DEUXIÈME PARTIE

I
UNE ÉTAPE DÉCISIVE

Le 26 Juillet, les Vetsera rentrèrent à Vienne. En Angleterre où Marie avait eu beaucoup de succès, elle s’était montrée moins gaie qu’à l’ordinaire. Sa mère la trouvait souvent taciturne et lui en fit l’observation. Mais elle était bien loin d’en deviner la cause. Marie, craignant peut-être qu’elles ne se moquassent d’elle, n’avait fait aucune confidence à sa mère et à sa sœur. « Ma fille, disait Mme Vetsera, viendra m’apprendre un jour qu’elle se marie. Telle est la jeunesse d’aujourd’hui. »

La beauté de Marie atteignait alors sa perfection. Elle était à ce moment exquis où les grâces de deux âges se mêlent. L’enfant et son sérieux est encore là, on l’aperçoit à une expression, à un geste hésitant, mais déjà le triomphe de la femme s’annonce. Le secret qu’elle cachait dans son cœur ajoutait du rêve et de la profondeur à son regard, donnait à son sourire un charme nouveau.

Lorsqu’on lui faisait compliment, elle ne cachait pas sa joie. « Je suis plus sûre de lui plaire », pensait-elle alors.

Pendant l’absence, l’image de Rodolphe ne s’était pas effacée. Au contraire, vu à distance, il paraissait, comme les très hautes montagnes, plus grand. Il était si vivant en elle qu’elle lui comparait tous les hommes qui lui faisaient la cour. Aucun n’approchait de ce héros. Comment ne pas l’adorer ? Elle avait déjà souffert par lui, pleuré, rougi de bonheur et de confusion. Lorsqu’elle retrouva sa vieille bonne et qu’elle put enfin causer de Rodolphe, elle lui dit : « Je l’aime plus encore qu’au printemps. » L’accent qu’elle mit dans ces simples mots fit impression sur la nounou qui hocha la tête doucement, mais ne répondit pas.

Le prince impérial était aux grandes manœuvres quand Marie arriva à Vienne. Pendant près de quinze jours, elle ne goûta que le mélancolique plaisir d’avoir de ses nouvelles par les journaux. Elle se désolait de n’être pas rentrée plus tôt. Il était alors à Laxenbourg et presque chaque jour dans la capitale.

Vienne, du reste, n’avait pas repris son entrain. La société était encore dans ses châteaux et dans ses chasses. Les dames Vetsera se trouvèrent assez isolées. Marie n’avait presque personne à qui parler de celui qu’elle aimait. Elle se promenait mélancoliquement avec sa mère et sa sœur dans les allées désertes du Prater, là où naguère passait le plus beau des cavaliers. Cette fois, certainement, il l’aurait oubliée. Plus de deux mois sans qu’il la vît ; il n’en fallait pas tant pour effacer une image qui ne pouvait être bien profondément gravée en lui.

C’est alors qu’elle entra en relations avec une personne qui allait jouer dans sa vie un rôle tragique.

Un matin, Mme Vetsera, sortie seule, revint en compagnie d’une de ses amies qu’elle avait rencontrée par hasard. Cette dame fort élégante approchait de la quarantaine ; elle n’avait pas vu Marie depuis que celle-ci était de retour d’Égypte. La beauté de la jeune fille fit une grande impression sur elle. Le nom de cette dame en fit une plus grande encore sur Marie. La comtesse Larisch Wallersee était, en effet, la cousine germaine du prince impérial, fille du duc Louis de Bavière, frère aîné de l’impératrice, et d’une actrice qu’il avait épousée morganatiquement. Jeune fille, et dans les bonnes grâces de l’impératrice, elle avait beaucoup vécu avec la famille impériale. Depuis, pour des raisons assez mystérieuses, l’impératrice s’était détachée d’elle. Mais elle n’en était pas moins cousine de Rodolphe, sachant mille choses sur lui et sur sa vie privée, en possession de le voir où et comme elle voulait. Marie la regardait avec des yeux extasiés.

