Je fus languissante tout l’hiver. J’eus des accès de fièvre intermittente, puis la rougeole avec du délire.
Mon père et ma mère vinrent tour à tour aider mes grands-parents à me soigner. Tous quatre eurent, durant une semaine des craintes non seulement sur ma vie, mais sur l’équilibre de ma jeune cervelle, craintes qui rétablirent pour quelque temps l’union parfaite entre eux.
Mon père, causant au pied de mon lit, dit un jour à ma grand-mère qui accusait sa fille d’être responsable de ma maladie :
« Il me semble, ma mère, que vous méritez en la circonstance vous-même quelque reproche, d’après ce que je sais de mon beau-père, répondit mon père. Quant à Olympe, je vous affirme qu’elle est plus malheureuse de ses soupçons que ceux qu’elle soupçonne. Sa jalousie n’est pas un défaut, c’est une crise. Si vous la regardez durant ses colères, vous verrez qu’elle a déjà certains tremblements de tête trop caractéristiques, hélas ! N’oubliez pas que son grand-père paternel est mort paralytique, ce qui est peut-être l’explication de ses inconscientes cruautés. Il faut se préoccuper d’Olympe, ma mère plutôt que de lui en vouloir. Moi aussi j’ai un grand défaut de violence et cela me vient d’une maladie de cœur, héritage paternel. »
Mon père disait cela si doucement, si tristement que je pardonnais à ma mère, à laquelle jusqu’à ce moment j’en voulais encore, et que je me désolai en pensant qu’il avait, lui, une maladie de cœur.
Durant mon délire, mon grand-père n’eut pas de peine à démêler les motifs qui avaient provoqué la tension de mon pauvre petit esprit, surchauffé par la lutte des contradictions, entre les idées de mon père et celles de ma grand-mère. Ces idées, je m’acharnais à vouloir les mettre d’accord sans y réussir, ce qui me torturait. Je ne parlais que de politique, de socialisme dans ma fièvre.
« Il faut qu’elle vous échappe à tous deux durant quelque temps, répétait-il à mon père et à ma grand-mère, et je suis d’avis d’accepter pour elle l’invitation de ses grandes tantes. »
Les sœurs de ma grand-mère : Sophie, Constance et Anastasie, habitaient avec leur mère une campagne aux environs de Soissons, à Chivres. Elles y menaient une existence monacale, ayant toutes trois refusé de se marier.
Depuis la mort de leur père, elles avaient, on ne sait pourquoi, demandé à me connaître, et cela semblait d’autant plus extraordinaire à mes grands-parents qu’elles ne s’étaient jamais intéressées à ma mère.
L’une des amies de ma grand-mère leur avait parlé de moi, et elles dirent à cette amie que si ma grand-mère désirait que je fusse leur héritière, plutôt qu’une cousine de leur mère, à laquelle elles étaient cependant attachées, il fallait me laisser aller seule chez elles tous les ans, à l’époque des vacances, aux mois de juillet et d’août.
Mon grand-père se dit qu’un si complet éloignement de mon père et de ma grand-mère remettrait mon cerveau en « jachère », ce fut son mot, et me ferait un bien énorme. Il décida ma grand-mère à écrire à son amie qu’elle m’enverrait pour cette époque à mes grandes tantes.
La perspective ne me plut pas au premier abord. J’étais si lasse, si faible, que je ne demandais qu’à rêver, étendue dans le grand salon, auprès de ma grand-mère qui lisait ou brodait sans me rien dire.
Mon cerveau travailla beaucoup durant ma convalescence. Il me sembla que je faisais un grand voyage dans la vie et que je découvrais chaque jour beaucoup de choses nouvelles et graves.
L’argent ne m’intéressait jusque-là que pour l’achat de mes boules de sucre. Mais n’était-ce pas l’argent qui avait été cause de la grande scène de mon retour de Blérancourt ? c’était donc une bien grosse chose, bien importante que l’argent ? Et voilà que j’en entendais parler encore à propos de ces tantes, que mon grand-père et ma grand-mère aimaient si peu et dont ils pensaient beaucoup de mal.
Cet argent, qui avait rendu ma mère si cruelle avec moi, allait maintenant rendre mon grand-père et ma grand-mère meilleurs pour mes grandes tantes.
Je raisonnai fort naïvement de ces choses, moi qui avais l’esprit très ouvert sur tant d’autres, mais jamais entre mon grand-père et ma grand-mère il n’était question d’une affaire d’argent. Mon grand-père tenait lui-même ses comptes de clientèle, ma grand-mère administrait sa fortune.
Je questionnai ma grand-mère sur la nécessité pour moi d’être l’héritière de mes tantes, lui demandant pourquoi elle tenait tant pour moi à l’argent.
