Ce samedi 26 janvier 1889, à l’ambassade d’Allemagne, le prince Henri VII de Reuss donne la fête la plus brillante de la saison. La famille impériale est là, le prince impérial et la princesse Stéphanie, les archiducs et archiduchesses, le corps diplomatique, la cour, les hauts fonctionnaires, les chefs de l’armée, les beautés sans rivales de la double-monarchie, toilettes et uniformes, amples robes étalées, tuniques brodées d’or, diadèmes ancestraux qui ne sortent de leurs écrins que trois ou quatre fois l’an, crachats piqués sur de vieilles poitrines, perles, diamants, rivières, colliers, pendants, boucles d’oreilles, solitaires, que d’éclairs allumés sous le cristal des lustres ! L’orchestre de Johann Strauss, ses valses les plus légères, un moment de répit et de repos, luxe et plaisir, oubli et détente dans cette âpre lutte pour l’existence, un sourire au milieu de tant de grimaces — un bal.
Qui croirait qu’il y a ici deux condamnés à mort ? Ils n’ont guère plus de trois jours devant eux. Pourtant, ils sont venus au bal. L’un est le premier personnage de l’assistance. Son Altesse impériale et royale, le prince impérial Rodolphe ; l’autre, la fille la plus belle, la plus séduisante, la plus jeune aussi de la réunion — elle n’a que dix-sept ans — la baronne Marie Vetsera, qui fait ce soir son début dans le monde. Elle porte une robe bleue pâle, un croissant dans les cheveux, une broche en diamant, une bague au doigt. Elle est aimable, jolie, elle charme les cœurs. Dix hommes élégants, titrés, riches, veulent l’épouser. Mais elle a choisi de se fiancer secrètement à la mort.
Le prince est d’heureuse humeur aujourd’hui. Il rit, plaisante et fait la cour aux femmes. Il échange quelques mots avec Marie Vetsera. Beaucoup de gens à ce moment ont les yeux fixés sur eux, vous savez, à cause des folies qu’on raconte — il n’en faut pas croire un mot ! — Quelle aisance chez lui ! que de grâce chez elle ! Que disent-ils ? On entend ceci seulement après les compliments d’usage que le prince tourne à merveille quand il aborde une jolie femme : « Nous chassons à Mayerling, lundi et mardi. » Cela, et c’est tout. Non, il n’y a rien décidément. Une minute, ils causent puis se séparent et se perdent au milieu des remous du bal. Où se retrouveront-ils ?
Est-il possible de garder tant de détachement et de désinvolture dans les approches de la mort ? Sans doute ignorent-ils qu’ils vont mourir. Voilà la simple raison de leur gaîté ce soir, si naturelle, si franche, du bonheur qui éclaire les beaux yeux de cette fille.
Non, ils ne l’ignorent pas. Ils ont écrit eux-mêmes leur sort sur le livre du destin. L’entretien de ce matin avec l’empereur en a décidé. Ils partiront pour Mayerling et là… Marie l’a appris il y a quelques heures par un mot de Rodolphe, plein de tendresse et d’amour, presque joyeux à l’idée d’échapper à ce monde qui les torture. Pour l’instant, elle ne pense qu’à une chose, elle vivra seule près de lui, un jour ou deux, loin de tous. Cela suffit à illuminer son jeune visage. Ce soir, il la trouve belle, elle lui plaît, il a envie de la prendre dans ses bras. Ce bal est vraiment le plus magnifique qui soit.
Le comte Hoyos la fait danser ; elle le voit avec plaisir depuis qu’elle sait que Rodolphe a de l’amitié pour lui. Elle danse avec Miguel de Bragance. C’est un cousin du prince impérial. Il lui fait aussi la cour ; il l’épouserait demain si elle voulait, une existence facile et princière à travers l’Europe… Refuser un si grand mariage, quelle élégance ! Elle n’a ce soir que des idées légères qui lui plaisent.
Un arrêt parmi les couples qui dansent. Qu’y a-t-il ? La princesse impériale fait le tour des salons au bras de l’ambassadeur d’Allemagne. Sur son passage, les hommes s’inclinent, les femmes plongent dans leurs robes en révérence.
