«EH BIEN! MOI, C’EST LE FILS DU ROI QUE J’ÉPOUSERAI.»
____
Il y avait une fois un vieux boulanger qui était veuf et père de trois filles.
Toutes trois étaient jolies et bien faites, mais la plus jeune était vraiment une merveille de beauté!
Un soir d’été, après souper, assises auprès de la fenêtre ouverte, elles causaient mariages et maris, comme font volontiers les fillettes entre elles.
«Qui veux-tu épouser, sœur Annaïk? dit la cadette à l’aînée.
—Le jardinier du roi! répondit celle-ci sans hésiter.
—Et toi, sœur Marianik? demanda-t-elle encore à la seconde.
—Le valet de chambre du roi!
—Eh bien! moi, c’est le fils du roi que j’aime et que j’épouserai!
—Tu es folle, petite Lizik! s’écrièrent les deux autres, as-tu perdu la tête pour dire une chose si hardie?
—Non certainement, je ne l’ai pas perdue. Écoutez bien ce que je vais vous dire, pour vous en souvenir quand les choses arriveront, telles que je vous les prédis: «J’aurai trois enfants du fils du roi: deux garçons ayant chacun une étoile d’or au front, et une fille qui aura, au front aussi, une étoile d’argent!»
Le vieux père était déjà couché. De son lit, au fond de la chambre, il entendait ses filles jaser.
«Quelle conversation avez-vous là? leur cria-t-il. Vous feriez bien mieux d’aller dormir, que de bavarder et dire des paroles insensées. Si quelqu’un vous écoutait, il vous croirait folles.»
Un peu honteuses de leur enfantillage, les trois sœurs montèrent dans leur chambre; mais le bonhomme avait deviné juste: trois hommes les avaient entendues et c’était justement ceux dont elles avaient parlé si légèrement.
Surpris par une forte averse, le fils du roi, qui se promenait incognito, s’était réfugié sous le large auvent de la boulangerie, où son valet de chambre et son jardinier, qui l’avaient suivi de loin, vinrent bientôt le rejoindre. Tous trois ne perdirent pas un mot de ce qu’avaient dit les jeunes filles. Le prince regarda le nom du boulanger qui était écrit sur son enseigne, et le lendemain au matin il envoya un de ses officiers dire à Annaïk de venir immédiatement au palais.
Elle fut bien surprise et surtout effrayée, mais le bon accueil du prince la rassura un peu. Il la fit asseoir et lui dit en souriant:
«Vous rappelez-vous votre conversation d’hier soir, avec vos sœurs, auprès de la fenêtre, dans la maison de votre père?»
Elle devint toute rouge de confusion, puis toute pâle de peur.
«Ne craignez rien, lui dit le prince avec bonté, parlez hardiment, que risquez-vous, puisque j’ai tout entendu?»
Mais la pauvre fille restait muette.
«Vous ne voulez pas me répondre? Voyons, je vais vous aider... Vous avez parlé de mariage?
—Oui, dit-elle, timidement.
—Et vous avez dit que vous épouseriez volontiers mon jardinier?
—Oui, répondit-elle encore, mais ce oui fut dit si bas, qu’à peine pouvait-on l’entendre.
—Allons, c’est bien, rassurez-vous; je ne vous veux point de mal; retournez chez vous et envoyez-moi votre sœur puînée.»
Marianik vint aussitôt. Quand elle parut devant le prince, elle avait envie de se jeter à ses genoux pour implorer son pardon; mais il lui montra autant de bienveillance qu’à l’aînée, lui fit les mêmes questions, l’amena à confesser qu’elle avait indiqué le valet de chambre pour son épouseur préféré, et la renvoya chez elle, en lui ordonnant de dire à sa plus jeune sœur que le fils du roi voulait lui parler.
Lizik arriva, modeste et charmante, sans timidité et sans hardiesse, parée de ses vêtements tout simples, mais si bien ajustés, si bien choisis, pour rehausser sa fraîche beauté, que le prince en fut ébloui. Elle s’avança, les yeux baissés, et fit une révérence aussi gracieuse que l’aurait pu faire la dame de la cour la mieux stylée par le maître de ballet du roi.
Le prince lui demanda ce qu’elle avait dit la veille au soir. Sans se troubler, elle le répéta; il semblait que la conscience de ses hautes destinées lui donnât une force d’âme qu’on n’aurait pas attendue d’une personne de son âge et de sa condition. Le fils du roi en fut étonné.
«Ainsi, vous voulez m’épouser? dit-il.
—Oui, monseigneur.
—Et vous êtes sûre de me donner trois beaux enfants portant tous trois une étoile au front: d’or, pour les deux garçons, d’argent, pour la fille?
—Oui, monseigneur, j’en suis tout à fait sûre.
—Eh bien! vous serez ma femme, je le jure! Allez dire à votre père qu’il vienne me parler.»
Le vieux boulanger fut très effrayé quand sa fille lui transmit l’ordre du prince.
«Je vous l’avais bien dit, s’écriait-il tout tremblant, que vos conversations indiscrètes amèneraient quelque malheur. Ah! vous avez fait là un beau coup! C’est votre pauvre vieux bonhomme de père qui va porter la peine de vos sottises! Je serai pendu, décapité, brûlé vif; que sais-je, moi? Les princes n’aiment pas qu’on se moque d’eux.»
