« Eh bien, me demanda mon grand-père, vraiment tout a bien été, tu as conquis tes tantes, ta bisaïeule ? Elles t’adorent, voyons, dis-le : elles t’adorent !

— Grand-père, elles m’adorent, ni plus ni moins. Mais moi, je les chéris ; tu n’as pas idée comme elles sont gentilles, amusantes, pas solennelles du tout, et bonnes et tendres.

— Mais est-ce qu’elles ont eu vraiment conscience de la merveille de nièce qu’on leur a offerte ? »

Je ne bronchai pas, habituée dès mon plus jeune âge aux compliments, si énormes qu’ils fussent. Aussi répliquai-je simplement :

« Oui grand-père, elles ont trouvé ta petite-fille une merveille.

— Tu nous raconteras tout cela par le menu. Nous voulons tout savoir, ta grand-mère et moi, heure par heure, jour par jour, mot par mot, tout, tout, entends-tu, même ce que tu as pensé.

— Et rêvé, ajoutai-je. Quel travail de mémoire il va me falloir faire.

— Nous nous sommes tellement ennuyés que tu nous dois bien cela. Ton père est venu chaque semaine pour parler de toi avec ta grand-mère.

— Et chaque fois, est-ce qu’il y a eu un « drame de famille » ?

— Certainement, mais qui finissait toujours bien, parce qu’au départ de ton père, soit moi, soit ta grand-mère, nous avions pris l’habitude de dire invariablement : « Non, ce que nous l’aimons, cette bonne femme pour nous disputer ainsi à cause d’elle. » Et nous riions en nous séparant.

— Il faudra, dis-je avec une gravité qui fit prendre à mon grand-père un air d’insolente moquerie, que je m’occupe sérieusement de mettre d’accord les idées de mon père et de ma grand-mère sur moi.

— Et allons donc ! répartit mon grand-père avec un geste qui lui fit lâcher la bride. »

Lorsqu’il l’eut rattrapée, je me fâchai.

« Qui est-ce qui a réconcilié mes tantes et ma grand-mère s’il vous plaît, est-ce moi ?

— Pardon, excuse mon empereur, répliqua mon grand-père, en faisant claquer son fouet. J’oubliais que nous sommes tous de simples conscrits. »

Et la pluie des mots drôles commença. Je fus prise de la belle gaieté que mon grand-père provoquait toujours par la sienne, car il riait de si bon cœur, si sincèrement, de ce qu’il disait qu’on ne pouvait résister à l’entraînement d’en rire avec lui.

Mon père et ma mère étaient venus de Blérancourt pour m’embrasser le soir même de mon retour ; mon père et ma grand-mère se récriaient avec joie sur mon visage et mes mains noircis par le soleil, heureux de me voir grossie, très grandie, fortifiée.

Sans doute ma mère était contente mais un peu grognon. Je compris par là qu’il fallait atténuer devant elle le succès de ma mission. Je me gardai bien de répéter la phrase de Marguerite : « Maintenant je travaillerai et j’économiserai encore avec plus de courage puisque les demoiselles ont dit que l’argent était pour vous. » J’étais payée pour savoir qu’il fallait exclure des conversations avec ma mère les questions d’argent ou d’héritage. La phrase ne m’avait d’ailleurs touchée que parce qu’elle affirmait l’amour et le dévouement de Marguerite pour moi.

Comme il faisait un très beau clair de lune et que le temps était sec depuis longtemps, mon père et ma mère, ne craignant pas le brouillard dans la prairie de Manicamp et arrivés avant moi, dînèrent seulement, et repartirent le soir même.

J’avais à table beaucoup amusé mes parents par mes récits sur ma transformation en paysanne le lendemain de mon arrivée, sur les travaux des champs faits par mes tantes, qu’on croyait restées très citadines, car à Chauny on les nommait : les précieuses.

« Elles étaient même chipies, dit ma grand-mère, refusant de s’intéresser au ménage, lisant, brodant, trônant au salon et se chamaillant sans cesse entre elles.

— J’eus alors une phrase malheureuse qui faillit provoquer l’éternel « drame ».

— Eh bien, dis-je, à la bonne heure, elles ont su joliment se corriger de toutes façons. Elles mettent la main à tout, et, durant deux mois je n’ai pas entendu une seule dispute, vu une seule brouille ; cela me changeait.

— Tu es aimable pour nous, répliqua ma mère d’un ton pointu.

— Si c’est toi qui as fait ce miracle tu pourras le recommencer ici, dit ma grand-mère qui n’avait pas envie de se fâcher.

— Comment, Juliette, peux-tu avoir l’audace exorbitante, scandaleuse, épouvantable, criminelle, d’oser insinuer que dans ta famille de Chauny, dans celle de Blérancourt, tu as jamais entendu une seule dispute, vu une seule brouille ? En vérité, morveuse, ta santé n’est qu’apparente, tu es restée malade, va te coucher, mon enfant, va te coucher. »

Il fallait entendre mon grand-père débiter ces choses avec sa voix de fausset et son grasseyement. Il était sérieux, solennel, et d’un comique irrésistible.

« J’ai tort, j’ai tort, cent fois tort, monsieur mon grand-père, répliquai-je, j’en demande humblement pardon, je me repends, je m’aplatis. »

Et j’imitai le ton, le grasseyement de mon grand-père avec une perfection qui déridait ma mère elle-même.

Après le départ de mes parents, ma grand-mère, au lieu de m’interroger, de me fatiguer comme je m’y attendais, me dit :

« Va te reposer ma chérie, Arthémise te couchera pendant que nous ferons notre partie d’impériale. Demain, après-demain, tu nous conteras tout ce que tu as dit, tout ce que tu as fait, tout ce que tu as vu. »

Et en effet, durant des jours et des jours je parlai de Chivres. Ma grand-mère s’étonna que j’aie pu m’amuser où elle se serait « ennuyée à périr ».

Je fus, durant le mois de vacances qui me restait, bien plus souvent dans notre grand jardin qu’au salon à lire des histoires avec ma grand-mère.

