Quand j’étais auprès de mon père, ma grand-mère me manquait. Je me sentais comme privée de gaieté, de fantaisie, d’imprévu, de tendresse gracieuse, de maternité. L’esprit de mon grand-père m’amusait, me reposait, le dévouement de Blondeau, l’admiration de mon ami Charles, me devenaient une privation ; mais dès que j’étais près de ma grand-mère, je me sentais orpheline pour ainsi dire. J’étais nerveuse, j’avais l’esprit vide, je m’étourdissais, je devenais plus enfant, plus amollie, moins forte pour soutenir la « lutte de la vie », phrase dont mon grand-père abusait, dont il faisait une scie à tous propos.

Ces « luttes de la vie » venaient parfois si drôlement dans la conversation, qu’elles nous faisaient presque toujours rire ; mais je me disais à part moi bien souvent qu’elles existaient, ces « luttes de la vie », et qu’elles n’avaient rien de gai ; n’en avais-je pas déjà soutenu quelques-unes ? Le souvenir de la scène de violence de mon père, scène si tragique, m’impressionnait beaucoup plus lorsque je l’évoquais que dans le moment même où je l’avais subie. Quant à l’idée baroque, insensée, que mon père avait eue de me marier à un ouvrier, elle ne quittait pas mon esprit.

J’avais bien songé quelquefois à une chaumière, à une ferme, mais avec un Monsieur pour mari, jamais à un « logement » avec un métier de tisserand, ou un établi au milieu et y attendant « l’homme » qui revient après avoir « reporté son ouvrage » ou terminé sa « journée ».

Je ne pouvais douter de mon amour profond et croissant pour le peuple, amour qui eût été, il me le semblait du moins, aux jours d’entraînement jusqu’à sacrifier ma vie pour sa cause ; je voulais bien l’aider, le servir, mais en faire partie, moi que des générations avaient ascensionnée au-dessus de lui, cela non.

Je me répétais le mot de Saint-Just que sa sœur m’avait souvent redit en me parlant de l’élégance du jeune jacobin « ami du peuple ».

« Je veux élever le peuple jusqu’à moi, le voir vêtu un jour d’habits semblables aux miens, mais je ne veux pas m’abaisser jusqu’à lui, ni me vêtir de son sayon bleu. »

Mon père, au contraire, affectait de revêtir le sayon gaulois, la blouse du paysan et de l’ouvrier. Il avait échoué auprès de ma mère qu’il eût voulu voir s’habiller en femme du peuple.

Certes, quand j’étais auprès de mes tantes, j’endossais gaiement le costume des paysannes, qu’elles-mêmes portaient depuis de longues années, mais mes tantes ne voyaient personne, étaient retirées du monde et restaient des dames. Ce n’était pas pour être peuple qu’elles avaient adopté cette façon de s’habiller. Leur manière d’être, de causer, de s’instruire, de vivre, gardaient les raffinements de leur caste. Le contraste voulu et cherché par elles leur plaisait parce qu’il était champêtre, et leur rappelait Trianon ; celui cherché par mon père eût plutôt évoqué les tricoteuses.

Une discussion s’étant élevée sur ce sujet un jour entre mon père et moi, je lui dis que je désirais bien plutôt voir les « bonnets blancs », c’est ainsi qu’on appelait alors les paysannes en Picardie, porter des chapeaux pareils au mien, ce à quoi elles trouveraient certainement grand plaisir — quoique à cette époque une pareille prévision parût impossible, — que je ne désirais porter leurs bonnets.

Malgré ces réserves ou plutôt malgré notre manière différente de comprendre l’égalité que je concevais ascensionnelle et non abaissante, je restais en accord avec mon père sur les fermes principes républicains et sur le programme démocratique et social accepté par moi. Je ne quittai ni ne reniai mon petit cahier où les « vingt et un principes » de l’avenir étaient inscrits.

A ma mère, à ma grand-mère, qui reprochaient à mon père de forcer mes idées naissantes, de les faire mûrir trop hâtivement, il répondait :

« Elle pensera ce qu’elle voudra plus tard. Ou ce que je lui enseigne la satisfera, comme cela me satisfait, et c’est possible puisqu’elle me ressemble à moi plus qu’à tout autre membre de sa famille, ou elle secouera mes idées comme j’ai secoué un beau soir les enseignements du séminaire.

La fin de 1847 fixa en moi les convictions politiques que j’ai gardées sans modifications durant plus de trente-cinq ans. Le grand savoir de mon père, sa bonté immense, son amour du peuple, son désintéressement qui comblaient le vide de ses conceptions, firent longtemps de moi son disciple.

Il croyait et il faisait croire que le peuple possédait à l’état latent toutes les vertus, qu’il suffirait de le mettre en possession de tous ses droits politiques et sociaux pour qu’il se montrât digne des uns et des autres.

Il y avait dans l’enthousiasme de mon père pour « les masses », en même temps que l’affirmation d’un idéal puissant, une grande naïveté, je le reconnais, hélas ! aujourd’hui. Notre sentimentalisme n’était pas fait de sensiblerie, mais d’une foi vaillante en la nécessité de la justice, et de la proportionnalité des faveurs sociales. Contribuer au bonheur du peuple, des peuples, entraînait pour nous, « bourgeois », une part de sacrifice qui n’était pas sans générosité et sans grandeur.

La croyance en la fraternité universelle, l’espoir d’une participation de chaque peuple à la libération de tous les peuples, développaient les plus belles des qualités, celles de l’abnégation et de l’héroïsme chez les hommes qui allaient être ceux de 1848.

Dire qu’il entrait des idées pratiques, réalisables, dans les esprits des révolutionnaires de 1847, certes non, puisqu’une jeune personne de onze ans et demi comme moi pouvait être initiée à tous les projets de la Révolution, les comprendre, s’en enthousiasmer, en prêcher l’accomplissement. Ces projets avaient donc quelque chose d’enfantin.


