VI
3 NOVEMBRE 1888

La comtesse Larisch arriva à Vienne quarante-huit heures après avoir eu la lettre de sa petite amie. Elle en avait reçu une, le lendemain, fort pressante du prince impérial. Elle tenait à obliger son cousin, elle décida donc de partir sur-le-champ et débarqua dans la capitale le jour de la Toussaint. Elle descendit, comme à son habitude, au Grand Hôtel. Un mot de Rodolphe, pour la journée à la chasse, la priait passer chez lui le lendemain vers midi. Elle sourit en trouvant une seconde lettre de Marie à son hôtel. On l’attendait à la Salezianergasse où Marie pensait être seule ce même matin après la messe de onze heures. Elle s’y rendit à pied.

Marié ne tenait plus en place. La certitude de voir enfin l’homme qui emplissait son âme depuis six mois était devant elle à chaque minute. Elle ne se demandait pas ce que serait leur entretien. Elle le verrait, elle entendrait sa voix, elle toucherait sa main. Qu’imaginer au delà de ce bonheur suprême ? Elle sauta au cou de la comtesse, elle parlait sans lui laisser placer un mot. Que dire lorsqu’elle apprit que Rodolphe aussi avait écrit et qu’il avait donné rendez-vous à sa cousine pour le lendemain à midi ?

— Vous accompagnerai-je ? se hasarda-t-elle à demander.

La comtesse rit.

— Vous n’y pensez pas, Marie, vous, à la Hofburg ! c’est trop dangereux. Peut-être une allée écartée du Prater. Et encore !

Lorsqu’elle quitta Marie, il était bien entendu qu’elle tâcherait d’avoir un rendez-vous vers midi, car Mme Vetsera lui confierait plus facilement sa fille à cette heure-là.

Le lendemain, elle ne vit son cousin qu’entre deux portes. Il la remercia de s’être dérangée ainsi pour lui. Il parlait sur un ton ironique qu’il employait souvent avec elle.

— La campagne ne vous vaut rien, Marie, vous êtes une femme de la ville. Avouez que je vous tire de l’ennui. Moi, au contraire, la ville ne me va pas. Mais je suis obligé d’y vivre… Rien de plus fatigant.

Il s’étira, alluma une cigarette et continua :

— J’aimerais faire la connaissance de votre petite amie. Je l’ai croisée l’autre jour au Prater. Elle m’a paru très jolie, et si jeune ! Un oiseau rare, vraiment… Je veux la voir de plus près. Elle en vaut la peine… Vous allez me l’amener ici, Marie.

La comtesse se mit à rire.

— Ici, tout simplement, une jeune fille ! Vous n’y pensez pas, mon cher cousin. Les risques sont trop grands d’être vues.

Rodolphe nota en lui-même qu’elle ne parlait que des risques d’une rencontre. Il vit qu’il avait partie gagnée et qu’il suffisait de rassurer sa cousine.

— Préférez-vous que ce soit dans votre appartement au Grand Hôtel ? Autant choisir une place publique en plein midi ! La Hofburg, quand on sait s’en servir, est l’endroit le plus discret de Vienne. Vous n’y verrez que moi. Venez toutes deux demain matin. Rien de plus simple. Bratfisch vous attendra un peu avant midi dans la rue derrière le Grand Hôtel, il vous mettra à l’entrée de la Josephs Platz, vous passerez sous la voûte et, en deux pas, vous êtes, sur la droite, à une petite porte de fer qui sera entr’ouverte. Vous la pousserez et vous trouverez Loschek qui vous amènera ici par un chemin sûr.

La comtesse crut nécessaire de protester encore. Rodolphe l’arrêta.

— Ne vous faites pas prier, Marie. Je sais que vous êtes la plus aimable des femmes et que vous serez heureuse de m’être agréable.

Le ton était ni figue ni raisin. Il fallut qu’elle s’en contentât.


Elle retourna chez Mme Vetsera le même soir et lui demanda de lui confier sa fille Marie pour faire des courses le lendemain. Il se trouvait que Marie avait, depuis la veille, déjà, pris rendez-vous chez un photographe le samedi matin. Elle s’était aperçue qu’elle n’avait pas un bon portrait à donner à Rodolphe ! La baronne Vetsera, grosse et courte personne, accueillit avec plaisir l’idée de ne pas monter les quatre étages de l’atelier.

— Vous êtes bien bonne, dit-elle à la comtesse, de m’éviter cette corvée. Voyez que Marie ne prenne pas un air trop nigaud devant l’objectif. Faites-la rire. Surtout ne la quittez pas une minute, c’est ce que j’ai de plus précieux.

