JEAN BERTAUT

CHANSON

         Les Cieux inexorables
         Me sont si rigoureux,
         Que les plus miserables
Se comparans à moy se trouveraient heureux.

         Je ne fais à toute heure
         Que souhaiter la mort,
         Dont la longue demeure
Prolonge dessus moy l'insolence du Sort.

         Mon lict est de mes larmes
         Trempé toutes les nuits:
         Et ne peuvent ses charmes,
Lors mesme que je dors, endormir mes ennuis.

         Si je fay quelque songe
         J'en suis espouvanté,
         Car mesme son mensonge
Exprime de mes maux la triste vérité.

         Toute paix, toute joye
         A pris de moy congé,
         Laissant mon âme en proye
A cent mille soucis dont mon coeur est rongé.

         La pitié, la justice,
         La constance, et la foy,
         Cédant à l'artifice,
Dedans les coeurs humains sont esteintes pour moy.

         L'ingratitude paye
         Ma fidelle amitié:
         La calomnie essaye
A rendre mes tourments indignes de pitié.

         En un cruel orage
         On me laisse périr,
         Et courant au naufrage
Je voy chacun me plaindre et nul me secourir.

         Et ce qui rend plus dure
         La misere où je vy,
         C'est, es maux que j'endure,
La mémoire de l'heur que le Ciel m'a ravi.

         Felicité passée
         Qui ne peux revenir:
         Tourment de ma pensée,
Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir!

         Helas! il ne me reste
         De mes contentements
         Qu'un souvenir funeste,
Qui me les convertit à toute heure en tourments.

         Le sort plein d'injustice
         M'ayant en fin rendu
         Ce reste un pur supplice,
Je serois plus heureux si j'avois plus perdu.

MATHURIN RÉGNIER

ODE

Jamais ne pourray-je bannir
Hors de moy l'ingrat souvenir
De ma gloire si tost passée?
Toujours pour nourrir mon soucy.
Amour, cet enfant sans mercy,
L'offrira-t-il à ma pensée!

Tyran implacable des coeurs,
De combien d'ameres langueurs
As-tu touché ma fantaisie !
De quels maux m'as-tu tourmenté!
Et dans mon esprit agité
Que n'a point fait la jalousie !

Mes yeux, aux pleurs accoutumez,
Du sommeil n'estoient plus fermez;
Mon coeur fremissoit sous la peine:
A veu d'oeil mon teint jaunissoit;
Et ma bouche qui gemissoit,
De soupirs estoit toujours pleine.

Aux caprices abandonné,
J'errois d'un esprit forcené,
La raison cédant à la rage:
Mes sens, des desirs emportez,
Flottoient, confus, de tous costez,
Comme un vaisseau parmy l'orage.

Blasphemant la terre et les cieux,
Mesmes je m'estois odieux,
Tant la fureur troubloit mon ame:
Et bien que mon sang amassé
Autour de mon coeur fust glacé,
Mes propos n'estoient que de flame.

Pensif, frenetique et resvant,
L'esprit troublé, la teste au vent,
L'oeil hagard, le visage blesme,
Tu me fis tous maux esprouver;
Et sans jamais me retrouver,
Je m'allois cherchant en moy-mesme.

Cependant lors que je voulois,
Par raison enfraindre tes loix,
Rendant ma flame refroidie,
Pleurant, j'accusay ma raison
Et trouvay que la guerison
Est pire que la maladie.

Un regret pensif et confus
D'avoir esté, et n'estre plus,
Rend mon ame aux douleurs ouverte;
A mes despens, las! je vois bien
Qu'un bonheur comme estoit le mien
Ne se cognoist que par la perte.

FRANÇOIS DE MALHERBE

CONSOLATION A MONSIEUR DU PÉRIER

Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle,
     Et les tristes discours
Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
     L'augmenteront toujours?

Le malheur de ta fille, au tombeau descendue
     Par un commun trépas,
Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
     Ne se retrouve pas?

Je sais de quels appas son enfance était pleine,
     Et n'ai pas entrepris,
Injurieux ami, de soulager ta peine
     Avecque son mépris.

Mais elle était du monde, où les plus belles choses
     Ont le pire destin;
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
     L'espace d'un matin.

Puis quand ainsi serait que, selon ta prière,
     Elle aurait obtenu
D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,
     Qu'en fût-il advenu?

Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste
     Elle eût eu plus d'accueil,
Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste
     Et les vers du cercueil?

Non, non, mon du Périer; aussitôt que la Parque
     Ote l'âme du corps,
L'âge s'évanouit au deçà de la barque,
     Et ne suit pas les morts.

Tithon n'a plus les ans qui le firent cigale,
     Et Pluton aujourd'hui,
Sans égard du passé, les mérites égale
     D'Archémore et de lui.

Ne te lasse donc plus d'inutiles complaintes;
     Mais, sage à l'avenir,
Aime une ombre comme ombre, et des cendres éteintes
     Éteins le souvenir.

C'est bien, je le confesse, une juste coutume,
     Que le coeur affligé,
Par le canal des yeux vidant son amertume,
      Cherche d'être allégé.

Même quand il advient que la tombe sépare
     Ce que nature a joint,
Celui qui ne s'émeut a l'âme d'un barbare,
     Ou n'en a du tout point.

Mais d'être inconsolable, et dedans sa mémoire
     Enfermer un ennui,
N'est-ce pas se haïr pour acquérir la gloire
     De bien aimer autrui?

Priam, qui vit ses fils abattus par Achille,
     Dénué de support
Et hors de tout espoir du salut de sa ville,
     Reçut du réconfort.

François, quand la Castille, inégale à ses armes,
     Lui vola son Dauphin,
Sembla d'un si grand coup devoir jeter des larmes
     Qui n'eussent point de fin.

Il les sécha pourtant, et comme un autre Alcide
     Contre fortune instruit,
Fit qu'à ses ennemis d'un acte si perfide
     La honte fut le fruit.

Leur camp, qui la Durance avoit presque tarie
     De bataillons épais,
Entendant sa constance eut peur de sa furie,
     Et demanda la paix.

De moi, déjà deux fois d'une pareille foudre
     Je me suis vu perclus,
Et deux fois la raison m'a si bien fait résoudre
     Qu'il ne m'en souvient plus.

