«JE N’AI JAMAIS VU DE FOURMI AUSSI GRANDE ET AUSSI BELLE QUE VOUS, MADAME.»
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Robardic était un garçon de bonne mine et d’une jolie figure, mais sans un sou vaillant. Il était resté, tout jeune, orphelin de père et de mère; personne n’avait pris de lui le moindre souci et il ne vivait guère que de la charité publique. Cependant, à mesure qu’il grandissait, cette dernière ressource diminuait, car, ce qu’on avait donné de bon cœur à la gentillesse de l’enfant, on le refusait, avec raison, à un jeune homme capable de gagner sa vie.
«Pourquoi ne travailles-tu pas? lui disait-on maintenant à la porte des fermes, où jusqu’alors il s’était bien souvent régalé de bouillie d’avoine et de crêpes de blé noir.
—Je ne sais aucun métier, répondait-il d’un air timide.
—Eh bien! vas en apprendre un! ou loue-toi comme domestique. N’as-tu pas honte de mendier à ton âge? Allons! passe ton chemin!»
A force de s’entendre répéter ces choses et d’autres bien plus dures, Robardic comprit qu’il ne pouvait continuer à mener une vie paresseuse et il se décida à quitter le pays pour aller chercher fortune ailleurs.
Il partit donc par un beau matin du mois de mai, à l’aube du jour, et prit la première route qui s’offrit à lui, ne sachant pas où elle le conduirait, et ne s’en inquiétant guère. Comme il suivait, sur le bord de la route, un petit sentier tracé dans le gazon par les pas des promeneurs, et marchait, la tête baissée, regardant machinalement où il posait le pied, il aperçut une énorme fourmi. Il allait l’écraser, quand d’une petite voix flûtée, elle lui dit:
«Je vais te manger!
—Jésus! s’écria Robardic, stupéfait d’entendre une fourmi parlante, vous ne ferez pas cela, madame! Je n’ai jamais vu de fourmi aussi grande et aussi belle que vous! et sûrement vous n’êtes pas aussi méchante que vous voudriez me le faire croire. Vous êtes, je le suppose, la reine des fourmis?
—Tu l’as deviné et je t’en sais bon gré. Quand tu auras besoin de secours, appelle-moi à ton aide, et j’arriverai aussitôt.
—Merci, grande reine, dit Robardic, je n’oublierai pas votre bonté.»
Et il se remit en marche.....
Quelques pas plus loin, il entra dans un charmant bosquet. Les oiseaux y faisaient mille délicieux concerts pour saluer le lever du soleil et notre jeune voyageur les écoutait avec ravissement.
Près de lui, tout à coup, il entendit: Rou-cou-lou-coû! Rou-cou-lou-coû! et vit, sur un buisson, au bord du chemin, une admirable colombe blanche. Il s’arrêta à la contempler, mais la colombe se rengorgeant et renversant sa jolie tête en arrière, d’un air hautain, lui dit:
«JE VAIS TE MANGER», LUI DIT LE LION.
«Je vais te manger!
—Oh! ma jolie colombe, est-il possible qu’une si charmante créature que vous, dise une chose si cruelle? Vous! me manger! vous n’en êtes pas capable, quand même vous seriez, comme vous méritez de l’être, la reine des colombes!
—Je la suis en vérité, et je ne te veux point de mal, petit Robardic, je voulais seulement t’effrayer un peu pour t’empêcher de troubler la paix de mon bosquet. Mais au lieu de t’emporter et de me menacer, tu m’as répondu très gentiment, tu en seras récompensé. Poursuis ton chemin et, si tu te trouves dans la peine, appelle à ton secours la reine des colombes.»
Elle s’envola à tire-d’aile, et Robardic reprit sa route. Il allait sortir du bois, quand, au bord du sentier, se dressa devant lui un énorme lion qui semblait l’attendre et le regardait fixement.
A cette vue, il sentit son courage prêt à l’abandonner; mais en pensant à ce qui lui était arrivé avec la colombe et la fourmi, il se rassura un peu et avança de quelques pas.
Le lion bâilla d’un air majestueux, puis, allongeant une de ses lourdes pattes, barra le passage à Robardic.
«Je vais te manger!!! dit-il.
—Non! seigneur! non, Votre Majesté ne voudra pas faire mal à un pauvre garçon qui a confiance en elle. Je n’ai jamais vu de lion, mais je pense que vous êtes un lion, car j’ai entendu dire que le lion est le roi des animaux, et bien sûr, il n’existe pas d’animal plus grand, plus noble, plus beau que vous.
—Tu ne te trompes pas, dit le lion d’une voix radoucie; je suis en effet le roi des animaux, et tu n’as pas eu tort de me montrer de la confiance. Passe librement, continue ta route, et, si quelque malheur t’arrive, appelle-moi.
—Oui, monseigneur! grand merci», dit Robardic; et il sortit du bois pour entrer en rase campagne. Il se sentait plus gai, moins inquiet qu’en partant.
«Si les hommes sont contre moi, les chers animaux du bon Dieu sont pour moi, se disait-il, et c’est bon signe.»
Il arriva bientôt au bord d’une large rivière qui coulait à flots impétueux.
Sur l’autre rive, s’élevait un château magnifique, entouré de terrasses à balustres de pierre, avec de larges escaliers qui descendaient jusqu’au bord de l’eau.
Devant l’une des fenêtres du château, à un balcon sculpté, se tenait accoudée une demoiselle d’une beauté éblouissante.
Robardic s’imagina qu’elle lui souriait et se sentit tout à coup un grand désir d’arriver jusqu’à elle. Mais comment faire? Il ne savait pas nager, il n’y avait sur la rivière, ni pont, ni bateau, et le courant était trop violent pour qu’on pût essayer d’y trouver un gué.
«Ah! si j’avais les ailes d’une colombe! s’écria Robardic, et tout de suite, il ajouta: Reine des colombes! viens à mon secours!»