Le samedi matin, la comtesse était à la Salezianergasse avant dix heures et demie. Marie rayonnait de fraîcheur et d’éclat. La comtesse lui en fit compliment devant Mme Vetsera qui regardait sa fille avec orgueil.

Dans la voiture, Marie parla peu. Chez le photographe, la séance fut longue : trois poses différentes, une en chapeau de feutre vert et jaquette de fourrure, l’autre décolletée, une troisième les cheveux dénoués.

— Comme c’est fatigant ! disait-elle à Mme Larisch. Il me trouvera laide…

A d’autres moments, elle se réjouissait à l’idée de pouvoir bientôt lui donner une photographie.

— Faites-moi très belle, disait-elle à l’opérateur.

Et elle ajoutait en riant :

— Il faut pourtant qu’on me reconnaisse.

Elle regardait sa montre à chaque minute ; on ne pouvait faire attendre le prince impérial. Enfin, elles furent à l’hôtel un peu avant midi. Elles en sortirent, sans éveiller l’attention, par l’entrée de service. Bratfisch, bien campé sur le siège de son équipage, les attendait. Au fond du sombre landau, bien qu’elles eussent peu de chances d’être vues, elles se cachaient la figure dans leurs boas.

En moins de cinq minutes, Bratfisch les mit à l’entrée indiquée de la Hofburg. Vingt pas plus loin sur la droite, une petite porte de fer bâillait. Elles la poussèrent. Dans le vestibule, Loschek les accueillit. Elles le suivirent le long de couloirs étroits, montèrent des escaliers, traversèrent des salons déserts. « C’est un palais abandonné, pensait Marie, le palais du prince charmant. » Sa confiance en Rodolphe était si grande que pas un instant elle ne craignit de faire une rencontre désagréable. S’il avait indiqué ce chemin, ce chemin était sûr.

Enfin, elles arrivèrent à une porte que Loschek ouvrit. Elles se trouvaient dans un salon de réception meublé dans le froid style des salons de la Hofburg. D’une pièce voisine, une voix vint, sa voix, disant :

— Encore quelques pas, mesdames, je suis ici.

Et soudain Marie se trouva devant le prince qui lui tendait la main. Elle le salua d’une belle révérence.

La comtesse se mit à rire.

— Vous n’auriez pas plongé plus bas pour l’impératrice, Marie.

Mais le prince sans s’occuper de sa cousine entraînait Marie vers un fauteuil, près du canapé.

— Mettez-vous là, mademoiselle, dit-il. Vous êtes si jeune que vous pouvez supporter la pleine lumière. Il y a assez longtemps que je vous admire de loin ; laissez-moi aujourd’hui vous regarder de tout près.

Chaque mot arrivait à Marie comme une caresse. Elle osa regarder le prince dans les yeux. Ils lui parurent tendrement moqueurs.

Une conversation à trois s’engagea. Marie, à sa grande surprise, n’éprouvait aucune gêne. En fait, depuis six mois, elle avait vécu en tête à tête avec le prince, elle lui avait adressé mille confidences, il avait été seul admis dans son intimité. Maintenant qu’elle se trouvait face de lui, le dialogue continuait. Même la présence de la comtesse n’était pas un obstacle. Ne lui avait-elle pas parlé souvent de Rodolphe ?

Il y avait pourtant quelque chose qu’elle n’avait pas imaginé et qui la troublait. C’était les yeux du prince si souvent sur elle. Elle sentait ce regard qui ne la quittait pas, qui se promenait sur sa personne. Maintenant, il était sur son front, maintenant sur sa joue, maintenant sur ses lèvres, descendait jusqu’à ses seins. Et toujours c’était un contact réel comme une brûlure très légère qui persistait un instant à peine, puis s’effaçait. Cette espèce de malaise délicieux était par moment assez fort pour empêcher Marie de suivre la conversation. Quand cela lui était possible, elle le regardait. Il était plus beau encore qu’elle ne l’avait cru, et plus séduisant. Elle jugeait son sourire irrésistible. Mais elle s’inquiétait à lui trouver la figure fatiguée, et, bien qu’il s’efforçât de le cacher, l’air préoccupé. Un pli parfois se formait entre les sourcils.

Il remerciait la comtesse d’avoir amené cette belle jeune fille à la Hofburg.

— C’est le seul endroit sûr, dit Marie innocemment.

— L’antre du lion fit Rodolphe avec ironie.

La comtesse intervint.

— Marie s’imagine qu’elle peut dompter les bêtes fauves.

