Rien de particulier ne vint occuper ni troubler ma vie jusque dans l’hiver de 1847. Les choses se répétaient monotones. Les mêmes chocs entre mes parents se multipliaient, l’écart se faisant de plus en plus entre leurs opinions réciproques. Ma grand-mère, plus aigrie, blâmait parfois son cher roi Louis-Philippe ; mon grand-père se déclarait plus certain du triomphe futur de son prince Louis-Napoléon Bonaparte, affilié qu’il était à des comités bonapartistes ; mon père se croyait plus rapproché de sa République démocratique et sociale ; mes tantes gémissaient de plus en plus sur l’imbécillité du peuple, gobant ceux qui l’égarent, sur l’immoralité politique, sur la folie des partis.

J’eus à cette époque l’une des révoltes les plus violentes, les plus désespérées, l’un des chagrins les plus inconsolables de ma vie.

L’hiver était particulièrement froid, la neige couvrait mon grand jardin, et j’avais découvert la poésie de la neige. Ma grand-mère, très frileuse, ne bougeait pas de sa chambre donnant sur le salon, ni du salon. Un grand beau feu de bois y était soigneusement entretenu par elle et elle excellait à le faire.

Mon grand-père lui répétait souvent qu’elle faisait mentir le proverbe, lequel dit qu’il faut être amoureux ou philosophe pour savoir bien faire un feu.

« Or, tu n’es ni l’un ni l’autre, ajoutait-il. »

Ma grand-mère répondait :

« Je suis philosophe puisque je te supporte et que je ne t’en veux pas malgré tout ce que tu m’as fait endurer. Amoureuse, je ne le suis plus de toi, mais n’est-ce pas parce que ma passion pour mon mari m’a manqué de très bonne heure que je reste éprise de l’amour et que je me console ou me distrais dans mes lectures par le bonheur ou le malheur romanesque des autres. »

Blondeau aimait comme moi et avec moi la neige. Bien chaussés de chaussons de Strasbourg et de grossiers sabots, nous allions après le déjeuner faire d’énormes tas de neige dans lesquels nous percions des galeries ou pétrissions des bonshommes. Les arbres, les plantes, les buis en bordure, les espaliers étaient plus coquets les uns que les autres sous leur revêtement de neige.

Le long du haut mur du fond du jardin, surplombant mon temple de verdure dont les taillis étaient tout saupoudrés de givre brillant, étincelant sur un tapis de ouate blanche, de grandes stalactites pendaient superbes et ornementales. C’était féerique, lorsqu’au coucher du soleil ces stalactites s’éclairaient, luisaient sous les derniers rayons du soleil et que glissaient jusqu’à leurs pointes fines des gouttes de diamant.

« Blondeau, mon ami Blondeau, regarde ceci, regarde cela, que c’est joli, que c’est beau, que c’est doré, que c’est brillant. »

Mon admiration ne s’épuisait pas plus que le plaisir de Blondeau à m’entendre, à me voir ravie et gaiement heureuse.

Mais un jour, dans ce même jardin de neige et de féerie, où tout m’était cher et précieux, Blondeau me prit par la main marchant à grands pas. J’avais beau l’interroger il ne me répondit pas.

« Faisons le tour », répondait-il à toutes mes questions.

« Le tour ! Blondeau, mais nous l’avons déjà fait quatre fois et tu veux recommencer ; ah ! non, par exemple, tu vas me dire ce qui te prend. »

Il avait une telle agitation que je craignis qu’il ne devînt fou et que cela m’inquiéta au delà de ce qu’on peut imaginer. Mon cœur se serrait à le voir ainsi, et je ne pouvais plus ni respirer ni marcher. Je lâchai brusquement sa main, je me campai devant lui et dis :

« Parle, Blondeau, car je te crois fou.

— Je voudrais l’être répliqua-t-il désespérément, pour ne pas te faire l’affreux chagrin que je vais te causer. Ah ! ta grand-mère m’a donné là une jolie commission. J’ai été trop bête, en vérité, de me charger de t’apprendre une pareille nouvelle. Je voudrais être à cent pieds sous terre.

— Eh bien, quoi ? Blondeau, tu m’assassines ! »

Il reprit ma main et refit le tour presque en courant, puis brusquement s’arrêta, ayant enfin le courage de me dire :

« Juliette, ma mignonne chérie, tu sais que Mme Dufey a vendu sa pension aux demoiselles André, les amies de ta mère, qui les a connues dans le bourg qui a brûlé au commencement du mariage de tes parents, ce bourg où habitait l’oncle de ton grand-père.

— Oui, je sais, et elles sont très gentilles ces demoiselles, je les ai vues. Elles m’ont dit que le souvenir de maman leur était cher et qu’elles seraient heureuses de reporter sur sa fille leur fidèle affection. J’ai trouvé la phrase jolie et je l’ai retenue. Quel chagrin veux-tu que j’aie de cela ? »

Blondeau, prêché par ma grand-mère, avait, certes, préparé de longs discours, mais emporté par sa hâte après toutes ses hésitations, il me dit brutalement :

« Eh bien, ta grand-mère a vendu le jardin pour bâtir la pension des demoiselles André.

— Quel jardin ?

— Celui-ci, le nôtre, le sien, le tien !

— Tu mens !

— Hélas ! non, ta grand-mère n’a pas osé te le dire avant que l’acte soit signé ; elle savait bien que tu la supplierais et l’en empêcherais ; à cette heure la chose est irrévocable. Tout est fini depuis ce matin.

— C’est abominable. Je veux garder mes arbres, mon temple de verdure, mes broussailles, je ne veux pas, je ne veux pas qu’on me les prenne. Blondeau, rachète-moi mon jardin, tu as de l’argent. Nous nous ferons une maison dedans tous les deux, tu ne peux m’abandonner, toi. »

Et je me jetai dans ses bras en pleurant. Il me sembla que tous mes arbres levaient leurs branches au ciel, qu’ils pleuraient avec moi sous le soleil.

