LE NUAGE S’ENTR’OUVRIT ET UNE BELLE PRINCESSE APPARUT.
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Écoutez et vous entendrez,
Et croyez... si vous voulez...
Ou bien, allez-y voir!
Près du bourg de Plouaret, au bord de la route qui conduit à Lannion, à un endroit nommé Goaz ann Illis (le ruisseau de l’église), demeurait une pauvre veuve qui n’avait pour tout bien que sa hutte et une petite vache noire et blanche.—Elle filait, assise au seuil de sa porte, tout le long du jour, et, chaque mercredi, elle allait vendre son fil au Vieux-Marché, d’où elle rapportait quelques sous qui suffisaient à faire vivre, toute la semaine, de bouillie d’avoine et de galettes de blé noir, elle et son enfant.
Celui-ci était un beau petit gars aux joues roses, aux yeux brillants, à la mine éveillée, grand et fort, pour son âge, malgré sa chétive nourriture.—Sa principale occupation était de mener paître la vache de sa mère dans les terrains vagues et les douves qui bordaient la route.
Un jour de printemps, qu’il la surveillait comme d’habitude, chantonnant d’un cœur gai et s’amusant à écorcher avec son couteau une baguette de coudrier, il vit tout à coup le ciel s’obscurcir. Étonné, et même un peu effrayé, il leva la tête et regarda de tous côtés pour voir d’où venait l’orage. Le nuage s’entr’ouvrit et un superbe char doré, attelé de deux chevaux blancs, conduits par une belle princesse, apparut et descendit doucement à terre, tout près de Péronic. La dame sourit gracieusement et dit:
«Veux-tu venir avec moi, mon petit ami?»
Sans se laisser intimider, l’enfant répondit:
«Non, madame, je ne peux pas laisser ma vache seule et je ne veux pas quitter ma mère.
—Ne crains rien pour ta vache, j’en prendrai soin. Va seulement dire à ta mère de venir me parler.»
Péronic courut à la maison, de toute la vitesse de ses jambes.
«Oh! mère! mère! cria-t-il, du plus loin qu’il aperçut la vieille, il y a là-bas une belle princesse qui veut m’emmener avec elle. Venez vite lui parler, elle vous attend.»
La bonne femme jeta sa quenouille et suivit le petit garçon; elle trouva, en effet, la princesse qui lui fit signe d’approcher.
«Voulez-vous, demanda celle-ci, permettre à votre fils de venir avec moi, comme valet? J’aurai bien soin de lui et vous pouvez être sans inquiétude à son égard.»
La mère hésitait et ne savait que dire.
«Voici deux cents écus d’or, dit la princesse en lui tendant une bourse pleine, et je donnerai à votre fils, pour ses gages, cent écus d’or par an.»
La pauvre femme n’avait jamais possédé, jamais vu même, une si grosse somme. Elle en fut éblouie et tendit la main pour la recevoir.
«Votre consentement est donné? dit la princesse.
—Oui, répondit-elle, tout bas.
—C’est bien! Péronic, fais tes adieux à ta mère et monte dans le char, auprès de moi.»
L’enfant obéit; le char s’éleva dans les airs et disparut bientôt.....
Vers le coucher du soleil, les voyageurs descendirent à terre, et s’engagèrent dans une majestueuse avenue de vieux chênes, qui conduisait à un grand château. La princesse y entra, par une sombre porte de fer, fit entrer Péronic avec elle et l’envoya se coucher.
Le lendemain, de grand matin, elle le fit venir et lui parla de la sorte:
«Je vais faire un voyage, et tu resteras seul ici pendant mon absence; mais sois tranquille, tu ne manqueras de rien, dans ce château. Viens que je t’indique, avant de partir, ce que tu auras à faire tous les jours.»
Elle le conduisit d’abord à l’écurie, et, lui montrant une belle jument grasse et luisante:
«Voici, dit-elle, mon cheval favori; tu en auras le plus grand soin. Tu lui feras une litière épaisse et fraîche, tous les jours, tu lui donneras du foin et de l’avoine à discrétion et tu la promèneras, deux fois par jour.»
Puis, lui présentant un trousseau de clefs:
«Voici les clefs de tout le château. Tu peux aller partout, entrer dans toutes les salles, dans toutes les chambres, excepté une seule: celle qu’ouvre cette clef-ci. Regarde-la bien, pour la reconnaître, et malheur à toi, si tu désobéis ou si tu te trompes!»
