Quelques mois après, dans la belle saison, je partis pour Blérancourt avec mon grand-père. Nous allions à une noce. J’en avais vu beaucoup déjà, Arthémise ayant la rage de « voir la mariée », mais jamais je ne m’étais trouvée en personne participante à la fête.
Une amie de ma mère, Camille — je n’ai pu retrouver son nom de jeune fille — épousait M. Ambroise Godin, sous-directeur de la manufacture des glaces de Saint Gobain, dont le siège est à Chauny. Mon grand-père devait être le témoin, et ma grand-mère prit la peine de m’expliquer qu’un témoin dans un mariage c’était comme un papa de la mariée, Camille ayant perdu le sien.
Ma joie d’être de la noce se traduisit par toutes sortes de folies et un égoïsme féroce. Je ne montrai, ni n’éprouvai aucun chagrin de quitter ma grand-mère et Arthémise. Au reste, mon absence devait être courte : quatre jours.
Mon grand-père, depuis ma « campagne de Caumenchon », comme il l’appelait, avait pris pour moi une passion telle qu’on le voyait des heures entières à la maison, en dehors des repas. Le soir, quand je le voulais, je le retenais. Ses amis du cercle n’en revenaient pas.
« Il est l’esclave de sa petite-fille », disaient les gens.
Et mon grand-père répétait :
« Je suis l’esclave de ma petite-fille. »
Il était si grand, si gros, si bruyant, il parlait tant que je le regardais de bas en haut, la tête levée, toujours en riant, et que je ne jouais avec lui qu’à « faire des bêtises », tandis que je jouais souvent avec ma grand-mère « à être sage ».
Il ne se tenait pas de joie de partir avec moi toute seule.
« C’est à mon tour de l’enlever », disait-il le jour de notre départ.
On m’attacha avec deux foulards dans le cabriolet de mon grand-père et on me bourra derrière, sur les côtés, sous mes pieds, de paquets biens cousus par Arthémise, dans lesquels mon linge, mes robes et tout ce dont je pouvais avoir besoin était tassé et plié. On ne se servait pas alors de valises, ni de malles, chez ma grand-mère.
Je me rappelle encore mes trois robes blanches avec des ceintures de rubans de couleur qu’il fallut repasser à l’arrivée et que ma mère montra à ses bonnes amies de Blérancourt venues pour me voir et me connaître. J’avais tenu mon beau chapeau de paille d’Italie orné de rubans blancs dans un carton à la main et ne le lâchai pas une seule fois malgré les secousses de la fameuse route « exécrable ».
Partis à huit heures du matin pour faire trois lieues, nous arrivions à deux heures de l’après-midi. On ne peut imaginer ce que pouvait être une route tracée au milieu des prairies et longeant sur son parcours une rivière qui débordait continuellement.
Combien de fois l’ai-je faite et refaite cette route sur laquelle on courait de véritables dangers, les ornières étant si profondes qu’on versait à tous moments.
Mon grand-père me rassurait, car je ne dissimulais pas ma peur, en me répétant que Cocotte était un très bon cheval, que la voiture était solide et qu’il savait fort bien conduire.
Mon père m’embrassa vingt fois à l’arrivée. Sitôt après le déjeuner, il me prit par la main et me conduisit chez tous ses amis. Au château, chez les Varnier, où je trouvai une gentille petite fille de mon âge avec laquelle j’ai souvent joué, depuis, chez ses voisins, le pharmacien Decaisne, « neveu de quelqu’un que je t’apprendrai à connaître et à aimer plus tard, me dit mon père, retiens d’abord son nom : Saint-Just.
— Saint-Just », répétai-je.
J’ai parfaitement le souvenir de l’effort que je fis pour plaire aux amis de Blérancourt, et mon père qui était allé quêter des compliments les rapporta à mon grand-père et à ma mère.
« Ce qu’elle est gentille, ce qu’elle a été sage, comme elle cause ! » répétait-il.
Ma mère avait décousu les paquets d’Arthémise et elle repassa mes robes elle-même ; je pris part au repassage, à l’accrochage, et sur la noce je questionnai, je questionnai.
Le lendemain, grand jour, tous les invités se réunirent à la maison de la mariée proche l’église. Il faisait un temps superbe. On s’en alla à pied, deux par deux, en longue file, la mariée en tête avec mon grand-père, dont on disait :
« Quel bel homme celui qui lui sert de père. »
Je débordai du rang, et tirai la main de ma mère pour mieux voir, peut-être aussi pour être mieux vue, car il y avait une haie de gens sur le parcours du cortège.
Il était très beau, le monsieur qui donnait le bras à maman et il riait de la voir sans cesse entraînée par moi.
Tout Blérancourt regardait passer la belle noce et j’entendis plus d’une fois, non sans plaisir, des petits garçons, des petites filles et même de grandes personnes dire :
« Regarde, regardez, c’est la petite Juliette à M. Lambert. Comme elle est bien habillée. »
Quelqu’un ajouta :
« Lui, M. Lambert, il n’y est pas, il ne va jamais dans les églises. »
Je demandai à maman pourquoi les gens disaient cela. Elle me tira brusquement à elle et ne me répondit pas.
Nous arrivons à l’église. J’entendais la musique de l’orgue, j’allais entrer quand ma mère, après avoir parlé tout bas à une vieille dame en bonnet et habillée de noir, qui n’était pas de la noce, lui dit :
« Cela la fatiguerait trop, deux cérémonies, gardez-la-moi, amusez-la, je vous en prie, dans le jardin de M. le curé. Donnez-lui des fleurs. Ne la laissez pas se salir. Je viendrai la chercher moi-même. »
Je protestai, je me défendis, je voulais être tout le temps de la noce, mais la vieille dame me prit dans ses bras, passa au milieu des gens, ouvrit une porte, la referma et me posa à terre en riant :
« Tu t’amuseras ici plus qu’à l’église, ma mignonne, me dit-elle, vois le beau jardin et les belles fleurs, tout est à toi. »
Elle posa un coussin sur le perron, me donna des fleurs de capucines à sucer ; il y avait près de la tige un petit bout sucré qui me plut et je me vois encore sur ce perron du jardin de M. le curé désignant à sa bonne les fleurs que je voulais et qu’elle allait me cueillir.
Je crois que j’oubliai un peu la noce, racontant mon grand jardin chez ma grand-mère, parlant de mes prunes, de mon abricotier, de mes fraises, de mes framboises, lorsque tout à coup ma mère parut très pâle, très agitée :
« Vite, vite, accours, me dit-elle.
— A la noce, maman ?
— Oui, à la noce. »
J’entrai dans l’église. La mariée était proche de la sortie avec le marié, toute la noce rassemblée autour d’eux. On m’entraîna dans un coin où il y avait une grande vasque de pierre pleine d’eau comme dans notre jardin de Chauny. Je voyais bien que tout le monde me regardait.
Le curé était près de la vasque, les mariés se rapprochèrent, ma mère me prit dans ses bras.
« Maman, qu’est-ce qu’on va me faire ? demandai-je un peu inquiète ?