Quoi ! mes vignes et leurs grappes de muscat dont j’étais folle, quoi ! mon immense abricotier en espalier, dont j’aimais tant les abricots verts ou mûrs, que j’avais fait mesurer, qui était le plus grand de tout Chauny, et qu’on venait voir avec ses cinq mètres de large et ses dix mètres de hauteur, quoi, mes buis que je taillais moi-même en boule et en bordure, quoi, tout cela allait être arraché, coupé, détruit ?

« Blondeau, pourquoi ma grand-mère me fait-elle une si grande peine dont je ne me consolerai jamais ?

— Parce qu’elle n’aurait jamais retrouvé une occasion semblable, et c’est pour ta dot ? »

J’éclatai.

« Ah oui, encore pour de l’argent, mais cet argent c’est donc la misère de ma vie. C’est comme l’héritage pour lequel maman m’aurait laissé mourir. Pour ma dot, ma grand-mère va me tuer ! »

Cette fois ce fut moi qui provoquai le « drame de famille » et quel drame ! Je me montrai cette fois la fille emportée de mon père si violent. Ma colère, ma dureté pour ma grand-mère, la firent affreusement souffrir.

Je m’enfermai dans ma chambre durant plus de quinze jours. Arthémise m’apportait à manger. Je n’entr’ouvrais ma porte qu’à elle. Blondeau, mon grand-père, mon ami Charles, ne purent entrer. Ma grand-mère n’osait même pas monter. Je lui écrivais chaque jour une lettre de cruels reproches à laquelle elle n’avait pas la force de répondre.

Sa peur était que mon père n’arrivât et que je ne voulusse la quitter à tout jamais. Il y avait pour la rassurer une brouille grave à ce moment entre elle et mon père, celui-ci ayant voulu emprunter de l’argent à sa belle-mère pour payer les dettes de son frère Amédée, le militaire, qui faisait des bêtises. Ma grand-mère ayant refusé, on ne se voyait plus depuis deux mois.

Je pensais à Blérancourt où le jardin était petit mais séparé seulement par des haies d’autres jardins, où j’aurais mon père que, décidément, j’aimais autant que ma grand-mère ; mais ma mère m’effrayait avec sa froideur comparée à la gaieté et à l’exubérance de mon grand-père. Et puis à Blérancourt, il n’y avait ni Blondeau, ni mon ami Charles. D’ailleurs je savais bien que, quoique ma mère fût jalouse de l’affection de ma grand-mère pour moi, elle me blâmerait de l’abandonner, me déclarerait ingrate, et il n’y avait pas à penser à lui expliquer le pourquoi de la vente du jardin par ma grand-mère et sa préoccupation de ma dot.

Les réflexions se succédaient dans mon esprit, s’enchaînant pour me rendre plus indulgente envers ma grand-mère, mais dès que je songeais à la destruction de mon jardin, j’éprouvais une souffrance telle que je perdais toute mesure dans mes jugements.

Je songeais bien aussi à aller demander à mes tantes de me prendre, à écrire à Marguerite de venir avec Roussot me voler un soir que je lui donnerais rendez-vous dans la petite rue des Juifs, sur laquelle s’ouvrait notre jardin, mais j’avais le secret instinct que si mes tantes étaient vraiment heureuses de m’avoir à elles deux mois de l’année, à l’époque où on vivait dehors, ma turbulence, ma surabondance de gaieté, de vie, ma passion du mouvement, les fatigueraient durant l’année entière.

Il n’y avait que ma grand-mère, que mon grand-père, que Blondeau, que mon ami Charles, qu’Arthémise, pour tout aimer, tout comprendre en moi, et j’ajoutai intérieurement pour tout subir de moi.

Je manquais depuis quinze jours à la pension. Ma grand-mère disait que j’étais malade et on le croyait, puisque personne ne m’apercevait.

Cependant ma grand-mère finit par prier M. le doyen, que j’aimais beaucoup, parce qu’il avait désiré, craignant l’influence de mon père sur moi, ce que bien entendu on ne m’avait pas confié, que je fisse ma première communion à dix ans et demi au lieu de onze ans et demi. J’étais très flattée d’être la plus jeune et la plus remarquée du catéchisme. D’ailleurs, ma taille égalait celle des plus grandes.

Ma grand-mère dit à M. le doyen la vérité sur ma passion pour mon jardin, sur ma folie de la nature, sur sa brusque résolution de vendre à cause du prix exceptionnel et en vue de ma dot, etc., etc.

M. le doyen vint frapper à ma porte. Je n’ouvris pas malgré le touchant appel qu’il m’adressa. J’entendis un sanglot de ma grand-mère. A partir de ce moment, mon cœur s’amollit, ma rancune s’envola, mais un vilain ressaut d’orgueil m’empêcha de rappeler ma grand-mère et M. le doyen. Je m’en repentais, lorsque Arthémise, à qui j’avais demandé de l’encre, revint pour m’en apporter. Je lui ouvris. J’étais en face de M. le doyen.

Le moment de la solution amiable était venu. Pour sauvegarder la dignité de ma retraite, je feignis de me laisser convaincre par les arguments de M. le doyen et impressionner par ses menaces de ne plus me recevoir au catéchisme, de remettre ma première communion à l’année suivante, en 1848.

« Viens, me dit-il, demander pardon à ta grand-mère.

— Non, monsieur le doyen, n’exigez pas que je demande pardon, je ne le pourrais pas. Je suis trop malheureuse de penser que ma grand-mère a vendu mon jardin, que je l’ai perdu pour toujours. D’ailleurs cela n’est pas nécessaire, vous le verrez, grand-mère sera assez contente de m’embrasser. »

Ma grand-mère m’attendait au salon, sachant que M. le doyen était entré dans ma chambre, et ayant appris, par Arthémise qui avait écouté, que je « cédais ».

Le soir à dîner on me fit fête sans rien me dire de ma longue bouderie. Il n’eût pas fallu me gronder. Je n’étais pas du tout consolée de la perte de mon jardin de fleurs, de fruits, de verdure et de neige.