Péronic n’était ni sot, ni timide; il écouta, sans se troubler, ce que disait sa maîtresse et répondit:
«C’est bien, madame, vous pouvez être tranquille, je vous obéirai; mais vraiment, vous ne m’avez pas donné grand’chose à faire; que voulez-vous que je devienne, tout seul dans ce château? Je m’y ennuierai à mourir. Si, au moins, j’avais des joujoux pour me divertir et m’aider à passer le temps!»
La dame sourit:
«Eh bien! dit-elle, que veux-tu que je te donne?
—Des quilles et une boule, par exemple; tout en argent, ce sera si beau! et vous êtes si riche! vous pouvez bien me faire ce petit présent.
—Soit! voilà des quilles et une boule d’argent.
—Merci! oh! qu’elles sont jolies! Mais une boule et des quilles d’or seraient encore bien plus belles... Voulez-vous m’en donner aussi?
—Voilà des quilles et une boule d’or. Es-tu content, à présent?
—Oui, madame, et je vous remercie bien, mais...
—Qu’est-ce que tu veux encore? Tu me parais un petit garçon bien difficile à satisfaire.
—Oh! non, madame; mais toujours jouer aux quilles, ce sera un peu ennuyeux.
—Eh bien! que te faut-il de plus?
—Ah! si j’avais un merle! un beau petit merle d’or, qui saurait chanter des airs de danse, comme un biniou, cela m’égayerait, et quand je serais un peu triste, je me mettrais à siffler avec lui, ou encore à danser, et la gaieté me reviendrait.»
La franchise et la naïveté du petit gars amusaient la magicienne; elle ouvrit un coffre et en tira un merle d’or:
«Tiens, voilà ton merle; il chantera tant que tu voudras et tout ce que tu voudras. Maintenant, adieu, je m’en vais. Je ne sais pas combien de temps je serai absente; sois bien sage et n’oublie rien de ce que je t’ai recommandé.»
Et, montant sur son char, elle s’éleva dans les airs et disparut.
Péronic alla donner à manger à la jument, la caressa, et la promena dans la grande avenue; il grimpa sur son dos; elle partit au galop et il prenait un plaisir infini à se sentir emporté, d’un mouvement rapide comme le vent.
Quand il fut las, il ramena la bête à l’écurie.
«Que vais-je faire maintenant?» se dit-il.
Le gros trousseau de clefs laissé par la magicienne lui tomba sous les yeux.
«Quelle bonne idée! s’écria-t-il, je vais visiter tout le château.»
A la première porte qu’il ouvrit, il s’arrêta sur le seuil, immobile et ébloui, à la vue des tas d’argent, d’or, de pierres précieuses dont elle était remplie.
«Chez qui suis-je donc ici? pensa-t-il, la maîtresse de ce château n’est pas la première venue!»
Il entra dans une autre chambre, et la trouva encombrée de vêtements de toutes sortes, riches et pauvres; habits et robes de rois, de reines, de princes, de princesses, de ducs et de marquis; habits de velours et de soie ornés de riches passementeries et de galons d’or et d’argent; robes de brocart, garnies de dentelles et de rubans, et puis aussi des vestes d’artisans, des braies de paysans, des cottes, des jupes, des coiffes de paysannes.
«Hein! se dit notre gars, un peu troublé, qu’est-ce que tout ceci? il faut que je me tienne sur mes gardes.»
Une troisième chambre était pleine, jusqu’aux solives, de toile fine: toiles de Quintin, dont on ne voit pas la fin, toiles de Cholet, souples comme une mousseline, toiles de Guingamp, serrées et résistantes, toiles de batiste, qu’on aurait fait passer dans l’anneau d’une nouvelle mariée.
«Cette femme est bien riche!» pensa Péronic, qui n’avait jamais vu que la grossière toile bise dont sa mère lui faisait des chemises et des braies.
Il ouvrit encore une porte. Cette fois, la pièce contenait des instruments de musique de toutes sortes, dont les formes bizarres l’étonnèrent grandement. Il y avait là des luths, des violes, des rebecs, des mandolines, des mandores, des tympanons, des flûtes, des hautbois, des cors de chasse, des trompes, des trompettes, des binious, des bombardes, une grande harpe avec un couronnement doré, et, chose plus merveilleuse encore, un clavecin en bois des îles, sur lequel on voyait, peints au naturel, des milliers d’oiseaux de toute couleur. Aussitôt que la porte fut ouverte, un frémissement sonore courut sur toutes ces étranges machines; il en sortait comme de longs gémissements.
