IL APERÇUT UNE BICHE ET DEUX PETITS ENFANTS ATTACHÉS A SES MAMELLES.
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Il y avait une fois un magicien et une magicienne, riches et puissants.
La magicienne était savante et très habile dans son art de magie, mais dure et impérieuse; quant au magicien, son mari, c’était un pauvre bonhomme qui, n’ayant jamais eu beaucoup d’esprit, en avait maintenant un peu moins tous les jours. Ils vivaient assez heureux cependant et leur plus grande peine était de ne point avoir d’enfants.
Un matin, que le magicien chassait en forêt, il aperçut, au fond d’un fourré, une belle biche étendue sur la mousse et deux petits enfants attachés à ses mamelles. Il n’osa pas tirer sur elle, de peur de blesser ses nourrissons; il s’approcha tout doucement; mais aussitôt que la biche le vit, elle s’enfuit. Alors il prit les deux petits êtres et, les enveloppant dans son manteau, les emporta du mieux qu’il put à son château.
La magicienne, étonnée de le voir revenir de si bonne heure, alla au-devant de lui pour s’enquérir du motif de son retour.
Il lui montra les deux enfants, qui dormaient d’un paisible sommeil, et souriaient en dormant.
«Voyez, femme, dit-il, ce que je viens de trouver dans le bois!
—Oh! les charmants poupons! s’écria-t-elle, ils sont beaux comme les amours... Garçon et fille! La fille sera pour moi, le garçon pour vous. Chacun élèvera son enfant à sa guise.»
Et, prenant la petite fille dans ses bras, elle ajouta:
«Voilà ma mignonne! je l’appellerai Azénor et je lui montrerai tous les secrets de la magie.
—Eh bien! dit le bonhomme, mon gars se nommera Arzur, et je tâcherai d’en faire aussi quelque chose de bien.»
Les années passèrent. Les enfants étaient bien traités au château, mais, à mesure qu’ils grandissaient, la magicienne s’attachait davantage à Azénor, qui était belle et spirituelle et apprenait facilement tout ce qu’on lui montrait. En revanche, la dame ne pouvait souffrir Arzur, quoiqu’il fût bon et gentil garçon; mais, d’une intelligence moins vive que sa sœur, il impatientait, par ses lenteurs, la redoutable sorcière.
Le bon naturel d’Azénor l’avait défendue contre les mauvais exemples et les mauvais conseils de la magicienne; elle n’avait pris de ses leçons que la science qu’elle en pouvait tirer et avait gardé un cœur aimant, tout plein d’affection pour son jeune frère.
Un beau soir, qu’elle et lui étaient allés se promener un peu loin du château, ils s’assirent sur les rochers, au bord de la mer, et se mirent à causer. Pour la centième fois, le pauvre Arzur se plaignit des rigueurs de sa marâtre. Azénor ne lui répondait pas, et regardait, d’un air pensif, les flots, que la lune argentait de mille paillettes mouvantes.
«Enfin, soupira Arzur, n’est-il pas bien triste qu’une mère soit si dure pour son enfant! Comment veux-tu que je l’aime, ainsi qu’un bon fils doit aimer sa mère? C’est au-dessus de mes forces; je ne puis pas aimer une femme qui ne cherche qu’à me rendre malheureux, de toutes les façons. Tu ne dis rien, Azénor?»
La jeune fille tourna vers son frère son beau visage et ses yeux inspirés. Le clair de lune, dans ses cheveux légers, faisait comme une sorte d’auréole et le cercle d’or qui retenait son voile brillait d’une lueur étrange.
