables:
Qui les avait quittés, y pouvait revenir;
C'est de là que sortaient ces âmes indomptables
Dont le passé puissant ombrageait l'avenir.
"Aujourd'hui la maison est une hôtellerie:
On arrive, on se couche, on s'éveille, et l'on part;
Et d'aucuns aujourd'hui veulent que la Patrie
Soit une auberge aussi, dédiée au hasard!
"Et pourtant le Progrès et la libre Justice
N'exigent pas que l'homme erre jusqu'à la mort;
Et pourtant il est bon que chacun se bâtisse
Un nid, pour y garder tout ce qu'il tient du sort!
"Mais c'est la loi de l'or,—c'est le gain,— c'est la fièvre
De ce siècle agité d'un étrange tourment,
Qui partout nous poursuit, et nous chasse, et nous sèvre
De ce bonheur si pur, si calme et si charmant!
"Donc rien n'est ferme et fort désormais, rien ne dure:
Et comme un vil bagage, à l'aventure, on va
Cahotant son passé dans la lourde voiture
Qu'au premier coin de rue —hier au soir— on trouva.
"En route! Voici l'heure et le logis est vide:
Rêves, propos émus, passé vivant … adieu!—
C'était un vieux logis où vint plus d'une ride;
Mais l'âge, dans les coeurs, y retardait un peu.
"C'était un vieux logis dans une étroite rue,
Tout petit et perché bien haut sur l'escalier;
Mais un flot de soleil y réchauffait la vue
En frappant, le matin, au carreau familier."
Après vingt ans d'exil, de cet exil impie
Où l'oubli de nos coeurs enchaîne seul nos pas,
Où la fragilité de nos regrets s'expie,
Après vingt ans d'exil que je ne comptais pas,
J'ai revu la maison lointaine et bien-aimée
Où je rêvais, enfant, de soleils sans déclin,
Où je sentais mon âme à tous les maux fermée,
Et dont, un jour de deuil, je sortis orphelin.
J'ai revu la maison et le doux coin de terre
Où mon souvenir seul fait passer, sous mes yeux,
Mon père souriant avec un front austère
Et ma mère pensive avec un front joyeux.
Rien n'y semblait changé des choses bien connues
Dont le charme autrefois bornait mon horizon:
Les arbres familiers, le long des avenues,
Semaient leurs feuilles d'or sur le même gazon;
Le berceau de bois mort qu'un chèvrefeuille enlace,
Le banc de pierre aux coins par la mousse mordus,
Ainsi qu'aux anciens jours tout était à sa place
Et les hôtes anciens y semblaient attendus.
Ma mère allait venir, entre ses mains lassées
Balançant une fleur sur l'or pâle du soir;
Au pied du vieux tilleul, gardien de ses pensées,
Son Horace à la main, mon père allait s'asseoir.
Tous deux me chercheraient des yeux dans les allées
Où de mes premiers jeux la gaîté s'envola;
Tous deux m'appelleraient avec des voix troublées
Et seraient malheureux ne me voyant pas là.
J'allais franchir le seuil:—C'est moi, c'est moi, mon père!….
Mais ces rires, ces voix, je ne les connais pas.
Pour tout ce qu'enfermait ce pauvre enclos de pierre,
J'étais un étranger!… Je détournai mes pas….
Mais, par-dessus le mur, une aubépine blanche
Tendait jusqu'à mes mains son feuillage odorant.
Je compris sa pitié! J'en cueillis une branche,
Et j'emportai la fleur solitaire en pleurant!
Ils vont pieds nus le plus souvent. L'hiver
Met à leurs doigts des mitaines d'onglée.
Le soir, hélas! ils soupent du grand air,
Et sur leur front la bise échevelée
Gronde, pareille au bruit d'une mêlée,
A peine un peu leur sort est adouci
Quand avril fuit la terre consolée.
Ayez pitié des Enfants sans souci.
Ils n'ont sur eux que le manteau du ver,
Quand les frissons de la voûte étoilée
Font tressaillir et briller leur oeil clair.
