Elle l’interrogea d’abord. O merveille ! Son ambition eût été d’être médecin ! Mais il ne pouvait imposer aux siens la dépense que nécessiterait l’accès d’une carrière nouvelle. Ils étaient tous si bons pour lui, son père, sa mère, ses sœurs, si dévoués ; est-ce que son jeune frère ne venait pas de s’engager pour que lui, l’aîné, redevenu laïque, n’eût pas à faire son service militaire ?

Mme Seron nageait en pleine félicité. Elle parla et apparut au jeune professeur semblable aux fées irréelles et bienfaisantes qui, d’un coup de leur baguette magique, transforment un bûcheron en prince, un déshérité en l’homme le plus fortuné du monde.

L’émotion de Jean-Louis Lambert, sa reconnaissance, eurent des accents passionnés d’une grande noblesse et firent verser de douces larmes à celle qui devenait pour lui la mère idéale.

Ils convinrent de toutes choses, se comprirent et s’entendirent. Jean-Louis — déjà sa protectrice n’ajoutait plus Lambert, — se préparerait à ses nouvelles études durant trois mois et, sous un prétexte quelconque, très plausible, quitterait la pension, irait à Paris où sa future belle-mère, comme avance sur la dot de sa fille, subviendrait à tous les besoins de son gendre jusqu’à ce qu’il ait passé ses examens.

Il doublerait les étapes du travail et sitôt ses titres conquis, il reviendrait, épouserait Olympe que sa mère préparerait à ce mariage.

Ainsi fut fait.


Isolé à Paris avec un seul camarade chaunois, Bergeron, qui plus tard tira un coup de pistolet sur le roi Louis-Philippe, Jean-Louis Lambert travailla avec une ardeur folle. Amoureux pour la première fois et de celle-là même qu’il savait sûrement devoir être sa femme, ayant la frénésie de l’étude, son adoration mystique de la Vierge transformée en désir de possession de l’objet adoré, il vécut dans la fièvre, impatient de mériter le bonheur promis, trouvant, quoi qu’il fît, la récompense supérieure à l’effort qu’il faisait pour l’acquérir.

Le docteur Seron applaudissait de plus en plus au romanesque projet de sa femme, trouvant qu’il était bien à lui, autrefois si cruellement abandonné sauf par des humbles, à lui dont la situation était faite, de protéger un jeune homme travailleur et vertueux.

Ce dernier mot lui emplissait la bouche et amusait la mère d’Olympe chaque fois qu’il le prononçait.

« Nul plus que moi n’estime, n’admire et n’honore la sagesse, la vertu, disait l’amusant mari de Pélagie, car nul n’a pareille conscience de la rareté, de la beauté de ces deux mots. »

Un renouveau de bonne entente florissait entre les époux. Chaque lettre du futur gendre était lue par eux, commentée, admirée, relue même ; ces lettres, jeunes, vivantes, amoureuses, souvent parsemées d’assez beaux vers, ravissaient, rajeunissaient le cœur des parents adoptifs, tout fiers de celui qu’entre eux ils appelaient « notre fils ».

Olympe, entre son père et sa mère chaleureux, surchauffés, restait glaciale. Un jour que tous deux, agacés, lui demandaient si, oui ou non, elle consentait à ce mariage, la jeune fille répondit à sa mère atterrée, à son père révolté de tant de prosaïsme :

« Puisque vous le voulez, puisque vous vous êtes engagé au point que vous ne pouvez plus rompre, je me résignerai ; où vous aurez attaché la chèvre, elle broutera. »

Ah ! cette phrase, quel rôle elle a joué dans les disputes de la famille Lambert-Seron si fréquentes plus tard.

La mère et le père d’Olympe furent assaillis durant des jours et des nuits par ces mots qu’ils se répétaient effarés :

« Où vous aurez attaché la chèvre, elle broutera ! »

Jean-Louis Lambert revint donc à Chauny, se maria, un peu chagrin de la froideur de sa fiancée, de sa jeune femme, mais confiant dans sa passion pour inspirer l’amour que lui-même éprouvait.

Olympe Lambert était grande, de taille élégante comme celle de sa mère ; elle avait le teint mat, de grands yeux noirs veloutés et lumineux, la bouche charmante avec de toutes petites dents, un nez fin, aux narines rosées, des cheveux châtains aux reflets dorés ; des bras et des mains splendides, le pied petit ; impossible de voir une créature plus séduisante et de moins belle humeur.

Le docteur Seron, après la mort de son père et de sa mère, était entré en relation de parenté avec l’un de ses oncles du côté maternel, médecin dans un bourg du département de l’Oise entre Verberie et Senlis ; cet oncle très vieux, devenu veuf, sans enfants, céda sa clientèle au gendre du seul parent qui lui restait et accueillit avec bonheur le jeune ménage en sa maison.

Installé près du grand oncle, dirigé par lui, Jean-Louis Lambert réussit merveilleusement auprès de sa nouvelle clientèle, durant trois années. Un fils leur étant né, les jeunes gens furent heureux, lui ne cessant de chanter l’hosanna de l’amour dans ses lettres à son beau-père et à sa belle-mère, elle « broutant » agréablement sans vouloir en convenir.

M. et Mme Seron se félicitaient tous les jours du choix peu banal qu’ils avaient faits d’un mari pour leur fille.


Mais coup sur coup le malheur vint frapper les jeunes époux. Le grand oncle mourut brusquement d’une attaque. Le fils tant aimé, qui déjà, à dix-huit mois, annonçait une intelligence exceptionnelle, mourut en trois jours à la suite d’une gronderie violente de sa mère qui lui donna des convulsions ; enfin le bourg qu’ils habitaient brûla tout entier, sauf la maison du grand oncle dont ses neveux avaient hérité et que Mme Lambert, avec un héroïsme qui fit l’admiration de tous, malgré des blessures qu’elle reçut des tisons enflammés, préserva de l’incendie avec une petite pompe d’arrosage.

