III
LA PETITE FLEUR BLEUE

Le valet de chambre Loschek, homme de confiance du prince impérial auquel il était attaché de toujours, entra dans la chambre à coucher à sept heures et demie, comme à l’ordinaire. Il tira les rideaux, passa dans la salle de bains, donna des ordres à un valet, revint, prépara le linge et les vêtements. Puis il se dirigea vers le lit étroit qui occupait un angle de la pièce. Le prince ne s’éveilla pas. Loschek un instant le regarda. Les lèvres plissées du vieux valet de chambre, le petit hochement de tête qu’il eut montraient qu’il avait pitié de l’homme qui dormait là si profondément. Tout de même, il se pencha et lui mit la main sur l’épaule…

Une heure plus tard, Rodolphe commençait sa journée officielle dans un grand salon de réception aux boiseries blanc et or. Un aide de camp l’y attendait devant un bureau où il venait de déposer quelques dossiers.

Les heures passaient lentement, signatures à donner, conseil à présider, délégations à recevoir. La discussion la plus passionnante de la matinée fut avec le chef de l’intendance, sur la qualité du poli destiné à faire briller les boutons des uniformes. Il y avait une commande à faire. Cette grave question engageait, paraît-il, des centaines de milliers de couronnes. Excédé, le prince ne fut libre qu’un peu avant midi. Son aide de camp en le quittant lui rappela qu’il y avait déjeuner chez Sa Majesté à 1 h. ¾ en l’honneur des deux princes prussiens de passage et qu’il viendrait le chercher à 1 h. ½.

— Décorations prussiennes de rigueur, dit-il. Dans l’après-midi V. A. accompagne les princes aux courses du Prater.

Une fois seul, Rodolphe se dirigea vers une porte que lui ouvrait Loschek, il suivit de longs couloirs, monta des escaliers et arriva enfin dans un salon de dimensions restreintes, assez bas de plafond. Une chambre était voisine. Rodolphe depuis un an environ y couchait. Ce petit appartement où il aimait à se retirer donnait sur l’Amalien Hof et de ses fenêtres on voyait l’aile du palais où habitait l’impératrice. Le salon était meublé avec un confort qui étonnait dans cet austère palais. Des meubles de cuir anglais, un divan, des coussins, une moquette sur le parquet, un tapis persan, des fleurs, un bureau moderne derrière l’écritoire duquel brillait le crâne poli d’une tête de mort. Au milieu de cette pièce se tenait debout, encore un peu ému de la longue et périlleuse traversée de la Hofburg, M. Szeps.

Lorsqu’il aperçut le prince impérial, sa maigre figure s’éclaira. Rodolphe lui prit la main, l’entraîna vers le divan, le fit asseoir, s’assit auprès de lui, prit un carafon sur un plateau que lui tendait Loschek et remplit deux verres.

— Mon cher Szeps, j’ai une heure de récréation après la plus ennuyeuse des matinées. Je vous la consacre. Mais, pour l’amour de Dieu, pas d’affaires. J’en ai assez. Causons librement de toutes choses, à bâtons rompus.

Une conversation s’engagea sur le ton le plus simple ; pas un mot chez Rodolphe, pas un accent pour faire sentir à son interlocuteur la distance qui les séparait. Manifestement le prince était, non pas dans un jour, car les jours étaient longs et son humeur changeante, mais dans une heure de détente, dans une atmosphère de confiance dont il jouissait pleinement. Des sujets politiques furent effleurés, mais non traités. Szeps s’inquiéta lorsqu’il apprit que les nouvelles particulières de la Hofburg au sujet de la santé de l’empereur Frédéric III d’Allemagne étaient mauvaises et qu’on ne pouvait espérer une guérison.

— Ce sera un désastre pour la cause libérale, Monseigneur. Tous les amis de la liberté se réjouissaient à l’idée de voir cet homme noble sur le trône d’Allemagne et V. A. sur celui des Habsbourg.

Rodolphe eut un geste indifférent.

— Voilà ce que mes meilleurs amis ne devraient pas me souhaiter, Szeps… Quant aux Allemands, ils auront un maître, mon cher cousin Guillaume. Si celui-là n’amène pas la ruine de la dynastie des Hohenzollern, il faudra croire qu’il y a un Dieu qui protège les rois et les fous.

Szeps leva les bras au ciel dans un geste de désespoir. Il verrait à Vienne les hommes contre lesquels il luttait depuis tant d’années prendre une force nouvelle à la disparition de l’empereur libéral d’Allemagne. Comme ceux de sa race, il excellait à peser les impondérables, à mesurer le jeu subtil des influences. Il regarda le prince en face de lui. Il lut sur sa figure les traces visibles de la fatigue. Le teint plus pâle, les yeux creusés l’alarmèrent. Ah ! si celui-là venait à leur manquer ! Il traduisit la suite cachée de ses pensées par une question inattendue, qui ne rimait à rien ou trop visiblement aux nouvelles que Rodolphe venait de donner :

— Est-ce que Votre Altesse se porte bien ?

