L’une de nos compagnes nous apporta le lendemain une colonne de journal qu’elle avait coupée et qui applaudissait aux mesures prises par le Gouvernement après les faits suivants :
Sur la menace du licenciement immédiat voté par l’Assemblée Nationale, les ouvriers avaient envoyé des délégués au Luxembourg et prié M. Marie, membre du Gouvernement, de surseoir aux décisions de l’Assemblée.
M. Marie avait répondu comme l’eût fait un César lui-même, disait la colonne du journal :
« Si les ouvriers ne veulent pas partir, on les contraindra par la force, entendez-vous ? »
Le soir, dans Paris, des bandes armées avaient parcouru les rues en chantant : « On n’part pas ! on n’part pas ! » sur l’air des « Lampions », et dans les groupes d’ouvriers, on avait entendu : « Nous sommes trahis, et il faut recommencer la Révolution de Février » ; puis d’autres groupes criaient : « Napoléon, nous l’aurons ! » et c’étaient les plus bruyants. Les ouvriers s’indignaient contre MM. de Lamartine, Garnier-Pagès, Arago, qui avaient manqué à toutes leurs promesses.
Le pauvre peuple se révoltait. Il allait y avoir des massacres. La colère des miséreux faisait explosion.
Il nous semblait que des pétitions pourraient empêcher cela. Est-il possible de comprendre, disions-nous, que des gens du gouvernement ou d’autres ne se mettent pas à la tête d’une manifestation de conciliation ? Comment ! on poussait à bout cent mille hommes, tous ayant des armes de gardes nationaux ? Mais on voulait donc la fin de la République ?
Nous ne pensions plus qu’à ces terribles choses. A la moindre allusion de nos leçons d’histoire, nous échangions en classe des billets désolés.
Que va-t-il se passer, que se passe-t-il ?
Je reçus une lettre de mon ami Charles, adressée à Blondeau, pour qu’il me la remît. Je ne l’aurais eue que huit jours après, à ma première sortie si, tout à coup, à une récréation de midi, Blondeau n’était arrivé, me demandant au parloir et me disant :
« Voici une lettre de Charles. Je viens t’apprendre en même temps que depuis avant-hier 23 juin, l’insurrection a éclaté à Paris et qu’on se tue par milliers, et que le sang coule à flots ; es-tu contente, affreuse révolutionnaire ?
— Blondeau, lui dis-je en pleurant, c’est tout cela que je craignais, on a exaspéré des malheureux.
— Tu recommences ! Mais ouvre donc ta lettre de Charles ; tu vois que je ne l’ai pas décachetée. D’ailleurs, Charles me dit à peu près ce qu’il t’écrit. »
Je lus ceci :
« Enfin, ma chère Juliette, le gouvernement a compris qu’il fallait défendre énergiquement la société contre les misérables qui t’intéressent. Tous les partisans de l’ordre, depuis les monarchistes de la rue de Poitiers jusqu’à mon patron et ami Flocon, nous nous unissons pour écraser des vendus soudoyés par l’étranger.
« Au revoir, Juliette, je t’embrasse. Ton ami Charles. »
Je tendis l’affreuse missive à Blondeau.
« Il a cent fois raison, il est dans le vrai ! s’écria Blondeau en me rendant la lettre après l’avoir lue. »
Je le quittai sans même lui avoir dit adieu, et je courus au milieu de mon groupe directeur, rassemblé et inquiet de la visite que je recevais.
« La Révolution a de nouveau éclaté », dis-je, et je lus la lettre de mon ex-ami Charles ; j’appuyai sur ex, car déjà je l’avais arraché de mon cœur.
J’étais dans un tel état d’exaltation que je me sentais comme grisée. Mes fidèles, après une demi-heure de commune indignation, pensaient comme moi.
« Je suis d’avis, leur dis-je, que nous fassions quelque chose. Nous ne pouvons rester inertes, tandis qu’on massacre le peuple innocent à Paris. J’ai caché au fond de ma petite caisse, dans mon armoire à la lingerie, un grand mouchoir que m’a donné mon père, au beau milieu duquel sont imprimés les mots : Vive la République démocratique et sociale ! Trouvez-moi un grand bâton dans le bûcher, un ruban ou une ficelle, nous en ferons un drapeau et nous manifesterons. Me suivrez-vous ?
— Nous te suivrons.
— Si on pouvait ajouter quelques recrues, quelques partisans à nos groupes initiés pour que notre manifestation soit plus imposante, ne trouvez-vous pas que cela serait mieux ?
— Chacune de nous va essayer de recruter. »
Nous nous dispersâmes. Je revins avec mon grand mouchoir bleu, blanc, rouge, je l’attachai à un bâton de façon à ce que le : Vive la République démocratique et sociale ! soit bien visible.
Mon cœur battant la charge, je me mis à la tête de mon bataillon, criant : Vive la République démocratique et sociale ! vivent les insurgés ! On n’part pas ! on n’part pas !
Un certain nombre de mes compagnes nous suivirent ; les autres regardaient, terrifiées.
Mlles André accoururent et m’arrachèrent mon mouchoir-drapeau. Je le défendis avec héroïsme. Plusieurs de mes compagnes me soutinrent. Mais une troupe commandée par mon ennemie politique, criant : A bas la République démocratique et sociale ! prêta main-forte à Mlles André, aux sous-maîtresses, et eut raison de nous. Je reçus quelques horions bien appliqués et je souffris à la fois de douleurs physiques et de la douleur de la défaite. Je fus traînée au salon prisonnière, tenue par les deux bras et très bousculée. Mes vaillantes compagnes me suivaient.
Mlles André s’assirent dans leur plus grand fauteuil pour me juger.
Mlle Sophie, la cadette, interrogea mes partisans et mes initiées.
« C’est Juliette Lambert qui vous a poussée à cet acte de folie scandaleuse ? » leur fut-il demandé.
Hélas ! sur vingt-deux, dix-sept répondirent : « Oui, mademoiselle. »
Les cinq autres s’étaient serrées les unes contre les autres, Mlle Sophie ne put leur arracher qu’une phrase, la même :
« C’est elle et nous qui avons voulu manifester.
— Oui, vous êtes braves et fidèles amies, répliqua Mlle Sophie, qui d’ailleurs ne voulait punir que moi. C’est un bon sentiment dont je vous loue. Est-ce l’une de vous, ne mentez pas, qui a fourni le mouchoir ?
— Non, mademoiselle.
— Vous voyez bien ! la préméditation vient de Juliette Lambert seule.
Je n’avais pas dit un mot, pas fait un geste, voulant garder ma dignité d’accusée et forcer à l’admiration mes juges, mes fidèles et les traîtres.
« Niez-vous ? me demanda Mlle Sophie.
— Non, mademoiselle. Je suis insurgée, mais… »
A ce moment, la mère de l’une de mes fidèles entra, criant :
« Ma fille, ma fille, je la veux, où est-elle ? Les insurgés marchent sur Chauny ! »
La panique fut générale, on laissa partir mon amie et sa mère et l’on barricada la grand’porte.