A peine avait-il prononcé le dernier mot, qu’il fut changé en un ramier blanc et, s’envolant, il alla se poser sur l’épaule de la châtelaine. Le seigneur du château entra au même moment dans la chambre de sa fille.
«Voyez, mon père, lui dit celle-ci, le bel oiseau qui est venu se percher sur mon épaule! Il me semble tout apprivoisé, on dirait qu’il me connaît. Quelles jolies petites mines il me fait!
—Oui vraiment, répondit le seigneur, c’est un superbe ramier blanc. Je n’en ai jamais vu de si beau. Il faut tâcher de l’attraper et le mettre dans notre cage d’argent qui est vide.»
Robardic n’était pas encore habitué à son métier d’oiseau; il se laissa prendre et enfermer dans la cage. On lui donna du grain, de l’eau, du biscuit, mais toutes ces friandises le laissaient fort insensible, et quand il fut seul sur le balcon de pierre, où l’on avait posé la cage, il commença à s’inquiéter de son sort.
«J’ai été bien maladroit, pensait-il de me laisser attraper d’abord, et puis encager ensuite. J’aurais dû m’envoler, me débattre, résister... Qu’est-ce que je vais faire maintenant pour sortir de là?»
Tout en réfléchissant, il vit une petite fourmi qui grimpait le long des barreaux de la cage pour arriver au biscuit. Une idée lumineuse lui vint!
«Reine des fourmis, ma petite amie, tire-moi d’ici!» s’écria-t-il.
Aussitôt, il se sentit devenir fourmi. Il passa alors sans difficulté, de la cage sur le balcon, il descendit le long du grand rosier qui tapissait le mur de ses branches fleuries, arriva à terre sans encombre, si ce n’est sans fatigue, et reprit la forme humaine dès qu’il en eut formé le désir.
Il se rendit dans la cour du château et, s’adressant à l’homme qui gardait la porte, il lui dit:
«Savez-vous si on a besoin d’un domestique dans ce château? Je suis jeune et fort, comme vous voyez, et plein de bonne volonté. Je voudrais gagner ma vie en travaillant.
—Le pâtre est parti hier, répondit le portier, si vous voulez prendre sa place?.....
—Très volontiers; pourvu que j’aie quelque chose à faire, peu m’importe le reste.
—C’est bon, je vais vous conduire à maître Corentin, le chef des bergeries.»
Corentin reçut bien le jeune garçon, dont la belle tournure lui plut tout de suite.
«C’est presque dommage de faire un simple pâtre d’un beau garçon comme toi, dit-il; mais je n’ai pas d’autre place à t’offrir, et il faut bien commencer par le commencement. Écoute-moi: Demain au matin, tu mèneras les bêtes dans la prairie que tu vois là-bas, sur la lisière de la forêt, et tu auras bien soin de n’en laisser entrer aucune sous bois.
—Pourquoi? demanda Robardic.
—Parce qu’il y a là un vieux sanglier féroce et rusé comme pas un. Tous les jours, il trouve moyen de nous enlever bœuf, vache ou mouton. Prends bien garde à toi, car si tu perds seulement une tête de bétail, notre maître te fera jeter dans une sombre prison.
—C’est bien, dit Robardic, sans s’émouvoir. Vous pouvez me confier le troupeau.»
Le lendemain, de grand matin, il partit avec ses bêtes. Il y en avait beaucoup, mais elles étaient très maigres, ce qui n’avait rien d’étonnant, car le pré où on les menait paître était tondu au ras du sol. On les y conduisait si souvent que l’herbe n’avait pas le temps de repousser.
Au contraire, dans le bois à côté, on voyait des clairières couvertes d’une herbe haute, épaisse et d’une fraîcheur délicieuse.
«Ces pauvres créatures me font pitié, pensa Robardic. Elles meurent de faim. Il n’y a vraiment rien à paître pour elles ici. Je vais les laisser entrer dans le bois. Si le vieux sanglier vient, j’appellerai le roi des lions à mon secours.»
Et il poussa son troupeau dans la forêt.
Le soir, il le ramena gaiement du pâturage. Le sanglier n’était pas venu et il ne manquait pas une tête.
Le seigneur qui se trouvait là pour surveiller la rentrée de tout son monde, fut surpris de voir l’air de bonne santé, de vigueur qu’avait le bétail.
«Les bêtes reviennent ce soir le ventre plein, ce qui ne leur était pas arrivé depuis longtemps, dit-il. Où donc ont-elles trouvé tant à paître?
—Dans le bois, monseigneur, répondit Robardic; il y a de l’herbe en abondance.
—Dans le bois! Tu les a laissées entrer dans le bois, malheureux!
—Sûrement, il le fallait bien, puisqu’il n’y a plus d’herbe dans la prairie.
—Et le sanglier?
—Je n’ai point vu de sanglier.....
—Tu as eu une chance singulière, mais prends bien garde, car tu pourrais ne pas être aussi heureux tous les jours, et s’il te manque du bétail..... tu sais ce qui t’attend?
—Oui, monseigneur, je le sais.»
Pendant huit jours, le pâtre mena son troupeau dans le bois, sans que rien d’extraordinaire lui advînt. Les bêtes engraissaient à vue d’œil, leur poil luisant, leur croupe rebondie, faisaient plaisir à voir et le seigneur était enchanté de son nouveau serviteur.
«Comment peut-il bien s’y prendre pour éloigner le sanglier, disait-il? Il y a là-dessous quelque mystère. Il faut que je voie par moi-même ce qui se passe.»
Le neuvième jour donc, il se leva de bon matin et alla trouver Robardic qui se disposait à partir:
«Je veux aller au bois avec toi, lui dit-il. Il se pourrait bien que toutes les histoires du sanglier ne soient que des contes, forgés par des serviteurs infidèles pour expliquer leurs méfaits. Tu es sans doute plus honnête que les autres, c’est pourquoi tu n’as rien à raconter.
—Comme il vous plaira, monseigneur», dit Robardic.