— Sois sage, ma Juliette, sois bien sage, je t’en conjure, me répondit-elle d’une voix très émue, on va te baptiser ! »
Je ne sais pourquoi ce mot baptiser, prononcé par ma mère qui tremblait, me terrifia.
« Non, non, pas me baptiser ; m’écriai-je en pleurant. »
La mariée me dit rieuse :
« Tu vas cesser d’être une vilaine hérétique et entrer dans l’Église catholique. »
J’aperçus mon grand-père, et je lui criai, croyant que la vasque pleine d’eau était l’Église catholique.
« Grand-père viens empêcher qu’on ne me jette dans l’Église catholique. »
Mon grand-père non seulement se montra insensible à mon appel, mais il me fit ses plus gros yeux.
« Tais-toi, me dit M. le curé, ou je t’ouvre la tête et je te mets de l’huile et du sel dedans. »
Ces paroles menaçantes mirent le comble à mon désespoir et je sanglotai, je me démenai durant toute la cérémonie de mon baptême. Enfin, mon grand-père vint me prendre dans les bras de ma mère.
« Juliette, tu es une grande fille, me dit-il, écoute-moi, je suis très content que tu sois baptisée, ta grand-mère en sera tellement heureuse. Tu étais une pauvre petite fille, pas baptisée, nous ne le savions pas. Ton père avait défendu qu’on te baptise, il n’aime pas les églises.
— Oui, grand-père, je l’ai entendu dire par les gens tout à l’heure.
— Alors, tu comprends, il n’est pas comme tout le monde, et c’est mal, c’est un païen. Ta mère a eu un grand courage en te faisant chrétienne sans qu’il le sache. Il va être furieux et je ne serais pas fâché d’être à Chauny. Surtout ne dis pas à ton père que tu es baptisée. Ah ! ma chérie, ma chérie, que l’Être suprême te protège ! »
Ma grand-mère me faisait faire ma prière le soir et le matin. Elle me parlait sans cesse du bon Dieu, mais mon grand-père ne parlait jamais que de l’Être suprême ; je savais depuis longtemps que l’Être suprême était aussi le bon Dieu.
Il y avait une table pour les enfants à la noce. C’était bien amusant. A la fin du repas, des gens se sont levés de leur chaise, ils ont parlé, parlé sans qu’on les arrête ou qu’on leur réponde, puis il y en a qui ont chanté ; puis mon grand-père a dit des choses qui ont fait rire tout le monde, et nous, les petits, nous avons ri aussi.
Et puis encore, papa a lu très haut ; un petit a dit que c’était comme une fable et on a répété plusieurs fois à la grande table :
« C’est très beau, c’est très beau ! »
Papa avait l’air content. On a dansé avec une grosse musique et j’ai dansé, tourné tant que j’ai pu. Alors un plus grand que moi m’a appelée Camille-Ambroisine. Mon père était près de moi à ce moment s’amusant de me voir tant m’amuser.
« Pourquoi lui dis-tu Camille-Ambroisine, lui demanda mon père. C’est Juliette qu’elle s’appelle.
— Je sais bien, Monsieur Lambert. Elle s’appelle Juliette-Camille-Ambroisine. Juliette, c’est son nom de tous les jours ; Camille, c’est le nom de sa marraine, Ambroisine, celui de son parrain Ambroise. Je dis ça parce qu’on l’a baptisée après la noce. J’y étais ! C’est drôle, car elle est très vieille pour être baptisée. »
Mon père me secoua si violemment que je poussai des cris épouvantables. Mon grand-père et ma grand-mère accoururent et il y eut encore un « drame de famille ».
Mon père criait de vilaines choses au marié, à la mariée. Mais les gens de la noce ne se fâchaient pas, ils riaient. Mon père finit par prendre ma mère d’une main, moi de l’autre, et il nous ramena à la maison. Mon grand-père venait derrière nous.
Ma mère pleurait, mon grand-père ne disait pas un mot, mon père répétait :
« Vous voulez que ma fille ne soit pas ma fille ! »
Une pauvre femme entra.
« Vite, vite, Monsieur Lambert, dit-elle, mon homme Mathieu, le couvreur, vous le connaissez, il a tombé du toit de M. Dutailly, et il est quasi mort. »
Mon père et mon grand-père sortirent brusquement ensemble.
Ma mère me déshabilla, refit les paquets, les recousit. De très bonne heure elle me coucha.
Le lendemain matin, tandis que mon père dormait encore, parce qu’il avait veillé Mathieu le couvreur toute la nuit, maman m’arrangea dans le cabriolet avec mes foulards, mes paquets, le carton de mon beau chapeau blanc, et sans que j’aille à la noce le second jour ni le troisième, sans que je puisse mettre mes deux autres belles robes, mon grand-père me ramena à Chauny.
En partant, ma mère m’avait bien recommandé de dire à ma grand-mère que malgré la fureur de mon père, elle ne regretterait jamais ce qu’elle avait fait pour moi, qu’il y a longtemps qu’elle aurait dû avouer que je n’étais pas baptisée.
Qui fut étonné de nous voir revenir si tôt ? Ma grand-mère.
« Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’il y a ? » répétait-elle.
Mon grand-père lui raconta toute l’histoire et j’entends encore les exclamations poussées par ma grand-mère :
« Elle n’était pas baptisée, elle n’était pas baptisée ! Mon gendre est un fou dangereux avec ses idées démocratiques sociales, sans Dieu, mon Dieu ! C’est la fin de la religion, de la famille, de la propriété, c’est la fin du monde que ces idées-là. »
Cette longue phrase, avec tous ses termes, depuis « mon gendre est un fou dangereux », je l’ai encore dans l’oreille parce qu’elle n’a cessé de résumer les griefs politiques de ma grand-mère contre mon père durant des années.
Les mots de jacobin, de républicain, de socialiste, les noms de Robespierre, de Saint-Just, de Louis Blanc, de Pierre Leroux, de Proudhon, de Ledru-Rollin, dits et redits avec épouvante par mes grands-parents et avec une sorte de culte par mon père, entraient dans ma mémoire et plus encore dans ma pensée. Le « mon gendre est fou » commençait l’antienne, et le « sans Dieu, mon Dieu » la terminait ; le milieu en était varié selon les circonstances, mais les mêmes mots, les mêmes noms s’y entrecroisaient.
Mon père très lettré d’une grande éloquence, d’un vrai savoir, charmait ma grand-mère lorsqu’il ne parlait ni de politique ni de religion. Ayant l’amour du grec, nul ne racontait les légendes de l’Hellénie comme lui. Dès ma petite enfance sitôt que je le voyais je l’obligeais à me redire les histoires du vieil Homère, et je les savais comme je savais Peau-d’Ane et le Petit Chaperon rouge.
Mon père était poète, et ses vers toujours classiques, au moins ceux qu’il lisait à ma grand-mère, mais nous savions, et moi-même, perroquet, je le répétais avec indignation, qu’il en faisait des rouges !
Comment mes parents pouvaient-ils être assez enragés pour parler de politique chaque fois qu’ils se retrouvaient ? Ma grand-mère était orléaniste gouvernementale, mon grand-père passionnément impérialiste, et il fallait l’entendre dire : l’Empereur ! avec son grasseyement ; mon père se déclarait jacobin.