« Soyez tranquilles ! criai-je en allant de l’une à l’autre de mes compagnes, ne distinguant plus entre elles, je vous protégerai, ce sont mes amis, et nous allons monter la garde. »
Nous reprîmes notre malheureux drapeau fort endommagé et mon caporal, mes quatre « insurgées » et moi, nous allâmes nous poster à la grand’porte barricadée. Nous entendîmes un bataillon de la garde nationale passer en criant : A bas les insurgés ! à mort !
Des gens affolés parlaient entre eux, disant :
« On va leur barrer la route. »
Mlles André avaient fait fermer toutes les issues de la maison, toutes les persiennes, et l’on nous laissa là de une heure et demie de l’après-midi jusqu’à la nuit. L’une de nous essaya d’ouvrir une porte à l’heure du dîner : impossible. Nous avions faim.
Nous étions toutes cinq pensionnaires, et nous ne pouvions songer à retourner dans nos familles… D’ailleurs, la porte cadenassée, les hauts murs, nous interdisaient la pensée d’une fuite. Nous nous redisions :
« Ceux qui se battent souffrent plus que nous. Eux aussi ont faim ; ils sont blessés, ils meurent pour leur cause et qu’est-ce que nous souffrons relativement à eux ? »
Enfin, après d’interminables heures, on vint nous chercher, et l’on nous conduisit à nos lits sans souper. Nous étions trop fières pour réclamer ; mais les traîtres nous avaient gardé un peu de leur pain, et avec du chocolat qu’on nous donna en le glissant sous nos draps, nous pûmes calmer un peu notre faim que le sommeil acheva d’engourdir.
Le lendemain, dès le matin, je fus appelée de nouveau au salon, mais seule. Mes quatre fidèles habilement circonvenues avaient accepté d’implorer leur grâce et fait leur soumission.
Mlle André, l’aînée, me demanda si je me repentais.
Je tins à lui prouver que je n’avais pas agi en enfant, que j’étais convaincue et défendais des idées réfléchies.
« Idées perturbatrices, dangereuses, coupables, répliqua durement Mlle André, l’aînée.
— Idées de conciliation, de paix, de justice, mademoiselle, mais qui ne sont pas faites pour être comprises par ceux qui trouvent que tout est bien, ou par ceux qui ont peur de toute réforme.
— Voici mon arrêt, dit sèchement Mlle André. Vous déjeunerez au réfectoire et j’annoncerai à la fin du repas que je vous renvoie à vos parents ; de tels scandales ne peuvent se terminer sans exemple. »
Je déjeunai de grand appétit, lorsque j’entendis l’arrêt annoncé. Je n’eus ni honte ni regret, malgré ma crainte d’être durement blâmée par ma grand-mère.
Je me disais qu’en tous cas j’aurais cette fois hardiment recours à mon père, qui ne pouvait que me soutenir pour avoir défendu notre cause commune et souffert pour nos idées.
Je me levai fièrement et répondis avec un calme au moins apparent, car mon cœur m’étranglait tant il était gonflé :
« Je suis heureuse de partir ; j’étouffe dans l’oppression et je vais enfin redevenir libre ! »
Je ne fis d’adieu à personne, j’allai mettre mon chapeau et j’attendis Mlle Sophie, la cadette, qui devait me reconduire à ma grand-mère.
Mes amies me considéraient comme une héroïque victime de ma cause, mais ne furent pas fâchées, l’une d’elles me le dit plus tard, d’être soustraites aux agitations que je leur imposais.
Ma grand-mère tout d’abord se troubla au récit de mon équipée ; mais voyant mon attitude résolue, elle songea plutôt à me reconquérir qu’à me gronder, car ces derniers jours d’épouvante, sa crainte de l’arrivée des insurgés l’avaient rendue plus malheureuse encore de ne pas me sentir auprès d’elle dans le danger que toute la ville allait courir. Elle ne cessait de songer à me reprendre. Puisque je revenais, pourquoi se fâcherait-elle, en somme ? Ce fut donc avec un calme bientôt reconquis qu’elle répondit à Mlle Sophie :
« Du moment que vous considérez l’acte de Juliette comme un acte d’insoumission envers vous, vous êtes dans votre droit de me la rendre. Mais permettez que je trouve l’histoire peu banale. Elle me montre Juliette comme je l’aime avec des manifestations de volonté et de courage qui ne sont pas celles de tout le monde. Puisque cette enfant me revient sans que je sois allée la chercher, ni elle ni moi n’en souffrirons, et j’ai, mademoiselle, plus envie de vous remercier que de réclamer de vous pour plus tard une espérance d’amnistie. »
Je me jetai au cou de ma grand-mère et toute trace de rancune disparut entre nous.
Durant les jours qui suivirent, la panique alla grandissant. Les insurgés, chassés de Paris, arrivaient, disait-on, pour mettre la ville à sac ; les gardes nationaux partaient pour barrer le passage aux pillards. Ma grand-mère, malgré mes discours rassurants, était terrifiée. Elle cacha, la nuit, dans un grand trou que mon grand-père creusa au milieu de notre cour, son argenterie, ses bijoux, tout ce qu’elle possédait de précieux. Blondeau cacha lui aussi sa caisse dans ce trou, qu’on recouvrit de terre et de gravier.
Mon père, à qui ma grand-mère avait écrit, m’envoya par lettre ses félicitations d’être sortie d’une maison où l’on n’enseignait que le plat bourgeoisisme.
J’eus alors de longues vacances qui commencèrent le 1er juillet et ne finirent que le 1er octobre.
A la grande joie de mes tantes, je restai trois mois chez elles.
Le latin me passionna et je fis de réels progrès dans la lecture et la traduction des Bucoliques.
Mes tantes, cependant, me sermonnèrent avec sévérité sur les motifs de mon renvoi de la pension. Le National leur avait inspiré la sainte horreur des pillards, des « vendus à l’Étranger », et les douze mille tués des émeutes de juin, les vingt mille prisonniers et déportés ne les attendrirent pas un moment. Mes discours les intéressèrent comme des paradoxes pas trop mal soutenus, mais ne les convainquirent en aucune façon.
Môsieur le citoyen Louis Blanc avec son projet de proclamation conciliatrice, Môsieur le citoyen Caussidière avec sa motion extravagante de faire descendre les députés dans la rue, de les envoyer aux barricades et aux insurgés en parlementaires, les avaient exaspérées. Elles étaient féroces. Les récits sur les cruautés des gardes nationaux de province, des mobiles tirant sur les prisonniers insurgés par les soupiraux des caves ne les révoltaient pas. Il fallait en tuer le plus possible de ces chiens enragés. Et c’étaient de douces Françaises, de fidèles libérales ou se croyant telles, qui parlaient ainsi. Marguerite, elle-même, n’entendit à rien. Les insurgés, c’étaient des sauvages, des diables, etc. et je ne pus faire entrer ni dans l’esprit ni dans le cœur de Marguerite ou de mes tantes aucune clémence, aucune pitié. Toutes avaient eu trop peur !