Marie et Miguel de Bragance s’immobilisent. La princesse s’avance, multipliant les saluts. Elle est grande, forte, elle n’a jamais retrouvé sa taille depuis ses couches uniques. Elle apparaît à Marie sans beauté, sans grâce, sans tendresse non plus ; elle a réduit au désespoir un prince dont l’Autriche n’a pas connu l’égal, l’espoir des peuples de la double-monarchie ; elle l’a condamné à mort. Ces pensées rapides tourbillonnent dans l’esprit de Marie et l’enflamment de colère… La princesse est à trois pas d’elles maintenant. Elle dévisage Marie, avec curiosité, avec défi… Comment supporter tant d’insolence ?… Bien des yeux se tournent vers cette rencontre de la femme et de celle qu’on dit être sa rivale. Un pas encore. Les voisines de Marie font leur révérence, les hommes s’inclinent. Le regard de la princesse se promène sur Marie… Celle-ci reste figée. Ses jambes ne fléchissent pas, comme le veut l’étiquette, la tête se tient droite, Marie fixe son ennemie… La princesse et l’ambassadeur ont passé. Une rumeur court de groupe en groupe, se chuchote à l’oreille, glisse de l’un à l’autre, sous les cristaux des lustres, sur les banquettes de tapisserie, aux accents d’une valse joyeuse de Strauss, entre deux verres de champagne…
Deux jours plus tard, un crépuscule d’hiver, un ciel de nuages qui filent fouettés par le vent ; une bande rose à l’occident au-dessus des montagnes ; les branches des sapins lourdes de neige à moitié fondue ; un groupe de petites constructions entourées d’un mur à flanc de coteau ; de là, la vue s’étend sur un vallon où quelques maisons se serrent autour d’une église au toit pointu, puis des pentes s’élèvent couvertes de forêts. C’est Mayerling, château de chasse, à quarante kilomètres de Vienne. Il appartient au prince impérial.
Rodolphe et Marie suivent un sentier qui serpente à travers bois. Il a passé son bras dans celui de la jeune fille. Image exacte de la réalité : si c’est lui qui conduit, il s’appuie pourtant sur elle. On entend les coups sourds d’un pivert qui fouille l’écorce d’un hêtre ou son rire bruyant lorsque les promeneurs le mettent en fuite. Le sentier monte assez raide. Par moment, elle s’arrête.
— Je suis essoufflée, dit-elle, prenant la main de Rodolphe et la mettant sur son cœur.
Le prince en sent les battements rapides à travers le manteau de loutre qui la couvre. La vie circule riche en ce jeune corps…
— J’aimerais me perdre, Rodolphe, mais avec toi, c’est impossible. Tu connais chacun de ces arbres personnellement et ils montent la garde autour de nous. Je ne puis avoir peur.
Ils marchent encore. Ils ne se croient pas obligés de parler. Ils ne sont pas effrayés par leurs pensées muettes ; ils ne se cachent rien. Marie se mêle à la forêt d’hiver dont elle rêve depuis longtemps.
Il faut rentrer enfin, la nuit est noire. Au loin, deux ou trois lumières du village clignotent. Quelques pas encore, ils sont dans le pavillon de chasse.
Une pièce assez grande qui sert de salon et de salle à manger ; des trophées et des gravures de chasse la décorent ; et des fleurs. Que de fleurs ! Marie n’a jamais été fêtée ainsi ! N’est-elle pas elle-même pareille à ces roses à peine écloses qui vont mourir ? Rodolphe tire un rideau, c’est la chambre à coucher minime ; un vaste lit la remplit presque ; derrière, un cabinet de toilette.
— C’est tout, dit-il en s’excusant. T’en accommodes-tu ?
Elle lui saute au cou pour cacher sa rougeur.
Marie a fui de chez elle avec un sac à main, comme si elle allait faire des courses dans Vienne. Au cabinet de toilette, elle trouve du linge de nuit, une élégante robe de maison, voile et dentelles blanches, et deux amours de petits souliers garnis de cygne. Rodolphe a pensé à tout. Elle l’embrasse encore puisqu’il a voulu qu’elle soit belle pour dîner.
Ce dîner avec les compagnons de chasse de Rodolphe, le prince Philippe de Cobourg et le comte Hoyos, en d’autres temps, elle s’en serait inquiétée. Mais elle et Rodolphe sont déjà loin du monde, pour eux il n’y a plus ni étiquette, ni qu’en pensera-t-on. Elle continue à tutoyer son amant. Comment ne comprennent-ils pas à l’entendre parler ainsi qu’elle est à la porte du tombeau ? Ils ne voient rien, c’est drôle. Le dîner est gai. Bratfisch qu’on fait venir siffle des airs populaires avec tant d’art et de malice que Marie n’en peut plus de rire.
Et tout le monde va se coucher de bonne heure, car il y a chasse le lendemain et il faut se lever tôt. Par malheur, le temps est affreux, la tempête souffle sur la montagne. La journée sera peut-être gâtée.