Péronic, effrayé, s’enfuit au plus vite.
Cette expérience l’avait un peu dégoûté des explorations dans le château. Il se contenta de se promener dans les grandes salles, pleines d’objets précieux, dans les longues galeries, tapissées de tentures à personnages, qui semblaient vivants. Il soignait sa jument, la montait tous les jours, jouait aux quilles, faisait chanter son merle d’or, puis recommençait ses promenades et, chaque fois qu’il passait devant la porte défendue, il se disait:
«Que peut-il bien y avoir là-dedans?...»
Il tint bon toute une semaine; mais la tentation devint si forte, qu’elle l’emporta sur la prudence, et Péronic, en tremblant un peu, mit la clef dans la serrure et ouvrit.
Il fut bien étonné de ne voir qu’une vilaine petite écurie et un cheval, si maigre, si maigre, qu’à peine pouvait-il se tenir sur ses jambes. Dans le râtelier, devant lui, il n’y avait qu’un fagot d’épines, et, comme pour augmenter son supplice, une botte de trèfle était placée derrière lui, de façon qu’il ne pût l’atteindre.
UNE BOTTE DE TRÈFLE ÉTAIT PLACÉE DERRIÈRE LUI.
«Oh! ma pauvre bête! tu me fais pitié! s’écria le bon petit Péronic. Tant pis pour moi s’il m’arrive malheur, mais je veux qu’aujourd’hui, au moins, tu manges ton content.»
Et il mit le trèfle à la place du fagot d’épines.
Le cheval, alors, prenant la parole comme un homme, lui dit:
«Merci, Péronic! Je n’ai pas toujours mangé cette nourriture-là, mais bien celle que tu manges toi-même. Tu ne sais pas où tu es, pauvre enfant, ni qui tu sers! La princesse qui t’a amené ici est la reine des magiciennes. Elle me tient enchanté sous cette forme, et ce château est rempli d’une foule de malheureux de toute condition qu’elle a métamorphosés sous les formes les plus diverses. Tu as dû voir une grande chambre pleine de leurs vêtements. Toi-même, si tu n’y prends garde, tu ne seras pas traité autrement que moi, et le service que tu viens de me rendre te coûtera la liberté ou la vie. Tout espoir n’est pas perdu cependant, et si tu fais bien exactement tout ce que je te dirai, nous pourrons sortir d’ici, sous notre forme naturelle, toi, moi et les autres.
—Je ne demande pas mieux, s’écria Péronic, dites-moi vite ce qu’il faut faire.
—Eh bien! hâtons-nous, car la magicienne sait déjà que tu as ouvert la chambre défendue, et elle ne tardera pas à arriver. Va vite à la chambre aux toiles, et prends-y un linceul de trois aunes de long; puis tu passeras par la chambre où tu as vu des tas d’or, d’argent et de pierres précieuses; tu en prendras le plus que tu pourras, tu les mettras dans le linceul, et tu chargeras le tout sur mon dos. N’oublie pas d’emporter aussi tes quilles, tes boules d’or et d’argent et ton merle. Mais la première chose à faire, c’est d’attacher solidement et de museler la grande doguesse qui est dans sa niche, près de la porte. Elle dort en ce moment; si tu agis vite et adroitement, elle ne se réveillera pas. Va, dépêche-toi, et viens me rejoindre, quand tout sera prêt.»
Péronic était leste, adroit et courageux; en quelques minutes, il eut fait tout ce qui lui était commandé.
«A présent, dit le cheval maigre, monte sur mon dos, et partons!»
Au bout d’une semaine, ils arrivèrent devant la porte d’une grande ville; le cheval dit alors à Péronic:
«Descends, tue-moi, et écorche moi.
—Vous tuer! jamais je n’aurai ce courage! non, jamais, jamais!
—Il le faut pourtant, pour mener ton entreprise à bonne fin. Aie confiance en moi, ne crains rien.»
Mais, Péronic ne pouvait se décider à porter la main sur son ami. A force d’insister, le cheval finit par se faire obéir.
A peine fut-il tué, que, de sa peau fendue, s’élança un prince jeune et beau, qui s’écria:
«Ma bénédiction sur toi, Péronic! car tu m’as délivré de l’enchantement de la magicienne, et, avec moi, une foule de malheureux ont recouvré, aujourd’hui, leur liberté et leur forme première. Je suis le fils de l’empereur de Turquie; viens avec moi, à la cour de mon père; tu épouseras plus tard ma sœur, la plus belle princesse qui soit au monde, et tu deviendras un puissant monarque.