Tandis que mon père s’effarait, criait à l’abomination en voyant des hommes qui depuis de longues années défendaient la liberté, qui s’en disaient les soldats, condamner, persécuter le peuple auquel ils avaient fait des promesses publiques et solennelles et qui ne leur demandait que de les tenir dans la mesure du possible, mes tantes citaient comme sublime un républicain démocrate, M. Pascal Duprat, qui, soi-disant pour sauver la République, avait réclamé le premier la dictature.
La mort du général Bréa, tué par deux bonapartistes avérés, Luc et Lhar, celle de Mgr Affre, due à un accident, et non à un assassinat, étaient pour mes tantes des crimes prémédités dont l’expiation exigeait la mort de milliers d’hommes appartenant « à la plus ignoble et à la plus abjecte populace ».
Et ma tante Constance, en me redisant son émotion lorsqu’elle avait lu le mot du Président de la Chambre montant à la tribune pour dire : « Tout est fini ! » était tremblante encore.
Essayer de convertir mes tantes à un sentiment d’humanité plus éclairé eût été de la folie. J’y renonçai. Je lisais le National en cachette, Marguerite me le donnant lorsqu’il avait fait le tour des lectures de mes tantes et de ma grand-grand-mère, et je souffrais d’une souffrance chaque jour renouvelée des violences de la réaction, des jugements des conseils de guerre, des persécutions, des dénonciations d’un état d’esprit public, lequel, m’écrivait mon père, devenait tellement césarien qu’il nous jetterait avant peu dans les bras du Napoléon élevé à la brochette par l’Angleterre pour nous dompter.
La séance de nuit dans laquelle furent votées les poursuites contre Louis Blanc et Caussidière passionna mes tantes. Et elles ne voulurent pas même lire la justification de Louis Blanc, cependant très tronquée dans le National, car je pus la comparer plus tard avec le texte de la Démocratie Pacifique que m’envoya mon père. Pour mes tantes, pour tous les bourgeois français, Louis Blanc était le « fondateur, l’auteur responsable des monstrueux ateliers nationaux ».
Or, Louis Blanc prouva à la tribune, ce que savaient depuis longtemps ses partisans, que les ateliers nationaux furent établis, non seulement sans sa participation, mais contre lui, et qu’il ne les visita pas même une seule fois.
L’entêtement d’une opinion faite, devant une preuve contraire absolue, indiscutable, me parut à cette époque la chose la plus extraordinaire du monde. J’essayai à plusieurs reprises de lire à mes tantes la protestation de Louis Blanc ; elles ne l’écoutèrent pas, ne voulurent pas l’entendre ni s’en laisser convaincre, et elles continuèrent à appeler Louis Blanc « l’homme néfaste des ateliers nationaux ».
J’avoue que cette obstination me mit hors de moi et que ma tendresse pour mes chères tantes s’en ressentit.
Louis Napoléon fut élu dans cinq départements aux élections complémentaires. Les termes dont il se servit en remerciant ses électeurs, pour des motifs différents, irritèrent à la fois mon père et ma grand-mère, qui me l’écrivirent, et mes tantes, dont la révolte contre « Badinguet » croissait chaque jour.
« La République démocratique sera mon culte, avait dit Louis Napoléon, et j’en serai le prêtre. »
Mon grand-père lui-même eût certainement fait la grimace à ces paroles, s’il n’eût pris l’habitude de répéter à propos de toutes les manifestations de celui qu’il appelait son bien-aimé prétendant :
« Il est admirable dans sa façon de se moquer des serins de la République. »
On ne parla que de « Badinguet » tout septembre et tout octobre chez mes tantes, de son serment de reconnaissance et de dévouement à l’Assemblée Nationale, du retrait de la loi de 1832 qui avait laissé les Bonapartes libres de séjourner en France. J’entendis mes tantes discuter à l’infini sur la bonne foi des prétendants.
« Certains républicains sont par trop naïfs de croire qu’on ne peut violer un serment, disait ma tante Sophie. Il faut connaître bien peu son histoire romaine pour ne pas voir que « Badinguet » joue l’éternel jeu des Césars.
« La Présidence de la République votée, quand on vient de créer un homme de Brumaire, les modérés soutenant un tel principe d’accord en cela, ce qui devrait les éclairer ? avec la montagne et l’extrême gauche, c’est de la folie, de la politique à la Jean-Louis Lambert ou à la Juliette, disait ma tante Constance. Comment M. de Lamartine peut-il appuyer de son autorité une telle aberration ? à moins que M. de Lamartine s’illusionne au point de croire qu’il sera nommé Président de la République, sa conduite est inexplicable. »
La politique me passionnait encore un peu dans la conversation mais je n’y pensais pas dès que je n’en parlais plus.
« Les hommes ne valent rien, mais rien du tout, dit un jour ma tante Anastasie. Je ne connais pas un homme qui ait l’esprit juste.
— Tu en connais tant ! répliqua ma tante Constance, avec sa moquerie habituelle ; comme homme je ne te sais que trois amis : le meunier, son garde-moulin et Roussot ! »
Je travaillai joyeusement avec ma tante Sophie qui me trouva très désireuse d’apprendre son latin, moins occupée de tout expliquer ou de tout contredire. Je ne cherchai plus l’excentricité dans les idées, dans les jugements, j’apprenais méthodiquement, consciente du temps perdu.
Je sentis, pour la première fois de ma vie peut-être, que je n’étais qu’un très jeune esprit, ayant longtemps peu appris mais seulement beaucoup retenu, comme un simple perroquet, ce que j’entendais dire. Je me jugeai prétentieuse, insupportable, et je me dis que j’allais commencer à être une autre personne, désireuse uniquement de savoir, d’être très appliquée et correcte.
Lorsque je revins à Chauny, ma grand-mère, que je retrouvai plus tendre, plus adorable que jamais, me dit :
« Ma Juliette tu feras ce que tu voudras maintenant, tu apprendras ce qu’il te plaira, ou rien, si bon te semble ; mais je te demande de t’intéresser à la conduite d’une maison. Tu seras chargée entièrement de la nôtre pendant six mois. Tu commanderas, tu dépenseras en maîtresse absolue. Je ne me réserverai que le droit de conseil. Comme tu aimes l’ordre, les rangements, l’ornement de l’intérieur, il te sera facile de t’en occuper avec goût. Si tu désires des leçons de cuisine, de couture, etc., il te suffira de me le dire. Je voudrais te persuader aussi qu’un art agrémente l’existence, surtout celui de la musique. Le nouvel organiste est un professeur remarquable. Le piano t’ennuie, je désire que tu cultives ta voix. Et puis j’ai un désir, j’aimerais à ce que tu essaies du violon ; mais, je te le répète, tu feras ce que tu voudras en tout.
— Grand-mère, je serai ravie de conduire la maison, cela m’amusera beaucoup ; grand-mère, j’essaierai du violon, c’est original ; grand-mère, je cultiverai ma voix ; quant à travailler à mon instruction courante, puisque tu me laisses absolument libre, c’est le meilleur moyen de m’obliger à réfléchir au peu que je sais des choses élémentaires. »
Et je réfléchis en effet, si bien que, les jours suivants, je dis à ma grand-mère que je demanderais à mon père qu’il me fasse un plan d’études, afin que tout en devenant maîtresse de maison, perspective qui me séduisait de plus en plus, je puisse m’éduquer un peu sur l’orthographe, le calcul, la géographie et la littérature française, dont je savais peu de chose.