Je ne vis pas fleurir les premières fleurs, je ne cueillis pas, pour la table de ma grand-mère et le petit vase blanc dans lequel je les groupais avec art, les premières roses de Bengale.

Dès les beaux jours et durant tout le printemps, les terrassiers entamèrent le rempart derrière le haut mur du jardin, et tout s’écroula ensemble. On perçait une rue nouvelle sur laquelle donnerait la grande porte principale de la pension. Les bâtiments devant s’élever à vingt mètres seulement de notre cour fleurie, le grillage de bois peint en vert fut de suite remplacé par une affreuse muraille.

Tous les bruits de démolition des murs du jardin me brisaient le cœur. Durant la nuit, la plainte du vent me faisait croire que j’entendais les soupirs d’agonie de mes arbres.

Un jeudi après-midi, dans la cour fleurie où je jouais tristement, je perçus un bruit aigu, un sifflement et une sorte de déchirement. Quelque chose bien sûr était arraché, résistait, gémissait avec sa voix d’arbre. Je compris que ce devait être le supplice de mon abricotier. Autrefois, à cette époque de l’année, il sentait la sève monter aux ramilles de ses longues branches et je lui voyais les premiers bourgeons. On le torturait.

Ces déchirements de mon abricotier réveillèrent toute ma douleur. Derrière ce mur odieux l’agonie s’achevait.

Je voyais en pensée la dévastation terminer son œuvre cruelle ; on arrachait les derniers vestiges de la vie de mes arbres, leurs racines, on nivelait la mauvaise et la bonne terre mêlées. Je souffrais à en devenir malade.


Le raccommodement de mon père et de ma grand-mère s’était fait, un ami de mon oncle Amédée, (oncle qu’aucun de nous ne connaissait à Chauny parce qu’il ne quittait pas l’Afrique) cet ami ayant payé ses dettes à temps pour qu’il ne fût pas forcé de donner sa démission d’officier.

Le frère de mon père, très intelligent, très brave « aimait un peu trop le plaisir », disait mon grand-père qui se hâtait d’ajouter :

« La vie des camps entame les plus solides vertus privées.

— Comme elle a entamé les tiennes, ajoutait ma grand-mère. »

Et Blondeau terminait en disant :

« Paix à celles qui ne sont plus. »

Un jour que nous ne l’attendions pas, mon père entra tout joyeux, disant à ma grand-mère, devant moi :

« Voulez-vous me donner Juliette pour que je lui fasse faire un grand voyage ?

— De Chauny à Blérancourt.

— Non, non, beaucoup plus loin.

— Où donc ? mon cher Jean-Louis.

— A Amiens, Abbeville, Verton. Je lui montrerai et me montrerai à moi-même, car je ne la connais pas, la mer ! Bien mieux, nous irons la voir en chemin de fer.

— Ah, ça non, pas le chemin de fer ! répondit ma grand-mère : ces monstruosités-là me font peur et l’on dit que chaque jour, chaque fois que des gens y montent, il y a des accidents, des morts et des blessés. Juliette n’est pas encore d’âge à se garantir d’un danger en faisant son testament. Mais d’où vient ce grand projet ?

— Vous vous rappelez, ma chère mère, ce jeune manœuvre, si extraordinairement intelligent, Liénard, dont je me suis tant occupé, que j’ai éduqué et instruit et dont j’ai fait un ingénieur.

— Oui, oui, et c’est là une de vos bonnes œuvres. Faire monter d’en bas un homme pauvre est autrement méritoire et utile que de se torturer l’esprit pour ruiner les « classes moyennes » et uniformiser la misère.

— Attrape, Jean-Louis, répliqua en riant mon père. Eh bien, mon petit Liénard, continua-t-il, a fait brillamment son chemin. Il est aujourd’hui chef de division du chemin de fer de Boulogne-sur-Mer. Il commande à six cents employés et ouvriers, et son rêve est que je le voie dans l’exercice d’une fonction dont il est fier et qu’il me doit. Il m’invite à aller passer quinze jours avec Juliette à Verton. Mme Liénard adore notre fille qu’elle est toujours venue voir quand elle l’a sue à Blérancourt, n’est-ce pas Juliette ?

— Grand-mère, répondis-je, si tu le permets, je serai heureuse d’aller avec papa faire un grand voyage. C’est mon rêve de voyager. J’aime beaucoup Mme Liénard. » Et, me penchant à son oreille, j’ajoutai : « Et puis, ma grand-mère, cela me distraira de mon grand chagrin.

— Oui, ma Juliette, c’est ce que je pense, me répondit-elle. Que ton père me laisse quinze jours pour préparer ta toilette, car je veux que rien ne te manque, et tu iras voir la mer. »

Lorsque mon père fut parti, ma grand-mère me dit :

« Il faut que j’obtienne de M. le doyen une dispense pour que tu puisses quitter le catéchisme sans que cela retarde ta première communion. Mais je pense qu’il n’y aura pas là de difficultés.

Chauny tout entier s’intéressait à ce voyage. Mon grand-père en raconta le pourquoi et le comment à qui voulut l’entendre. A la pension je fus questionnée, requestionnée, et, autant j’avais été humiliée de m’entendre dire : « Il paraît que ta grand-mère t’a vendu ton fameux jardin que tu croyais aussi beau qu’un royaume », autant la fierté me vint de songer à tout ce que j’aurais à raconter d’intéressant, de vu par moi seule, à mes petites amies et à mon retour.


Le voyage de Paris à Amiens, bien entendu, se faisait en diligence.

Nous nous arrêtâmes une journée entière à Saint-Quentin pour voir mes parents Raincourt avec qui je parlais de mes chères tantes et de ma grand-mère, heureux qu’ils étaient de voir leurs cousines réconciliées.