Il venait un jardinier trois fois par semaine, qui faisait ce qu’il voulait, guidé par Arthémise. Je pris part à toutes les récoltes. Ce fut à moi, désormais, qu’il obéit. J’ordonnai des semailles d’automne, je me mis à lire des livres me renseignant sur la culture des légumes, la conservation des fruits. Il y en avait d’admirables dans le jardin. J’organisai un fruitier dans une chambre inoccupée, où je fis poser des planches par un menuisier ; ma grand-mère ne s’intéressant guère à ces choses, elle me laissa faire avec le jardinier et avec Arthémise ; on mangea à la maison tout l’hiver des fruits à point, et mes grands-parents m’en félicitèrent au moins deux fois le jour.

Ce fut un grand supplice pour moi de n’avoir plus ma chambre, de partager celle de ma grand-mère. Je rangeai bien un peu cette dernière, la nettoyai, mais ma grand-mère dérangeait à mesure. Elle ignorait totalement l’élégance du cadre, elle qui était si coquette pour le portrait, c’est-à-dire pour la personne.

Lorsqu’il pleuvait et que j’étais retenue à la maison par le mauvais temps, je m’efforçais d’y introduire un peu d’ordre. Certains tiroirs et certaines armoires mis à sac par moi se trouvèrent finalement rangés comme ils ne l’avaient jamais été. Aux ordures les fouillis ! aux pauvres ce qui ne pouvait plus servir ! Mon grand-père, ma grand-mère, ne s’opposaient à rien, convaincus que les travaux de Chivres m’avaient fait grand bien et qu’à la condition de me laisser me créer à moi-même un champ d’activité physique, on pourrait d’autant mieux et avec un danger presque nul me faire travailler de la tête.

La maison de mes grands-parents changea d’aspect en quinze jours. Les courants d’air qui n’avaient jamais balayé les appartements calfeutrés entrèrent en maîtres, cassant même quelques vitres. Arthémise et moi nous frottions, nous lavions, nous battions tout de bas en haut et de haut en bas. Je découvris dans le grenier, quelque peu souillés par nos chers pigeons, de vieux vases, des porcelaines, que je mis en belle place avec des fleurs joliment groupées dedans.

Ma grand-mère finit par prendre goût à l’embellissement de cet intérieur qu’elle ne quittait pas. Elle nous aidait, non à nettoyer, car elle tenait trop à garder intactes ses belles mains, mais à arranger.

Elle m’ouvrit une armoire du premier étage où étaient entassées de belles robes des grand-mères. J’en fis des tapis de tables, des dessus de commodes, auxquels ma grand-mère ajouta de la broderie.

Mon grand-père jouissait fort de ce luxe. La maison lui plut davantage. Il m’aida de sa petite influence à obtenir de ma grand-mère pour moi une chambre au premier étage à côté de celle d’Arthémise. On fit percer une porte entre nos deux chambres.

Je choisis les meubles que je voulais et dont le grenier était plein. Je volai à mon grand-père une jolie chiffonnière Louis XV, dans laquelle il avait permis jusque là que je range mes poupées et leurs toilettes. Je copiai le mieux que je pus la chambre de ma tante Sophie.

J’avais trouvé une grande table sur laquelle je rangeai et j’étalai mes livres de classe, mes papiers, et ma grand-mère quitta plus d’une fois son cher salon pour venir broder dans ma chambre en me faisant travailler.

Quelquefois je la renvoyai :

« Grand-mère, j’ai besoin de me recueillir. »

Elle riait de cela et souvent, elle prenait plaisir à me tyranniser en restant ; parfois aussi elle s’en allait, pensant que, pour une enfant, songer creux c’était encore songer, et que la grande affaire devait être, pour mon père et pour elle, ainsi qu’ils en étaient convenus durant mon absence, de me créer, même en contradiction avec leurs propres idées, une personnalité.

A part ces rares besoins de « recueillement » j’étais si active et si joueuse que ma grand-mère ne s’inquiétait pas de me voir un peu d’amour de la solitude.

On eut d’ailleurs plus tard l’explication de mes rêvasseries quand je devins poète.

C’est ainsi que mon double caractère s’ébaucha. Je suis restée très vivante au milieu des autres et très avide d’isolement.

Ce que j’avais dit à mon grand-père et qui l’avait fait tant rire, que j’essaierais de mettre d’accord les idées de mon grand-père et de ma grand-mère sur moi, je l’essayai sérieusement. Je me croyais née pour la conciliation. Je parlai de ma grand-mère à mon père, de mon père plus souvent encore à ma grand-mère, en ayant des occasions plus nombreuses. Je cherchai tout ce qui pouvait les rendre plus indulgents l’un pour l’autre, les faire s’aimer davantage et je vis combien un mot dit à propos, bien semé dans un terrain bien préparé, peut faire germer de belles moissons.

Je me mis résolument en travers des brouilles de mon grand-père et de ma grand-mère. Je n’admis plus les on. Je poursuivis les dits on de mes moqueries ou de mes blâmes. Je forçai aux explications sur l’heure mes bien-aimés grands-parents et je chassai les humeurs noires. J’expliquai séance tenante ce qui causait la mésentente ou la rancune. Je plaidais la double cause et la gagnais :

« N’est-ce pas, grand-mère, tu n’as pas voulu dire cela ? grand-père, tu as mal compris ? Ce n’est pas bien d’avoir supposé une si méchante intention ! Avoue que tu as tort. Tu sais très bien que… » Avec un léger bagage de phrases interrogatives ou affirmatives, s’entrecroisant, se répétant, se superposant, très vite, en un clin d’œil, avec ma tendresse, mes prières, la brouille se dissipant, nous escamotions tous trois quelques jours de tristesse.

Quand j’avais fait fuir les gros nuages, il me semblait que le ciel était à tout jamais purifié.

On devine l’importance que je me croyais, comment je m’encourageais dans mes pacifications. Je réfléchissais avec une profondeur très plaisante assurément, mais qui m’apprenait à étudier le caractère des miens avec bienveillance, pour trouver d’heureux arguments à faire valoir. Je recueillais certaines paroles prononcées en l’absence les uns des autres et j’avais remarqué que quand je pouvais ajouter à mon désir de convaincre : « Ainsi un jour il ou elle m’a dit… » c’était triomphant. Au besoin j’embellissais un peu, selon la circonstance, mais comment aurait-on pu m’en vouloir, quand le sentiment qui dictait ma légère exagération, était si louable ?