Ses filles cherchèrent à le rassurer.
«N’ayez pas peur, mon père, dit Lizik, il ne vous arrivera rien de fâcheux, au contraire; le prince me parlait d’un air plein de bonté.
—Et puis, dit Marianik, il vous commande d’aller le trouver, vous ne pouvez pas désobéir à ses ordres.
—Ce ne serait pas un bon moyen pour apaiser sa colère, en supposant qu’il soit irrité», ajouta Annaïk.
Ceci décida le vieillard; il se laissa cajoler, dérider, enguirlander par ses filles. Elles peignèrent ses longs cheveux blancs, brossèrent bien son grand chapeau et sa veste des dimanches, jusqu’à ce que la moindre trace de farine en fût partie. Lizik lui mit dans la main son pen-baz[8] de houx luisant, et toutes trois le conduisirent au bout de la rue, où elles se séparèrent de lui après l’avoir embrassé à plusieurs reprises.
Le pauvre bonhomme s’en allait la tête basse, le cœur gros, la mort dans l’âme, car ses craintes n’étaient pas dissipées. Il pensa mourir de frayeur quand deux officiers, tout chamarrés de broderies, vinrent le prendre pour le conduire au prince. Mais quand il entendit celui-ci lui demander ses deux filles en mariage, une pour le jardinier, l’autre pour le valet de chambre, il commença à se remettre un peu de son émoi.
«Maintenant, dit le prince, à qui pensez-vous marier Lizik, votre cadette?
—A qui vous voudrez, monseigneur, à qui vous voudrez,... balbutia le vieillard.
—Et si c’était à moi-même, qu’en diriez-vous?»
La demande resta sans réponse, car le bon vieux se précipita aux pieds du prince pour lui témoigner sa reconnaissance. Son consentement fut ainsi donné.
Les trois noces furent faites le soir même et, pendant un mois entier, les danses, les fêtes, les festins se succédèrent sans interruption.
Le jardinier et le valet de chambre du roi avaient emmené leurs femmes, chacun dans sa maison; mais Lizik demeurait au palais, avec le prince son époux. Elle avait pris en peu de temps les manières qui convenaient à son nouvel état; sa beauté, maintenant relevée par de riches atours, n’avait fait que s’accroître, et comme elle était restée bonne et gracieuse, chacun chantait ses louanges.
«C’est vraiment, disait-on, une princesse accomplie.»
Ses deux sœurs, pourtant, ne se joignaient point à ce concert élogieux, elles étaient dévorées de jalousie; la pensée que leur cadette était placée infiniment au-dessus d’elles leur était insupportable, et leur haine ne connut plus de bornes quand le bruit se répandit que Lizik allait bientôt être mère.
«Il faut lui enlever son enfant», se dirent-elles, et elles s’en furent trouver une vieille fée qui, par pure méchanceté, consentit à les aider dans leur infernal projet.
«Allez, leur dit-elle, chez votre voisine, Katel Binic. Dites-lui que vous la ferez entrer au palais comme nourrice de l’enfant royal et promettez-lui cent écus d’or, si elle est docile. Vous me l’enverrez après et je lui dirai ce qu’elle aura à faire; mais rappelez-vous qu’il ne lui est pas permis de tuer le nouveau-né.»
Les deux méchantes femmes suivirent de point en point ces conseils et décidèrent facilement leur sœur à prendre leur protégée comme nourrice, celle-ci étant une belle femme, jeune, fraîche, vigoureuse.
Katel reçut les instructions de la vieille fée et jura de lui obéir.
Quand le temps fut venu, la reine eut un enfant magnifique, un beau garçon qui avait une étoile d’or au milieu du front. Mais la nourrice livra aussitôt la pauvre petite créature à un homme qui l’attendait, caché près de là.
«Mettez-le dans un panier, lui dit-elle, et exposez-le sur la rivière, en le laissant aller au fil de l’eau.»
Puis elle coucha, dans le berceau de l’enfant, un petit chien qu’elle avait amené.
Le prince accourut, plein de joie à l’idée qu’un fils lui était né.
«Montrez-le-moi tout de suite! dit-il à la nourrice.
—Hélas! monseigneur, dit-elle hypocritement, il faut se résigner à la volonté de Dieu, quoi qu’il arrive.
—Que voulez-vous dire?
—C’est un grand malheur, sûrement, mais enfin l’on voit quelquefois des monstres...
—Expliquez-vous, au nom du ciel! Où est l’enfant? Je veux le voir.»
La vilaine femme se jeta à ses pieds en feignant de sangloter.
«Monseigneur! ayez pitié de nous!... cet enfant... ce n’est pas une créature humaine, c’est un être qui ressemble à un chien.—Il est mort, du reste, voyez plutôt...»
Et elle ouvrit les rideaux du berceau.
Le prince n’en pouvait croire ses yeux! Il fut très longtemps à se consoler, mais enfin l’affection qu’il avait pour sa femme l’emporta sur son chagrin.
L’année suivante, la même scène se renouvela et Katel Binic persuada encore une fois au prince qu’il lui était né un petit chien, tandis qu’en réalité, c’était un garçon, aussi beau que le premier, et portant, comme lui, une étoile d’or au front.
