Il est impossible de soupçonner aujourd’hui l’importance qu’avait à l’époque de mon enfance un voyage en chemin de fer. Tout Chauny en avait parlé lors de mon départ, tout Chauny m’interrogea au retour. Quand je sortais avec mon grand-père, on m’arrêtait dans la rue pour me demander si c’était bien effrayant, un chemin de fer.

La vérité est que les horribles sifflets, le bruit sourd et menaçant de la locomotive, les tunnels, oh ! les tunnels ! l’affreuse fumée noire qui faisait de vous des charbonniers en quelques heures, tout cela m’avait fort inquiété et me paraissait une chose venue en droite ligne de l’enfer.

« Ça écorche les oreilles, ça aveugle si on met le nez à la portière, ça secoue à faire trembler, c’est laid, et ça enlaidit », répétais-je à tous ceux qui me questionnaient.

A la pension, mon succès était fou. Chaque « grande » m’interrogeait pour elle et pour sa famille, chaque « petite » voulait savoir toute l’histoire du chemin de fer, de la mer, des bateaux.

Mon grand panier de coquillages fut vidé en quelques jours. Le grand nombre de mes cadeaux s’écoula vite. Une semaine après mon retour, il ne me restait plus rien.

« Ça, disais-je de mes coquilles, ça n’a pas été acheté, je les ai ramassées moi-même à la vraie mer ! à la mer en vrai ! »

Ces mots produisaient un effet immense. Aux récréations, je pérorais entourée sans cesse d’un grand nombre d’auditrices yeux ronds et bouches bées. Des questions partaient de tous côtés. On ne se lassait pas d’entendre mes récits toujours les mêmes. L’histoire de la femme guillotinée sous le tunnel faisait frémir toutes mes compagnes.

« Pourquoi aussi est-ce qu’elle s’est penchée par la portière, disaient les « grandes », on doit faire attention quand on voyage ; en voyage on court toujours de très grands dangers, il n’y a qu’à en lire pour le savoir. »

Les « petites » demandaient surtout si la femme guillotinée sous le tunnel avait des enfants et s’ils étaient là.

Lorsque je répondais oui, panique générale. La nichée questionnante s’éparpillait avec des oh ! effarés.

Il faudrait aujourd’hui qu’une élève dans une pension eût hiverné au pôle Nord et raconte qu’elle a vu une mère broyée par un icefield sous les yeux de ses enfants, pour produire l’effet de mon chemin de fer et de ma femme guillotinée sous un tunnel. On commençait à construire la ligne de Paris à Saint-Quentin qui devait traverser Chauny et la question du chemin de fer était passionnante pour tout le monde.

J’avais, à la maison, procédé avec un grand art. Chaque soir, après le dîner, je racontais à ma grand-mère, à mon grand-père, à Blondeau, à mon ami Charles qui n’eût manqué sa soirée pour rien au monde, je racontais, dis-je, l’une de mes journées, jamais plus, jamais moins, et mes récits durèrent autant que mon voyage avait duré.

J’avais manqué tout un mois de catéchisme, mais M. le Vicaire qui nous instruisait eut pour moi des indulgences. Lui-même s’intéressa énormément à mon voyage, et me demanda, comme tous me le demandaient, mes impressions sur le chemin de fer et sur la mer.

Mes réflexions lui plurent et il en fit part à M. le Doyen, qui lui-même voulut me questionner. Je lui dis que le chemin de fer était une invention abominable, sifflante, une invention de l’enfer avec ses feux et sa noirceur diabolique.

Ce voyage, décidément, me faisait une situation à part. Dans la ville de Chauny, j’étais par lui autre chose que les autres jeunes personnes de mon âge. M. le Doyen, à mesure que l’époque de la première communion approchait, s’occupait de plus en plus de moi. Il me désigna pour prononcer les vœux du baptême et pour conduire l’une des files des communiantes à la Sainte Table. L’évêque de Soissons venait cette année-là, comme tous les deux ans, faire la confirmation. Je fus choisie encore pour lui adresser le compliment de bienvenue à la cure.

J’étais la plus jeune et la plus grande parmi les communiantes. Ma grand-mère et mon grand-père, Blondeau, mon ami Charles, ne s’occupaient plus, depuis que le récit de mon voyage était terminé, que de ma première communion. La mousseline la plus fine avait été commandée par ma grand-mère pour ma robe et pour mon voile. Le blanc m’allait à merveille, me répétait-on, et j’allais être la plus belle. Mon ami Charles m’apprenait à dire mes vœux de baptême et mon compliment à Monseigneur, de façon plutôt théâtrale que pieuse.

J’avais pour amie intime une étrange créature de mon âge, petite autant que j’étais grande, spirituelle, mauvaise langue, endiablée, dont l’influence sur moi n’était rien moins que bonne. Chaque fois qu’elle me voyait un enthousiasme, une admiration, elle s’acharnait à les démolir. Son nom était Maribert[3]. Nous étions liées depuis quatre ans, nous avions eu des brouilles très graves, des réconciliations dont toute la pension s’était occupée.

[3] La finale seule de ce nom est exacte.

Maribert faisait sa première communion en même temps que moi. Elle était pensionnaire et très surveillée parce qu’elle se permettait sur le catéchisme des réflexions qui scandalisaient les moins recueillies. Souvent, elle répondait à M. le Vicaire, elle lui tenait tête en discutant les articles qu’il nous expliquait.

« Vous serez rejetée de l’Église si vous ne vous soumettez pas, lui disait parfois M. le Vicaire, vous avez l’esprit d’une renégate. »

Elle osait répondre :

« Je suis philosophe, j’ai l’esprit fort ! »

Je devins pensionnaire durant le mois qui précéda ma première communion ; M. le Doyen, ayant constaté que je me préparais mal chez mes grands-parents, obtint d’eux qu’ils se sépareraient de moi jusqu’au « grand jour » ; Maribert trouva moyen de m’avoir comme voisine de dortoir et alors aux récréations, en classe à l’aide de petits papiers qu’elle me glissait, elle commença à travailler mon esprit dans le sens de l’incroyance ; elle s’efforça de me prouver que M. le Doyen n’était nullement évangélique, que M. le Vicaire qui nous instruisait préférait un bon dîner à une bonne messe, que Mlles André, nos maîtresses, étaient beaucoup plus préoccupées de ne pas perdre leurs élèves que de les instruire et de les perfectionner.