Mais à peine étaient-ils entrés dans le fourré qu’ils entendirent le bruit d’une course furieuse, et un énorme sanglier se précipita sur eux. En un clin d’œil, Robardic grimpa sur un arbre, et, d’une main vigoureuse, il aida à y monter le seigneur, beaucoup moins leste que son pâtre.
IL ALLAIT SI VITE, ET CREUSAIT SI FORT, QU’EN TROIS MINUTES....
Il était temps! Le sanglier tournait autour de l’arbre en poussant des grognements formidables, menaçant ses ennemis de ses crocs aigus et les regardant d’un air terrible, avec ses yeux rouges et sanglants. Le seigneur mourait de peur, mais Robardic, assis sur une branche, les pieds ballants, mangeait tranquillement le gros morceau de pain qu’il avait emporté pour son déjeuner.
«Si tu laisses seulement tomber une miette de ce que tu manges là, je déracinerai l’arbre, et je te dévorerai, dit le sanglier. (Dans ce temps-là, les bêtes parlaient.)
—Nous allons bien voir!» dit Robardic; et il jeta un morceau de pain. Le sanglier s’en saisit, l’avala et se mit à fouir au pied de l’arbre. Il allait si vite, et creusait si fort à chaque coup, qu’en trois minutes il eut achevé sa besogne. Le chêne tomba, entraînant dans ses branchages le seigneur et Robardic.
Celui-ci ne perdit point son sang-froid:
«Roi des animaux! viens à mon secours, tu l’as promis!» cria-t-il.
Le lion apparut aussitôt, se précipita sur le vieux sanglier, le mit en pièces et disparut.
Quand le seigneur fut bien assuré que l’ennemi était mort, tout à fait mort, il se décida à se dégager des branches, et à reprendre pied à terre. Il fit de grandes amitiés à Robardic, revint au château avec lui, voulut qu’il dinât à sa table, qu’il goûtât de son meilleur vin et, dès lors, lui témoigna une vive affection.
Robardic, quoiqu’il fût devenu le favori du seigneur, continuait à mener paître son troupeau. Mais, maintenant que le vieux sanglier n’était plus à craindre, les bêtes allaient où elles voulaient, cherchaient librement les bons endroits, se régalaient d’herbe savoureuse et engraissaient à plaisir. Leur jeune gardien, de son côté, quand il les voyait bien installées dans quelque gras pâturage, profitait de sa liberté pour se promener aux alentours et jouir des beautés de la forêt. Il en découvrait chaque jour de nouvelles. Tantôt c’était quelque chêne gigantesque, au tronc colossal, à l’immense ramure, tantôt c’étaient des rochers bizarres, couverts de mousse et de fleurs sauvages, tantôt une claire fontaine, jaillissant d’un roc tout enguirlandé de verdure et courant, avec un murmure agréable, sur les cailloux de son lit.
Un jour, il arriva près d’un vieux château entouré de ronces et d’épines, et à demi enfoui sous le lierre. On l’aurait dit abandonné depuis plus de cent ans.
Écartant avec son bâton les grandes traînes de ronces qui s’attachaient à ses vêtements, coupant avec son couteau les herbes folles qui enchaînaient ses pas, il parvint, non sans peine, jusqu’à une petite porte dans l’épaisseur du mur. Elle s’ouvrit à la première pression, et il pénétra dans une cour absolument déserte.
Il voulut alors visiter l’intérieur du château, mais il ne put y réussir, les serrures, solidement fermées, défièrent tous ses efforts. Il allait s’en retourner, quand il remarqua, à l’angle de la cour, un bâtiment, dont la porte, très basse et très étroite, était restée ouverte. Il y entra, et, à sa grande surprise, se trouva dans une vaste et belle écurie. Un beau cheval noir y dormait sur la paille fraîche, en compagnie d’un joli chien, noir aussi.
Sur une table massive, étaient posés une armure, un casque et une épée, couleur de la lune. Robardic, saisi d’admiration, ne se lassait pas de manier et de contempler ces belles armes. Mais apercevant une porte qui conduisait dans une autre salle, il y courut et vit un cheval encore plus beau que le premier. C’était un coursier de bataille d’un gris d’acier, un lévrier gris se tenait gravement assis auprès de lui.
Au mur, étaient pendus une armure, un casque et une épée, couleur des étoiles.
Robardic, toujours plus ébloui d’admiration, ne s’arrêta pourtant que peu d’instants à regarder ces merveilles, car dans une troisième salle, à la suite de la seconde, rayonnaient, comme des soleils, une cuirasse d’or ciselé, un heaume, une épée et un bouclier en or aussi. Un magnifique cheval blanc, dont la longue queue touchait le sol, portait fièrement une housse dorée, et un beau chien blanc, avec un collier d’or, lui tenait compagnie.
«A qui donc peut appartenir tout ceci? se dit Robardic; je le verrai sans doute sur le collier du chien.»
L’animal le laissa approcher et il lut:
J’appartiens au sanglier, le roi de la forêt.
«Bon! s’écria notre jeune gars tout joyeux, j’ai tué le sanglier: son château et ses biens sont ma conquête. Je suis le maître de ces beaux chevaux, c’est à moi que seront ces brillantes armures! Je veux les essayer!»
Tour à tour, il se revêtit des armes couleur de la lune, couleur des étoiles et couleur du soleil. Par un prodige qui le ravit, ces armes, dons de féerie, s’ajustèrent à sa taille comme si elles avaient été faites pour lui.
Il s’en dépouilla, bien à contre-cœur; mais le soleil se couchait tout rouge derrière la tour carrée du château: il était temps de songer au retour.
«Je ne suis qu’un pâtre, se dit Robardic, mais j’ai du cœur, je suis vigoureux et adroit; voici des armes et des chevaux, je veux devenir un chevalier!»
Il sortit du château et retrouva son chemin sans peine. Ses bêtes étaient encore où il les avait laissées, il les ramena au logis et s’alla coucher tout rêveur, après avoir soupé du bout des dents, car il ne pensait qu’aux choses merveilleuses vues ce jour-là.
