IV
L’ANNEAU DE FER

A toutes ses craintes s’ajouta une crainte nouvelle. Comment un cœur aimant ne s’inquiéterait-il pas du tête-à-tête d’Abbazzia ? La princesse ne mettrait-elle pas tout en œuvre pour reconquérir son époux ? Marie recevait de tendres messages. Était-ce assez pour la rassurer ? Elle se répétait les paroles de Rodolphe par lesquelles il promettait d’unir leurs destinées. Ces mots si magnifiques, si pleins de flamme lorsqu’il les prononçait, semblaient, dans l’atmosphère de la Salezianergasse avoir perdu toute chaleur. Ils disaient là devant elle, inanimés, sans rayonnement. Elle ne pouvait chercher de consolation nulle part. Rodolphe, en la quittant, l’avait mise en garde contre le danger de toute confidence à la comtesse Larisch.

Il revint d’une absence de près de quinze jours plus épris qu’il ne l’était à son départ. L’éloignement de Marie lui était insupportable. Dans sa vie brûlante, elle apportait la fraîcheur ; à la lettre, il avait soif d’elle. Leurs relations étaient pures encore ; c’était pourtant un besoin physique qu’il ressentait. La conversation légère de cette fille si jeune et si belle, ses rires, ses innocentes caresses détendaient les nerfs irrités du prince. Il ne s’en passerait plus. Au début, peut-être avait-il pensé s’amuser d’elle comme de tant de femmes coquettes qui savaient pourquoi elles venaient chez lui et qu’il ne fallait pas décevoir. Mais dès leur première entrevue, il comprit que Marie était d’autre sorte et plus précieuse. Depuis, émerveillé de ce qu’il appelait un miracle, il l’avait respectée. Et maintenant il s’était juré d’en faire sa femme, quels que fussent les obstacles.

A peine arrivé à Vienne, il dut partir pour Prague. Il ne l’aperçut que de loin à l’Opéra. Mais, deux jours plus tard, c’était un dimanche, l’adroite comtesse Larisch la lui amena à la Hofburg vers sept heures du soir.

Marie était à bout de forces. Elle s’était promis de cacher son chagrin à un homme malheureux qui avait besoin de gaîté autour de lui. Mais cette fois l’absence avait été longue et cruelle. Lorsqu’elle aperçut Rodolphe, elle ne fut pas maîtresse d’elle-même. Elle ne put arrêter ses larmes et, se jetant dans les bras de son amant, elle lui dit :

— Serai-je donc toujours séparée de toi ? Je ne vis plus.

L’accent de la voix, le sentiment déchirant de la précarité de leur amour sans cesse menacé, le trouble aussi de sentir le corps de Marie si près du sien, l’emportèrent. Rodolphe oublia les serments qu’il s’était faits. Marie, soudain inondée de bonheur, n’opposa aucune résistance.


Du jour où ils s’appartinrent, Rodolphe vit qu’il n’avait plus une minute à perdre pour assurer leur avenir commun. Le monde entier ligué contre eux ne les désunirait pas. L’heure n’était plus aux paroles. Il se précipita dans l’action.

La nuit même, revenant de l’Opéra, il écrivit au pape une lettre. Il y exposait sa situation vis-à-vis de sa femme, l’incapacité où elle était de donner un héritier à la dynastie, la mésentente entre eux si grave qu’un scandale était imminent, soit qu’elle partît pour la Belgique dans un esclandre, soit que lui-même la quittât, ne pouvant supporter plus longtemps la vie commune. Il laissait à Sa Sainteté de voir quelles en seraient les conséquences funestes pour la maison de Habsbourg, pour l’État, et pour l’Église. Il la suppliait donc de bien vouloir prononcer l’annulation de son mariage avec la princesse Stéphanie.

Cette lettre autographe, assez adroitement rédigée, bien qu’elle eût été écrite dans un mouvement de fièvre, quitta Vienne le lendemain même par un ami sûr du prince qui avait la mission de la remettre en mains propres du pape.