La troisième fois, c’est une petite fille qui naquit. Elle était extrêmement jolie et une étoile d’argent brillait sur son front. Elle fut, elle aussi, confiée à la cruelle nourrice et exposée sur la rivière. Mais cette fois, le prince (qui était maintenant roi, ayant succédé à son père) entra dans une grande fureur:
«Qu’est ceci? s’écria-t-il, serai-je appelé le père des chiens? Il y a un mystère dans tout cela! J’ai sûrement épousé une sorcière qui m’a séduit par ses enchantements, et Dieu me punit d’avoir cédé à mon caprice, sans prendre le temps de réfléchir et de consulter des hommes sages. Je ne serai pas plus longtemps le mari d’une réprouvée! Qu’on saisisse la reine!—dit-il à ses officiers;—qu’on l’enferme dans la plus haute chambre de la grande tour! Elle n’y aura, pour toute nourriture, que du pain et de l’eau, et pour toute distraction, que la lecture d’un petit livre à son choix,—un seul!»
On suivit ses ordres de point en point, et Lizik, après avoir été une brillante reine, aimée, fêtée, adulée, ne fut plus qu’une triste prisonnière, réduite à regretter le temps où, libre et gaie, elle se livrait aux humbles travaux du ménage, chez son père, le vieux boulanger.
Le jardinier du roi, le mari d’Annaïk, était un excellent homme. Il faisait bon ménage avec sa femme et eût été parfaitement heureux, s’il n’avait désiré en vain d’avoir des enfants. On ne lui avait point fait part du détestable complot ourdi contre la princesse, car Annaïk avait craint qu’une action si noire ne le séparât d’elle à tout jamais.
Il avait un très beau jardin, tout au bord de la rivière, il s’y plaisait beaucoup et se promenait souvent dans une jolie allée qui suivait le cours de l’eau en mille détours, sous de verdoyants ombrages. Un jour, qu’il y marchait tout pensif, songeant en lui-même combien il aurait été heureux de voir là un joli petit marmot trottiner près de lui, il aperçut, flottant sur la rivière, un objet un peu volumineux, ressemblant à une corbeille de fruits. Curieux de savoir ce qu’elle contenait, il sauta dans son bateau, le poussa au large et arriva, juste à temps, pour saisir le panier, au moment où, emporté par le courant, il passait devant lui.
Quelle fut sa surprise, lorsqu’en écartant les branches de fougère qui se croisaient par-dessus, il aperçut un petit enfant, beau comme le jour, portant au front une rayonnante étoile d’or!
UN PANIER POUSSÉ PAR LE COURANT...
«Dieu soit loué! s’écria-t-il, il a entendu ma prière! Je n’avais point d’enfant à aimer, et voici qu’il m’en envoie un d’une beauté sans pareille!»
Et, tout joyeux, il emporta sa précieuse trouvaille au logis.
Il fut bien accueilli par sa femme. Moitié remords, moitié affection naturelle pour le petit garçon, elle le prit à gré, le combla de soins et l’éleva avec autant de tendresse que s’il eût été son propre enfant.
Un an plus tard, le jardinier, assis tranquillement dans son bateau, s’amusait à pêcher à la ligne.
«Je ne prends rien, pensait-il, c’est singulier! Vais-je donc rentrer les mains vides à la maison? Que dira la bonne femme?»
Tout à coup, comme il relevait sa ligne, un panier, poussé par le courant, vint heurter la barque et s’arrêter contre le bord. Il le tira de l’eau et, cette fois encore, fut stupéfait d’y voir un joli enfant, ayant, comme le premier, une étoile au front. Il le recueillit et le porta à sa femme, qui s’écria avec joie: «Dieu! le bel enfant! Celui-ci sera pour moi! Nous aurons à présent chacun le nôtre, vous et moi.»
L’année d’ensuite, la petite fille vint aussi, dans sa frêle nacelle d’osier, s’arrêter le long de la rive, au milieu des joncs, où le jardinier la trouva, souriante et mignonne.
Il la prit dans ses bras et revint chez lui, un peu soucieux de la façon dont sa femme prendrait cette troisième trouvaille.
En effet, la dame le reçut assez mal.
«Quand aurez-vous fini de trouver des enfants? lui dit-elle. Est-ce que tous les ans, vous allez m’en apporter un, venant on ne sait d’où? Voulez-vous faire de votre maison un hôpital d’enfants? J’en ai assez; je n’en veux plus.
—C’est bon,... c’est bien,... ma femme, calmez-vous,... je vais reporter l’enfant où je l’ai trouvé,—sur l’eau—et il poussa un gros soupir. Ah! c’est grand’pitié! reprit-il, c’est une si jolie petite fille!.....
—Que dis-tu? Une petite fille!... Moi qui désirais tant une petite fille! Montre-la un peu. Oh! le joli petit ange! Et vois-tu cette brillante étoile d’argent au milieu du front? Nous la garderons, mon homme; nous avons assez de bien pour l’élever, et puisque Dieu ne nous a pas donné d’enfants ceux-ci nous en tiendront lieu.»
Le jardinier et sa femme vécurent encore plusieurs années, très heureux et très fiers de leurs beaux enfants d’adoption qui les aimaient tendrement. On n’avait rien négligé pour leur éducation et ils avaient répondu en tout aux soins qu’on avait pris d’eux.
Le roi les trouvait charmants; il les faisait souvent venir auprès de lui et se plaisait en leur compagnie. Chaque dimanche, on les voyait assis à côté de lui, dans son banc, à la grand’messe.