« Ainsi moi, me disait-elle, on devrait me renvoyer, ces demoiselles savent très bien que je change toutes les idées que je veux changer, que je suis une perturbatrice, que je ne ferai pas ma première communion sérieusement et que j’empêcherai toutes les autres, toi la première, de la faire avec l’onction, avec la dévotion nécessaires ; et on me garde, moi brebis galeuse, dans le troupeau. »

Je subissais l’influence de Maribert, et l’on eût mieux fait de me laisser auprès de ma grand-mère qui, quoique trop préoccupée pour moi des choses de ce monde, ne pouvait qu’augmenter ma foi.

Le matin du jour de ma première communion j’étais triste, mécontente, je ne me sentais pas ce qu’il eût fallu être, et j’enviais les joies de celles qui ayant eu la force de résister à la diabolique Maribert avaient sur le visage une expression de béatitude.

Au moment de partir pour l’Église, Maribert me glissa dans la main un morceau de chocolat en me disant avec ses yeux luisants et démoniaques : « Mange ! »

Et en même temps je l’entendis croquer la moitié de la tablette qu’elle m’avait donnée.

Je lui jetai son chocolat à la figure. Ah ! cela non ! C’était trop. Je voulais bien, moi aussi, avoir l’esprit fort, mais je ne voulais pas commettre un sacrilège, mentir, communier ayant mangé !

Mon amie m’apparut tout à coup dans sa malfaisance et je m’efforçais d’arracher en un instant de mon esprit les idées que j’avais reçues d’elle, idées peu nombreuses d’ailleurs dans le mince bagage commun que nous possédions.

Cependant une grande douleur m’étreignit ; ne venais-je pas de rompre avec une confidente, une amie de quatre années ? (les années sont si longues dans la jeunesse).

Maribert, hélas ! m’avait fait perdre l’élan de la prière et, cet élan-là seul en un pareil jour eût pu me consoler de la grande brisure que je sentais en mon cœur.

J’étais émue à tel point que mes larmes coulaient sans que j’en aie conscience.

« Tu es bête entre les plus bêtes, me dit Maribert. Je ne te parlerai plus de ma vie.

— Tu es méchante entre les méchantes, lui répondis-je, et je me reprocherai toute mon existence d’avoir aimé une maudite comme toi. »

L’heure était venue de partir pour l’Église. Nos mères nous attendaient au salon.

Ma mère était là et ma grand-mère. Je me jetai dans les bras de toutes les deux, je les embrassai avec ardeur et elles furent édifiées en voyant ma pâleur, mes yeux rougis.

Ma grand-mère en toilette de laine blanche, en chapeau noir, avec une écharpe de soie noire frangée, me parut très bien habillée. Ma mère était fort belle quoique sa toilette fût d’une grande simplicité. Elle avait une grande capote de paille d’Italie nouée avec des rubans de velours noir, une robe de soie puce, traînante, sans aucun ornement, et une écharpe de tulle brodée par elle merveilleusement, attachée aux épaules avec des épingles de turquoise. Je ne me lassais pas de l’admirer.

« Que maman est belle, dis-je tout bas à ma grand-mère, regarde-la donc.

— Oui, me répondit tout haut ma grand-mère, et ce serait bien qu’elle jouisse un peu de sa beauté, qu’elle en soit reconnaissante au bon Dieu ; mais, hélas ! je suis sûre qu’elle s’imagine qu’on la regarde avec malveillance. »

Ma mère levait les épaules.

« Juliette, ajouta ma grand-mère, voilà pour toi un beau jour, ma petite-fille ; puisse-t-il dominer toute ta vie, puisses-tu en comprendre pieusement la portée. Je vais prier Dieu de toute mon âme pour qu’il en soit ainsi. »

Nous sortons de la pension, moi en tête, mes compagnes une à une me suivant ; nous formons la file et nous marchons par les rues jusqu’à l’Église.

L’orgue nous accueille avec un chant d’allégresse. Mon cœur bat à me faire mal, puis peu à peu un grand apaisement se fait en moi. Je renie le mal, je renie Maribert que je vois là-bas, dans la file, la figure enlaidie par un vilain sourire. Je la regarde de haut froidement, fièrement, et je lève les yeux au ciel pour lui prouver que je ne suis plus sous l’influence de ses vilaines prédications. Je me sens bien ce que je dois être dans le lieu saint pour la cérémonie qui s’accomplit.

Je récite mes vœux de baptême simplement, d’une voix forte, sentant bien ce que je dis. Je songe à ma grand-mère qui m’écoute et à laquelle je confierai le soir même tout ce que je lui ai caché jusqu’à ce jour sur Maribert. Je communie en paix, je rentre chez ma grand-mère, heureuse de retrouver mon chez moi et d’y revenir délivrée de Maribert qui ne me manquera plus jamais quand je serai loin d’elle.

Le lendemain, au presbytère, je dois dire mon compliment à Monseigneur.

Mon grand-père a raconté que Mgr de Garsignies est un ancien officier de cavalerie, ma grand-mère a ajouté qu’il a eu une existence aventureuse, très romanesque et ce qu’on en dit à la table de mes grands-parents m’enlève la peur qu’il me faisait.

Souriante je lui débite mon compliment en le regardant sans trouble. Lui-même me sourit et m’embrasse.

A l’église, au moment de la confirmation, lorsque je baise la patène et que Monseigneur approche ses doigts de ma joue, l’esprit de Maribert s’empare tout à coup de moi et je dis sans avoir conscience des paroles que je prononce, paroles qui glacent d’effroi mes compagnes agenouillées et font sourire Maribert :

« Monseigneur, légèrement je vous prie… »

Il frappe sur ma joue un peu plus fort qu’il ne frappe sur celle de mes compagnes.

Pourquoi ai-je dit cela ? Je ne sais, mais je sens que j’ai résisté à l’inspiration diabolique de dire une chose encore bien plus forte. Le geste sacré m’est apparu tout à coup comme un soufflet. Maribert était la quatrième après moi. Est-ce son méchant esprit qui m’a inspiré cet acte de révolte ?

M. le doyen me fait appeler à la sacristie après la confirmation ; il me gronde très paternellement, mais très vivement et m’inflige une pénitence.