A Amiens nouvel arrêt pour voir d’autres Raincourt. Je visitai la cathédrale, et l’impression de puissance et de grandeur que j’ai eue alors m’est restée. Mes cousines nous conduisirent à l’Opéra. On jouait Charles VI. Je fus quelque peu ahurie de l’énormité de la salle, mais j’ai gardé en ma mémoire le souvenir des scènes représentées, du ballet et surtout du bruit extraordinaire que firent les applaudissements frénétiques de toute la salle à l’air de :

« Non, non, jamais en France, jamais l’Anglais ne régnera ! »

Comme toute bonne picarde je détestais les Anglais et je battais des mains avec le même enthousiasme que les autres spectateurs aux trois reprises du : « Non, non, jamais en France ! »

J’eus de cette soirée mal à la tête pour trois jours. L’orchestre m’avait broyé les tempes.

C’est à Amiens que je vis un chemin de fer pour la première fois. Les jeunes personnes de onze ans aujourd’hui ne s’imaginent pas ce que c’était pour une fille de dix ans et demi que d’entendre le sifflet qui déchire les oreilles, le ronflement de la machine, de monter dans ces boîtes très hautes qui semblaient fragiles, de voir la noirceur, la fumée, l’air de diable du mécanicien et de son aide. J’eus très peur.

Liénard était venu à notre rencontre à Amiens et nous occupâmes, grâce à lui, notre wagon à nous seuls. Mon père eut à me prêcher parce que je devins très pâle au moment où le train partit. Je restai longtemps silencieuse, sans curiosité, ne questionnant pas, contre toutes mes habitudes.

Je me tenais des deux mains à la banquette, tant je me sentais peu rassurée par ce remuement baroque. Mais peu à peu je m’enhardis et, agenouillée, je voulus à un moment donné regarder par la portière pour mieux voir les arbres et les maisons accourir au devant de nous, et si vite, si vite.

« Juliette, me cria Liénard, ne te penche pas ainsi. Ce matin sous le tunnel dans lequel nous allons entrer une dame ayant fait ce que tu viens de faire, a été guillotinée par un train qui croisait. »

Je me rejetai dans le wagon et quand je fus sous le tunnel un grand frisson me secoua. Je crus voir le corps de la dame guillotinée rejeté dans le wagon.

Décidément, je préférais les diligences au chemin de fer.

A Abbeville encore une cousine, fille de notre cousine d’Amiens. En dix minutes je fus liée avec ses deux enfants et j’aurais bien voulu ou continuer de jouer avec eux ou les emmener avec moi à Verton, chez Mme Liénard, où il n’y avait pas d’enfants.

Le chemin de fer n’était pas terminé entre Verton et Abbeville où se trouvait justement la branche que notre ami Liénard achevait. Désolée, je dis adieu à mes cousins pour monter en voiture, mais je les oubliai immédiatement, distraite par la route que nous faisions. Je respirai pour la première fois l’air tonique de la mer et j’en étais enivrée. Mon père s’extasiait sur toutes choses et je prenais une part bruyante à ses enchantements.

Verton, but de notre grand voyage, nous était raconté par notre ami Liénard.

« Placé, nous disait-il, entre Montreuil bâti sur une éminence et le hameau de Berck, qui semble plaqué dans les dunes au bord de la mer, Verton est le plus beau village du Pas-de-Calais. A mi-hauteur, ses rues en pente et bien alignées, ne laissent pas séjourner la pluie ; les maisons coquettes rivalisent entre elles de propreté et de gaieté. Berck est misérable, habité seulement par de pauvres pêcheurs, mais je suis sûr que le chemin de fer en fera une plage courue et j’y ai acheté des terrains qui prendront certainement une grande valeur. Vous devriez en acheter, Lambert, pour la dot de Juliette.

« Avec quoi, grand Dieu, dit mon père en riant, achèterai-je des terrains ?

— Mais votre belle-mère vient d’en vendre et…

— Tais-toi, ne parle pas de ma dot, Liénard, tu me fais beaucoup de chagrin. Laisse-moi oublier cette horrible dot ! m’écriai-je. »

Mon père et Liénard intrigués de mes paroles voulurent savoir ce qu’elles signifiaient, ils n’obtinrent rien que ceci :

« Je ne veux pas de dot, je n’en veux pas.

— Tu es dans les bons principes, me dit mon père. Il ne faut pas qu’une fille soit forcée de donner de l’argent pour qu’on la prenne. »

Tout à coup Liénard s’écria :

« Voici la mer ! »

Nous regardions, papa et moi en nous tenant par la main. Il faisait un temps splendide, mais un grand vent venait du large qui semblait porté par la marée montante.

L’infini de ce que nous voyions remuant et gonflé, s’avançait vers nous, tels des monstres grossissants et se balançant ; leur écume seule nous atteignait, domptés qu’ils étaient par le rivage immobile.

« Je vous ai fait faire le grand tour pour que vous voyiez cela le plus tôt possible, disait Liénard joyeux de notre ébahissement. Eh bien, Juliette, toi que rien n’étonne, qu’en dis-tu ? »

Je n’avais guère envie de parler.

D’énormes vagues avec des mouvements de serpents s’écrasant en neige mousseuse sur la plage, d’abord avec un colossal claquement fouettant les galets, puis avec un bruissement très doux de l’eau qui soulevait et roulait les pierres arrondies.

C’était si énorme, la mer s’étendait si loin sous le ciel, que je me demandais comment toute cette eau lourde pouvait ne pas faire chavirer la terre ; mais je comprenais que c’était enfantin de penser cela et qu’il ne fallait pas le dire pour qu’on ne me réponde pas une chose très-simple qui prouverait ma bêtise ou mon ignorance.

Jamais je n’avais pensé à la mer comme à une chose phénoménale. Dans mon esprit je ne la voyais pas très grande et voilà qu’elle m’apparaissait immense et sans limites. Je me perdais dans sa contemplation, dominée par elle au point de ne pouvoir exprimer l’étonnement de ce que je ressentais.

« Papa, dis-je à un moment où la mer allait disparaître, je crois voir la crinière embroussaillée des chevaux de Neptune à la crête des vagues.

— Moi, je ne cesse de penser à Homère », me répondit mon père.