« Ce n’est pas pour l’argent », me dit ma grand-mère, que ton grand-père et moi désirons que tu sois l’héritière de tes tantes, c’est une satisfaction que nous aurons et qui leur sera bonne à elles comme à nous. Tu sais bien, et je te l’ai raconté plusieurs fois, que mon père avait gardé la dot de ma mère, qu’il s’était entêté à faire de cela une condition de mon mariage. Si mes sœurs désirent réparer le tort qu’elles m’ont fait, je les approuve ; si ma belle-mère très vieille, désire mourir sans remords, je la comprends. C’est pourquoi je tiens à ce que tu te prêtes à cet essai de rapprochement plus digne de notre famille que les vilaines machinations d’autrefois. Il ne s’agit pas d’argent mais d’un triomphe pour ton grand-père et pour moi, si mes sœurs te font leur héritière. Reconnaître ses torts par un acte, vois-tu, Juliette, il n’y a rien de mieux. Tâche que cela soit. »
J’avais une mission, j’allais aider au triomphe de la justice et à celui de mon grand-père et de ma grand-mère. J’étais bien faible encore, bien incapable de grands efforts, car une fièvre de croissance entravait les progrès de ma convalescence, mais le grand rôle d’ambassadrice extraordinaire, quelque chose comme une œuvre diplomatique de M. de Talleyrand, disait mon grand-père sans moquerie, solennellement, cela valait la peine d’y réfléchir.
J’avais d’ailleurs à mon apport quelques expériences. Combien de fois ne m’était-il pas arrivé de réconcilier mon grand-père et ma grand-mère, et avec eux mes parents de Blérancourt ou mes parents entre eux ? Très petite je me posais souvent en arbitre. Je donnais mon opinion personnelle à tous propos et en tout conflit.
J’eusse probablement été insupportable si le caractère de mon grand-père et de ma grand-mère, très gais tous les deux, si leur esprit, n’avaient fait régner entre nous trois, au lieu d’un ton d’importance guindée, sérieuse et vieillie, un ton de drôlerie qui ne permettait aucune gravité, même aux griefs. Quand j’avais du succès pour terminer une brouille entre mes grands-parents, c’est que j’étais parvenue à les forcer d’en rire.
Mon procédé était subi aussi par mon père, mais exaspérait ma mère, qui répétait sans cesse :
« Je n’admettrai jamais qu’une chose plaisante ait raison d’un chagrin. »
Mes vieilles grandes tantes n’allaient-elles pas plutôt avoir le caractère de ma mère ? Oh ! alors, je renoncerais bien vite à la mission, et tant pis pour l’héritage ! je demanderais par écrit bien vite à me faire rapatrier.
« Mes sœurs ne doivent pas être tristes, me répétait ma grand-mère. Étant restées filles, elles ont certainement gardé leur caractère. »
Le grand jour de mon départ pour Chivres arriva. Quelle émotion d’aller passer deux mois à la fois loin de ma grand-mère et de mon père auprès de vieilles personnes que je n’avais jamais vues et auxquelles je devais plaire sous peine d’être renvoyée avec humiliation, disait mon grand-père. J’allais être enfermée dans une sorte de cloître, mes trois grandes tantes, leur mère, une servante qu’elles avaient depuis vingt-cinq ans, vivant seules dans une vieille maison, dans un énorme clos entouré de haies très hautes et de murs. C’est la description qui nous avait été faite du « couvent » de mes grandes tantes par leur amie.
Mon grand-père devait me conduire, toujours avec mes paquets cousus par Arthémise, à deux lieues au delà de Coucy-le-Château. Ma grand-mère me recommanda bien de regarder les « monstrueuses tours féodales de Coucy ». Marguerite, la servante de mes tantes, nous attendrait dans le village où elle était née, chez sa mère, sur la place, dans une maison en face d’une croix. Elle viendrait me chercher avec l’âne de mes tantes, je dînerais chez la mère de Marguerite et je partirais ensuite pour Chivres par les routes de traverse pour arriver tard dans la nuit chez mes tantes.
J’avais été beaucoup prêchée par ma grand-mère et de plus en plus goguenardée en route par mon grand-père sur ma « mission à la Talleyrand ».
« Elles doivent périr d’ennui, tes vieilles tantes, me disait mon grand-père ; tu vas les amuser et elles ne te le rendront pas, si je me les rappelle. Sophie t’apprendra le latin, elle le sait ; tu le traduiras à Marguerite, à la cuisine, peut-être à l’âne, et tu me rapporteras ensuite ce qu’il t’en restera, n’y manque pas, j’en ai grand besoin. »
A l’entrée du village, mon grand-père laissa sa voiture dans l’unique auberge. En marchant il continuait ses plaisanteries.
Je riais tellement de toutes les balivernes qu’il me débitait que quand j’aperçus Marguerite et l’âne auxquels je devais traduire mon latin, je ne songeais pas à pleurer.
Mon grand-père m’embrassa brusquement, plus ému que moi. Après avoir fait à Marguerite des recommandations sur ma santé, sur les soins à me donner, il lui remit une note complémentaire pour mes tantes et fila avec une telle rapidité vers l’entrée du village où il avait remisé sa voiture, qu’ayant caressé l’âne, je ne le vis plus quand je me retournai.
Nous devions aller au moment du départ prendre mes paquets, avec l’âne, qui avait un panier accroché à la selle, quand un garçon d’auberge les apporta.
Mon cœur fut bien un peu serré d’une si brusque séparation, mais mon estomac était grand ouvert et je mangeai de bon appétit pour la première fois depuis bien des semaines.
La mère de Marguerite ayant annoncé mon passage à tout le pays, la marmaille était groupée autour de la croix. Je lui souris et elle entra dans la maison voir « la demoiselle » qui ressemblait à une petite « Parisienne ».
Ma façon de parler, qui n’avait aucune trace picarde, frappait les gens. Ni mon grand-père, qui était de Compiègne, ni ma grand-mère, chose beaucoup plus extraordinaire, n’avaient l’accent du patois.