Quelques années plus tard, à une soirée que donnait à Soissons, où je venais d’arriver jeune mariée, Mgr de Garsignies, lorsque j’entrai et le saluai, s’écria :

« La petite fille de la confirmation ! »


La construction dans le jardin vendu s’était élevée durant les mois d’été. Elle s’achevait à la hâte, la rentrée d’octobre devant se faire dans la nouvelle bâtisse. Par-dessus le haut mur apparaissait l’odieuse pension contre laquelle je nourrissais une haine violente. On y allumait de grands feux et le soir, du corridor de ma chambre au premier étage, elle m’apparaissait comme une bouche de l’enfer.

Je ne cessais de déclarer que jamais je n’irais à cette pension, jamais ! et c’est en vain que ma grand-mère avait essayé le jour de ma première communion, au dîner de famille où mon père manquait, blâmant quoique la subissant cette « suite de mon baptême », comme il disait, c’est en vain, que, ma mère aidant, on essaya de me faire jurer que j’irais à la rentrée d’octobre à la pension nouvelle. Je perdais littéralement la tête quand je pensais que je pourrais aller en classe sur le sol ravagé de mon jardin, jouer sur l’emplacement de mon temple de verdure. Ma grand-mère s’inquiétait de cet entêtement et s’en irritait peut-être davantage. Notre tendresse subissait une atteinte et nous nous blessions à chaque instant malgré l’amour profond que nous avions l’une pour l’autre. Je me désintéressais du bonheur de mes chers grands-parents, je ne m’interposais plus entre eux, je gardais le silence lorsqu’une discussion s’élevait ; les on avaient repris leur fréquence. Blondeau s’attristait de ma tristesse et je me trouvais d’autant plus malheureuse qu’à la pension, Maribert soulevait les passions contre moi, entretenait la lutte acharnée. On était pour elle ou pour moi. Il y avait deux clans hostiles l’un à l’autre. Le sien plein d’activité, nous harcelant, nous jouant tous les mauvais tours possibles, le mien résistant avec mollesse, car moi, le chef, découragée, je ne travaillais plus. J’étais sans cesse punie et grondée. Ma mauvaise humeur naissait, moi que mes compagnes avaient surtout aimée jusque-là pour ma belle humeur.

Je ne pouvais plus comme autrefois apporter des fruits de mon jardin. Les boules de sucre avaient fait leur temps ; bref, j’étais désemparée et sans goût pour quoi que ce fût.

Mon séjour chez mes tantes de Chivres où je retrouvai un peu de sérénité fut écourté cette année-là. Je ne pris de vacances que celles accordées par la pension, et mon père en réclama sa part.

A peine avais-je terminé le récit par journée de mon voyage à mes tantes, à peine avais-je conté ma première communion qu’il m’eût fallu songer au départ, si je n’avais obtenu une prolongation de séjour d’un mois en écrivant à mon père que je le suppliais de me garder au moment de la rentrée des classes en octobre et de m’épargner la douleur d’aller dans la nouvelle pension.

Ma tante Sophie me gronda beaucoup de ma paresse, de ma négligence à propos de mon latin. Mais elle admit mes excuses et je travaillai de plus belle.

Je trouvai mes tantes très agitées par la politique. Elles lisaient Le National. Toutes trois, de même que ma grand-grand-mère, étaient libérales. Elles ne parlaient que de M. Odilon Barrot, et avec quel respect ! Elles avaient leur opinion personnelle sur chacun des membres de la famille royale, ne cessaient de regretter le duc d’Orléans, aimaient le duc d’Aumale, le prince de Joinville, estimaient la reine Amélie, la duchesse d’Orléans, mais jugeaient le roi Louis-Philippe de très haut et levaient les bras au ciel sur la corruption des temps. Si elles avaient eu moins peur de la révolution, elles eussent détrôné le roi, proclamé la régence de la duchesse d’Orléans, préparant le règne du « petit comte de Paris » avec M. Odilon Barrot comme président du Conseil.

M. Odilon Barrot était pour mes tantes le « représentant modèle ». Elles se passionnaient pour la campagne des banquets réformistes dont il était à la fois le promoteur et le héros.

Mais elles se montraient irritées des « agissements » de MM. Ledru-Rollin, Louis Blanc, etc., qui dénaturaient, qui faussaient la campagne des banquets réformistes ; elles se disaient fort inquiètes des idées subversives de M. Pierre Leroux sur le travail, des insanités de M. Proudhon sur la propriété. A propos de ces deux derniers et de leurs personnes, mes tantes répétaient volontiers :

« C’est la fin du monde ! »

Mes tantes se déclaraient à tout propos, lorsqu’elles discutaient entre elles, fidèles aux immortels principes. Elles étaient ennemies de Napoléon Ier, moins cependant que des jacobins et des socialistes, mais elles ne lui pardonnaient pas « l’entrée des alliés en France et la terreur de l’invasion ».

Elles m’apprirent la fameuse Iambe d’Auguste Barbier :

O Corse à cheveux plats, que la France était belle.

pour que je la redise à mon grand-père.

« Bonaparte, répétait souvent ma grand-grand-mère de Chivres, comme le disait mon père, nous a rendu la France moins grande qu’il ne l’a prise. »

M. Béranger ne leur plaisait pas et quand je chantais des chansons de lui que mon grand-père m’avaient apprises, elles m’écoutaient, mais avec des protestations sur le chansonnier et sur la chanson. M. Thiers leur paraissait dangereux avec son culte de Napoléon qui bonapartisait la bourgeoisie tandis que M. Béranger bonapartisait le peuple.

« Et, disait ma tante Sophie, quelle que soit la forme du gouvernement qui nous adviendra après celui du roi Louis-Philippe, ce seront toujours les idées autoritaires, j’en ai grand peur, qui triompheront. Le libéralisme, qui seul peut sauver la France, lui rendre son sens politique, la faire bénéficier de l’esprit de sa race, ne semble plus exister que dans l’esprit de M. Odilon Barrot et dans les écrits de M. de Lamartine.

Elles lisaient et relisaient Les Girondins, et la façon dont elles en parlaient est restée ineffaçable dans ma mémoire.