Je causai avec ma grand-mère d’une idée qui lui plut, celle de me faire donner des leçons par M. Tarvernier, maître de la pension où avait professé mon père et qu’on disait particulièrement habile à inspirer le goût de l’étude.
Mon père approuva tous mes projets et en particulier celui de choisir pour professeur un homme dont on lui avait vanté le mérite.
Il commença par me persuader qu’il fallait que je copie chaque jour cinq pages de Racine, et il me lut les cinq premières à haute voix, me soulignant la beauté des phrases, la sobre sonorité des mots ; chose curieuse, avec ses idées excessives et ardentes en politique, mon père était un classique pur et n’avait d’admiration littéraire sans réserve que pour les grecs anciens et leurs imitateurs.
Quelles admirables leçons je reçus de lui durant les quelques heures qu’il passait à Chauny. Nous travaillions tous deux dans ma jolie chambre si bien tenue, si fleurie, dont il critiquait les vieux meubles, détestant ce qu’il appelait le rococo ; mais où il se plaisait quand même.
Les lettres sont le plus grand des réconforts, me disait mon père ; tout nous manque, elles nous restent. A Épidaure les médecins de l’antiquité affirmaient que les dernières traces d’une maladie ne disparaissent qu’après que le convalescent avait plusieurs fois senti son esprit se gonfler d’admiration en entendant des vers de Sophocle et d’Euripide.
Le rêve de mon père eût été un voyage en Grèce. « Nul n’en jouirait plus que moi », répétait-il, ajoutant : « Sois grecque, Juliette, si tu veux vivre privilégiée dans le culte de ce qui est éternellement beau, de ce qui élève l’homme au-dessus de son temps. »
Toujours navré de la politique, exécrant le général Cavaignac, lequel, prétendait-il, s’était plus que tout autre opposé aux tentatives de conciliation pour « planter son fanion de sauveteur social dans une terre noyée de sang », mon père, épouvanté du progrès que le bonapartisme faisait dans les campagnes, lui qui, jusque-là, ne m’entretenait que des événements publics, ne m’en parlait presque plus.
« Puisque la politique est la passion la plus douloureuse quand on est sincère, la plus décevante quand on est loyal, la plus désespérante quand on est passionné de justice, me dit-il un jour que je lui demandais la raison de son silence, laisse la politique. Des époques meilleures seront peut-être enfantées par nos souffrances actuelles : attends-les. Nous, les vieux combattants, engagés comme nous le sommes, nous ne pouvons nous retirer du combat, mais toi, pourquoi y entrerais-tu ? »
La proclamation de Louis-Napoléon :
« Si je suis Président, je m’engage à laisser au bout de quatre ans à mon successeur le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli », ce mensonge éhonté réveilla seul mes indignations politiques, mon grand-père nous l’ayant lue pris d’un fou rire. Les cinq millions de voix qui firent de Louis-Napoléon le Président de la République me parurent un acte insensé du peuple français. A force d’entendre mon grand-père répéter que tout Bonaparte se moquait des gribouilles républicains, je le croyais, et je ne fus pas étonnée lorsqu’il nous dit un jour :
« Mon prétendant a juré d’être infidèle à la République démocratique et de ne pas défendre la Constitution. Les benêts croient qu’il a juré le contraire, eh bien ! je perds mon nom si Louis-Napoléon Bonaparte, simple prince Louis, simple Bonaparte, n’est pas avant l’expiration de sa présidence l’empereur Napoléon III.
— Hélas ! il a raison », disait mon père qui écoutait mon grand-père, et, me parlant de ses tristesses, de ses écœurements, se reprochant de m’avoir tant prêché ses chères doctrines, de m’avoir trop jeune initiée aux désillusions de la vie, il ajoutait : « Je t’en supplie, Juliette, chasse de tes souvenirs cette année lamentable. Ta jeunesse ne peut s’alimenter de tant de doutes, ta foi en l’avenir se vivifier dans la mort. Moi j’ai jugé les hommes. Je méprise et je hais ; quant aux principes auxquels j’ai cru, ils ont reçu de tels assauts que je ne sais plus ce que je veux et ce que je ne veux pas. Les libéraux ne sont pas plutôt au pouvoir, qu’ils font de l’autorité avec cynisme. Les républicains sont à peine sortis des rangs des gouvernés pour devenir gouvernants qu’un souffle de folie passe sur leurs esprits et qu’ils deviennent césariens. Tout s’est écroulé pierre à pierre de mon bel édifice. Je suis écrasé. Si j’ai connu un court moment la joie de bâtir, la ruine a suivi de près. Je ne veux à aucun prix t’imposer le supplice de vivre ta vie si jeune dans les décombres. Je ne te parlerai plus de politique. Je ne t’en écrirai plus. Tu n’en noteras les faits que pour compatir à une nouvelle torture de ton père.
Ma grand-mère compatissait beaucoup aux chagrins, aux désillusions de son gendre. « C’est un exalté, mais un sincère, disait-elle, et un cœur d’or. »
La seule consolation de mon père fut de s’occuper beaucoup de moi. Son avis était que, comme je n’avais pas fait d’études premières, il fallait que je remonte aux sources de notre littérature. Il me lisait de nombreux passages du vieil Homère dans le texte pour me familiariser avec les sonorités admirables de notre langue initiatrice, c’est ainsi qu’il la nommait. Il me dicta le mot à mot des traductions de chapitres tout entiers de l’Iliade et de l’Odyssée qui lui paraissaient les plus beaux, me répétant que nous avions des années devant nous, qu’il se chargeait de mon instruction grecque.
« C’est avec moi que tu apprendras l’histoire du peuple dans lequel la nature s’est incarnée au point de le faire surnaturel. Ta tante Sophie te latinisera dans la mesure où une lettrée doit l’être. Elle aime la littérature romaine, la comprend, et je ne crains pas qu’elle moissonne pour Rome l’admiration que j’aurai semée en toi pour Athènes. A Chauny tu auras un professeur de littérature exceptionnel, qui saura t’apprendre beaucoup de choses inoubliables et qui intéressera ta grand-mère à tes travaux, ce qui l’arrachera un peu à ses romans. Tout cela est, il me semble, parfait, et je ne doute pas, si tu le veux, que tu n’arrives à penser mieux que toutes tes compagnes laissées derrière toi dans ta monotone pension.
Quelques mois de 1849 passèrent durant lesquels j’acquis de sérieuses connaissances élémentaires ; mais toute mon ardeur se dépensa dans les études littéraires, grecques et latines, étrangères et françaises. Je m’identifiais à certaines œuvres et je les animais. Ma grand-mère, mon grand-père, Blondeau, vivaient en paix, occupés de moi, intéressés à tout ce que je faisais, amusés par les débordements de vitalité que je répandais sur toutes choses, se prêtant comme autrefois à mes plus capricieuses fantaisies. Lorsqu’un livre me passionnait, il fallait accepter autour de moi le rôle des personnages principaux de ce livre, parler leur langage, s’entretenir journellement de leurs actes et se prêter à des conversations qu’ils eussent pu avoir eux-mêmes. Je recommençai à faire des vers, un peu meilleurs peut-être que les premiers. Ce qui me plaisait le plus, naturellement, c’étaient les poèmes.