Non qu'il ne me soit grief que la terre possède
     Ce qui me fut si cher;
Mais en un accident qui n'a point de remède,
     Il n'en faut point chercher.

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles;
     On a beau la prier,
La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
     Et nous laisse crier.

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
     Est sujet à ses lois;
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
     N'en défend point nos Rois.

De murmurer contre elle et perdre patience
       Il est mal à propos;
Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
       Qui nous met en repos.

CHANSON

Ils s'en vont, ces rois de ma vie,
     Ces yeux ces beaux yeux
Dont l'éclat fait pâlir d'envie
     Ceux même des cieux.
Dieux amis de l'innocence,
Qu'ai-je fait pour mériter
Les ennuis où cette absence
     Me va précipiter?

Elle s'en va, cette merveille
     Pour qui nuit et jour,
Quoi que la raison me conseille,
     Je brûle d'amour.
Dieux amis, etc.

En quel effroi de solitude
     Assez écarté
Mettrai-je mon inquiétude
     En sa liberté?
Dieux amis, etc.

Les affligés ont en leurs peines
     Recours à pleurer;
Mais quand mes yeux seraient fontaines,
     Que puis-je espérer?
Dieux amis, etc.

PARAPHRASE DU PSAUME CXLV

N'Espérons plus, mon âme, aux promesses du monde:
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivr
      C'est Dieu qui nous fait vivre,
      C'est Dieu qu'il faut aimer.

En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons prés des rois tout le temps de nos vies
A souffrir des mépris et ployer les genoux.
Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont comme nous sommes,
      Véritablement hommes,
      Et meurent comme nous.

Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière
Que cette majesté si pompeuse et si fière
Dont l'éclat orgueilleux étonne l'univers;
Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines,
      Font encore les vaines,
      Ils sont mangés des vers.

Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre;
Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs,
Et tombent avec eux d'une chute commune
      Tous ceux que leur fortune
      Faisait leurs serviteurs.

RACINE

CHOEUR D'ESTHER

TOUT LE CHOEUR

Dieu fait triompher l'innocence;
Chantons, célébrons sa puissance.

UNE ISRAÉLITE

Il a vu contre nous les méchants s'assembler,
     Et notre sang prêt à couler;
Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre:
Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre,
     L'homme superbe est renversé,
     Ses propres flèches l'ont percé.

UNE AUTRE

J'ai vu l'impie adoré sur la terre;
Pareil au cèdre il cachait dans les cieux
    Son front audacieux;
Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus:
Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.

UNE AUTRE

Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!
Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur'
Jeune peuple, courez à ce maître adorable;
Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable

Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un coeur.
Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!
Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!

UNE AUTRE

  Il s'apaise, il pardonne;
  Du coeur ingrat qui l'abandonne
    Il attend le retour;
  Il excuse notre faiblesse;
  A nous chercher même il s'empresse:
  Pour l'enfant qu'elle a mis au jour
  Une mère a moins de tendresse.
Ah! qui peut avec lui partager notre amour!

TROIS ISRAÉLITES

Il nous fait remporter une illustre victoire.

L'UNE DES TROIS
  Il nous a révélé sa gloire.

TOUTES TROIS ENSEMBLE

Ah! qui peut avec lui partager notre amour!

TOUT LE CHOEUR

Que son nom soit béni; que son nom soit chanté;
  Que Ton célèbre ses ouvrages
  Au delà des temps et des âges,
  Au delà de l'éternité.

JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU

ODE A LA FORTUNE

Fortine dont la main couronne
Les forfaits les plus inouïs,
Du faux éclat qui t'environne
Serons-nous toujours éblouis?
Jusques à quand, trompeuse idole,
D'un culte honteux et frivole
Honorerons-nous tes autels?
Verra-t-on toujours tes caprices
Consacrés par les sacrifices
Et par l'hommage des mortels?

Apprends que la seule sagesse
Peut faire les héros parfaits;
Qu'elle voit toute la bassesse
De ceux que ta faveur a faits;
Qu'elle n'adopte point la gloire
Qui naît d'une injuste victoire
Que le sort remporte pour eux ;
Et que, devant ses yeux stoïques,
Leurs vertus les plus héroïques
Ne sont que des crimes heureux.

Quoi! Rome et l'Italie en cendre
Me feront honorer Sylla?
J'admirerai dans Alexandre
Ce que j'abhorre en Attila?
J'appellerai vertu guerrière
Une vaillance meurtrière
Qui dans mon sang trempe ses mains;
Et je pourrai forcer ma bouche
A louer un héros farouche,
Né pour le malheur des humains?

Quels traits me présentent vos fastes,
Impitoyables conquérants!
Des voeux outrés, des projets vastes,
Des rois vaincus par des tyrans;
Des murs que la flamme ravage,
Des vainqueurs fumants de carnage,
Un peuple au fer abandonné;
Des mères pâles et sanglantes,
Arrachant leurs filles tremblantes
Des bras d'un soldat effréné.

Juges insensés que nous sommes,
Nous admirons de tels exploits!
Est-ce donc le malheur des hommes
Qui fait la vertu des grands rois?
Leur gloire, féconde en ruines,
Sans le meurtre et sans les rapines
Ne saurait-elle subsister?
Images des Dieux sur la terre,
Est-ce par des coups de tonnerre
Que leur grandeur doit éclater?

Montrez-nous, guerriers magnanimes,
Votre vertu dans tout son jour,
Voyons comment vos coeurs sublimes
Du sort soutiendront le retour.
Tant que sa faveur vous seconde,
Vous êtes les maîtres du monde,
Votre gloire nous éblouit;
Mais au moindre revers funeste,
Le masque tombe, l'homme reste,
Et le héros s'évanouit.

PARNY

SUR LA MORT D'UNE JEUNE FILLE

Son âge échappait à l'enfance;
Riante comme l'innocence,
Elle avait les traits de l'Amour.
Quelques mois, quelques jours encore,
Dans ce coeur pur et sans détour
Le sentiment allait éclore.
Mais le ciel avait au trépas
Condamné ses jeunes appas;
Au ciel elle a rendu sa vie,
Et doucement s'est endormie,
Sans murmurer contre ses lois.
Ainsi le sourire s'efface;
Ainsi meurt sans laisser de trace
Le chant d'un oiseau dans les bois.