«Mon cher Arzur, dit-elle, tu n’es pas obligé d’aimer cette femme cruelle, elle n’est pas ta mère ni la mienne. Nous sommes bien frère et sœur, mais le magicien n’est pas notre père. J’ai appris ce secret ce matin, et c’est pour te le révéler, sans crainte d’être entendue, que je t’ai amené dans cet endroit désert. Tu as raison de dire que la magicienne te déteste; elle te prépare de rudes épreuves, je n’en puis douter, mais ne t’effraye pas, ne crains rien. Tu sais combien je t’aime; je te protégerai, j’en ai la ferme volonté, et, je crois, le pouvoir. Depuis longtemps, j’ai étudié ses livres de magie; j’en sais aujourd’hui plus qu’elle. Ne t’inquiète donc de rien, je parviendrai toujours à te tirer d’embarras, mais à condition que tu feras tout ce que je te dirai de faire. As-tu confiance en moi?
—Oh! oui! ma sœur, ma belle petite sœur! ma chère Azénor! tu as bien plus d’esprit que moi, je le sais, et puis tu es bien plus instruite; je t’obéirai aveuglément.
—Allons, c’est bien, dit Azénor, calme-toi, nous viendrons bien à bout de sortir de peine. Rentrons, la lune touche au bord de l’horizon, c’est l’heure de regagner le logis.»
Le lendemain, à peine Arzur était-il levé, que la magicienne le fit appeler. Il arriva, un peu tremblant, sur la terrasse du château, où elle se tenait debout, l’air menaçant, une cognée de bois à la main.
«Te voilà, paresseux! dit-elle en l’apercevant; tu te lèves bien tard, pour un homme qui a tant de besogne à faire!
—Madame, dit Arzur, d’un air timide, en roulant son bonnet de velours dans ses petites mains blanches, je ne savais pas que vous aviez de l’ouvrage à me donner.
—Tu ne savais pas! belle excuse! tu devais savoir. Laisse là ton bonnet, idiot! tu m’agaces à le tourner ainsi! prends cette cognée de bois et... tu vois bien cette forêt de chênes?...»
Elle lui indiqua de la main un bois superbe, qui descendait du haut de la colline jusqu’au fond de la vallée.
«Oui, madame.
—Eh bien! va m’abattre tout ce bois-là; tout, entends-tu bien? Il ne faut pas qu’il y ait un arbre sur pied ce soir, et je veux, en outre, que tout le bois abattu soit employé à faire des cuillers, sans qu’il en reste ni billot, ni billette. Tout cela devra être terminé avant le coucher du soleil, ou il n’y a que la mort pour toi. Qu’as-tu encore à me regarder avec cet air ahuri? Allons, décampe!!!...»
«IL FAUT QUE LA FORÊT SOIT ABATTUE AVANT CE SOIR.»
Arzur ne se le fit pas dire deux fois; il courut, de toute la vitesse de ses jambes, voir sa sœur, dans la tourelle, où il savait la trouver à coup sûr, penchée sur quelque grimoire.
«Ouvre, Azénor! ouvre vite, ma sœur, à ton pauvre Arzur! je suis perdu!»
Azénor ouvrit.
«Qu’y a-t-il?» s’écria-t-elle, en voyant son frère rouge, haletant, effaré, ses belles boucles blondes tout échevelées.
Arzur, d’une voix entrecoupée, lui raconta la scène qui venait de se passer.
«N’est-ce que cela? dit-elle avec son doux sourire. Nous en verrons bien d’autres! Allons, calme-toi, voici qui va travailler pour toi.»
Et elle tira de son corsage une petite baguette de coudrier, pas plus grosse qu’un tuyau de plume.
«J’avais prévu ce qui t’arrive, et j’ai trouvé, dans mes livres, le moyen de faire ce que commande la vilaine sorcière; elle ne sera que trop bien obéie!! Prends cette baguette, que j’ai cueillie et enchantée, et cache-la bien sur toi, pour que nul ne la voie; puis, va tout au bout de la grande avenue; il y a là un gros chêne, qui a plus de mille ans, tu en frapperas le tronc de ta baguette, en disant:
«Par la vertu de ma baguette, vieux chêne, abats-toi!»
—Est-ce là tout? dit Arzur.