Le lendemain au matin, il fut très étonné de voir toute la maison plongée dans la tristesse: depuis les maîtres jusqu’aux serviteurs, tout le monde pleurait et se lamentait.
«Qu’y a-t-il donc? dit-il à la vieille cuisinière qui l’avait pris en grande amitié.
—Hélas! mon fils, répondit-elle, nous avons assez sujet d’être dans l’affliction! Tous les sept ans, une jeune fille de la famille de notre maître doit être livrée à un monstre épouvantable, un serpent à sept têtes qui habite dans une forêt sauvage à trois lieues d’ici. Le tour de notre maison est venu et, demain, notre pauvre petite demoiselle Aliette sera conduite à la mort. Et si vous saviez comme elle est bonne, et sage, et jolie! nous la chérissons tous! Et notre vieux maître qui n’a pas d’autre enfant qu’elle!... cela brise le cœur rien que d’y songer!»
Et la vieille se mit à sangloter.
«Personne n’a essayé de tuer ce monstre? dit Robardic.
—Oh! mon Dieu si! on a fait tout ce qu’on a pu. On a envoyé contre lui des troupes nombreuses et vaillantes, il a tout anéanti, jusqu’au dernier homme. Pensez qu’il a sept têtes! et qu’il vomit du feu par sept gueules! comment vaincre un animal si redoutable?»
Robardic baissa la tête et resta silencieux, puis, en soupirant profondément, il quitta la vieille, alla chercher son troupeau et le conduisit au bois. Tout le jour, étendu sur l’herbe, sous l’ombre d’un grand chêne, la tête dans ses mains, il ne cessa de se creuser la cervelle pour trouver un moyen de sauver la pauvre demoiselle.....
Tout était dans la désolation au château, quand il y rentra. La nuit entière se passa dans les cris, les gémissements, personne ne songeait à chercher le repos. Le jour—jour fatal qu’on aurait voulu ne voir luire jamais!—commença à blanchir l’horizon, puis le soleil se leva tout rose et ses premiers rayons qui doraient la lande, vinrent éclairer un triste cortège. Accompagnée de ses parents et de ses amis, la jeune fille vouée au sacrifice se dirigeait vers la forêt. Sur la lisière du taillis, elle descendit de cheval et serra une dernière fois son père dans ses bras, puis elle entra sous bois, seule, tandis que le pauvre vieillard, abîmé dans sa douleur, tombait inanimé sur le sol.
La forêt était sombre et sauvage, Aliette y cheminait à pas lents, le cœur plein d’une horrible angoisse, mais appelant à elle tout son courage:
«C’est mon devoir de sacrifier ma vie pour ma famille et mon pays, pensait-elle. Si je ne me livre pas au dragon, il dévastera toute la contrée; d’affreux malheurs peuvent être évités par ma mort. Le sang dont je suis doit une victime. Avant moi, que de filles de ma race ont payé le fatal tribut! Que d’autres le payeront encore! O Dieu! ayez pitié de moi!—Allons!»
Et elle allait, frissonnant de terreur au moindre bruit dans le fourré; parfois se mettant à courir d’une course folle pour retourner sur ses pas, tombant à genoux, épuisée, anéantie, pleurant et sanglotant,—puis se relevant, elle reprenait son douloureux voyage.....
Tout à coup, à un détour du chemin, lui apparaît un brillant chevalier monté sur un beau coursier noir. Il est couvert d’une armure couleur de la lune. Sa visière est baissée, une épée nue rayonne dans sa main.....
Aliette le regardait avec une surprise mêlée d’effroi. Un chien noir vint japper doucement près d’elle et lui lécher les mains.
Elle se rassura un peu et leva sur le chevalier ses beaux yeux baignés de larmes.
«Où allez-vous ainsi, damoiselle? lui dit-il.
—Hélas! à la mort! répondit-elle.
—A la mort! si jeune et si belle! je ne le permettrai pas! Je mourrais plutôt moi-même.
—Grand merci, preux chevalier, mais nul homme au monde ne peut détourner le sort qui m’attend. Tous les sept ans, une fille de ma maison doit être jetée en proie à un dragon à sept têtes qui habite cette forêt. C’est mon tour maintenant, je n’ai plus qu’à me résigner.....
—Prenez courage, noble damoiselle, et ne vous laissez pas ainsi aller au désespoir sans essayer de lutter un peu contre la destinée. Vous êtes obligée de vous présenter devant le monstre, dites-vous! c’est moi qui vous y conduirai! Montez derrière moi.
—Hélas! noble sire, je n’y arriverai que trop tôt; pourquoi me faire devancer l’heure?
—Ne craignez rien, vous dis-je. Songez que vous êtes plus en sûreté à cheval, protégée par moi, qu’à pied, seule dans cette forêt.
—C’est vrai», dit Aliette; et posant le bout de son pied délicat sur l’étrier du chevalier, elle lui tendit les deux mains; il l’enleva de terre en un clin d’œil et la fit asseoir sur la croupe du cheval, puis tous deux partirent au galop.
Ils ne furent pas longtemps sans s’apercevoir qu’ils approchaient de la demeure du monstre.
Son haleine brûlante avait desséché les arbres, calciné les pierres, consumé les plantes, les fleurs, les mousses même. On ne voyait plus rien de vivant dans ce lieu de désolation, mais, au sein d’un immense rocher, s’ouvrait une caverne où l’on entendait d’horribles sifflements. Le serpent à sept têtes en sortit. Quand il vit Robardic s’approcher, toutes ses têtes crièrent ensemble:
«Jette-moi cette jeune fille et va-t’en!
—Non certes, dit Robardic, si tu veux l’avoir, viens la prendre! et tu n’y réussiras pas sans combat, je t’en préviens!
—Jeune imprudent! tu ne songes donc pas que j’ai sept têtes!
—Quand tu en aurais quatorze, tu ne me ferais pas plus peur!
—J’ai exterminé des troupes entières d’hommes vaillants et déterminés.