J’appris qu’on peut être utile et bon à ceux qu’on aime, si jeune qu’on soit. J’étais née avec tant de belle humeur, j’étais si heureuse d’un rien, que j’aurais pu aisément devenir égoïste, mais le bonheur des miens, leur calme, m’avaient dès l’enfance préoccupée, en raison de leur tendance à se rendre malheureux, à agiter leur vie par des scènes violentes. Je me formai au désir de me passionner pour la joie et la paix des autres.

A neuf ans mon caractère était fixé, et je n’ai guère constaté de modification essentielle depuis dans le rapport du moi des autres, avec mon moi. Intéressée par mes proches d’abord, plus tard par les personnalités de valeur avec lesquelles j’ai vécu, je n’ai développé ma propre personnalité que pour qu’elle serve mon besoin de dévouement, d’affection et d’admiration, pour qu’elle soit utile aux causes dont je prends la défense, dont je me fais le soutien tant que je les crois dignes d’être défendues et soutenues.

Au fond ma vraie nature eût été celle d’un apôtre prêchant la bonne parole et réconciliant les hommes entre eux. A ma pension, j’étais bien plus ardente aux récréations qu’aux classes, parce qu’alors je m’occupais des autres pour les amuser, ou pour m’interposer dans les disputes. Je détestais les clans fermés, je recherchais sans cesse des alliées parmi celles qui s’écartaient de mon groupe. Je conduisais tout, mais je n’étais jamais le chef. Lorsqu’il fallait qu’il y eût deux camps, je me nommais chef d’état-major unique des deux commandants et je caracolais de l’un à l’autre, les conseillant tour à tour.

J’aimais bien mieux guider que commander et, grâce à mes conseils, il n’y avait jamais de vaincus, ni de troupe inférieure à l’autre. Aussi après certaines récréations durant lesquelles j’avais pris beaucoup de peine, quelle joie sans mélange éprouvais-je lorsque j’étais entourée de petites amies me disant :

« Tu nous as bien amusées. »

Quand il pleuvait et que nous étions ramassées dans le coin d’un hangar où nous ne pouvions nous ébattre, j’intéressais mes jeunes compagnes en leur parlant de la politique. Je leur demandais le secret le plus « juré » pour leur apprendre des choses dont on ne leur « avait jamais parlé dans leurs familles ». Elles étaient tout oreilles, lorsque je leur racontais les histoires du roi Louis-Philippe, que mon père ne manquait jamais l’occasion de narrer à ma grand-mère, pour la faire enrager.

A cette époque, on lisait si peu de journaux en province que les choses du gouvernement faisaient bien rarement à table le sujet de conversation des parents. Alors, moi j’étais la gazette, j’apprenais à mes petites amies « ce qui se passait ».

Chaque fois que je voyais mon père, il me glissait quelques coupures de la Démocratie Pacifique, et vraiment je me tenais au courant, si bien que les événements justifiaient souvent mes dires. Avec quelle gravité on m’interrogeait sur « les nouvelles ».

Nous nous disions que, quand nous serions grandes, nous nous occuperions du gouvernement, que nous confesserions très haut nos opinions, que nous exigerions de nos maris qu’ils s’intéressent à la politique.

Comme je dévorais indistinctement tous les livres qui me tombaient sous la main, j’avais lu un volume sur la Fronde, qui m’avait passionnée, parce que les femmes y jouaient un rôle principal. Je racontai ce livre à mes « disciples » et bientôt j’eus la joie de les voir partager toutes mes idées. Je leur persuadai sans grande peine que nous étions des « Frondeuses » !

Quelle fierté d’avoir des idées à nous, de faire partie d’une société « secrète », puisque nous ne devions rien révéler, à quiconque, des opinions qui nous unissaient. Puis, qui sait ? « les choses allaient si mal », que peut-être la France, un jour, aurait besoin de nos dévouements, de nos lumières. Et cette France, nous l’adorions. Il nous semblait être les bâtons du dais qui couvrait la châsse sacrée de la Patrie. C’était l’une de nous qui avait trouvé cette image très applaudie.

Ces enfantillages dont on ne peut que sourire faisaient cependant de nous de petites personnes très patriotes, prêtes, elles le croyaient du moins, à donner leur vie pour la France. Nous n’apprenions plus notre histoire de la même façon. Tout nous y intéressait. Nous parlions de notre France à telle ou telle époque. Nous discutions à l’infini sur les conséquences d’un règne, d’un fait, d’une victoire ou d’une défaite.

Si un professeur nous eût observées, il eût trouvé certainement dans nos causeries, souvent fort sottes, des éléments d’émulation pour faire aimer à de jeunes élèves des études qui d’ordinaire les ennuient mortellement.

Pourtant la Fronde finit par nous lasser ; il fallait trouver autre chose. Je promis de m’en occuper. Les vacances de Pâques approchaient. Je devais les passer à Blérancourt.


Quand j’y fus, il se trouva qu’un des amis de mon père, fourriériste, vint le visiter. J’entendis parler de Fourrier que je connaissais à peine, de Victor Considérant et de la Démocratie Pacifique, avec lesquels j’étais de longue date familiarisée.

L’ami de mon père lui exposa, voulant l’y intéresser, tout un plan de phalanstère, et j’en retins juste ce qu’il me fallait pour moi, qui devais diriger mes compagnes dans cette nouvelle occupation, pour nos récréations et pour nos esprits avides de nouveautés.

Après le départ de son ami, mon père me renseigna autant que j’en eus besoin, et je sus ce qu’était un phalanstère ; mon père me dit, ce dont je convins volontiers, qu’à neuf ans et demi j’étais encore incapable de comprendre la profondeur des observations, des critiques sociales et des éléments de réforme qu’il y avait dans Fourrier.