Tout le monde admirait leur belle taille et leur jolie figure, mais on s’étonnait de voir leur front couvert d’un bandeau de ruban d’or, qui d’ailleurs leur seyait fort bien. Leur mère adoptive, en effet, avait voulu que tous les trois portassent constamment ce bandeau pour cacher l’étoile dont ils étaient marqués.
A la mort du jardinier et de sa femme (qui ne lui survécut guère), le roi fit venir les trois enfants au palais pour y demeurer, et il s’attachait à eux chaque jour davantage.
Un jour d’hiver, il était parti à la chasse avec les deux jeunes garçons, et leur sœur, un peu désœuvrée, descendit dans la grande cuisine du palais. Elle s’amusait à voir les serviteurs affairés, les pourvoyeurs apportant les viandes, les volailles, les légumes, les fruits; les pâtissiers enfarinés, les marmitons, courant de-ci, de-là, comme des souris. Un arbre entier flambait dans la grande cheminée, et la lueur joyeuse de la flamme mettait des rayons d’or sur les fonds polis des bassins de cuivre jaune.
Une vieille femme, toute courbée sur son bâton d’épine, entra dans la cuisine. Elle tremblait de froid, et ses dents claquaient.
«Hou! hou! hou! je suis glacée!» disait-elle en geignant.
La belle Hénora (c’est ainsi que s’appelait la jeune fille) fut touchée de compassion.
«Approchez-vous du feu, grand’mère, dit-elle, chauffez-vous à l’aise, je vais vous faire donner une écuelle de soupe, cela vous fera du bien.
—Ma bénédiction sur vous, mon enfant! Vous êtes aussi bonne que belle. Ah! si vous aviez l’eau qui danse, la pomme qui chante, l’oiseau de vérité, vous sauriez le secret de votre naissance et vous n’auriez point votre pareille sur la terre.
—Oh! grand’mère, que dites-vous là? Est-il possible? Mais comment avoir toutes ces merveilles?
—Vous avez ici deux frères, ce sont eux qui peuvent vous les procurer.»
Et la vieille s’en alla, sans dire un mot de plus.
A partir de ce moment, Hénora devint songeuse, inquiète, difficile à contenter. Les paroles de la vieille femme lui revenaient sans cesse à l’esprit, et elle ne s’intéressait plus à rien de ce qui l’entourait.
Ses frères, qui l’aimaient tendrement, s’affligeaient de la voir ainsi changée et plus triste de jour en jour, elle, autrefois, si gaie et si charmante.
«Qu’as-tu donc, lui disaient-ils, es-tu malade?
—Non.
—Es-tu fâchée après nous?
—Non, oh! non!
—Tu te déplais ici?
—Non.
—Que désires-tu? dis-le-nous.
—Rien.
—Veux-tu une belle robe, plus belle que toutes celles que tu as déjà? Le roi est si bon qu’il te la donnera sûrement.
—Non, je n’ai pas besoin de robes, j’en ai assez.
—Veux-tu un collier d’or et d’argent, avec des perles tout autour, et, au milieu, une belle croix d’opale et de diamants?
—J’ai des bijoux plein mon coffret, et vous voyez bien que je ne les porte même pas.
—Veux-tu une promenade sur l’eau, dans une barque toute remplie de fleurs, avec des voiles de soie blanche, des cordages de soie rouge, et vingt matelots, vêtus de velours bleu, qui feront la manœuvre en chantant?»
Hénora secoua la tête.
«La mer est perfide, dit-elle, et qui sait ce qui peut arriver!...
—Veux-tu un beau cheval blanc, avec une queue tombant jusqu’à terre? Nous le dresserons si bien, qu’il se mettra à genoux devant toi, pour que tu montes sur son dos sans aucune peine.»
Hénora sourit en voyant ses frères si bons, mais deux larmes coulèrent sur ses joues, comme deux gouttes de rosée sur une fleur.
«Ne vous tourmentez pas davantage, dit-elle, car tout ce que vous me proposez n’est rien auprès de ce que je voudrais vous demander.
—Qu’est-ce donc? dis vite.
—Vous voulez le savoir?
—Oui, oui, dis-nous-le tout de suite.
—Je voudrais avoir l’eau qui danse, la pomme qui chante, l’oiseau de vérité.»
Les jeunes gens se regardèrent avec stupéfaction, puis, après un moment de silence:
«Qui t’a mis en tête de pareilles idées? dit Hervé, l’aîné des deux frères.
—Un jour, il est venu à la cuisine, pendant que j’y étais, une vieille femme qui m’a dit: «Mon enfant, si vous aviez l’eau qui danse, la pomme qui chante, l’oiseau de vérité, vous connaîtriez le secret de votre naissance et vous n’auriez pas votre pareille au monde.» Depuis, je ne cesse d’y penser nuit et jour et je mourrai de chagrin si je ne les ai pas.
—Console-toi, petite sœur, tu les auras! s’écria le bon Hervé. Si ces merveilles existent sur la terre, je saurai les trouver et je te les apporterai. J’ai plus d’une fois entendu dire à ma nourrice que nous n’étions pas les enfants du jardinier du roi et de sa femme. Comme toi, je veux savoir qui étaient nos parents, s’ils vivent encore, et dans quel pays ils demeurent. Dès demain, je partirai.