Homère, Homère, Homère ! d’abord et toujours ; mon père, quand j’étais à Blérancourt, consentait à se laisser appeler Ulysse, et ma mère, Pénélope, tout en protestant parfois aigrement contre le rôle que je lui imposais.
Moi, j’étais Nausicaa. J’avais la passion des savonnages, je disais des lessives, je tripotais dans l’eau avec délices, et que de fois mon père vint me trouver auprès d’une cuve mousseuse où le savon blanc se gonflait, et m’aborda en m’appelant Nausicaa aux bras blancs. Il me disait les paroles du chant VII de l’Odyssée :
« Le meilleur me paraît être de te supplier, en me tenant loin, par des paroles caressantes, de peur que tu ne t’irrites en ton cœur. » Et il ajoutait :
« Je te compare en grandeur et en prestance à Diane, fille du grand Jupiter ; mais si tu es une mortelle qui habites sur terre, trois fois heureux sont ton père et ta mère. L’admiration me saisit en te voyant. Tel j’ai vu un jour à Delos, auprès de l’autel d’Apollon, une jeune pousse de palmier croissant. »
Et il continuait, sautant d’un vers à l’autre, courant à ce qu’il lui plaisait de choisir, et moi je lui répondais, car je savais par cœur les chants aimés, tant redits.
Mon père eut, durant mon séjour auprès de lui cet été-là, un très grand chagrin auquel je pris part, car il en souffrait de façon à attendrir ma mère elle-même. Ses dernières espérances lui furent brutalement arrachées.
Le 15 juin, il m’apprit que Ledru-Rollin avait, le 13, demandé à la nouvelle Assemblée qui venait d’être élue et dont la majorité était réactionnaire, la mise en accusation du Prince-Président et de ses ministres, coupables d’avoir violé la Constitution. Sous le prétexte mensonger de sauvegarder la liberté italienne, notre intervention se terminait par l’entrée des troupes françaises à Rome, rétablissant le pape.
Ce qui désespérait mon père et l’accablait, ce n’était pas autant, me disait-il, l’échec de leur motion que le rôle hésitant, ridicule, joué par les deux derniers champions de ses idées, Ledru-Rollin et Victor Considérant, dans l’essai d’appel au peuple, qu’on appelait l’affaire des Arts-et-Métiers, et leur fuite quelque peu honteuse par les derrières de l’école. Ceux-là, eux aussi, étaient donc sans valeur comme chefs d’opposition, sans courage ?
En juillet on arracha les arbres de la Liberté, et mon père, qui avait accepté la fonction de maire pour planter l’un de ces arbres, donna sa démission le jour où il fut arraché.
Mon père commença à confondre alors, dans une même réprobation, monarchistes et réactionnaires républicains.
Les émotions devaient le frapper coup sur coup.
Depuis l’insurrection de Juin 1848, des sociétés secrètes s’étaient formées, les unes pour lutter contre la réaction, les autres, comme celle du 10 Décembre, pour préparer l’Empire, et elles s’espionnaient réciproquement, les bonapartistes dénonçant volontiers ceux de la « Marianne ».
Des perquisitions eurent lieu qu’on appelait visites domiciliaires. Les réactionnaires prétendaient que le but de certains groupes de ces sociétés était de renverser la République, et c’était un prétexte pour traquer les républicains.
La manie que j’avais de chercher les cachettes d’argent de mon grand-père m’avait fait découvrir les allées et venues de mon père au grenier qui devaient avoir aussi une cachette pour motif. Il me fallut la trouver. Entre deux poutres une cavité recélait une grosse liasse de papier, des listes de noms, la preuve d’une organisation de société dans laquelle on jurait de combattre les tyrans, de répondre au premier appel de l’insurrection, etc.
« Tu devrais bien brûler les papiers de la Marianne si compromettants pour bien des gens, dit un jour ma mère à mon père. Puisque vous n’osez plus vous réunir, mieux vaudrait se débarrasser de procès-verbaux et de listes qu’il me paraît dangereux de conserver.
— J’y ai songé, répondit mon père. Je convoquerai nos frères et amis deux à deux, à partir de demain, et je leur demanderai l’autorisation de détruire nos archives. »
Le soir même je me fabriquai une large poche attachée à un cordon que je pouvais nouer autour de ma taille et que je portai dès le lendemain sur moi.
Il était temps ! Mon père n’avait pas réuni dix des affiliés de la Marianne (y eut-il des traîtres parmi les « frères et amis » convoqués séparément ?) que le procureur de la République, à la tête de toute une commission, pénétra un matin chez nous à l’heure du déjeuner et qu’exhibant ses papiers il commença, aidé de deux gendarmes, à fouiller dans le secrétaire de mon père. Celui-ci était atterré, ma mère figée. Je regardai les visiteurs faire, ayant mon idée ; je les aidai en les dirigeant aimablement ; je dis même au procureur de la République en riant :
« Ce n’est pas très joli, monsieur, ce que vous faites là, c’est même indiscret. »
Le procureur et ses collègues s’amusèrent de ma conversation.
Je demandai tout à coup à ma mère :
« Maman, permets-tu que j’aille dire à Blatier — c’était le jardinier qui regardait effaré par la fenêtre — qu’il fasse rafraîchir du cidre pour que tu l’offres à ces messieurs ? la chaleur est si grande ! »
Ma mère me répondit oui par un signe. Ayant voulu passer d’une pièce dans une autre un instant plus tôt, l’un des gendarmes l’en avait empêchée. On me laissa sortir. Je dis à Blatier de tirer de l’eau au puits, et j’allai avec lui, me sentant suivie des yeux par un gendarme qui regardait à la fenêtre. Tandis que le jardinier tirait de l’eau, je descendis à la cave, remontai des bouteilles que je plaçai dans le seau. Puis je traînai les choses, je redescendis à la cave, fis chercher un autre seau pour d’autres bouteilles que je remontai, et lentement je fis mine de rentrer. Alors je me glissai d’un bond jusqu’à la porte du grenier et d’un autre bond jusqu’au grenier, après avoir enlevé mes souliers pour ne pas être entendue, la maison n’ayant qu’un étage. Je mis les papiers dans ma poche, redégringolai et rentrai tranquillement dans la chambre de mes parents qu’on fouillait avec rage.
Ma mère, tremblante, donnait la clef des meubles. Mon père, assis, ne bougeait pas. Je préparai moi-même un plateau, des verres. Je retournai dehors faire changer l’eau des seaux et je servis bientôt du cidre glacé à nos visiteurs ravis.
Ils fouillèrent l’écurie, la remise, la cave, le grenier.