—Tu as devant toi un cœur ferme et un bras que rien ne fera reculer!
—Allons! j’ai pitié de toi, jette cette fille à bas de ton cheval et pars d’ici le plus vite que tu pourras.
—Je te l’ai déjà dit, viens la prendre si tu veux l’avoir!»
Le dragon courroucé s’avança sur le chevalier en lançant des jets de feu par la gueule et par les naseaux. Mais l’armure de Robardic écartait les flammes, elles n’approchaient ni de lui ni d’Aliette. A grands coups d’épée, il frappait sur le monstre, lui faisant des blessures terribles par tout le corps, car l’arme, trempée dans du sang d’aspic, avait un pouvoir magique.
Le serpent se tordait, râlait, écumait, poussait des clameurs effroyables, rien n’arrêtait son robuste adversaire.
Six des sept têtes étaient déjà tombées, quand il s’écria:
«Quartier! quartier! jusqu’à demain!
—J’y consens», dit Robardic qui sentait ses forces s’épuiser.
Le dragon rentra dans son antre. Aliette et son défenseur revinrent jusqu’à la lisière de la forêt. Mais le soir était venu, la famille désolée avait regagné le château et il ne restait plus sur la lande que le cheval d’Aliette paissant tranquillement l’herbe de la douve.
La jeune fille mit pied à terre et, les yeux pleins de larmes de reconnaissance, remercia son chevalier.
«Venez avec moi, je vous en prie! dit-elle, je veux vous présenter à mon père; il faut qu’il connaisse le sauveur de son unique enfant.
—Non, damoiselle, je ne puis pas. Pas à présent, du moins.»
Et comme Aliette le pressait.....
«Vous n’êtes point encore délivrée, dit-il, le monstre n’est pas mort! Mais ne craignez rien. Si l’on vous ramène ici demain, vous m’y trouverez encore tout prêt à combattre pour vous. Adieu! montez sur votre cheval et retournez sans moi dans votre demeure.»
En achevant ces mots, le cavalier piqua des deux, et se perdit dans l’épaisseur de la forêt.
La jeune fille reprit, d’un cœur presque gai, cette route, que le matin elle avait suivie, plongée dans un si violent désespoir, et arriva dans sa famille.
On l’y reçut avec les transports de joie qu’on peut imaginer. Son père ne se lassait point de la couvrir de caresses et l’accablait de questions sur son aventure et la rencontre extraordinaire d’un si vaillant chevalier. Même la pensée d’avoir à recommencer l’épreuve le lendemain ne troublait pas trop leur bonheur, car Aliette avait toute confiance en son défenseur et ne doutait point qu’il parvînt à tuer le monstre et à délivrer sa maison de l’horrible servitude qui pesait sur elle.
Quant au héros de la journée,—tandis que, dans la grande salle, chacun répétait ses louanges,—vêtu comme un simple pâtre, il faisait rentrer son troupeau à l’étable, puis venait s’asseoir au coin du foyer de la cuisine, attendant paisiblement son souper.
«N’entends-tu pas le bruit qu’on fait là-bas?» lui dit la vieille cuisinière.
Folle de joie, elle riait et pleurait en même temps.
«Si, j’entends bien; mais pourquoi tout ce tapage?
—Pourquoi? petit! Pourquoi?... tu ne sais donc pas que notre jeune damoiselle est revenue saine et sauve?... Un chevalier, Dieu le garde! l’a défendue contre le serpent à qui il a coupé six têtes, six! entends-tu?... Tu as l’air tout drôle! Cela ne te remue pas le cœur. Voyons, dis?
—Si; mais comment s’appelle-t-il, le chevalier?
—On ne sait pas son nom. Il n’a pas voulu le dire à notre damoiselle Aliette, et il a refusé de venir avec elle au château. Ah! je crois que je l’embrasserais de bon cœur, tout chevalier qu’il est, si je le voyais là devant moi!»
Et la bonne femme servit double portion à Robardic, pour lui faire partager sa joie.
Le lendemain, au lever du soleil, Aliette fut encore conduite à la forêt par tous ses parents. Bien qu’on fût moins triste que la veille, une grande inquiétude étreignait tous les cœurs, car les premiers mouvements de joie passés, chacun s’était dit, qu’après tout, l’épreuve n’était pas finie. Le chevalier serait-il fidèle au rendez-vous? Et puis, serait-il vainqueur cette fois?
Ce fut donc encore au milieu des larmes et du plus violent chagrin que la jeune fille se sépara de son père et de ses amis, et entra dans le bois. Elle n’y avançait pas vite, s’arrêtait souvent et regardait de tous côtés, cherchant son défenseur. Arrivée au pied du grand chêne, elle s’assit,—résolue à l’attendre jusqu’au coucher du soleil, mais son attente ne fut pas longue.—Un beau lévrier gris vint bondir tout près d’elle, et Robardic, visière baissée, épée au poing, apparut monté sur un magnifique cheval gris. Il portait une armure d’argent poli comme un miroir; sa tunique était en drap d’argent semé d’étoiles de saphir; le harnachement de son cheval y était assorti.
«Ah! mon chevalier! vous voici donc! s’écria la jeune fille, j’étais bien sûre que vous viendriez!»
Comme la veille, elle monta en croupe, et le cheval partit, les emportant tous deux dans un galop rapide.
Le monstre les attendait devant sa caverne:
«Jette-moi la jeune fille! hurlèrent quatorze têtes.
—Pas plus aujourd’hui qu’hier! répondit intrépidement Robardic.
—Jette-la! te dis-je.
—Viens me l’enlever!»
Le combat commença, plus terrible, plus acharné que la veille. Robardic frappait d’estoc et de taille, sans trêve, sans relâche, couvrant de son corps Aliette qui se blottissait derrière lui, et infligeant au monstre de cruelles blessures. Presque à chaque coup, il abattait une tête, mais il y mettait tant de force qu’il fut bientôt harassé. Heureusement pour lui, le dragon, après avoir perdu treize têtes sur quatorze, demanda encore une fois quartier jusqu’au lendemain.