Mais il me parla de Toussenel, me charma par des récits tirés de l’Esprit des Bêtes, un livre qui venait de paraître et qui passionnait mon père. Nous eûmes de longues conversations sur mes pigeons, que j’avais bien un peu étudiés mais dont je ne connaissais pas l’esprit, les sentiments ! Ah ! les jolies révélations de mon père à l’aide de Toussenel sur les abeilles, sur les fourmis. Dans nos promenades, quand nous rencontrions une fourmilière, nous nous mettions à plat ventre, et que de choses je vis et je compris alors des minuscules ouvrières, des guerrières, des pondeuses. Ce que mon père ne pouvait pas souffrir, c’était la reine chez les abeilles et chez les fourmis.

« C’en est ainsi, papa, disais-je et tu auras beau prêcher durant les siècles des siècles, tu ne pourras pas changer le gouvernement des abeilles ni celui des fourmis. »

C’étaient là des contes de fées que toutes ces histoires de bêtes ; et combien je les aimais, répétant sans cesse : « Encore ! encore ! »

Cependant mon père trouvait dans l’étude des abeilles et des fourmis, malgré leur royalisme, des preuves de la beauté de ses propres doctrines. Ramenant tout à sa préoccupation de me faire adorer la nature et détester la société bourgeoise, il voulait me persuader que les associations, que la communauté du travail et des biens comme les pratiquaient les abeilles et les fourmis, étaient des sources de perfectionnement plus généreuses que l’individualisme.

« D’ailleurs, me disait mon père, à notre époque le cercle qui enfermait l’homme dans une situation moyenne depuis un siècle se tend et va se briser. »

Cette formule quelque peu cabalistique était chère à mon père. Je la répétais à tout propos. Moi aussi, je croyais entendre les crics-cracs du cercle des « situations moyennes » et m’en réjouissais beaucoup.

Quand je rentrai à Chauny et que je parlai à ma grand-mère de Fourrier, du phalanstère, de l’Esprit des Bêtes, de la royauté des abeilles et des fourmis qui était à son appoint, mais de l’association du travail et des biens qui étaient au nôtre, elle s’en gaussa de la belle façon.

« Il ne manquait plus que cela à ton père ; le pauvre garçon ! S’inspirer des bêtes, recevoir des animaux des leçons d’organisation sociale, c’est vraiment tenir à mettre les gens sensés en gaîté », disait ma grand-mère.

Et elle contait à mon grand-père, à mon ami Charles, avec son esprit endiablé, les nouvelles théories sociales de Jean-Louis Lambert, les développant, les mettant en actions, si drôlement que, malgré les efforts que je faisais pour défendre les dites théories, j’étais prise comme les autres d’un fou rire.

« Ma chérie, vois-tu, me dit un jour ma grand-mère, j’aime, moi, les « situations moyennes » et je les trouve très bonnes à occuper. Je ne tiens pas du tout à ce qu’elles fassent cric-crac puisque j’en ai une. Le meilleur tour que j’ai à faire à ton père c’est de lui donner une « situation moyenne » comme propriétaire. La maison qu’il habite et qu’il aime beaucoup est à moi. Je parie qu’il l’aimera encore davantage si je la lui donne. Nous verrons s’il songera alors à s’associer à son jardinier pour l’occuper. Je ferai mon gendre propriétaire avant huit jours et nous saurons bien après si, oui ou non, j’ai resserré d’un cran en lui l’homme « des situations moyennes », le bourgeois.

Ma grand-mère fit comme elle le disait. Mon père se déclara enchanté du gracieux don de sa belle-mère, mais il ne modifia pas pour cela un iota dans ses idées.

Mon père, propriétaire, se déclara de plus belle et avec plus d’autorité proudhonnien. Je savais qui était Proudhon parce que tous les Français, même les plus jeunes, avaient entendu parler de la « Propriété c’est le vol ». Mon père disait qu’il comprenait le principe du droit et du gouvernement comme Proudhon. La brochure de Proudhon adressée à Blanqui, Qu’est-ce que la propriété ? ne quittait pas la table de travail de mon père. Je l’avais parcourue en cachette sans comprendre, mais ma prétention était d’avoir compris et j’en parlai, non pour l’approuver, mais pour dire qu’après tout il y avait du vrai.

Comment mon père s’arrangeait-il entre Proudhon et Considérant, ce dernier ayant défendu la propriété ? je ne sais plus.

Il y eut de grandes discussions dans ma famille sur toutes les questions soulevées à propos de l’association des bêtes et de la vie en commun ; mais mon père, plein de reconnaissance pour le généreux don de ma grand-mère, eût parlé avec quelque difficulté de l’égoïsme bourgeois ; aussi nous laissait-il plaisanter ses théories de socialisme animal et son esprit des bêtes, comme disait ma grand-mère.

Mais mon grand-père abhorrait tellement les idées « subversives » qu’il tolérait difficilement qu’on parlât de Proudhon, même sur un ton de plaisanterie.

« Les paroles révolutionnaires sont pure gangrène, répétait-il ; elles se propagent dans le corps social et obligent un beau jour à couper un membre de ce corps. Qui me rendra mon Empereur pour faire taire une bonne fois tous ces réformateurs-agitateurs ; oh ! oui, les faire taire ! car ils disent pire encore qu’ils ne font.

— Mon cher beau-père, lui répondit son gendre, il faut dire beaucoup plus qu’on ne peut faire, car l’action suit lentement les paroles. Les éléments de résistance au progrès sont toujours assez puissants pour l’enrayer au moins à moitié. C’est comme pour les deux cent mille têtes que demandait Marat, ajoutant : « On en rabat toujours assez. »

Il n’y eut qu’un cri de nous tous.

« Ah ! l’horreur ! »


Le Phalanstère, l’Esprit des Bêtes, eurent un grand succès à ma pension, et je laisse à penser ce qu’étaient nos essais de réforme sociale ; mais notre amour des animaux s’accrut et les observations de plusieurs d’entre nous furent parfois intéressantes.

L’été revint et, avec les mois de juillet et d’août, mon retour à Chivres.

Dire la joie de Marguerite en me revoyant, dire celle de Roussot à qui on n’avait cessé de me rappeler par quelque chant analogue au mien, dire l’accueil de la vieille mère de Marguerite, celui des enfants du village grandis de toute la longueur d’une année, serait impossible.