GILBERT

ADIEUX A LA VIE

J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence;
      Il a vu mes pleurs pénitents:
Il guérit mes remords, il m'arme de constance;
      Les malheureux sont ses enfants.

Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère:
      Qu'il meure et sa gloire avec lui!
Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père:
      Leur haine sera ton appui.

A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage:
      Tout trompe ta simplicité:
Celui que tu nourris court vendre ton image
      Noire de sa méchanceté.

Mais Dieu t'entend gémir; Dieu, vers qui te ramène
      Un vrai remords né des douleurs;
Dieu qui pardonne, enfin, à la nature humaine
      D'être faible dans les malheurs.

"J'éveillerai pour toi la pitié, la justice
      De l'incorruptible avenir.
Eux-même épureront, par un long artifice,
      Ton honneur qu'ils pensent ternir."

Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre
      L'innocence et son noble orgueil;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
      Veillerez prés de mon cercueil!

Au banquet de la vie, infortuné convive,
      J'apparus un jour, et je meurs!
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,
      Nul ne viendra verser des pleurs.

Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
      Et vous, riant exil des bois!
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
      Salut pour la dernière fois!

Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
      Tant d'amis sourds à mes adieux!
Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée.
      Qu'un ami leur ferme les yeux!

ROUGET DE L'ISLE

LA MARSEILLAISE

Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé;
Contre nous de la tyrannie
L'étendard sanglant est levé.
Entendez-vous dans ces campagnes
Mugir ces féroces soldats?
Ils viennent jusque dans nos bras
Égorger nos fils, nos compagnes!

La Marseillaise

Aux armes, citoyens! formez vos bataillons!
      Marchons, marchons!
Qu'un sang impur abreuve nos sillons!

   Que veut cette horde d'esclaves,
   De traîtres, de rois conjurés?
   Pour qui ces ignobles entraves,
   Ces fers dès longtemps préparés?
   Français, pour nous, ah! quel outrage!
   Quels transports il doit exciter!
   C'est nous qu'on ose méditer
   De rendre à l'antique esclavage!
         Aux armes, citoyens! etc.

   Quoi! ces cohortes étrangères
   Feraient la loi dans nos foyers!
   Quoi! ces phalanges mercenaires
   Terrasseraient nos fiers guerriers!
   Grand Dieu! par des mains enchaînées
   Nos fronts sous le joug se ploieraient!
   De vils despotes deviendraient
   Les maîtres de nos destinées!
         Aux armes, citoyens! etc.

   Tremblez, tyrans, et vous, perfides,
   L'opprobre de tous les partis;
   Tremblez! vos projets parricides,
   Vont enfin recevoir leur prix!
   Tout est soldat pour vous combattre;
   S'ils tombent, nos jeunes héros,
   La France en produit de nouveaux
   Contre vous tout prêts à se battre!
         Aux armes, citoyens! etc,

   Français, en guerriers magnanimes,
   Portez ou retenez vos coups;
   Épargnez ces tristes victimes
   A regret s'armant contre nous;
   Mais ces despotes sanguinaires,
   Mais les complices de Bouillé,
   Tous ces tigres qui sans pitié
   Déchirent le sein de leurs mères!
         Aux armes, citoyens, etc.

   Amour sacré de la patrie,
   Conduis, soutiens nos bras vengeurs,
   Liberté, Liberté chérie,
   Combats avec tes défenseurs!
   Sous nos drapeaux que la Victoire
   Accoure à tes mâles accents;
   Que tes ennemis expirants
   Voient ton triomphe et notre gloire
         Aux armes, citoyens! etc.

   Nous entrerons dans la carrière
   Quand nos aînés n'y seront plus;
   Nous y trouveront leur poussière
   Et la trace de leurs vertus!
   Bien moins jaloux de leur survivre
   Que de partager leur cercueil,
   Nous aurons le sublime orgueil
   De les venger ou de les suivre!

Aux armes, citoyens! formez vos bataillons!
      Marchons, marchons!
Qu'un sang impur abreuve nos sillons.

ANDRÉ CHÈNIER

LA JEUNE CAPTIVE

"L'épi naissant mûrit de la faux respecté;
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été
    Boit les doux présents de l'aurore;
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui,
Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui,
    Je ne veux pas mourir encore.

"Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort,
Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord
    Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux!
Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
    Quelle mer n'a point de tempête ?

"L'illusion féconde habite dans mon sein:
D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
    J'ai les ailes de l'espérance.
Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel,
Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
    Philomèle chante et s'élance.

"Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors,
Et tranquille je veille, et ma veille aux remords
    Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux;
Sur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux
    Ranime presque de la joie.

"Mon beau voyage encore est si loin de sa fin!
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
    J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
    La coupe en mes mains encor pleine.

"Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson;
Et, comme le soleil, de saison en saison
   Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin,
Je n'ai vu luire encor que les feux du matin,
   Je veux achever ma journée.

"O mort! tu peux attendre: éloigne, éloigne-toi;
Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi,
    Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts,
Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
    Je ne veux pas mourir encore."

Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois
S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix,
    Ces voeux d'une jeune captive;
Et secouant le joug de mes jours languissants,
Aux douces lois des vers je pliais les accents
    De sa bouche aimable et naïve.

Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
Feront à quelque amant des loisirs studieux
    Chercher quelle fut cette belle:
La grâce décorait son front et ses discours,
Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
    Ceux qui les passeront prés d'elle.

IAMBES

Quand au mouton bêlant la sombre boucherie
    Ouvre ses cavernes de mort;
Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie
    Ne s'informe plus de son sort!
Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,
    Les vierges aux belles couleurs
Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine
    Entrelaçaient rubans et fleurs,
Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.
    Dans cet abîme enseveli,
J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.
    Accoutumons-nous à l'oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,
    Mille autres moutons, comme moi
Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,
    Seront servis au peuple-roi.
Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie
    Un mot, à travers ces barreaux,
A versé quelque baume en mon âme flétrie;
    De l'or peut-être à mes bourreaux….
Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
    Vivez, amis, vivez contents!
En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre;
    Peut-être en de plus heureux temps
J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,
    Détourné mes regards distraits;
A mon tour, aujourd'hui, mon malheur importune;
    Vivez, amis, vivez en paix.