«Je te l’accorde, dit Robardic. Abandonnes-tu tes droits sur cette damoiselle?
—Jamais, tant qu’il me restera un souffle de vie! et malheur à son père, malheur à sa famille! malheur à son pays! si elle ne revient pas ici, demain, au lever du soleil.
—Elle y reviendra, puisqu’il le faut, dit Robardic, mais tu me trouveras encore entre elle et toi!»
Le monstre fit entendre un sifflement de rage et le jeune cavalier partit avec sa compagne, tremblante d’émotion. Il la ramena où il l’avait trouvée, et, cette fois encore, refusa obstinément de dire son nom ni de la suivre.
Aliette, sur la lisière du bois se vit bientôt entourée de tous ses parents qui l’avaient attendue, fort inquiets, mais non désespérés. Ils la ramenèrent au château tout joyeux et remplis de confiance dans la valeur du chevalier inconnu.
Robardic, après avoir reconduit son cheval et reporté ses armes au château abandonné, vint comme de coutume, sous ses vêtements de pâtre, faire rentrer son troupeau et reprendre sa place au foyer avec les serviteurs.....
L’aube blanchissait à peine la cime de la forêt, quand, pour la troisième fois, la damoiselle du château reprit, seule, et à pied, le chemin de la caverne. A l’entrée du bois elle aperçut un cavalier éblouissant d’or et de pierreries. Sur son casque, sur sa poitrine, sur son bouclier, des soleils de diamants étincelaient de mille feux et son épée semblait un trait de flamme. Il maintenait à grand peine un superbe coursier blanc qui rongeait son frein, frappait la terre du pied, se cabrait, balayait le sol de sa longue queue flottante. Aliette resta stupéfaite, elle ne reconnaissait plus son chevalier et n’osait avancer.—Mais il l’appela d’une voix douce et forte à la fois, et elle courut vers lui; un admirable épagneul tout blanc dont le collier d’or avait des clous à tête de diamant bondissait autour d’elle.
Le cheval était si bien dressé, malgré son ardeur, qu’il se baissa doucement sur ses pieds de derrière, et Aliette put monter sur sa croupe sans aucune peine. Alors, se tenant des deux mains à la ceinture d’or du chevalier, elle se laissa emporter. Ils allaient comme la tempête. Ils arrivèrent si vite devant la caverne que le dragon n’en était pas sorti.
«Viens ici, monstre horrible! cria Robardic, en brandissant son épée flamboyante. Viens perdre la dernière tête qui te reste!
—Tu te trompes! mugit une clameur effroyable; tu m’avais laissé une tête hier, mais j’en ai trente aujourd’hui, abats-les si tu peux!
—Si tu en as trente, je ne m’en soucie guère! sors-les, qu’on les voie, et que la bataille commence!»
Le dragon apparut alors dans toute son horreur et Aliette pensa mourir de frayeur. Il vomissait du feu, de la fumée, des flammes, il poussait des cris qui faisaient trembler les hommes et les animaux à dix lieues à la ronde. Mais chaque fois que l’épée de Robardic retombait, une des trente têtes roulait à terre; son bras semblait infatigable, son cheval faisait des prodiges de force et d’adresse, et le chien veillait sur Aliette, aboyant bien haut quand une des têtes du monstre la menaçait de plus près.
Quel combat! quelle fureur de part et d’autre! que de ruses! que d’audace! que d’attaques sans cesse renaissantes! Aliette, demi-morte, tenait bon pourtant de ses mains crispées, et Robardic ne faiblissait pas. Un dernier coup le rendit vainqueur. La trentième tête tomba, les anneaux du monstre se déroulèrent et sa masse hideuse s’écroula lourdement sur le sol où elle resta gisante.
Robardic mit pied à terre, et fit descendre Aliette. Elle poussa un profond soupir, se jeta dans les bras de son sauveur et y resta pâmée.....
Les soins du chevalier la firent bientôt revenir à elle, heureusement, et elle lui exprima alors sa reconnaissance dans les termes les plus touchants:
LE DRAGON APPARUT DANS TOUTE SON HORREUR, VOMISSANT DU FEU, DE LA FUMÉE, DES FLAMMES...
«Maintenant que tout est fini, apprenez-moi votre nom, je vous en supplie! lui dit-elle. Ne doit-il pas être béni de toute ma famille? Venez chez mon père! Je sais qu’il n’y a pas de récompense à la hauteur de vos bienfaits, mais consentez au moins à recevoir quelque témoignage de gratitude, si faible qu’il soit, comparé à ce que nous vous devons.
—Non, damoiselle, répondit Robardic d’un ton ferme; le bonheur de vous avoir sauvée suffit amplement à me récompenser de ce que j’ai pu faire. Le temps de me faire connaître n’est pas encore venu.
—Alors quelque jour, nous saurons qui vous êtes? Nous vous reverrons?
—Oui, je vous le jure!
—Sera-ce bientôt?
—Dans peu de temps, sans doute.»
Mais Aliette insistait.....
«Laissez-moi, lui dit-il doucement. J’ai encore lourde besogne ici; allez retrouver votre père. Songez qu’il ne saura jamais trop tôt la bonne nouvelle que vous avez à lui porter. Je vais vous conduire jusqu’à l’entrée du bois.»
Sur la lande, Aliette vit accourir au-devant d’elle une grande multitude de gens. Ses parents, ses amis, ses vassaux, poussèrent des cris de joie en l’apercevant. On la ramena au château par des chemins couverts de fleurs; dans tous les clochers, les cloches tintaient; hommes et femmes chantaient des chœurs joyeux, et son vieux père, se soutenant à peine, tant son émotion était forte, la menait par la main en versant des larmes de bonheur.