Le bourg complètement détruit, déserté, ruiné, la clientèle du jeune médecin se trouva bientôt dispersée et prise par des concurrences d’une ville voisine. La maison de l’oncle fut vendue, très mal vendue, les meubles pour ainsi dire donnés, et, quelques dettes payées, il resta fort peu de chose au jeune ménage qui se réfugia à Verberie, hôtel des Trois-Monarques.

La dot entamée par les études de Jean-Louis Lambert, gaspillée ensuite dans des expériences coûteuses de chimie, — il s’était fait construire un laboratoire, — s’en alla comme s’en allait toujours l’argent qui glissait entre les mains du peu pratique mari d’Olympe.

Très lié avec les Decamps, Alexandre et le peintre qui habitaient en été près de Verberie, Jean-Louis espéra se refaire une situation dans un nouveau milieu.

Certain docteur Bernhardt, grand chimiste, qui habitait Compiègne et venait souvent visiter en ami les Decamps, frappé de la science et des vues originales du jeune médecin, lui proposa de l’adjoindre à des recherches qui devaient l’amener à une découverte aussi extraordinaire que celle de la pierre philosophale.

Un beau jour Jean-Louis, poussé par les Decamps, séduit par une sorte de Méphistophélès allemand, laissa sa femme dans un état de grossesse avancée à l’hôtel des Trois-Monarques ; mais il devait toucher de gros appointements et venir la voir chaque dimanche jusqu’à ce qu’il pût l’installer à Compiègne.

La jeune Mme Lambert avait trouvé le moyen, après la mort de son fils, de blesser sa mère cruellement, alors que celle-ci qui l’avait vue trois fois à peine à Chauny, elle et son mari en trois ans, lui demandait de venir pleurer son enfant avec elle, ajoutant qu’une mère seule pouvait trouver dans sa tendresse des mots pour consoler sa fille de la perte d’un fils.

Olympe écrivit à sa mère que son chagrin était trop silencieux pour être compris par elle. Mme Seron, désespérée d’une telle lettre, s’adressa à son gendre ; mais l’incendie étant survenu la lettre de la belle-mère resta sans réponse directe. Jean-Louis se contenta de lui narrer longuement les péripéties de la catastrophe du bourg, l’héroïsme d’Olympe qui avait sauvé leur maison. Et il ajoutait durement, ingrat pour la première fois de sa vie : « L’héroïsme de votre fille, chère mère, est sans phrases. » C’était souligner le sens de la lettre de sa femme au lieu de l’atténuer.

Il ne désirait pas avoir d’explications avec sa belle-mère, ni la voir chez lui, ni aller chez elle, sachant bien que si les événements l’accablaient, une part de responsabilité lui revenait dans la façon dont il avait gâché ses ressources.

La vente de la maison, le départ pour Verberie, l’entrée chez le docteur Bernhardt, tout cela fut fait sans un mot de Jean-Louis à ses beaux parents.

Le docteur Seron apprit ces choses par son ami l’herboriste de Compiègne, qui vint le voir pour l’avertir et lui donner sur le docteur Bernhardt les renseignements les plus désastreux. C’était pis qu’un intrigant qui menait grand train, et jetait de la poudre aux yeux ; on disait même qu’il ne dédaignait pas l’escroquerie.

Madame Seron, à cette nouvelle, adressa un appel suprême à son gendre, l’éclaira sur le danger qu’il courait, mais, hélas ! trop tard. Complètement hypnotisé par le docteur Bernhardt, passionné pour ses recherches, Jean-Louis, non-seulement ne recevait pas d’appointements, mais il avait jeté le prix de la vente de sa maison et ce qui lui restait de la dot de sa femme dans le creuset du docteur Bernhardt, celui de la pierre philosophale.


J’étais née à l’hôtel des Trois-Monarques. Mon père fit part de l’heureux événement à ma grand-mère par un simple billet. « Votre petite-fille, née le 4 octobre à cinq heures du soir, écrivait-il, s’appelle Juliette. »

Quoi ! cette petite-fille tant rêvée, tant désirée, vivait là-bas, à Verberie, pas bien loin, et elle ne pouvait courir l’embrasser, la prendre, la posséder un instant dans ses deux bras ?

Ma grand-mère ne cessait de pleurer, et mon grand-père pleurait avec elle.

« Cette petite, Pierre, dans une auberge, y penses-tu ? Olympe, notre fille, dans un tel lieu, avec une cloison qui la sépare de quelque brute ivre faisant du tapage. Oh ! j’en mourrai.

— Et son mari loin d’elle, dans un va-et-vient qui ne lui permet pas de surveiller la santé de notre unique fille, celle de notre petite-fille, ajoutait le docteur Seron, c’est affreux. »

Et tous deux, la main dans la main, sanglotaient. Que faire ?

Ils écrivirent encore, l’un après l’autre, mais ne reçurent qu’une seule fois une réponse aussi sèche que courte.

« La mère et l’enfant se portent bien. »

Un client de mon grand-père, commis-voyageur, avait appris à Verberie que mon père était la proie d’un misérable, qui abusait de lui, le faisait travailler comme un manœuvre, lui promettait sans cesse monts et merveilles, lui avait dévoré ce qu’il possédait, et que ma mère, toujours à Verberie, devait une forte somme à l’hôtel et pouvait être jetée dehors, sans ressources, elle et sa fille.

Ma grand-mère, à ces révélations, voulut partir immédiatement ; mon grand-père l’en empêcha. Il expédia le commis-voyageur au propriétaire de l’hôtel des Trois-Monarques, pour l’assurer qu’il serait toujours payé par les parents de Mme Lambert, mais qu’il n’en devait rien apprendre à la jeune femme et encore moins le faire savoir à son mari.