Cette fois mon grand-père me quitta sans tristesse, rassuré sur l’accueil qui me serait fait.

La route me parut bien moins longue. J’étais ravie de retrouver mes chères tantes, elles heureuses de me revoir. Elles déclarèrent que j’avais maintenant l’air d’une jeune fille, ce qui me flatta extrêmement. Ah ! par exemple on ne me félicita guère pour mes idées réformatrices dans le sens des mœurs et de l’Esprit des Bêtes, ni de ma Fronde qui avait dû m’empêcher de travailler sérieusement, ni de la formule paternelle des « situations moyennes » qui font : cric, crac.

Ce furent des explosions d’indignation contre mon père qui « gâtait ma cervelle avec de telles insanités ».

Ma tante Constance se moqua de moi avec tant de drôlerie — elle ressemblait beaucoup, par l’esprit, à ma grand-mère — que je mis bas les armes devant elle. Les abeilles, les fourmis, l’esprit des Bêtes, introduits à tout bout de phrase dans la conversation, fournirent à ma goguenarde grande tante des effets si comiques ; les idées de mon père, soutenues par moi furent à tel point houspillées que je les abandonnai.

Quant à ma tante Sophie, que je prenais à part et que je m’efforçais de convaincre de la nécessité des réformes, elle me fit une même réponse sous plusieurs formes.

« Je ne suis pas de ce temps, je le trouve extravagant. Tout ce qui arrive vient de ceci : que les gens ne pensent plus qu’à se ruer sur les villes où ils développent la misère. Crois-moi, ma petite nièce, le bonheur, la paix, la vraie richesse ne se trouvent qu’aux champs.

Mes idées « subversives » furent rangées avec mes robes de ville, et déclarées bonnes seulement pour Chauny. Marguerite elle-même me dit un jour :

« Les idées que vous avez, mam’zelle Juliette, tournent la tête aux pauvres gens. On en parle dans les villages. Les journaliers disent que leur ami M. Proudhon prétend comme ça que les bourgeois ont volé la propriété aux nobles et que c’est aux petites gens de la voler maintenant aux bourgeois. C’est une pitié d’entendre ces choses ; celui qui travaille doit travailler et croire qu’il n’y a que le bon Dieu qui pourra lui faire des rentes là-haut. »

Je savais mes deux cent cinquante mots de latin et les savais bien. J’avais mis mon amour-propre à comprendre et à retenir les leçons de ma tante Sophie, ce qui me fit croire que j’allais en peu de temps lire le latin. C’est ce que voulait mon cher professeur. Je fus prise d’un bel enthousiasme et mes progrès devinrent réels.

Durant nos travaux des champs qui recommencèrent monotones et occupants, ma tante Sophie me nommait toutes choses en latin. Quand je trouvais une analogie entre le patois picard, que j’avais pris l’habitude de parler avec ma bonne Arthémise, et le latin, cela m’amusait à tel point que ma tante Sophie fit venir par l’un de nos parents, Raincourt de Saint-Quentin, un almanach picard, celui du Laboureur. Elle se livra alors à un travail de bénédictin pour ajouter à mon bagage tous les mots latins qui se trouvaient dans le patois. L’almanach du Laboureur, parlant des travaux des champs, m’aida à franchir une étape nouvelle dans la compréhension des Bucoliques.

La merveilleuse aptitude de ma tante Sophie pour enseigner lui faisait tirer parti de tout, et c’était vraiment d’elle qu’on pouvait dire qu’elle instruisait en amusant.

Il y eut une seule chose nouvelle dans notre vie. Ma tante Constance très anémiée ayant besoin de douches froides, le médecin lui ordonna d’aller les prendre à côté de la roue du moulin. Les bains froids étaient pour moi excellents et je me plongeais chaque jour dans le joli lavoir du clos, ce qui fit que ma tante Constance m’emmena tous les soirs avec elle. Aussi gaie et aussi enfant que moi, nous nous amusions tellement que nous rions à en pleurer. L’heure du bain, au moulin, devenant une partie folle, ma tante Anastasie, séduite par mes récits, nous accompagna une fois, deux fois et ne nous quitta plus. Bientôt la meunière fut des nôtres ; puis Marguerite. Ma tante Sophie seule résista. Elle n’était pas sortie de la maison et du clos depuis vingt ans. Ma grand-grand-mère bougeant à peine de son fauteuil, il n’y avait pas à songer à l’amener, et il fallait, en tout cas, qu’elle fût gardée par l’une de ses filles.

Il ne restait plus que Roussot à inviter, ce que je fis par un discours bien senti, entremêlé de chants à l’heure de son pain quotidien, après l’un de nos déjeuners.

Au milieu de nos rires, Roussot répondit, sinon à mon discours, du moins à mon chant, et nous conclûmes qu’il avait accepté.

Le soir, Marguerite le tira par la bride dans la petite rivière. J’étais montée dessus. J’allais prendre ma douche à âne ; mais le bain le mit en une telle gaieté qu’il me jeta à l’eau irrespectueusement. Il osa même ruer et nous éclaboussa de telle sorte que nous ne voyions plus clair pour nous débarrasser de lui.

Nous avons ri ce jour-là plus encore que les autres jours, mais sans toutefois songer à recommencer le lendemain l’expérience du bain en commun avec Roussot, vraiment par trop sans gêne.

Ces deux mois me parurent deux semaines. Jamais jusque-là je n’avais eu conscience de la rapidité avec laquelle pouvait se passer le temps.

Mais mon séjour annuel à Chivres m’était si doux, il devenait une telle joie dans ma vie, que je me serais crue coupable de m’attrister sur son peu de durée.


Était-ce l’influence de ma tante Sophie, mon contact avec la nature, ma vie en elle, était-ce la lente préparation, si habile de mon esprit par mon père, je ne sais, mais ma cervelle fourmillait d’images poétiques, mythologiques et classiques. Je rêvais tour à tour avec le vieil Homère ou avec Virgile que j’appelais son petit neveu, pour lui donner le degré de parenté que j’avais avec ma tante Sophie.