Les moutards me faisaient parler, m’interrogeaient, groupés autour de la longue table de chêne sur laquelle je mangeais. J’avais emporté des boules de sucre, cargaison nécessaire pour un grand voyage en pays inconnu. Je distribuai mes boules, avec quel succès ! Je bus à la santé de la troupe qui avait crié : « Vive la demoiselle ! » et, un peu ivre de grand air, je crois me rappeler que je fis un discours à ce jeune peuple, mais très moral, et concluant qu’on n’aimait jamais trop son grand-père et sa grand-mère, son père et sa mère.
« Pourquoi que ça ne s’rait-t’y-pas sa mère et pis son père d’abord ? demanda l’un des petits paysans.
— C’est comme on veut, répondis-je, pensant qu’il faudrait trop d’explications pour être comprise. »
Marguerite, à qui je plus du premier coup, prenait sa part du succès. La « demoiselle » était à elle.
Je montais sur Roussot, qui entonna au départ un chant si particulier pour un âne, avec une recherche d’harmonie si cocasse, que je me mis à l’imiter et à chanter comme lui, ce qui l’encouragea à continuer.
Les enfants, mes nouveaux amis, éclataient de rire. Ils me suivirent longtemps, et, sur le seuil des maisons et des chaumières de plus en plus espacées, les mamans me saluaient de la main en nommant Marguerite et sa « demoiselle » et en nous souhaitant bon voyage.
Je goûtai là les vanités d’une popularité due à mes boules de sucre, à mon accent parisien, à mon imitation parfaite du chant d’un âne.
Marguerite me rappelait Arthémise. Elle était pleine d’admiration pour chacun de mes gestes, pour chacun de mes mots. Elle répondait à toutes mes questions avec le désir de me « contenter », disait-elle.
Roussot me trouvait légère. Il trottinait allègrement, tandis que Marguerite, le tenant par la bride, marchait d’un grand pas allongé. Le coucher du soleil me parut admirable sur un immense plateau qu’il inondait de ses rayons et que ses reflets illuminèrent longtemps après sa disparition. Marguerite fut heureuse de voir mon enthousiasme pour le coucher du soleil.
« Alors, dit-elle, vous n’êtes pas tant de la ville si vous aimez ce qu’on voit de beau dans les champs. »
Nous allions sous les étoiles très brillantes, non pas droit devant nous, car nous faisions des circuits nombreux, qui, peu à peu, nous rapprochaient de Chivres.
Le pays accidenté était si joli, qu’il me plut beaucoup et que j’aurais voulu cueillir toutes les fleurs qu’une lune très claire me montrait sur les bords des chemins.
« Des fleurs, il n’en manque pas dans le clos, mam’zelle Juliette, me dit Marguerite ; il y a des bluets et des coquelicots dans les blés et des marguerites dans la prairie autour du lavoir ; vous en cueillerez tant que vous voudrez. »
Mes trois tantes, la belle-mère de ma grand-mère, que j’appelai bientôt grand-grand-mère, m’apparurent, dès que la porte cochère de la cour fut ouverte, groupées sur le perron. Je fus un moment effarée. Les sœurs de ma grand-mère si élégante étaient habillées comme des paysannes, comme leur servante Marguerite, vêtues de caracos d’indienne, de jupes d’indienne, froncées autour de la ceinture, de fichus de cotonnade, de grands tabliers de toile grise avec des poches et coiffées de marmottes !
La plus jeune, ma tante Anastasie, me cria un : Bonjour ma nièce ! bonne arrivée ! tandis que Marguerite me descendait de l’âne, d’une voix si claire, si gaie, avec le si joli accent du Soissonnais, pays de sa mère qui y avait ramené son mari ; mes deux autres tantes, ma grand-grand-mère, avaient des manières de dames si distinguées, que je me dis qu’elles s’étaient toutes les quatre déguisées pour m’amuser.
Roussot, tandis que j’entrai dans la maison, s’en alla à l’écurie et recommença sa chanson que j’accompagnai en provoquant le fou rire de toutes mes tantes.
La glace était rompue ; je soupai, je bavardai, puis, à un moment, plus rien : je dormais. Il pouvait être onze heures du soir.
Le lendemain, à midi, je dormais encore. Ma tante Anastasie s’inquiéta et me réveilla. On m’attendait depuis une heure pour déjeuner.
Marguerite se montra, les bras chargés de vêtements, et me dit :
« Maintenant, mamzelle Juliette, il faut vous habiller à la paysanne. Nous allons serrer dans les armoires vos belles affaires, et vous pourrez vous amuser sans crainte de vous abîmer. »
On m’essaya des caracos, des jupes de ma tante Anastasie, la plus coquette, et il fallait voir cette coquetterie ! des indiennes grossières, fanées, archi-fanées. Non ! les dessins vieillis de tout cela, les formes, ce que c’était ! On me harnacha de façon horrible. Ma jupe fut tirée sous ma ceinture et ressortit avec d’énormes bourrelets autour de ma taille : le tablier enroulé de même me remonta presque jusqu’au menton. Je relevai mes poignets jusqu’au-dessous de mes coudes. La marmotte que je renversai en arrière à la bordelaise ne fut que posée sur mes cheveux longs et nattés.
C’était incroyable ! Je faillis tomber en me hissant au niveau d’une glace, montée sur une chaise. Je mourais de rire. Il est impossible de s’imaginer l’air que me donnait ma transformation. Ma grand-mère aurait crié à l’abomination, elle qui se scandalisait quand j’avais une robe un peu froissée et mes cheveux à la quatre-six-deux, comme elle disait.