Par la montagne abrupte et la vallée,
Ils vont, ils vont! A leur troupe affolée
Chacun répond: "Vous n'êtes pas d'ici,
Prenez ailleurs, oiseaux, votre volée."
Ayez pitié des Enfants sans souci.
Un froid de mort fait dans leur pauvre chair
Glacer le sang, et leur veine est gelée.
Les coeurs pour eux se cuirassent de fer.
Le trépas vient. Ils vont sans mausolée
Pourrir au coin d'un champs ou d'une allée,
Et les corbeaux mangent leur corps transi
Que lavera la froide giboulée.
Ayez pitié des Enfants sans souci.
Pour cette vie effroyable, filée
De mal, de peine, ils te disent: Merci!
Muse, comme eux, avec eux, exilée.
Ayez pitié des Enfants sans souci!
J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux,
Car j'ai de mes tourments multiplié les causes;
D'innombrables liens frêles et douloureux
Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses.
Tout m'attire à la fois et d'un attrait pareil:
Le vrai par ses lueurs, l'inconnu par ses voiles;
Un trait d'or frémissant joint mon coeur au soleil
Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.
La cadence m'enchaîne à l'air mélodieux,
La douceur du velours aux roses que je touche;
D'un sourire j'ai fait la chaîne de mes yeux,
Et j'ai fait d'un baiser la chaîne de ma bouche.
Ma vie est suspendue à ces fragiles noeuds,
Et je suis le captif des mille êtres que j'aime:
Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux
Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.
Le vase où meurt cette verveine
D'un coup d'éventail fut fêlé;
Le coup dut effleurer à peine.
Aucun bruit ne l'a révélé.
Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D'une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.
Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s'est épuisé;
Personne encore ne s'en doute,
N'y touchez pas, il est brisé.
Souvent aussi la main qu'on aime,
Effleurant le coeur, le meurtrit;
Puis le coeur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt;
Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde,
Il est brisé, n'y touchez pas.
Toi qui peux monter solitaire
Au ciel, sans gravir les sommets,
Et dans les vallons de la terre
Descendre sans tomber jamais;
Toi qui, sans te pencher au fleuve
Où nous ne puisons qu'à genoux,
Peux aller boire avant qu'il pleuve
Au nuage trop haut pour nous;
Toi qui pars au déclin des roses
Et reviens au nid printanier,
Fidèle aux deux meilleures choses,
L'indépendance et le foyer;
Comme toi mon âme s'élève
Et tout à coup rase le sol,
Et suit avec l'aile du rêve
Les beaux méandres de ton vol;
S'il lui faut aussi des voyages,
Il lui faut son nid chaque jour;
Elle a tes deux besoins sauvages:
Libre vie, immuable amour.
Ici-bas tous les lilas meurent,
Tous les chants des oiseaux sont courts
Je rêve aux étés qui demeurent
Toujours….
Ici-bas les lèvres effleurent
Sans rien laisser de leur velours;
Je rêve aux baisers qui demeurent
Toujours….
Ici-bas tous les hommes pleurent
Leurs amitiés ou leurs amours;
Je rêve aux couples qui demeurent
Toujours….
Deux voix s'élèvent tour à tour
Des profondeurs troubles de l'âme;
La raison blasphème, et l'amour
Rêve un Dieu juste et le proclame.
Panthéiste, athée, ou chrétien,
Tu connais leurs luttes obscures;
C'est mon martyre, et c'est le tien,
De vivre avec ces deux murmures.
L'intelligence dit au coeur:
—"Le monde n'a pas un bon père,
Vois, le mal est partout vainqueur."
Le coeur dit: "Je crois et j'espère;
Espère, ô ma soeur, crois un peu,
C'est à force d'aimer qu'on trouve;
Je suis immortel, je sens Dieu."
—L'intelligence lui di: "Prouve."
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore;
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore.
Les nuits, plus douces que les jours,
Ont enchanté des yeux sans nombre;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d'ombre.
Oh! qu'ils aient perdu le regard,
Non, non, cela n'est pas possible!