— Ne vous moquez pas de moi, reprit Marie. Je voulais dire seulement que partout ailleurs nous risquions de faire une fâcheuse rencontre, tandis qu’ici je me sens en parfaite sécurité.

La comtesse lança :

— Voilà les jeunes filles d’aujourd’hui, mon cher cousin.

Comme elle disait ces mots, le prince se leva. Marie l’imita.

— Non, non, dit-il, restez assise. Ici, entre vous et moi, aucune étiquette. Mais je vous prie de m’excuser une minute, j’ai à causer un instant avec ma cousine. Voulez-vous venir ? dit-il en se tournant vers la comtesse.

Il la fit sortir par une petite porte dans la boiserie que Marie n’avait pas vue. Marie, restée seule, eut enfin le loisir d’examiner la pièce. C’était le petit salon particulier attenant à la chambre où le prince couchait depuis assez longtemps déjà. Elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre. Elle fut surprise de voir que la fenêtre donnait sur l’Amalien Hof juste en face des appartements de l’impératrice. A ce moment, pour la première fois, l’idée qu’elle se trouvait dans le palais impérial, dans la maison même de l’empereur et de l’impératrice, lui apparut. Jusqu’alors elle était chez un homme qui, pour elle, s’appelait Rodolphe… Elle revint à la table. La grimaçante tête de mort l’arrêta. « Comment vivre en face d’une tête de mort ? » pensa-t-elle. Et soudain le souvenir la traversa de la scène où Hamlet joue avec le crâne d’Yorick. Rodolphe assistait à la représentation. Un instant il lui était apparu sous les traits du malheureux prince de Danemark. Elle avait eu pitié, elle avait encore pitié de lui… Elle fit un pas. Elle aperçut le revolver. Elle avait une peur instinctive des armes à feu. Elle n’en supportait pas le bruit. Pourquoi laisser une arme si dangereuse sur un bureau ? Elle se recula vivement… A ce moment Rodolphe rentra, seul.

— Où est la comtesse ? demanda Marie.

Rodolphe remarqua qu’il n’y avait pas d’inquiétude, mais de l’étonnement dans la voix de Marie.

— J’ai eu un peu de peine à me défaire d’elle, dit-il en riant. Mais je sais la prendre. Elle finit toujours par faire ce que je veux.

Il s’approcha de Marie d’une démarche souple.

— Puisque vous avez eu le courage de venir ici…

Marie l’interrompit :

— Je n’ai pas eu besoin de courage, je vous l’assure.

Elle parlait avec tant de simplicité qu’une seconde Rodolphe hésita.

— J’ai tort. Puisque vous m’avez fait la grâce de venir ici, je ne veux pas vous partager. Vous connaissez le proverbe anglais : Two is company, three is none.

— Oh ! oui, dit Marie vivement, il est beaucoup plus agréable d’être à deux. S’il faut vous dire toute la vérité — et je suis décidée à vous la dire toujours quoi qu’il arrive — j’espérais bien vous voir seul… Seulement je ne pensais pas que ce serait possible. Et voilà qu’en un clin d’œil vous arrangez toutes choses suivant mes souhaits comme dans un conte de fées.

L’accent de Marie autant que ses paroles frappa le prince. Jamais voix, jamais cœur n’avaient eu pureté si cristalline. Il se félicita d’avoir obéi au caprice qui l’avait poussé à écrire un jour, sans rime ni raison, croyait-il, à Marie Vetsera. A l’ordinaire, la désillusion suivait immédiate des visites de ce genre. Celles qu’il avait désirées de loin, de près lui paraissaient banales. Il avait envie de les renvoyer d’où elles étaient venues avant même de les prendre. Mais cette jeune fille, à peine arrivée, gagnait du terrain. Elle ne jouait pas un rôle, elle ne cherchait pas à produire un effet. Elle n’avait rien à cacher, elle était elle-même, tout simplement ; il ne lui en fallait pas davantage pour plaire. Elle créait autour d’elle une atmosphère où il respirait plus librement. Et comme elle était jolie !…

Il avait tant de plaisir à la regarder et à l’entendre que, pour le moment, il se bornait à lui envoyer de temps en temps une répartie. Elle parlait de « leur » passé.

— La première fois que je vous ai vu, dit-elle, c’était le 12 avril. Comme il faisait beau ! Vous savez que cela porte bonheur.

— Croyez-vous ? dit-il avec un sourire de doute.

— Vous n’êtes pas heureux ? demanda Marie vivement.

— Oh ! ne parlons pas de moi, répondit Rodolphe, vous êtes beaucoup plus intéressante. Avez-vous été heureuse au moins ?