Lorsqu’il eut recouvré son sang-froid, Rodolphe jugea cette démarche aventureuse. « Il n’y a pas une chance sur dix que j’obtienne ce que je demande, se dit-il. Mais n’y en eût-il qu’une sur mille, je dois la tenter. »

Il partait le surlendemain pour Buda-Pesth. La veille, il se rendit secrètement chez son cousin l’archiduc Jean Salvator. Ils ne s’étaient pas revus depuis la soirée dramatique qui avait mis fin aux relations entre deux êtres faits, sur beaucoup de points, pour s’entendre, mais qui, sur d’autres, non moins importants, s’opposaient de toute leur nature. Ce jour-là, l’amitié ancienne qui les liait effaça leurs différends. Ils causèrent une fois encore à cœur ouvert. Des sujets politiques furent abordés, parce que ni l’un ni l’autre n’étaient des hommes privés et que même leur vie intime était, hélas ! liée à celle de l’État. L’archiduc Jean fut effrayé par la pâleur et la nervosité de son cousin qui paraissait à bout de forces. Si un témoin indiscret avait écouté à la porte, il aurait été terrifié d’entendre plusieurs fois le mot mort qui semblait ponctuer cet entretien. Lorsque Rodolphe partit, l’archiduc l’embrassa fraternellement et lui dit :

— Toi seul me retiens ici ; si tu disparaissais, sache que je ne resterais pas un jour de plus dans ce maudit pays.

Le samedi 19 janvier, Rodolphe revint de Bude dans la matinée. Il avait donné rendez-vous à Marie chez lui. Celle-ci fut étonnée lorsqu’elle quitta la comtesse à la petite porte de fer de voir que Loschek la conduisait par un chemin qu’elle ne connaissait pas.

— Le prince a des audiences ce matin, dit le vieux serviteur. Il verra la baronne dans un salon attenant à celui où il reçoit.

Il introduisit Marie dans une grande pièce aux boiseries de style Louis XV, blanc et or. Des banquettes en tapisserie, un bureau ancien, garnissaient un côté du salon. Un bureau moderne de modèle anglais, un canapé et deux fauteuil en cuir, masqués par un grand paravent en occupaient l’autre partie.

Rodolphe n’était pas là. Mais, quelques minutes plus tard, Marie entendit des voix derrière le paravent. La porte s’ouvrit. Rodolphe courut à elle.

— J’ai des corvées ce matin, mon amour, dit-il. Excuse-moi, mais je voulais te voir tout de suite et t’ai donné rendez-vous ici. Encore une députation à recevoir, et je serai libre… En attendant, voici quelque chose pour toi.

Il tira de sa poche un anneau de fer poli et bien travaillé et le donna à Marie.

— Regarde à l’intérieur. Tu sais que je suis très fort pour les inscriptions.

Marie lut : « 13 janvier 1889, I. L. V. B. I. D. T. »

— Je ne comprends que la date, et je l’aime, dit-elle en jetant un regard ravissant à Rodolphe. Mais lis-moi le reste.

Rodolphe, d’une voix graves, lut :

— « In Liebe vereint bis in dem Tode » (Unis par l’amour jusque dans la mort).

Marie se serra contre lui. Elle ne pouvait parler. Les mots de ce magicien vibraient en elle, évoquaient une vision qu’elle regardait fixement. Il avait su parer la mort d’une étrange beauté en la mariant à l’amour. Serait-ce elle qui les unirait pour l’éternité ?

Elle leva les yeux vers Rodolphe qui la pressait contre lui.

— Je te suivrai où tu voudras, mon bien-aimé.

Quelques petits coups furent frappés à la porte.

— C’est Loschek, dit Rodolphe, ne t’inquiète pas.

C’était Loschek, en effet, qui annonçait que la députation attendait dans le salon voisin.

— Je n’en ai pas pour longtemps, dit-il à Marie. Le temps de dire quelques banalités à ces braves gens. N’aie aucune peur ici. Tu ne risques rien. C’est Loschek qui te garde.

Il sortit et Marie resta seule.