—Oh! mon frère chéri, reste avec moi! Ne t’éloigne pas! je serais au désespoir qu’il t’arrivât malheur! Je me reprocherais toute ma vie de t’avoir mis en péril pour satisfaire une fantaisie!»
Et se pendant à son cou, elle l’accablait de caresses.
«Non, non, dit-il, en se dégageant des bras d’Hénora, ne me retiens pas, petite sœur, laisse-moi faire et sois sans inquiétude.
—Sans inquiétude! ô mon Dieu! je ne cesserai d’être inquiète! Sans nouvelles de toi,... sans savoir même où tu te trouves!»
Il détacha de sa ceinture un petit poignard, dont le manche, richement ciselé, sortait d’un fourreau de maroquin fauve, rehaussé d’or, et le tendit à sa sœur.
«Tiens, dit-il, je te donne ce poignard. Tire-le du fourreau, plusieurs fois par jour, pendant un an et un jour. Aussi longtemps que la lame sortira de son étui, nette et brillante, c’est qu’il ne me sera arrivé aucun mal;—mais si elle te résiste et reste au fourreau, malgré tous tes efforts... ce sera signe que j’aurai cessé de vivre.»
Hénora prit le poignard et, après de tendres adieux, Hervé quitta son frère et sa sœur.
Bien des mois s’écoulèrent sans nouvelles de lui, mais le poignard quittait aisément son fourreau, et cela calmait les terreurs d’Hénora. Un jour, pourtant, quoiqu’elle tirât de toutes ses forces, jusqu’à meurtrir ses blanches mains, le poignard resta dans l’étui. Elle appela Guy, son second frère, à son secours, mais leurs efforts réunis ne parvinrent pas à dégager la lame d’un demi-pouce; ne doutant plus alors de la fin tragique d’Hervé, la jeune fille éclata en sanglots.
«C’est moi, s’écria-t-elle, qui ai envoyé mon pauvre frère à la mort. Sans ma fatale curiosité, il serait encore là près de nous! Jamais, non, jamais, je ne m’en consolerai!
—Ah! chère petite sœur, mon chagrin est aussi grand que le tien, mais je ne puis le supporter dans l’oisiveté. Je vais aller à la recherche de notre frère aîné», dit Guy.
Les sanglots d’Hénora redoublèrent.
«Non, mon Guy! mon frère chéri! ne me quitte pas! Je serais trop malheureuse, s’il fallait vous perdre tous deux!
—J’irai, ma sœur, je le veux! et je ne cesserai pas de marcher que je n’aie retrouvé mon frère. Tiens, voilà un chapelet que je te donne. Les grains sont enfilés dans un ruban, comme tu vois. Fais-les couler entre tes doigts, l’un après l’autre, le plus souvent que tu pourras. Tant qu’ils glisseront sans difficulté, ce sera bon signe. Mais quand l’un d’eux s’arrêtera, alors, moi aussi, j’aurai cessé de vivre!»
Hénora, restée seule, abîmée dans la tristesse, ne songeait qu’à ses deux frères et passait et repassait les grains de son chapelet entre ses longs doigts blancs, dans ses mains amaigries. Au moindre petit arrêt, son cœur battait avec violence et sa tête s’exaltait. Hélas! le moment vint aussi où, pour la seconde fois, elle eut à pleurer le sort d’un frère. Un grain, obstinément fixé au ruban, refusa d’avancer en dépit des plus grands efforts.
Elle jeta son chapelet de côté...
«C’est assez pleurer! s’écria-t-elle, je veux revoir mes frères, morts ou vifs! Je ne m’arrêterai pas jusqu’à ce que j’aie accompli ma mission!»
Avec une énergie et une activité que rien ne rebutait, elle pressa les préparatifs de sa périlleuse entreprise. Elle se procura des habits de cavalier, un bon cheval, mit dans sa ceinture une bourse pleine d’or, des armes; derrière elle, un petit portemanteau contenant quelques hardes et les objets nécessaires en voyage. Puis, sans rien dire à personne, un beau matin, elle partit, bien avant l’aube naissante.
Pendant tout le jour, elle chevaucha sans s’arrêter et, vers le soir, s’engagea dans une plaine immense qui s’étendait jusqu’aux limites de l’horizon.
Interdite, à la vue de ce désert, elle se demandait de quel côté il fallait se diriger, quand elle aperçut, dans un vieil arbre creux, un tout petit bonhomme, très vieux. Il sortit de l’arbre et vint au-devant d’elle, traînant une barbe blanche, si longue, qu’il s’y embarrassait les jambes à chaque pas.
«Bonjour! bonjour! la fille du roi! lui cria-t-il.
—Bonjour, grand-père! mais vous me prenez pour une autre, car je ne suis pas fille de roi.
—Non, non, fillette, je ne me trompe pas, je vous connais bien.»
Hénora le regarda d’un air émerveillé.
ELLE APERÇUT UN PETIT VIEILLARD TRAÎNANT UNE SI LONGUE BARBE...
«Comment me connaissez-vous? dit-elle, moi, je ne vous ai jamais vu. Mais dites-moi, grand-père, est-ce que cette longue barbe blanche ne vous gêne pas? Elle vous fait trébucher à chaque instant.
—Si fait, ma pauvre enfant, j’en suis bien incommodé. Et pourtant, je devrais y être accoutumé, voilà cinq cents ans que je la porte; mais plus je vieillis, plus elle me gêne.