— Parfois, dit Marie, je pensais que j’étais la fille la plus malheureuse de la terre, parfois je ne me tenais plus de joie. Comment s’y reconnaître ?

Elle racontait ses jours heurtés, changeants, et Rodolphe voyait avec surprise que, dans la vie fêtée de cette belle jeune fille, seule comptait depuis six mois une rencontre au théâtre ou au Prater, son plus grand désespoir étant ce funeste voyage en Angleterre.

— Funeste ? dit-il, mais pourquoi donc ? On passe l’été très agréablement en Angleterre, les jeunes filles surtout.

Ici Marie hésita. Finalement, elle dit :

— Vous vous moquerez de moi. Tant pis. Je ne voulais pas m’éloigner de…

Elle s’arrêta et, pour la première fois depuis qu’elle était en face du prince, elle rougit et se détourna…

Il y eut un instant de silence aussi agréable à Rodolphe que la conversation qui lui plaisait tant. Il s’en étonna. Était-ce pour écouter les récits d’une jolie fille qu’il l’avait fait venir, avec quelques risques tout de même, à la Hofburg ? Ils étaient seuls ; elle l’aimait ; il la trouvait désirable, et ils restaient à causer comme deux amis ! Il pensa au comte Hoyos qui, cyniquement, demandait aux femmes l’unique chose que, selon lui, elles ont à donner. Ses heures libres et celles de Mlle Vetsera étaient rares, et le temps précieux de cette visite passait. Était-ce du temps perdu ?

Il regarda Marie. La confusion ajoutait un charme de plus à son jeune visage. Il eut une envie irrésistible de la prendre dans ses bras, de baiser ces lèvres fraîches, de sentir la pression de ce corps vierge contre le sien. Poussé par le désir il se leva et, employant les mots qu’il avait dits à d’autres dans un même moment :

— A quoi est-ce que je pense ? Je ne vous ai même pas demandé d’enlever votre fourrure. Il fait chaud pourtant ici. Et puis, ne me montrerez-vous pas vos cheveux ? Ils sont, à ce qu’on assure, admirables.

— Bien volontiers, dit Marie en se levant.

Elle cherchait une glace.

— Il n’y a pas de glace ici, dit-elle en riant. Manquez-vous à ce point de coquetterie ?

— Passez à côté, répondit Rodolphe en lui montrant la porte ouverte sur sa chambre à coucher.

Marie entra. La chambre était petite et simple ; dans un angle, un lit étroit.

— C’est là que vous couchez ? O l’imagination des jeunes filles ! Je me représentais une grande chambre avec un beau lit de milieu, un lit princier, un lit de parade.

Le prince se mit à rire.

— Vous ne vous trompez pas. Une telle chambre existe, mais j’aime mille fois mieux celle-ci, peu confortable, où je suis seul depuis plus d’un an.

Marie vint à la glace. Rodolphe la suivait, pas à pas, tout près d’elle.

— Je vais avoir des mèches, dit-elle, je ne vous plairai pas.

Elle ôta son chapeau. La masse de ses cheveux noirs aux reflets bleutés apparut. Ils étaient tordus sur la nuque.

Elle défit son manteau. Il s’approcha encore pour l’aider ; il l’effleurait des épaules aux genoux. La glace leur renvoyait leur image ; les yeux de Rodolphe brûlaient ; les yeux clairs de Marie souriaient. Il lisait dans les regards de cette enfant qu’il tenait presque dans ses bras la confiance, une innocente joie. Elle ne craignait rien ; il ne lui ferait aucun mal… A ce moment elle s’appuya légèrement sur le prince dans un mouvement si chaste qu’il frissonna et que ses traits se contractèrent. Un bref combat se livrait en lui. Il se dégagea avec brusquerie et fit deux ou trois pas.

Marie le regardait. Inquiète, elle courut à lui.

— Que se passe-t-il ? Qu’avez-vous ?

— Le plus insignifiant malaise… C’est absurde… Mais c’est fini… Tout cela est de votre faute.

Déjà il souriait, le ton rassura Marie, vite alarmée. Il marcha encore un instant à travers la pièce, revint vivement à la jeune fille, s’empara de ses mains et, la regardant au fond des yeux, lui demanda :

— Est-ce que vous faites souvent des miracles ?

Marie, interdite, ne savait que répondre. Mais la figure de Rodolphe était joyeuse, animée, d’un autre homme.

