Ma grand-grand-mère de Chivres, très malade en mars, crut sa fin prochaine et voulut me voir. Heureusement nous n’eûmes qu’une alerte et bientôt notre joie fut complète de la voir entièrement rétablie.
Sous prétexte que des affaires l’appelaient à Condé, M. Lamessine, qui habitait Soissons, vint faire visite chez mes tantes, comme ami de mon père au moment où j’y étais. Il fut assez mal accueilli et me vit dans le costume de paysanne que j’avais quelque peu amélioré, ma grand-mère n’ayant pu admettre que je fusse fagotée, même loin d’elle.
Vêtue d’indienne, avec un fichu de cotonnade, une marmotte à la bordelaise, je n’étais pas plus laide qu’en d’autres costumes. M. Lamessine me complimenta sur ma poétique paysannerie.
L’accueil qu’il reçut ne lui permit pas de revenir.
Ma tante Constance me taquina sur ce prétendant, mais je me fâchai bel et bien en disant que j’avais des prétendus plus jeunes, et que je la priais instamment de me laisser tranquille.
Deux mois après, je retrouvai M. Lamessine chez mon père. C’était en juin 1851. Les républicains s’agitaient beaucoup. Le Président venait de prononcer son discours de Dijon dans lequel il avait dit que si son gouvernement n’avait pu réaliser toutes les améliorations désirées, c’était la faute des factions.
Pour M. Lamessine et pour mon père, ce discours contenait la menace d’un coup d’État.
On réunit le soir quelques amis et on délibéra ; bien entendu, je n’assistai pas à ces délibérations. Mon père me dit seulement le lendemain :
« Le moment est grave ; mais nous avons un homme qui a du sang de carbonaro dans les veines. Il fera quelque chose. » Mon père parlait de M. Lamessine.
M. Lamessine vint plaider à Chauny le 1er décembre. Il y arriva muni d’une lettre de mon père pour ma grand-mère et il fut avec elle d’une amabilité extrême.
Retenu à dîner, il se montra bien moins sceptique et prétendit que mes arguments et mes souhaits avaient eu beaucoup d’influence sur son esprit. Je ne le crus pas. J’y vis une flatterie dont je ne m’expliquai pas le motif, mais qui me parut hypocrite. J’éprouvai ce soir-là une sorte de malaise, d’angoisse inexplicable, et je quittai le salon de bonne heure.
Le lendemain, ma grand-mère triomphante me dit :
« M. Lamessine demande ta main. Il s’engage à habiter Paris dans trois ans. C’est mon rêve réalisé. Sa tante l’a doté pour le dédommager d’avoir quitté la capitale et de défendre sa fortune dont il a déjà reconstitué une partie ; moi aussi je te dote ; mais je ne dirai pas ce que je te donne à cause de ta mère, de sa jalousie. Il est convenu que j’irai passer tous les hivers avec toi à Paris. »
J’étais atterrée, ahurie, affolée.
« Quoi ? quoi ? Tu me maries comme cela, tu as promis ma main à cet homme qui a le double de mon âge. Je n’en veux pas, je n’en veux pas !
— Juliette, tu es insensée. Jamais, à Chauny, loin de toutes relations parisiennes, nous ne retrouverons une telle occasion. C’est la Providence qui nous l’envoie. D’ailleurs, il est très bien. Il ressemble trait pour trait à l’un des héros de mon Balzac, tu vas voir. »
Elle alla chercher l’un de ses volumes favoris et me lut certains passages qu’elle savait à peu près par cœur et qui me sont restés dans l’esprit.
Je pris à témoin Blondeau, mon grand-père, de la folie du projet de ma grand-mère. Peine perdue ! Il était déjà trop tard. Ma grand-mère, dès le matin, les avait convaincus, sinon du bonheur que je trouverais dans ce mariage, mais de la possibilité pour moi d’habiter Paris et d’y « conquérir la célébrité ».
Mon père et ma mère, appelés, arrivèrent quelques jours plus tard. Mon père était dans un état d’excitation extraordinaire, le coup d’État, qu’il prévoyait cependant, ayant éclaté.