Le vieux provincialisme réveillé, le pays administré dans un grand nombre de sièges administratifs, la décentralisation, la France revenant au programme girondin, luttant contre l’influence exclusive de la capitale, contre l’autocratie des idées nouvelles plus oppressives, plus tyranniques que les tyrans eux-mêmes, tel était le programme politique de mes tantes et de mon arrière-grand-mère, programme qu’on m’avait fait écrire pour que je le communique à mes parents et grands-parents.

« Tu le conserveras, Juliette, me dit un jour ma tante Sophie, et il y aura un moment de ta vie, j’en suis certaine, où, après les expériences jacobines et bonapartistes, après des révolutions probables, tu te rappelleras combien étaient sages et vraiment françaises et vraiment nationales les idées de tes vieilles tantes. La France doit agir dans ses centres d’action et non pas tourner comme une toupie dans sa capitale. »

Jamais encore mes tantes n’avaient autant causé de politique, entre elles, devant moi, que durant mes vacances de 1847.

« Elle est d’âge à écouter et à comprendre, répondait l’une ou l’autre de ses filles lorsque ma grand-grand-mère leur répétait : « Vous assommez cette petite. »

— Il ne vous sera pas inutile, dussiez-vous avoir entendu, non par les oreilles, mais par la bouche en bâillant, de savoir ce que des personnes d’une haute compétence comme vos tantes pensent de la chose publique, disait ma tante Constance, avec sa moquerie habituelle. Écoutez, Juliette, écoutez. »

J’écoutais sans bâiller, car j’avais l’esprit entr’ouvert sur toutes choses politiques et littéraires. Mes tantes étaient bien la personnification de cette bourgeoisie dont parlait mon père, qui n’admettait que la moyenne des expériences sociales, ne goûtait que des impressions moyennes, natures insupportablement équilibrées, ajoutait-il.

Mes tantes trouvaient M. Victor Hugo trop sonore, trop retentissant pour la paisibilité de leurs esprits et, ajoutait ma tante Sophie, trop peu bucolique. Elles détestaient la laideur de Quasimodo, critiquaient l’Ode à la colonne, Napoléon II, qui semblaient faire de M. Victor Hugo un bonapartiste ; son théâtre leur paraissait trop intense, trop pompeusement invraisemblable, trop verbeusement humanitaire. Lucrèce Borgia, Marie Tudor, les Burgraves, Ruy Blas, les mettaient hors d’elles. Leur classicisme en était révolté. Elles blâmaient la conduite politique de M. Victor Hugo, trop ondoyante et trop diverse. Ma tante Anastasie demandait grâce pour les Rayons et les Ombres dont elle raffolait.

Elles parlaient de Mme George Sand avec réserve. J’entendis plus d’exclamations que d’appréciations sur un roman dont je retins le joli nom : Lélia, que j’avais d’ailleurs vu entre les mains de ma grand-mère. Mais elles goûtaient beaucoup de choses de Mme George Sand, surtout ses œuvres paysannes. La petite Fadette leur paraissait un chef-d’œuvre.

« Nous sommes très bourgeoises, disait ma tante Sophie, en causant de Mme George Sand, quoique nous nous sentions cependant l’esprit libre, par libéralisme plus que par éducation, et dans les actes publics plus que dans les actions privées. Retenez bien le nom de cet écrivain, George Sand, ajoutait ma tante, il aura une grande influence sur votre génération et il vous enthousiasmera certainement lorsque vous serez majeure. Quoiqu’on dise d’elle, Mme George Sand est restée très femme, et elle ne sera jamais vraiment comprise que par les femmes ; mais la plupart des choses qu’elle écrit, en dehors de ses paysanneries, sont faites pour des esprits plus jeunes que les nôtres, qu’elle doit passionner et qu’elle reflète certainement. A nous il nous est plus facile de comprendre Mme de Staël et sa Corinne. »

Et mes tantes m’initièrent aux beautés si dissemblables de Corinne, de Mme de Staël, et de La Petite Fadette, de Mme George Sand. Je trouvai, à leur grande joie, également admirables, quoique différemment, les deux livres. Il est vrai qu’on me les lut tout haut en me soulignant ce que je devais admirer ; mais mes tantes elles-mêmes, malgré ma tendresse pour elles et la haute confiance que m’inspiraient leurs esprits, n’eussent pu m’obliger à l’enthousiasme si je ne l’avais pas éprouvé.

Ma grand-mère, qui adorait son Balzac, m’en lisait à chaque instant de longs morceaux, que je trouvais longs, et avait renoncé à me faire goûter son cher, son grand, son unique romancier. Je la faisais enrager en lui répondant :

« Il n’est ni assez Homérique, ni assez Virgilien. »

Mes tantes exécraient M. de Balzac.

« C’est un créateur de figures malsaines qui vous hantent, disait ma tante Anastasie ; les héros de M. de Balzac pour un peu entreraient dans votre vie et vous conduiraient à la façon dont ils se conduisent. Ils ont une réalité qui vous fait croire qu’on les a connus ; c’est pour moi une obsession quand je lis un roman de ce Balzac. Je ne puis pas me débarrasser l’esprit de personnages que je n’aime pas, dont je blâme les actes et qui s’imposent à mon jugement comme une vilaine mode s’impose aux yeux des femmes élégantes. Je suis convaincue que M. de Balzac formera plus de caractères qu’il n’en a observés. Je crains que ma sœur Pélagie n’agisse sous l’influence de M. de Balzac plus souvent qu’elle ne le croit. Si l’on se laisse prendre par la puissance de cet homme, il vous possède, et c’est un malfaisant qui vous conduit au doute, au scepticisme, sur les gens et sur les choses.

— Prenez bien garde à M. de Balzac plus tard, ma nièce, ajoutait ma tante Constance, c’est le plus dangereux de tous ceux qui écrivent à cette heure. Il vous donnera des contemporains que je ne vous envie pas : des égoïstes, des affamés de situation. Rappelez-vous ce que vous aura dit votre vieille tante, notez-le au besoin : M. de Balzac engendrera des cervelles, mais point de consciences, point de cœurs. La vertu est imbécile pour M. de Balzac. Eugénie Grandet, le Père Goriot, me révoltent. Je ne fais pas même d’exception pour le Lys dans la vallée. »

Ah ! si ma grand-mère avait été là. Quelle passion elle eût mise dans ces discussions sur M. de Balzac avec ses sœurs, elle qui en était fanatique. Je racontai à mes tantes que ma grand-mère lisait, au moment de mon départ de Chauny, Les deux jeunes mariées, pour la cinquième fois.

