Une semaine s’écoula. La comtesse Larisch enfin était revenue à Vienne et ne prévoyait pas qu’elle dût s’absenter jusqu’au jour de l’an. Cependant le prince impérial avait des jours occupés, et les corvées de son métier lui paraissaient lourdes. Son temps, réglé heure par heure avec une minutie qui l’irritait, ne lui appartenait pas. Il ne put donner que quelques instants à Marie et pas à la Hofburg. La comtesse la lui amena dans une allée écartée du Prater et les laissa seuls.
C’était déjà le crépuscule. Le prince enveloppé d’un grand manteau militaire, passa son bras sous celui de Marie et l’entraîna à une vive allure dans un sentier qui pénétrait sous bois. Il marchait si vite qu’elle était obligée de courir à côté de lui. Lorsqu’il fut au milieu des taillis, il ralentit.
— Les agents auront perdu notre trace… Je suis espionné de toutes parts. Le préfet de police, le ministre-président, ma femme, me font suivre. On me traque comme un gibier… Quelle vie est la mienne, ma petite Marie !… Et vous n’avez pas peur de moi !… Vous devriez me fuir…
Il parlait d’une façon hachée ; il avait de la peine à respirer. Cependant il continuait à se plaindre de ses ennemis qui étaient partout et qui ne s’arrêteraient pas avant de l’avoir abattu. Il disait aussi les maux de tête insupportables qui le laissaient sans force. Sa nervosité augmentait et, malgré la nuit qui venait, Marie voyait les yeux du prince briller dans sa figure plus pâle.
En elle, la terreur et la pitié alternaient. Qu’arrivait-il à Rodolphe ?… Ses nerfs trop tendus cédaient-ils enfin ?… Il avait de la fièvre, il tomberait malade… Elle n’osait l’interrompre. Pourtant il fallait qu’il se calmât…
Sans dire un mot, tout en marchant, elle lui prit la main. Le contact de cette main fraîche agit sur le prince. Peu à peu, il s’apaisa. Il se tut enfin. Marie mettait tout son amour dans cette main qui pressait celle de Rodolphe. Muettement, elle lui disait ainsi combien elle tenait à lui, plus qu’à la vie, jusqu’à la mort.
La nuit était sur eux. Par moment une branche les fouettait.
— Il faut nous quitter, Marie, dit-il, tendrement. Le Prater est plus dangereux la nuit que la forêt.
Il se dirigeait dans l’obscurité avec une sûreté qui étonnait Marie. Les arbres s’éclaircirent devant eux. Ils étaient à la lisière du bois.
— Le coupé de la comtesse est là, dit-il, montrant à peu de distance les lanternes allumées d’une voiture. Suis-je un bon guide ?… Ne pensez qu’à cela et pardonnez-moi.
Il tremblait encore. Soudain il saisit la jeune fille dans ses bras et pour la première fois, la baisa passionnément sur les lèvres.
Marie rejoignit seule la comtesse. Le baiser de Rodolphe brûlait en elle. La flamme qu’il avait allumée ne s’éteindrait pas.
Le temps maintenant galopait. Il n’y avait plus un jour, plus une heure qui ne fussent vécus dans la fièvre. Une lettre espérée qui arrivait enfin, un rendez-vous à arranger malgré mille obstacles qui le rendaient de l’un et de l’autre côté difficile, s’apercevoir de loin à l’Opéra ou au Prater, s’assurer à temps de l’indispensable comtesse, attendre anxieusement les journaux lorsqu’« Il » était en voyage, c’est-à-dire chaque semaine, les ouvrir le cœur serré pour constater avec joie qu’aucun titre en grosse lettres n’annonçait un attentat sur le prince impérial, être dévorée de soucis, rayonner pourtant de bonheur, et à tout instant, alors qu’il semble que chacun, s’il le voulait, pourrait lire en vous votre passion, qu’elle doit sauter aux yeux même des indifférents, l’obligation de se fermer à ceux qui vous entourent, de montrer un visage égal, de parler de choses qui vous sont devenues étrangères, de rire, de sortir, de se promener, d’aller dans le monde, de danser, d’écouter les propos fades et garder cachée au fond de soi cette pensée obsédante : « Où est-il à cette heure ? M’a-t-il oubliée ? Je l’aime ! »
Lorsqu’elle se retrouvait en face d’elle-même, Marie écartait de parti-pris toute question sur l’avenir. Où allait-elle ? Quelle serait la fin de ce grand amour ? Ah ! comment s’occuper de cela alors que le présent est sur vous, vous presse, vous accable et vous enchante, maître tyrannique et fantasque, un fouet dans une main, dans l’autre une rose.