Ma mère, aux premiers mots, déclara qu’elle partageait les idées de ma grand-mère sur mon mariage. Mon père une fois de plus s’emporta, cria très haut qu’il ne consentirait jamais à une telle union de sa fille unique avec un « vieillard », c’est-à-dire un mari qui aurait le double de l’âge de sa femme. Il déraisonna, il dépassa la mesure des résistances et finalement quitta le salon, jurant et injuriant. Il réapparut quelques minutes plus tard, entr’ouvrant la porte. Il m’appela, me prit dans ses bras après m’avoir enveloppée d’un châle de ma mère, me porta dans sa voiture attelée dehors, et fouettant son cheval m’enleva, tandis que ma mère et ma grand-mère criaient dans la rue, lui ordonnant de me laisser.
Il était littéralement fou et me parla dans des termes violents de M. Lamessine, me disant des choses que je n’avais jamais entendues sur la conduite d’un « vieux garçon ».
Cependant, la soirée que je passai seule avec mon père à Blérancourt m’attendrit au delà de tout ce que je puis redire. Sa colère était tombée. Il me peignit le désespoir d’un père qui adore sa fille, qui l’a à peine eue à soi et qu’on voudrait obliger à la livrer encore enfant à un indigne. Ses larmes coulèrent. Il me dit combien il était malheureux, me raconta sa vie tout entière.
« Plus j’ai aimé, plus j’ai été broyé par ce que j’aimais, me dit-il. D’abord, broyé dans ma foi, puis broyé dans mon amour pour ma femme, mon premier, mon unique amour, broyé dans l’amitié, exploité par mon meilleur ami, le docteur Bernhardt, pour qui j’avais tout abandonné, mes minces ressources, mon bonheur, mon enfant ; dois-je donc être broyé dans ma fille idolâtrée au moment où je suis broyé dans ma passion pour la République, pour la liberté ?… »
Depuis quelques jours, la terreur régnait. Tous les chefs du parti de la liberté étaient exilés. Vingt-six mille déportés, les meneurs républicains expédiés à Noukahiva ; leurs soldats ne pouvaient se rassembler.
A peine Louis-Napoléon Bonaparte venait-il, en novembre, de rassurer le pays sur la pureté de ses intentions, qu’il s’emparait frauduleusement de la France.
« La France a compris, dit-il, alors, que je n’étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. »
« Tout est fini de la République et par la faute des républicains, répétait mon père avec désolation. Je hais de la même sorte ceux qui se sont laissés vaincre par mollesse, et ceux qui ont vaincu par brutalité. Et voilà que maintenant on veut sacrifier ma fille à je ne sais quel rêve idiot de célébrité, répétait-il. Juliette, Juliette, mon enfant, moi et toi, nous te défendrons ! Tu es mon dernier refuge, ma dernière espérance, je m’accroche à toi ! »
Et mon père pleurait comme un enfant. Je le consolai presque maternellement et lui dis :
« Père, rassure-toi, on ne me mariera pas malgré moi. »
Le lendemain matin, ma mère, qui avait été plantée là et qui ne sut jamais cacher une rancune, arriva furieuse, fit une scène durant laquelle des mots inoubliables furent prononcés, des mots méchants que mes parents n’eussent jamais dû se jeter à la tête devant moi, car ils mirent en mon esprit une première fois le désir d’échapper à tant de violences et au spectacle de tant de cruelles blessures rouvertes sous mes yeux.
« Plus rien, on ne me laisse plus rien, j’ai tout perdu, s’écriait mon père. Je suis un naufragé qui se débat au milieu des épaves, je voudrais mourir ! Par pitié qu’on ne m’arrache pas ma fille.
— Ta fille ne peut rester ici, répliqua ma mère, sa grand-mère l’attend, car c’est elle qui m’a ramenée ; elle est chez les Decaisne. Juliette serait ballottée sans cesse maintenant entre nous, c’est elle qui serait la naufragée. D’ailleurs je ne la veux pas ! Sa grand-mère l’a prise, élevée à sa façon, qu’elle la garde, la marie, fasse son bonheur à son gré, nous n’avons plus à nous en mêler. La responsabilité en reste à toi, qui, le premier, as oublié tes devoirs de père ! »
Et ma mère m’emmena désemparée, me sentant réduite à l’impuissance, laissant mon père à son désespoir. Et de nouveau on m’enveloppa du même châle et je revins à Chauny, cette fois dans une voiture fermée, car la nuit était noire et la pluie tombait à torrents.