Ma grand-mère prêchée et reprêchée par moi, séduite par le sentimentalisme des idées de régénération, prise par le côté honnête du caractère des libéraux et des républicains unis alors, commençait à trouver corrompus les « sicaires de la royauté », et Louis-Philippe par trop réfractaire aux réformes et aux progrès. Elle se laissait peu à peu convaincre.

Blondeau, quoique fonctionnaire, pensait comme moi.

Mon grand-père, avait reçu de son comité napoléonien l’ordre de ne pas s’effrayer du socialisme, au contraire, et il approuvait, il appuyait mes opinions les plus excentriques.

Mon père, à mon grand étonnement, prenait mal la demi conversion de ma grand-mère. Et moi qui croyais qu’il s’en réjouirait !

« Si les bourgeois bourgeoisant, hier royalistes, deviennent républicains, alors quand nous aurons la République ils la fausseront et la royaliseront. Il vaut bien mieux que nous allions lentement et formions, selon nos principes, des générations nouvelles, que de rallier des éléments qui feront une république bourgeoise et égoïste au lieu d’une république démocratique et sociale, c’est-à-dire généreuse. Je vois déjà, ajoutait mon père, le mal que fait M. Odilon Barrot. »

Et il renversait la phrase de mes tantes qui, elles, accusaient M. Ledru-Rollin de fausser la campagne des banquets réformistes, tandis que mon père accusait M. Odilon Barrot, de détourner cette campagne de son but.

Mon père se passionnait chaque jour davantage pour ses idées qui devenaient de plus en plus intransigeantes. Est-ce cela qui contribuait à sa violence ? mais lorsqu’il s’entretenait avec ses amis et même avec moi de l’avenir, il parlait sans cesse du flot qui montait et qu’on ne pourrait bientôt plus endiguer.

« Les principes se heurtent, tout est choc à cette heure, nous mêmes sommes impuissants à trouver des logiques dans nos cerveaux, et le pays est en enfantement de monstres, disait mon père. Tout est anormal parce qu’il s’élabore à la fois trop de choses. Il y a de telles appétences de réformes, qu’elles dépasseront, lorsqu’on fera la première tout ce qu’on a pensé. C’est pour cette raison que le roi Louis-Philippe s’obstine, non sans raison pour sa sécurité, à n’en vouloir aucune. Et moi-même, ajoutait mon père, est-ce que la réforme électorale me suffira, est-ce que l’adjonction des capacités peut me satisfaire ? Qu’est-ce que je veux ? Tout saper comme mon maître Proudhon dans ses « contradictions économiques », ou tout renouveler avec mon maître Victor Considérant comme il est dit dans ses « Principes du socialisme, manifeste de la démocratie au dix-neuvième siècle », ce que je désire ardemment, ce qu’il faudrait à tout prix, sans quoi nous nous affolerons, nous exigerons de la Révolution des réformes qui ne seront ni étudiées, ni mûries, ni viables, ce serait de faire quelque part, en un lieu quelconque, une expérience du socialisme, de l’association, de la vie commune, un phalanstère ; alors on verrait quelles sont les possibilités du remaniement social. »


J’avais réintégré ma pension malgré la torture que j’en éprouvai. Maribert heureusement n’était pas revenue. Peu à peu, je reprenais mon influence, les événements politiques se pressant et préoccupant mes jeunes amies initiées par moi à l’importance de « ce qui se passait ».

Même en province l’entêtement du roi Louis-Philippe, celui de M. Guizot, l’insuffisance d’une Chambre servile, d’une majorité achetée, irritaient l’opinion. Tout le monde répétait, et nous surtout, les jeunes personnes politiques de la pension de Mlles André : « L’heure des réformes a sonné ! »

On disait que le roi Louis-Philippe affectait de ne rien craindre, de se moquer de M. Odilon Barrot et de M. Ledru-Rollin.

On parlait beaucoup d’un banquet qui devait avoir lieu à Paris dans le Ier arrondissement, des cris séditieux déjà poussés, nous disions toutes des cris de délivrance. Nous murmurions chaque jour très bas en nous serrant la main : « Vive la Réforme ! à bas Guizot ! »

Le peuple, le grand peuple, nous le savions, nous le répétions, « s’agitait dans ses masses profondes ».

Et voilà qu’un beau jour nous apprenons qu’on a massacré ce peuple inoffensif, faisant une démonstration purement légale, que le roi Louis-Philippe, après deux essais de ministère, que la duchesse d’Orléans, après un semblant de réalisation de Régence, sont en fuite, puis, coup sur coup, que le peuple a dressé des barricades, que la garde nationale a été héroïque, que la République est proclamée !

La République ! et quelle République ! celle de mon père, la mienne, celle qui reconnaissait au peuple, à sa première heure, le droit au travail !

Ce droit, la République venait de le garantir, et les délégués du peuple avaient eu un mot digne de l’antiquité grecque :

« Le peuple a trois mois de misère au service de la République. »

Ce peuple, disait la Démocratie pacifique, a été admirable, il s’est montré digne de toutes les libertés. Il a prouvé sa maturité morale. Pas un vol, pas une attaque aux propriétés n’ont été commis. Des loqueteux ont placardé dans les corridors du Palais des Tuileries qu’ils gardaient : Mort aux voleurs ! Ils ont protégé les trésors de la Banque.

Ainsi la France encore une fois marchait à la tête des nations et donnait à nouveau l’exemple de sa grandeur nationale.

Mon père accourut le 26 février. Il ne pouvait tenir à Blérancourt. Il lui fallait me communiquer sa joie.

Ma grand-mère ne se montrait pas autrement inquiète de la Révolution.