—Je vous remercie, dit Péronic, mais je suis trop jeune encore pour penser à me marier. Je veux voyager et voir du pays. Mais je garderai toujours beaucoup d’amitié pour vous. Plus tard, nous pourrons nous retrouver et alors, peut-être.....»
Le prince ne le pressa pas davantage; ils se firent des adieux très affectueux et allèrent chacun de son côté.
Péronic entra à la ville et alla loger dans une hôtellerie, près du palais du roi. Le prince lui avait laissé tous les trésors emportés de chez la magicienne; il était donc très riche, mais il comprit bien vite, qu’ignorant comme il était, il ne ferait jamais figure dans le monde, malgré son argent. Il prit des maîtres de toute sorte, qui lui enseignèrent l’écriture, la danse, l’escrime et tout ce que doit savoir un gentilhomme. Il était si intelligent, qu’il fit des progrès rapides, et, en moins de trois ans, il était devenu un jeune homme accompli. Comme, avec cela, il avait une jolie figure, une jolie tournure, de l’esprit, de beaux habits et une bourse bien garnie, il ne tarda pas à être bienvenu partout où il se présentait.
Un jour qu’il se promenait dans les jardins du château royal, il vit, sur une terrasse, une charmante princesse, toute jeune et mignonne à ravir. Il en devint tout de suite éperdument amoureux, mais quand il eut appris que c’était la fille du roi, il pensa avec désespoir que jamais il ne viendrait à bout d’obtenir sa main.
Pendant bien des jours, il retourna sous la terrasse, à l’heure où elle s’y montrait, et, plus il la voyait, plus il en était épris.
A force d’y songer jour et nuit, il résolut de tenter l’aventure, et, comme il était fort prompt dans ses décisions, dès le lendemain il se pourvut de vêtements de travail, les endossa et alla s’offrir comme aide au jardinier du palais. Celui-ci, frappé de la bonne mine et de l’air avenant du jeune garçon, l’engagea tout de suite et le mit à l’ouvrage. Péronic faisait vite et bien tout ce dont il se mêlait; il avait un caractère gai et agréable, aussi tous ses camarades le prirent en amitié, et il devint bientôt le préféré du maître jardinier. Il n’avait à faire que de jolies besognes, comme de ranger les serres, de faire les bouquets pour la table du roi ou pour les chambres de la princesse; il y mettait beaucoup de goût et d’habileté et l’on n’entendait que: Péronic! par-ci, Péronic! par-là.
Au bout de quelque temps, il demanda:
«Quand donc est la fête des jardiniers?
—Dans trois semaines, répondit son maître.
—Trois semaines!..... c’est bien long! Si nous n’attendions pas jusque-là? qu’en dites-vous, maître? J’ai hâte de connaître tous les jardiniers du pays. Et puis, je n’ai pas encore payé ma bienvenue; ce sera l’occasion de le faire.
—Mais qui payera les frais?
—Moi, donc! J’ai de l’argent, tout autant qu’il en faut. Nous ferons bien les choses, soyez-en sûr. Chargez-vous seulement des invitations, le reste me regarde.
—Du moment que vous vous chargez de la dépense, je consens à tout», dit le maître jardinier.
On s’occupa donc des préparatifs; on dressa des tentes dans la plus grande allée du jardin, on y plaça des tables couvertes d’une foule de bonnes choses, on mit en perce des tonneaux de bon vin, on offrit aux convives des liqueurs fines de plus de cent sortes, enfin, la fête fut magnifique et la gaîté intarissable.
Après le repas, on joua à divers jeux: aux boules, à la galoche, aux quilles. Péronic alla chercher ses quilles et sa boule d’argent, qui excitèrent l’admiration de tout le monde, car elles étaient d’un travail à jour très curieux, légères comme de la dentelle et aussi solides que si elles eussent été en métal plein.
Le roi, ayant sa fille au bras, vint se promener dans le jardin et regarder la fête, qui l’amusait fort. La jeune princesse se fit apporter les quilles et la boule d’argent et les admira beaucoup. Rentrée au palais, elle ne fit qu’en parler, si bien que sa demoiselle de compagnie lui dit:
«Madame, il est bien aisé de vous contenter. Si vous voulez, j’irai demander à ce garçon s’il veut bien vous vendre ses jouets.
—Oh! oui! oui! s’écria la princesse; allez tout de suite, ma bonne, et revenez sans tarder, car je meurs d’envie de les avoir.»