Il l’entraîna au salon, l’installa sur le canapé, lui donna un verre de porto et s’assit à ses pieds. C’était lui qui parlait maintenant de tout et de rien, avec une bonne humeur qui charma Marie. Il était plus jeune, le pli entre les sourcils avait disparu. Soudain, il s’arrêta et dit :

— Est-ce que vous n’avez pas quelque chose à me demander ?

Marie le regarda, étonnée.

— Oui, reprit-il, tous les gens qui m’approchent ont quelque chose à demander : les uns une place, les autres de l’avancement, un troisième une décoration, le dernier de l’argent, tout bonnement. Alors, je veux savoir ce que demande la plus jolie solliciteuse qui soit jamais venue chez moi.

— Mais je ne veux rien, dit Marie, n’ai-je pas aujourd’hui tout ce que je désire ?

— Eh bien, moi, j’ai pensé à vous, continua-t-il.

Il alla au bureau, ouvrit un tiroir et revint à Marie avec un petit écrin qu’il lui tendit.

Interdite, elle regardait tour à tour l’écrin et Rodolphe.

— Ouvrez donc, vous n’êtes pas curieuse.

Elle ouvrit l’écrin.

— Oh ! la belle bague, dit-elle, un saphir et des diamants, mais je ne puis l’accepter… Oh ! j’aimerais bien l’avoir, reprit-elle tout de suite confuse à l’idée que Rodolphe se méprendrait sur ses sentiments, mais si maman la voyait !…

— Avant de la refuser, voulez-vous regarder ce qui est inscrit dans l’anneau ? dit Rodolphe.

Marie prit l’anneau et lut : « 12 avril 1888. »

— Est-ce possible ? dit-elle vivement en levant les yeux sur Rodolphe ? Je ne puis le croire…

— Il n’y a pas que vous qui ayez une bonne mémoire des dates.

— Ah ! je suis trop heureuse ! continua Marie en s’emparant de la main de Rodolphe. Cette bague, je la porterai dans ma chambre chaque soir quand je prie pour vous, et toute la nuit, et je vous verrai alors en rêve…

Elle caressait doucement le prince à ses genoux, entremêlant ses caresses de courtes phrases tendres : « Que vous êtes bon ! Que je vous aime ! Mon chéri ! »

A ce moment, il y eut un petit grattement à la porte donnant sur le salon. Rodolphe sursauta.

— C’est mon chien de garde qui m’avertit. Il faut nous quitter, hélas ! J’ai un déjeuner officiel… C’est bon, Loschek, cria-t-il, je t’entends.

Il se tourna vers Marie.

— Que vous dire ? Une fée est venue ici, la fée dont je rêvais quand j’étais un petit garçon. Elle était belle et bonne comme vous. Elle touchait un malheureux de sa baguette, et, aussitôt, il oubliait ses maux.

Il aidait Marie à mettre sa fourrure.

— Depuis que vous êtes entrée, l’atmosphère de cette chambre n’est pas la même. Sommes-nous à la Hofburg ? Je n’ai plus de soucis, je ne suis plus malheureux.

C’était la seconde fois qu’il disait ce mot sur lequel, sans qu’il le voulût, il appuya et qui rendit un son pathétique. Marie tressaillit. Le visage de Rodolphe avait changé. Il était pâle, défait, les yeux pleins d’angoisse.

— Vous partez vraiment ! balbutia-t-il. Promettez-moi de revenir… par pitié.

La phrase était inattendue pour lui comme pour elle. Il se troubla. Un instant, il ne fut plus maître de lui. Pour cacher son émotion, il prit Marie dans ses bras et appuya sa tête sur l’épaule de la jeune fille. Elle sentait sur son cou la respiration haletante du prince.

— Ne me laissez pas seul, murmura-t-il, vous ne savez pas combien j’ai besoin de vous.

Sa voix, tout près d’un sanglot, avait un accent humble, suppliant. Était-ce le prince héritier d’un grand empire qui parlait ainsi à une fille de dix-sept ans ? Le cœur de Marie s’émut et les larmes lui montèrent aux yeux.

— Je suis à vous, chéri, pour toujours, dit-elle. Faites de moi ce que vous voudrez.

Déjà Rodolphe s’était repris. D’une voix sans timbre, honteux de sa faiblesse, il dit :

— Je pars demain pour Bude, j’y reste cinq jours. Puis il y a une chasse dans la forêt de Vienne, à Mayerling. Mais à la fin de la semaine, je serai ici. Voyons-nous alors, je vous prie. Ma cousine arrangera cela… Loschek va vous mener à elle. Allons, il faut reprendre son bât.

Il disait cela sur le ton d’un homme pressé, que la vie roule et bouscule. Il poussa la porte du salon. Loschek était là.