Au retour du commis-voyageur, ma grand-mère eut tous les détails qu’elle désirait, les uns lamentables, les autres heureux.

Ma mère me nourrissait, j’étais un poupon très bien venant, mais, par misère et par le froid, souvent Mme Lambert se privait de feu, disait le commis-voyageur ; or, visiblement, elle s’épuisait. Seulement le maître de l’hôtel, rassuré sur sa créance, allait intelligemment arranger les choses, pour que la jeune mère n’eût plus à souffrir de rien.

Mon grand-père, qui aimait sa fille Olympe plus encore que ma grand-mère ne l’aimait, parce qu’il retrouvait en elle sa propre mère, soumise à son mari jusqu’à sacrifier son enfant, à ses devoirs d’épouse, mon grand-père souffrait à la fois dans sa fille et pour sa petite-fille, tandis que ma grand-mère souffrait surtout pour moi.

Encore une fois ma grand-mère voulut partir. Mon grand-père la calma avec la même phrase qu’il lui répétait sans cesse :

« Tu troubleras le lait de ta fille et tu tueras ta petite-fille. Attends au moins neuf mois, alors tu pourras sevrer Juliette et selon les événements, nous déciderons. »

Heure par heure, jour par jour, semaine par semaine, lentement comptés, les neuf mois passèrent ; à la fin de ce neuvième mois, le commis-voyageur reçut une lettre du maître de l’hôtel des Trois-Monarques, et la nouvelle que mon père avait suivi, pour des expériences définitives à Bruxelles, le docteur Bernhardt, — lequel, en réalité, échappait par la fuite à des poursuites, et que ma mère et moi nous étions abandonnées…

Aussitôt cette lettre communiquée à mes grands-parents, cette fois il n’y eut plus d’hésitation, et ma grand-mère partit pour Verberie.


Ma mère, vêtue d’une robe usée, grelottait auprès d’un feu de copeaux, maigrie, pâlie, son beau visage plus sombre que jamais ; elle accueillit sa mère par une scène violente, mais ma grand-mère était venue avec des résolutions que rien ne pouvait entamer.

« Tu n’as pas le droit, par fidélité à je ne sais quel devoir d’épouse, dont ton mari me paraît fort peu comprendre la réciprocité, de demeurer dans cette misère, et surtout de l’imposer à ton enfant. Tu vas quitter cet hôtel demain et rentrer chez tes parents. Ton mari, quand il en aura l’envie, viendra aussi bien te chercher chez eux que dans cette auberge. »

Ma grand-mère faillit battre sa fille, quand ce jour-là encore elle répondit :

« Où vous avez attaché la chèvre, il faut qu’elle broute ! »

Exaspérée, ma grand-mère s’écria :

« Mais ton mari ne te donne même pas de l’herbe à brouter ! »

Ma mère s’entêta avec son aigreur habituelle, avec sa mauvaise humeur, avec ses récriminations sans motifs, qu’elle s’appliquait comme toujours à enchaîner les unes aux autres pour prouver qu’elle était rendue malheureuse par tous.

« Mais si tu es jetée à la porte avec ta fille, où iras-tu ?

— A la rue ! et Jean-Louis aura la responsabilité de m’y avoir fait jeter. Je ne veux pas qu’il soit absous de ses actes par personne. »

Ainsi c’était pour établir les culpabilités de son mari qu’elle subissait l’abandon et les privations.

Ma grand-mère n’insista plus ; mais elle mûrit en se taisant le projet de m’enlever.

« Quoi que tu décides, dit-elle après que son siège fut fait, tu dois payer tes dettes si tu en as ici. Veux-tu que je te donne de l’argent ?

— Je veux bien !

— C’est heureux. Combien crois-tu devoir à peu près ? »

Ma mère dit un chiffre.

« Je vais ouvrir mon sac, ajouta ma grand-mère, me faire servir à dîner, t’envoyer du bois, et je reviens avec l’argent qu’il te faut pour acquitter sa dette. »

Ma grand-mère m’a souvent dit, depuis, qu’elle ne m’avait ni regardée, ni embrassée pour ne pas trahir son émotion.

Elle courut trouver le maître de l’hôtel, organisa mon enlèvement avec lui. Une berline serait prête un instant plus tard, qui nous conduirait, ma grand-mère et moi, à la porte du bourg. Le conducteur de la diligence — celle-ci partait une heure après l’entretien qui avait lieu — garderait le coupé, nous prendrait à un point convenu entre le conducteur de la berline et lui, et nous filerions avec un ou deux changements de voiture sur Chauny. Le propriétaire de l’hôtel devait longuement retenir ma mère dans le débat de la note à payer et l’occuper au moins une heure. Il s’engageait à ne pas fournir de voiture à ma mère pour nous poursuivre. D’ailleurs, ma grand-mère comptait ne remettre qu’à ce même directeur de l’hôtel seul l’argent nécessaire à ma mère pour nous rejoindre les jours suivants.

Ma grand-mère savait par le propriétaire des Trois-Monarques à quel chiffre se montait la note, et il fut entendu avec le créancier qu’elle donnerait à ma mère un peu moins, afin que celle-ci ne crût pas pouvoir disposer d’un crédit pour nous suivre.

Ma grand-mère rentra dans la chambre de sa fille, cette fois bien chauffée. Tout était prêt dans sa chambre à elle pour le départ. Un biberon, du lait chaud, un grand châle pour m’envelopper.

Le cœur de ma grand-mère, me raconta-t-elle vingt fois, battait bien plus fort que s’il se fût agi de son propre enlèvement par mon grand-père alors qu’elle était jeune.

Enfin, le maître de l’hôtel fit porter la note et dire qu’il se tenait à la disposition de Mme Lambert, pour la discuter s’il y avait des observations à présenter. Ma grand-mère examina la note, dit à ma mère qu’elle n’avait pas tout à fait la somme, étant forcée de songer à son retour, mais que, à première vue, il lui semblait que le propriétaire des Trois-Monarques ajoutait avec quelque exagération aux dépenses faites l’intérêt du long retard de son paiement.