Ma tante Sophie me dicta une appréciation de l’œuvre de M. de Balzac, que je lus à mon retour à ma grand-mère.

Elle s’emporta et me fit répondre en son nom à sa sœur. J’eus ainsi deux leçons contradictoires sur M. de Balzac et j’ai gardé le souvenir de toutes les deux.

Pour ma grand-mère M. de Balzac était « tout un monde ». Par lui, avec lui, on pouvait exclure de son existence la banalité des rapports sociaux. On vivait avec ses héros comme avec des amis ; ils étaient en chair et en os. On leur causait, on les voyait ; ils peuplaient votre existence, ils vous visitaient.

J’écrivis des pages et des pages à ma tante Sophie sur M. de Balzac. Celle-ci répondit à ma grand-mère et alors commença entre les deux sœurs une correspondance sur la « Littérature du jour » qui me fut communiquée chaque fois qu’elle pouvait l’être, et qui m’instruisit sur beaucoup d’œuvres alors toutes vibrantes d’actualité.

Ma tante et ma grand-mère d’accord en cela blâmaient les publications d’Eugène Suë « qui apprenaient au peuple à exécrer les prêtres sous la figure d’un Rodin ».

Ma grand-mère cherchait dans ses lectures des distractions ; ma tante y cherchait des réflexions. L’une ne s’intéressait qu’aux aventures des amoureux, l’autre qu’aux formes élégantes dont se revêtait la pensée, qu’aux descriptions de la nature, à la philosophie de la vie. Jamais elles ne se comprirent, ni ne s’entendirent sur une œuvre quelconque.


Mes onze ans accomplis je me persuadai que je devenais une jeune fille. Beaucoup de gens me croyaient plus âgée que je ne l’étais, à cause de ma taille et de mon apparence sérieuse. J’avais, à cette époque, des idées très personnelles, quelquefois mûries, et une imagination extravagante, des naïvetés d’enfant et des raisonnements de jeune femme.

Presque tous ceux qui, jusque-là, m’avaient traitée en petite fille, m’appelaient Mademoiselle, et ma grand-mère, dans sa hâte de justifier ce titre, me mit des robes fort allongées, presque longues.

Entre mon retour de Chivres et mon séjour chez mon père, j’étais restée toute une semaine chez ma grand-mère, la tête farcie de « Littérature du jour », ayant maintenant mes opinions sur Mme de Staël et Mme George Sand, sur MM. Victor Hugo, de Balzac, Eugène Suë. J’avais tout un cahier de notes interrogatives pour mon père qui ne m’avait jamais parlé ou que des anciens ou que des écrivains « démocratiques et sociaux » comme il les appelait. Je mis ces notes en ordre à Chauny et elles n’étaient pas dépourvues d’intérêt, ayant été pour la plupart cueillies aux conversations de mes tantes.

Mon père consentirait-il à discuter avec moi sur la littérature du jour ? Je l’étonnerais par mon savoir ; mais connaissait-il seulement les auteurs dont je rêvais de l’entretenir ? Je me disais que, puisque ma tante Sophie, malgré son amour pour Virgile et les latins, n’en était pas moins très occupée des « célébrités actuelles », mon père pouvait bien lui aussi associer le goût de la littérature à celui de la politique.

Dès que je fus à Blérancourt, je bombardai mon père de questions. Que penses-tu de Mme de Staël, de Mme George Sand, de M. Victor Hugo, de M. de Lamartine, de M. de Balzac ?

Ma mère trouvait scandaleux qu’on m’eût appris à juger des auteurs qu’elle-même connaissait à peine. Décidément toute notre famille était insensée, jusqu’à mes tantes qu’on lui avait cependant dépeintes comme de graves personnes, plus vieillies que modernisées.

Ma mère, si on l’avait laissée m’élever, disait-elle, eût fait de moi une simple bourgeoise formée pour vivre dans son milieu, pour penser comme tout le monde, et non une péronnelle pédante déjà insupportable, déjà déclassée par l’esprit, surchauffant son intelligence à l’âge où il eût fallu commencer à la vouloir rassise.

Mon père dédaignait la littérature de son temps. Il ne répondit à mes questions que par des banalités. Seul Lamartine excitait sa passion dans le sens du blâme, non, comme poète, mais comme historien, et il déclarait que Les Girondins étaient le livre d’un « malfaiteur ».

Il admirait Eugène Suë avec une exagération qui eût fait répéter à ma tante Sophie l’un de ses mots favoris : « Il y a des opinions qui sont des crimes. »

« Eugène Suë, disait mon père, est un génie, il délivrera la France de tous les Rodin ; de son œuvre date une ère nouvelle, celle où notre pays sera enfin émancipé de l’Église ; Eugène Suë a pétri la terre glaise qu’est encore le peuple, un autre tirera de ce même peuple le marbre qu’on sculpte. C’est par bonds à cette heure que les événements marchent. Les grands rénovateurs ont préparé les rénovations, les libérations définitives. » Et il ajoutait solennellement :

« Nous allons enfin pouvoir parler des choses que tu ignores et que j’ai à te révéler. Cette fois nul ne m’empêchera plus de former ta compréhension à l’image de la mienne. Tu es en règle avec la religion de tes mères ; je puis te parler de la mienne sans restriction, t’en instruire, t’apprendre d’où vient la lumière à l’esprit et au cœur de l’homme. Elle vient de la nature ; elle est réelle parce qu’on la voit, elle est idéale, par l’immensité qu’elle éclaire. »

Dès le lendemain, mon père commença de m’enseigner ce qu’il appela mon nouveau catéchisme et il m’en dicta les principaux articles. En voici quelques feuilles gardées :

« Le culte de la nature que nous avons reçu des grecs, les seuls qui aient pénétré ses mystères jusqu’en leurs profondeurs, culte que les traditions nous ont transmises à travers les siècles, sans interruption, que Jean-Jacques nous a fait comprendre dans d’admirables formules, dont Bernardin de Saint-Pierre nous a donné la sentimentalité, est le culte vrai.