Je fis mon entrée dans la salle à manger. Succès complet. Je ne savais où poser mes coudes, les rouleaux de ma jupe ne me permettant pas de trouver mes hanches. J’étais forcée de hausser mes épaules, et ma grand-grand-mère, après avoir beaucoup ri, déclara qu’il fallait, aussitôt le déjeuner, couper l’ourlet de ma jupe, la raccourcir, m’enlever les bourrelets qui déformeraient mes épaules et pourraient me rendre bossue.
« Cocasse, tant que vous voudrez, mes chères tantes, adorablement rustiques, leur dis-je, mais pas bossue ! »
Ces cinq femmes, Marguerite mangeant à table, étaient plus enfants que moi. Je les intéressai avec des riens ; ma façon de conter, mes drôleries, mes taquineries les amusèrent follement. Mon aplomb, mon air d’importance, me faisaient prendre au sérieux lorsqu’on discutait « les grandes questions ». Mes tantes étaient ravies de sentir leur esprit sans cesse en mouvement sous l’impulsion du mien.
Décidément, M. de Talleyrand avait un égal et je songeai qu’à mon tour je pourrais goguenarder mon grand-père.
Après le déjeuner, je sortis dans la cour avec ma tante Constance et, sitôt sur le perron, j’aperçus Roussot qui venait chercher son morceau de pain quotidien, sa « gourmandise », comme on disait. Dès qu’il me vit, il entonna sa chanson à laquelle je répondis, et derrière la grand’porte toujours prudemment fermée, j’entendis des éclats de rire des enfants qui s’amassaient au dehors pour entendre cette musique extraordinaire de Roussot à laquelle cette fois une autre musique répondait.
Je visitai l’écurie de l’âne, qui nous suivait et nous fit les honneurs de son chez soi dans lequel il se promenait librement. Je vis le poulailler, la vache et son petit veau, les lapins, les canards, le fruitier, la cave et le grand jardin, si grand que je mis beaucoup de temps pour voir un à un les arbres fruitiers chargés de fruits et pour arriver tout au bout à un charmant petit lavoir couvert dans lequel je me promis de barboter à mon aise.
Je revins, et ma petite tante Anastasie — c’est elle seule que je gratifiais de cette aimable épithète — me montra les belles fleurs qu’elle faisait l’hiver pour orner le jour de la Fête-Dieu un reposoir qu’on élevait dans la cour et qui provoquait l’admiration de tout le pays. On n’ouvrait la porte d’entrée toute grande que ce jour-là.
Ma tante Sophie me conduisit dans sa chambre qu’elle nettoyait elle-même et dans laquelle personne de la maison et encore moins du dehors ne pénétrait jamais, pas même Marguerite.
Me voir entrer chez ma tante Sophie parut un événement extraordinaire, stupéfiant, et toute la ruche s’agita. Je ne sus qu’après, de Marguerite, l’émotion causée par mon séjour d’une heure chez ma tante Sophie.
Sa chambre était d’une élégance bien plus grande que nos chambres de Chauny, quoique les murs en fussent seulement blanchis à la chaux. Il y avait deux vieilles commodes en face l’une de l’autre avec des cuivres et très astiquées, un très beau lit de bois sculpté, sans rideaux, mais avec un dessus vert clair brodé de fines broderies de laines de couleurs formant de beaux bouquets de roses nuancées entourées de feuillages sombres qui me plut tant qu’elle me le donna au départ.
Aux deux grandes fenêtres, de petits rideaux verts et roses, en mousseline, glissant sur des tringles et garnis de guipure. Des étagères avec des livres au-dessus des commodes et sur les commodes, sur une très belle console, plusieurs vases remplis de fleurs des champs disposées par une main si habile que je dis tout de suite à ma tante Sophie :
« Vous m’apprendrez, n’est-ce pas, à faire d’aussi jolis bouquets de fleurs des champs ? »
Un grand arbre, du côté du jardin, donnait à la chambre une ombre fraîche. Il y avait près de l’une des fenêtres une table où il s’étalait dans un gracieux désordre des livres, des papiers, un vase fleuri et enfin tout ce qui permet d’étudier, de lire et d’écrire dans le silence et dans un joli cadre.
Je me rappelai la phrase de mon grand-père :
« Ta tante Sophie t’apprendra le latin que tu traduiras à Marguerite, à l’âne, etc. »
« Est-ce vrai, ma tante, lui demandai-je, que vous lisez des livres latins ?
— Mais oui.
— Ça vous amuse ?
— Beaucoup.
— Je voudrais voir. »
Elle me montra un joli vieux petit livre tout doré qui me ravit, et me dit que c’étaient les Bucoliques de Virgile. Elle m’en lut un passage en me le traduisant et je lui dis :
« Mais cela ressemble aux histoires de mon Homère que papa me conte si bien. Ainsi, au chant VII de l’Odyssée, le vieil Homère, quand il parle du jardin de quatre arpents d’Alcinoüs, énumère les beaux arbres qui donnent de si beaux fruits et qu’Ulysse admire tant ; votre Virgile ressemble à mon Homère, mais il n’est pas si ancien. »
Ma tante Sophie m’embrassa.
« Comment ! tu connais Homère, tu l’aimes, tu en parles !