Ma mère fut de cet avis et dit à ma grand-mère que la somme suffisait, qu’elle discuterait et obtiendrait, à n’en pas douter, une réduction.

« Va, je soignerai ta fille », dit ma grand-mère d’un ton détaché.

Tout réussit à merveille, et c’est ainsi que je fus enlevée à l’âge un peu jeunet de neuf mois et sevrée en diligence.


Je pris goût, paraît-il, au voyage et au biberon. Chaudement enveloppée, je dormis sur le cœur de ma grand-mère. Le matin, ce qui courait derrière les vitres de la diligence m’amusa beaucoup. Le mouvement me plut et me fit danser. Chaque fois que je demandai « maman », ma grand-mère me répondait : « Oui, tiens, regarde, la voilà là-bas. » Aux relais, je marchai un peu, car je marchais ! occupée des chiens, des poules, des gens, fort curieuse et déjà instinctivement conquise par une grand-mère que j’allais vite adorer.

Ma mère, prévenue, par un billet que lui avait laissé ma grand-mère, de mon enlèvement, tarda à venir nous retrouver, mais ma grand-mère savait par des lettres fréquentes du maître de l’hôtel de Verberie que sa fille s’était soignée et ne souffrait pas, qu’en outre, elle avait écrit plusieurs lettres à son mari sans en recevoir de réponse.

Enfin, un jour, ma mère se décida à prendre la diligence, après avoir emprunté une somme strictement nécessaire à son voyage.

Le grand salon de Chauny, avec sa haute cheminée, où brûlait sans cesse un feu de bois flambant, me parut plus agréable que la triste chambre de l’hôtel des Trois-Monarques, et je témoignai mon admiration pour tout ce qui s’y trouvait en envoyant des baisers au feu, à la pendule et surtout à ma grand-mère et à mon grand-père. J’avais de l’espace pour trotter et pour m’amuser, je m’intéressais à tout, dans cette large pièce où l’on recevait, où l’on mangeait, où l’on vivait. J’entendais bien des choses, que je répétais et comprenais. Ma mère ne cessait de gémir sur l’éducation que me donnaient mes grands-parents et sur les airs de « chien savant » que je prenais, mais elle ne parvenait pas à troubler notre entente à quatre, celle de ma grand-mère, de mon grand-père de ma bonne Arthémise et de moi.

Mon père, très malheureux repentant d’un acte de folie, honteux de la croyance aveugle qu’il avait eue dans un exploiteur cynique, était revenu sans un rouge liard chez ses parents, à Pontoise. Il redemanda ma mère par lettre, humilié et soumis, mais ma grand-mère lui répondit qu’elle ne lui rendrait sa femme que le jour où il se serait recréé une position et pourrait justifier de moyens d’existence pour elle. Quant à sa fille Juliette elle ne lui serait jamais rendue.

« J’adopte cette enfant que vous avez abandonnée, livrée à la misère noire, écrivait en terminant ma grand-mère, et elle est à moi tant que je vivrai. »

C’est alors que mon père alla habiter le joli bourg de Blérancourt, à trois lieues de Chauny et à deux lieues de Pontoise-sur-Oise, où demeuraient tous les siens. Un an après il vint prouver à ma grand-mère qu’il était en situation de nourrir sa femme et de remplir les conditions qu’elle lui avait imposées pour la reprendre.

« Retourne brouter ! » dit en riant mon grand-père à sa fille, en lui glissant une bourse très pleine dans la main.

Je restai, bien entendu, chez mes grands-parents. Ni ma mère ni mon père n’eussent osé à cette époque mettre mon séjour en question.

Ce fut bien plus tard que commença la longue série des scènes dramatiques dont je fus la cause, et celle de mes enlèvements et contre-enlèvements.


C’est une chose curieuse que l’effort fait par un esprit vieilli pour retrouver ses premiers souvenirs. On les évoque, ils se dressent sous la forme d’une toute petite personne qu’on parvient à détacher de soi et qui, cependant, continue à faire corps avec ce qu’on est devenue. L’image, la vision du moi est nette, bien gravée dès qu’on se dit : « Quand j’étais enfant. » On se voit telle qu’on fut à certain âge déterminé, mais sitôt qu’on précise un événement, qu’on interroge un fait, on ne peut échapper à sa personne actuelle, et ce fait, cet événement, il est impossible de les débarrasser de leurs enchaînements, de leurs conséquences advenues plus tard.

On voudrait écrire son enfance avec les mots enfants qu’on disait alors, on ne peut pas, et le souvenir ne vous apporte que quelques traits saillants, que quelques phrases naïves qui éclairent le fait enregistré dans la mémoire.

Combien de choses, plus intéressantes peut-être que celles qu’on se rappelle, sont oubliées.

Un jour, ce n’était pas un dimanche, ma grand-mère me mit une belle robe blanche, doublée de rose, brodée par elle-même, avec de petites roues, que j’avais souvent regardé faire, et je les aimais beaucoup, mes petites roues. Plus tard, je mis cette robe à ma fille, et ce fut avec émotion.

« C’est ta fête, tu as trois ans, nous sommes aujourd’hui le 4 octobre, me dit ma grand-mère. »

Trois ans ! ces mots se répétèrent tout seuls dans ma tête ; ils avaient quelque chose de grave et de gai à la fois.

Grandir est le rêve des petits, qui se font de surprenantes illusions à ce sujet… On disait sans cesse autour de moi, ce qui me rendait très fière :

« Elle est grande, très grande pour son âge. Elle a l’air d’avoir cinq ans. »

J’ai retenu tout d’abord comme chiffres ces deux-là et j’abusai de leur emploi à tout propos.