Pendant une partie du déjeuner on parla de Rodolphe qui allait rentrer à Vienne. Sa vie de ménage allait de mal en pis, à ce que disait la comtesse, laquelle avait l’esprit peu bienveillant. Mais si elle dit du mal de la princesse, elle n’en dit pas de son cousin. La comtesse qui se savait en froid avec l’impératrice et avec l’empereur n’avait plus que Rodolphe à qui s’accrocher dans la famille impériale. Aussi se gardait-elle de se laisser aller à son endroit à la malignité qui lui était naturelle. Elle l’exerça ce jour-là sur l’impératrice, sur l’empereur et sur Mme Schratt, mais sur Rodolphe, rien que de bienveillant. Cela, qui n’était point calculé pour faire impression sur Marie, lui fut peut-être fatal. Si elle avait entendu des choses basses ou calomnieuses sur son héros, elle se serait méfiée de la comtesse. Celle-ci, si aimable pour Rodolphe, apparut à la pauvre enfant comme la meilleure, la plus loyale des femmes et le cœur fermé de Marie se sentit prêt à s’ouvrir.

Le hasard voulut qu’après le déjeuner la comtesse et Marie se trouvassent seules un instant. L’occasion était bonne. Marie en profita pour parler de Rodolphe. Elle le fit, malgré elle, avec tant de chaleur qu’il ne fut pas difficile à la comtesse, chez laquelle vingt ans et plus de vie de cour avaient développé l’esprit de finesse, de pénétrer le secret de cette fille. Quelques questions posées adroitement et avec bonhomie suffirent. Marie était ravissante, il était difficile de ne pas avoir de la sympathie pour elle. La comtesse se laissa prendre par tant de charme. Elle eut vite fait de gagner la confiance de Marie qui n’avait que sa nourrice pour confidente et souffrait du silence auquel elle était contrainte. Et, comme c’était une femme qui savait se servir de tout, elle se dit qu’elle amuserait un instant son inamusable cousin en lui contant le grand amour qu’il avait fait naître dans le cœur de la plus jolie fille de Vienne. Si blasé qu’il fût, il n’y serait pas insensible.

Cependant Marie, lorsque la comtesse Larisch Wallersee la quitta, ne se tenait pas de joie. Grâce à cette nouvelle et chère amie, elle saurait toujours en temps utile l’arrivée de Rodolphe à Vienne, ses projets, son humeur.

Cela seul était déjà un bienfait inestimable… Mais à la vitesse de l’éclair sa pensée franchit une étape de plus : peut-être, un jour, pourrait-elle échanger un message avec lui ! La rapidité avec laquelle elle arriva à ce point la laissa essoufflée. Une fois les battements de son cœur calmés, elle examina à loisir l’endroit où elle se trouvait. La distance infinie qui la séparait de Rodolphe était soudain abolie. Il se rapprochait d’elle jusqu’à devenir presque tangible. Il quittait la planète lointaine où il était apparu pour entrer de plain pied dans le monde où elle respirait. La comtesse Larisch lui en avait ouvert la porte… Peut-être une fois les mettrait-elle en présence. Marie lui parlerait !… Tout cela tenait du miracle. Elle restait absorbée dans ces pensées enchanteresses, n’entendant pas le bavardage de sa mère et de sa sœur à côté d’elle… Elle s’aventura plus loin encore. Soudain, elle frissonna…


Le prince impérial était allé à Prague, absorbé comme à l’ordinaire par des conseils à présider, des audiences, des chasses, des réceptions et des fêtes plus fatigantes que tout le reste. Chaque soir, il fallait souper en compagnie de jolies femmes et boire jusque fort avant dans la nuit. C’est la vie qu’ont menée dans des pays et des siècles divers bien des héritiers présomptifs que la chronique de leur temps qualifiait de débauchés et qui n’en sont pas moins devenus de grands rois. Rodolphe, par moment, s’en accommodait à merveille. Il tenait tête aux meilleurs buveurs ; il faisait aux femmes la cour et ne trouvait pas beaucoup de cruelles. Il paraissait alors infatigable. Quelle que fût l’heure à laquelle il se couchât, il était prêt dès le matin pour les rendez-vous de sa tournée officielle.