« Nature, science, humanité, ce sont les trois termes de l’initiation. La nature d’abord, elle qui domine tout, puis les révélations de cette nature, révélations qui sont la science, c’est-à-dire le phénomène éclairé en soi, observé par l’homme, et enfin l’appropriation de ce phénomène aux utilisations sociales.

« Les temps marchent, la lumière se fait, la nature s’offre de plus en plus à nous, l’avenir s’illumine. Tout se rapproche, tout fraternise, la nature, que le christianisme dit ennemie, se livre tout entière à l’homme pour l’aider à parcourir la terre à la vapeur, à interroger les astres, à découvrir intacts les vestiges des temps disparus qu’elle lui a conservés.

« Si le christianisme a essayé de briser les liens de l’homme et de la nature, Jésus, l’immortel Jésus a rapproché les hommes entre eux. Il leur a dit : Vous êtes frères, il n’y a pas de caste, pas de race, pas de religion, pas d’histoire, pas de science, pas d’art, pas de morale qui ne soient le patrimoine universel de l’humanité. »

« Il me semble, répétait mon père, que ma vie est quintuplée quand je songe à la beauté des choses, aux harmonies qu’on peut découvrir là ou tant d’aveuglés ne voient que des antagonismes. Une seule époque peut être comparée aux temps actuels, celle de la naissance du christianisme. Jésus, qui apportait les formules républicaines d’égalité et de fraternité, prêchait la bonne parole aux foules comme nous la prêchons. Bientôt, nous aussi nous deviendrons des apôtres. Jésus a délivré ce qu’il appelait les âmes, nous délivrerons la personne sociale en ajoutant à l’égalité, à la fraternité, la liberté.

« Un Ledru-Rollin, un Louis Blanc, sont les continuateurs du christianisme. Il faut que le pauvre, que l’homme ayant conquis ses droits à la grande Révolution, impose le devoir aux classes supérieures ; que le travailleur ait droit au travail et que le riche ait le devoir de lui fournir ce travail. Le droit au travail est le plus absolu des droits, mais non le seul. Le dernier des miséreux, parce qu’il a la qualité d’homme, a droit à l’instruction, et dispose de sa part de gouvernement. Il n’y a pas d’erreur dans la nature, il n’y a pas de perversité dans l’homme, le mal ne vient que de la société qui accumule les erreurs et les sophismes pervers. C’est donc à la société que les forces rénovatrices de l’avenir s’attaqueront et à la bourgeoisie qui gouverne cette société à son profit exclusif. Juliette, Juliette, je veux faire de toi une ardente prêtresse du bien général, du bonheur de l’humanité. Je ne sais pourquoi il me semble que ton cœur pourra comme le mien se passionner pour le relèvement des masses ; tu parles à un ouvrier, à un paysan, à un pauvre, comme à des frères.

« Moi, vois-tu, j’aime les petits, j’aime ceux qui sont les derniers dans la vie, plus que moi-même ; le spectacle de celui qui souffre, qui lutte, que tout accable, torture mon cœur. Il faut donner tout de soi à ceux qui n’ont rien. Quand nous serons beaucoup à penser ainsi il n’y aura plus de maux qui ne soient soulagés, plus de misères qui ne soient secourues. Tous les malheureux n’ont que les tares du malheur, les infériorités de leur infériorité sociale.

« Un homme riche et supérieur qui a des défauts est coupable, celui qui a des vices est un monstre, tandis que les déshérités qui ont des défauts et des vices ont toutes les excuses, ont droit à toutes les absolutions.

« Donner son indulgence, son aide, son amour aux misérables, voilà la vraie religion, non celle de la charité limitée, circonscrite au secours matériel, mais celle de l’humanité. »

Mon cœur se fondait à ces paroles, et comme mon père mettait toujours d’accord ce qu’il disait avec ses actes, il remuait toutes les fibres de mes sensibilités.

« Il n’y a que la République qui puisse apporter à l’homme le plus grand des biens, la forme de ses droits et de ses devoirs, disait mon père, qui puisse permettre la libre expansion de ses facultés de bienfaisance humaine, qui puisse distribuer l’instruction sans réserve, imposer l’éducation par l’exemple.

« Les principes républicains socialistes dotent tout individu, tout citoyen, d’un dogme de fierté qui assure sa valeur morale. Si l’on est républicain socialiste, on recherche en soi ce juste équilibre du jeu des facultés qui n’opprime en rien le jeu des facultés des autres. »

Et c’étaient des prédications sans fin.

La conviction, la foi sincère, la certitude absolue qu’avait mon père de la vérité de ses idées, lui donnait une chaleur de persuasion à laquelle ne pouvait résister une enfant de onze ans qu’il traitait en disciple bien aimée.

Mon père me remit avec solennité un soir un petit guide ayant pour titre : « Vingt et un courts préceptes sur les devoirs du parfait républicain socialiste » que n’eût pas renié Saint-Paul. Il l’avait composé pour moi et pour ses prosélytes paysans et ouvriers.


J’étais fort joueuse, mais cependant comme je prenais mon rôle de disciple républicain socialiste au sérieux, je profitais, comme mon père lui-même, de toutes les occasions pour prêcher.

Le soir, après notre dîner qui se faisait très tôt, sur la grande place ornée de tilleuls, s’étendant sous les fenêtres de notre maison, tandis que nos mères causaient assises les unes auprès des autres, les enfants du quartier se réunissaient, et gamins et gamines, un peu loin, moi en tête, nous jouions à la Révolution.

Les filles et les fils des pères que mon père avait « convertis » me prêtaient main-forte et les tièdes ou les ignorants finissaient toujours par être brossés ou enrégimentés.

Mon père n’oubliait pas, en me bourrant de politique, d’entretenir ma passion pour la nature, dont il me divinisait les moindres manifestations. Il se plaisait à me prouver qu’il était inutile pour l’homme de chercher au delà de la nature les chimères insaisissables, l’infini que notre fini ne peut concevoir, l’immatériel que notre matérialité ne saurait s’expliquer avec sens, et il appuyait sur ce mot ; il me dévoilait toutes les petites et les grandes lois de la vie et du mouvement, celles qui règlent aussi splendidement la marche du grand univers que celles qui gouvernent les fourmis, aux mœurs desquelles il m’avait initiée.