Nous quittons le bord de la mer, nous causons d’elle et enfin nous apercevons Verton et son vieux château le dominant, nous entrons dans le village. Des curieux sont sur la porte des maisons.

Liénard est ici le personnage important avec le châtelain ; il habite le second étage du château.

« M. le comte de Lafontaine, mon propriétaire, dit Liénard à mon père, est un ancien officier de cavalerie. Je ne connais pas d’homme plus charmant. Dame, il n’est pas républicain comme vous et moi, mon cher Lambert, mais à part cela il est parfait. »

Liénard était en tout l’élève de mon père, et tenait à ne rien éliminer de ses leçons.

On arrive au château par la rue principale de Verton venant d’Abbeville, rue qui aboutit directement aux portes du parc dont la plus grande est surmontée de l’écusson héraldique de la famille des Lafontaine. L’inscription de cet écusson occupa tellement mon père et fut l’objet d’une si longue discussion entre lui et Liénard que je l’ai retrouvée dans des notes de voyage prises par moi pour ma grand-mère.

Oh, ce sont des notes fort succinctes, et j’en puis donner un exemple :

« Verton qui monte — maisons gaies — vieux château dominant — deux étages — porte principale — écrit dessus dans un rond : Tel fiert qui ne tue pas. Grand, grand parc et une ferme où je m’amuse tout le temps. »

Ma mémoire aidant, les longs récits répétés qui au retour ont gravé chaque impression dans mon esprit me permettent de reconstituer les détails de ce « grand voyage » et cela avec d’autant plus de facilité que l’un des employés de Liénard, placé auprès de lui par mon père, vit encore, et que j’ai pu contrôler par lui l’exactitude de mes souvenirs.

Le parc du château me parut immense, et je me plus tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, parmi ceux qui s’occupaient de moi, à m’y promener et à y jouer durant de longues heures.

Le château de Verton est placé sur la hauteur la plus élevée du parc, et sa façade regarde du côté de la mer. Du second étage la vue est admirable. La nuit on aperçoit le phare de Berck. Jamais je ne me couchai sans contempler le fanal qui éclaire la grande mer.

Mme Liénard me fêta et me gâta comme eût pu le faire ma plus proche parente. Le comte de Lafontaine m’inspira une affection subite, car il me prit au sérieux et voulut bien se lier avec moi. Je lui donnai plusieurs rendez-vous le matin dans le parc et lui confiai le grand secret de ma vie, le chagrin inconsolable que j’avais de la perte de mon grand jardin. Je lui parlai de mes arbres avec des larmes dans les yeux ; il parut troublé, et je me rappelle combien je lui sus gré de me répondre :

« Aimez un peu les miens durant votre séjour ici comme s’ils étaient les vôtres. »

Avant même que M. de Lafontaine m’eût dit cela, je les aimais, ses arbres, c’étaient les frères des miens. Quand je fermais les yeux dans certaines allées, je croyais revoir les disparus. Ils se réchauffaient et luisaient comme eux au soleil, ils avaient la même voix sous le vent. En vérité, j’étais bien malheureuse de n’avoir plus mon grand jardin.

Les vaches, les moutons, les chevaux, les chiens de la ferme m’intéressaient énormément. J’aurais voulu qu’ils s’attachent à moi, qu’ils me reconnaissent et m’aiment tous. J’étais, enfant, aussi désireuse de plaire aux bêtes qu’aux gens. Il y avait plusieurs ânes, mais ils ne chantaient pas comme Roussot et ils dédaignèrent mes avances, occupés qu’ils étaient des enfants de la ferme.

Notre première promenade un peu longue fut pour Berck. Après avoir quitté la route d’Abbeville et être entrés dans le chemin de Berck, on ne trouvait plus ou presque plus de champs cultivés. Je crus voir le désert, tel que je me l’imaginai. Partout des monticules de sable mouvant au milieu desquels se trouvaient de tout petits villages, Berck venait le dernier et il était le plus lamentable de tous. Des huttes affreuses habitées par de pauvres matelots pêcheurs, que Liénard appelait des hommes primitifs et qui ne vivaient que du produit de leur pêche, s’étalaient misérablement disloquées et croulantes.

A Berck une seule chose me frappa : la halle semblable à celle de Blérancourt où les tisserands des environs apportent les rouleaux de toile qu’ils ont tissés.

La plage de Berck parut à mon père magnifique et il dit que certainement on pourrait y faire des établissements hospitaliers, car sa pente douce et régulière jusqu’à la pleine eau permettrait d’y laisser barboter les enfants.

« Les gens du pays, quoique très grossiers et très ignorants, sont bons et travailleurs, nous dit Liénard. Ce sont des ouvriers excellents. Nous sommes bénis et aimés dans toute la région, sauf à Montreuil, comme bienfaiteurs ajouta-t-il, parce que nous y apportons l’aisance. A Montreuil, continua-t-il, on nous maudit. Montreuil est la ville principale de la contrée, et l’établissement du chemin de fer lui enlèvera son animation. Traversée par la route de Calais, tout le trafic passe chez elle ; or, avant six mois il n’y passera plus rien du tout, ni voyageurs, ni marchandises. Il ne lui restera que sa triple enceinte de fortifications l’enfermant plus que jamais. »


« Le point terminus de votre voyage ne peut pas être Verton, mon cher Lambert, dit un matin Liénard, à mon père. Je veux que vous inspectiez toute ma ligne. Nous ferons en wagonnets une certaine partie de la route, et nous irons à Boulogne-sur-Mer. Alors vous aurez montré à Juliette une belle ville de notre Picardie : Amiens ; l’un de nos beaux ports de mer : Boulogne.

Mon père ne fit aucune objection. Moi, l’idée de voir de grands bateaux me rendait joyeuse.

Nous devions revenir à Verton, après avoir visité Boulogne et alors repartir pour Chauny.

Les chemins de fer avec de petits wagons à ciel ouvert, cela m’allait à merveille, mais les grands wagons fermés à clef, dont on ne pouvait sortir que par la bonne volonté des employés, me paraissaient une prison, et j’avais franchement peur des tunnels, sous lesquels on était guillotiné.