Mais à d’autres jours, le dégoût lui montait aux lèvres à voir l’usage et l’abus qu’il faisait de lui-même. N’était-il pas en train de tuer peu à peu, heure par heure, ce qu’il y avait de précieux en lui ? Il discutait une fois avec un ami sur le suicide dont les anciens, à ses yeux, avaient fait un noble et légitime usage. « Comment en avoir peur ? dit-il, à la regarder de près ma vie est une suite ininterrompue de suicides. » — Au point de vue politique, l’idéal qui avait rempli son cœur de jeune homme s’effritait chaque jour. Au lieu de se passionner pour de grandes et nobles idées, il fallait se battre quotidiennement sur les questions les plus triviales avec des gens bornés ou malhonnêtes. Comment résister à la terrible usure de cette lutte ? Que faire ?… Fuir ?… Boire, qui est la même chose.

Sa vie de cœur ne lui apportait aucune consolation. Chez lui, mésentente et querelles. Au dehors, que donnait-il dans les liaisons brèves qui se succédaient au hasard des rencontres… Et toujours l’impression insupportable d’être pris dans un engrenage, l’emploi de chaque heure et la suite de toutes les heures étant fixées à l’avance, sans qu’aucune puissance humaine pût en altérer le cours aussi immuable que celui des astres. A certains jours, il n’essayait même pas de lutter contre les idées noires qui tourbillonnaient dans son cerveau. « Les ancêtres reviennent, disait-il mélancoliquement, je ne puis les envoyer au diable, c’est eux qui m’y mèneront ! » Il avait pour ces crises-là un remède qui opérait, la solitude et le contact de la nature. Ce qui restait de sain dans cet être compliqué et nerveux reprenait une vigueur nouvelle dès qu’il quittait les hommes pour le calme de la campagne.

A Prague, avant de rentrer à Vienne, il arrangea d’aller chasser dans une île du Danube supérieur. Il partit seul. La compagnie des garde-chasse lui suffisait. Il vécut pendant deux jours dans une hutte en bois, un garde lui faisant sa cuisine. Quelle paix ! Pas de police autour de lui, aucun espion, pas de courrier quotidien à dépouiller, nulle femme indiscrète et amoureuse ; amis, famille, empire, évanouis comme des ombres ! Mais, à leur place, les herbes folles, les taillis, les arbres, l’eau, plus loin les montagnes, la neige vierge, plus loin encore le ciel et les nuages. Etre en accord avec les forces mystérieuses de la nature, celles qui font frissonner les feuilles du tremble au coucher du soleil, qui relèvent à l’aube les brins d’herbes inclinés par la nuit ! Une clochette bleue s’entr’ouvrait parmi l’herbe humide pour le saluer. Qu’étaient auprès de cette fleur délicate, couverte de rosée, les camélias et les azalées entassés dans les salons de sa mère ? Il entendait l’appel sourd qui monte du fond des bois, au milieu du jour quand la chaleur étend sa nappe sur les têtes rondes et pressées des pins. Parfois, à l’affût, il restait immobile le long d’un arbre. Bientôt il s’appuyait contre l’écorce fraîche. A ce contact, il oubliait le cerf attendu, hôte libre comme lui des forêts, il s’oubliait lui-même et s’incorporait à l’arbre, son frère, qu’il pressait dans ses bras et dont il sentait la sève sourdre lentement en lui…


Avec octobre, Vienne s’était repeuplée. La cour était à la Hofburg, les théâtres impériaux ouvraient, le restaurant Sacher, chaque soir, accueillait ses aristocratiques clients. C’était une maison fameuse et discrète, car, en outre de ses salles publiques, elle comptait quelques cabinets particuliers où les plus grands seigneurs de Vienne, les archiducs et Rodolphe lui-même venaient souvent finir la soirée. Dans cent tavernes on chantait après le théâtre les aimables valses viennoises, en buvant la bière légère de Pilsen ou un verre de vin blanc de Weidlinger.