Elle était comme détachée d’elle-même. Un seul mot prononcé par Rodolphe lui avait ouvert l’accès d’un monde inconnu. Ce monde était à l’abri des orages de la terre. Une atmosphère sereine le baignait. Les inquiétudes et les tourments qui la rongeaient n’en franchissaient pas le seuil. Là, ni déchirements ni combats, ni la cruelle absence ni la séparation pour laquelle il n’est pas de remède. C’était le royaume de la paix et de l’union éternelles.

Heureuse, perdue dans ses pensées, un bruit de voix la fit tressaillir. Il venait d’une petite porte derrière le paravent. La porte s’ouvrit. Elle entendit une voix féminine qui disait :

— Où étais-tu, Loschek ? Je t’ai cherché dans le petit appartement de mon fils.

Puis ce fut la voix très embarrassée de Loschek.

— Que Votre Majesté me pardonne ! Le prince reçoit ici ce matin et je l’ai accompagné.

Marie, cachée par le paravent, tremblait.

— Comment est-il rentré de Bude ?

La voix, cette fois-ci, s’était rapprochée.

— Le prince va bien… Il a besoin d’un peu de repos, sans doute, mais ce n’est rien.

Marie, que la peur clouait sur place, comprenait que Loschek faisait l’impossible pour empêcher l’impératrice d’avancer plus loin dans le salon. Peut-être arriverait-il à la garder derrière le paravent.

— Tu lui diras que je suis venue m’informer de sa santé.

— Le prince sera bien touché de la sollicitude de Votre Majesté.

Il y eut un silence. Déjà Marie pensait être délivrée, lorsque la voix féminine reprit :

— Je veux lui mettre un mot sur son bureau.

Quelques pas rapides sur le parquet et l’impératrice arrivant au petit bureau anglais aperçut Marie rouge, confuse, ne sachant quelle contenance tenir. Elle hésita un peu, puis avec la plus exquise politesse :

— Je m’excuse de vous avoir dérangée, mademoiselle.

Et se tournant vivement vers Loschek dont le visage montrait le plus grand embarras.

— Tu aurais dû me prévenir qu’il y avait quelqu’un ici, nigaud… Tu peux nous laisser.

Loschek sortit.

Les yeux de l’impératrice revinrent à Marie qui, s’étant reprise, faisait enfin une grande révérence.

— Je voulais avoir des nouvelles de Rodolphe. Je lui écrirai tout de même un mot, si vous le permettez.

Elle s’assit au bureau, posa son éventail, chercha une plume, du papier. Elle regarda alors Marie.

— Vous avez vu mon fils, ce matin, mademoiselle ?

— Oui, madame, dit Marie d’une voix très basse et faisant encore une révérence.

— A-t-il bonne mine, au moins ?

— Il m’a paru un peu fatigué.

— Le pauvre garçon ! dit l’impératrice en se levant et en se parlant à elle-même. Les destins sont aveugles. Il n’était pas fait pour la vie que je lui ai donnée.

Sa voix, sa façon d’accentuer certains mots, le sens même de ce qu’elle disait évoquaient pour Marie le souvenir de Rodolphe d’une façon si vivante que la peur en elle disparut et fit place à l’émotion.

L’impératrice reprit son éventail. Elle se dirigea vers la porte. Allait-elle partir ainsi ? Maintenant Marie souhaitait qu’elle restât encore. Elle sentait que, dans ce monde hostile, elle avait peut-être là une alliée.

Cependant, après un rien d’hésitation, l’impératrice prit un parti. Elle revint à Marie et dit :

— Je ne vous ai jamais rencontrée, mademoiselle, je ne sors plus. Je sais pourtant qui vous êtes. Nos chemins ne devaient pas se croiser, mais puisque le hasard nous a réunies, je veux en profiter une minute. Asseyez-vous donc là.

Elle lui montrait un fauteuil. Elle-même s’assit sur le canapé. L’éventail joua un instant ; d’un coup de pied vif, elle arrangea le bas de sa robe noire ; elle regardait Marie.

— Vous êtes plus jolie encore qu’on ne me l’avait dit… Et que vous êtes jeune !… Quel âge avez-vous ? On peut encore vous le demander.

— J’ai dix-sept ans, madame.