Lorsque mon père les entendit monter, il se leva, la figure bouleversée, et je vis que ma mère se disait : « Les papiers doivent être là-haut, nous sommes perdus ! »
Je pris un verre plein de cidre, je m’approchai de mon père toujours gardé à vue par le gendarme. Il repoussa mon verre, je me penchai vers lui comme pour le convaincre de boire et je lui glissai ces mots :
« Ne change pas de figure. J’ai les papiers. »
Mon père avala le verre de cidre d’un trait. Je l’embrassai, ce qui attendrit le gendarme. Mon père me serra dans ses bras à m’étouffer.
Grâce à moi, ces messieurs n’avaient découvert que des choses insignifiantes.
« Mademoiselle, me dit le procureur de la République, je suis heureux de vous annoncer que nous n’avons rien trouvé de compromettant pour votre père. C’eût été grave s’il nous eût fallu constater les faits qui nous étaient dénoncés, car Monsieur votre père figure sur la liste des arrestations, et eût pu être emprisonné, déporté même. Il a la réputation d’un révolutionnaire dangereux et de plus très propagandiste.
— Je vous remercie, monsieur, répliquai-je. Vous devez avoir une fille pour être si paternel avec moi. »
Le procureur sourit et ne me répondit pas. Il salua ma mère, mon père, et sortit.
Je le reconduisis jusqu’à la porte. J’accompagnai du regard durant quelques minutes la « commission domiciliaire ». Je poussai les verrous, tournai la clef à double tour et je rentrai dans la salle à manger où mon père était de nouveau effondré.
« Il est heureux qu’ils n’aient pas trouvé ces papiers qui devaient être dans le grenier, d’après l’air que je t’ai vu », disait ma mère.
Mon père lui répondit :
« C’est Juliette qui les avait enlevés.
— Comment cela ? »
Je soulevai ma jupe et victorieusement je m’écriai :
« Voilà comment on se moque des perquisitionneurs. »
Je redis les paroles de ma mère par lesquelles j’avais été mise au courant de l’importance de ces papiers et pourquoi j’aimais à découvrir les cachettes.
Mon père ne se remettait pas de son émotion dans laquelle il entrait une violente dose d’indignation.
« Une pareille République, répétait-il les jours qui suivirent la fameuse visite, m’est plus odieuse que ne me l’a jamais été la monarchie. Puissé-je voir avant peu ceux qui prétendent servir cette République de mensonge et ne pensent qu’à persécuter les républicains, plier l’échine devant le même tyran, être écrasés tous sous la même botte. »
Je plaignais mon père de ce qu’il souffrait, du fond de mon cœur, mais ses propres utopies n’appelaient-elles pas ce qu’il nommait la réaction effrénée ? Quand ma grand-mère me disait :
« Juliette, comment veux-tu qu’un pays se laisse guider politiquement par de braves gens aussi insensés que ton père ? Ils font fuir l’opinion au point extrême de leurs idées. »
J’étais alors de son avis à elle.
Durant toute cette fin d’année et au commencement de l’autre, je travaillai sérieusement, et je me rappelle, non sans plaisir, l’un de mes premiers succès littéraires. Mon professeur, M. Tavernier, chef de l’institution de jeunes gens qui nous faisait vis-à-vis, eut un jour l’idée, pour provoquer une double émulation, de me faire concourir avec ses premiers élèves.
La ville tout entière parlait beaucoup à ce moment-là d’un épouvantable orage qui avait éclaté en avril, fait plusieurs victimes, et dont le souvenir terrifiait encore les paisibles Chaunois.
Mon professeur nous le donna, à ses élèves et à moi, comme sujet de narration. J’avais suivi et observé chaque détail de cet orage et même noté mes observations : l’effarement des oiseaux, le frissonnement des feuilles, la plainte des arbres, secoués par la rafale, les terreurs des gens qui passaient, le bouleversement du ciel, les sonorités proches ou éloignées des bruits du tonnerre, les coupures tordues des éclairs, le terrible choc de la foudre qui avait failli me tuer.
Croyant l’orage terminé, étouffant, je m’étais assise dans un courant d’air établi par deux fenêtres ouvertes en face l’une de l’autre. La foudre assourdissante éclata et traversa les deux fenêtres, me renversant de ma chaise et me jetant à terre. Je décrivis tout cela avec émotion.
Parmi les élèves de la pension, il y avait beaucoup de jeunes gens que je connaissais, frères et parents de mes ex-compagnes de pension. Tous savaient la cause de mon renvoi de chez Mlles André et m’admiraient comme une jeune personne « vaillante », expression consacrée autour de moi et que répétait à satiété ma grand-mère.
Je copiai, recopiai ma narration.
Je m’appliquai, me passionnai à en avoir la fièvre, et je fus proclamée première par mes concurrents eux-mêmes. L’un d’eux vint m’en apporter la nouvelle et me féliciter. Je l’aurais embrassé ; mais ma grand-mère me fit un signe impérieux et je remerciai simplement, mais avec une gratitude chaleureuse.
« Comment ! me dit ma grand-mère, tu allais embrasser ce garçon, mais regarde-toi donc. Tu es une jeune fille, tu n’es plus une enfant.
— Mais, grand-mère, je n’ai quatorze ans que dans six mois.
— Tout le monde t’en donne seize ! »
Ma grand-mère envoya à mon père, à mes tantes, à la famille de mon père, ma fameuse composition, dont elle fit elle-même des copies, gardant le texte original retrouvé par moi quelque vingt ans plus tard.
Je ne songeai plus alors qu’à la littérature, et j’exaltai mon imagination avec ivresse.
Un chiromancien vint à Chauny à cette époque, et ma grand-mère n’eut qu’une idée, celle de « le faire lire dans ma main », comme elle disait. Il y vit, « près de Jupiter distinctement, affirma-t-il, l’étoile de la célébrité », et il ajouta : « Je retrouverai un jour cette main », et il la reconnut, en effet, plus de vingt années après, sur la côte d’azur, sans qu’il pût soupçonner qui j’étais ; ma grand-mère, à partir de ce moment, n’eut plus un doute sur ma destinée.
A cette époque je mis en action autour de moi les Lusiades de Camoëns. Chacun de nous y eut son rôle, et pendant plus d’une année mes grands-parents et moi, Blondeau, mon père lui-même qui était devenu Mousshino d’Albuquerque, nous nous incarnions dans le personnage héroïque choisi par chacun de nous, entremêlant à notre grand amusement la fiction et la vie journalière, pris de rires bruyants, lorsque la vulgarité des événements compromettait les solennités de la figure de Vasco de Gama — c’était moi !
Mon grand-père, le géant Adamastor, appelait ses pigeons en récitant un passage des Lusiades. Nous savions littéralement par cœur l’admirable poème. Que c’était drôle quand une charrette qui passait dans la rue remuait la maison qui devenait notre navire. Quelles réflexions dolentes sur les dangers que nous courions ; mon équipage quelquefois se révoltait, surtout à table où nous étions tous réunis, contre mes exigences. Je faisais alors taire les mutins en drapant ma serviette autour de mon corps pour rappeler la scène du drapeau. Le mélange du respect pour l’œuvre et des cocasseries de nos interprétations était tellement amusant que nous eûmes grand peine à délaisser les Lusiades pour vivre un roman de Walter Scott, Ivanhoë, qui me passionna aussitôt lu.