Cela d’un ton si troublé que le prince impérial ne put s’empêcher d’éclater de rire.

— Beaucoup mieux que notre pauvre Frédéric, dit-il en prenant encore un verre de porto. J’ai l’air fatigué aujourd’hui. Cela est naturel, je suis fatigué. Et comment ne le serais-je pas ? J’ai soupé chez Sacher avec Philippe de Cobourg et Hoyos jusqu’à trois heures du matin. Il y avait de jolies filles, Szeps, et le tokay était excellent. Mais à 7 h. ½ ce bourreau de Loschek me tirait hors du lit. Et je ne suis pas sorti ce matin. J’ai fait une besogne de gratte-papier. Seul le grand air me remettra. Aussi j’irai aux courses cet après-midi.

— Ah, Monseigneur, Monseigneur, quels soucis vous me donnez ! dit Szeps en se penchant vers lui.

Il avait l’air d’une vieille bonne qui morigène un enfant adoré.

A ce moment, la porte du salon s’ouvrit doucement et Loschek entra, un plateau d’argent à la main. Il vint jusqu’à son maître et lui tendit le plateau sur lequel il y avait une lettre. Rodolphe en reconnut l’écriture, — celle de sa femme. Cela suffit à changer son humeur.

— Tu sais bien, Loschek, que je ne veux pas qu’on me dérange quand je suis ici, dit-il sur un ton rude.

Loschek rentra la tête dans ses épaules.

— La princesse a ordonné que ce mot fût porté tout de suite. J’ai eu peur qu’elle ne vînt elle-même.

Rodolphe prit la lettre, s’excusa auprès de Szeps et la lut. Il la jeta sur un meuble et dit seulement :

— Il n’y a pas de réponse. Dis à la princesse que je la verrai à 1 h. ½ avant d’aller déjeuner chez l’empereur.

Il parlait sur un ton sec. Szeps s’étonnait de la transformation qui venait de se faire chez le prince. Il s’était redressé, sa figure se contractait, ses yeux brillaient et leur expression était dure. Manifestement il ne faisait aucun effort pour se contenir et, en effet, ne se contint pas. Devant le journaliste stupéfait, il se laissa emporter par la colère.

— Est-ce une vie ? dit-il. Il n’y a pas une pièce dans ce palais où je puisse avoir la paix, pas un coin où je sois assuré d’être seul une heure. Ma femme — qu’elle aille au diable !… — ne me laisse pas souffler !

C’était la première fois qu’il parlait ainsi de la princesse devant Szeps. La pire obligation du métier de prince est peut-être de dissimuler toujours. Une contrainte perpétuelle accable. Il faut calculer jusque dans la fureur et mesurer ses emportements. Rodolphe comprit en un clin d’œil qu’il n’avait pas à se retenir devant Szeps. Il était sûr de sa discrétion éprouvée sur un autre terrain. En outre le journaliste n’était pas en contact avec le monde de la Hofburg. Rien de ce qu’il entendrait ne retentirait dans les cercles aristocratiques. Aussi le prince se détendit avec la joie d’un homme qui s’est longtemps contenu et qui, soudainement, éclate.

Szeps devant cette colère étalée ne savait quelle attitude prendre. Hors du domaine des idées, il était timide. Il n’avait pas demandé ces confidences, il ne savait qu’en faire. Le prince, revenu au sang-froid, lui en voudrait d’avoir écouté ces confessions sur sa vie privée. Leur amitié si précieuse, si utile, en souffrirait. Mais, quelle que fût la gêne de Szeps, il n’avait pour l’instant qu’à se taire. Il se replia sur lui-même, de plus en plus petit dans un coin du canapé.

Le prince parlait des scènes dont sa femme jalouse l’accablait.

— Cela finira par un scandale, nous ne l’éviterons pas…

Il se promenait de long en large, fébrilement.

— Un scandale ! répéta Szeps terrifié.

— Mais oui, un scandale. Elle ne s’arrêtera pas à moins. Dans cette lettre encore, elle menace de me quitter et de retourner à Bruxelles.

— Mais c’est impossible, dit Szeps avec force. Monseigneur, c’est impossible !… Dans votre position…

Ces derniers mots eurent un effet inattendu sur le prince. Il s’arrêta, une lueur de gaîté passa sur son visage.

— Ah ! cela, c’est drôle, mon cher Szeps, voilà que vous employez exactement les mêmes mots que le père supérieur des jésuites.