On ne peut se faire une idée des scènes qui avaient lieu. Je me rappelle mon épouvante des premières ; je poussai les hauts cris, je sanglotai, mais on ne m’entendait pas. Je pris un jour le parti — je devais avoir de quatre à cinq ans, — de grimper sur la table, de mettre l’un de mes pieds dans le plat, et de bousculer les verres et les assiettes, avec l’autre. La discussion ou plutôt la querelle cessa comme par miracle, mon grand-père, ma grand-mère, mon père ayant été pris d’un fou rire.
Seule, ma mère, que je craignais beaucoup, me gronda, m’enleva de table brutalement et voulut me frapper, mais je fus en un clin d’œil arrachée de ses mains par trois personnes et je jugeai dès ce jour que j’étais bien sotte d’avoir peur d’elle puisque les autres me protégeraient toujours contre ses corrections.
Les années passaient sans notables changements dans nos habitudes. Je m’étais faite aux « drames de famille », et avec d’autant plus de facilité, que, d’un commun accord, j’étais exceptée des bouderies, mise à part des querelles.
J’avais à peine six ans que mon grand-père, ma grand-mère, mon père, s’efforçaient chacun de me convertir à ses idées. Je ne plaisante pas. Il est vrai qu’à six ans et demi j’étais dans la seconde division de la seconde classe de ma pension, que je savais beaucoup de choses, de celles qu’on peut accumuler dans la mémoire, qui était chez moi un don exceptionnel. Avec cela ma grand-mère et mon père me bourraient de tout ce dont on peut bourrer l’esprit d’une malheureuse enfant.
Je me rappelle que, souvent le soir après dîner, durant la partie « d’impériale » que ma grand-mère et mon grand-père faisaient avant que ce dernier nous quittât pour aller à son cercle, je préparais mes cahiers et mes livres, sur la prière de ma grand-mère, car elle ne m’avait jamais donné un ordre depuis ma fuite à Caumenchon. Mon grand-père parti, je travaillais avec elle jusqu’à ce que je m’endorme sur mes cahiers.
Mon grand-père ne manquait jamais de me dire, en voyant ces préparations :
« Allons, phénomène, marche au supplice, accumule les instruments de torture, n’en oublie pas un ! » Et il ajoutait en s’en allant : « On la tuera, cette petite, on la tuera. »
Lorsque, par hasard, mon grand-père blâmait un acte de ma grand-mère, il ne s’adressait jamais directement à elle. Le on lui permettait, si elle le cinglait de l’un de ses mots en coups de fouet, de ne point paraître atteint et de répondre sans répondre.
Lorsque mes grands-parents étaient fâchés l’un contre l’autre cet on rendait alors les plus grands services. On se parlait sans s’adresser l’un à l’autre et la brouille était sauve. On disait par exemple, durant la bouderie qui durait quelquefois plusieurs jours :
Ma grand-mère :
« Est-ce qu’on rentrera à telle heure ? »
Mon grand-père :
« On fera les plus grands efforts et l’on espère y parvenir. »
Et à table : « Veut-on un peu de ce bœuf, etc. »
Et au jeu : « On a ceci, on a cela. »
Moi, naturellement et sérieusement, car j’étais fort affligée, je disais on, à tous les deux.
Mais, tout à coup, sans que ni l’un ni l’autre ne sût pourquoi et parce que la brouille avait assez duré, on redisait : « Pélagie, Pierre, Juliette », on s’embrassait, et tout finissait sans explication jusqu’au prochain recommencement.
Dieu ! qu’ils étaient tour à tour dramatiques et gais, mes chers grands-parents.
J’ai dit que chaque membre de ma famille essayait de me convertir à ses idées.
Ma grand-mère m’expliquait longuement, par l’histoire de France, que c’étaient nos rois qui avaient fait la grandeur de notre pays, en supprimant les « grands feudataires ».
Elle détestait la féodalité, l’autocratie sous toutes ses formes. Elle aimait les premières communes, le Tiers-État, la Bourgeoisie, les moyennes en toutes choses, les justes milieux comme elle disait. Il me fallut de très bonne heure avoir plus de goût pour Louis XI que pour Louis XII, le Père du peuple ; pour Louis XIII plus que pour Henri IV, à cause de Richelieu qui avait abattu les « grands ». Ce qu’avaient fait les rois pour le peuple l’intéressait aussi peu que le peuple lui-même, pour lequel elle professait le plus grand mépris. Le peuple, les petites gens, c’était pour ma grand-mère ceux qui « travaillent aux gros travaux et ne peuvent rien concevoir d’affiné ».
Ces opinions, exprimées à la pension, me valurent plus d’une fois les remontrances sévères des maîtresses et sous-maîtresses, et les indignations de mes compagnes.
Je faisais miennes les idées de ma grand-mère, et je les soutenais sans dire d’où elles me venaient, par un double sentiment d’orgueil, car j’étais fière de penser autrement que toutes mes petites compagnes de classe, et aussi, je me le rappelle, pour ne pas compromettre ma grand-mère, ou plutôt pour ne pas laisser discuter ou blâmer ses opinions. Je parlais d’elle avec une passion admirative que, bon gré, mal gré, sous peine de taloches il fallait subir. Je n’admettais pas qu’une autre petite fille eût une mère ou une grand-mère comparable à ma grand-mère. On faisait de moi ce qu’on voulait, en me disant qu’il n’y avait pas de Chauny à Paris une grand-mère, une mère aimant sa fille ou sa petite-fille plus que ma grand-mère ne m’aimait. Alors mes générosités se répandaient abondantes sur les flatteuses. Elles consistaient en ceci que j’offrais à pleines mains certaines boules au sucre de pomme et de cerise, jaunes et rouges, qui étaient délicieuses, que l’épicier dont la boutique était sur mon passage me vendait journellement, et que je l’obligeais à renouveler au moins deux fois la semaine dans ses bocaux.
Je me suis plus tard reproché les boules de sucre grâce auxquelles j’établissais peu à peu ma domination sur mes préférées, peut-être sur les plus gourmandes, qu’en somme je corrompais. Il est vrai que cette domination s’appuyait ensuite sur des bases plus honorables, car, si je dirigeais les jeux, si on m’obéissait aux récréations, ce n’était pas seulement à cause de mes boules de sucre, vite croquées, mais parce que j’inventais toujours des jeux nouveaux…
Je dominais aussi un peu par ma taille et par ma force. Il ne faisait pas bon se mesurer avec moi.
J’avais donc, dans mon bagage d’opinions, le culte de Louis XI, que ma grand-mère appelait le Père des Communes, le culte de Louis XIII, qui avait fait fendre en deux les tours féodales, le culte de Louis-Philippe, le roi libéral.
Mon grand-père voulait me prouver, et il s’y employait en toute occasion, que l’Empereur avait porté « sur les ailes de la Renommée, la gloire de la France aux confins du monde », que le moulinet de sa grande épée (il faisait le geste avec ses deux grands bras, en sens inverse l’un après l’autre, ce qui me réjouissait) avait terrifié, non seulement les guillotineurs de « la Révolution jacobine de Lambert » (ici toujours la pointe pour mon père), mais « soumis les souverains de l’Europe jusqu’en Afrique et en Asie ».