Mon grand-père rugissait. Il avait cru que le renversement de la dynastie orléaniste ne pouvait se faire qu’au profit de Louis-Napoléon. Il s’en prit au premier triomphateur, au premier républicain qui lui tombait sous les griffes, à son gendre, à sa République stupidement démocratique, et nul de nous ne put l’obliger à la retraite. Mon père riait, ma grand-mère souriait, moi, je dis :

« Ah ! mon pauvre grand-père, avec notre République, ton Bonaparte est bien malade, si socialiste qu’il ait fait semblant d’être. »

Je me rappelle qu’à la fin du dîner de ce 26 février, mon grand-père, qui, pour se consoler, avait ajouté quelques bouteilles de son petit mâcon à sa consommation habituelle, nous dit, en nous regardant avec ses yeux plus ronds encore qu’à l’ordinaire.

« Eh bien ! moi, je vois clair comme le jour dans l’avenir.

— Grand-père, il est huit heures du soir.

— Je vois votre République, entendez-vous, Lambert ? entends-tu, Juliette ? f…chue par terre par mon Bonaparte. Je vous le crie, je vous le hurle. Les Révolutions, voyez-vous, ça finit toujours par des Empires. »

Ma grand-mère, Blondeau, et surtout mon père et moi, nous riions… comme des fous !

A ma pension, quelle émotion, quelle curiosité, quelle frayeur ! La moitié des élèves manquaient. On s’était calfeutré. Une Révolution, cela pouvait gagner la province. Les ouvriers de la manufacture des glaces étaient pour la République. N’allaient-ils pas la proclamer à Chauny, faire eux aussi la Révolution, piller, peut-être ?

Le 27, Mlle André et sa sœur cadette me firent demander dès mon arrivée. Elles connaissaient les opinions de mon père depuis longtemps et un peu aussi les miennes. Elles se mirent pour ainsi dire sous notre protection.

« Eh bien, Juliette, votre père doit être content, lui qui a toujours été républicain. L’avez-vous vu ?

— Oui, mesdemoiselles, il est venu hier et il est dans la joie. Il dit que la France va enfin être digne de son histoire, qu’elle va se gouverner elle-même, que toutes les nations de l’Europe vont nous admirer et peut-être faire comme nous, que c’est l’avènement du peuple, du vrai peuple, celui qui n’est pas corrompu comme le bourgeois, et qui…

— Assez ! répliqua sèchement Mlle André l’aînée. J’espère que vous garderez pour vous, Juliette, les belles théories de votre père. Je vous défends d’en parler ici.

— En classe, mademoiselle ?

— En classe et aux récréations ! »

Je regardai Mlle André bien en face. J’étais presque aussi grande qu’elle et je répondis : « Cela, mademoiselle, je ne vous le promets pas, car nous sommes beaucoup de républicaines à la pension, et l’on ne peut nous défendre de parler de la République et de l’aimer.

— Mais la France n’a pas accepté votre République, répliqua Mlle Sophie.

— Elle l’acceptera, mademoiselle, parce que le peuple votera cette fois. »

Mlles André étaient partagées entre plusieurs sentiments : l’impérieux désir de me faire taire et je le compris au ton dont Mlle Sophie me dit : Juliette ! la tristesse d’être dure pour la fille d’une amie et enfin la crainte d’irriter des républicains.

« Quand vous reverrez votre père, Juliette, vous lui direz de notre part combien nous souhaitons que sa République calme la France, au lieu de la troubler. »

Je fis ma révérence, et je rentrai dans ma classe. Des yeux curieux m’interrogèrent. Je répondis par signes qu’il venait de se passer « une grande affaire » ! Aucune de mes compagnes n’ignorait mon appel au salon par « mesdemoiselles ».

J’avais une cocarde tricolore épinglée à l’intérieur de mon corsage. Je la détachai et la plaçai dans le creux de ma main sous le couvercle à demi soulevé de mon pupitre. Je la montrai et la glissai à ma voisine qui répéta la manœuvre. En un instant, ma cocarde fit le tour de notre longue table, et me revint sans que notre sous-maîtresse l’eût aperçue. Mes compagnes étaient renseignées. « Mesdemoiselles » m’avaient parlé de la République ! La classe fut très houleuse, nous étions toutes agitées et distraites. Pas une de nous n’avait appris ses leçons et fait ses devoirs. On n’entendit qu’un genre de réponse :

« Mademoiselle, je n’ai pas eu le temps d’apprendre mes leçons, à cause de la République.

— Mademoiselle, je n’ai pas eu le temps de travailler, à cause de la République !

— Je me demande en quoi la République peut vous intéresser, nous dit notre sous-maîtresse du ton le plus dédaigneux du monde et en haussant les épaules. »

On entendit une voix, dans le grand silence, c’était la mienne, répondre :

« Mademoiselle, la République, mais elle nous passionne. »

Un murmure approbateur me soutint. « Mademoiselle » ne répondit pas. Elle me regarda stupéfaite et il lui passa par l’esprit, je le vis bien, que si j’osais la braver ainsi, c’est que je m’en croyais le droit.

La sortie de la classe ressembla à une petite émeute.

C’était notre République, nous l’avions, nous, les frondeuses ! le roi en exil, les républicains, les démocrates au gouvernement, nous triomphions tout simplement. Questionnée, entourée, je ne savais à laquelle de mes compagnes entendre.

« Qu’est-ce que « Mesdemoiselles » t’ont dit ? »

Je racontai la scène et, pour un peu, on m’eût décerné une couronne civique. A la bonne heure ! voilà du courage, de la fermeté, c’est ainsi qu’il fallait dire ; la réponse vraiment républicaine a été ce qu’elle devait être !

Je répétai toutes les paroles de mon père à mes amies. Cette république était mirifique, nous allions avoir la liberté complète, plus d’autorité. Sans doute, et surtout dès la première heure, il ne fallait pas être insolente envers nos maîtresses, mais nous pourrions très vite leur faire sentir que si nous étions plus jeunes qu’elles, moins instruites, la république nous reconnaissait leurs égales.