Je me regardais de bas en haut, je songeais aux enfants plus petits que moi et je me trouvais grande, très grande.

Le jour de ce 4 octobre, ma bonne Arthémise m’appela pour la première fois « Mademoiselle ».

Je l’entends encore, ce titre : « Mademoiselle ! »

Ce jour-là, le premier que je retrouve clair en mon souvenir, toutes les personnes qui me virent m’embrassèrent. Je rendis leurs baisers à mon grand-père, à ma grand-mère, en me suspendant à leur cou, mais je me rappelle fort bien que beaucoup de gens me mirent en colère en m’embrassant trop fort. Et pourtant je m’étais laissée embrasser très fort par ma bonne Arthémise qui m’avait « mangée » comme elle disait et par mon grand ami Charles qui m’appelait « sa petite femme[1] ».

[1] Cet ami Charles était professeur à la pension d’en face.

Je lui dis, non sans dignité, qu’avec mes trois ans il allait m’appeler sa « grande femme » ce qu’il fit en m’offrant une trompette dont je jouai bruyamment sur l’heure.

Mon grand-père et ma grand-mère attendaient pour dîner mon père et ma mère. Chaque fois qu’ils venaient ils étaient toujours en retard parce que la route, dans la prairie de Manicamp, était si mauvaise, si mauvaise, qu’on racontait aux enfants cette histoire :

Un jour qu’une vache était tombée dans une ornière, le vacher qui la cherchait avec le manche de son fouet n’avait jamais pu la retrouver.

Mais c’est en patois picard qu’il faut entendre ce récit auquel les mots donnent une vigueur particulière surtout au moment où le vacher tourne le manche de son fouet dans l’ornière et n’y sent pas la vache tant elle est enfoncée.

Je courais à chaque instant à la porte de la rue. Je me penchais dehors. J’avais bien un peu peur, le perron me paraissant très haut avec ses quatre marches, mais enfin je pensais que je serais très utile à la cuisine si je pouvais crier la première : « Les voilà ! les voilà ! »

Je m’agitai extrêmement, je tombai même une fois, à la grande frayeur d’Arthémise qui craignait pour ma belle robe.

Enfin mes parents de Blérancourt arrivèrent.

Ils racontèrent une grande histoire dont je ne me souviens plus. Le cabriolet et le cheval avaient beaucoup de boue. Papa, maman, répétaient que la route était exécrable, mot qui me frappa et que j’employai longtemps à tout propos.

Ma mère portait une robe de soie d’un bleu sombre relevée sous des châles. Je la vois encore déplier sa jupe, la secouer ; je l’aide en tapant sur la soie et je dis avec admiration : « Maman est belle ! »

Mon père me prend dans ses bras, il me couvre de baisers. Il répète, lui aussi, que je suis grande, très grande, qu’il y a bien longtemps qu’il ne m’a vue : trois mois. C’est le même chiffre que mon âge, cela doit être beaucoup et papa a l’air si triste qu’il me donne envie de pleurer ; lui-même a des larmes dans les yeux.

On se met à table. Mon grand-père raconte des choses qui font rire, mais je pense qu’on ne rira pas longtemps. Quand mes parents de Blérancourt viennent on finit toujours par se fâcher.

Mon père dit tout à coup :

« Cette fois nous emmenons Juliette. »

Je n’ose pas répondre que je ne veux pas. J’ai bien plus peur de papa et de maman que de mon grand-père et de ma grand-mère.

« Non, je la garde, répond ma grand-mère.

— Il y a plus de deux ans que vous nous l’avez prise, ajoute mon père. Si nous avions encore son frère ou si elle avait une sœur je vous jure que je vous la donnerais, mais, songez, ma mère, je n’ai que cette petite.

— Ce n’est pas à nous, mais bien à vous de lui donner un frère ou une sœur », répond mon grand-père en riant.

Certainement grand-père a raison. Pourquoi est-ce que papa, maman, ne s’achètent pas une petite sœur ou un petit frère ? Comme ça on ne dirait pas qu’on va me prendre à ma grand-mère.

« Il faut nous rendre Juliette, redit mon père, je la veux !

— Jamais ! crient à la fois mon grand-père et ma grand-mère. Elle nous appartient, vous l’avez abandonnée. »

Alors commence une scène qu’il m’est d’autant plus facile de reconstituer qu’elle s’est renouvelée trois ou quatre fois par année durant toute mon enfance. On me tire d’un côté, de l’autre, on m’embrasse avec une figure toute mouillée de larmes, on se fâche, on est très en colère et l’on me rend idiote à force de me demander : « Veux-tu venir avec ton papa, ta maman ? » — « Veux-tu rester avec ton grand-père et ta grand-mère ? »

Moi, je réponds en pleurant, ne me doutant pas de ma cruauté envers mon père qui m’adore.

« Je veux Arthémise, ma grand-mère et mon grand-père. »

Mon père est très malheureux. Ma mère, jalouse de tout et de tous, souffre moins cependant de la passion de ma grand-mère pour moi que de celle de mon père ; mais elle prend naturellement le parti de son mari contre ses parents.

Ce jour-là, comme souvent depuis, mes parents de Blérancourt cèdent, ils s’apaisent. Ma grand-mère, à force de tendresse, de promesses de toutes sortes, obtient qu’on me laissera à Chauny.

Mon père me répète cent fois :

« Tu l’aimes, ton papa ?

— Oui, oui, oui ! »

Et c’est vrai, je l’aime, mon papa, mais pas comme j’aime ma grand-mère.

Il faut commencer l’éducation de Juliette, ajoute ma grand-mère, et elle ne peut se faire qu’à Chauny. Dès la rentrée elle ira à la pension.