En septembre et en octobre de cette année-là, rentrée à Chauny, je crus que je devenais poète. Je rimais sur tout ce que je voyais, sur le soleil, la lune, le ciel, sur les oiseaux, sur les fleurs, sur les fruits et jusque sur les légumes de mon grand jardin de Chauny dans lequel je vivais tout le jour durant mes derniers mois de vacances.

Je confiai en tremblant ma première poésie à ma grand-mère, et ce fut avec une émotion extrême qu’elle eut à juger « ma pièce ». Cette pièce, je la jugeai moi-même plus tard avec une humiliation et une contrition profondes. J’étais déjà une personne instruite et j’aurais pu faire beaucoup mieux ; mais mon grand-père et ma grand-mère trouvèrent cette poésie tellement belle qu’ils la lurent et la relurent à tout venant et que mon grand-père l’emporta à son cercle.

L’idée d’écrire un jour me vint de là certainement, car, à partir de cette époque, je ne cessai plus de noircir du papier en bouts rimés ou en prose.

Je m’étais dit une chose curieuse à mon âge, c’est qu’il faut éprouver de grandes émotions pour écrire, pour émouvoir les autres. Et je cherchai tous les prétextes d’émotion.

Il y avait, au bout de notre grand jardin, au pied d’un très haut mur, une plantation de groseilliers, trop à l’ombre et qui donnaient très peu de fruits ; aussi les laissait-on pousser à leur guise mêlés aux framboisiers et aux ronces.

Je m’étais fait faire un rond-point dans ce taillis. J’y avais porté des chaises de jardin, une table. J’appelais ce coin mon temple de verdure, et nul que moi ne pouvait s’y prélasser. Je vivais là, pendant les vacances de ma pension, du déjeuner au dîner, y rêvant lorsque le temps le permettait, et surtout m’y racontant des histoires qui me passionnaient.

Je me donnais une émotion dans la voix qui troublait mon cœur. Souvent je pleurais à chaudes larmes sur le malheur, les souffrances, les péripéties de misère que j’inventais.

Je m’entends encore aujourd’hui, je me vois assise au milieu de mes broussailles, l’ombre triste du haut mur pesant sur moi et commençant ainsi mon histoire :

« Il était une fois un pauvre petit garçon — ou une petite fille, ou une pauvre bête, de celles que j’aimais le plus — je me les montrais si malheureux parce que ceci ou parce que cela, que mon chagrin allait croissant, car je n’avais aucune pitié ni pour ma sensibilité ni pour mes héros. Leur souffrance devenait atroce et je sanglotais. Que de victimes ! seul le bruit lointain de la porte de jardin, m’annonçant Arthémise venant me chercher pour le dîner, me décidait à faire des heureux des derniers « racontés » surtout s’ils avaient à supporter des privations. Je n’aurais pu aller « à table » et emporter l’angoisse de laisser mes victimes mourir de faim.

Après quelques jours de cet exercice douloureux, je choisissais l’histoire qui m’avait paru la plus touchante, la plus dramatique ; je la rimais ou la couchais en prose sur un grand papier de ma plus belle écriture pour la faire lire à ma grand-mère.

Sitôt les vêpres terminées, le dimanche, je m’enfermais dans ma chambre et je composais la revue des événements de la semaine. Cette composition était un échange entre mes grands parents et moi. Eux fournissaient un gâteau feuilleté appelé frangipane, que j’adorais et que mon grand-père allait chercher lui-même à l’heure du dîner chez le pâtissier pour l’avoir chaud et cuit à point. Je régalais de mes écritures mes chers « aïeux », c’était le nouveau nom dont je les gratifiais, et ils me régalaient d’une frangipane partagée d’ailleurs en trois.

Ah ! si je n’avais jamais eu pour auditeurs et pour lecteurs que mon grand-père et que ma grand-mère, combien de critiques m’eussent été épargnées et que de succès enthousiastes j’aurais comptés ! Jamais public, jamais admirateurs n’ont été aussi convaincus qu’ils entendaient des chefs-d’œuvre.

Mon ami Charles, le professeur, souvent convié à notre table le dimanche, était tenu de payer son écot en félicitations. Il s’en acquittait d’autant plus volontiers que son affection pour moi l’aveuglait. Combien de fois l’ai-je entendu répéter :

« Il y a quelque chose, dans ce que cette petite écrit ; elle sera quelqu’un. »

Ma grand-mère buvait plus que du lait, le nectar des dieux.

Mon ami Charles était-il à moitié sincère ? Je le crus, mais un autre le fut sûrement et entièrement, un nouveau venu, bientôt en possession de notre cœur à tous.

Il s’appelait M. Blondeau, était receveur de l’enregistrement, et avait loué un appartement au rez-de-chaussée de notre maison, de l’autre côté du corridor donnant à la fois sur notre cour fleurie et sur la rue. Son appartement se composait d’un bureau, salon, d’une chambre à coucher et d’une cuisine, et au premier d’une chambre pour la vieille nourrice qui lui servait de bonne.

Blondeau, je ne lui disais plus Monsieur huit jours après son arrivée, était vieux garçon, très laid, tout couturé parce qu’enfant cette même nourrice l’avait laissé tomber d’une haute fenêtre sur un tas de pierres ; mais sa bonté, son désir constant de se dévouer, d’être utile aux autres, d’aimer, de se faire aimer, le rendaient adorable.

Je lui accordai bien vite le titre d’ami, et comme il était las de la vie de table d’hôte, que sa vieille nourrice amenée de Lons-le-Saulnier ne pouvait lui faire passablement que son déjeuner, j’obtins de ma grand-mère qu’il dînerait chaque soir avec nous, sachant que c’était son rêve et son ambition. J’avais en lui un fanatique de plus, disons un esclave.

Quoiqu’il eût fort à faire, n’ayant pas de commis, je le mettais à contribution pour mes devoirs de calcul et pour la copie de mes chansons de la semaine. Il lisait admirablement, beaucoup mieux que ma grand-mère, et il devint mon lecteur habituel.