MARIE-JOSEPH CHÉNIER

LE CHANT DU DÉPART

UN DÉPUTÉ DU PEUPLE.

La victoire en chantant nous ouvre la barrière;
       La liberté guide nos pas,
Et du nord au midi la trompette guerrière
      A sonné l'heure des combats.
      Tremblez, ennemis de la France,
      Rois ivres de sang et d'orgueil!
      Le peuple souverain s'avance;
      Tyrans, descendez au cercueil.

Choeur des guerriers.

      La république nous appelle,
      Sachons vaincre ou sachons périr;
      Un Français doit vivre pour elle,
      Pour elle un Français doit mourir.

UNE MÈRE DE FAMILLE.

De nos yeux maternels ne craignez pas les larmes:
      Loin de nous de lâches douleurs!
Nous devons triompher quand vous prenez les armes;
      C'est aux rois à verser des pleurs.
      Nous vous avons donné la vie,
      Guerriers, elle n'est plus à vous;
      Tous vos jours sont à la patrie;
      Elle est votre mère avant nous.

Choeur des inères de famille—La république, etc.

DEUX VIEILLARDS.

Que le fer paternel arme la main des brave;
      Songez à nous au champ de Mars;
Consacrez dans le sang des rois et des esclaves
      Le fer béni par vos vieillards;
      Et, rapportant sous la chaumière
      Des blessures et des vertus,
      Venez fermer notre paupière
      Quand les tyrans ne seront plus.

Choeurs des vieillards—La république, etc.

UN ENFANT.

De Barra, de Viala le sort nous fait envie;
      Ils sont morts, mais ils ont vaincu!
Le lâche accablé d'ans n'a point connu la vie!
      Qui meurt pour le peuple a vécu.
      Vous êtes vaillants, nous le sommes:
      Guidez-nous contre les tyrans;
      Les républicains sont des hommes,
      Les esclaves sont des enfants!

Choeur des enfants—La république, etc.

UNE ÉPOUSE.

Partez, vaillants époux, les combats sont vos fêtes;
      Partez, modèles des guerriers;
Nous cueillerons des fleurs pour en ceindre vos têtes,
      Nos mains tresseront vos lauriers!
      Et si le temple de Mémoire
      S'ouvrait à vos mânes vainqueurs,
      Nos voix chanteront votre gloire,
      Nos flancs porteront vos vengeurs.

Choeur des épouses—La république, etc.

UNE JEUNE FILLE.

Et nous, soeurs des héros, nous qui de l'hyménée
      Ignorons les aimables noeuds,
Si, pour s'unir un jour à notre destinée,
      Les citoyens forment des voeux,
      Qu'ils reviennent dans nos murailles,
      Beaux de gloire et de liberté,
      Et que leur sang dans les batailles
      Ait coulé pour l'égalité.

Choeur des jeunes filles—La république, etc.

TROIS GUERRIERS.

Sur le fer, devant Dieu, nous jurons à nos pères,
      A nos épouses, à nos soeurs,
A nos représentants, à nos fils, à nos mères,
      D'anéantir les oppresseurs:
      En tous lieux, dans la nuit profonde
      Plongeant l'infâme royauté,
      Les Français donneront au monde
      Et la paix et la liberté!

Choeur général—La république, etc.

ARNAULT

LA FEUILLE

"De ta tige détachée,
Pauvre feuille desséchée,
Où vas-tu?"—Je n'en sais rien.
L'orage a brisé le chêne
Qui seul était mon soutien;
De son inconstante haleine
Le zéphyr ou l'aquilon

Depuis ce jour me promène
De la forêt à ta plaine,
De la montagne au vallon.
Je vais où le vent me mène,
Sans me plaindre ou m'effrayer;
Je vais où va toute chose,
Où va la feuille de rose
Et la feuille de laurier!

CHATEAUBRIAND

LE MONTAGNARD EXILÉ

Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance!
Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours
     De France!
  O mon pays, sois mes amours
     Toujours!

Te souvient-il que notre mère
Au foyer de notre chaumière
Nous pressait sur son coeur joyeux,
     Ma chère!
  Et nous baisions ses blancs cheveux
     Tous deux.

Ma soeur, te souvient-il encore
Du château que baignait la Dore?
Et de cette tant vieille tour
     Du Maure,
Où l'airain sonnait le retour
     Du jour?

Te souvient-il du lac tranquille
Qu'effleurait l'hirondelle agile;
Du vent qui courbait le roseau
     Mobile,
Et du soleil couchant sur l'eau
     Si beau?

Oh! qui me rendra mon Hélène
Et ma montagne et le grand chêne!
Leur souvenir fait tous les jours
     Ma peine:
Mon pays sera mes amours
     Toujours!

DÉSAUGIERS

MORALITÉ

Enfants de la folie,
      Chantons;
Sur les maux de la vie
      Glissons;
Plaisir jamais ne coûte
      De pleurs;
Il sème notre route
      De fleurs.

Oui, portons son délire
      Partout….
Le bonheur est de rire
      De tout;
Pour être aimé des belles,
      Aimons;
Un beau jour changent-elles,
      Changeons.

Déjà l'hiver de l'âge
      Accourt;
Profitons d'un passage
      Si court;
L'avenir peut-il être
      Certain?
Nous finirons peut-être
      Demain.

CHARLES NODIER

LA JEUNE FILLE

Elle était bien jolie, au matin, sans atours,
De son jardin naissant visitant les merveilles,
Dans leur nid d'ambroisie épiant ses abeilles,
Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.

Elle était bien jolie, au bal de la soirée,
Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front,
Et que de bleus saphirs ou de roses parée
De la danse folâtre elle menait le rond.

Elle était bien jolie, à l'abri de son voile
Qu'elle livrait, flottant, au souffle de la nuit,
Quand pour la voir de loin, nous étions là sans bruit,
Heureux de la connaître au reflet d'une étoile.

Elle était bien jolie; et de pensers touchants,
D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,
L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!….
Paix! … voilà son convoi qui passe dans les champs!….