La demoiselle alla donc trouver Péronic et lui demanda s’il voulait vendre ses quilles et sa boule.
«Volontiers, répondit-il; je n’ai rien à refuser à la princesse.
—Combien en demandez-vous?
—Oh! je ne veux ni argent ni or!
—Mais quoi donc, alors?
—Je veux tout simplement que la princesse me laisse voir son joli petit pied, et le pose un moment sur la paume de ma main.
—Vous êtes fou, mon pauvre garçon, de demander une chose pareille! Comment voulez-vous que la princesse vous l’accorde? Allons! demandez quelque chose de raisonnable et qu’on puisse vous donner.
—Je ne veux rien autre chose que ce que j’ai dit.
—Et vous croyez que je vais aller raconter une semblable folie à ma maîtresse?
—Comme il vous plaira! mais je suis prêt à aller moi-même conclure le marché, si elle y consent.»
La princesse courut au-devant de sa servante.
«Eh bien! dit-elle en hâte. Apportez-vous les quilles?
—Non, madame.
—Pourquoi cela? Il n’a pas voulu les vendre?
—Si... mais, à de telles conditions... que je n’ose pas les répéter à Votre Altesse.
—Si, si... osez, parlez sans crainte...
—Eh bien! il a dit qu’il ne donnerait ses quilles ni pour de l’argent ni pour de l’or...
—Pourquoi les donnera-t-il donc?
—Il voudrait..., excusez-moi de le dire.»
La princesse fit un geste d’impatience.
«Il voudrait quoi? en finirez-vous?
—Il voudrait que Votre Altesse lui montrât,—non,—lui laissât voir ce pied mignon, et le posât un instant dans la paume de sa main de manant.»
La princesse se mit à rire,—d’un rire un peu forcé.
«Est-ce là tout? dit-elle. Va le chercher, je saurai peut-être m’arranger avec lui, mieux que toi.»
La demoiselle partit, et revint un moment après avec Péronic, qui portait ses quilles et sa boule d’argent.
Il fit, de fort bonne grâce, un profond salut à la princesse, puis attendit qu’elle lui adressât la parole.
«Comment, jeune jardinier, vous ne voulez pas me vendre vos quilles et votre boule d’argent, dont j’ai tant d’envie?
—Si, princesse, je ne demande pas mieux.
—Mais vous ne consentez à recevoir ni or, ni argent, m’a dit ma chambrière. Est-ce vrai?
—Oui, princesse, c’est vrai.
—Pourquoi donc les céderiez-vous bien?
—Pour ce que j’ai dit à cette demoiselle, et pas pour autre chose.
—Mais c’est déraisonnable! c’est ridicule! ce n’est pas possible!
—Alors, princesse, je garde mes quilles d’argent!
—Oh! qu’elles sont jolies! montrez-les-moi d’un peu plus près... Je n’ai jamais vu rien d’aussi beau... C’est vraiment votre dernier mot?
—C’est mon dernier mot.
—Vous êtes un garçon bien exigeant, en vérité. Allons, approchez-vous.»
Et la princesse souleva sa robe à deux pouces du sol et la laissa retomber aussitôt.
«Vous avez vu? demanda-t-elle en rougissant.
—Oui, mais pas assez, vous avez laissé retomber votre robe trop vite.
—Il n’entrait pas dans nos conventions que je devais la tenir relevée plus longtemps.
—C’est vrai, mais ce n’est pas tout.»
Péronic mit un genou en terre et tendit la main ouverte. La princesse, moitié honteuse, moitié amusée, avança le pied et le posa légèrement sur la paume de la main du jeune homme. Celui-ci, alors, s’inclina, effleura de ses lèvres la pointe d’une petite mule de velours cramoisi, et, avec un salut respectueux, prit congé de la princesse, lui laissant quilles et boule.
Trois semaines plus tard arriva la vraie fête des jardiniers. Cette fois encore, ce fut Péronic qui régala, et d’une manière encore plus magnifique que la première.—Il y eut des joutes sur l’eau, un splendide festin et un feu d’artifice. On joua encore à différents jeux, et, comme on regrettait les quilles et la boule d’argent...
«J’en ai de bien plus belles», dit Péronic, et il alla chercher ses quilles d’or.
Elles parurent si merveilleuses, que le bruit en vint encore jusqu’à la princesse. Elle envoya de nouveau sa demoiselle d’honneur les demander et, quand elle les vit, elle en fut dans une telle admiration, qu’elle ne voulait plus les rendre.