Mon père m’écrivit une lettre que j’eus le tort de garder et qui, trouvée plus tard, provoqua l’une des crises les plus douloureuses de ma vie qui commençait à en compter beaucoup.
« Ma fille adorée, me disait mon père, ne te laisse pas vouer au malheur. L’homme qu’on veut te faire épouser est un sceptique ; il désire associer l’attrait de ta personne à sa valeur, comme influence dans le monde, au profit d’une situation qu’il ambitionne, ce n’est pas l’homme qui t’aimera et que tu aimeras jamais. On ne peut te marier sans mon consentement, ne l’oublie pas. Dussé-je perdre à tout jamais ce qui me reste de tranquillité, je ne te sacrifierai pas. Si toi-même tu te laissais égarer et me demandais mon consentement à ce mariage, je n’aurais plus qu’à ajouter le désespoir de ma vie familiale à mes désespérances de la vie publique. »
Comment redire mes luttes durant de longs mois ? On les devine. Ma grand-mère et ma mère voulaient ce mariage pour des raisons différentes, mais également égoïstes, qui les aveuglaient, ma grand-mère pour se rapprocher de moi, M. Lamessine lui ayant promis qu’elle habiterait avec nous l’hiver à Paris dès que nous y serions fixés ; ma mère pour m’éloigner davantage de mon père.
Pauvre père ! Il était pris de rage folle et se jetait à nouveau et à corps perdu dans la politique, s’affichant, se compromettant, ne rêvant que de foncer sur un ennemi, quel qu’il fût, de batailler, de combattre, d’échapper par d’autres souffrances à ses souffrances en se faisant envoyer à Noukahiva.
Il y réussit et figura bientôt en tête d’une nouvelle liste de déportés du département de l’Aisne. Lorsqu’on vint pour l’arrêter en 1852, il était malade, au lit, à tel point qu’il ne put être emmené. Ce délai permit à ma grand-mère d’écrire à mon ami Charles qui, après avoir quitté Flocon pour se rallier au bonapartisme, était devenu un homme influent. Il fit rayer mon père de la liste des déportés mais adjura ma grand-mère de l’obliger à se tenir tranquille, car il ne pourrait le sauver une seconde fois, écrivait-il, si ses « extravagances de démocrate socialiste le signalaient à nouveau comme dangereux ».
Hélas ! mon père, au moment où cette lettre parvint à ma grand-mère, avait une fièvre cérébrale qui mit durant une semaine sa vie en danger. Mon grand-père, dès la première nouvelle de la maladie de mon père, avait couru à Blérancourt et s’était installé au chevet de son gendre, qu’à force de soins dévoués il arracha à la mort.
Dès que mon père fut hors de danger, ma grand-mère et ma mère n’osèrent résister au désir exprimé par le pauvre convalescent, soutenu en cela par mon grand-père, de me voir.
Je vins. Mais quelle fut notre tristesse à tous deux et en quelle suspicion nous nous sentîmes ! Ma grand-mère m’accompagnait, et ni elle ni ma mère ne me laissèrent seule avec mon père.
Je lui dis devant mes deux gardiennes farouches :
« Père chéri, je crois que je ferais mieux à la fin d’accepter ce mariage, parce qu’alors mariée je serais libre de t’appeler et de causer un peu seule cœur à cœur avec toi.
— Non, non, répliqua-t-il, j’aimerais mieux te voir morte que livrée à un malheur certain. »
Et pourtant c’est lui qui me livra au malheur qu’il prévoyait. Il signa, dans un mouvement de colère violente que ma mère réussit enfin à provoquer, un papier qu’elle lui avait jusque-là vainement présenté.
Je m’étais sentie abandonnée par mes tantes elles-mêmes qui, à l’idée de me voir habiter trois années Soissons tout près d’elles et ensuite Paris d’où je reviendrais volontiers passer quelques mois à la campagne, me déclarèrent qu’après avoir revu M. Lamesssine, qui était allé plusieurs fois leur faire visite, elles approuvaient ce mariage.