Rodolphe, bien vite, rentra dans le cycle fatal de ses travaux et de ses plaisirs. Corvées et débauches étaient liées les unes aux autres comme les anneaux scellés d’une chaîne. Cette chaîne était lourde, il aspirait à s’en défaire. Mais il sentait qu’une nécessité inéluctable la lui imposait.

Il acceptait le travail, les corvées de la représentation et les minuties du service militaire ; tout cela servait, plus ou moins bien, une grande cause qui le dépassait. Mais il étouffait dans l’atmosphère orageuse de sa vie privée. La lutte continuelle, parfois sourde, parfois aigre, que menait sa femme lui était insupportable.

C’étaient des mots piquants, ou un silence lourd de menaces, ou des reproches amers, — jamais la paix.

Cet automne un petit incident l’exaspéra. Il avait été voir dans la soirée une jolie femme de la société polonaise, la comtesse Czewucka.

Il employait pour ces sorties qui devaient rester secrètes un cocher bien connu à Vienne, Bratfisch, homme discret et sûr qui lui était entièrement dévoué. Ce Bratfisch, joyeux compère, avait gagné une sorte de célébrité par ses talents de siffleur. Il n’était pas rare que ses clients de nuit le fissent venir dans le cabinet particulier où ils soupaient pour l’entendre siffler les airs populaires et les chansons à la mode. Ce soir-là, Bratfisch attendait donc à la porte du petit hôtel de la Waaggasse où habitait la belle comtesse Czewucka. Il se trouva que la princesse était ce même soir au théâtre. Le chemin le plus direct pour rentrer à la Hofburg passait par la Waaggasse. A la sortie du théâtre, le landau qui l’avait conduite prit donc cette rue. A la porte du petit hôtel de la comtesse Czewucka, elle vit la voiture de Bratfisch. Il y avait trop de gens à la cour qui avaient intérêt à brouiller le couple impérial pour que la princesse ignorât que son époux s’occupait à ce moment-là de la jolie Polonaise. On ne lui avait pas laissé ignorer non plus que Rodolphe employait souvent pour ses sorties amoureuses Bratfisch qu’elle connaissait comme tout Vienne. Elle se souvint que son mari avait refusé de l’accompagner au théâtre sous un prétexte qui lui avait semblé peu plausible. Mettant tout cela ensemble, elle eut aussitôt la conviction que Rodolphe était là, derrière les volets clos de cet hôtel.

Sans hésiter, elle fit arrêter sa voiture, descendit et s’adressant à Bratfisch lui ordonna de la ramener à la Hofburg. Le joyeux compère se trouva fort embarrassé. Comment ne pas obéir à un ordre de la princesse impériale ? Du reste, s’il refusait, le scandale n’irait-il pas plus loin ? Ne serait-elle pas capable de sonner la porte de l’hôtel ? En un clin d’œil, il eut pesé les difficultés de la position et, avec un aimable sourire, il répondit :

— Aux ordres de V. A. I.

La princesse donna l’ordre à son landau dont le cocher et le valet de pied portaient la livrée impériale d’attendre à la porte de l’hôtel et monta dans la voiture de Bratfisch. On imagine les commentaires de la valetaille à la Hofburg lorsqu’on vit descendre la princesse de cet équipage. Il ne se passa pas vingt-quatre heures sans que toute la cour ne fût informée de ce nouveau scandale. Il arriva jusqu’aux oreilles de l’empereur qui déplora la conduite de sa belle-fille. La devise de ceux que leur haute position met en vue est le mot de l’Évangile : « Malheur à celui par qui le scandale arrive. » Rodolphe acceptait les règles du jeu et observait pour sa vie privée le secret nécessaire. Mais comment ne pas blâmer une princesse qui rendait publics les dissentiments conjugaux et donnait à rire à la cour et à la ville ?

Rodolphe n’en ouvrit pas la bouche à sa femme. A quoi bon ? Il jugeait la situation entre eux irréparable. Son seul désir était de ne plus voir la princesse qu’officiellement et de garder les apparences. La faute de tact dont elle s’était rendue coupable l’irrita. On ne pouvait la pardonner à une personne de son rang.