LE BUISSON

S'il est un buisson quelque part
Bordé de blancs fraisiers ou de noires prunelles,
Ou de l'oeil de la Vierge aux riantes prunelles,
Dans le creux des fossés, à l'abri d'un rempart!….

      Ah! si son ombre printaniére
Couvrait avec amour la pente d'un ruisseau,
D'un ruisseau qui bondit sans souci de son eau,
Et qui va réjouir l'espoir de la meunière!….

      Si la liane aux blancs cornets
Y roulait en noeuds verts sur la branche embellie!
S'il protégeait au loin le muguet, l'ancolie,
Dont les filles des champs couronnent leurs bonnets!

      Si ce buisson, nid de l'abeille,
Attirait quelque jour une vierge aux yeux doux,
Qui viendrait en dansant, et sans penser à nous,
De boutons demi-clos enrichir sa corbeille!….

      S'il était aimé des oiseaux;
S'il voyait sautiller la mésange hardie;
S'il surveillait parfois la linotte étourdie,
Échappée en boitant au piège des réseaux!

      S'il souriait, depuis l'aurore,
A l'abord inconstant d'un léger papillon,
Tout bigarré d'azur, d'or et de vermillon,
Qui va, vole et revient, vole et revient encore!

      Si dans la brûlante saison,
D'une nuit sans lumière éclaircissant les voiles,
Les vers luisants venaient y semer leurs étoiles,
Qui de rayons d'argent blanchissent le gazon!….

      Si, longtemps, des feux du soleil
Il pouvait garantir une fosse inconnue!
Enfants! dites-le-moi, l'heure est si bien venue!
Il fait froid. Il est tard. Je souffre, et j'ai sommeil.

BÉRANGER

LE ROI D'YVETOT

Il était un roi d'Yvetot
      Peu connu dans l'histoire,
Se levant tard, se couchant tôt,
      Dormant fort bien sans gloire,
Et couronné par Jeanneton
D'un simple bonnet de coton,
      Dit-on.
Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!
Quel bon petit roi c'était là!
      La, la.

Il faisait ses quatre repas
      Dans son palais de chaume,
Et sur un âne, pas à pas,
      Parcourait son royaume.
Joyeux, simple et croyant le bien,
Pour toute garde il n'avait rien
      Qu'un chien.
Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!
Quel bon petit roi c'était là!
      La, la.

Il n'avait de goût onéreux
      Qu'une soif un peu vive;
Mais, en rendant son peuple heureux,
      Il faut bien qu'un roi vive.
Lui-même, à table et sans suppôt,
Sur chaque muid levait un pot
      D'impôt.
Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!
Quel bon petit roi c'était là!
      La, la.

Aux filles de bonnes maisons
      Comme il avait su plaire,
Ses sujets avaient cent raisons
      De le nommer leur père.
D'ailleurs il ne levait de ban
Que pour tirer, quatre fois l'an,
      Au blanc.
Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!
Quel bon petit roi c'était là!
      La, la.

Il n'agrandit point ses États,
      Fut un voisin commode,
Et, modèle des potentats,
      Prit le plaisir pour code.
Ce n'est que lorsqu'il expira
Que le peuple, qui l'enterra,
      Pleura.
Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!
Quel bon petit roi c'était là!
      La, la.

On conserve encor le portrait
      De ce digne et bon prince:
C'est l'enseigne d'un cabaret
      Fameux dans la province.
Les jours de fête, bien souvent,
La foule s'écrie en buvant
      Devant:
Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!
Quel bon petit roi c'était là!
      La, la.

LE VILAIN

Hé quoi! j'apprends que l'on critique
Le de qui précède mon nom.
Êtes-vous de noblesse antique?
Moi, noble? oh! vraiment, messieurs, non.
Non, d'aucune chevalerie
Je n'ai le brevet sur vélin.
Je ne sais qu'aimer ma patrie….
Je suis vilain et très vilain….
      Je suis vilain,
      Vilain, vilain.

Ah! sans un de j'aurais dû naître;
Car, dans mon sang si j'ai bien lu,
Jadis mes aïeux ont d'un maître
Maudit le pouvoir absolu.
Ce pouvoir, sur sa vieille base,
Étant la meule du moulin,
Ils étaient le grain qu'elle écrase.
Je suis vilain et très vilain,
      Je suis vilain,
      Vilain, vilain.

Jamais aux discordes civiles
Mes braves aïeux n'ont pris part;
De l'Anglais aucun dans nos villes
N'introduisit le léopard;
Et quand l'Église, par sa brigue,
Poussait l'État vers son déclin,
Aucun d'eux n'a signé la Ligue.
Je suis vilain et très vilain,
      Je suis vilain,
      Vilain, vilain.

Laissez-moi donc sous ma bannière,
Vous, messieurs, qui, le nez au vent,
Nobles par votre boutonnière,
Encensez tout soleil levant.
J'honore une race commune,
Car, sensible, quoique malin,
Je n'ai flatté que l'infortune.
Je suis vilain et très vilain,
      Je suis vilain,
      Vilain, vilain.

MON HABIT

Sois-moi fidèle, ô pauvre habit que j'aime!
Ensemble nous devenons vieux.
Depuis dix ans je te brosse moi-même,
Et Socrate n'eût pas fait mieux.
Quand le sort à ta mince étoffe
Livrerait de nouveaux combats,
Imite-moi, résiste en philosophe:
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Je me souviens, car j'ai bonne mémoire,
Du premier jour où je te mis.
C'était ma fête, et, pour comble de gloire,
Tu fus chanté par mes amis.
Ton indigence, qui m'honore,
Ne m'a point banni de leurs bras.
Tous ils sont prêts à nous fêter encore:
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

A ton revers j'admire une reprise:
C'est encore un doux souvenir.
Feignant un soir de fuir la tendre Lise,
Je sens sa main me retenir.
On te déchire, et cet outrage
Auprès d'elle enchaîne mes pas.
Lisette a mis deux jours à tant d'ouvrage:
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

T'ai-je imprégné des flots de musc et d'ambre
Qu'un fat exhale en se mirant?
M'a-t-on jamais vu dans une antichambre
T'exposer au mépris d'un grand?
Pour des rubans la France entière
Fut en proie à de longs débats;
La fleur des champs brille à ta boutonnière:
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

Ne crains plus tant ces jours de courses vaines
Où notre destin fut pareil;
Ces jours mêlés de plaisirs et de peines,
Mêlés de pluie et de soleil.
Je dois bientôt, il me le semble,
Mettre pour jamais habit bas.
Attends un peu; nous finirons ensemble:
Mon vieil ami, ne nous séparons pas.