Les plus hautes démonstrations par les fourmis, si influentes qu’elles fussent sur mon esprit, me faisaient toujours rire, et voici pourquoi :

Notre vieille voisine Mme Viet n’avait pas d’autre occupation dans la vie que celle de détruire les fourmis, d’autre conversation que les « frumions », c’est le nom des fourmis en patois picard, qu’elle avait « ébouillantées » dans la journée ou écrasées, dont elle recueillait les cadavres quand elle le pouvait pour les additionner soit en imagination soit en réalité.

Dès qu’on l’apercevait dans sa cour en ouvrant la porte d’un puits mitoyen, après un bonjour rapide, elle vous entretenait longuement de ses « frumions ». Dans tout le quartier, et entre soi on parlait chaque jour goguenardement de la quantité de « frumions » détruits par Mme Viet.

Sa petite-fille, fille d’un grand fermier des alentours, était l’une de mes amies de pension de Chauny et passait chaque semaine quelques jours chez sa grand-mère durant les vacances. Elle était la première à rire des fourmis de sa grand-mère.

Lorsque j’allais voir la sœur de Saint-Just, Mme Decaisne, et le Chevalier, ils me demandaient toujours en entrant des nouvelles des « frumions » de notre voisine. Plus elle en détruisait plus il en renaissait. C’était à croire qu’on lui en apportait la nuit dans sa cour.

Nous avions des ruches d’abeilles. J’observais avec admiration leur travail coutumier, toujours le même, et qu’à des milliers d’années en arrière mon vieil Homère avait chantées. Mon père, pour me prouver que bêtes et gens sont ce que les font la bonté et l’éducation, m’amena peu à peu à apprivoiser mes abeilles. Je leur apportai du sucre, des fleurs, et elles ne me piquaient jamais.

« C’est parce que tu les aimes, me disait mon père. Elles le savent bien, va. »

Je chérissais mes abeilles de Blérancourt comme mes pigeons de Chauny, et je connaissais leurs mœurs, leurs travaux, leurs goûts, leur organisation. Je leur parlai même, et elles me comprenaient comme mes pigeons.

« Tu le vois, me disait mon père, la nature suffit bien aux besoins d’observation, de sociabilité, d’amour, qui est dans l’homme. Il est lui-même de toute la vie de l’univers le reflet conscient. Si tu as besoin d’adoration, adore le soleil, le Dieu qui t’éclaire, qui t’enveloppe de sa chaleur, qui t’illumine, sous les rayons duquel tout germe, tout naît, tout palpite. »

Et sous la pression puissante et incessante de l’esprit de mon père, je ne voyais et ne regardais plus toute chose que comme il les voyait et les regardait lui-même.

Qui m’eût parlé alors d’apostolat, de sainteté, ne m’eût fait penser qu’à mon père. Sa charité, sa bonté, étaient sans limites.


Je ne voulais pas retourner à Chauny et rentrer à ma pension installée maintenant à la place de mon pauvre bien-aimé jardin. J’avais supplié mon père de retarder, sous des prétextes d’études, mon départ de Blérancourt. Il me faisait un cours d’histoire grecque qu’il voulait terminer. Il me perfectionnait comme « poète », et les vers que j’envoyais à ma grand-mère, qui raffolait de poésie, étaient trouvés très supérieurs à mes premiers essais par Blondeau et par mon ami Charles. Je gagnai ainsi la Noël, et l’empreinte républicaine, l’empreinte païenne, devenaient chaque jour plus marquées en moi. Les idées de mon père trouvaient un terrain déjà tout préparé par l’hérédité. Et puis qui eût pu résister à tant de chaleur de cœur, à une passion du beau et du bien si ardente ?

L’hiver commença dès la fin d’octobre, très rude, et sur les routes nous rencontrions tant de malheureux mal vêtus que mon père et moi nous nous en voulions d’avoir de chauds vêtements et que plus d’une fois nous rentrions sans couverture, sans souliers. Ma mère, qui cependant était charitable, elle aussi, mais raisonnablement, ne donnait que ce qui était usé ; aussi faisait-elle des scènes violentes à mon père et me grondait-elle fort d’être aussi insensée que lui.

Liénard m’avait rendu intacte ma grosse bourse de voyage, me priant de lui permettre de m’offrir les petits objets achetés avec lui dans les magasins de Boulogne-sur-Mer. Cet argent nous servit beaucoup pour nos pauvres, mais il fut vite épuisé.

Mon père eût dévoré des millions s’il les avait possédés. On ne pouvait lui confier une somme d’argent sans qu’il la distribuât sur l’heure.

C’était à Liénard que ma mère avait envoyé l’argent du tilbury amassé difficilement par elle, sachant bien que si elle le confiait à mon père il trouverait moyen de le donner et de ne pas remplacer sa vieille voiture. Cependant, il en désirait beaucoup une neuve, l’ancienne étant par trop lourde quand les roues étaient couvertes de boue, ce qui arrivait huit mois de l’année dans les mauvaises routes qui entouraient alors Blérancourt.

Ma mère ne laissait jamais d’argent à mon père ; mais si ses malades faisaient peu de notes chez le neveu de Saint-Just, Decaisne le pharmacien, en revanche ma mère avait des surprises pénibles pour sa maigre bourse, quand à la fin du mois, elle payait le boucher, le boulanger et l’épicier. Avec cela mon père trouvait toujours que les gens étaient trop pauvres pour qu’on leur fît payer ses visites.

S’il ne s’enrichissait pas, il grandissait en influence, et ses prosélytes républicains se comptaient par centaines. Blérancourt devenait un foyer d’agitation violente. On y lisait les brochures les plus révolutionnaires, et comme il s’y tenait chaque mois une très grande foire, la pénétration des idées de mon père se faisait dans tous les villages environnants, la propagande devenait de plus en plus active. On n’entendait parler que de réformes, de progrès, d’abaissement du cens, d’accession, non seulement des capacités, mais des classes inférieures à la vie politique.

Bien entendu, dans mes lettres à ma grand-mère, je lui faisais part, le plus habilement possible, de mes opinions nouvelles, mais seulement républicaines et naturistes. Sans les discuter, elle me répondait qu’elle était inquiète, que, d’abord républicaine, je deviendrais sûrement socialiste, et de « naturiste » païenne, athée comme mon père, que c’était la logique d’une telle éducation et que je n’y échapperais pas plus qu’une autre. Elle ajoutait que mon père se montrait déloyal envers elle en tuant l’esprit qu’elle avait mis en moi.