Que de raisonnements, que de projets, que de façons d’entendre le gouvernement. Moi je voudrais ceci ! moi je voudrais cela ! Nous voulions toutes tant de choses si différentes qu’il fut solennellement convenu que nous, les initiées, les frondeuses, aujourd’hui les républicaines, nous ferions chacune notre programme, que ces programmes seraient lus le lendemain à la récréation, et qu’on voterait pour choisir le système de gouvernement qui nous paraîtrait le meilleur. Notre jeune esprit était farci des mots qui couraient alors.

Mais l’adjonction des capacités était décidément une réforme insuffisante ; là-dessus pas une hésitation. Il fallait que tout le monde votât, les hommes, les femmes, surtout les élèves des pensions. Nous avons conçu là le suffrage vraiment universel et nous fûmes plus tard convaincues que nous seules en étions les inventeurs.

L’ouverture des ateliers nationaux plut à mon père. Il m’écrivait qu’enfin le peuple allait être heureux, que cent mille citoyens étaient nourris par l’État, travaillaient pour lui. Il croyait à cette époque, comme tout le monde, que Louis Blanc dirigeait de façon occulte la fondation et l’organisation des ateliers nationaux, et sa confiance s’en augmentait.

« Tous les peuples nous admiraient, tous nous imiteraient, ajoutait mon père, à la fin de sa longue lettre. La république allait armer chaque Français pour que tous soient prêts à concourir à la délivrance des nations. »

Mon père vint nous revoir en mars. Hélas ! déjà il se montrait fort inquiet, l’Assemblée nationale étant pleine de réactionnaires. La Montagne ne prenait aucune autorité. La république, il est vrai, avait surpris tout le monde, rien n’était préparé et on bâclait certaines réformes, on précipitait certaines mesures, mais les sentiments de tous les républicains étaient si nobles, si fiers, si désintéressés, il y avait chez eux une telle croyance dans le bien, dans la justice, dans le divin de la voix du peuple, qu’il fallait ne pas trop souffrir des hésitations, ne pas être trop sévère pour les fautes déjà commises.

Le pire, aux yeux de mon père, c’est que le monde entier nous regardait et que le rêve de république, de fraternité universelle, ne pouvait se réaliser que si la République française donnait vite et définitivement les exemples qu’elle devait donner.

Mon père venait d’être nommé maire de Blérancourt. Ses disciples, ses partisans, n’eussent pas admis qu’un autre que lui eût en main le pouvoir, si petit fût-il, et la possibilité de réaliser tout ce que son enthousiasme et sa générosité promettaient pour la République.

Ma grand-mère et moi nous vînmes à Blérancourt voir planter l’arbre de la Liberté. Ce qui nous déplut ce fut la blouse bleue que mon père avait mise pour aller à cette cérémonie. Son écharpe tricolore était nouée sur le rouge. Déjà mon père disait : « N’aimons que le rouge dans les trois couleurs », le blanc lui paraissant légitimiste et le bleu, orléaniste.

« Toi, Juliette, murmura ma grand-mère à mon oreille au moment où nous partions pour la cérémonie, est-ce que tu aimes cette blouse, est-ce qu’elle ne te choque pas ?

— Elle est bleue, grand-mère, répondis-je en riant, songe qu’étant donné les idées de papa elle pourrait être rouge ! »

On apporta un jeune peuplier qu’on planta sur la place où un grand trou avait été préparé.

Mon père, depuis la République et au nom de la liberté s’était réconcilié avec le curé qui bénit l’arbre de la liberté.

Dans son discours le curé déclara que la République, si elle réalisait l’idéal évangélique de son programme incarné dans les mots de liberté, d’égalité, de fraternité, serait le plus beau des gouvernements, mais que pour cela il fallait que tous les républicains fussent aussi sincères, aussi généreux et, ajouta-t-il fort habilement, qu’ils soient sinon dans la forme, mais dans le fond, aussi chrétiens, aussi dévoués aux déshérités que le nouveau maire.

Mon père, avec une ardeur qui m’enthousiasma et une éloquence enflammée qui séduisit ma grand-mère, répondit à M. le curé que la République et ses principes de liberté, d’égalité, de fraternité, étaient nés, cela ne pouvait se nier, de l’Évangile ; que Jésus-Christ était le premier des socialistes et des républicains ; que le républicain devait avoir toutes les vertus chrétiennes et que le christianisme était la formule humaine la plus belle qui ait jamais été conçue.

Je m’étonnai. Tout ce qui se rapporte au temporel de l’Église, ajouta mon père, est admirable. Elle est plus avancée que nous-mêmes, socialistes, dans la compréhension, dans la pratique de l’association. Nous avons beaucoup à apprendre d’elle, mais il est temps qu’elle-même apprenne de nous le culte de la nature et qu’elle se laisse pénétrer enfin par la science !

— Mon cher maire, dit le curé à mon père après la cérémonie, vous accepteriez la religion chrétienne les yeux fermés à la condition qu’elle soit païenne.

— A charge de revanche, monsieur le curé, répondit mon père en riant, acceptez ma religion païenne faite d’amour de la nature à la condition qu’elle inspire les vertus chrétiennes.

— Jamais, jamais, répliqua le curé en riant. Vous avez dit que nous sommes en avant de vous dans la conception de l’association et de la vie commune, nous sommes de même en avant religieusement. Le christianisme, c’est le présent et c’est l’avenir ! » Et il ajouta en se moquant : « Le paganisme restera de plus en plus le passé.

— Ainsi soit-il ! » répliqua gaiement M. le maire en entraînant M. le curé qui vint déjeuner avec nous.

« Je crois, dit mon père, en manière de toast à la fin du repas, et cela d’une façon absolue, indéniable, que la République est la consécration de la liberté de conscience, de la tolérance, et moi, comme maire, monsieur le curé, je vous prouverai avec quelle largeur, quelle hauteur, quelle grandeur, nous, républicains démocrates, socialistes, nous comprenons la liberté ! »


Mes progrès comme élève souffrirent considérablement de mes graves préoccupations politiques.