Ah ! si je l’ai entendu, ce discours ! Malheureusement pour mon grand-père, il nous faisait rire aux larmes, ma grand-mère et moi.
« J’ai eu l’honneur, en personne, et vous n’en pouvez dire autant ni l’une ni l’autre, de servir l’Empereur », ajoutait mon grand-père avec une dignité superbe (il se levait quand il était assis), « et je ne permettrais pas qu’on prononce un mot, un seul mot qui entame d’un fétu de paille son immortelle, son éternelle mémoire. »
Mon grand-père savait toutes les chansons de Béranger, surtout et exclusivement celles qui exaltaient son Empereur ; mais il faisait une exception pour le Vieux vagabond qui l’attendrissait, lui rappelant, disait-il, sa propre misère, celle de sa jeunesse et sa philosophie d’alors.
J’ai déjà dit que mon grand-père était un homme colossal et buvait copieusement. A la fin de la journée, quand il parlait de l’Empereur et des campagnes qu’il avait faites, à Lutzen et à Bautzen, il se trompait presque toujours sur la phrase finale et triomphante. Je l’attendais là.
« Prends garde, grand-père, de renverser ta belle phrase. »
Il l’entonnait, et invariablement, lorsque je l’avais troublé par mon interruption, il ajoutait avec une emphase qu’on ne peut rendre et avec une bouffée d’orgueil intraduisible :
« Et quand Larrey n’avait pas besoin de moi, je faisais le coup de feu, je me mêlais aux grenadiers de la garde, et j’étais toujours le dernier à la bataille et le premier à la retraite. »
Et alors je battais des mains, je criais : « Bravo grand-père ! » Et il comprenait par là qu’il s’était trompé.
Si ma grand-mère voulait faire de moi une savante, elle qui l’était peu et s’instruisait en m’instruisant, mon grand-père, qui en général manquait de courage, voulait faire de moi une femme courageuse.
Le dimanche matin, de bonne heure, avant que j’aille à la grand’messe rejoindre ma pension, mon grand-père m’emmenait avec lui à l’Hôtel-Dieu. J’étais l’amie de la sœur Victoire, qui servait d’aide à mon grand-père dans ses pansements et dans ses opérations. Tous deux me « formaient à la vue des misères humaines » disaient-ils.
J’assistai souvent à de petites opérations, et mon grand-père me promettait que quand je l’aurais mérité par ma sagesse, j’assisterais aux « grandes ».
On me montrait de belles plaies. Souvent la sœur Victoire m’apprenait, surtout si elle pansait des enfants, à rouler et à poser une bande. Dès l’âge de sept ans, je savais pas mal de choses et je pouvais être de quelque utilité entre ma sœur Victoire et mon grand-père. Je préparais le bras pour la saignée ; j’appris à saigner, à bander le bras après la saignée, et c’était une grande affaire, car la plupart des médications reposaient alors sur la saignée.
L’été, dans la cour fleurie de notre maison, qui précédait le grand jardin, sous un lilas de Perse que j’adorais, dont je m’enivrais quand il était en fleurs, et qui était non un arbuste, mais un arbre véritable donnant de l’ombrage, souvent mon grand-père faisait des saignées.
Les gens arrivaient à cette époque, disant tout simplement sans explication, sans demander une consultation :
« Je viens pour me faire saigner. » Et on les saignait.
J’allais chercher la lancette, la cuvette, la bande, je tenais la cuvette, et quand la saignée était finie, je faisais un trou au pied de mon lilas et j’y versais le sang. Est-ce pour cela qu’il était si beau, ses grappes de fleurs si abondantes et si parfumées ?
Ma grand-mère ne pouvait voir une goutte de sang. Si on l’eût obligée à regarder une simple saignée, elle se fût trouvée mal.
Mon grand-père répétait sans cesse à ma grand-mère :
« Je fais de ta petite-fille une femme forte. Elle n’a pas peur, elle, des « rouges éclaboussures ». Il ne lui manque que d’aimer la guerre, la gloire et l’Empereur.
— Et d’être aussi brave que toi ! ajoutait ma grand-mère. Ainsi, moi j’ai peur du sang, ajoutait-elle, mais si la France était de nouveau envahie, je sens que je n’aurais pas peur ni des Prussiens, ni des Anglais. »
Ma grand-mère était très heureuse, malgré ses moqueries sur la bravoure de mon grand-père, que je n’aie pas peur du sang, et elle le remerciait souvent de m’avoir guéri de cette faiblesse. Mes amies de la pension m’estimaient fort pour mon courage, et cette estime n’avait nullement besoin d’être alimentée par les boules de sucre.
On racontait, dans le petit monde de la pension et même dans la ville, des traits de ma bravoure, entre autres celui-ci, quelque peu macabre.
Un notaire de Chauny s’étant suicidé, on avait abandonné à mon grand-père, sur sa demande, le corps de ce malheureux, et il en avait fait un fort beau squelette, finalement relégué au grenier et qu’on appelait « le notaire ». Arthémise en avait une peur affreuse. Je connaissais beaucoup le « notaire », rôdant sans cesse au grenier pour trouver les endroits où mon grand-père cachait son argent et que je finissais toujours par découvrir. Cette chasse d’un genre particulier me passionnait. Je prenais la somme dénichée, je la changeais de place, et, durant de longs jours, je faisais endiabler mon grand-père en ne lui livrant pas le secret de ma cachette à moi, et en le défiant de la trouver.
Lorsque je lui dévoilais le lieu où était le butin, je prélevais, selon la somme, un droit modeste pour mes boules de sucre.
Alors, je racontais (quand mon grand-père ne le faisait pas lui-même, car il n’y avait pas entre les deux époux de discussions à propos d’affaires d’argent), je racontais, dis-je, à ma grand-mère l’aventure de chaque cachette, et elle s’en amusait beaucoup.
« Seulement, ajoutait-elle, ne prélève pas de dîmes sur tes trouvailles. Cela ne me semble pas joli. Quand tu as besoin d’argent pour tes fameuses boules de sucre, demande-le-moi plutôt.
— Non, répondais-je, avec mon grand-père, je le gagne. »
Et je me figurais qu’il était gagné, cet argent, par la peine que j’avais prise.
Au fond, j’imaginai que le « notaire », dont je n’ai su que longtemps après la vilaine histoire, m’aidait à trouver l’argent de mon grand-père. Et je considérais le squelette comme mon ami.
Aussi ne trouvai-je rien d’extravagant à ce que mon grand-père, un soir d’été que nous prenions, plusieurs de nos voisins, leurs enfants et nous, le frais dans notre cour éclairée par la lune, me demandât d’aller chercher le « notaire » au grenier, ce que, d’ailleurs, il n’eût pas fait lui-même.
Ma grand-mère approuva de la tête, ravie de penser que j’allais faire une chose extraordinaire qui impressionnerait le lendemain toute la ville. Elle me regardait de ses yeux brillants ; ses cheveux roux luisaient sous la lumière de la lune. Elle était habillée tout de blanc, sa couleur préférée pour elle et pour moi, et j’avais mis à son corsage un gros bouquet de lilas.