J’aurais dû être convaincue par toutes ces convictions que mon talent, lequel, disait Blondeau, poussait dru comme l’herbe, dépassait tous les talents connus.

Mon père lui-même, qui pourtant était lettré, que son goût très sûr eût dû éclairer sur les élucubrations de sa fille, trouvait merveilleux ce que je pondais.

Mais, ma mère, avec son peu de bienveillance, me rendait le service de me dégriser sur les louanges. Elle remettait les choses au point, les exagérant en sens contraire. Ce que je produisais était inepte et elle déclarait qu’on ferait de moi une personne médiocre avec un orgueil phénoménal.

J’étais la seule qui ne lui en voulût pas. Elle m’aidait à me juger. Je trouvais sa malveillance excessive, autant que l’admiration de mes flatteurs était exagérée.

Ayant le dimanche à la maison un personnel suffisant, mon ami Charles compris, j’eus l’idée de mettre mes revues de la semaine en dialogues. Chacun de nous lisait ses pages personnelles à tour de rôle ou s’entre-répondant.

Quand je songe à ce que je faisais lire et dire à ma grand-mère, à mon grand-père, à Blondeau, j’en ai quelque confusion. Bien plus, durant toute la soirée chacun de nous gardait le nom que je lui avais donné, le caractère du rôle que je venais de lui assigner. Tous se laissaient interroger par moi et répondaient « en s’appliquant », comme disait mon ami Charles. S’ils s’étaient amusés au moins à ces enfantillages avec une enfant ! mais pas du tout, il fallait rediscuter les discussions de la semaine sur le pourquoi des questions les plus quintessenciées que je m’étais posées, et cela devait être d’une prétention et d’une niaiserie rares.

Je me sens au cœur pour mes quatre suppliciés des élans de reconnaissance et de tendresse qui font revivre en moi des êtres encore plus chéris peut-être aujourd’hui qu’autrefois.


Ma marraine Camille que j’aimais fort, chez laquelle j’allais, non pas pour jouer mais pour causer, à la manufacture des glaces de Saint-Gobain, le jeudi, qui s’entretenait avec moi sérieusement, avait quitté Chauny depuis deux ans et venait tous les deux ou trois mois passer une semaine avec nous. Elle habitait Ham, où mon parrain dirigeait une raffinerie, était très liée avec le prince Louis-Napoléon, et mon grand-père la plaisantait sans cesse sur l’honneur qu’elle avait d’inspirer un « sentiment » à un Napoléon, à un futur empereur, il n’en doutait pas, et il était d’ailleurs allé lui-même en assurer le prétendant.

Ce qui gênait mon grand-père c’est qu’on disait ce Bonaparte un socialiste. Mais cela ne pouvait être, on le calomniait.

Ma marraine la première répéta à mon grand-père un mot qu’elle déclarait admirable, et que le « Prince » avait prononcé devant elle avant de l’écrire :

« Avec le nom que je porte il me faut l’ombre d’un cachot ou la lumière du pouvoir.

— Nous l’aurons un jour comme empereur, répétait mon grand-père. »

Et c’est de sa bouche que j’entendis pour la première fois ce « Napoléon nous l’aurons », tant répété plus tard :

« Mais la République est son idéal, disait ma marraine, qui apprenait par cœur tout ce qu’écrivait Louis-Napoléon ; il ne sait pas si la France est républicaine, mais il aidera « s’il est appelé au pouvoir, et ce sont ses propres expressions, le peuple à trouver la forme gouvernementale des principes de la Révolution ». Il formule ainsi son ambition, ajoutait ma marraine : « Je veux grouper autour de mon nom les partisans de la souveraineté du peuple. »

— Vous êtes folle de votre Prince, Camille, répondait ma grand-mère, et vous le voyez à travers le prestige de ce que vous croyez son malheur, comme prisonnier, et de la grandeur de son nom ; mais y a-t-il jamais eu un prétendant plus ridicule ; rappelez-vous son échauffourée de Boulogne, son petit chapeau, l’épée d’Austerlitz et l’aigle apprivoisé ; c’est un grotesque. »

Mon père, lorsqu’il venait au moment où ma marraine était là, s’amusait beaucoup de l’exaspération de mon grand-père, lorsque Camille et lui déclaraient que Louis-Napoléon était plus socialiste qu’eux ; n’avait-il pas écrit :

« Donner à 35 millions de Français l’instruction, la morale, l’aisance qui n’ont été jusqu’ici que l’apanage du petit nombre, voilà ce que je voudrais faire. »

« La preuve qu’il est socialiste, c’est que l’un des nôtres, ajoutait mon père, Élie Sorin, nous répond de lui ; il me répète sans cesse : « Louis-Napoléon n’est pas à nos yeux un prétendant, mais un membre de notre parti, un soldat de notre drapeau. Le Napoléon d’aujourd’hui captif personnifie la douleur du peuple comme lui dans les fers. »

Mon grand-père quelquefois, après s’être exaspéré, riait.

« C’est un malin, répliquait-il, il se moque de vous. Un Bonaparte est fait pour être empereur, vous le verrez bien, Napoléon, nous l’aurons ! »

Ma marraine adorait ma grand-mère, et c’est elle qui aurait dû être sa fille plutôt que ma mère. Elles s’écrivaient chaque semaine et s’entendaient sur toutes choses. Pour « Camille », ma grand-mère prenait des airs mystérieux même vis-à-vis de moi. On chuchotait des secrets, surtout depuis que ma marraine était à Ham.

Je les surpris un jour sans l’avoir voulu, une botte posée sur la table à ouvrage de ma grand-mère, et toutes deux contemplant cette botte avec des yeux attendris. Elles étaient si drôles devant cette botte que je ne pus m’empêcher de demander à quel Prince charmant cette précieuse chose avait appartenu.

Ma marraine répondit :

« Au Prince Louis.

— Tu la lui as volée comme relique, marraine ?

— Il me l’a offerte.

— Sa botte ?

— Oui.

— Comme ça.

— Comme porte-bouquet ! »

J’éclatai de rire.

« Mais regarde donc, moqueuse, comme son pied est petit. Ne peux-tu comprendre qu’il en soit coquet ?