Mon père venait nous voir tous les huit jours, très soucieux de me tenir au courant des événements, me remettant des coupures choisies et savamment classées de la Démocratie pacifique, m’apportant des livres, des brochures, des proclamations. On eût dit que je n’avais pas à m’instruire d’autre chose que des faits et gestes de MM. les membres du gouvernement provisoire et des écrits de ceux qui se montraient les plus ardents parmi les réformateurs. Le français, l’histoire, la géographie, la littérature, étaient choses secondaires pour l’auteur de mes jours.

Et puis, en vérité, savait-on bien si la langue française n’allait pas devenir universelle, si l’histoire « des Rois » tiendrait debout sous le grand souffle révolutionnaire, si la géographie de notre planète n’allait pas être remaniée de telle sorte par la fraternité des peuples qu’il deviendrait à peu près inutile de l’apprendre dans la forme que l’odieux « passé » lui avait assignée.

L’avenir, c’était le progrès, la lumière, le nouveau ! Toutes les formes anciennes allaient être bannies. Mais, contradiction étrange, qui cependant ne choquait personne, le progrès, cette lumière, ce « nouveau », continuait de s’appuyer sur les principes évangéliques de liberté, d’égalité, de fraternité, sur la morale de Jésus, « le précurseur », le premier des socialistes.

Dans le jargon de l’époque, la République de Périclès, de Socrate, de Platon, entrecroisait ses annales avec celles de la grande Révolution française. La beauté de l’art athénien alternait avec le brouet de Sparte, les pieds nus ou les sabots des soldats des quatorze armées avec les magnificences des fêtes de la déesse Raison. Il y avait sur tout et sur tous des qualicatifs auxquels on n’échappait pas, ce qu’on appelle aujourd’hui des clichés. L’intégrité du caractère de Saint-Just, l’austérité de Robespierre, la puissance de Danton, l’amour du peuple de Ledru-Rollin, le courage de démolisseur de Proudhon, les sublimes théories sociales de Pierre Leroux, de Cabet, de Louis Blanc, la supériorité de la femme telle que la démontrait Toussenel dans son Esprit des Bêtes et Fourrier dans son Phalanstère, telle que la prouvait George Sand, tout cela émaillait les discours des orateurs de petite ville et de village au point que la plupart devenaient identiques quel que fût le sujet traité. L’improvisation était facile ; on prenait seulement la peine de recoudre les phrases entre elles, et la sonorité des mots vous berçait comme berce un air connu.

L’art oratoire de la République de 1848 en province avait beaucoup d’analogie avec la musique des orgues de barbarie qui passionnait le pays entier.

Lorsque ma grand-mère ou mon grand-père priaient mon père de sortir de la phraséologie, de leur faire l’honneur de les initier à ses conceptions gouvernementales réalisables, il répondait :

« Tout vaut mieux que ce qui était ! Nous allons piquer une tête dans l’inconnu ; quoiqu’il advienne, nous serons au moins sortis des ornières dans lesquelles s’embourbe le char de l’État depuis des siècles. La Révolution française a fait un grand effort pour lancer au galop les chevaux du char, mais Bonaparte les a enfourchés et ramenés en arrière. C’est à nous de les entraîner à nouveau. »

Malgré des réserves croissantes sur les hommes qu’il commençait à soupçonner de tiédeur, l’optimisme du mon père était aussi candide que le mien. L’illusionnisme, l’amour de l’imprévu, du romanesque, l’ignorance absolue des possibilités de réalisation d’une idée, l’ingénuité enfantine, dominaient dans l’esprit de mon père et dans celui de la plupart des hommes de 1848 que j’ai connus ; mais quelle passion de dévouement ils avaient, quelle soif des sacrifices à faire à la cause sainte du peuple, quelle générosité, quel abandon loyal des privilèges de caste, quelle fraternité sincère, quelle conviction que les « petites gens » étaient mûrs pour l’égalité, quelle indignation contre l’appétit de jouissance, contre l’égoïsme, contre la célèbre formule de M. Guizot : « Enrichissez-vous ! »

Les hommes de 1848 étaient des apôtres, des saints. A aucune époque il n’y eut plus d’honnêteté, plus de vertu, plus de noble simplicité. Ce n’étaient pas des hommes politiques, c’étaient des âmes éprises d’idéal. Tous ont été aussi sincères que mon père, tous ont droit à l’absolu respect, et on ne peut les avoir côtoyés sans honorer et chérir leur mémoire.

Vieilles barbes, si vous voulez ! Tous les partis deviennent vieilles barbes, mais combien peu, avant et depuis les hommes de 1848, ont eu leur jeunesse de cœur, leurs inspirations hautes, leur appétit de dévouement et de sacrifice ?

Dans mon souvenir ils conservent leur noble figure auréolée, tandis que les « roublards » opportunistes, les hommes de la politique d’affaires, de résultats, ceux qui victorieux se sont écriés : « A notre tour de jouir ! », qui ont dit et répété entre eux : « Le plus sérieux attribut du pouvoir c’est la galette », ceux-là s’enlaidissent dans mon esprit de toutes les laideurs de leurs disciples.

Parmi les républicains de 1848, pas un n’a songé à tirer un bénéfice de situation de son passage au pouvoir, pas un qui se soit enrichi. S’ils n’ont pas fait pour le peuple ce qu’ils rêvaient, ce n’est pas parce qu’ils ont jeté par-dessus bord leurs principes une fois en possession du vaisseau de la grande ville de Paris, c’est parce que leur conception du bonheur social humain était trop belle pour être réalisable et parce que le peuple, le premier, a refusé de faire l’essai de leurs théories.

Plus tard j’ai connu la plupart de ces « bétats », comme les appelait M. Ernest Picard. Ils ressemblaient à mon père. Leurs négations, ils en avaient ! étaient de trop fraîche date pour avoir desséché leur âme ; ils ne croyaient plus au Christ divin, ils croyaient encore au Christ humain. Ils adoraient cette science mystérieuse qui remplaçait pour eux le surnaturel et n’avaient pas encore mis à jour toute sa brutalité en broyant l’homme sous la machine.