« Tu veux que j’y aille ? lui demandai-je tout bas, ils vont avoir peur, ils ne savent pas qui est le « notaire ».
— Va », me répondit-elle en riant.
Je m’en fus chercher le « notaire » au grenier. Il était très grand, pour moi surtout. Je mis sa tête sous mon bras gauche, je pris la rampe de l’escalier de ma main droite. La lune regardait par les fenêtres. J’entends encore le bruit que faisait le « notaire » avec ses os qui descendaient derrière moi.
J’arrivai dans la cour. Je jetai le « notaire » sur les genoux de mon grand-père. Tous les cris réunis me parurent un seul cri. Les enfants hurlaient, la tête cachée dans la jupe de leur mère. Celles-ci répétaient : « Ali ! l’horreur ! C’est affreux ! Monsieur Seron, emportez-le ! »
Mon grand-père trouvait la farce très bonne. Il riait de tout son cœur. Mais l’une des voisines s’étant évanouie, tandis que ma grand-mère lui jetait de l’eau sur la figure, mon grand-père alla porter le « notaire » au pied de l’escalier. Il n’osa pas le remonter.
Nous le sûmes plus tard parce qu’Arthémise, entrant dans la chambre de ma grand-mère qui était aussi la mienne, et lorsque nous étions déjà couchées, nous cria :
« Madame, mam’zelle, le « notaire » est descendu tout seul. Il est au bas de l’escalier ! »
Force fut à mon grand-père de se lever pour réintégrer le « notaire » au grenier, mais il se fit éclairer par Arthémise.
Mon grand-père, qui le croira ? avait un goût fort poétique. Il adorait les pigeons. Nous en avions des centaines, et tous les jours, à l’heure du déjeuner, à midi, lui, qui m’avait fait partager sa passion, et moi nous donnions à manger à nos pigeons. Ils voletaient autour de nous, comme je vis plus tard les pigeons de Saint-Marc, à Venise, le faire. Nous passions tous deux une grande blouse de toile grise avec un capuchon, et nos pigeons nous couvraient la tête, les épaules, les bras, les mains. Ils s’accrochaient à nous et nous becquetaient. Le bruit de leurs ailes, leur roucoulement, me ravissaient, me paraissaient musical. Ils nous suivaient quand nous marchions, avec cette jolie allure qui se dandine coquettement.
Nous les avons bien aimés, nos pigeons, mon grand-père et moi.
Notre chagrin vint de ce que ma grand-mère, trouvant qu’ils pullulaient exagérément, faisait dénicher les jeunes en notre absence par un marchand qui les vendait. Ce fut une petite fille de la pension qui me l’apprit parce que sa mère en ayant acheté, elle me dit un jour qu’elle avait « mangé » de mes pigeons.
Ma grand-mère, que je grondai, me demanda si j’aimais mieux les manger moi-même.
« Ah ! mais non. »
Mon grand-père me calma en me disant que nous ne pouvions garder tous ceux qui naissaient et qu’il fallait laisser faire ma grand-mère, à la condition qu’elle ne prenne que les jeunes et nous laisse les « père et mère ». Elle le promit et nous tint parole. Ce qui fait que nos vieux furent de plus en plus apprivoisés.
Lorsque au 4 octobre j’eus huit ans, mon père obtint de ma grand-mère, qui se croyait sûre de moi et de mes idées alors, qu’il m’emmènerait à Blérancourt jusqu’à la Toussaint, trois semaines durant. Nous n’avions pas subi encore une séparation de cette durée. Nous étions très émues, moi, moins que je ne l’aurais cru, elle plus encore que je ne le craignais.
Mon père m’aimait si tendrement, si passionnément ; il prenait une si grande peine, en quelques mots jetés çà et là, pour m’intéresser à ses idées, il me traitait en si grande personne, avait, je le sentais, un si grand besoin de combattre le blâme que ma chère grand-mère alimentait sans cesse en moi sur ses opinions démocratiques, jacobines, franc-maçonnes, irréligieuses, sans Dieu, mon Dieu ! mots que je lui avais répétés souvent comme une enfant terrible, que ce départ avec mon père me parut une chose très grave. Il me sembla que ces trois semaines allaient me rapprocher de lui et m’éloigner de ma grand-mère plus encore que par l’absence.
« Jean-Louis, dit ma grand-mère à mon père au moment où, après l’avoir embrassée avec effusion, il montait en voiture, où j’étais déjà, rendez-la-moi telle que je vous la donne, vous me le devez ! »
Nous partions, mon père répondit en riant :
« Je ne vous le promets pas. »
J’entendis ma grand-mère crier :
« Juliette, reste ! »
Mais un vigoureux coup de fouet enleva le cheval.
Je ne me retournai pas, et je fondis en larmes. Mon père ne chercha pas à me consoler par de douces paroles, comme eût fait ma grand-mère, qui ne pouvait me voir pleurer.
Il m’embrassa avec violence, répétant :
« Ma fille, mon enfant, à moi, enfin, enfin ! »
Ma mère m’accueillit avec sa froideur habituelle. La passion croissante de mon père pour moi, passion à laquelle il s’abandonnait joyeusement, n’ayant plus à se contraindre devant ma grand-mère, lui paraissait excessive.
« Il semble que ta fille soit une divinité sur la terre, lui dit-elle un jour devant moi.
— C’est mieux que cela, c’est ma fille ! répondit mon père, et en tout cas, ajouta-t-il en riant, je ne me tromperais pas beaucoup si je la croyais fille de l’Olympe. »
Ma mère détestait les mots d’esprit, qu’elle rangeait dans la catégorie des taquineries, et celui-là ne lui plut guère. Depuis le séjour de mon père à Bruxelles, elle appelait son mari, tout en le tutoyant : Monsieur Lambert.
« Oh ! Monsieur Lambert, c’est de bien mauvais goût, ce que tu dis là. »
Le mot, à moi, me parut joli, et je le répétai, en riant, plus d’une fois à mon père, lorsqu’il m’instruisait sur la Grèce. Comme il trouvait mon esprit ouvert aux choses antiques, je lui répondais :
« Ne suis-je pas fille de l’Olympe ? »
Mon père m’emmenait partout avec lui, à pied, dans ses visites à ses malades aux alentours. Il m’apprenait à conduire son cheval, très vif, et, dans sa voiture à deux places, nous allions, par les bonnes et mauvaises routes, voir les pauvres et les riches, les pauvres surtout.
Je lui parlais de mes études d’histoire, des opinions de ma grand-mère, que je partageais.