Mon père faillit à ce moment-là quitter Blérancourt. Les prières de ma grand-mère, les miennes, le préservèrent d’une nouvelle folie qui lui eût fait perdre sa situation acquise.
Il désirait faire partie du Phalanstère de Condé-sur-Vesgres. M. Baudet Dulary, député, ayant mis à la disposition de Victor Considérant une grande partie de sa fortune pour faire l’essai des doctrines de Fourrier, mon père voulut participer à cette tentative qui échoua plus tard de façon lamentable, mais à laquelle l’un de ses amis dont j’ai déjà parlé prêtait son concours actif.
Durant ce même printemps de 1850, il vint à Chauny une troupe dramatique. Je n’étais jamais allée au théâtre qu’à l’opéra de Charles VI à Amiens, lors de mon voyage en chemin de fer. J’avais lu beaucoup de pièces de toutes sortes, car je dévorais les livres comme ma grand-mère, mais je n’avais pas vu jouer une comédie avec toutes les ressources de la réalité.
Blondeau décida qu’il me conduirait voir le drame de « Marie Jeanne ou la fille du peuple ». Ma grand-mère avait une telle horreur de sortir que ce fut mon grand-père qui nous accompagna, Blondeau et moi.
Le barbier de mon grand-père, Lafosse, du quartier de la Chaussée, qui venait tous les jours le raser, avait une femme modiste. Ma grand-mère me fit faire par Mme Lafosse un gracieux bonnet de blonde avec de tout petits rubans roses. On n’allait pas en cheveux au théâtre à Chauny, et un joli bonnet était plus habillé qu’un chapeau.
On me regarda beaucoup. Mon grand-père et Blondeau ne cessaient de chuchoter, et je comprenais bien qu’ils parlaient de moi, mais Marie-Jeanne m’intéressait autrement que ma personne.
J’entendis plusieurs fois ces mots :
« Quel âge peut-elle avoir ? »
Les jeunes messieurs me regardaient plus hardiment au théâtre que dans la rue, et ils se parlaient entre eux à mon propos, je le voyais bien, et je comprenais que ce n’était pas pour se moquer de mon bonnet à petits rubans roses qui m’avait inquiétée au départ.
Marie-Jeanne me fit tant pleurer que je revins à la maison les paupières toutes gonflées. Ma grand-mère m’attendait et me déclara que j’étais une sotte de m’être ainsi boursouflé les yeux.
Mais mon grand-père et Blondeau la calmèrent en lui chuchotant ce qu’ils avaient chuchoté entre eux.
Tous les amis et toutes les amies de ma grand-mère, vinrent la voir dans la semaine qui suivit la représentation de Marie-Jeanne et lui dirent que j’avais « fait sensation ».
Ma grand-mère ne se tenait pas de joie et elle eut le tort de l’écrire à mon père. Il arriva, furieux. Le drame de famille prit cette fois des proportions tragiques. Mon père parla de ses droits. Il lui appartenait de veiller sur moi pour mettre ordre aux folies de ma grand-mère.
Quoi ! elle m’envoyait au théâtre avec un étranger, avec mon grand-père auquel ses mœurs plus que fantaisistes interdisaient le rôle de chaperon ? N’était-ce pas la pire des insanités que d’affubler du bonnet d’une fille de vingt ans une enfant qui n’en avait pas quatorze ?
Toute la ville avait dû me plaindre, se moquer de ma grand-mère. Ah ! elle ferait tant et si bien que je ne trouverais pas de mari !
« Vous vous trompez, mon cher Jean-Louis, en cela comme en toutes choses, répliqua ma grand-mère avec colère, car non seulement la demande en futur mariage de Juliette qui m’avait été faite il y a un an m’a été renouvelée hier, mais tout à l’heure, avant votre arrivée, j’en ai reçu une autre.
— Vous ne pourriez pas dire de qui ? »
Ma grand-mère montra une lettre à mon père et lui nomma une autre personne.
« Une et une font deux », dit-elle.
Mon père se tut un instant, puis bientôt, d’un ton outré, il reprit :
« Alors vous voulez marier Juliette comme vous vous êtes mariée, comme vous avez marié votre fille ?
— Non, répliqua-t-elle cruellement, je ne veux pas faire moi-même la situation de mon petit gendre. Il faut qu’il en apporte une.
— J’emmène Juliette, elle est à moi ! s’écria mon père.
— Je garde l’enfant abandonnée ! que j’ai tirée de la misère où vous l’aviez mise, monsieur mon gendre !
— Je vous enverrai les gendarmes.
— Essayez ! Je vous lâche tous et j’emmène Juliette à l’étranger. »
Alors se succédèrent pour moi des jours d’une tristesse mortelle. Assaillie par les lettres de mon père qui ne revint plus, par les visites de ma mère qui trouvait moyen de m’irriter contre mon père et contre ma grand-mère, la vie me devenait insupportable.
Je restai plusieurs mois sans voir mon père. Toute la famille le condamnait. Mes tantes, durant la saison que je passai chez elles, et qui n’avaient jamais écrit à mon père, lui écrivirent ; ce fut pour donner raison à ma grand-mère, pour lui dire qu’il n’avait nullement le droit d’influencer mon esprit dans le sens des excentricités du sien, que la « majorité » des affections qui m’entouraient créait des droits à ces affections.
Dans l’une de mes lettres à ma grand-mère, je lui parlai de la lettre de mes tantes à mon père et elle leur en fut profondément reconnaissante.
Chose curieuse, cette intervention la calma. A partir de ce moment elle parla de mon père avec moins de rancune.
Peu à peu la brouille s’apaisa encore une fois. Je désirai revoir mon père. Je souffrais de notre séparation et dans mon cœur et dans le développement de mon esprit. M’attachant de plus en plus aux études sur la Grèce, j’avais besoin d’un guide, et nul ne pouvait remplacer mon père. Je dis à ma grand-mère combien il me manquait, comment j’étais arrêtée pour progresser dans la littérature, et j’ajoutai, en riant, qu’elle entravait à plaisir, par rancune, ma future carrière d’écrivain.
Un beau jour d’automne, ma grand-mère me dit qu’elle me permettait de passer Noël et une partie de janvier à Blérancourt.
Mon chagrin et celui de mon père allaient être consolés, je m’en réjouissais de tout mon cœur, et ce furent des transports de joie sans fin quand nous nous revîmes. Mon père témoigna tant d’amour à sa grande fille, il fut si tendre, si occupé de tout ce qui pouvait ou me plaire, ou m’amuser ou m’instruire, que ma mère, prise de l’un de ses accès maladifs de jalousie, entra en hostilité ouverte avec mon père à propos de tout ce qui me touchait et m’infligea des tortures continuelles.
J’étais adulée par tout le monde chez ma grand-mère ; je fus humiliée sans trêve chez ma mère. Si mon père parlait de mon intelligence, de ma beauté, ma mère déclarait que j’étais aussi sotte que laide.