—Tout, pour l’instant.»
Le jeune homme partit, assez peu rassuré, malgré la confiance qu’il avait dans le savoir de sa sœur. Il enfila l’avenue; elle était longue et superbe, et, à mesure qu’il voyait ces arbres majestueux se dresser comme d’immenses colonnes, il se disait:
«Non, jamais, jamais, il n’y aura de sortilège assez puissant pour renverser ces fiers géants. Ma sœur se flatte, et moi, je suis condamné à mourir!»
Il s’assit au pied du vieux chêne et, la tête dans les mains, se prit à sangloter.
Les oiseaux se poursuivaient en criant, les insectes bourdonnaient dans l’herbe haute, les fleurs des bois répandaient leurs parfums sauvages, les branches feuillues s’agitaient avec un doux murmure, et le ruisseau jaseur courait en chantant sur les cailloux de son lit. Arzur releva la tête, et ses yeux bleus, tout baignés de larmes, promenèrent un long regard autour de lui.
«Il fait bon vivre, pourtant! dit-il, et je suis trop jeune pour mourir. Essayons!»
Il tira la petite baguette de son sein.
«Qu’elle est menue! pensait-il; c’est un fétu, comparé à ce chêne immense. O Azénor! ta science est-elle donc si puissante?»
Il frappa le tronc du chêne d’un coup léger.
«Par la vertu de ma baguette, vieux chêne, abats-toi!» dit-il.
Un formidable craquement se fit entendre, l’arbre s’inclina; Arzur fit un saut de côté et courut, bien vite, en haut de l’éminence voisine. Quel spectacle grandiose de désolation s’étendait sous ses yeux! Le vieux chêne, en tombant, avait renversé les arbres voisins; ceux-ci avaient fait de même pour ceux qui les entouraient, de proche en proche; en moins de cinq minutes, tout le bois était à terre. Arzur, le cœur mis au large, reprit le chemin du château, les deux mains dans ses poches, en sifflotant une chanson de mer. Il rencontra la magicienne, qui fut fort étonnée de lui voir un air si dégagé.
«Que viens-tu faire ici? lui dit-elle. Et ta besogne, est-ce qu’elle se fera toute seule?
—Elle est faite, dit Arzur, tranquillement.
—Faite! ce n’est pas possible, tu mens!
—Ah! si vous ne me croyez pas, venez-y voir par vous-même.»
Elle le suivit, car, au fond, elle était un peu inquiète du sort de ses beaux arbres.
Quand elle les vit par terre, elle entra dans une violente colère.
«Quel malheur! s’écria-t-elle. De si beaux chênes! Il n’y avait pas leurs pareils dans toute la contrée! Ils étaient pour sûr du temps de Merlin l’enchanteur, et les voilà tous couchés sur le sol! Ah! je ne m’en consolerai pas!»
Puis, se tournant vers Arzur, qui riait sous cape:
«Dire que c’est toi, vaurien, qui me causes un pareil dommage! Mais tout n’est pas fini; tu sais que je t’avais commandé de mettre tout ce bois en cuillers; gare à toi si tu y manques!
—Vous m’avez donné jusqu’au coucher du soleil, dit Arzur; soyez tranquille, vous aurez vos cuillers pour manger la bouillie d’avoine à souper.»
La magicienne s’en alla en maugréant. Dès qu’elle fut partie, le jeune garçon toucha de sa baguette le tronc du vieux chêne, et dit:
«Par la vertu de ma petite baguette, que tout le bois qui est par terre se convertisse en cuillers.»
Aussitôt, tout se mit en mouvement; les troncs se fendaient d’eux-mêmes, les morceaux de bois se taillaient, se rabotaient, avec une prodigieuse activité; une montagne de cuillers s’éleva bientôt jusqu’au ciel.
La magicienne l’aperçut de loin. Elle pensa étouffer de fureur, en voyant tant de beau bois de chêne ainsi gaspillé. Elle accourut vers Arzur, l’écume à la bouche.