— Le père supérieur des jésuites, dit Szeps interloqué, je vous avoue, Monseigneur, que je ne comprends pas…

— Il était ici hier, dit Rodolphe, conscient de l’effet que ces paroles allaient produire et regardant son interlocuteur avec malice.

Szeps restait atterré. Le prince poursuivit :

— Il venait me parler de ce sujet même, à l’instigation de ma femme sans doute. Je n’aurai plus la paix, si les jésuites s’en mêlent. Ils veulent que je donne un héritier à la Couronne.

— Avec raison, interrompit Szeps, avec raison, Monseigneur.

— Et, continua le prince, le révérend père voulait tâter le terrain pour savoir si quelqu’un, à la place de ma femme, avait pris de l’influence ici. Je connais ces messieurs : s’il devait y avoir une favorite en titre, je ne la tiendrais que de leurs mains.

Szeps n’en put supporter davantage. Il bondit.

— Monseigneur, cria-t-il, attention, attention, je vous en supplie. Ce sont les gens les plus dangereux du monde. Ils travaillent, comme ils disent, ad majorem Dei gloriam ; alors, ils se permettent beaucoup… Ce serait une chose funeste, abominable… (il cherchait ses mots) impossible…

Cette fois-ci le prince rit franchement. Il mit la main sur l’épaule du journaliste :

— Ne vous inquiétez pas, mon petit Szeps, ces messieurs ne me tiennent pas encore… (Il s’arrêta un instant.) Mais il y a une place à prendre, c’est vrai… une place à prendre… Songez-y, Szeps, la chose peut avoir de l’importance.

Il y eut un silence. De nouveau l’expression du prince changea. Il allait lentement à travers la chambre, la tête baissée.

Soudain, il vint à Szeps, s’assit à côté de lui, lui offrit un verre de porto, et le regardant bien en face, continua d’une voix un peu sourde :

— Puisque nous parlons aujourd’hui de sujets défendus, mon cher Szeps, avez-vous jamais réfléchi à ce que peut être la vie privée d’un homme comme moi ? Le plus pauvre bougre a le droit de choisir sa femme. « Il faut que chaque Jeannot trouve sa Jeannette », dit Voltaire. Mais pour nous autres, princes, la raison d’État décide… Et si je n’ai pas trouvé ma Jeannette ?… Tant pis, je suis bouclé jusqu’à la fin. Vous me direz que je puis avoir des distractions au dehors et qu’elles ne manquent pas. Parbleu, je le sais bien. Mais quand on a une femme querelleuse, ce n’est pas la distraction que l’on cherche hors de chez soi, c’est l’oubli… C’est un peu plus grave. Les femmes…, c’est tout de même curieux, Szeps, que les femmes arrivent là entre vous et moi qui n’avons jamais parlé que de politique. Mais avec ces gaillardes-là, il faut s’attendre à tout. Où ne se risquent-elles pas ?…

Il se mit à rire d’une façon un peu étrange qui inquiéta Szeps.

— Je suis le prince impérial… et jeune encore, et assez mal marié, chacun le sait… Vous imaginez ce que cela peut déchaîner… disons de curiosité chez les femmes. Oui, elles ont envie de me voir de plus près, de tenter leur chance. Eh ! il y a un rôle à jouer ! Intrigue et amour (Cabale und Liebe), beau programme féminin… Qui ne voudrait s’y essayer, jeune fille ou femme, oui, jeunes filles aussi. Pourquoi pas ?… Qui ne désire exercer une influence ? Qui n’a quelque chose à demander ? Songez, Szeps, au nombre de gens qui ont tout à gagner à amener une jolie fille ici, dans cette pièce même où nous sommes. Songez aux propos à double entente, ou tout simplement aux propositions cyniques que je reçois… Mon père est âgé déjà. On spécule sur ma prochaine accession au pouvoir. Il faut prendre ses positions à l’avance… Mettre la main sur le prince impérial, quelle affaire !… Qui la refuserait ?

Le prince se tut et regarda au loin, comme s’il avait oublié la présence de Szeps. Sa figure jusqu’alors belle et douloureuse prit une expression cynique que le journaliste ne lui connaissait pas et qui l’effraya.

— Qui la refuserait ? reprit-il, comme se parlant à lui-même. Pas même vous, Szeps, qui êtes l’honnêteté même… Vous avez une fille, je crois, je vous la demanderais, me l’amèneriez-vous ?

— Mais, Monseigneur, s’écria Szeps bouleversé.

— Quel âge a-t-elle ? dit le prince impitoyablement.

— Ma Rachel a quinze ans, répondit le journaliste perdant la tête devant le tour imprévu qu’avait pris la conversation.