Ils étaient internationalistes, non pour nier les légitimes fiertés de la race, non pour accepter sans révolte la conquête du pire ennemi, non pour subir ou pasticher l’utilitarisme de groupements nationaux moralement intérieurs, mais pour insuffler aux autres peuples leurs principes d’amour et de régénération.

Mon père, dès la fin d’avril, me dit un jour qu’il voyait l’écart se faire de plus en plus entre ses vœux et ce que lui apportaient les événements.

« J’ai peur, ajoutait-il, que notre République ne soit exclusivement une République à l’eau de rose, de celles que le sang se plaît un jour à teinter. Les gants jaunes du National y sont les maîtres et la livrent aux intrigues des ambitieux. »

Ma grand-mère au contraire se déclarait satisfaite de la République, qu’elle ne trouvait nullement effrayante comme elle l’avait craint.

« Jean Louis, je m’en arrange très bien de votre République ! », répétait-elle à mon père.

Tout d’abord mon père répondait : « Attendez, ma mère, encore un peu » ; plus tard il répliquait : « Vous êtes plus satisfaite que je ne le suis. » Un beau jour il éclata : « Parbleu, si elle vous arrange la République, elle est faite à votre profit ! Les d’Orléans peuvent revenir : ils n’auront rien à changer pour les bourgeois. »

Mon père fut bientôt, dans le sens le plus aigre du mot, un mécontent. Je fus une mécontente naturellement.


Une mécontente agressive. Mes discussions avec ma grand-mère devinrent si violentes, que mon grand-père s’emporta plusieurs fois contre moi, que Blondeau me donna tort ! Mon ami Charles, qui m’eût probablement soutenu, car il était, lui aussi, révolutionnaire, comme mon père et comme moi, avait quitté Chauny. Il était devenu le secrétaire de l’un de ses camarades d’enfance, haut fonctionnaire de la République, à Paris.

Bientôt mon père s’exalta. « Ils nous mentent, ils nous trompent, ils nous endorment », répétait-il désolé, sentant sa République chrétienne, païenne, socialiste, scientifique, lui échapper.

Ma grand-mère se rassurait de plus en plus. L’ordre était maintenu, et alors la forme du gouvernement, en somme, importait peu, disait-elle. Mon grand-père, à mesure que mon père et moi nous désespérions, répétait :

« Allons, allons, ça va bien pour l’Empire. »

Mais je rendais mes grands-parents malheureux avec mes désolations, mes récriminations, mes imprécations. La vie était insupportable, intolérable pour nous tous. Il en devait être ainsi à cette époque dans chaque famille où se trouvait un républicain idéaliste et sincère, de ceux qui avaient cru qu’on pouvait décrocher la lune pour le peuple, digne qu’il était de tous les dons miraculeux.

Ce qui, m’ayant le plus intéressée, me désespérait davantage, c’étaient les ateliers nationaux. Hélas ! ils tournaient mal. Quoi ! cette admirable chose : l’État créant des ateliers pour donner du travail aux ouvriers, pour nourrir les meurt-de-faim, cette institution bienfaisante, protectrice, sauvegarde sociale contre la misère, exemple admirable pour tous les peuples, les ateliers nationaux allaient être dissous !

Émile Thomas, qui les dirigeait, ne s’inspirait pas, quoiqu’il eût souvent répété le contraire, des idées de Louis Blanc. On commençait à le soupçonner d’être l’agent de l’homme « des échauffourées de Strasbourg et de Boulogne ». Au lieu d’organiser les ateliers nationaux, il les désorganisait.

« Les réactionnaires, me disait mon père, essaient de faire croire qu’Émile Thomas réalise les idées de Louis Blanc, quand, au contraire il est le pire ennemi de ces idées. On veut rendre le pur socialisme coupable des crimes qu’on commet en son nom. Trélat, le ministre de l’Instruction publique ne peut souffrir les ateliers nationaux, la commission exécutive les exècre, les bourgeois les ont en horreur parce qu’on leur en fait peur. Que se passera-t-il si, comme le veut cette Assemblée Nationale composée de réactionnaires, on dissout les ateliers ? Cent mille hommes jetés sans travail dans Paris du jour au lendemain sur le pavé, c’est l’émeute terrible, c’est la Révolution sanglante noyant les réformes, et c’est ce que ces gens-là veulent ! »

Ah ! ces cent mille hommes menacés d’être jetés sur le pavé, je les voyais malheureux, errants, sans travail, désespérés tandis que leurs femmes, leurs enfants mouraient de faim à la maison. J’en pleurais. Mon cœur était saisi d’une immense pitié et, jour pour jour, il fallait que je fusse tenue au courant de ce qui se passait. Ma grand-mère, abonnée récente du National, eût bien voulu m’empêcher de le lire, mais je l’exigeai et, tout en me révoltant de la haine des « gants jaunes » contre mes ateliers nationaux, je me tenais au courant des choses jusqu’aux venues de mon père.

Quand je sus que M. de Falloux était chargé par l’Assemblée Nationale de fournir le projet de dissolution des ateliers nationaux, je compris que tout s’écroulait.

Mon père vint et me dit. « C’est la tuerie qu’on organise ; ils veulent dissoudre les ateliers nationaux du jour au lendemain. Trélat lui-même voit le danger. Il propose de replacer peu à peu successivement les ouvriers. Il a destitué Émile Thomas, se rendant compte enfin de la besogne désorganisatrice qu’il faisait, il a nommé son gendre Lalanne qui réorganise, mais il est trop tard, et les loups de l’Assemblée Nationale veulent le carnage.

Je ne vivais plus. Le peuple, le bon peuple, lui si bon, si généreux, qui avait été si admirable aux journées de février, on le vouait aux mauvais instincts du pillage, par la misère qu’on allait lui imposer.