Même aux jours les plus heureux, parfois une lourde angoisse s’emparait d’elle, sans raison, lui semblait-il. La nuit, elle attendait longtemps le sommeil. Souvent elle s’endormit les yeux pleins de larmes.
La santé du prince s’altérait. Le docteur de l’impératrice lui rendit visite, — peu de jours auparavant, l’impératrice avait eu un entretien rapide et secret avec Loschek. Le docteur l’avait vu naître, il connaissait les faiblesses, pour ne pas dire les tares de ses ascendants, dans les deux lignes, hélas ! Il savait que, malgré les apparences robustes, Rodolphe était un être nerveux, instable, toujours menacé. Le docteur Wiederhofer avait su gagner la confiance du prince. Ce matin-là, ils causaient tous deux amicalement, fumant une cigarette, devant une bouteille de porto. Le docteur développait une de ses thèses favorites, à savoir que les grands de ce monde, ceux sur les épaules de qui pèsent de lourdes responsabilités, sont à l’ordinaire mal faits pour les supporter. Ils ont la vie la plus dure et la constitution la plus fragile.
— Je sais, disait-il, qu’on peut parler librement devant Votre Altesse. Vous êtes un homme éclairé, Monseigneur, familier avec les théories scientifiques les plus récentes. Je puis dire ici ce que je ne dirais pas dans d’autres parties de ce palais. Aujourd’hui vos races royales paraissent à bout de souffle. Comment ne le seraient-elles pas ? Elles ont un métier pénible, travail, responsabilités, représentation continuelle et pas de détente. En outre, ce métier elles le pratiquent de père en fils, de génération en génération. La fatigue s’accumule et se transmet. Enfin, pour achever mon tableau, les princes se marient entre eux. Depuis dix siècles, pas une goutte de sang frais n’est entrée dans vos familles. Vous êtes tous cousins en Europe aujourd’hui. Vous ne pouvez faire que des mariages consanguins… C’est bien dangereux…
— J’en sais quelque chose, docteur, dit le prince avec bonne humeur. Je suis exténué. Parbleu, c’est la fatigue de dix siècles qui pèse sur ma pauvre carcasse. Il y a de quoi l’écraser. Mais, comme il n’y a pas de remède…
Le vieux docteur hocha la tête.
— Il n’y a pas de remède. Il aurait fallu qu’à chaque génération une loi de famille obligeât l’héritier à choisir sa femme en dehors du cercle fatal des familles régnantes, dans la société bourgeoise, aristocratique, dans le peuple. Cela est arrivé à une époque très lointaine. Le folklore nous l’apprend. Vous connaissez les chansons et les contes qui nous montrent la fille du roi à sa fenêtre, ou endormie dans son palais, attendant le bel aventurier qui passe et la prend. Ou bien le fils du roi aime Cendrillon au petit pied. Ils se marient et ont beaucoup d’enfants. Les sangs se mêlent et se renouvellent.
Le frais et riant visage de Marie apparut au prince.
— Docteur, dit-il, ici je suis avec vous. Tâchez de convaincre mon père et je serai vite converti. Je suis même prêt à faire annuler mon mariage pour tenter une si belle expérience ! Je n’aurai peut-être pas beaucoup de peine à trouver une Cendrillon. En attendant…
— En attendant, Monseigneur, il ne faut pas vous surmener. Voilà la seule fin pratique de ce discours.
— Demandez-moi alors de ne pas vivre, répondit Rodolphe sur un ton qui impressionna le vieux docteur. Vous êtes intelligent et vous allez me dire comme tous les autres de me modérer. C’est la seule chose impossible. Voulez-vous passer une journée avec moi ? Écoutez un instant et vous déciderez. En attendant buvez un verre de ce porto. Si vous le trouvez bon, je vous en enverrai quelques bouteilles. Vous n’en auriez pas à Vienne de semblable.
Il versa un verre de vin au docteur Wiederhofer et continua.
— A sept heures et demie, Loschek me réveille. Il y a de la peine, c’est l’heure où je dors à poings fermés, car, hélas je me suis couché vers trois heures, et je manque de sommeil.
— Voilà précisément où Esculape intervient, interrompit le docteur. Couchez-vous avant minuit, et tout ira, non pas bien encore, mais mieux.