— Quinze ans ! l’âge de Juliette… Il est vrai que le Roméo a la trentaine. Qu’importe ? il régnera peut-être demain. Voilà ce qui compte ! Voilà ce qu’il ne faut pas oublier ! Vous me tiendriez de deux manières, par les idées… et d’une autre façon aussi…

Le pauvre Szeps, au désespoir de voir l’homme sur qui il fondait tant d’espérances se montrer dans une lumière si crue, se cachait la tête entre les mains. Mais le prince s’amusant à ce jeu cruel poursuivit :

— Pensez-y, Szeps, il y a d’illustres précédents dans l’histoire de votre peuple. Souvenez-vous de Mardochée offrant sa nièce Esther au Roi des Rois, Assuérus. Quel oncle prévoyant quel grand politique !

Szeps aux trois quarts anéanti eut enfin le courage d’intervenir.

— Monseigneur, Monseigneur, je vous en prie, arrêtez-vous… je ne puis vous laisser… je ne prévoyais pas… Sans doute, j’ai pensé souvent à l’isolement où vous vivez et, comme je m’honore d’être votre ami, je m’en suis affligé. Comme je regrette que votre rang si élevé vous empêche de fréquenter nos milieux… Oui, il y a là des femmes d’une grande culture, dévouées aux idées les plus généreuses, de nobles caractères… Vous y trouveriez une amie sûre qui vous soutiendrait aux heures difficiles dans votre tâche ardue… Mais ma Rachel est trop jeune ; elle va à l’école ; ses traits ne sont pas encore formés. A cause de ses études, et parce qu’elle a les yeux un peu faibles, elle porte des lunettes…

A ce mot inattendu, le prince éclata de rire.

— Des lunettes ! voilà qui sauve la jeune Rachel. Ah, ah, ah !…

Il riait nerveusement et ce rire faisait mal aux nerfs sensibles de Szeps. Szeps se recroquevillait sur le divan. Que n’eût-il donné pour être à cette heure au Neues Wiener Tagblatt ? Comme il regrettait les longues, passionnantes et pourtant si paisibles discussions politiques qu’il avait eues avec le prince impérial. Voilà qu’il était jeté sur une mer orageuse où il ne pouvait gouverner son frêle esquif. Il était là, attendant la prochaine bourrasque. Pour se donner une contenance, il essuya les verres de son lorgnon.

Le prince, cependant, se calmait. Il se promenait encore machinalement de long en large, mais sa figure s’était détendue. Finalement, il vint s’asseoir en face de Szeps et c’est d’une voix assez triste qu’il s’adressa de nouveau à lui avec cette franchise qui lui donnait tant de charme.

— Je vous demande pardon, Szeps. Au vrai, je suis dégoûté de la vie que je mène. Croyez-vous que je sois fait pour la débauche ? Pas du tout, je la subis, comme une maladie, une maladie incurable, hélas ! Elle se repaît et se fortifie d’espoirs déçus, de renoncements quotidiens, du désir impérieux d’oublier, de la détresse où l’on tombe à voir ce qu’il y avait peut-être de bon et de noble en soi disparaître, englouti peu à peu dans un flot d’amertumes quotidiennes. Il y a en moi un désir qui ne peut se satisfaire de fraîcheur et de pureté. J’apparais cynique, c’est l’envers de la sentimentalité qui ne veut pas mourir dans mon cœur. Il y a toujours là ce qu’on appelle naïvement la petite fleur bleue ; elle se nourrit d’idéal et de rêve. Eh bien, Szeps, elle a la vie dure, je vous en réponds. Elle se plaint et proteste à sa manière. J’aimerais bien étouffer cette voix importune, je n’y arrive pas… Elle entretient des illusions absurdes, elle me parle d’un bonheur qui n’est pas fait pour moi. Bah ! je finirai bien par la tuer… Je vous donne rendez-vous dans un an.

Il parlait sur un ton dont l’ironie ne cachait pas la sincérité. Szeps maintenant s’attendrissait. Quel homme était ce prince impérial ! Quelle nature généreuse et noble ! Voilà que de nouveaux liens se formaient entre eux. Comment ne pas le chérir ?

A ce moment, la porte du salon s’entr’ouvrit et Loschek apparut. Le prince sursauta.

— J’allais oublier un déjeuner officiel. Heureusement cet animal, dit-il amicalement en montrant le vieux serviteur, me rappelle à mon devoir. Szeps, ne m’en veuillez pas de l’heure tourmentée que je vous ai fait passer. Nous réparerons cela la prochaine fois.

Déjà, il se hâtait vers le salon où sa femme, la princesse Stéphanie, l’attendait à 1 h. ½. Le prince désireux d’éviter un tête à tête avec l’irascible princesse pendant le long parcours de ses appartements à ceux de l’empereur l’avait malicieusement convoquée à l’instant même où le jeune aide de camp dont il connaissait la ponctualité venait le prendre dans le salon de réception.