Robardic, pendant ce temps, avait mis en pièces le corps du serpent et en avait disséminé les morceaux de toutes parts pour les empêcher de se rejoindre, puis il était allé reconduire son cheval et son chien au château de la forêt. Il déposa aussi sa brillante armure, reprit ses vêtements de laine brune, et revint en chassant son troupeau devant lui.
«Comme tu rentres tard, mon petit Robardic! dit la bonne vieille cuisinière. Est-ce qu’il t’est arrivé quelque chose en chemin? as-tu perdu quelqu’une de tes bêtes?
—Non, aucune, heureusement. Mais pourquoi donc les cloches ont-elles sonné si fort et si longtemps?
—Quoi, tu ne sais pas que notre damoiselle est sauvée? que le dragon est mort, que la famille et le pays sont délivrés pour toujours de cet horrible fléau? D’où sors-tu donc, mon pauvre garçon?
—Je suis bien content que le dragon soit tué et la damoiselle délivrée, dit Robardic d’un ton tranquille; mais qui donc a fait ce beau coup?
—C’est ce cavalier inconnu, un chevalier beau comme le soleil et si brave! penses-tu? tuer un dragon qui avait trente têtes! Ce n’est pas toi qui en ferais autant! Et dire qu’il ne veut ni venir ici ni révéler son nom! Voilà qui est fâcheux! Ah! si je le voyais là devant moi, il me semble que je me jetterais à son cou! Allons, tire-toi un peu de côté, tu me gênes pour passer et on attend le rôti là-bas! on y fait bombance, je t’assure, et j’ai bien du plaisir à leur cuisiner de friands morceaux; mais n’aie pas peur! je penserai à toi et je te garderai quelque chose de bon. Va t’asseoir dans ton coin.»
Robardic lui obéit sans mot dire.....
Les jeux, les danses, les concerts, les festins ne cessèrent pas durant huit jours entiers. Il y avait des plaisirs et des régals pour tous, petits et grands, car le seigneur voulait que tout le pays prît part à sa joie et fêtât le bonheur de sa fille.
Mais le chevalier inconnu ne se présentait toujours pas, ce qui affligeait beaucoup Aliette.
Un jour, elle dit à son père:
«Ne regrettez-vous pas de ne pas connaître le vaillant chevalier à qui nous devons notre bonheur?
—Si, mon enfant, je le regrette vivement, mais comment faire pour le retrouver? J’y ai pensé bien des fois, et toujours en vain.
—Eh bien! moi, je crois que l’idée qui m’est venue n’est pas mauvaise.
—Dis-la-moi bien vite,... parle...
—Dans toutes les fêtes que vous avez données pour célébrer notre délivrance, vous n’avez pas encore fait faire de courses.
—Non, c’est vrai.
—Faites publier, dans tout le pays et aux alentours, que vous donnerez la main de votre fille à celui qui sera vainqueur à la course. Mon chevalier viendra sûrement et il arrivera le premier au but, car il a des chevaux qui ne seront jamais devancés par aucun coursier au monde. D’ailleurs, je me tiendrai à la grande fenêtre au-dessus du portail d’entrée, tous ceux qui voudront courir devront passer devant moi pour me saluer et je reconnaîtrai bien celui que nous cherchons.
—Tu as là une excellente idée, ma chère fille, dit le vieux seigneur», et il s’empressa de donner des ordres pour que tout se fît comme le commanderait Aliette.
Au jour dit, une foule nombreuse s’assembla pour voir courir les prétendants. Il en était venu de tous les côtés, de tout près et de fort loin, et de toutes les sortes aussi, car au milieu des comtes, des barons, des princes même, montés sur de superbes coursiers, harnachés richement, on voyait de simples paysans avec leurs longs cheveux, leurs grands chapeaux à boucle d’argent, leurs gilets brodés et leurs braies de toile plissée. Il leur était permis de concourir comme aux gens de noblesse, Aliette l’avait voulu ainsi, et il s’en était présenté quelques-uns qui comptaient sur la vitesse de leurs petits chevaux à longues crinières.
La course fut fort brillante. Le défilé eut lieu en bon ordre. L’un après l’autre, chaque coureur passa sous le balcon, s’inclina avec grâce, ou ôta son chapeau gauchement; mais c’est en vain qu’Aliette chercha à reconnaître son chevalier. Il n’était pas là! Elle allait quitter la place, quand, rapide comme l’éclair, un cavalier inconnu monté sur un superbe cheval noir et revêtu d’une armure couleur de la lune, traversa la cour et disparut...
«C’est lui!... c’est lui! arrêtez-le!» cria la jeune fille. On ne put lui obéir; l’apparition du chevalier avait été si imprévue, sa fuite si soudaine, qu’il était déjà loin avant qu’on songeât à le poursuivre.
Le prix de la course avait été gagné par un paysan de Cornouailles dont le petit cheval avait fait des prodiges de vitesse. Il vint réclamer la récompense promise, mais Aliette jeta les hauts cris:
«Une épreuve ne suffit point, dit-elle, je ne donne pas ma main si aisément. Les courses recommenceront demain.»
Une fois encore, le brillant cortège des coureurs défila sous le balcon de damoiselle Aliette; une fois encore, ses regards avides ne purent y discerner son chevalier; une fois encore, quand le défilé fut terminé, un cavalier, que nul ne connaissait, passa comme la foudre sous le balcon et s’enfuit sans que personne pût l’arrêter.
«C’est encore lui! mon père, s’écria Aliette au désespoir. J’ai reconnu son cheval gris et sa tunique de drap d’argent semée d’étoiles! Oh! mon Dieu! comment le retenir?
—Calme-toi, mon enfant! dit le vieux seigneur, calme-toi, je t’en prie!
—Il faut recommencer la course, mon père; c’est encore ce paysan cornouaillais qui l’a gagnée. Je ne veux pas être sa femme. J’aimerais mieux mourir!»
Le lendemain donc, on publia que, sans remise, la main de damoiselle Aliette, son château et ses richesses, appartiendraient au cavalier qui arriverait le premier au but indiqué.
Frémissante d’espoir, la jeune fille se tenait sur son balcon.