Toutes les grandes villes que j’ai vues plus tard dans mes nombreux voyages à travers l’Europe m’ont intéressée à d’autres titres et j’ai pu les admirer pour mille raisons très complexes et très nombreuses, mais aucune n’a laissé en ma mémoire une impression plus fortement gravée que Boulogne-sur-Mer.

Nous étions les hôtes de Liénard, qui nous traita en seigneurs dans l’un des grands hôtels de la plage. Je voyais la mer tout le jour ; je me levais, moi si dormeuse, pour la regarder, sous les étoiles ; je la contemplai une nuit à la pleine lune. L’or grésillait, crépitait, sautait en étincelles joueuses à la surface de l’eau, comme pour encadrer, d’un cadre d’or mouvant, la belle figure de Phébé qui se mirait.

C’est dans une poésie de moi à cette époque, que je retrouve ces images. Le croirait-on, je les sais encore, ces vers informes que je n’osais dire à mon père, et que je conservais à l’admiration béate de mes grands-parents, de Blondeau et de mon ami Charles.

Le mouvement des bateaux sur la jetée me passionnait tellement que je ne voulais plus rentrer, et que mon père dut me gronder quelquefois pour me traîner derrière lui.

C’est à Boulogne que je mangeai la première huître. Toute ma famille était gourmande jusqu’à la gloutonnerie des grasses huîtres du Nord. En hiver, quand mon père et ma mère venaient à Chauny, ils choisissaient généralement le jour où la voiture de la marée arrivait à dix heures ; cette voiture lancée à fond de train, et qui avait des relais comme la poste, apportait à Chauny, le vendredi dans la matinée, du poisson pêché dans la nuit du mercredi au jeudi.

Chaque vendredi, durant la saison des huîtres, une bourriche de douze douzaines de pied-de-cheval était apportée chez ma grand-mère. La bourriche mise sur la grande table, chacun avait un plat devant soi, et ouvrait ses huîtres. Mon grand-père et mon père en mangeaient chacun quatre douzaines. Ma grand-mère et ma mère deux. Blondeau, quand il y fut, prenait sa douzaine sur la part des autres ici et là.

Est-ce parce que j’en voyais manger de telles quantités ? mais il m’avait toujours été impossible d’en avaler une, ce qui désolait ma famille.

Liénard et moi, nous courions les magasins, tandis que mon père causait avec des frères démocrates socialistes républicains qu’il avait dénichés.

Je voulais rapporter beaucoup de petits objets qu’on trouve aux bains de mer, à toutes mes amies, objets inconnus à Chauny, et j’avais pour cela tout l’argent que ma grand-mère, que mon grand-père, que Blondeau, m’avaient donné pour mon voyage. Ma bourse, confiée aux soins de Liénard qui marchandait et payait mes achats, devait être bien près d’être vide, selon mes calculs.

Aussi, lorsqu’un matin mon père me promit un louis si je mangeais une huître, essayai-je de gagner par là quatre gros écus. Je l’avalai. D’autres la suivirent plus tard en grand nombre, car j’y pris goût.

Je ramassai des tas de coquilles, et j’aurais désiré en emporter davantage encore. J’achetai un immense panier à couvercle que je traînai sans cesse avec moi et n’abandonnai à aucun moment de mon voyage de retour, malgré les supplications de mon père qui essayait, par tous les moyens persuasifs possibles, de se débarrasser de cette gêne.

J’allai sur la plage de Wimereux, où le prince Louis-Napoléon avait débarqué d’une façon si grotesque. Je vis la colonne du grand empereur, et songeai à mon grand-père, à ma marraine.

Mon père nous parla, à Liénard et à moi, de l’homme de Strasbourg et de Boulogne, et de son ancêtre, l’homme de Brumaire. Il fut bien plus indulgent pour le neveu que pour l’oncle, qu’il définissait ainsi :

« L’escamoteur de la Révolution, celui dont le nombre final de conquêtes, après le sacrifice de millions d’hommes, fut inférieur au nombre des conquêtes laissé par les quatorze armées de la République. »

Napoléon Ier restait la bête noire de mon père. Il en parlait avec emportement, comme d’un criminel. Je savais des vers cinglants et sanglants de mon père, sur le « César moderne » et quand je les récitais, je terminais en nommant l’auteur, Jean-Louis Lambert.

Mon père avait acheté, en passant à Amiens, un « tilbury », la carrosserie de la capitale de notre province étant « renommée » comme on disait alors.

Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu’à notre retour à Amiens, en sortant de la gare, il trouva son « tilbury » attelé d’un fort joli cheval, au lieu d’une bête de louage qui devait le lui conduire à Chauny.

Liénard nous avait accompagnés.

« Mon cher ami, dit-il à mon père, en soulignant avec émotion ces mots, je vous supplie d’accepter cette petite bête comme souvenir de moi, faible témoignage de mon éternelle reconnaissance. »

Mon père, qui avait la passion d’offrir, mais l’horreur d’accepter, refusa net ; mais Liénard en éprouva un si violent chagrin, je vis de si grosses larmes dans ses yeux, que je cherchai un moyen de faire céder mon père.

Le palefrenier qui tenait le cheval par la bride regardait les deux messieurs avec surprise. Ils se taisaient.

« Veux-tu me le donner, Liénard, ton cheval ? dis-je, moi je le trouve joli et je le prends. »

Attristés un instant plus tôt, mon père et Liénard s’amusèrent de mon intervention.

« Ah oui, je te le donne, me répondit Liénard, et cette fois s’il est à toi, je n’ai pas peur que ton père te le reprenne. »

J’adorais l’importance ! Ayant dénoué une situation difficile, cela ne me suffit pas.

« Alors, puisque j’ai un cheval et papa une voiture, ajoutai-je, je veux retourner à Chauny, non dans la diligence, mais dans le tilbury.

— Mais nous mettrons trois jours, au lieu d’un, dit mon père.