Le lendemain, on m’éveille de très bonne heure. J’ai sommeil encore et je résiste. Ce que mon grand-père appelle le « drame de famille » m’a fatiguée. Arthémise me prend dans ses bras à moitié endormie pour que je dise adieu à mes parents de Blérancourt. Ma mère met son chapeau quand j’entre dans le grand salon. Mon père l’enveloppe de ses châles. Ils montent en voiture et je leur envoie des baisers.

« Surtout sois sage à la pension », me dit ma mère en partant.


Un matin, Arthémise m’apporte à moitié endormie dans le grand salon. Je veux qu’on me recouche. Ma grand-mère me dit sévèrement qu’on ne me recouchera pas, qu’Arthémise va m’habiller et que j’irai à la pension.

Comme toujours dans le grand salon à quatre fenêtres que mes souvenirs d’enfant me peignent immense et qui s’est bien rapetissé depuis, je suis auprès du feu, entre ma grand-mère et Arthémise, passant des genoux de l’une aux genoux de l’autre. On m’habille après m’avoir lavée, ce que je n’aime guère quoique ce soit peu de chose, un peu la figure et les mains, et encore mon grand-père eût-il voulu qu’on ne me débarbouillât pas tous les jours, — on ne disait pas alors laver, — l’eau, prétendait-il, donnant des boutons au visage.

Ah ! ce chirurgien cultivait le microbe ! et il n’avait pas dû souffrir en campagne du manque de cabinet de toilette. On ne peut s’imaginer combien peu on se lavait dans notre Picardie en l’an de grâce 1839. On se savonnait seulement le dimanche le visage à la cuisine et les mains tous les matins.

Mon grand-père, à qui le barbier Lafosse faisait la barbe dès l’aurore dans le grand salon, s’essuyait avec la serviette qu’il avait sous le menton au moment où on la lui dénouait, et c’était tout.

Et cependant il paraissait soigné, sa cravate blanche et sa chemise plissée étaient toujours d’une blancheur parfaite, saupoudrées seulement de tabac à priser qu’il enlevait par des pichenettes avec grâce. Ma grand-mère de son côté s’habillait élégamment et se faisait coiffer chaque jour par ce même Lafosse.

Dans les chambres d’hôtel de Picardie, qu’avaient occupé les voyageurs, on trouvait encore, bien longtemps après l’époque dont je parle, des toiles d’araignée au fond des pots à eau.

Au lieu de l’une de mes nombreuses belles robes, ma grand-mère me mit une robe verte que je n’aimais pas.

Mon grand père, après le départ du barbier, chose extraordinaire, ne nous quitta pas immédiatement pour aller à son hôpital. Il me regardait et répétait :

« Pauvre bonne femme ! »

J’éclatai en sanglots sans savoir pourquoi.

Mon tablier blanc est recouvert d’un tablier noir affreux. C’est pour la pension. Je sais bien ce que c’est que la pension. J’ai beaucoup de grandes amies qui y vont. Je pourrais être fière d’être considérée comme une grande, mais je suis désespérée.

Je répète à travers mes larmes :

« Grand-mère, je serai bien sage. Je ne veux pas aller à la pension, garde-moi. »

Mon grand-père trouve qu’on pourrait très bien laisser passer l’hiver avant de m’enfermer dans une prison.

Je crie de plus belle à ce mot de prison.

Arthémise déclare, en pleurant elle-même, que je suis encore trop petite, que c’est un meurtre !

« Un meurtre ! un meurtre ! répète ma grand-mère avec colère. Il faut que cette fille soit folle », dit-elle à mon grand-père qui appelle Arthémise insolente.

Voilà encore un drame de famille ; mais après s’être fâchés on ne se raccommode pas comme avec mes parents de Blérancourt.

« Je vous chasse ! dit ma grand-mère à Arthémise ; aujourd’hui vous ferez vos paquets et demain vous retournerez à Gaumanchon, sortez !

— Tu pouvais la gronder, mais pas la chasser, dit mon grand-père. Cette fille aime Juliette sincèrement. Et veux-tu que je te le répète, elle a raison. C’est un meurtre ! Laisse-donc cette petite jouer encore un an ou deux, elle ne fera que plus de progrès après.

— Je veux qu’elle surpasse les autres tout de suite, répond ma grand-mère ; d’abord je me demande de quoi tu te mêles, je sais ce que je fais ; tais-toi.

— Ta, ta, ta ! » réplique mon grand-père dont la résistance prend toujours fin avec ces trois syllabes.

Ma grand-mère me conduit à la pension. Je comprends qu’il s’agit là d’un événement extraordinaire et que je n’ai qu’à me soumettre.

Mon ami, l’épicier, est sur sa porte. Il salue ma grand-mère, stupéfait de la voir dans la rue un jour « ouvrable ». Il le lui dit et elle répond qu’elle me mène à la pension une première fois.

« Vous voulez en faire une savante », réplique-t-il.

La bouchère est à son comptoir dans sa boutique ouverte. Elle accourt étonnée, elle aussi, et demande à ma grand-mère où je vais avec mon tablier noir, si c’est en pénitence ?

« Pour que vous l’accompagniez dehors, madame Seron, votre Juliette, il faut qu’elle ait été bien méchante », ajoute-t-elle avec un gros rire.

Mais moi j’ai de plus en plus envie de recommencer à pleurer.

La grande porte de la pension, de la prison ! s’ouvre. Elle se referme sur nous avec le bruit du tonnerre.

Nous entrons dans une cour où sont les petites et les grandes. Mme Dufey, la maîtresse de la pension, apparaît. Elle a des moustaches, je la trouve laide et elle me terrifie.

« J’ai eu la mère, j’ai la fille, je suis enchantée », dit-elle.

Mais sa voix gronde.

Ma grand-mère veut me quitter. Je m’attache à ses jupes, je la supplie, je me roule à terre, j’étrangle, je répète en sanglotant :

« Tu n’aimes plus ta petite-fille ! »

Ma grand-mère, pour la première fois, reste insensible à mon chagrin. Elle me repousse. Elle qui m’a tant gâtée jusque-là croit le moment venu d’être sévère avec excès.