«Il viendra certainement et, cette fois, il ne m’échappera pas, pensait-elle. Mon père a fait garder les entrées et entourer le château par une troupe d’hommes résolus.»
Elle ne prêta qu’une attention distraite au défilé; elle était bien sûre que son chevalier n’en faisait pas partie. Elle avait deviné juste..... A peine le dernier coureur avait-il passé sous le balcon, qu’un rayon éblouissant sillonna l’air; et un cavalier dont l’armure scintillait des feux de mille diamants, monté sur un magnifique cheval blanc, bondit dans la cour. La fuite semblait impossible; des soldats armés de piques défendaient toutes les issues. Le cavalier piqua des deux, enleva son cheval, et, d’un saut prodigieux, passa par-dessus le mur d’enceinte, bravant tous les efforts faits pour l’atteindre. Cependant, au moment où il avait franchi la muraille, un soldat l’avait touché au pied droit avec sa pique.
«Je l’ai blessé, le sang a coulé, je l’ai bien vu, dit cet homme, il est atteint à la cheville, je crois, mais son cheval allait plus vite que l’éclair, personne n’aurait pu l’arrêter.»
Le paysan de Cornouailles, vainqueur à la course pour la troisième fois, vint réclamer le prix qu’il avait gagné:
«C’est chose jurée, disait-il; il n’est pas permis de manquer à sa parole!»
On s’efforça de l’apaiser et, à force d’argent, on tâcha de le faire renoncer à ses droits. Il ne consentit à les abandonner qu’en faveur du chevalier qui avait sauvé Aliette: «Si on le retrouve», ajouta-t-il.
Le vieux seigneur désolé ne savait plus quel parti prendre. Sa fille, malgré tant d’insuccès, ne désespérait pas encore.
«Tous ceux qui ont pris part à la course sont encore ici, dit-elle. Faites-leur annoncer que vous reconnaîtrez le sauveur de votre fille à une marque qu’il a au pied, et que vous les priez de se laisser examiner par votre chirurgien.
—C’est une idée bizarre que tu as là, ma fille, comment veux-tu que?.....
—Mon père chéri! mon père bien-aimé, laissez-moi essayer encore cette fois, je vous en conjure! Voulez-vous me voir devenir la femme de cette brute? Jamais je n’y consentirai. J’irai plutôt m’enfermer dans un couvent pour le reste de mes jours.»
Le vieux seigneur secoua la tête, mais il ne savait rien refuser à une enfant qu’il adorait; il fit faire la proclamation désirée.
Quelques-uns des prétendants s’en moquèrent, d’autres n’en dirent rien, mais s’en allèrent; certains, plus rusés, essayèrent de se faire au pied droit des marques plus ou moins vraisemblables. Un homme de Kemper, même, ayant entendu ce qu’avait dit le soldat, poussa l’astuce jusqu’à se faire une blessure à la cheville.
«Ce n’est pas lui, mon père, je vous assure, ce n’est pas lui, s’écria Aliette, au milieu des sanglots. Regardez-le! il est petit, et brun, et mal tourné, et mon chevalier était grand et mince,... comme Robardic que voilà», ajouta-t-elle en souriant à travers ses larmes, car le pâtre, debout près d’elle, regardait d’un air froidement indifférent tout ce qui venait de se passer.
«C’est peut-être Robardic», dit le vieux seigneur, croyant plaisanter.
Le jeune homme, pour le coup, devint très rouge, si rouge que sa confusion frappa Aliette.
«Mon père, dit-elle, obligez-le à vous montrer son pied droit.....
—Mais, ma fille, où veux-tu qu’un simple pâtre comme ce brave Robardic, tout gentil qu’il est, ait appris à manier des armes et à devenir un chevalier si courageux et si brillant?
—Robardic n’est pas un homme ordinaire, mon père. Rappelez-vous l’aventure du sanglier.....
—C’est, ma foi, vrai!... Et puis du moment que tu le désires..... Va, Robardic, montrer ton pied droit au chirurgien.»
Le pâtre obéit et..... tout fut découvert.
«Ainsi, c’est toi qui as tué le dragon et sauvé ma fille! s’écria le vieux seigneur en apprenant cette nouvelle extraordinaire. Viens m’embrasser, mon enfant! C’est un beau jour pour moi et les miens que celui-ci! Mais avant de te donner Aliette, quoique tu aies bien mérité sa main, je voudrais que tu répondisses à deux questions: D’abord, dis-moi d’où te viennent les armes magnifiques et les chevaux sans pareils que tu as en ta possession?»
Robardic raconta comment il les avait découverts dans le château abandonné, et comment le grand désir qu’il avait de délivrer Aliette lui avait donné l’idée d’employer ces armes magiques pour combattre le monstre.
«J’admire ta hardiesse et ton courage. Maintenant, passons à ma seconde question: Pourquoi, après que tu as eu remporté la victoire, ne t’es-tu pas fait connaître tout de suite et nous as-tu fait perdre tant de peine et de temps?»
Robardic resta un moment silencieux.
«Eh bien! tu ne réponds pas?
—C’est que..... je n’ai pas voulu.
—Tu n’as pas voulu.....
—Que..... votre fille se crût obligée de m’épouser, uniquement par reconnaissance.
—Et alors?
—Et alors, j’ai voulu lui donner le temps de réfléchir, et le moyen d’éviter, sans paraître une ingrate, un mariage qui pourrait lui déplaire.
—Il ne lui déplaît pas, sois-en sûr! s’écria le vieux seigneur les yeux pleins de larmes. Tu es un brave garçon! Tes sentiments sont d’une rare délicatesse. Je suis heureux de te donner ma fille. Tu seras un bon mari pour elle, et un bon fils pour moi!»
Les noces de Robardic se firent dans la huitaine, avec tout l’éclat qu’on peut imaginer. On y convia tout le pays, et l’on dit même que la reine des fourmis, la reine des colombes et le roi des animaux les honorèrent de leur présence.
Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 273) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)