— Mais certainement, ma tante, c’est, avec l’histoire de notre France, la mythologie que j’apprends le plus volontiers. Chaque fois que papa vient à Chauny il me raconte un chant de l’Iliade ou de l’Odyssée. Ceux qui m’amusent le plus je les lui fais recommencer. Vous pouvez m’interroger, ma tante, je connais tous les dieux et tous les héros de l’Hellénie. La vieille Grèce et la vieille Gaule, voyez-vous, ce sont mes deux passions. Mais je n’aimerai pas votre latin. J’exècre les Romains dont le plus grand homme est César, qui a fait crever les yeux de mon Vercingétorix ; ces Romains ont pillé la Grèce et puis…
— Nous nous entendrons, ma Juliette, me dit ma tante Sophie. Je te ferai aimer Virgile qui est le plus grec des poètes latins. Je t’apprendrai, comme il me l’a appris, à aimer la nature, à trouver la joie dans la vie champêtre. Je te conterai des chants de l’Énéide comme ton père te conte les chants de ton vieil Homère.
— Mais, ma tante, je ne suis pas si ignorante que vous le croyez ; mon père m’a appris à connaître et à aimer la nature, je l’aimerai avec vous mais pas avec vos latins. Je ne peux pas les supporter. »
Savoir ce que m’avait dit ma tante Sophie, me questionner sur sa chambre, devint la préoccupation principale de ma grand-grand-mère et de mes tantes Constance et Anastasie pendant plusieurs jours. Marguerite elle-même m’interrogea.
Mais en sortant de sa chambre ma tante Sophie était rentrée avec moi dans la salle à manger ; après avoir conduit sa mère au salon où l’on montait par plusieurs marches, l’avoir installée près de la haute fenêtre, de laquelle elle apercevait tout le clos et ses filles travaillant ; après avoir placé près de ma grand-grand-mère une trompette sur une petite table, au cas où elle voudrait appeler, ma tante nous dit à toutes :
« Au travail ! »
On me mit une jupe raccourcie par ma tante Constance. Chacune, une faucille à la main, nous nous en allâmes couper de l’herbe tendre, du trèfle pour la vache et pour Roussot.
Mes tantes m’apprirent à me servir de ma faucille et je ne fus pas trop maladroite. Marguerite faisait des tas de ce que nous avions coupé et les portait aux écuries dans un petit chariot très bas qu’elle traînait.
On me força de mettre ma marmotte plus en avant et j’écoutai mes tantes, qui m’étaient déjà chères, causer d’un livre qu’elles lisaient chaque soir tout haut et tour à tour et qui avait de nombreux volumes, car cette lecture durait déjà depuis huit mois et n’était pas achevée. Je demandai le titre de ce livre et ma tante Constance me répondit que c’était : L’Histoire des Républiques italiennes de Sismondi.
Mes tantes parlaient si clairement des choses, dans une langue si simple, leurs réflexions nettes, précises, étaient si accessibles pour moi que je m’intéressai à leur conversation.
Je les vois encore à genoux coupant le trèfle et jugeant les faits, les actes, les idées, les hommes de façon à tenir ma curiosité en éveil. Il s’agissait de Savonarole, un nom sonore que je retins de suite, et de ses essais insensés de transformer la société. Il y avait beaucoup des idées de mon père dans les idées de Savonarole, mais je n’osais pas le dire et surtout soutenir des principes contraires à ceux que mes tantes paraissaient défendre entre elles. Nous verrions plus tard, mais déjà, dans cette conversation, j’aurais pu dire mon mot et j’étais intérieurement reconnaissante à mon père de m’avoir ouvert l’esprit à la compréhension de la politique.
Tandis que je coupais mon trèfle avec passion, je songeais que sous leur costume de paysannes mes tantes étaient des dames et fort instruites. Elles avaient l’air costumées grossièrement, mais l’expression de leurs visages, leur façon de parler, tous leurs gestes demeuraient distingués et élégants.
« Nous ennuyons cette petite qui coupe son trèfle avec rage pour ne pas s’endormir », dit ma tante Anastasie.
A ces mots je me délivrai de mon serment de me taire.
« Vous vous trompez, ma petite tante », répliquai-je, j’écoute. Papa veut me faire républicaine, ma grand-mère tient à ce que je sois royaliste, mon grand-père me tourmente pour que j’adore son empereur. Alors je suis enchantée d’entendre parler des Républiques italiennes, cela m’apprend des choses que je ne sais pas, et j’aime beaucoup à m’instruire.
Ma tante Constance seule ne me tutoyait pas. Très spirituelle, très moqueuse, avec un sourire des yeux et des lèvres qui était plein de malice, elle feignait moqueusement et gentiment d’avoir un grand respect pour ma très jeune personne. En revanche, moi je la tutoyais seule, et cela nous amusait beaucoup toutes deux.
« Vous êtes, je le confesse, une grande demoiselle comme il y en a peu », me dit ma tante Constance en posant brusquement sa faucille à côté d’elle.
Marguerite arrivait, nous faisant signe qu’il y avait assez de trèfle coupé. Mes tantes se glissèrent sans se lever au pied d’un arbre ; je fis comme elles et lorsque nous fûmes assises, à l’ombre, l’une près de l’autre, je répondis à ma tante Constance sur le ton qu’elle venait de prendre :
« En effet, je suis une grande demoiselle comme il y en a peu et ce n’est pas fini. Je te jure, ma grande tante, que je ne m’arrêterai pas en si beau chemin.
— Qu’entends-tu par là ? me demanda ma tante Sophie.