Pour la première fois, Marie, après mille caresses, connaît la douceur de s’endormir dans les bras de Rodolphe. Elle se réveille tard, elle le trouve à côté d’elle. Surprise, émerveillement, il n’est pas allé à la chasse ! Il ne la quittera pas une minute. Dehors, des bourrasques de neige et de pluie fouettent les arbres qui gémissent. Il plaisante avec elle, il joue, il la taquine. Qu’elle est joyeuse de le voir tendre, insouciant !
Après déjeuner, ils profitent d’une éclaircie pour une nouvelle promenade en forêt. Ils ont déjà des habitudes ! Elle voit Rodolphe calme, le pli entre les sourcils a disparu. Le passé seul, lourd de soucis, lui faisait peur ; mais les yeux de Rodolphe, comme les siens, sont tournés vers l’avenir. Un instant, elle songe encore à ce qu’il abandonne pour l’amour d’elle… Elle a vu un jour dans la chambre du trésor la couronne de Charlemagne, or massif incrusté de pierreries. Elle regarde Rodolphe à la dérobée, elle imagine cette tête chérie sous la couronne dix fois séculaire. « Qu’il serait beau ! Et à cause de moi… » Elle ne pense pas à ce qu’elle sacrifie, à la fleur divine de sa jeunesse, aux terreurs de l’heure dernière, si proche. Elle se réjouit à l’idée qu’elle accompagne Rodolphe où il a décidé d’aller. Pouvait-elle le laisser faire seul ce voyage d’où l’on ne revient pas ? Grâce à la présence de celle qu’il aime, il est heureux…
Elle craint pour ce malade chéri le crépuscule. Vite elle fait apporter des lampes.
— Je voudrais écrire une lettre, dit-il.
Elle le regarde avec inquiétude. « Aurait-il encore des affaires ? Se rattache-t-il à la vie qui le fuit ? »
Il la comprend sans qu’elle ait parlé.
— A ma mère seulement… Il y a un cimetière dans les bois tout près d’ici, à Alland. Que nous y soyons placés l’un à côté de l’autre. Ceux qui souffrent les tortures d’un amour contrarié nous apporteront des fleurs et prieront sur notre tombe. Elle sera toujours fleurie et, dans notre sommeil, nous entendrons les mots chuchotés par les amants.
Marie écrit aussi à sa mère, à sa sœur, à son frère. Elle demande pardon de partir ainsi. Sa vie est à jamais liée à celle de Rodolphe. On ne leur laisse pas la paix ici-bas. Elle emploie des mots tendres et naïfs. Elle dit à son frère de ne pas pleurer et lui promet de veiller sur lui de l’autre monde.
Et voici le dîner, Hoyos seul est là. Le prince de Cobourg, rentré à Vienne, a décommandé Rodolphe qui était attendu pour un dîner de famille à la Hofburg.
C’est la nuit enfin. Ils restent enlacés, ne parlant pas, ou échangeant les mille tendresses que se disent les amants. Elle ne sait ce qu’a décidé Rodolphe. Quand sera-ce la fin ? Elle ne l’interroge pas. Elle succombe à la fatigue, se blottit dans ses bras, murmure :
— Ah ! puissé-je ne jamais me réveiller.
Et perd conscience. Le sommeil fige un baiser sur ses lèvres mi-closes. Elle dort, confiante, heureuse comme une enfant. La nuit sur elle, la nuit sur Rodolphe. Elle rêve et sourit. Elle ne sent pas à ses côtés un corps qui bouge et s’éloigne ; elle n’entend pas un gémissement étouffé, ni le bruit d’un tiroir qui s’ouvre, ni un déclic d’acier… Elle ne voit pas dans la lueur indécise qui filtre de la fenêtre venir à pas de loup le Roi des épouvantements.
Le premier coup de revolver réveilla Loschek qui ne couchait pas loin de son maître. Encore endormi, il ne devina pas d’où était partie la détonation. Un chasseur, sans doute… Il se leva pourtant. Comme il arrivait au vestibule précédant la chambre du prince, un second coup retentit derrière la porte. Il se précipita pour l’ouvrir. Elle était fermée au verrou. Cependant le comte Hoyos apparut. A eux deux, ils enfoncèrent la porte.
Sur le lit, Marie Vetsera était étendue, couverte de roses. La mort foudroyante l’avait surprise dans son sommeil. Elle n’avait pas fait un geste.
En travers du lit gisait Rodolphe, ci-devant prince impérial d’Autriche-Hongrie, le crâne horriblement fracassé par un coup de revolver tiré dans la tempe droite.