« Vois-tu, me disait-il, ta grand-mère et toi, vous admirez avec raison Louis XI et Louis XIII parce que vous croyez toutes deux que, sous leur règne, les grands ont été abattus ; or, ils n’ont changé que de condition vis-à-vis de la royauté. Ils sont devenus courtisans, ils ont été domestiqués par les rois, mais ils restaient à peu près les mêmes vis-à-vis des bourgeois et du peuple ; ils continuaient à maintenir avec leurs inférieurs les distances que les souverains avaient établies avec eux. L’égalité n’était nulle part avant la Révolution. Elle seule a commencé le grand œuvre. Laisse-moi te parler de Saint-Just, avec lequel, parmi les révolutionnaires, je me sens le plus en compréhension. Il est pour moi l’ami connu et perdu. Je te conduirai chez sa sœur, tu verras comme elle est distinguée et douce, tu l’amuseras. Elle parle de son frère avec tant d’affection qu’il ne sera plus pour toi, mon Saint-Just, le coupeur de têtes de ta grand-mère, le monstre de ton grand-père.
— Ah ! par exemple, papa, moi être comme toi l’ami d’un affreux Saint-Just ou d’un horrible Robespierre, jamais.
— Qu’en sais-tu ? on ne t’a jusqu’ici fait entendre qu’une cloche et qu’un son. Tu détestes l’injustice, tu aimes les humbles et les petits ; tu absoudras ceux qui les ont émancipés dans le sens de la justice, même violemment. Vois-tu, dans la politique, on n’a jamais de mesure. C’est une balançoire ! ajoutait-il en riant. On est lancé par elle deux fois aux extrêmes et l’on ne passe qu’une fois sur trois au milieu.
— Moi, papa, je suis pour les milieux, les plus justes milieux ; comme ma grand-mère, je déteste les extrêmes de ta balançoire politique.
— Juliette, tu n’es pas sérieuse.
— Mais, papa, c’est toi qui as commencé avec ta balançoire.
— Eh bien, je me repens, et je veux te dire une fois pour toutes que même la grande Révolution n’en a pas fait assez.
— Ah ! l’horreur ! papa.
— Non. Écoute-moi bien. Les seigneurs avaient opprimé les serfs, tu sais comment et tu le sais bien, tu en parles même savamment ; ta grand-mère et toi, vous jugez les « grands » comme ils doivent l’être, mais ce n’est pas tout, il ne faut pas s’arrêter en chemin ; depuis que les seigneurs sont abattus, d’autres oppresseurs, tout aussi durs, tout aussi tyranniques pour les humbles et les petits, les ont remplacés, et ceux-là n’ont pas la vaillance et l’allure qu’ont eues les féodaux, les gens de la chevalerie. Les « grands » d’aujourd’hui sont les grands bourgeois. Il faut de nouveaux Louis XI, de nouveaux Richelieu, une autre Révolution, pour détruire cette autre féodalité. Les nouvelles formules sont trouvées, ma Juliette, pour que le règne de la justice absolue s’ouvre enfin, et ce sera par la République, par les principes de liberté, d’égalité, de fraternité. Il n’y aura plus ni richesses exagérées, ni complètes misères. La souffrance, comme la justice, sera distribuée équitablement.
— Ce sera bien beau, ce temps-là, papa, mais arrivera-t-il jamais ? »
Je doutais de la perspicacité des jugements de mon père ; on m’avait trop dit qu’il était un rêveur absurde et dangereux, et cependant ses paroles se gravaient dans mon cœur, parce que je les trouvais généreuses et tendres pour les malheureux.
Il est facile d’expliquer la séduction de théories aussi naïves sur l’esprit d’un enfant. De tels mots résonnaient bien à l’oreille. Mon père était le type de ceux qu’on a appelés plus tard les vieilles barbes de 1848. Idéaliste, sans aucune notion des possibilités du réel, mon père croyait que ses conceptions politiques étaient des vérités absolues. Aussi sentimental et aussi romanesque que ma grand-mère, il nourrissait pour la vie publique des illusions semblables à celles qu’elle nourrissait pour la vie individuelle.
Cependant quelques-unes de ces conceptions m’apparurent peu à peu, à moi, enfant, comme sublimes.
Mon père mêlait la nature à tout ce qu’il me prêchait, car il me prêchait ! La doctrine du Christ, qui avait donné au monde les formules de liberté, d’égalité et de fraternité, se mêlait en son esprit à un paganisme exubérant, poétique, et cet amalgame fournissait à ses discours de pompeux arguments sur la charité, sur les lois du sacrifice social, sur la divinisation de l’héroïsme humain. Mon imagination de fillette, initiée déjà aux recherches de ce que ma grand-mère appelait « les choses supérieures », éblouie, se laissait peu à peu séduire.
L’habileté de professeur qu’avait mon père le servait merveilleusement pour mettre à ma portée tout ce dont il me parlait. Il simplifiait les choses à tel point qu’il en arrivait à me faire causer avec lui et à me faire croire qu’il trouvait un plaisir extrême à nos entretiens.
Quelle fierté j’en éprouvai. Il mêlait à tout ce qu’il me disait des paroles prudentes : « Je ne te dis pas cela pour te convaincre ; tu es trop jeune encore pour que j’insiste, je t’apprendrai plus tard » etc., etc. Je n’entendais que d’admirables phrases sonores et ne pouvais juger des lacunes des démonstrations pratiques ou de la possibilité des applications. J’étais attendrie par les principes de dévouement aux classes déshéritées dont il ne cessait de m’entretenir.
J’avais cependant le secret instinct que la violence de mon père, dont il donnait des preuves trop fréquentes, pourrait en faire un méchant comme son Saint-Just pour les fortunés, aussi bien que sa bonté en faisait un bon pour les malheureux. Et je voulais savoir si je devinais juste. C’était une cachette intérieure à découvrir.
« Après tout ton Saint-Just, je le veux bien, aimait les petits autant que toi, dis-je un jour à mon père, mais tu ne peux pas me prouver qu’il n’ait pas été un cruel, qu’il n’ait pas tué. »
Mon père me répondit :
« L’action change la nature des hommes, il faut juger Saint-Just sur ses intentions.
— L’enfer en est pavé, papa. »
Je savais ce que je voulais savoir.
« Quoi qu’en dise ta grand-mère, ajouta mon père, je n’aime pas Robespierre parce qu’il fut jacobin-né. On ne doit pas naître jacobin. On peut le devenir, mais il faut tout d’abord s’être senti humanitaire. La férocité n’est permise que pour la défense des principes et de la patrie en danger. Il faut, pour la légitimer, qu’il y ait eu provocation. »
Comme il m’avait parlé des feuilles qui sont sensibles, je répliquais, quand ce que me disait mon père me déplaisait :
« Assez, papa, je me replie ! »
Alors il m’appelait sensitive et nous nous taisions.
Parfois il me semblait qu’il me tenaillait la tête comme le faisait trop souvent ma grand-mère. Je sentais une grande douleur aux tempes et je disais :
« Je ne peux plus t’écouter, j’ai mal. »
Mon père recevait un grand journal : La Démocratie Pacifique de Victor Considérant. Il avait été l’un des premiers abonnés. Ma grand-mère ne lisait pas de journaux. Elle apprenait les nouvelles par mon grand-père, qui lisait les Gazettes à son cercle. Je trouvais admirable mon père, qui, tous les jours, parcourait quatre grandes feuilles et savait à Blérancourt ce qui se passait dans le monde entier.