Il me sembla alors que j’étais jugée avec exagération dans un sens et dans l’autre et, entre les deux, je commençai à me juger moi-même, comme je l’ai toujours fait depuis, sans bienveillance extrême, sans parti pris de malveillance. Au fond, je suis reconnaissante à ma mère de m’avoir garée de la suffisance.
Mes études sur la Grèce recommencèrent avec passion. Mon père n’était pas seulement un professeur, c’était un poète.
« Comment peux-tu être un républicain si rouge avec un tel amour de la Grèce marmoréenne ? » lui disais-je.
« Le marbre chez les Hellènes n’était que le squelette de la vie architecturale et sculpturale, me répondait mon père, et dans la couleur grecque le rouge dominait. D’ailleurs il ne s’agit pas d’art dans la conception républicaine, mais de politique. L’art est éternel, la politique est la science des entraînements pour une marche en avant. Je puis être classique en art, et avoir le culte de ce qui est ancien. Je ne puis avoir en politique que le désir du nouveau. Quand le peuple aura reçu de nous la bonne parole vivifiante, il comprendra la beauté et l’art comme nous les comprenons. Déjà il les sent intuitivement mieux que le bourgeois. »
Il fallait entendre mon père parler du peuple ; ce mot était prononcé par lui avec ferveur et presque religieusement.
« Moi, papa, répliquais-je, je veux une République blanche, une République Athénienne avec une aristocratie qui surgisse de la masse et qui soit le meilleur de cette masse. Je veux une caste supérieure qui gouverne, qui instruise, qui éclaire.
— Moi je veux le peuple, rien que le peuple dans lequel nous nous fondrons comme en un creuset puissant. Le peuple a des sèves qui sont épuisées en nous ; il a une vitalité que nous n’avons plus. Les petites gens, ajoutait-il, ne sont coupables d’aucun de leurs défauts, que personne, durant leur enfance n’a pourchassés utilement, intelligemment, et combien ils sont admirables dans leurs qualités natives, que tant d’éléments travaillent à fausser ! Pourquoi le cercle est-il vicieux ? Pourquoi le peuple n’est-il pas instruit avant qu’on l’instruise ? Il ne se laisserait pas exploiter par des ambitieux criminels.
Le prince Louis-Napoléon, président, passait des revues, faisait des voyages de propagande ; les « d’Orléans », comme on disait alors, intriguaient à Clermont, les légitimistes à Wiesbaden ; ce qui restait de la forme républicaine subissait tous les assauts.
Mon père répétait : « Il nous reste le peuple ! » Mais sa conviction se heurtait à la démonstration, chaque jour plus évidente, qu’on éliminait par tous les moyens ce peuple des consultations nationales. Les ouvriers patriotes étaient prêchés par ceux qui disaient avoir souffert de la figure effacée faite par la France en Europe sous le roi Louis-Philippe, et ne cessaient de rappeler l’époque glorieuse de Napoléon Ier.
Auprès de mon père, il fallait bon gré mal gré entendre parler de politique ; comme je n’y mettais plus de passion personnelle, que je jugeais des choses avec détachement, je ne m’emportai, ni ne discutai, et notre vie eût été calme ou à peu près sans le caractère aigri de ma mère et les continuelles violences de mon père.
Sous d’autres formes qu’entre mon grand-père et ma grand-mère, les mêmes scènes de disputes interminables avaient lieu. Ces disputes entraient-elles dans la manière de vivre de chaque ménage à l’époque de ma jeunesse ? Je ne sais. Était-on plus sensible alors, plus susceptible, plus dramatique qu’aujourd’hui ? Je le crois.
Bien des années après, ma vie fut à nouveau mêlée à celle de mon père et de ma mère, et il me sembla que ces disputes perpétuelles comportaient une sorte de sensualité dans le raccommodement.
Pleurer, s’emporter, s’accuser, se haïr un instant, puis se calmer, se pardonner, se réconcilier, s’embrasser, s’aimer ; tout cela devenait un besoin et animait l’existence.
Mon père ne pouvait se corriger de ses terribles colères, se désespérant chaque fois de les avoir eues, mais recommençant à les avoir à tous propos.
Ma mère provoquait ces violences par des réflexions ou par des observations froides, ironiques, cinglantes, comme celles-ci, par exemple :
« Le caractère de M. Lambert est à l’orage. Nous n’éviterons pas la danse de la vaisselle et des verres au déjeuner ou au dîner », ou bien : « Monsieur le républicain voit rouge aujourd’hui, nous serons en danger, etc., etc. »
Ressemblant à mon père comme je lui ressemblais, je sentais bien souvent en moi sourdre la colère ; l’exemple de mon père si bon, si tendre, si juste, mais si aveuglé par ses emportements, devenant mauvais, cruel même, m’apprit à me dompter, et je ne me suis jamais permis dans ma longue existence, en fait de mouvements de violence, que des indignations et des haines vigoureuses contre les méchants ou contre les ennemis de mon pays.
On répète souvent : « A père avare, enfant prodigue », ou le contraire, et cela est vrai, car les enfants, à l’école de leurs parents, prennent des leçons de faits journaliers, qui se gravent, s’impriment à tout jamais en eux, les obligent à juger et à condamner.
A force d’entendre mon père et ses nombreux « frères et amis » discuter de politique violente, « avancée », comme on disait alors, j’étais devenue tout à fait modérée. Que de projets de « Défense républicaine » ont été formés devant moi. Les uns voulaient assassiner le Prince-Président, les autres faire sauter la Chambre des Députés, les autres soulever le peuple contre les traîtres.
Je restai à Blérancourt jusqu’au 1er février 1851.
Il vint un jour déjeuner chez mon père un républicain très « avancé » et de plus « comtiste », ce que mon père dut m’expliquer, car c’était la première fois que j’entendais parler d’Auguste Comte. Il était avocat à la cour d’appel de Paris, mais habitait Soissons, où il ne devait pas se fixer et où il surveillait une série de procès très importants d’une tante. Il s’appelait M. Lamessine et avait la réputation d’un homme de talent. Sa conversation brillante me plut, son scepticisme me déplut. Il disait que le bien n’a pas d’autre intérêt que celui d’être la contre-partie du mal, que la morale lui apparaissait comme formant le contre-poids de la démoralisation. Il tenta de persuader à mon père qu’il faut que la société se corrompe encore plus qu’elle ne l’est pour qu’il en sorte une végétation nouvelle. Il avait le type d’un Italien du Midi. Des yeux très sombres, un teint mat, des cheveux d’un noir bleu luisant très ondulés. Son grand-père, venu de Sicile, s’appelait de la Messine ; il s’était fait naturaliser Français à la grande Révolution et avait simplifié son nom.
Je me mêlai aux discussions comme toujours et me passionnai. M. Lamessine en fit autant et la joute fut amusante. Il n’avait foi en rien. J’avais foi en tout. Mon père, lorsque j’hésitais, me fournissait des arguments parfois contraires à ses propres idées ; mais il me voulait victorieuse contre un négateur.
M. Lamessine nous quitta en riant et me dit : « Sans rancune, mademoiselle la batailleuse. »
Je répondis :
« Mes vœux, monsieur, pour qu’il vous pleuve du ciel un peu de conscience de ce qui est le bien et le beau. »