— Vous comprenez bien, répondis-je d’un air mystérieux et sérieusement grave, trouvant que je devais initier mes très chères grandes tantes à mes plus secrètes pensées, qu’elles en étaient dignes, que je pouvais leur redire les paroles que ma grand-mère ne cessait de me répéter, vous comprenez bien que je ne vivrai pas toute ma vie à Chauny, que j’irai à Paris et que je deviendrai quelqu’un qui ne sera pas comme tout le monde.
— Tu deviendras une femme célèbre, quoi ? répartit ma tante Sophie.
— Dans combien de temps, demanda ma tante Constance, comptez-vous parvenir à illustrer votre famille ?
— Dans quarante ans. »
Ma tante Constance et ma tante Anastasie rirent de bon cœur de cette réponse.
Marguerite, plantée près de sa petite charrette, m’écoutait bouche bée.
« Ça pourrait tout de même bien être possible, dit-elle.
— Eh bien ! moi, Juliette, je te promets de vivre pour voir cela, ajouta solennellement et sérieusement ma tante Sophie[2]. »
[2] Mes trois tantes vécurent chacune jusqu’à plus de quatre-vingts ans. La plus jeune, Anastasie, me disait dans sa dernière maladie : « Ma nièce, ne me défendez pas contre la mort, je vous en prie, votre temps me déplaît. »
Je passai deux grands mois à Chivres. J’appris tout ce qu’on peut apprendre sur les soins à donner aux animaux avec Marguerite et avec ma tante Constance, tous ceux à donner aux fruits avec ma tante Anastasie, et j’appris encore avec elle à faire de très belles fleurs artificielles.
Mais l’une des meilleures joies de ma journée était l’heure de leçon parlée que me donnait ma tante Sophie dans sa chambre.
Je m’asseyais dans un joli fauteuil peint en blanc et recouvert de fraîche étoffe verte et rose. Ma tante Sophie était brodeuse, tapissière, peintre, menuisier, serrurier, etc. et c’est elle qui avait peint et recouvert ses fauteuils après en avoir brodé l’étoffe. Elle s’asseyait elle-même dans un fauteuil semblable au mien après avoir ôté sa marmotte et m’avoir ôté la mienne ; nous causions devant la jolie table couverte de livres et de papiers, et ce fut moi bien vite qui composai les jolis bouquets de fleurs des champs.
Ma tante Sophie me mettait un crayon à la main en face d’une grande feuille de papier. Tous les quarts d’heure environ, c’est-à-dire quatre ou cinq fois durant la leçon elle me disait :
« Résume en quelques mots ce que tu viens d’entendre. »
C’est à ma tante Sophie que je dois ma tendance à résumer, à simplifier, à caser dans ma mémoire un bagage aminci.
Ma tante Sophie me parlait, elle aussi, de la nature païenne que pénètre partout le divin. Elle me lisait une courte phrase en latin, m’en répétait plusieurs fois les mots, me les faisait dire mécaniquement, puis me les expliquait un à un en les faisant vivre par des interprétations diverses, avec une poésie qui m’enchantait. Je voyais tout ce dont elle me parlait.
« Juliette, me disait ma tante Sophie, regardons ce qu’on voit dans les choses et cherchons ce qu’on n’y voit pas.
— Oh ! ma tante, cherchons surtout ce qu’on n’y voit pas. Ce qu’on voit, je le verrai maintenant toute seule, même loin de vous. »
Ma tante Sophie me prouvait qu’il y a partout de la vie, même dans ce qu’on appelle les objets inanimés. Pour elle chaque chose avait sa voix ou sa résonance, dans un bruit qui lui est particulier. Elle m’apprit à reconnaître, les yeux fermés, le bruit des bois et des métaux. Elle posait des billes de toutes matières, moitié rondes et moitié plates, sur une plaque de cristal et jouait avec un petit marteau des airs étranges.
— Si les choses parlent, les fleurs nous regardent, ajoutait-elle ; toutes ont des figures qui expriment quelque chose et la plupart ont des parfums qui pénètrent notre enveloppe corporelle jusqu’à l’âme. Nos compréhensions de ce qui est en nous l’essence peuvent être facilitées beaucoup par ce qui est le parfum dans la fleur. Dans quelques années je t’expliquerai cela. »
Ah ! l’heure féerique, l’heure inoubliable que je passai chaque matin chez ma tante.
Un jour que je lui parlais du vent, elle me dit : « Je ne l’aime pas.
— Pourquoi ?
— Parce que sa voix est faite des bruits qu’il emprunte et qu’il recueille. Le vent m’ennuie, m’attriste ou m’endort comme ces écrivains qui empruntent aux autres, qui recueillent les idées chez les autres. »
Je sens que je redis mal ce que me disait ma tante et de façon moins originale et moins claire qu’elle. J’avais à peine huit ans et cependant je la comprenais. Il fallait qu’elle fût bien moins confuse que je ne le suis. Avec ma tante Sophie, je vivais dans le rêve et dans l’action à la fois. Tous les actes que j’accomplissais à côté d’elle avaient une signification plus complète. En arrosant une plante je la soignais et je la guérissais des maux desséchants de la soif ; en coupant de l’herbe avec ma faucille je recevais un présent de la terre et devais lui exprimer ma gratitude ; en cueillant un fruit mûr j’obligeais l’arbre alourdi ; lui se penchait pour me l’offrir exquis, le retenait pour ne pas le laisser tomber. En détruisant les bêtes mauvaises, je croyais remplir la mission d’Hercule en personne et entendre le bruissement bienveillant et approbateur de tout ce qui m’entourait.