— Patience, patience, vous jugerez tout à l’heure. A huit heures et demie, commence ma journée officielle, travailler avec mon aide de camp, avec des militaires, donner des audiences, présider des commissions. Je veux faire de mon mieux. J’ai des idées, oui, imaginez-vous, quand même je suis prince, j’ai des idées, j’ai même un plan ! Mais savez-vous ce qui arrive ? A la place que j’occupe, on ne doit pas avoir des idées, si vous avez des idées, on se méfie de vous ; si vous avez un plan, c’est plus grave. Vous êtes immédiatement considéré comme un homme dangereux… Je suis un homme dangereux, docteur, il faut en prendre votre parti. Alors, je rencontre dans les cercles officiels une opposition tenace, une résistance qui ne se lasse pas. Ah ! ces messieurs sont très polis, très déférents. Sur la forme, ils cèdent tout. Sur le fond, ils ne varient pas d’un pouce. Rien, rien, rien, voilà le résultat de mon calvaire obstiné, intelligent, oui, j’ose le dire, depuis des années… Il en est ainsi partout, quelle que soit la chose que je touche. Je suis un libéral, je suis suspect. Pensez-vous qu’il n’y ait pas là de quoi vous ruiner les nerfs ? Vous êtes médecin. Vous avez fini par trouver avec beaucoup de peine un remède à une maladie. Vous pouvez sauver de malheureux bougres. Eh bien, que diriez-vous si vos collègues de l’Université se liguaient unanimement contre vous et votre découverte ?
— Cela arrive, Monseigneur, cela arrive, soyez-en sûr.
— Mais vous, vous pouvez guérir les gens que vous traitez. Là, vous avez des résultats positifs. Moi, rien, et pourtant mon patient est d’importance, c’est la double monarchie, tout simplement. Ces messieurs imbéciles la laisseront crever plutôt que d’essayer une fois mes remèdes. C’est parce que je sens la gravité du mal que je me tourmente. Parfois j’ai de tels maux de tête que vous-même me donnez un peu de morphine, par pitié. Quand je sors de mon travail, je n’ai plus qu’une idée : oublier ce que j’ai fait, mes colères, le temps perdu, les sots contre qui je me bats… Mais je n’ai pas fini, je suis en représentation, à déjeuner, à dîner, dans la soirée. Il faut jouer un rôle, mon rôle — et c’est à périr d’ennui. Il y a des dîners où, si je ne pouvais boire du vin, je crois que je tuerais tout à coup les gens qui m’entourent. Ils ne savent pas qu’ils doivent leur vie au bon champagne que l’on me verse… Et je ne vous ai rien dit de toutes les intrigues qui se nouent autour de moi. Je suis l’espoir de beaucoup de braves gens. Les aigrefins en profitent et ne me laissent pas tranquille. Et ils sont si malins que souvent je ne puis leur échapper. Que d’heures ils me prennent !… Et les femmes, docteur, puisque nous parlons librement aujourd’hui, que dire des femmes ? Chez les confiseurs, pour dégoûter les vendeuses des bonbons, on ne leur défend rien, paraît-il, on leur en laisse manger autant qu’elles veulent, toute la journée. Elles s’en rassasient vite et n’y touchent jamais plus ! Hélas ! hélas, docteur, pour le prince impérial, il n’y a pas de fruit défendu en Autriche. Je devrais être dégoûté de choses si faciles… Je le suis d’une certaine façon… (il hésita un peu) dans mon esprit, si vous comprenez ce que je veux dire. Mais j’ai fait une découverte. C’est que les femmes — quel sexe étonnant, mon cher docteur, on n’en aura jamais fini avec elles et elles sont si diverses que ce qu’on dit de l’une n’est pas vrai de l’autre — que les femmes « versent aussi l’oubli », comme dit la chanson. Et ne vous y trompez pas, ce dont j’ai le plus besoin, c’est d’oubli. Voilà le fin mot de l’histoire.
Il se renversa dans son fauteuil et ferma les paupières. Ce long discours, au lieu de l’animer, l’avait pâli. Le docteur le regardait avec inquiétude. Le visage était amaigri, la peau sous les yeux, que la fréquentation de « celles qui versent l’oubli » avait creusés, était presque bleutée ; les veines des tempes trop saillantes laissaient voir les battements irréguliers du sang.
Une minute passa. Le prince dormait-il ? Non, il se redressa, fixa un instant le docteur et continua, comme s’il ne s’était pas interrompu :
— Il faut que j’oublie qui je suis, tout simplement, que j’appartiens à une de ces races à bout de souffle que vous connaissez ; il faut que j’oublie l’injustice de payer pour les folies et les excès des miens pendant vingt générations. Il faut oublier enfin — sa voix se fit plus grave — que je n’ai pas le droit de choisir mon bonheur, que je ne puis m’écarter un instant de la voie qui m’est tracée. Alors, le soir, après les journées que je vous ai décrites, je me mets à oublier… Ce n’est pas facile d’oublier. Il faut du temps… Voilà pourquoi je rentre entre deux et quatre heures du matin dans ce vieux palais où tous mes ancêtres me guettent…
A la suite de cette visite du docteur Wiederhofer, il fut décidé en haut lieu que le prince passerait quinze jours à Abbazia au bord de l’Adriatique avec sa femme et sa fille. Ils quitteraient Vienne le lendemain de Noël.