Plus tard, en me reportant à ce que j’éprouvai dans mon enfance et dans mes premières années de jeunesse, je me rappelai qu’alors les « murs » de ma cervelle m’apparaissaient comme trop minces pour supporter la pression et la masse des idées que mon père et ma grand-mère voulaient alternativement y faire entrer. Je sentais quelquefois ces « murs » fléchir et menacer de crouler.
Je jouais souvent avec la fille du pharmacien, Émilienne Decaisne, petite nièce de Saint-Just. Je la trouvais bonne et charmante, mais mon père disait qu’elle n’était pas assez fière de son grand-oncle. Il faisait sans cesse enrager son ami Decaisne, le « trop tiède neveu de Saint-Just », comme il l’appelait.
J’allai un jour chez la sœur de Saint-Just, Mme Decaisne, mère du pharmacien, grand-mère d’Émilienne. Elle habitait à l’autre bout de cette adorable place de Blérancourt qu’on appelle le Marais, où les allées de tilleuls embaument au printemps, où les restes du vieux château Louis XIV ont tant de style. Mme Decaisne habitait une maison du XVIIIe siècle, intacte, donnant sur un grand jardin entouré de hauts murs.
C’était une très vieille dame, d’une extrême distinction, grande et mince, habillée à l’ancienne mode, faisant de jolies révérences, relevant sa robe des deux mains avec beaucoup de grâce quand elle marchait dans le jardin, et qui, disait mon père, paraissait toujours prête à danser le menuet.
Dans son grand salon meublé de meubles Louis XV et Louis XVI, que ma grand-mère m’avait appris à connaître et à aimer, et que mon père trouvait rococos et horribles, n’aimant lui, que les meubles modernes, les meubles « du progrès » en acajou et en palissandre, Mme Decaisne m’eut l’air d’une apparition.
Elle avait à demeure dans sa maison, quoique son fils ne l’aimât pas, m’avait dit mon père avant d’entrer, un vieil ami, chevalier de Saint-Louis, habillé, lui aussi, comme au temps passé et qu’on appelait simplement : « Monsieur le chevalier. »
Mme Decaisne et le chevalier étaient restés tous deux très royalistes, légitimistes, détestant la « branche Égalité », mais fidèles à la mémoire de Saint-Just dont le chevalier avait été l’ami. Malgré « les crimes qu’on lui a fait commettre » disait Mme Decaisne, elle et le chevalier ne cessaient pas de le chérir.
Le chevalier m’amusait beaucoup parce qu’il glissait et sautillait sur les parquets cirés et qu’il baisait la main de Mme Decaisne dès qu’il la quittait un instant.
Il parlait avec attendrissement de Saint-Just.
« N’est-ce pas, Monsieur le chevalier, lui dit mon père, que vous ne voyez encore aujourd’hui dans Saint-Just que ce qu’il a été le plus sincèrement et le plus longtemps, l’humanitaire et le poète ?
— C’est vrai. D’ailleurs, ajoutait le chevalier, lui si intelligent, si supérieur, si plein de grand avenir a expié ses erreurs par la mort. Il faut l’avoir vu comme moi dans la tourmente pour comprendre comment un homme bon et noble, mais exalté, peut, à certaines heures, trouver que « le sang est nécessaire ».
Le « sang nécessaire » me resta dans l’esprit après que j’eus entendu cette phrase dite par le chevalier.
J’en parlai à mon retour à Chauny à ma grand-mère, qui ne s’indigna pas autant que je le pensais.
« Lorsque les rois protégèrent le peuple contre les grands, on les vit verser « le sang nécessaire » me dit-elle, et les rois ont grandi malgré leurs crimes. Les hommes de la Révolution, s’ils n’avaient versé que le sang ennemi aux frontières et le sang des traîtres, et il y en a eu, pareils à Messieurs de Sainte-Aldegonde, qui, durant l’invasion, appelaient les envahisseurs de la France « nos amis les ennemis », si, dis-je, les hommes de la Révolution n’avaient pas tué pour tuer, on les eût absous, mais ils ont sacrifié à leur férocité des innocents, et il ne leur sera jamais pardonné. Ton père est de ceux qui, comme Saint-Just, voudraient épurer et épurer encore, après avoir versé « le sang nécessaire ». C’est bien un de ces jacobins humanitaires, gens plus cruels que les plus méchants, qui se croient le droit d’être implacables sous prétexte qu’ils ont été sensibles dans leurs jeunes années. »
Mais je reviens à la sœur de Saint-Just. Elle me prit en affection. Vivant avec mes grands-parents que je trouvais jeunes encore, j’adorais les vieux. Mme Decaisne me lut un jour des vers de Saint-Just. Il s’agissait d’un petit pâtre conduisant gaiement son troupeau de roses désolées d’avoir des épines. Elle mit tant d’émotion dans cette lecture que je versai des larmes et que je conquis son cœur et celui du chevalier.
Ces trois semaines passèrent avec une rapidité si grande que j’écrivis très peu à ma grand-mère, n’osant pas lui parler de mes conversations avec mon père et de l’impression qu’elles me faisaient. Je me disais qu’il vaudrait mieux doucement me confesser et, de même que mon père m’avait éclairé sur ses idées, j’éclairerais ma grand-mère sur les miennes. Je n’étais pas convertie d’ailleurs. La férocité de Saint-Just absoute pour des raisons que je me rappelais mal ; mon père, si bon, si bienfaisant, pouvant devenir cruel après « provocation » — je me souvenais de ce mot-là — tout cela soulevait de grandes révoltes en moi et bouleversait mes premiers enthousiasmes.
Il y eut plusieurs « drames de famille » à cause de moi. Je prenais une trop grande place dans la vie de mon père, et ma mère ne pouvait dominer ce malheureux sentiment qui nous a causés à tous tant de chagrins : sa jalousie.
Mon père l’aimait passionnément pour sa beauté qui eût dû lui donner tous les droits de se croire aimée ; moi-même je la regardais avec admiration et lui avais voué une sorte de culte extérieur ; mes grands-parents étaient fiers d’elle. Mais elle avait détruit notre tendresse à tous par sa froideur, notre confiance en son affection parce qu’elle doutait sans cesse de la nôtre ; aucune de nos assurances ne pouvait la convaincre, tandis qu’un mot dit au hasard, sans intention, devenait une preuve de ce qu’elle imaginait, et alors elle était d’une dureté qui eût pu faire croire à sa méchanceté. Or, ses reproches immérités, sanglants, ses insinuations, ses accusations, n’étaient qu’une sorte de désespoir de n’être pas arrivée à nous imposer la façon dont elle voulait être aimée et de ne pouvoir conquérir une plus grande somme de notre affection justement par les procédés qui nous faisaient l’aimer moins.
Mon père désirait me ramener lui-même à ma grand-mère. Ma mère s’y opposa et ce fut elle qui me reconduisit. Le mal qu’elle me fit dans ce petit voyage me rappela mon premier jour de pension.
Nous étions montées sur un âne toutes deux et nous avions déjà fait un assez grand bout de la route, quand, notre monture se fatiguant, ma mère descendit. Elle causait en marchant, tandis que très fière je tenais les rênes et n’eusse voulu songer qu’à cela.