J’étais si malheureuse de ce que j’éprouvais, et cette souffrance en contact avec les férocités de ma grand-mère, de mon grand-père, de Blondeau, qui répétaient : « Qu’on en finisse tout de suite avec les meurt-de-faim ! » que je priai ma grand-mère de me laisser retourner à Blérancourt avec mon père à sa prochaine visite.

« Fais ce que tu veux, me répondit-elle, mais je te préviens, ma pauvre Juliette, tu es dans un tel état d’aberration que ce qui te reste de bon sens est en danger si tu vis avec ton père. Il t’achèvera, et ton mariage avec un ouvrier est au bout de toutes vos folies. Or, je dois te le confier, déjà tu as plu au jeune X… qui a dix-sept ans ; son père, moitié en riant, moitié sérieusement, à cause de ton âge, m’a fait des ouvertures pour une alliance possible entre nos deux familles dans quelques années. Sans doute, ce n’est pas mon rêve, car je te voudrais mariée à Paris, où je vivrais une partie de l’année avec toi pour te diriger dans la voie de la destinée que jusqu’à ces derniers temps je prévoyais pour toi, mais tu es tellement insensée que peut-être un bon mariage bourgeois en province vaudra mieux que tout ce que j’ambitionnais pour mon unique petite-fille. Voilà ce que je te propose. Veux-tu être pensionnaire ? La pension est si proche que je te sentirai encore auprès de moi. Tu prêcheras tes compagnes à ton gré, et alors ton grand-père, moi, Blondeau, en ne te subissant qu’une fois par semaine, nous pourrons supporter tes algarades, mais te voir souffrir ou rager, si cette bonne République ne te suffit pas, si tu dois gémir ou t’irriter, tous les jours, alors, ma petite-fille chérie, c’est intenable. »

Je mesurai l’étendue de la fatigue que j’imposais à mes grands-parents par cette proposition. Ma grand-mère, qui trouvait jusqu’à ces derniers temps les heures des classes trop longues et nos séparations pour Chivres ou pour Blérancourt mortelles, désirant que je sois pensionnaire, était-ce possible ? Je fus atterrée ; cependant, le vilain orgueil m’empêcha de me jeter au cou de ma grand-mère et de lui demander pardon de mes folies, car je me jugeai à ce moment-là extravagante ; et puis, ce qu’elle venait de me dire de X…, un grand jeune homme, que je trouvais charmant, spirituel, me grandit à mes yeux à tel point que je crus qu’une personne comme moi « allant sur ses douze ans » ne pouvait demander pardon comme une petite fille. Je répondis, le cœur pourtant bien serré :

« Hé bien ! grand-mère, c’est entendu, je serai pensionnaire le jour que tu le voudras.

— Demain, répondit-elle. »

Je faillis éclater, mais c’était l’heure de la classe et je partis pour la pension en me disant que ce jour serait le dernier où j’aurais ma chambre à moi, où matin et soir, à midi, je me sentirais entourée de la tendresse passionnée de ma grand-mère, de l’affection gaie de mon grand-père. Je verrais de loin le vol des pigeons descendant becqueter et roucouler dans la cour fleurie. L’amitié de Blondeau me manquerait ; je ne pourrais plus lui confier mes chagrins, essayer sur lui l’effet foudroyant des théories plus ou moins digérées de mon père, que je faisais miennes.


Le lendemain j’entrai comme pensionnaire chez Mlles André. Ce fut mon grand-père qui m’accompagna, et il me fallut tout mon courage au moment des adieux pour ne pas le supplier de me laisser retourner le soir à la maison. Je déjeunai et dînai avec mes compagnes. A la classe, aux récréations et encore et toujours, rien qu’elles, le silence absolu à table ; or, c’était, pour moi, le supplice. Quand je fus dans mon lit, j’éprouvai un tel chagrin, je pleurai tant que je ne pus m’endormir, et que cette nuit, la première de ma vie que j’eusse passée blanche, me parut plus noire que l’enfer. J’eus l’effroi de la prochaine et je m’imaginai que j’allais ne plus dormir ; cela me causa une inquiétude que je ne confiai, bien entendu, à personne de mes amies, dont les plus intimes étaient cependant comme moi pensionnaires.

L’une de mes ennemies politiques qui me connaissait bien et se disait qu’un désastre seul, quelque énorme fâcherie entre ma grand-mère et moi, avaient pu provoquer notre séparation, s’amusa méchamment à passer près de moi en ricanant et colporta une histoire fantastique sur mon entrée à la pension. Mes yeux rouges, mon visage défait, prêtèrent à la croyance qui se répandit à la récréation de midi. On répéta que ma grand-mère ne m’aimait plus, qu’elle ne voulait plus me voir, que je lui avais fait des choses… et, bien entendu, je fus des premières averties du ragot.

A la récréation du soir tout à coup plusieurs de mes compagnes accoururent pour me dire :

« Ta grand-mère est en haut du mur dans la cour de derrière. Elle demande que tu viennes lui dire bonsoir. »

Sachant les bruits répandus par mon ennemie politique, j’allai au pied du mur ; sans cela j’en voulais tant à ma grand-mère que je n’aurais certainement pas répondu à son appel.

« Comment vas-tu, ma petite-fille, me demanda-t-elle, perchée au haut d’une échelle et sa tête seule dépassant le mur. As-tu dormi ?

— Non, grand-mère, je n’ai pas dormi du tout, et certainement je ne dormirai jamais plus. Mais qu’est-ce que cela peut te faire ? Tu es tranquille, tu dors bien, toi, c’est tout ce qu’il faut. Bonsoir à grand-père et à Blondeau, bonsoir, ma grand-mère. Je te préviens que si tu m’appelles encore demain du haut de cet horrible mur, je ne reviendrai pas. »

Et je me sauvai en courant.

Les jours suivants je ne travaillais que par boutade, quand mon amour-propre était en jeu, quand je voulais dépasser une adversaire politique. Comme chef de mon parti je ne pouvais me laisser vaincre.