—Voulez-vous que je la coupe?
—Oui, oui, bien volontiers.»
Elle tira de son portemanteau une paire de ciseaux d’or, et s’agenouillant auprès du petit vieillard se mit à couper la barbe.
La besogne n’allait pas vite, car les ciseaux n’étaient pas grands et la barbe était dure et touffue; mais à force de patience et de bonne volonté, Hénora en vint à bout et ne se releva que lorsque la dernière mèche eut rejoint les autres sur le sol, où elles gisaient amoncelées comme une lourde toison.
Le petit vieillard sauta d’allégresse.
«Ma bénédiction sur vous, fille du roi! s’écria-t-il, car vous m’avez délivré de mon enchantement. Depuis cinq cents ans que je suis ici, il a passé bien des gens devant moi, personne, avant vous, n’a eu pitié du pauvre vieux. Mais vous en serez récompensée, ma chère enfant. Je sais où vous allez; vous cherchez vos frères, vous les retrouverez et vous les sauverez, si vous avez du courage, de la patience et du sang-froid. Écoutez-moi bien, retenez toutes mes paroles et suivez fidèlement toutes mes instructions.
«A soixante lieues d’ici, vous verrez une auberge, à droite, au bord du chemin. Descendez là, mangez, buvez, puis laissez-y votre cheval, et dites que vous payerez à votre retour. Bientôt après avoir quitté cette maison, vous vous trouverez au pied d’une haute montagne. Il vous faudra la gravir, ce que vous ne ferez qu’avec bien de la peine, car elle est hérissée de rochers ardus. Vous aurez aussi à souffrir du froid et de la tempête, mais ne perdez point courage et continuez à monter, quand même. Un peu avant d’arriver au sommet, vous vous engagerez sur une route bordée d’un grand nombre de piliers de pierre noire; ces piliers sont les personnes qui, ayant essayé comme vous de gravir la montagne, ont perdu courage. Vos frères sont parmi elles. Tout en haut, vous trouverez une plaine, une belle prairie émaillée de fleurs et, au milieu, un pommier abritant un siège d’or. Asseyez-vous et feignez de vous endormir. L’oiseau de vérité qui est sur les branches du pommier en descendra et viendra de lui-même dans une cage qui est sous l’arbre; fermez vite la porte alors, et enlevez la cage; puis coupez un rameau du pommier, avec le fruit qu’il supporte, car c’est là la pomme qui chante. Enfin, du pied de l’arbre jaillit une source limpide: c’est la fontaine de l’eau qui danse. Puisez-en une pleine fiole et retournez sur vos pas sans vous arrêter. Seulement, en descendant la route, jetez une goutte d’eau sur chaque pilier de pierre pour faire cesser la métamorphose de tous les malheureux qu’ils renferment.
—Merci bien, bon petit homme, dit Hénora, je n’oublierai jamais le service que vous me rendez.
—Bon courage, la belle fille, dit le vieillard, et n’oubliez rien de ce que je vous ai dit.»
Elle remonta à cheval et arriva sans encombre à l’auberge du chemin. Elle y coucha, but et mangea, reprit des forces et, laissant derrière elle son cheval et son portemanteau, se remit en route. Après avoir fait une lieue environ, elle s’arrêta au pied d’une haute montagne qui s’élevait jusqu’au ciel et la considéra avec angoisse. C’était un immense rocher ardu, desséché, couvert de ronces et d’épines, sans la moindre trace de chemin frayé. La jeune fille commença à le gravir; les cailloux déchiraient ses pieds mignons, de gros blocs, se détachant du sol sous ses pas, menaçaient de l’emporter dans des abîmes; d’autres, suspendus au-dessus de sa tête, tombaient tout à coup avec un fracas effroyable, rebondissaient autour d’elle et semblaient près de l’écraser. Parfois, la pente était si rude qu’il lui fallait s’aider des mains, pour se hisser péniblement de rocher en rocher. Les broussailles accrochaient ses vêtements en lambeaux, les épines rayaient de sillons sanglants sa chair délicate. Pourtant elle ne perdait pas courage et continuait à monter lentement. A mi-chemin de la montagne, de nouveaux tourments vinrent l’assaillir. Une bise furieuse lui soufflait au visage; des rafales de neige l’aveuglaient; la grêle, le tonnerre faisaient rage et un froid glacial engourdissait ses membres.
LA PENTE ÉTAIT SI RUDE QU’IL LUI FALLAIT S’AIDER DES MAINS.
«Jamais je n’arriverai jusqu’en haut, pensa-t-elle, je n’en puis plus... Mes forces m’abandonnent, je vais mourir ici!...»
Elle allait s’arrêter, quand la lueur fugitive d’un éclair lui montra deux piliers de pierre noire, au bord d’une route. Cette vue ranima son courage et les paroles du vieillard lui revinrent à l’esprit.
«Ce sont mes frères, pensa-t-elle, il faut que je les sauve, coûte que coûte.»
Et elle reprit sa marche. La route s’allongeait devant elle, sinistre et sombre, et bordée de noirs piliers. La tempête pourtant s’apaisait; le froid devenait moins intense. Épuisée de fatigue, Hénora avançait toujours...