« Sois obéissante, me dit-elle, ou tu resteras ici, tu ne reviendras plus à la maison. »

Je me révolte et je réponds :

« J’irai avec mes parents de Blérancourt. »

Mme Dufey intervient.

« Je la garderai à déjeuner avec moi et une autre petite nouvelle, dit la maîtresse de pension ; ne la faites chercher que ce soir. »

Elle m’emporte dans ses bras et ma grand-mère s’éloigne.

Rien, jamais ne m’a paru plus épouvantable que cet abandon. Je me sentais une pauvre misérable petite chose anéantie. Appuyée au mur d’un corridor sous la cloche qu’on sonnait, ce bruit infernal que je n’avais pas la force de fuir me brisait la tête. Poussée par mes nouvelles compagnes j’entre dans une classe noire, triste, on m’oblige à m’asseoir seule au bout d’un banc.

J’ai un accès de désespoir ; je crie de toutes mes forces, j’appelle Arthémise, mon grand-père.

Une sous-maîtresse s’approche de moi, m’ordonne de me taire, me secoue. Je ne me tais pas. Je me défends, je frappe qui me frappe. On me porte dans un grenier et on m’y laisse je ne sais combien d’heures. Encore aujourd’hui, à mon âge, je retrouve l’impression de cette horrible journée et il me semble qu’elle a duré un temps infini. Elle tient autant de place dans mon souvenir qu’une année entière de celles qui l’ont suivie.

La sous-maîtresse revient au moment du déjeuner. Je n’ai pas cessé de crier. Si j’avais su ce que c’était que de mourir je me serais tuée.

« Veux-tu te taire, me dit la sous-maîtresse, qui me frappe durement, veux-tu être sage. »

Je la trouve exécrable, cette méchante, comme la méchante route dont parlait mon père. Je le lui dis et le mot me venge. C’est la première ennemie que je rencontre. C’est la première fois que je suis battue. Je répète exécrable, exécrable ! Elle place un morceau de pain sec à côté de moi et me quitte en me disant :

« Tu céderas ! »

Mme Dufey m’avait oubliée, ma grand-mère le sut plus tard. Je n’ai certainement jamais eu de ma vie une colère plus violente que ma colère contre la porte qui se ferma. Je n’ai jamais trouvé ceux qu’on appelle « les autres » plus implacables que ce jour-là.

A force de pleurer, de hurler, de frapper, je tombai à terre épuisée et je m’endormis.

Je me réveillai dans les bras d’Arthémise en larmes, effrayée de me voir la figure à la fois boursouflée et crispée, elle qui me berçait encore à trois ans, tous les soirs, et m’endormait en me racontant les plus jolies histoires de Caumenchon. Elle répétait :

« On ne t’aime plus, on ne t’aime plus ! »

Maintenant que je m’accrochais au cou d’Arthémise, je redevenais forte, je me sentais une grande volonté de rendre le mal qu’on m’avait fait. Je dis à ma bonne :

« Arthémise, tu m’aimes, toi ?

— Ma petiote, si je t’aime ! répondit-elle.

— Alors Juliette veut aller à Caumenchon, tu lui obéiras. »

Elle résista.

« On dira que je t’ai volée et on me mettra en prison. Je ne veux pas, je ne veux pas, mais je ne lui mâcherai pas la vérité à ta grand-mère, sois tranquille ! si elle ne t’a pas tuée ce n’est pas de sa faute.

— Juliette va à Caumenchon toute seule, tout de suite », répétai-je.

Et comme nous sortions de la pension, je glissai de ses bras, lui échappai pour grimper l’escalier des remparts. Une fois en haut, je me mis à courir de toutes mes forces.

Arthémise me rattrapa, me prit dans ses bras, me supplia une dernière fois de rentrer chez ma grand-mère, et comme je me fâchai de nouveau elle marcha très vite dans la direction de son village.

Lorsqu’elle était trop fatiguée elle me mettait à terre et je courais pour marcher aussi vite qu’elle en lui tenant la main. Il me semblait que je faisais une grande chose, que j’avais raison et que ma grand-mère avait tort. En courant ou dans les bras d’Arthémise je ne cessai de répéter les deux mots qui me paraissaient les plus expressifs : « C’est exécrable, ma bonne Mise, c’est un meurtre !

— Oui, un meurtre, disait Arthémise, et on va voir ce qu’on va voir ! »

Nous marchions dans la boue ; il faisait une nuit noire, et si je n’avais pas été avec Arthémise je pensais que j’aurais eu bien peur à cause des grandes ornières dans lesquelles on perdait les vaches.

J’avais faim, très faim, et je me croyais une petite fille bien malheureuse, bien abandonnée, mais bien courageuse.

Nous étions arrivées à Caumenchon, près de la maison de ma bonne. La porte était ouverte. Un beau feu brillait dans la cheminée. Le père et la mère d’Arthémise me parurent plus vieux que mon grand-père et que ma grand-mère, mais je n’osai pas le dire.

Ils mangeaient la soupe et se levèrent effrayés en me voyant.

« Pourquoi amènes-tu la demoiselle ici ? s’écrièrent-ils.

— On lui voulait du mal.

— Qui ça ? dit le père.

— Les maîtres.

— T’es folle, c’est pas des affaires, c’est pas des affaires, répéta la mère.

— J’ai faim, voulez-vous me donner un peu de soupe ? » demandai-je en prenant le ton d’une pauvre petite mendiante.

Les braves gens me servirent tous deux.

« Mangez, mam’zelle, tout ce que vous voudrez », me dit la mère.

Cette soupe de Caumenchon me parut délicieuse.