«Combien voulez-vous me vendre vos quilles et votre boule d’or? alla demander la demoiselle à Péronic.
—Pour qui?
—Que vous importe?
—Cela m’importe beaucoup. Est-ce pour vous?
—Non.
—Est-ce pour votre maîtresse?
—Oui!
—Eh bien! cette fois encore, je ne les donnerai ni pour or ni pour argent.
—Pour quoi donc alors?
—Pour un baiser que je déposerai sur la main de la princesse.
—Insolent! osez-vous bien parler ainsi? Jamais ma maîtresse ne consentira à une telle condition, vous pouvez en être sûr.
—Peut-être! demandez-lui toujours.»
La demoiselle revint au château royal, l’air assez déconfit.
«Qu’y a-t-il? dit la princesse.
—Madame, les exigences de ce garçon n’ont plus de bornes; il veut encore être admis en votre présence et baiser votre main.
—Il est vraiment bien hardi, et je ne sais trop si je dois l’encourager... Mais, après tout... les seigneurs de la cour du roi mon père me baisent la main, pourquoi celui-là n’en ferait-il pas autant? Il n’est pas laid, ni mal élevé,—j’ai pu le voir l’autre jour. D’ailleurs, je veux avoir sa boule d’or, ajouta-t-elle, en faisant sauter dans sa main le globe doré, qui étincelait de mille feux.—Va le chercher...
—Oh! madame! madame!» murmura la pauvre suivante consternée.
Péronic s’était préparé pour cette royale entrevue; il avait mis ses plus beaux habits, que rehaussaient encore sa taille élégante et sa démarche gracieuse.
Il fit trois profonds saluts à la princesse, qui se tenait debout près d’une fenêtre, jouant toujours avec la boule d’or.
«Vous avez dit à ma suivante que vous vouliez bien me vendre vos quilles et votre boule d’or? dit-elle.
—Oui, princesse.
—Mais, à quel prix vous les mettez!—Vous n’y pensez pas, jeune homme!
—Oh! si, madame! dit Péronic avec une telle ardeur, que la princesse rougit jusqu’aux yeux.
—Vous me demandez là une faveur que je n’accorde qu’aux ducs et aux comtes de la cour du roi mon père.
—Madame, vous êtes libre de me la refuser, mais daignez me rendre mes quilles et ma boule d’or, alors.
—Oh! pour cela non! dit la princesse. Allons, venez, puisque vous êtes si intraitable.» Et elle lui tendit la main.
Péronic la prit délicatement et la porta à ses lèvres.
«Vous l’avez gardée un peu trop longtemps, dit la princesse, mais comme c’est la première fois, et la dernière aussi, que vous la baisez, je vous pardonne.» Et elle lui fit un sourire gracieux et le congédia.
Huit jours plus tard, Péronic dit encore au maître jardinier:
«J’ai régalé deux fois les jardiniers de la ville, mais leurs femmes, leurs mères, leurs sœurs, leurs enfants, n’ont pas pris part à nos fêtes, et je veux qu’il y ait du plaisir pour tout le monde.
—Vous avez bien raison, dit le vieux jardinier; vous êtes vraiment un aimable garçon; faites comme vous voudrez.»
On donna donc une troisième fête, encore plus belle que les deux autres. Les jardiniers y amenèrent leurs familles, et chacun s’amusa à cœur joie.
«VOULEZ-VOUS ME VENDRE VOS QUILLES ET VOTRE BOULE D’OR?»
Après le repas, Péronic proposa de danser.
«Oui! oui! dansons! s’écrièrent toutes les femmes, d’une seule voix. Mais qui nous fera de la musique? Il n’y a ici ni binious, ni bombardes, ni tambourins, ni violons.
—Soyez sans inquiétude, dit Péronic, vous ne manquerez pas de musique; je me charge de vous en fournir.»
Et il alla chercher son merle d’or.
Alors, le posant sur la plus haute branche d’un oranger, il lui dit:
«Fais ton devoir, beau merle d’or!»
Aussitôt, le merle se mit à chanter, d’une voix si mélodieuse, qu’au paradis même on n’entend rien de plus beau. Tous les cœurs étaient ravis, en extase, et, quand il se mit à siffler des airs de danse, il fallait voir comme tout le monde se trémoussait, tournait, sautait, virait, depuis les petits poupons sachant à peine marcher, jusqu’aux bons hommes et aux bonnes femmes, qui retrouvaient les jambes de leur jeune temps, et faisaient des pas de gavotte à la mode d’autrefois. Et c’étaient des rires, des plaisanteries, un tapage joyeux qui aurait déridé les gens les plus moroses.