Mon âme était endolorie par le chagrin de ne plus vivre sous l’aile de mon adorée grand-mère, et je continuai à me sentir douloureusement angoissée par les appréhensions des travailleurs des ateliers nationaux.

Il faut se reporter à un tout autre temps pour comprendre quelle somme d’amour contenait ce mot : « le pauvre peuple », à quel degré ceux qui étaient sincèrement républicains socialistes se croyaient ses amis à la vie et à la mort.

Nous n’avions plus le courage de jouer aux récréations, nous les républicaines socialistes. On traitait en pleine Assemblée Nationale nos ouvriers des journées de février, ceux qui avaient écrit sur les murs des Tuileries : « Mort aux voleurs ! » on les traitait de bandits, de pillards !

Pauvre peuple ! comme nous souffrions avec lui ! C’en était fait, nous le comprenions, ce n’était plus qu’une question de jours et d’heures, on allait livrer à la faim cent mille hommes. Pas une de nous ne se permettait depuis longtemps de dépenser un sou en friandises. Nous calculions sans cesse nos ressources. En les réunissant nous pourrions bien nourrir un homme des ateliers nationaux, mais pas plus. Je décidai que nous ferions une belle lettre à ce ministre Trélat que nous détestions, « qui était cause de tout », à notre avis, et que nous lui proposerions de prendre à notre charge un ouvrier des ateliers nationaux. Sans doute un ce n’était pas beaucoup sur cent mille, mais si dans chaque pension on faisait comme nous il y en aurait tout de même un certain nombre de sauvés.

Que la rédaction de cette lettre nous fut difficile et combien de temps elle nous prit ! Chaque groupe ayant fait son brouillon, le communiquait à un autre groupe. Nous étions onze groupes affiliés secrètement ayant leurs partisans, et tous nos partisans tinrent chacun à participer au brouillon. Enfin, le brouillon, issu des brouillons, reçut l’approbation de tous les groupes réunis et la lettre partit. Je l’adressai à mon ami Charles à Paris, pour qu’il allât la porter de notre part au Ministre en personne.

Au même moment, l’Assemblée Nationale décidait brutalement que les ouvriers de dix-sept à vingt-cinq ans seraient incorporés dans les régiments, puis qu’on enverrait en Sologne, dans un pays ravagé par la fièvre, sous un climat mortel, un certain nombre d’ouvriers des ateliers nationaux, que le reste serait distribué en province pour des terrassements et des travaux créés par les municipalités.

Dans la pensée que notre « atelier national » allait nous arriver quelque beau jour, non seulement nous ne mangions plus un gâteau, nous économisions avec frénésie, mais nous quémandions, nous quêtions chacune sous tous les prétextes possibles à tous nos parents. L’une de nous avait obtenu un habillement de l’un de ses frères et l’avait nettoyé et recousu avec soin. Nul ne pouvait soupçonner notre complot, car nous savions que nous serions excommuniées par toutes nos familles si elles pouvaient penser que nous songions à protéger l’un de ces « monstres » des ateliers nationaux.

Aussi notre lettre avait-elle spécifié au ministre Trélat que notre « atelier national » devait se présenter à la pension de Mlles André de Chauny comme protégé de Juliette Lambert.

Mon père m’avait écrit que c’était pire encore que ce qu’on disait, qu’on ne s’occupait même plus de caser tant mal que bien les ouvriers, que l’Assemblée Nationale était odieuse, criminelle, qu’elle voulait tout de suite dissoudre les ateliers nationaux, sans s’inquiéter de ce que deviendraient les cent mille hommes renvoyés. « Il va y avoir de grands malheurs », ajoutait mon père.

Je sortais chez ma grand-mère le lendemain, un dimanche, et Blondeau parla politique devant moi sans que je dise un mot, car je m’interdisais, depuis mon entrée comme pensionnaire, toute parole qui ne fût pas une banalité, chez mes grands-parents.

Blondeau racontait que, chose incroyable, Trélat, le Ministre des Travaux publics, avait demandé grâce pour les bandits des ateliers nationaux, suppliant l’Assemblée Nationale, avec des trémolos dans la voix, de ne pas jeter cent mille hommes à la rue, de lui laisser trouver des moyens de les caser, qu’il proposait l’incorporation, la Sologne, des terrassements, des travaux créés par les municipalités.

« Ta nouvelle retarde de huit jours, Blondeau, ne pus-je m’empêcher de lui dire. Tu peux ajouter qu’à l’Assemblée Nationale on a ri des élans tardifs du cœur de M. Trélat et qu’on a décidé… »

Je récitai la décision et il y eut un silence.

Mon grand-père me demanda, contenant mal sa colère, révolté.

« Serais-tu pour les insurgés ?

— Je suis, grand-père, pour cent mille malheureux auxquels on s’est engagé peut-être imprudemment à donner du travail, et auxquels brusquement, sans pitié, on veut retirer ce travail.

— Mais ce sont des assassins !

— Qui ont-ils assassiné ?

— Des voleurs !

— Qu’ont-ils volé ?

— Ils épouvantent le pays.

— Oh ! oui, on en fait des épouvantails, on les dit enragés pour pouvoir les tuer ; à la fin on les rendra peut-être épouvantables, grand-père. »

Blondeau et ma grand-mère se regardaient effarés. Ni l’un ni l’autre ne soufflèrent mot.

« Il est temps que le Prince Louis s’en mêle, répliqua mon grand-père, sans cela des idées comme les tiennes, Juliette, nous feraient devenir fous.

— Hélas ! ton Prince Louis ne s’en mêle que trop. C’est lui, par son Émile Thomas, qui a fait mal tourner les ateliers nationaux.

— Jamais le Prince Louis ne se mêlera trop des affaires de la France, entends-tu, insurgée ! Il faut qu’il nous sauve par un bon Empire, bien assis cette fois, au moins jusqu’à ma mort. »