Ma mère m’interrogeait de façon troublante et inquiétante sur l’amour de ma grand-mère. Elle m’impatientait, et, peu habituée à me dominer, je répondis deux ou trois fois :
« Maman, je t’en prie, laisse-moi tranquille, tu me tourmentes plus que M. le doyen à la confession.
— Est-ce que ta grand-mère te dit qu’elle te mariera et te donnera beaucoup d’argent, une dot ? » me demanda brusquement ma mère après un silence.
Levée de bonne heure, l’esprit alourdi, et, tracassée depuis une demi-heure, je répondis malheureusement :
« Oui, grand-mère me donnera une dot, aussi grosse qu’elle le pourra. Es-tu contente ? »
Ma mère frappa l’âne qui, lui aussi, s’endormait. J’eus une secousse si rude que je tombai dans le sens opposé à ma mère sur un tas de pierres.
Le coup m’avait étourdie. Je saignais, le sang m’aveuglait. J’appelai maman et je ne la sentais plus là. Je me relevai, je pris mon mouchoir et j’étanchai le sang de mon front ; mes larmes me permirent d’ouvrir les yeux. Je regardai. Un tournant de la route m’empêchait de voir à quelle distance pouvait être ma mère. Elle avait disparu exprès pour me punir. Je crus qu’elle m’abandonnait seule, ensanglantée…
Je me mis à courir de toutes mes forces. Ma mère m’attendait. Le sang dont mon visage était couvert et qui venait d’une blessure sous mes cheveux près de la tempe, blessure qui eût pu me tuer, dit le soir mon grand-père, ne l’attendrit pas. Elle m’enleva de terre par ma ceinture, sans descendre de l’âne sur lequel elle était remontée, me plaça sur ses genoux sans dire un mot, me tenant avec son bras gauche très serré, tandis qu’elle conduisait l’âne de la main droite, lui tapant sur la tête avec les guides.
J’étais horriblement mal assise et je souffrais de ma posture, mais je ne me plaignis pas. Je ne pensais qu’à arriver, à revoir ma grand-mère, à ne plus la quitter jamais.
Je ne cessai de sangloter, et les gens qui nous rencontraient ne comprenaient rien à mon désespoir et à l’impassibilité de ma mère.
Ma grand-mère, prévenue de mon arrivée, était à la fenêtre avec Arthémise. En nous apercevant, elles accoururent à la porte. Lorsque ma grand-mère me vit en cet état, elle m’entraîna au salon, désolée, ne pouvant m’embrasser tant j’avais de sang caillé sur la figure.
Elle commençait à m’interroger, anxieuse, quand ma mère, qui avait conduit l’âne à l’écurie suivie d’Arthémise, entra comme une bombe dans le salon et entama l’éternel « drame de famille » avec tant de colère que la dispute se passionna de plus en plus et que pleurante, désespérée, prise d’un saignement de nez que mon mouchoir trempé ne pouvait plus contenir, je fus bientôt couverte de sang.
Je ne comprenais rien aux explications de ma mère et de ma grand-mère, tant elles étaient entrecroisées et tant je souffrais de la tête.
J’avais certainement eu tort de dire ce que j’avais dit, je me sentais misérablement coupable, mais est-ce que des paroles irréfléchies d’une enfant méritaient qu’on la laissât en un tel état ?
« Alors, disait ma mère, tu as promis une dot aussi grosse que tu pourras la faire, et sans doute ton héritage à Juliette ? Je ne suis donc décidément rien pour toi ? Alors tu me renies, moi, ta fille ? Je me moque de ton argent, mais l’humiliation d’être ainsi traitée par toi, cela je ne le supporterai pas. »
Lorsque je pense à ma détresse durant ces minutes inoubliables, j’en ressens encore le choc tant je fus secouée dans tout mon être, et tant j’eus conscience de la cruauté jalouse de ma mère.
Mon grand-père apparut d’un côté, Arthémise de l’autre. Il me regarda, écouta un instant et comprit ce qui se passait. Je me jetai dans ses bras, tuméfiée, gonflée, pleurante, saignante, dans une telle misère de délaissement, d’abandon, que le cœur de mon grand-père en fut bouleversé.
« Vous êtes plus folles, plus mauvaises, plus féroces l’une que l’autre, s’écria-t-il d’une voix furieuse. Vos scènes, vos soupçons, vos explications idiotes, imbéciles, ne vous laissent pas même un atome de sentiment maternel. Vous me tuez cette enfant. Vous la tuez, entendez-vous ? Olympe, ne te rappelles-tu pas que ton fils est mort de convulsion, après l’une de tes scènes ? Regardez-la donc, votre unique enfant à toutes deux. Est-ce qu’elle ne vous fait pas pitié, mégères ? Et vous me chanterez à présent que vous aimez Juliette ! Tenez, j’ai envie de vous la prendre et de m’enfuir avec elle au bout du monde. Mais regardez-la donc ! »
Et mon grand-père, qui aimait le drame lui aussi, me plaça debout sur une chaise. Mes sanglots redoublaient, et je devais être bien pitoyable à voir, car ma mère et ma grand-mère se jetèrent sur moi effrayées. Mon grand-père les éloigna et me mit dans les bras d’Arthémise, qui recommença son antienne :
« C’est un meurtre ! »
Ce mot me remit en mémoire, avec une netteté singulière l’aventure de la pension, et je criais à ma grand-mère :
« Cette fois je ne te pardonnerai plus. »
Mes lèvres tremblaient, ma gorge était pleine de sang, j’étais glacée.
Tandis que mon grand-père me lavait, ma grand-mère faisait du feu en pleurant. Lorsque je fus réchauffée et calmée, mon grand-père, avec une fureur, une dureté que je ne lui avais jamais vues, se jeta sur ma mère, lui prit les deux poignets et la secouant lui dit :
« Il ne suffit pas que son père et sa grand-mère surexcitent le cerveau de cette petite à le faire claquer. Voilà que toi tu lui donnes une commotion cérébrale à nous la rendre folle. »
Et comme ma mère en s’excusant recommençait à m’accuser :
« Tais-toi et prends garde, s’écria mon grand-père menaçant. Je croyais jusqu’aujourd’hui que tu ressemblais à ma pauvre et trop passive, trop « brouteuse » mère, ne va pas me rappeler mon père par ta féroce insensibilité ! Si tu continues je te ferai demander pardon à genoux à ta fille.
— Tu me brises les poignets, lui dit-elle, lâche-moi. J’ai bien le droit… »
Je crus que mon grand-père allait la battre. Sa voix devint si terrible que je vis ma grand-mère près de moi frissonner.
« Te repens-tu ? du mal que tu as fait à ta fille ?
— Oui, dit-elle, tombant assise sur une chaise, dominée par son père qu’elle craignait seul et qui n’était violent, qui n’avait de fermeté que pour elle. »
Pauvre mère ! elle souffrait à tel point elle-même de sa passion jalouse, maladive, que plus tard, lorsque la paralysie l’eut atteinte et qu’elle nous confia ses tortures, nous lui avons pardonné de grand cœur ses emportements.