Dans les premiers jours de décembre une correspondance, aigre d’abord, puis violente, s’échangea à mon propos entre mon père et ma grand-mère. Elle déclarait ne pas admettre que mon retour ne se fît qu’à Noël, qu’elle s’était assez longtemps privée de ma présence, que j’étais sa seule raison de vivre et qu’elle me voulait à la fin de la semaine dans laquelle nous entrions.

« Si vous ne me la rendez pas, écrivait ma grand-mère, je dénature ma fortune, vous n’en aurez rien et Juliette pourra courir après la dot que vous lui économiserez. »

Et mon père de répondre :

« Je la prépare pour être mariée à un ouvrier ! »

Lorsque mon père me parla de cette réponse, je lui dis :

« C’est pour rire, n’est-ce pas ?

— Non, me répondit-il, ce serait mon rêve.

— Ce n’est pas le mien, répondis-je sèchement. Je donnerais ma vie pour notre cause, mais je n’ai aucun goût pour la lente torture des déclassés.

— Juliette !

— C’est ainsi, « papa », et je ne me marierai jamais, jamais, entends-tu, à un inférieur.

— Et l’égalité !

— Des droits ! papa, j’y crois de toute mon âme, mais des manières, des façons d’être, ah ! ça non, par exemple. »

Tandis que mon père s’irritait, je boudai.

Dans l’après-midi une voiture de bois fut déchargée devant notre porte. La neige menaçant de tomber, mon père, ma mère et moi nous aidâmes à rentrer ce bois. A un moment, comme je me baissais pour prendre ma brassée, mon père soulevant un morceau me porta un coup si douloureux que je jetai un grand cri. Quand je me relevai, ma tempe, mon œil gauche, étaient inondés de sang. Mon père crut m’avoir crevé l’œil et il eut un véritable accès de folie, son seul défaut étant une violence telle que dans un de ses accès il avait tué un chien qu’il adorait, et qu’un jour il fallut lui arracher des mains l’un de ses beaux-frères aussi grand et aussi fort que lui qu’il assommait, parce que ce beau-frère avait malmené sa femme, sœur de mon père.

Il brandissait son morceau de bois, terrible, criant :

« J’aime mieux une fille morte qu’une fille borgne. Je veux la tuer et me tuer après. »

Ma mère en vain s’accrochait à lui. Le jardinier essayait de lui arracher des mains son morceau de bois. Je souffrais, j’étais aveuglée, je me croyais, moi aussi l’œil, crevé… Je n’avais pas peur de la mort, mais j’avais peur que mon père commît le crime de me tuer et de se tuer après.

Le moment pour moi fut horrible, je restai inerte… mais, tout à coup, voyant que mon père allait échapper à ma mère et au jardinier, je m’élançai dans la maison et je tins fermée de toutes mes forces quintuplées la porte qui devait séparer mon père de son « crime ».

Ma mère ne savait que crier à mon père qu’il allait mériter l’échafaud, déshonorer sa famille. Blatier, le jardinier, répétait :

« Monsieur Lambert, un homme bon comme vous, vous n’allez pas faire un malheur ! »

Je me dominai, et d’une voix calme je dis à mon père à travers la porte :

« Papa, c’est entendu, tu me tueras, mais laisse-moi deux minutes pour aller laver mon œil et voir si vraiment il est crevé. » Je quittai la porte… elle ne s’ouvrit pas ; mon père qui se battait contre la terreur des supplications fut stupéfait d’entendre une voix calme. Il laissa, paraît-il, tomber son morceau de bois, se rejeta contre le mur du corridor, et des hoquets de douleur, des cris, des sanglots, parvinrent jusqu’à moi tandis que je lavais mon œil dans mon petit cabinet de toilette.

Mon émotion lorsque je relevai ma paupière fut grande. J’avais le sourcil ouvert, mais je voyais. Je pliai un mouchoir que j’appliquai mouillé sur ma blessure, le maintenant de la main, et je courus vers mon père. Je le regardai de mes deux yeux durement. Je lui en voulais des violences qu’il ne parvenait pas à dominer, et je savais qu’il m’eût tuée sans mon sang-froid à moi, une enfant.

« Tu le vois, mon œil n’est pas crevé, dis-je avec sécheresse. Il eût été inutile de me tuer. J’ai le sourcil fendu et je vais chez Decaisne me le faire panser.

— Juliette, me crièrent mon père et ma mère. »

Je ne les écoutai pas et je courus chez Decaisne. Je lui contai que je venais de me blesser et que mon père avait une telle émotion qu’il n’avait pu me panser.

Ma grand-mère arriva le lendemain pour me chercher. Je n’avais pas adressé à mon père une seule parole, ni répondu à aucune des siennes, trouvant qu’il méritait un blâme sévère et une leçon un peu cruelle.

Ma grand-mère ne sut jamais rien de cette lamentable aventure, mais elle me trouva fiévreuse. Je lui fis, devant mon père, le récit le plus simple du monde sur ma blessure. Elle trouva tout naturel qu’une porte se soit brusquement refermée sur moi comme je le lui affirmai. Mon père souffrit atrocement de mes mensonges protecteurs. Je crois qu’il eût préféré à ma calme indulgence une scène de violents reproches.

Je le quittai en l’embrassant du bout des lèvres. Des larmes coulèrent le long de ses joues, ce qui lui valut une étreinte passionnée de ma grand-mère.

« Allons, partageons-la, mon fils, dit-elle. Nous en avons chacun la moitié, car elle n’est qu’à nous deux. »

Ma mère m’en voulut à moi de ces mots :

« Tu as l’habileté de te faire aimer, toi, murmura-t-elle à mon oreille, en m’embrassant avec froideur, mais je ne vois pas ce que tu gagnes à l’exagération d’amour que tu inspires. Rappelle-toi le morceau de bois. »

Ma grand-mère montait en voiture. Mon père entendit les derniers mots de ma mère, et un moment fut repris par sa violence, mais il se calma aussitôt, et me dit, en m’embrassant avec tout son cœur, très bas :

« Juliette, ma fille adorée, pardonne-moi. »