« D’ailleurs, me disait avec sa goguenardise habituelle ma tante Constance, si vous étiez malheureuse et abandonnée, ma chère Juliette, Chivres serait là pour vous donner un asile. S’il vous advenait une nombreuse progéniture, il n’y aurait que Roussot qui deviendrait insuffisant, et pour vous dédommager de l’éloignement de votre mari, nous achèterions un âne de plus. »
J’épousai M. Lamessine. Mon père n’assista pas à mon mariage. Il fut, m’avoua-t-il plus tard, si malheureux que l’idée de se brûler la cervelle le hanta le jour de mes noces ; mais il songea que peut-être j’aurais besoin de sa protection un jour et il se résigna à vivre.
Hélas ! j’aurais dû réclamer cette protection dès les premières heures de mon mariage ! mais je sentais qu’un mot dit fût devenu une torture pour mon père, dont il eût confirmé les craintes, pour ma grand-mère, dont il eût fait crouler tous les échafaudages, pour mes chères tantes, dont il eût troublé la paix. Ce mot, je ne le dis qu’après mes couches, que j’allai faire à Blérancourt, et, pour ainsi dire forcée aux confidences par mon père qui avait eu lui-même la preuve de ce que je devais souffrir.
Lorsqu’elle se vit bisaïeule, qu’elle put embrasser une fille de sa petite-fille, ma grand-mère ne songea plus qu’à faire étendre à Soissons, où il nous fallait encore habiter dix-huit mois, la convention qui devait nous réunir tous les hivers à Paris.
Un jour qu’elle était venue pour compléter la dot secrète dont elle s’était engagée à faire le dernier versement, lors de notre installation à Paris, elle dit à la fin du déjeuner à mon mari :
« Savez-vous pourquoi j’ai apporté une si grande malle ?
— Mais non.
— C’est parce que je compte passer l’hiver auprès de vous et de Juliette.
— Impossible, ma chère grand-mère.
— Comment, impossible ?
— Je me trompe, j’ai voulu dire jamais.
— Quoi, jamais ?
— Jamais vous n’habiterez chez moi avec votre petite-fille.
— Vous riez.
— Non, je parle on ne peut plus sérieusement. Vous croyez Juliette heureuse, elle ne l’est pas ; nous ne nous entendons en rien et pour rien. Si vous étiez encore en tiers dans notre ménage, que serait-ce ?
— Est-ce vrai, ma Juliette, que tu es malheureuse ?
— Oui, répondis-je, les sanglots m’étouffant, je le suis autant qu’on peut l’être ! »
Ma grand-mère se leva brusquement, mais elle fut obligée de s’appuyer contre un meuble pour ne pas tomber. Elle oscillait comme un arbre qu’on déracine.
« Mais vos promesses ? dit-elle à son petit-gendre
— Elles n’étaient nécessaires, ma chère grand-mère, répliqua mon mari, que jusqu’à ce que vous ayez tenu intégralement les vôtres. »
Ma grand-mère ouvrit la porte de la salle à manger sans prononcer une parole, prit son manteau dans le vestibule et quitta notre maison. Je montai dans ma chambre pour mettre mon chapeau et la suivre. Je ne sus où la trouver. Un commissionnaire était venu chercher sa malle que je vis charger sur la diligence. J’appris seulement ceci plus tard : qu’une dame avait retenu sa place, qu’elle était partie en voiture et devait prendre la diligence au sortir de la ville. C’est ainsi qu’elle avait fait lorsqu’elle m’avait enlevée à Verberie.
Je ne pouvais quitter ma fille que je nourrissais. Je vins supplier mon mari de prendre la diligence, de rejoindre ma grand-mère et de me la ramener.
« Ah ! non, par exemple, me dit-il, cela s’est trop bien passé. Pas de drame, pas de scène. Je suis enchanté. »
Je ne pus rien faire que de donner une lettre pour ma pauvre grand-mère au conducteur de la diligence, lettre où je lui disais tout mon chagrin. J’ajoutai : « A mon tour je suis attachée et je broute, grand-mère, mais je me détacherai sitôt que je le pourrai ».
Son plus cher, son dernier roman finissait cruellement pour ma grand-mère. Rentrée à Chauny, elle se laissa mourir de faim. Certaine de n’avoir plus que quelques jours à vivre, elle fit venir mon père et lui demanda pardon du mal qu’elle nous avait fait, à lui et à moi, en me mariant contre son gré et contre le mien.