— Ah ! non, marraine, envoyer un bouquet dans sa botte, c’est malhonnête. Est-ce qu’il l’a portée ou est-ce qu’elle est neuve celle-ci ?

— Il l’a portée, bien entendu. S’il ne l’avait pas portée ce serait une botte comme une autre botte, mais il l’a mise, Juliette, il l’a mise. »

Et ma marraine reprenait l’air que je lui avais vu en entrant au salon.

« Écoute, marraine, laisse-moi te dire que tu me parais avoir un peu perdu la raison. »

Un jour, notre Camille arriva brusquement de Ham dans une agitation extraordinaire.

Elle se jeta au cou de ma grand-mère et y resta longtemps suspendue en sanglotant. Elle parla bas à l’oreille de son amie qui eut des exclamations sans nombre et jeta à tort et à travers des ah ! des oh ! entremêlés de : « Camille que vous êtes heureuse ! » alternées avec des : « Camille, que vous êtes malheureuse ! »

Blondeau et moi, nous assistions à cette scène n’y comprenant, bien entendu, absolument rien.

Mon grand-père arriva ; mêmes chuchotements à son oreille, mêmes oh ! mêmes ah ! mêmes embrassements, mêmes mots entremêlés de : « Camille que vous êtes heureuse, Camille que vous êtes malheureuse ! »

« Que l’Être suprême soit béni ! s’écria tout à coup très solennellement mon grand-père, lequel n’invoquait guère l’Être suprême que les jours d’orage, lorsque le tonnerre rappelait malencontreusement le bruit du canon. »

Il se passait décidément quelque chose de phénoménal. Comme je n’étais pas curieuse et que j’avais un profond respect des secrets, car on n’en abusait guère avec moi dans ma famille, je ne cherchai pas à pénétrer celui-là, mais je ne pus m’empêcher de penser que quelqu’un d’important était sauvé après un grand péril et que, chose étrange, ma marraine était de ce fait à la fois heureuse et malheureuse.

Après le dîner, je dis à Blondeau :

« Est-ce que ce mystère t’intéresse, toi ? Est-ce que tu cherches à y comprendre quelque chose ?

— Mais je comprends, me dit-il.

— Quoi donc ?

— Parbleu ! c’est que le prince toqué de ta toquée de marraine (Blondeau était plutôt orléaniste de la nuance de ma grand-mère), que son prince s’est évadé de sa prison. Il me semble bien qu’elle a dû contribuer à cette évasion, mais que, comme elle l’adore et qu’elle est séparée de lui, elle doit se sentir, ainsi que le disent ton grand-père et ta grand-mère, à la fois très heureuse et très malheureuse ; voilà tout le mystère. »

Le lendemain à déjeuner, on eut le tort de continuer à prendre autour de moi des airs mystérieux ; je dis alors à ma marraine, Blondeau n’étant pas là :

« Pourquoi cacher ce que tout le monde sait, que ton ami, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, s’est évadé de sa prison de Ham ?

— Comment peut-on savoir cela déjà, où ? s’écria ma marraine. Il venait de s’évader quand je suis partie hier dans l’après-midi et l’on n’a dû s’en apercevoir que le soir.

— Raconte-moi le commencement de l’histoire, marraine, lui dis-je, puisque je sais la fin ».

Elle hésita.

Ma grand-mère, heureuse d’avoir à faire le récit d’une aventure, demanda à Camille si elle permettait qu’elle me narre la chose.

Ma marraine fit signe que oui.

« Eh bien, imagine que le prince Louis a feint d’être souffrant, d’avoir besoin de se purger et qu’il s’est enfermé dans sa chambre.

— Ah ! grand-mère, ce n’est pas poétique.

— Laisse donc, il faut voir le but poursuivi et atteint. Alors comme il entrait et sortait des ouvriers dans la citadelle depuis quelques jours, pour des réparations, il a coupé sa barbe et s’est déguisé en maçon. Il a passé devant le poste avec une planche sur l’épaule.

— Grand-mère, tu ne trouves pas terre à terre un prince qui se déguise en gâcheur de plâtre ?

— Je trouve, moi, très malin de dépister toutes les surveillances. Le docteur Conneau, qui était libre depuis plusieurs mois, avait tout préparé, aidé de Camille. Hier, il est sorti de la ville en tilbury avec ta marraine qui s’est cachée à un moment donné pour céder sa place au prince, débarrassé de son habit d’ouvrier ; avec des relais bien organisés, le docteur Conneau et lui ont pu gagner la frontière, puisqu’on t’a dit qu’il était évadé. Pendant ce temps, ta marraine arrivait chez nous avec une voiture qu’elle louait dans un village, après avoir beaucoup marché. »

Le prince était-il sauvé ? On l’ignorait encore puisque personne autre que Blondeau, qui ne le savait pas, ne m’en avait parlé. A dîner, Blondeau me délivra de mon mensonge en annonçant qu’il avait appris, le matin même, le succès de l’évasion du prince.

« C’est égal, ajouta-t-il comme moi, se déguiser en maçon, ce n’est pas d’une élégance irréprochable.

— Un Napoléon relève toutes les formes de ses actes, un Bonaparte ne peut pas rester prisonnier d’un d’Orléans, répliqua mon grand-père. Il se sauve, il est sauvé, tout est là.

— Le romanesque, ajouta ma grand-mère, est dans le fait même qu’il a échappé à ses geôliers, que les portes de sa prison, si bien fermées, se sont ouvertes par un stratagème qui n’a pas été prévu ni découvert. Ce sont ceux qui l’ont enfermé, et je le regrette, qui sont bernés et ridicules. J’aime le roi Louis-Philippe, Camille le sait, plus et autrement que ce Bonaparte qui m’a l’air d’un faiseur, d’un intrigant comme prétendant. Comme homme, je confesse, d’après tout ce que Camille m’a dit de lui, qu’il est charmant. Puisqu’elle a aidé à sa fuite, qu’il était son ami, elle a bien fait. A sa place je n’aurais pas hésité plus qu’elle. »

Ma marraine resta chez nous quinze jours, qui ne la rassérénèrent point, car je la vis plus d’une fois pleurer.