— Dix-sept ans ! reprit l’impératrice. Peut-on avoir dix-sept ans ?…

Elle s’arrêta un peu, puis de nouveau, oubliant Marie, elle ajouta :

— A dix-sept ans, j’étais mariée, et malheureuse déjà. Pourtant j’étais jeune, (elle regardait à nouveau Marie) et belle, comme vous !

Marie s’enhardit à dire :

— Votre Majesté est toujours belle.

— Comme une vieille femme.

Ces mots qu’elle accentua scellaient la pierre du tombeau où était ensevelie depuis longtemps sa jeunesse. Marie n’osait lever les yeux. Elle entendait le battement lent de l’éventail.

L’impératrice reprit :

— Quel éclat dans la jeunesse, quel charme ! Nous nous battons en vain contre les années. Pour garder une ligne, que de combats ! mais ces joues rondes et enfantines, ces yeux vifs, cet ensorcellement, où les retrouver quand ils s’évanouissent !… Il n’y a de beau et de vrai que la jeunesse. Les êtres jeunes ne se trompent pas. Tout ce qu’ils font est bien… Le monde leur appartient. Il faudrait mourir jeune !…

Elle resta un instant encore à suivre ses pensées. Puis sur un autre ton, elle dit :

— Je vous demande pardon, mademoiselle, je me suis laissée aller à rêver tout haut en personne qui vit depuis longtemps dans la solitude… Je m’en vais… Il ne faut pas que mon fils nous trouve ici ensemble. Je suis contente de vous avoir vue. Maintenant je sais que vous êtes belle et qu’il n’y a pas de mal en vous… J’aimerais que mon fils fût heureux. Il a peu d’années pour être heureux. Et pourtant cela seul compte !… Mais il est difficile d’atteindre au bonheur quand on est prince. Souvent j’ai pitié de lui… Je ne le lui dis pas. Ces attendrissements ne mènent à rien… Nous habitons un triste palais… Vous y paraissez une fleur. N’y revenez pas. L’air est mauvais ici. Les fleurs se fanent si vite chez nous… Permettez que je vous embrasse, mon enfant. Vous êtes tout près de mon cœur.

Elle se leva, prit Marie dans ses bras et la baisa au front. Puis, très vite, elle sortit, la tête haute. La robe de soie bruissait sur ses pas.

Marie, cédant à l’émotion, se laissa tomber sur le canapé et, la tête entre les mains, pleura doucement.

Cependant la grande porte à double battant s’ouvrit sans que Marie s’en aperçût et Rodolphe apparut parlant à la députation qui se trouvait dans la seconde pièce.

— Messieurs, je vous remercie et vous dis : « A bientôt. »

La porte se referma derrière lui.

Il entra, vit Marie étendue pleurant comme un enfant. Il vint à elle, la caressa, lui demanda le pourquoi de ces larmes.

Marie, vite consolée, mais encore émue, lui raconta la scène qui venait de se passer.

— J’étais tellement effrayée que je n’ai pu dire un mot. J’avais peur et sans raison. Tout de suite, j’ai compris qu’elle au moins ne voulait pas nous séparer. Mais il y a en elle, je ne sais te l’expliquer, quelque chose de grand et de lointain, de mystérieux aussi, comme si elle connaissait des choses que nous ne savons pas… Elle emploie des mots très simples, et leur sens est profond pourtant… Ne pense pas qu’elle ait cherché à me faire peur. Au contraire, elle a été très bonne avec moi, même tendre. Le croirais-tu ? elle m’a embrassée… Peut-être voyait-elle de grands malheurs nous menaçant et cédait-elle à un mouvement de pitié. Elle ne l’a pas dit, mais c’était dans sa manière d’être, et de me regarder et de se taire… Lorsqu’elle est sortie, j’étais si troublée que je me suis mise à pleurer, sans raison, tu vois, comme une sotte que je suis… Pourtant, Rodolphe, continua-t-elle, en lui passant les bras autour du cou, je suis heureuse ; il n’y a qu’un malheur véritable, la séparation, mais l’anneau que tu m’as donné aujourd’hui me rassure.