LES ÉTOILES QUI FILENT

Berger, tu dis que notre étoile
Règle nos jours et brille aux cieux.
—Oui, mon enfant; mais dans son voile
La nuit la dérobe à nos yeux.
—Berger, sur cet azur tranquille
De lire on te croit le secret:
Quelle est cette étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît?

—Mon enfant, un mortel expire;
Son étoile tombe à l'instant.
Entre amis que la joie inspire,
Celui-ci buvait en chantant.
Heureux, il s'endort immobile
Auprès du vin qu'il célébrait….
—Encore une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

—Mon enfant, qu'elle est pure et belle!
C'est celle d'un objet charmant:
Fille heureuse, amante fidèle,
On l'accorde au plus tendre amant.
Des fleurs ceignent son front nubile,
Et de l'hymen l'autel est prêt….
—Encore une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

—Mon fils, c'est l'étoile rapide
D'un très grand seigneur nouveau-né.
Le berceau qu'il a laissé vide
D'or et de pourpre était orné.
Des poisons qu'un flatteur distille
C'était à qui le nourrirait….
—Encore une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

—Mon enfant, quel éclair sinistre!
C'était l'astre d'un favori
Qui se croyait un grand ministre
Quand de nos maux il avait ri.
Ceux qui servaient ce dieu fragile
Ont déjà caché son portrait….
—Encore une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

—Mon fils, quels pleurs seront les nôtres!
D'un riche nous perdons l'appui.
L'indigence glane chez d'autres,
Mais elle moissonnait chez lui.
Ce soir même, sûr d'un asile,
A son toit le pauvre accourait….
—Encore une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

—C'est celle d'un puissant monarque!….
Va, mon fils, garde ta candeur,
Et que ton étoile ne marque
Par l'éclat ni par la grandeur.
Si tu brillais sans être utile,
A ton dernier jour on dirait:
Ce n'est qu'une étoile qui file,
Qui file, file, et disparaît.

LES SOUVENIRS DU PEUPLE

On parlera de sa gloire
Sous le chaume bien longtemps,
L'humble toit, dans cinquante ans,
Ne connaîtra plus d'autre histoire.
Là viendront les villageois
Dire alors à quelque vieille:
Par des récits d'autrefois,
Mère, abrégez notre veille.
Bien, dit-on, qu'il nous ait nui,
Le peuple encor le révère,
    Oui, le révère.
Parlez-nous de lui, grand'mère,
    Parlez-nous de lui.

Mes enfants, dans ce village,
Suivi de rois, il passa.
Voilà bien longtemps de ça:
Je venais d'entrer en ménage.
A pied grimpant le coteau
Où pour voir je m'étais mise,
Il avait petit chapeau
Avec redingote grise.
Près de lui je me troublai;
Il me dit: Bonjour, ma chère,
  Bonjour, ma chère.
—Il vous a parlé, grand'mère!
  Il vous a parlé!

L'an d'après, moi, pauvre femme,
A Paris étant un jour,
Je le vis avec sa cour:

Il se rendait à Notre-Dame.
Tous les coeurs étaient contents;
On admirait son cortège.
Chacun disait: Quel beau temps!
Le ciel toujours le protège.
Son sourire était bien doux;
D'un fils Dieu le rendait père,
    Le rendait père.
—Quel beau jour pour vous, grand'mére!
    Quel beau jour pour vous!

Mais quand la pauvre Champagne
Fut en proie aux étrangers,
Lui, bravant tous les dangers,
Semblait seul tenir la campagne.
Un soir, tout comme aujourd'hui,
J'entends frapper à la porte;
J'ouvre. Bon Dieu! c'était lui,
Suivi d'une faible escorte.
Il s'assoit où me voilà,
S'écriant: Oh! quelle guerre!
    Oh! quelle guerre!
—Il s'est assis là, grand'mére!
    Il s'est assis là!

J'ai faim, dit-il; et bien vite
Je sers piquette et pain bis;
Puis il sèche ses habits,
Même à dormir le feu l'invite.
Au réveil, voyant mes pleurs,
Il me dit: Bonne espérance!
Je cours de tous ses malheurs
Sous Paris venger la France.
Il part; et, comme un trésor,
J'ai depuis gardé son verre,
    Gardé son verre.
—Vous l'avez encor, grand'mére!
    Vous l'avez encor !

Le voici. Mais à sa perte
Le héros fut entraîné.
Lui, qu'un pape a couronné,
Est mort dans une île déserte.
Longtemps aucun ne l'a cru;
On disait: Il va paraître.
Par mer il est accouru;
L'étranger va voir son maître.
Quand d'erreur on nous tira,
Ma douleur fut bien amére!
    Fut bien amére!
—Dieu vous bénira, grand'mére,
    Dieu vous bénira.

LES FOUS

Vieux soldats de plomb que nous sommes,
Au cordeau nous alignant tous,
Si des rangs sortent quelques hommes,
Tous nous crions: A bas les fous!
On les persécute, on les tue,
Sauf, après un lent examen,
A leur dresser une statue
Pour la gloire du genre humain.

Combien de temps une pensée,
Vierge obscure, attend son époux!
Les sots la traitent d'insensée;
Le sage lui dit: Cachez-vous.
Mais, la rencontrant loin du monde,
Un fou qui croit au lendemain
L'épouse; elle devient féconde
Pour le bonheur du genre humain.

J'ai vu Saint-Simon le prophète,
Riche d'abord, puis endetté,
Qui des fondements jusqu'au faîte
Refaisait la société.
Plein de son oeuvre commencée,
Vieux, pour elle il tendait la main,
Sûr qu'il embrassait la pensée
Qui doit sauver le genre humain.