Quand je chantais à deux voix avec Roussot, c’était bien un entretien musical que nous avions.
Je ne voulais plus rester à la maison. Même les petites et les grosses gouttes de pluie m’appelaient au dehors.
Depuis ma maladie, il se passait en ma jeune cervelle un phénomène étonnant. Il me semblait que je venais de naître ou de renaître. Les derniers vestiges des enseignements de ma grand-mère, qui détestait la nature, la trouvait brutale et trompeuse, déjà très entamés par mon père, avaient si bien disparu de mon entendement que je ne pouvais croire qu’ils eussent pu y entrer.
Ma grand-mère ne croyait sur terre qu’aux biens de l’amour. La passion d’aimer disait-elle, nous rapproche seule des vérités surhumaines. Tout ce qui s’observe, se prouve, se pèse, vient de ce qui est lourd et matériel et par conséquent ne peut s’amasser dans notre âme, ce sont des connaissances qui, comme des fardeaux qu’on ne peut porter en voyage, doivent être laissés au détour des chemins qui nous mènent à l’au-delà.
Ma grand-mère m’apparaissait maintenant bien incarnée dans le mot que tous répétaient sur elle : elle est romanesque. Je l’aimais tout autant, je lui apportais dans mon cœur le tribut d’affection que je lui devais et qu’elle méritait, mais l’esprit de mon père, celui de ma tante Sophie, m’inspiraient plus de curiosité, avaient pour moi bien plus d’attrait. J’adorais la nature avec ma tante Sophie et le passé de cette nature fixé dans les grecs et dans un poète latin. Avec mon père je souffrais du malheur des hommes, de celui des pauvres gens, des déshérités de la vie.
« Tante Sophie, lui demandais-je, pourquoi est-ce que tout le divin que vous me montrez dans la nature me cache le bon Dieu si grand et si loin que me fait adorer ma grand-mère ? pourquoi est-ce que les « tourments des âmes incomprises » — c’était un mot de ma grand-mère — ne m’occupent plus, et que le sort des misérables m’occupe davantage.
— C’est justement parce que Dieu est si grand et si loin que tu es trop petite pour le comprendre, me répondait ma tante Sophie. Quand tu auras mon âge — elle avait quarante-six ans et ma grand-mère un peu plus de quarante-huit, — toutes choses se caseront en ta compréhension, surtout si les bases de ce que tu sais sont bâties sur le sol. Il faut toucher du pied ce sur quoi on marche, M. de la Palice l’a certainement pensé avant moi. On doit commencer par avoir la passion de tout ce qui vit pendant qu’on vit. Ton père aime les hommes et les veut plus heureux parce qu’il est avant tout humain. Moi je suis un être de nature, je vis en elle et pour elle. »
J’avais commencé un petit cahier à Blérancourt où j’écrivais le résumé de mes « conversations » avec mon père. Ma tante Constance, l’ayant découvert au fond de l’une de mes poches, ne cessait de me plaisanter sur la profondeur de mes réflexions. Je la laissai se moquer, mais en possession de mes « notes de Blérancourt » j’y ajoutai mes « notes de Chivres » et les hautes pensées échangées entre moi et ma tante Sophie.
J’ai gardé ce petit cahier, d’une écriture serrée, lisible pour moi seule, jusqu’à mon arrivée à Paris. A ce moment, il s’est égaré à mon grand regret, mais aucun sens de ce qui y avait été écrit n’est sorti de ma mémoire.
Marguerite fut chargée de me faire connaître les environs de Chivres. On m’habilla avec mes belles robes, et durant huit jours, la moisson terminée, assise sur mon ami Roussot, je parcourus la ravissante vallée qu’arrose la rivière de l’Aisne. Je vis tout le pays entre Soissons et Chivres et autour de Chivres.
Marguerite me conduisit aux Dolmens dont ma tante Sophie me conta l’histoire et la légende. Le soir de ma visite aux Dolmens, je refusai de remettre mes habits de paysanne et parus à table dans une robe blanche avec une couronne de guis, mêlés à des feuilles de chêne, « en druidesse de mes Gaulois ».
Ma grand-mère et mon père ne m’écrivaient pas pour ne pas me fatiguer. S’ils avaient su que ma tante Sophie me donnait des leçons de latin et de « choses » au-dessus de mon âge, ils eussent été désolés de s’être séparés de moi pour un temps si long et sans profit, eussent-ils cru, pour ma santé.
Or, je me portais à merveille parce que je travaillais aux champs durant de longues heures, que je me couchais et me levais tôt, que j’avais une grande chambre à moi dans laquelle on laissait loin de mon lit, derrière un grand paravent, une fenêtre ouverte toute la nuit, tandis qu’à Chauny je couchais dans la chambre de ma grand-mère, qui lisait dans son lit, à la lumière d’une grosse lampe, que souvent elle oubliait d’éteindre et qui, finalement, nous enfumait.
J’avais repris toutes mes forces ; ma fièvre de croissance ne laissait en moi nulle trace, si ce n’est plusieurs centimètres ajoutés à ma taille. On me donnait dix ans au moins, ce qui me causait un grand plaisir.
J’étais absolument heureuse. Le succès de ma mission ajoutait à ma joie ceci : que, chargée de plaire à mes tantes c’étaient elles qui m’avaient plu.