Mon père lui pardonna, la supplia de se défendre contre la mort (hélas ! l’eût-elle voulu qu’il n’était plus temps), lui répétant que j’avais plus que jamais besoin de tous ceux qui m’aimaient.
Préoccupée de moi comme nourrice, elle ne m’avait rien laissé soupçonner de ses résolutions tragiques et me rassurait, au contraire, dans chacune de ses lettres, me disant qu’elle ne prenait pas au sérieux les paroles de mon mari. Je ne soupçonnais même pas qu’elle fût malade.
Une nuit, vers dix heures, je venais de replacer ma fille dans son berceau ; recouchée moi-même, j’allais m’endormir, lorsqu’à la lueur d’une veilleuse toujours allumée je vis entrer ma grand-mère dans ma chambre.
« Ah ! grand-mère, toi ! » m’écriai-je.
D’un geste lent elle porta la main à ses yeux. Les orbites en étaient vides ! Je me précipitai hors de mon lit, j’allai à elle… Ma grand-mère avait disparu.
J’entrai dans le cabinet de mon mari qui travaillait.
« Ma grand-mère, ma grand-mère, où est-elle ? je viens de la voir sans yeux, dans ma chambre !…
— Vous êtes folle, me dit M. Lamessine. Votre grand-mère ne peut être ici. Elle est malade, à ce que m’a écrit votre mère, me priant de vous le cacher à cause de votre lait. »
Le lendemain, j’appris que ma grand-mère était morte à l’heure même de son apparition.
Lorsque les croyances religieuses rentrèrent en mon âme, cette apparition de ma grand-mère fut pour moi l’une des plus grandes preuves des vérités de l’au-delà.
Le mouvement de sa main portée à ses yeux, dont les orbites étaient vides, me parut signifier :
« L’aveuglement, c’est la mort. »
Trop longtemps je restai aveuglée, et toujours dans mes rêves je revoyais ma grand-mère avec l’affreux geste de sa main à ses yeux vides.
Je ne l’ai jamais plus revue avec ce geste depuis que j’ai écrit mon « Rêve sur le Divin », que mon âme renaissante a dédié à l’âme naissante de ma petite-fille Juliette, livre ému dont je reporte l’inspiration à ma bien-aimée grand-mère.
Le lendemain matin, je partais avec ma fille pour Chauny.
Ma mère, profondément remuée par la mort de sa mère et par les causes qui l’avaient amenée, m’accueillit avec tendresse et avec des larmes de repentir. Ma grand-mère, mourante, alors qu’elle implorait le pardon de mon père, avait exigé de sa fille qu’elle demandât en même temps pardon à son mari du mal causé par sa jalousie.
Je passai au milieu de mes parents de tristes mais douces semaines.
Mon grand-père obtint de mon père et de ma mère qu’ils vinssent habiter avec lui.
« C’est pour peu de temps, leur dit-il, car je ne pourrai jamais vivre sans ma chère grondeuse, et vous m’enterrerez dans l’année. »
Il mourut onze mois après ma grand-mère.
Mon père ne songea, à partir du jour où ma grand-mère nous eut quittés, qu’à la remplacer auprès de moi et à me vouer une double affection. Il m’encouragea au travail, m’aidant de ses conseils et me répétant :
« Lorsque la vie conjugale deviendra pour toi, plus encore qu’elle ne l’est, un enfer, notre existence à tous deux, à ta mère et à moi, t’appartient, nous te suivrons où tu nous conduiras. Travaille, travaille, deviens quelqu’un. Il n’y a pas d’autre moyen pour une femme de conquérir sa liberté que d’affirmer sa personnalité. »
En nourrissant, en élevant ma fille, je travaillai, je complétai mon instruction, très poussée en certaines matières, très insuffisante sur d’autres points.
Puis, un beau jour, après des essais insignifiants, révoltée par les insultes que Proudhon du haut de son livre : La Justice dans la Révolution avait jetées à Daniel Stern et à George Sand, j’écrivis mes Idées anti-Proudhoniennes.
Alors commença ma Vie littéraire par laquelle je continuerai ces récits.
Paris. — Imprimerie A. Lemerre, 6, rue des Bergers.