De son balcon, la princesse entendit le merle de Péronic.
«Dieu! la belle musique! s’écria-t-elle. Mais qui donc la fait? je ne vois pas le musicien. Ah! c’est sans doute ce beau merle d’or, sur la plus haute branche du grand oranger. Il doit appartenir encore au jeune jardinier. Quelles merveilles surprenantes il possède, ce jeune homme! C’est sûrement un prince déguisé!»
Et, s’adressant à sa demoiselle d’honneur:
«Allez, dit-elle, parler à Péronic, et dites-lui que je veux son merle d’or, à quelque prix que ce soit.»
La princesse, fille unique du vieux roi, qui la chérissait, était impérieuse et enfant gâtée. Ses fantaisies avaient toujours été la loi suprême pour toute la cour: aussi, la demoiselle partit-elle, sans hésitation, pour aller proposer un nouveau marché à Péronic. Elle l’aperçut, paré de ses beaux habits, se promenant comme un seigneur, au milieu de ses invités.
«Son Altesse Royale demande si vous voulez lui vendre votre merle d’or.
—Très volontiers, mais je vous préviens qu’il lui coûtera cher...
—Que demandez-vous donc encore?
—Je ne veux ni or ni argent, j’en ai à discrétion.
—Eh bien! quoi? Dites!
—Je veux épouser la princesse.»
La demoiselle pensa tomber à la renverse, devant une pareille réponse. Quand elle fut un peu revenue de son saisissement, elle s’écria:
«Insolent! il faut que vous ayez perdu la raison pour parler de la sorte; si le roi le savait, il vous ferait pendre! au moins!! Je ne puis rapporter une telle proposition à ma maîtresse; demandez autre chose.
—Non, rien autre chose; ce sera comme je vous ai dit, ou je garderai mon merle d’or.»
La demoiselle revint vers la princesse.
«Eh bien! demanda celle-ci, qu’a-t-il dit?
—Je ne puis vous le répéter, madame, c’est trop, c’est vraiment trop... Les libertés que vous avez laissé prendre à ce garçon...»
La princesse frappa du pied.
«Je ne vous demande pas de sermons! Qu’a dit Péronic?
—Non, madame, dit la pauvre demoiselle, en portant son mouchoir à ses yeux. Je ne suis pas capable de vous rapporter une pareille insolence. Je ne m’en sens pas la force. Pardonnez-moi de vous désobéir.»
La princesse rougit un peu.
«N’importe! Je veux le merle d’or.—Ce garçon n’osera pas me manquer de respect, je pense. Allez lui dire qu’il vienne, vite, et qu’il apporte son merle.»
Un instant après, la demoiselle amenait Péronic. Il était vêtu de velours et de soie, comme un prince, ses beaux cheveux bouclés et parfumés tombaient gracieusement sur ses épaules; d’une main, il tenait sa toque ornée d’une aigrette précieuse, de l’autre, il portait le merle d’or, perché sur son doigt.
«De quelle condition avez-vous donc parlé à ma suivante? il faut que ce soit quelque chose de bien osé, puisqu’elle n’a pas voulu me le rapporter», dit la princesse, en prenant un petit air courroucé.
Péronic s’inclina, puis il répondit sans se troubler:
«Madame, vous avez envie de mon merle d’or; vous le voulez, n’importe à quel prix, eh bien! j’ai demandé la chose que je désire le plus au monde...
—C’est-à-dire?
—Votre main.»
La princesse resta un moment muette de surprise;... puis elle eut une crise de nerfs,... puis elle fondit en larmes,... puis elle reprit ses sens et éclata en paroles indignées:
«Vous êtes fou! vous ne savez ce que vous dites! Comment osez-vous me faire une pareille proposition! à moi! fille de roi! Je devrais vous faire jeter à la porte!...»
Puis, d’une voix plus douce:
«Voyons, Péronic, soyez raisonnable! Vous savez que je meurs d’envie d’avoir ce merle d’or; faites-moi des conditions acceptables; demandez-moi ce que vous voudrez.
—Je l’ai demandé, princesse.