Mon esprit travaillait auprès de mes bien-aimées parentes, plus qu’à aucun moment de ma vie en ce sens que j’interrogeais sur toutes choses, que je réfléchissais sur toutes les raisons qu’on me donnait, sur chacune des réponses qu’on me faisait. Quelles vacances bénies et même quel repos !
Ah ! si ma grand-mère et mon père avaient pu vivre à Chivres avec mes tantes, avec ma grand-grand-mère, avec Marguerite, sans oublier Roussot, la vache et le veau, etc., etc., mon bonheur eût été complet.
Certes, j’aimais mon grand-père, la beauté de ma mère effaçait en moi, quand je l’admirais, la trace de ses gronderies injustes et des tristesses que j’avais de la voir sans cesse chagriner mon père et ma grand-mère, mais il me semblait que ma mère et mon grand-père pourraient fort bien vivre ensemble à Chauny, qu’ils ne seraient pas malheureux, tandis que mes quatre tantes, ma grand-grand-mère, Marguerite, mon père, ma grand-mère et moi, vivant à Chivres, nous serions parfaitement heureux.
Mais l’époque du départ s’approchait. Il ne me restait plus que quelques jours. Mon grand-père avait écrit (ma grand-mère n’étant pas encore réconciliée avec ses sœurs), qu’il viendrait me prendre le lundi suivant à l’endroit où il m’avait laissée à Marguerite. Nous étions le vendredi.
Ni mes tantes ni moi nous ne songeâmes à faire prolonger le séjour. Nous sentions que c’eût été compromettre mes retours.
A cette époque, une année me paraissait un siècle. Mes tantes, avec leur douce philosophie et leur humeur toujours égale me disaient que juillet et août reviendraient bien vite et que maintenant qu’elles me connaissaient elles allaient au moins pouvoir penser à moi, parler de moi.
« Vous nous quitterez peut-être avec plus de chagrin que nous ne vous quitterons, Juliette, me répétait ma tante Constance la moqueuse, quand je gémissais sur notre séparation, mais certainement vous oublierez plus vite les charmes de notre présence que nous n’oublierons ceux de la vôtre.
— Tu es une méchante, répondais-je. Tu sais bien que c’est le contraire. Est-ce que j’ai cessé de penser à papa et à ma grand-mère et de les désirer auprès de moi ? Peut-être même vous en ai-je trop parlé ; eh bien, c’est ainsi que je parlerai de vous. »
Il y eut des larmes au départ et ma tante Constance ne fut pas celle qui se désola le moins ; mais je ne songeais guère à le lui faire remarquer.
Ma tante Sophie m’avait préparé de courts devoirs auxquels elle me fit promettre de consacrer un quart d’heure bien employé tous les jours. Il fallait que j’eusse appris chaque dimanche sept mots nouveaux de latin sans avoir oublié un seul des autres. Je devais revenir à Chivres sachant 250 mots de latin que je me serais exercée à agencer en m’amusant, tous les premiers mots que ma tante Sophie me donnait à retenir étant des mots usuels.
Mon père me dit, un jour que je lui montrais les devoirs préparés pour moi par ma tante Sophie :
« Mais c’est une trouvaille ! tes sept mots réunis ont une signification générale, ils forment une minuscule histoire et chacun est nécessaire à la vie journalière. »
Adieu, adieu, mes tantes chéries ! Et je leur envoyais des baisers jusqu’au bout de la rue, car, chose dont tout Chivres parla, mes trois tantes et ma grand-mère vinrent en dehors de la grand’porte pour me suivre des yeux jusqu’au bout du village.
Marguerite pleurait, se mouchait ; Roussot certainement comprenait, car il poussait une sorte de gémissement et marchait la tête basse.
Je fis de longs discours à Marguerite pour la consoler, mais je n’y parvins pas.
« Qu’est-ce que vous voulez, mamzelle Juliette, vous partez, je ne vois que ça. Il n’y a qu’une chose qui me fera attendre avec un moins gros chagrin les mois d’été qui vous ramèneront, c’est que je travaillerai et j’économiserai encore plus maintenant que les demoiselles ont dit que l’argent était pour vous. »
Je retrouvai toute ma popularité à l’entrée du village de Marguerite. La marmaille au complet m’attendait.
Hélas ! Je n’avais plus de boules de sucre. Mais si ! J’en avais encore, mon adorable grand-père ayant songé à m’en apporter un énorme paquet. Sa joie de me revoir en si belle santé émut Marguerite. Je remerciai la chère fille de ses soins, la priai d’assurer mes tantes de toute ma reconnaissance avec tant de chaleur, qu’elle finit par dire :
« Peut-être bien tout de même que vous nous aimez aussi bien que nous vous aimons. »
Et elle ajouta, parlant à mon grand-père : « Vous allez nous la bien soigner. »
Du ton dont Marguerite prononça ces paroles on eût dit en vérité que c’était elle et mes tantes qui me donnaient à mon grand-père et non lui qui me reprenait.
Après avoir goûté chez la mère de Marguerite, j’embrassai vingt fois la brave servante, j’embrassai Roussot qui, je le crus, poussa un gémissement plus douloureux sous mon étreinte, et je montai dans la voiture de mon grand-père.
Tant que cela fut possible, je me retournai. Marguerite agitait les bras, les enfants criaient : « Bon retour ! » et Roussot, à pleine voix, ne cessait de braire.