Tout à coup, comme si des voiles se fussent écartés subitement devant elle, lui apparut, sous un ciel bleu sans nuages, une admirable prairie, éclairée des rayons du soleil; en même temps, un tiède zéphyr, tout embaumé de parfums légers, caressait le gazon émaillé de fleurs, le courbant en grandes ondes, semblables aux vagues de la mer.
Sans se laisser aller au désir de se reposer dans ce lieu de délices, Hénora courut tout droit au grand pommier dont le vieillard lui avait parlé et se laissa tomber sur le siège d’or.
Elle feignit de s’endormir, mais, à travers ses yeux à demi fermés, elle voyait un beau merle descendre vers elle en sautillant de branche en branche. Il s’approcha tout doucement, picota du bec l’épaule, les bras, les cheveux de la dormeuse, puis vint se percher sur le dossier du siège et chanter à pleine voix. Hénora ne faisait pas un mouvement. A ses pieds, une cage dorée, dont la porte était ouverte, reposait sur le gazon. L’oiseau y entra doucement... Crac!... d’un coup sec, la jeune fille fit tomber la porte, l’oiseau se débattit en vain, il était pris! Alors prenant la voix humaine:
«Tu m’as attrapé, fille du roi! Bien d’autres ont essayé de me prendre, nul avant toi n’a pu y réussir! Mais tu as été conseillée par quelqu’un de savant!»
Hénora, en toute hâte, cassa une branche qui pendait au-dessus de sa tête; à son extrémité se balançait une belle pomme rouge: la pomme qui chante, puis, sans perdre de temps, elle plongea dans la source cristalline qui sortait de terre, au pied de l’arbre, une fiole qu’elle avait apportée, la remplit de l’eau qui danse et partit en toute hâte, emportant son triple butin. Aussitôt arrivée sur la route, elle commença à jeter une goutte d’eau sur chaque pilier et il en sortait des princes, des ducs, des barons, des chevaliers qui l’entouraient de toutes parts, la suppliaient de leur donner l’eau qui danse ou la pomme qui chante ou l’oiseau de vérité, mais elle pressait le pas, délivrant toujours, sur son passage, les victimes des enchantements, jusqu’à ce qu’enfin elle arriva à ses deux frères, les deux derniers piliers. Ils ne la reconnurent pas, elle en profita pour fuir rapidement sans eux. Elle retrouva à l’auberge ses effets et son cheval, changea de vêtements, paya sa dépense, et partit au grand galop pour le château royal, où elle arriva saine et sauve.
Guy et Hervé revinrent plusieurs jours après leur sœur, sans se douter aucunement que celle-ci eût quitté le palais. Elle les accueillit avec de tendres embrassements.
«Ah! mes frères chéris, s’écria-t-elle, que d’inquiétudes vous m’avez causées! Que j’ai versé de larmes en vous attendant! Comme votre voyage a duré longtemps! Je n’espérais plus vous revoir; mais Dieu soit loué, puisque vous voici de retour!
—Hélas! oui, ma pauvre sœur, nous avons fait une bien longue absence, nous avons eu bien des peines, éprouvé bien des fatigues, et tout cela inutilement, dit Hervé.
—Et, ajouta Guy, nous devons encore nous estimer heureux d’avoir pu revenir.
—Comment donc! vous ne rapportez pas l’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau de vérité?
—Non, avouèrent les deux jeunes gens tout honteux; nous revenons les mains vides, et, ce qu’il y a de plus contrariant encore, c’est qu’un autre a eu la chance de réussir là où nous avions si piteusement échoué.
—Un autre! qui donc, mes frères chéris?
—Un jeune chevalier que nous ne connaissons pas. Dieu, qu’il était beau! Ah! si tu avais pu le voir, petite sœur! tu serais tombée en adoration devant lui.
—Qui sait?...» dit Hénora, et elle sourit d’un air mystérieux.
Le roi avait été ravi de retrouver ses trois jeunes amis. Il voulut que leur retour fût fêté par de grandes réjouissances, et tout d’abord par un somptueux repas. On y invita une foule de grands personnages et le public fut même admis à contempler le banquet. La méchante nourrice et Marianik en profitèrent pour se glisser dans la salle et prendre place au festin.
Hénora était assise à la droite du roi, belle et gracieuse comme une vraie souveraine. Au dessert, on apporta devant elle une coupe du plus pur cristal, enchâssée dans l’or ciselé. Elle tira alors de son sein une petite fiole, en versa le contenu dans la coupe, et dit à haute voix: Eau qui danse, fais ton devoir!
Et voilà l’eau qui bouillonne, se soulève, s’élance en un jet irisé de mille couleurs, s’inclinant, se relevant, se penchant de côté et d’autre, se divisant en bulles légères qui semblaient danser, en effet.
Bouche béante, les convives admiraient ce prodige, mais quel fut leur étonnement, lorsqu’une belle pomme rouge, posée sur une assiette d’argent à côté de la coupe, sur l’ordre de la princesse, se mit à chanter, d’une voix claire et mélodieuse, les plus belles chansons du monde, en faisant des roulades mieux qu’aucun des chanteurs fameux de ce temps-là.
Tout le monde l’écoutait avec ravissement, quand, tout à coup, un charmant oiseau de la grosseur d’un merle, s’échappant d’une cage dorée, voltigea tout autour de la table.
C’était un spectacle curieux que de voir les invités, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, comme ravis en extase.
«A qui appartiennent ces merveilles? dit le roi, quand sa stupéfaction lui permit de parler.