Le bruit que fit cette petite histoire ne resta pas confiné dans les cercles de la cour. Elle se répandit dans la ville. La désunion du couple impérial était patente, et l’on s’agita partout où l’on sentait l’importance d’avoir près du prince une femme intelligente, adroite et sûre qui sût capter sa confiance et sur laquelle on eût prise. Cette question fut longuement débattue dans l’arrière-cabinet du Neues Wiener Tagblatt, entr’autres.

Il y eut vers ce moment une fête au Tegernsee. Rodolphe, en Bavière à ce moment, s’y rendit en compagnie de sa femme. Il y rencontra sa cousine, la comtesse Larisch Wallersee, pour la première fois depuis son retour. Il ne l’avait pas en particulière estime, mais il gardait avec elle des rapports amicaux, car elle lui témoignait un dévouement extrême, et savait-on si elle ne serait pas quelque jour utile ? La politique des cours est la même pour les grands et pour les petits : ne froisser personne et se préparer des appuis. Dans une construction un simple tenon est, à un moment donné, aussi nécessaire qu’une poutre.

Ce soir-là, Rodolphe était de brillante humeur, les vins qu’on avait servis à table et surtout le champagne lui avaient plu, les femmes étaient jolies, l’atmosphère agréable. La comtesse Larisch, avec l’adresse d’une femme rompue aux manèges de la cour et du monde, finit par l’isoler.

— Mon cher cousin, dit-elle, quelle carrière est la vôtre ! Vous ne vous contentez pas d’être l’espoir de la monarchie, il faut aussi que vous jouiez les don Juan. Mais vous avez tant de succès que vous devez être blasé. Pourtant, si cela vous amuse, je vous dirai une conquête que vous avez faite sans même vous en douter.

On avait tenu cent fois des propos pareils à Rodolphe et généralement ils s’étaient terminés par une offre assez brutale. Il ne s’étonna pas autrement à l’idée que sa cousine qui avait l’esprit d’intrigue et brûlait d’exercer une influence se fût, elle aussi, mise en quête.

— Où voulez-vous en venir, Marie ? demanda-t-il non sans brusquerie.

— Mon cher Rodolphe, ce que j’ai à vous dire est la chose la plus innocente du monde. C’est un conte bleu pour les enfants. Cela vous change, hein ! Une jolie fille s’est éprise de vous, rien qu’à vous voir. C’est flatteur. Vous auriez été votre aide de camp qu’elle vous aurait aimé tout autant, car c’est d’amour qu’il s’agit, mon cher, d’un amour véritable, Juliette…

— Et comment s’appelle votre amoureuse ?

La comtesse voulut se faire prier.

— Elle appartient à la société, mon cher cousin, et ce serait très indiscret…

— Allons, Marie, vous brûlez de le dire et vous n’êtes venue que pour cela, interrompit le prince gaiement.

— Vous voilà despotique à votre ordinaire, dit la comtesse. Il faut toujours vous céder. Cette jeune fille est la baronne Marie Vetsera.

A ce nom, le prince eut un mouvement. Marie Vetsera ! Un visage presque enfantin lui apparut, un être pur et charmant auquel il était lié par une complicité muette de quelques secondes, le temps d’un coup d’œil à travers une salle de spectacle ou le long d’une allée au Prater.

— Mais elle est ravissante ! s’écria-t-il.

— Je vous ai dit qu’elle était jolie.

— Jolie ! elle est belle, elle est ravissante, reprit Rodolphe avec force. C’est la plus séduisante des jeunes filles de Vienne. Je ne l’ai vue que deux ou trois fois, et de loin. Mais je ne l’ai pas oubliée. Vous pouvez le lui dire de ma part.

— Elle en sera folle de joie, assura la comtesse… C’est une enfant encore. Quelle fierté à apprendre que vous l’avez distinguée !

A ce moment Rodolphe quitta sa cousine et se dirigea vers un groupe d’invités au milieu duquel était assise la belle comtesse polonaise, qui, pour l’heure, avait su lui plaire.