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu'on nomme l'invisible;
Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent:
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l'autre côté des tombeaux
Les yeux qu'on ferme voient encore.
La lune est grande, le ciel clair
Et plein d'astres, la terre est blême,
Et l'âme du monde est dans l'air.
Je rêve à l'étoile suprême,
A celle qu'on n'aperçoit pas,
Mais dont la lumière voyage
Et doit venir jusqu'ici-bas
Enchanter les yeux d'un autre âge.
Quand luira cette étoile, un jour,
La plus belle et la plus lointaine,
Dites-lui qu'elle eut mon amour,
O derniers de la race humaine!
Je ne devais pas vous le dire;
Mes pleurs, plus forts que la vertu,
Mouillant mon douloureux sourire,
Sont allés sur vos mains écrire
L'aveu brûlant que j'avais tu.
Danser, babiller, rire ensemble,
Ces jeux ne nous sont plus permis:
Vous rougissez, et moi je tremble,
Je ne sais ce qui nous rassemble,
Mais nous ne sommes plus amis.
Disposez de nous, voici l'heure
Où je ne puis vous parler bas
Sans que l'amitié change ou meure:
Oh! dites-moi qu'elle demeure,
Je sens qu'elle ne suffit pas.
Si le langage involontaire
De mes larmes vous a déplu,
Eh bien, suivons chacun sur terre
Notre sentier; moi, solitaire,
Vous, heureuse, au bras de l'élu.
Je voyais nos deux coeurs éclore
Comme un couple d'oiseaux chantants;
Eveillés par la même aurore,
Ils n'ont pas pris leur vol encore,
Séparons-les, il en est temps;
Séparons-les à leur naissance,
De crainte qu'un jour à venir,
Malheureux d'une longue absence,
Ils n'aillent dans le vide immense
Se chercher sans pouvoir s'unir.
Qui peut dire: mes yeux ont oublié l'aurore?
Qui peut dire: c'est fait de mon premier amour?
Quel vieillard le dira si son coeur bat encore,
S'il entend, s'il respire et voit encor le jour?
Est-ce qu'au fond des yeux ne reste pas l'empreinte
Des premiers traits chéris qui les ont fait pleurer?
Est ce qu'au fond du coeur n'ont pas dû demeurer
La marque et la chaleur de la première étreinte?
Quand aux feux du soleil a succédé la nuit,
Toujours au même endroit du vaste et sombre voile
Une invisible main fixe la même étoile
Qui se lève sur nous silencieuse et luit….
Telles, je sens au coeur, quand tous les bruits du monde
Me laissent triste et seul après m'avoir lassé,
La présence éternelle et la douceur profonde
De mon premier amour que j'avais cru passé.
Le grand soleil, plongé dans un royal ennui,
Brûle au désert des cieux. Sous les traits qu'en silence
Il disperse et rappelle incessamment à lui,
Le choeur grave et lointain des sphères se balance.
Suspendu dans l'abîme il n'est ni haut ni bas;
Il ne prend d'aucun feu le feu qu'il communique;
Son regard ne s'élève et ne s'abaisse pas;
Mais l'univers se dore à sa jeunesse antique.
Flamboyant, invisible à force de splendeur,
Il est père des blés, qui sont pères des races,
Mais il ne peuple pas son immense rondeur
D'un troupeau de mortels turbulents et voraces.
Parmi les globes noirs qu'il empourpre et conduit
Aux blêmes profondeurs que l'air léger fait bleues,
La terre lui soumet la courbe qu'elle suit,
Et cherche sa caresse à d'innombrables lieues.
Sur son axe qui vibre et tourne, elle offre au jour
Son épaisseur énorme et sa face vivante,
Et les champs et les mers y viennent tour à tour
Se teindre d'une aurore éternelle et mouvante.
Mais les hommes épars n'ont que des pas bornés,
Avec le sol natal ils émergent ou plongent:
Quand les uns du sommeil sortent illuminés,
Les autres dans la nuit s'enfoncent et s'allongent.