—A moi, sire! répondit Hénora.
—Mais d’où viennent-elles? comment les avez-vous acquises? de qui les tenez-vous? Et avant tout, qu’est-ce que c’est?
—L’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau de vérité.
—Je vous offre de partager ma couronne si vous me les donnez! Épousez-moi, vous serez reine, mon royaume vous appartiendra.
—Attendez un peu, sire, je vous en prie, vous n’avez pas encore appris tout ce que vous devez savoir. Mon oiseau parle, et il a bien des choses à vous révéler...»
Le roi regarda la jeune fille avec un étonnement mêlé d’une sorte d’effroi, et l’attention des assistants redoubla.
«Parlez, mon gentil oiseau», dit Hénora, et elle lui tendit son doigt, sur lequel il vint se poser gracieusement.
«Que personne ne sorte de la salle!»
Telles furent les premières paroles de l’oiseau et chacun se sentit terrifié, surtout la vieille sorcière de nourrice et sa méchante complice. On ferma toutes les issues et des gardes furent placés auprès.
«A présent, mon oiseau, dites la vérité», reprit la princesse d’un ton grave.
L’oiseau battit trois fois des ailes, puis, se tournant vers le roi, commença à parler ainsi, d’une petite voix perçante qu’on entendait jusqu’aux extrémités de la pièce:
«Il y a vingt ans, sire, que votre femme, la belle Lizik, est enfermée dans une tour, abandonnée de tout le monde. Vous la croyez morte depuis longtemps, mais elle vit; elle n’a même souffert aucun mal des rudes traitements qu’elle a endurés, car c’est injustement qu’elle a été accusée et jetée dans une sombre prison...»
Ici l’oiseau s’arrêta,... un bruit de paroles venait de s’élever au bas bout de la table.
«Je me sens mal, disait une femme, laissez-moi sortir avec ma compagne, il me faut de l’air, vite, vite,... je me meurs.
—Silence!!... cria le roi d’une voix terrible. Continuez, oiseau de vérité.
—Vous avez eu deux fils et une fille, sire, nés tous trois de Lizik, votre femme. Les voici!... Enlevez les bandeaux qui entourent leur tête et vous verrez briller une étoile à leur front...»
Le roi se leva précipitamment, descendit de son siège, arracha lui-même les bandeaux des trois jeunes gens et reconnut ses enfants!!!... Il faillit s’évanouir de bonheur et les pressa dans ses bras, les yeux baignés de larmes. Puis, dominant son émotion:
«Tu as encore des révélations à me faire, oiseau de vérité, dit-il, va jusqu’au bout, je veux tout savoir!...
—Les auteurs de tout ce mal, sire, c’est votre belle-sœur et Katel Binic; elles vous ont fait croire que vous n’aviez pour fils que de petits monstres affreux, ressemblant à des chiens, tandis que vos pauvres enfants, des créatures belles comme le jour, étaient, aussitôt après leur naissance, exposés sur la rivière, dans une corbeille d’osier. Votre jardinier les recueillit, les éleva. Vous même, inspiré, sans le savoir, par l’amour paternel, vous vous êtes attaché à eux et l’avenir leur souriait... La cruelle sorcière, leur ennemie, a tenté de nouveau leur perte. Déguisée en mendiante, elle sut pénétrer dans votre palais et toucher de compassion le cœur généreux de votre fille. C’est alors qu’elle en profita pour pousser la jeune princesse à envoyer ses frères chercher l’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau de vérité; entreprise périlleuse, où la méchante femme pensait que les deux frères périraient. Ils n’en seraient certes pas revenus sans le courage et la persévérance de leur sœur, qui, après de grandes peines et malgré de terribles épreuves, a réussi à les délivrer et à rapporter l’eau, la pomme, l’oiseau.»
L’émotion du roi fut telle à ces dernières paroles, qu’il tomba comme foudroyé. On lui prodigua les soins les plus empressés; mais aussitôt qu’il revint à lui, il sortit en hâte et se rendit au donjon où la pauvre Lizik, depuis si longtemps, languissait prisonnière. Les deux époux se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et ce ne fut tout d’abord qu’au milieu des sanglots qu’ils échangèrent quelques paroles entrecoupées.
Puis le roi prit la reine par la main et la conduisit dans la salle du banquet.
Elle y fut reçue avec de grandes acclamations et tout le monde s’étonnait de voir que ses longues souffrances n’avaient altéré en rien sa grâce et sa beauté. Le roi la fit asseoir à sa droite et boire dans sa coupe; mais à peine eut-elle pris quelques gouttes, que, toute pâle, elle se renversa sur le dossier de son siège, ferma les yeux, et poussa un long soupir... Elle était morte!...
Le roi, fou de douleur et de colère, se jeta sur son corps, la tenant embrassée si étroitement qu’on eut toutes les peines du monde à la lui enlever.
Il lui fit faire de somptueuses funérailles et obligea toute la cour à porter le deuil pendant longtemps; enfin, pour la venger, il fit mettre à mort sa belle-sœur et Katel Binic ce tison d’enfer.
Je n’en sais pas plus long sur la princesse et ses deux frères. Je pense qu’ils firent de bons mariages tous les trois. Et pour ce qui est de l’oiseau de vérité, l’histoire ne dit pas s’il continua de dire la vérité, mais je présume que oui,—puisque ce n’était pas un homme.
Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 277) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)