Fourier nous dit: Sors de la fange,
Peuple en proie aux déceptions.
Travaille, groupé par phalange,
Dans un cercle d'attractions.
La terre, après tant de désastres,
Forme avec le ciel un hymen,
Et la loi qui régit les astres
Donne la paix au genre humain!

Enfantin affranchit la femme,
L'appelle à partager nos droits.
Fi! dites-vous; sous l'épigramme
Ces fous rêveurs tombent tous trois.
Messieurs, lorsqu'en vain notre sphère
Du bonheur cherche le chemin,
Honneur au fou qui ferait faire
Un rêve heureux au genre humain!

Qui découvrit un nouveau monde?
Un fou qu'on raillait en tout lieu.
Sur la croix que son sang inonde
Un fou qui meurt nous lègue un Dîeu,
Si demain, oubliant d'éclore,
Le jour manquait, eh bien! demain
Quelque fou trouverait encore
Un flambeau pour le genre humain.

MILLEVOYE

LA CHUTE DES FEUILLES

De la dépouille de nos bois
L'automne avait jonché la terre;
Le bocage était sans mystère,
Le rossignol était sans voix.
Triste et mourant à son aurore
Un jeune malade, à pas lents,
Parcourait une fois encore
Le bois cher à ses premiers ans.

"Bois que j'aime, adieu! je succombe:
Votre deuil me prédit mon sort,
Et dans chaque feuille qui tombe
Je lis un présage de mort!
Fatal oracle d'Épidaure,
Tu m'as dit: 'Les feuilles des bois
A tes yeux jauniront encore,
Et c'est pour la dernière fois.
La nuit du trépas t'environne;
Plus pâle que la pâle automne,
Tu t'inclines vers le tombeau.

Ta jeunesse sera flétrie
Avant l'herbe de la prairie,
Avant le pampre du coteau.'
Et je meurs! De sa froide baleine
Un vent funeste m'a touché,
Et mon hiver s'est approché
Quand mon printemps s'écoule à peine.
Arbuste en un seul jour détruit,
Quelques fleurs faisaient ma parure;
Mais ma languissante verdure
Ne laisse après elle aucun fruit.
Tombe, tombe, feuille éphémère,
Voile aux yeux ce triste chemin,
Cache au désespoir de ma mère
La place où je serai demain!
Mais vers la solitaire allée
Si mon amante désolée
Venait pleurer quand le jour fuit,
Éveille par un léger bruit
Mon ombre un moment consolée."

Il dit, s'éloigne … et sans retour!
La dernière feuille qui tombe
A signalé son dernier jour.
Sous le chêne on creusa sa tombe.
Mais son amante ne vint pas
Visiter la pierre isolée;
Et le pâtre de la vallée
Troubla seul du bruit de ses pas
Le silence du mausolée.

MADAME DESBORDES-VALMORE

S'IL L'AVAIT SU

S'Il avait su quelle âme il a blessée,
Larmes du coeur, s'il avait pu vous voir,
Ah! si ce coeur, trop plein de sa pensée,
De l'exprimer eût gardé le pouvoir,
Changer ainsi n'eût pas été possible;
Fier de nourrir l'espoir qu'il a déçu,
A tant d'amour il eût été sensible,
         S'il l'avait su.

S'il avait su tout ce qu'on peut attendre
D'une âme simple, ardente et sans détour,
Il eût voulu la mienne pour l'entendre.
Comme il l'inspire, il eût connu l'amour.
Mes yeux baissés recelaient cette flamme;
Dans leur pudeur n'a-t-il rien aperçu?
Un tel secret valait toute son âme,
         S'il l'avait su.

Si j'avais su, moi-même, à quel empire
On s'abandonne en regardant ses yeux,
Sans le chercher comme l'air qu'on respire
J'aurais porté mes jours sous d'autres cieux
Il est trop tard pour renouer ma vie;
Ma vie était un doux espoir déçu:
Diras-tu pas, toi qui me l'as ravie,
         Si j'avais su?

LES ROSES DE SAADI

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses;
Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté. Les roses, envolées
Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.
Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée….
Respires-en sur moi l'odorant souvenir!

LE PREMIER AMOUR

Vous souvient-il de cette jeune amie,
Au regard tendre, au maintien sage et doux?
A peine, hélas! au printemps de sa vie,
Son coeur sentit qu'il était fait pour vous.

Point de serment, point de vaine promesse:
Si jeune encore, on ne les connaît pas;
Son âme pure aimait avec ivresse,
Et se livrait sans honte et sans combats.

Elle a perdu son idole chérie;
Bonheur si doux a duré moins qu'un jour!
Elle n'est plus au printemps de sa vie:
Elle est encore à son premier amour.

LAMARTINE

LE LAC

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
       Jeter l'ancre un seul jour?

O lac! l'année à peine a fini sa carrière,
Et prés des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
       Où tu la vis s'asseoir!

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés;
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
       Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence,
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
       Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
       Laissa tomber ces mots:

"O temps, suspends ton vol! et vous, heures propices
       Suspendez votre cours!
Laissez-nous savourer les rapides délices
       Des plus beaux de nos jours!

"Assez de malheureux ici-bas vous implorent:
       Coulez, coulez pour eux;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
       Oubliez les heureux.

"Mais je demande en vain quelques moments encore,
       Le temps m'échappe et fuit;
Je dis à cette nuit: Sois plus lente; et l'aurore
       Va dissiper la nuit.

"Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive,
       Hâtons-nous, jouissons!
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
       Il coule, et nous passons!"

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
       Que les jours de malheur ?

Eh quoi! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace?
Quoi! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
       Ne nous les rendra plus?

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez?
Parlez: nous rendrez-vous ces extases sublimes
       Que vous nous ravissez?

O lac! rochers muets! grottes! forêt obscure!
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
       Au moins le souvenir!

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soif dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
       Qui pendent sur tes eaux!

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
       De ses molles clartés!

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
       Tout dise: "Ils ont aimé!"

L'AUTOMNE

Salut, bois couronnés d'un reste de verdure!
Feuillages jaunissants sur les gazons épars!
Salut, derniers beaux jours! Le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards.

Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire;
J'aime à revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à peine à mes pieds l'obscurité des bois.

Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire,
A ses regards voilés je trouve plus d'attraits:
C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais.

Ainsi, prêt a quitter l'horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours l'espoir évanoui,
Je me retourne encore et d'un regard d'envie
Je contemple ces biens dont je n'ai pas joui.

Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous dois une larme au bord de mon tombeau,
L'air est si parfumé! la lumière est si pure!
Aux regards d'un mourant le soleil est si beau!

Je voudrais maintenant vider jusqu'à la lie
Ce calice mêlé de nectar et de fiel:
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
Peut-être restait-il une goutte de miel!

Peut-être l'avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu!
Peut-être, dans la foule, une âme que j'ignore
Aurait compris mon âme, et m'aurait répondu?….

La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire;
A la vie, au soleil, ce sont là ses adieux;
Moi, je meurs; et mon âme, au moment qu'elle expire,
S'exhale comme un son triste et mélodieux.

LE SOIR

Le soir ramène le silence.
Assis sur ces rochers déserts,
Je suis dans le vague des airs
Le char de la nuit qui s'avance.

Vénus se lève à l'horizon;
A mes pieds l'étoile amoureuse
De sa lueur mystérieuse
Blanchit les tapis de gazon.

De ce hêtre au feuillage sombre
J'entends frissonner les rameaux;
On dirait autour des tombeaux
Qu'on entend voltiger une ombre.

Tout à coup, détaché des cieux,
Un rayon de l'astre nocturne,
Glissant sur mon front taciturne,
Vient mollement toucher mes yeux.

Doux reflet d'un globe de flamme,
Charmant rayon, que me veux-tu?
Viens-tu dans mon sein abattu
Porter la lumière à mon âme?

Descends-tu pour me révéler
Des mondes le divin mystère,
Ces secrets cachés dans la sphère
Où le jour va te rappeler!

Une secrète intelligence
T'adresse-t-elle aux malheureux?
Viens-tu, la nuit, briller sur eux
Comme un rayon de l'espérance?

Viens-tu dévoiler l'avenir
Au coeur fatigué qui l'implore?
Rayon divin, es-tu l'aurore
Du jour qui ne doit pas finir?

Mon coeur à ta clarté s'enflamme,
Je sens des transports inconnus,
Je songe à ceux qui ne sont plus:
Douce lumière, es-tu leur âme?

Peut-être ces mânes heureux
Glissent ainsi sur le bocage.
Enveloppé de leur image,
Je crois me sentir plus près d'eux!

Ah! si c'est vous, ombres chéries,
Loin de la foule et loin du bruit,
Revenez ainsi chaque nuit
Vous mêler à mes rêveries.

Ramenez la paix et l'amour
Au sein de mon âme épuisée,
Comme la nocturne rosée
Qui tombe après les feux du jour.

Venez! … Mais des vapeurs funèbres
Montent des bords de l'horizon:
Elles voilent le doux rayon,
Et tout rentre dans les ténèbres.

LE VALLON

Mon coeur, lassé de tout, même de l'espérance,
N'ira plus de ses voeux importuner le sort;
Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.

Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée:
Du flanc de ces coteaux pendent des bois épais
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix.

Là, deux ruisseaux cachés sous des ponts de verdure
Tracent en serpentant les contours du vallon;
Ils mêlent un moment leur onde et leur murmure,
Et non loin de leur source ils se perdent sans nom.

La source de mes jours comme eux s'est écoulée;
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour:
Mais leur onde est limpide, et mon âme troublée
N'aura pas réfléchi les clartés d'un beau jour.

La fraîcheur de leurs lits, l'ombre qui les couronne,
M'enchaînent tout le jour sur les bords des ruisseaux;
Comme un enfant bercé par un chant monotone,
Mon âme s'assoupit au murmure des eaux.

Ah! c'est là qu'entouré d'un rempart de verdure,
D'un horizon borné qui suffit à mes yeux,
J'aime à fixer mes pas, et, seul dans la nature,
An'entendre que l'onde, à ne voir que les cieux.

J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie;
Je viens chercher vivant le calme du Léthé.
Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie:
L'oubli seul désormais est ma félicité.

Mon coeur est en repos, mon âme est en silence;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l'oreille incertaine apporté par le vent.

D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;
L'amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,
Ainsi qu'un voyageur qui, le coeur plein d'espoir,
S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,
Et respire un moment l'air embaumé du soir.

Comme lui, de nos pieds secouons la poussière;
L'homme par ce chemin ne repasse jamais:
Comme lui, respirons au bout de la carrière
Ce calme avant-coureur de l'éternelle paix.

Tes jours, sombres et courts comme les jours d'automne,
Déclinent comme l'ombre au penchant des coteaux;
L'amitié te trahit, la pitié t'abandonne,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime;
Plonge-toi dans son sein qu'elle t'ouvre toujours:
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.

De lumière et d'ombrage elle t'entoure encore;
Détache ton amour des faux biens que tu perds;
Adore ici l'écho qu'adorait Pythagore,
Prête avec lui l'oreille aux célestes concerts.

Suis le jour dans le ciel, suis l'ombre sur la terre;
Dans les plaines de l'air vole avec l'aquilon;
Avec le doux rayon de l'astre du mystère
Glisse à travers les bois dans l'ombre du vallon.

Dieu, pour le concevoir, a fait l'intelligence:
Sous la nature enfin découvre son auteur!
Une voix à l'esprit parle dans son silence:
Qui n'a pas entendu cette voix dans son coeur?

L'ISOLEMENT

Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m'assieds;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes;
Il serpente, et s'enfonce en un lointain obscur;
Là le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon;
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon.

Cependant, s'élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs:
Le voyageur s'arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N'éprouve devant eux ni charme ni transports;
Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante:
Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l'immense étendue,
Et je dis: "Nulle part le bonheur ne m'attend."

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé!

Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un oeil indifférent je le suis dans son cours;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importé le soleil? je n'attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts:
Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je ne demande rien à l'immense univers.

Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux!

Là, je m'enivrerais à la source où j'aspire;
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour!

Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes voeux, m'élancer jusqu'à toi!
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie:
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons!

LE CRUCIFIX