Quand je fus réchauffée, nourrie de pommes et de noix, après ma soupe, Arthémise me conduisit dans une chambre au plafond très bas et me coucha en me déshabillant à moitié seulement. Elle laissa une chandelle allumée sur une planche en me disant qu’elle allait bientôt revenir se coucher avec moi.

Les draps du lit étaient bien gros et bien gris. Il y avait des toiles d’araignées et des araignées qui couraient aux poutres ; mais je n’en avais pas peur comme une petite amie avec qui je jouais et qui poussait des cris quand elle en voyait une, même au jardin, aux arbres.

Dans la chambre se trouvaient des barreaux de bois entre lesquels passaient des petites figures de lapin.

Ma tête me brûlait beaucoup ; j’entendais un grand bruit dans mes oreilles. Il me sembla que les petits lapins me regardaient pour me demander mon histoire. Je me mis à genoux sur mon lit et je leur dis :

« Mes bons lapins, j’ai une grand-mère qui ne m’aime pas. »

Je ne sais ce que les lapins allaient me répondre. J’y songeai souvent après, mais à ce moment je fus enlevée dans les bras de mon grand-père qui me dévora de baisers et me porta devant le feu dans lequel on venait de jeter un énorme fagot.

Aidé par Arthémise, il essaya de me réhabiller, mais il tremblait.

« Mauvaise petite fille, ta grand-mère est folle de chagrin.

— Je ne l’aime plus ! m’écriai-je. Je veux rester à Caumenchon, dans la chambre de mes amis les lapins et ne pas quitter mon Arthémise. »

Comme les vieux paysans me répétaient tous deux d’un air un peu sévère :

« Allons, mamselle, soyez plus raisonnable. »

Mon grand-père leur répondit :

« Parlez-lui plus doucement. Quand je pense que son frère à qui elle ressemble, la pauvre petite, est mort de convulsions après une gronderie de sa mère. Je ne veux pas qu’on lui parle durement.

— C’est ce que je vous ai dit tout à l’heure, monsieur, ajouta ma bonne Arthémise qui était toute rouge et paraissait fort en colère, et encore je ne vous ai pas raconté la moitié de la peur que j’ai eue quand je l’ai trouvée dans ce grenier. Je ne croyais pas si bien deviner le matin en appelant cette traînerie de la pauvre petite à la pension un meurtre !

— Ma Juliette, je t’en prie, retournons à Chauny, recommença mon grand-père, tu le vois, le papa et la maman d’Arthémise veulent qu’elle revienne chez nous, et elle ne leur désobéira pas, demande-le-lui plutôt.

— Moi, je veux bien retourner, dit Arthémise, mais si madame a le regret de m’avoir chassée ce matin comme une voleuse.

— Elle en a le regret, Arthémise.

— A Chauny, plus la pension, jamais, dis-je à mon grand-père.

— Non, non, calme-toi. »

Nous partîmes dans le cabriolet de mon grand-père. J’étais assise, très enveloppée, sur les genoux de ma bonne. Je voyais la pleine lune pour la première fois. Je me rappelle encore mon étonnement et les idées confuses que je gardai sur ce grand soleil de la nuit, si pâle et si froid.

Quand je rentrai à la maison, ma grand-mère était sur la porte, très défaite, elle avait tant pleuré que je vis bien son chagrin. Elle me demanda pardon pour les méchantes choses endurées par sa pauvre petite-fille et qu’elle savait toutes, ayant fait son instruction tandis que mon grand-père était à Caumenchon où il se croyait certain de me trouver.

« Ma chérie, on t’a mise au grenier, c’est affreux, me dit ma grand-mère. Tu as bien fait de me punir, je ne tourmenterai plus jamais de ma vie ma petite-fille. »

Je sentais je ne sais quelle vague supériorité qui me donna de l’indulgence. Je m’approuvai de ma conduite. Peut-être ce moment décida-t-il du sens dans lequel se forma mon caractère.

« Juliette fera toujours comme ça, quand grand-mère sera méchante, ajoutai-je, puis elle veut qu’Arthémise ne soit jamais chassée comme une voleuse.

— Oui, oui, oui, répétait ma grand-mère en me couvrant de baisers. Arthémise, reprit-elle, vous me conterez tout ce qu’elle a dit, tout ce qu’elle a fait. C’est elle, n’est-ce pas, qui a voulu aller à Caumenchon, qui s’est fait enlever par vous ?

— Oui, Madame.

— Elle me ressemble, cet amour. Arthémise, promettez-moi que vous lui ferez un jour aimer sa pension. Il faut meubler cette petite tête, elle en vaut la peine.

— Non pas meubler ma tête, pas la pension ! criai-je.

— En vérité, Pélagie, tu es folle, tu ne penses qu’à exciter cette petite qui a la fièvre. N’as-tu pas songé une seule fois à la mort de son frère ? dit mon grand-père en m’arrachant des genoux de ma grand-mère. Attends qu’elle soit aussi forte que moi pour supporter les extravagances de ta cervelle. »

Ma grand-mère était devenue toute pâle et très douce.

« Arthémise, allez la coucher, ordonna-t-elle d’une voix calme. Vous me préviendrez quand elle sera endormie. »

Les jours qui suivirent, il fut impossible de m’empêcher de raconter par le menu mon horrible journée. J’en parlais, j’en pleurais, et l’on ne pouvait me faire taire. Arthémise, ma grand-mère, mon grand-père, mon ami Charles, durent subir ce récit, et je ne me calmai que quand j’eus la conviction que j’avais bien fait souffrir à ceux qui m’aimaient la souffrance que moi-même j’avais soufferte. Je promis seulement à ma grand-mère de ne pas raconter « mon histoire » à mes parents de Blérancourt.

Pour ma pension, Arthémise et ma grand-mère s’entendirent.

J’y retournai plus tard, entraînée par une petite amie de mon âge qu’on me donna et qui m’apprit à m’amuser avec les images des lettres de l’alphabet.