— Oh ! papa, vraiment tu les trouveras longs, ces trois jours avec ta fille, tous les deux, tout seuls ? Tu me raconteras un tas de choses, et moi aussi. Ce sera si amusant, un voyage comme les bohémiens dans une voiture.

— Faites ce qu’elle veut, mon cher Lambert, dit Liénard ; allons, montez dans votre voiture et partez. Je me charge de vous envoyer vos paquets par la diligence.

— Papa, papa, je t’en conjure, partons.

— Le cheval a-t-il mangé ? demanda Liénard au palefrenier.

— Oui, monsieur, il peut marcher cinq heures sans avoir besoin de rien.

— En route, en route ! s’écria joyeusement notre ami, qui me hissa dans le tilbury, après m’avoir embrassée. »

Mon père et Liénard, se donnèrent l’accolade en amis très tendres qu’ils étaient, mon père monta.

« Où est la route nationale ? demanda-t-il au palefrenier. »

Liénard répondit :

« Ce garçon va prendre l’une des voitures de la gare et vous accompagner jusqu’à la tombée de la nuit, pour s’assurer que le cheval de Juliette ne se permettra pas quelque escapade. Je passerai demain matin chez son patron, et j’aurai ainsi de vos nouvelles. Adieu, adieu, bon voyage ! »

Une petite valise achetée par mon père à Boulogne, pour nos objets de toilette, mon fameux panier à nos pieds, notre billet de bagage confié à Liénard et, fouette cocher, nous voilà partis.

Chaque détail de cet adorable voyage m’est présent. Il me sembla que j’entreprenais une chose énorme et qui allait durer un temps indéfini.

Mon cheval jeune, ardent, nous ravissait, mon père et moi. Il nous occupa exclusivement tout d’abord. Nous ne regardions rien que lui. Ah ! quel nom avait-il ?

Le palefrenier nous dit qu’il s’appelait : Coq, ou Cock, il ne savait pas bien si c’était Coq ou un nom Anglais.

« Non, non, jamais en France, jamais l’Anglais ne règnera ! m’écriai-je, me rappelant l’air entendu à Amiens, dans Charles VI ; ce sera Coq. »

Coq filait. Le palefrenier nous avait quittés nous indiquant les villages, les relais de poste où nous devions nous arrêter dans la journée, ou coucher le soir.

Nous nous rappelions, mon père et moi, nos plus longues courses en voiture autour de Blérancourt, mais ce n’était pas, comme à présent, un voyage.

Mon père riait de toutes mes observations, de toutes mes réflexions ; à chaque instant il me répétait : « Oh ! tu es bien ma fille, c’est à moi seul que tu ressembles. »

Nous étions sortis d’Amiens à onze heures du matin, et à cinq heures du soir nous ne songions pas encore à terminer notre première étape. Nous avions acheté quelques gâteaux, des fruits, et tant que notre joli Coq ne serait pas fatigué, nous ne nous arrêterions pas.

« Juliette, me dit mon père, à un moment où il avait ralenti la marche de Coq, ne t’es-tu pas demandé si je pourrais indéfiniment me soumettre à notre séparation, si la souffrance de voir ton esprit façonné par d’autres que par moi, me serait toujours supportable ? Ma plus ardente ambition est de faire de ta pensée la fille de la mienne, et cela sera un jour, il faudra que cela soit. »

Je ne répondis rien. Je me répétais intérieurement la phrase de mon père : « faire de ta pensée la fille de la mienne », et je me disais que, puisque j’étais sa fille, tout en moi devait être aussi sa fille, mais alors, étant la petite-fille de ma grand-mère que j’adorais, comment pouvais-je être à la fois tout entière à ma grand-mère, et tout entière à mon père ? Ce sentiment que j’avais de la difficulté dans laquelle se trouvait mon double amour pour ma grand-mère et pour mon père, de se partager, me remplissait de tristesse. Mon cœur se serrait quand je songeais que, de plus en plus, j’aurais conscience du chagrin que je faisais à chacun d’eux en les quittant, parce que, lorsque je les revoyais, ils sentaient que je leur revenais l’esprit et le cœur rempli de l’autre.

A ce moment-là j’en voulais encore à ma grand-mère d’avoir vendu mon jardin. La grande maison de Chauny, qui autrefois me plaisait plus que la petite maison de Blérancourt, m’apparaissait comme une prison. La cour fleurie n’était gaie que parce qu’elle précédait le jardin, sans cela elle allait avoir l’air, à l’ombre du grand mur qu’on bâtissait, d’un tout petit carré comme dans les cimetières.

Mon père songeait, lui aussi, à beaucoup de choses tristes ; notre gaieté courait maintenant en sens contraire, et ne pouvait plus nous rattraper.

Toute mon enfance écoulée dans mon tant aimé jardin, me revenait en mémoire ; les printemps avec les traînées de violettes le long des murs du fond, les étés avec les paniers de fraises, que je courais cueillir moi-même, au moment où nous allions nous mettre à table, les fruits de toutes sortes dont je surveillais avec tant d’intérêt la maturité, que je goûtais sans cesse, pommes, poires, prunes, cerises, abricots, etc., jouissant du plus grand luxe dont puisse jouir un enfant, celui de manger des fruits, de tous les fruits, toute l’année à satiété :

« Papa, tu approuves grand-mère d’avoir vendu son jardin, demandai-je brusquement à mon père, résolue tout à coup à lui confier mon chagrin, sans lui parler de la dot.

— Mais oui, puisqu’elle en a retiré un beau prix.

— Alors, d’après toi elle a bien fait.

— Sans doute, elle n’aurait jamais retrouvé une occasion pareille. Peut-être s’est-elle décidée en dehors de la question d’argent, un peu pour toi.

— Ah ça, c’est trop fort !

— Pourquoi ? Tu n’auras que quelque pas à faire pour aller à ta pension. Elle pourra même te voir jouer, d’une aile qu’elle veut construire.