—Mais c’est insensé!... ce n’est pas possible!!... comment voulez-vous que mon père consente jamais à une pareille union? Il a beau faire tout ce que je veux, encore faut-il que je n’aille pas trop loin. Me voyez-vous lui demandant la permission d’épouser Péronic le jardinier? C’est vrai que vous êtes un singulier jardinier, et il y a en vous quelque mystère que je voudrais bien deviner, mais si vous êtes ce que je crois, vous devez avoir des sentiments nobles; donnez-moi votre merle d’or.
—Oui, en échange de votre main, princesse; mais pas autrement.»
Là-dessus, la princesse retomba dans ses crises, et Péronic partit, emportant son merle...
Pendant un an entier, il voyagea au loin. Quand il revint, il se rendit au palais du roi, et demanda à son vieil ami, le jardinier, de le mettre au courant des nouvelles.
«Elles sont bien tristes, répondit le bonhomme; vous avez emporté toute la joie du château, car depuis votre départ les choses vont de mal en pis. La princesse est atteinte d’une maladie de langueur; elle va mourir, dit-on, et le vieux roi est fou de douleur. On a essayé de tous les moyens possibles; on a consulté les plus fameux médecins; il en vient de tous les coins du monde, et tous disent la même chose. Elle meurt d’un chagrin secret. Il faudrait la distraire, lui faire oublier son idée fixe. On essaye l’impossible, rien ne l’amuse, rien ne lui fait plaisir; elle est lasse et dégoûtée de tout, et ne veut même pas dire ce qu’elle a dans l’esprit. Elle fait vraiment pitié à voir, toute pâle, et maigre, et alanguie, les joues creuses et les yeux cernés. Elle qui était fraîche comme une rose, et gaie comme un oiseau. Vous en souvenez-vous, Péronic?»
Il ne s’en souvenait que trop, et, le cœur serré, il quitta brusquement le château et courut chez un vieux savetier qu’il connaissait en ville. Ce dernier était malin comme un singe, et ne manquait pas d’une certaine instruction, ayant été clerc dans sa jeunesse.
«VOULEZ-VOUS GAGNER BEAUCOUP D’ARGENT, SANS AUCUNE PEINE?
«Écoutez-moi bien, lui dit Péronic: voulez-vous gagner beaucoup d’argent, sans aucune peine? tant d’argent que vous n’aurez plus besoin de rapiécer les vieilles savates pour vivre?
—Si je le veux!!! dit le savetier, en écarquillant les yeux... Mais que faut-il faire pour cela?
—Vous allez venir avec moi; je vous ferai habiller comme un monsieur, avec une grande lévite de drap fin et un grand chapeau; sur le chapeau, un ruban portera écrit en lettres d’or:
«Maitre chirurgien»
Vous vous présenterez ainsi au palais, vous barbouillerez quelques mots de latin (si vous n’avez pas tout oublié) et vous demanderez à parler au roi. Vous lui direz, qu’ayant appris la maladie de sa fille, vous venez de fort loin pour la guérir, et que vous êtes presque sûr d’y arriver. Vous demanderez une barrique d’argent pour vos honoraires, si vous réussissez. On vous l’accordera facilement. Alors, vous prierez le roi de vous faire conduire auprès de la princesse et de vous laisser seul avec elle; et lorsqu’il n’y aura plus personne dans la chambre, vous direz à la princesse: «Péronic est revenu avec son merle d’or; voulez-vous l’épouser?» Si elle vous dit: «Oui», vous irez tout de suite trouver le roi et vous lui ferez signer la promesse qu’il ne vous sera point fait de mal, quoi que vous puissiez dire. Alors vous lui révélerez que le seul moyen de guérir sa fille, c’est de me la donner en mariage.»
Le savetier fit de point en point tout ce que lui avait recommandé Péronic et tout se passa selon les prévisions de celui-ci. Le roi, cependant, entra dans une grande colère, quand le prétendu médecin lui parla de la condition qui, seule, pouvait guérir la princesse. Il courut à la chambre de sa fille, qu’il trouva un peu ranimée déjà. Cette vue fit tomber son courroux, car il aimait passionnément son enfant.
«Est-il vrai, dit-il, que vous reviendrez à la santé, si je vous permets ce ridicule mariage?
—Oui, mon père, et je sens que je mourrai si vous n’y consentez pas, car je ne puis vivre sans Péronic et son merle d’or.
—Eh bien! mon enfant, qu’il en soit fait ainsi que vous le désirez!»
Et voilà comment le gentil Péronic, le fils de la bonne femme de Goaz ann Illis, en Plouaret, épousa la fille du roi et devint roi lui-même quand son beau-père mourut, ce qui, du reste, ne tarda pas à arriver.
Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 57) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)