— Alors, grand-mère va encore rétrécir la petite cour ? Eh bien, moi, vois-tu, papa, je ne puis pas dire le mal qu’on me fait avec tout cela. On m’a pris mes allées où je me promenais, où je jouais, mes arbres, tout ce que j’aimais dans les choses, on m’a pris mon bonheur de regarder toute seule ce qui pousse, de comprendre comment les plantes grandissent, comment les fleurs deviennent fruits, on m’empêche d’entendre le remuement et la poussée de ce qui a la vie, la plainte suivie d’un froid silence de ce qui meurt. Pour moi, vois-tu, papa, le soleil c’est quelqu’un de divin à qui je parle et qui me répond avec des signes écrits, que je vois dans les rayons de la lumière ; je te ferai fermer à demi les yeux quand vient l’heure de midi et te montrerai les signes étincelants, les écritures d’or. La lune me suit quand je marche et me laisse croire qu’elle est mon amie. Je t’assure, papa, que j’ai entendu la terre éclater avec de petits tocs gentils sous les pointes d’asperges ou quand les graines qu’on a semées germent. Je ne sais pas comment te dire tout cela, comment t’expliquer ces choses, mais si j’aime à lire, si les livres m’instruisent beaucoup, surtout les voyages, qui m’agrandissent la terre, j’ai, crois-moi, papa, beaucoup appris dans mon jardin sur ce qui est petit. »

Mon père m’écoutait, ses yeux fixés sur les miens ; les rênes dans ses mains étaient si molles que tout à coup pris de gaieté ou énervé par la fatigue, Coq fit quelques bêtises, les premières.

Une correction le cingla et le calma.

« Ce Coq, dit mon père, est indigne d’une trop grande confiance. »

Et il ajouta :

« Parle, ma Juliette, parle. Si tu savais la joie que tu me causes ? Tu aimes la nature comme je l’aime, tu la sens comme je la sens, tu la poétises comme je la poétise. Ah ! le vieil Homère me rend aujourd’hui ce que je lui ai donné en t’apprenant à l’aimer, c’est lui qui a mis en toi l’amour des choses. Tu seras païenne un jour, j’en suis certain.

— Oh ! papa, le vilain mot, ne dis pas cela, surtout jamais devant ma grand-mère, cela la ferait trop souffrir, et ce n’est pas vrai ; ce ne sont pas les nymphes, les hamadryades, les dryades que je voyais, que j’écoutais dans mon jardin, c’étaient vraiment mes arbres, mes plantes et mes fruits.

— Bien, bien, dit mon père, j’ai promis à ta grand-mère, à ta mère, de te laisser faire à leur gré ta première communion. Elles m’ont pris ton enfance, qu’elles la gardent ; mais ta jeunesse m’appartient et nous recauserons de tout ceci. J’ai maintenant pour me calmer, pour me faire attendre patiemment, et les jours que j’entrevois, et ce que tu viens de me dire, ma Juliette chérie.

— N’ayant plus mon jardin, il faudra pour ne pas trop souffrir de l’avoir perdu, que j’oublie tout ce que j’y ai aimé et compris, répliquai-je. J’ai tant de morts à pleurer, j’ai tant entendu d’arbres abattus, gémir, pousser leur dernier cri, qu’en y songeant, je crois les entendre encore et que mon cœur se serre et que c’est affreux d’avoir détruit tant de ces vieux serviteurs qui donnaient de si doux fruits pour se faire aimer, que c’est un crime de recouvrir de graviers une bonne terre qui ne demandait qu’à nourrir les graines et à se couvrir de récoltes. »

Le soir de ce jour, mon père s’arrêta à un relais de poste, dans une grande auberge, claire et propre, où j’allai voir rôtir à la cuisine une dizaine de poulets embrochés. C’était là que dînaient les voyageurs de la diligence.

Lorsque mon père me coucha dans l’un des deux immenses lits de notre chambre, j’avais la fièvre et je rêvai haut de mon jardin toute la nuit. Mon père m’empêcha d’en parler le lendemain, et il me conta de belles histoires grecques qu’il ne m’avait pas encore contées.

Notre voyage s’acheva sans incidents et je trouvai ma grand-mère follement heureuse de me revoir, mais comme nous arrivions tard et que j’étais très lasse, on me mit au lit immédiatement. La porte de la chambre de ma grand-mère, qui voulut absolument que je couche auprès d’elle cette nuit-là, parce que mon père lui avait parlé de ma fièvre, cette porte était ouverte. J’entendis mon père qui disait à mon grand-père et à ma grand-mère :

« Je ne crois pas qu’elle se console d’avoir perdu son grand jardin.

— Comme il est clair qu’elle se mariera avec un gentilhomme campagnard, répartit en riant mon grand-père, comme l’éducation qu’elle reçoit de ses tantes doit la conduire à épouser quelque Roussot perfectionné, elle pourra pendant et après sa lune de miel, se payer des arbres et de la terre. Ne nous apitoyons donc pas exagérément sur son malheur actuel. »

Mon grand-père et ma grand-mère s’étaient tout naturellement querellés en mon absence. J’en eus la preuve par la réponse de ma grand-mère. Le on que j’avais presque banni, ayant repris ses droits.

« On plaisante toujours, dit-elle, même sur ce qui peut le plus m’évouvoir : les chagrins de Juliette. Depuis que j’ai vu ce qu’elle souffre de la privation de son jardin, je me reproche douloureusement de le lui avoir enlevé. On devrait comprendre cela et n’en pas rire. On sait bien cependant que je ne pouvais courir le risque de faire de la peine à Juliette que mue par un sentiment se rapportant à elle, et que ce sentiment, il m’est impossible de le crier sur les toits.

— Bien, bien, répliqua mon grand-père, on n’a pas besoin de leçon, on aime sa petite-fille autant que père et mère et grand-mère, on tient à plaisanter sur les chagrins de Juliette et on continuera par la simple raison qu’on croit que ce sera une façon de la consoler. »

Les regrets de ma grand-mère adoucirent mon chagrin ; mais que de fois mon pauvre grand-père fut rabroué à propos de sa « façon de me consoler ».