«Ah! pendard! ah! brigand! ah! mauvais gars! qu’as-tu fait là? Que veux-tu que je fasse de cette montagne de cuillers?
—Je vous ai obéi, dit Arzur, d’un air un peu goguenard; vous m’aviez demandé des cuillers, en voilà pour toute votre vie.
—Méchant drôle, je crois que tu te mêles de railler encore! Tu te sens soutenu, je ne sais par qui, mais je suis en grande méfiance. Ce n’est pas un âne comme toi qui a trouvé, tout seul, le moyen de me jouer un tel tour! Tu as été aidé; et comment?—voilà ce que je ne puis deviner,—pour le moment, du moins. Mais, ne fais pas tant le fier; demain, je te donnerai une autre tâche, et nous verrons si tu la rempliras aussi facilement qu’aujourd’hui.»
Et elle s’éloigna, geignant et grondant:
«Ah! mon bois! mon bois! et mon vieux chêne de l’enchanteur Merlin!! Ah! si ce gars de malheur n’était pas protégé par mon imbécile de mari, je n’aurais pas tant de peine à m’en débarrasser!»
Le lendemain matin, la vieille fit encore venir Arzur.
«Nous allons nous absenter pendant quelques jours, mon mari et moi, dit-elle, et j’emmènerai Azénor. Nous irons chez un de nos amis, qui demeure un peu loin d’ici; nous voyagerons en voiture, mais, il y a un bras de mer à traverser, et nous n’avons pas d’embarcation. Je te commande de construire un pont de plumes assez solide pour porter notre voiture et nous. Si le pont n’est pas fait à temps pour qu’en arrivant au bord de l’eau, nous puissions y passer, il n’y a que la mort pour toi.
—C’est bien; ce sera fait, dit Arzur, d’un ton qu’il s’efforça de rendre tranquille, bien qu’au fond il ne fût pas très rassuré. Il alla trouver sa sœur et lui fit connaître la nouvelle épreuve qui lui était imposée.
—Écoute bien, dit Azénor; voici ce que nous allons faire: je me dirai malade pour ne pas les accompagner; mais toi tu iras avec eux pour construire le pont. Quand le moment sera venu, tu frapperas l’eau de ta baguette en disant:
«Par la vertu de ma petite baguette, qu’il s’élève ici un pont de plumes, pour passer la mer en voiture!»
«Aussitôt le pont paraîtra. La magicienne, alors, t’invitera à monter dans sa voiture, pour le traverser avec elle; garde-toi bien de lui obéir, romps le pont derrière eux, par la vertu de ta baguette, et reviens au château, le plus vite que tu pourras; nous aviserons alors au moyen de nous enfuir.»
Quand l’heure du départ fut arrivée, la magicienne, étonnée de ne pas voir Azénor sur la terrasse, comme cela avait été convenu, la veille, monta jusqu’à sa chambre, et trouva la jeune fille étendue sur son lit, toute pâle et toute défaite.
«Qu’avez-vous, Azénor, lui dit-elle; est-ce que vous êtes malade?
—Oui, je suis très souffrante; j’ai un si violent mal de tête que je ne puis faire un mouvement sans jeter des cris, tant cela me fait souffrir.
—Mais, vous étiez si bien hier! ce malaise est venu tout à fait subitement...
—Je crois que je me suis fatiguée en travaillant, une partie de la nuit, pour répondre aux questions que vous m’aviez posées dans ma leçon d’hier. Il ne me faut qu’un peu de repos; ainsi, ne vous inquiétez pas, et, surtout, ne dérangez en rien vos projets de voyage. Vos amis vous attendent, partez sans moi, je vous en prie.»
La magicienne, qui n’avait pas le cœur tendre, se contenta de grommeler entre ses dents, car elle aimait la compagnie d’Azénor et regrettait d’en être privée; elle n’insista pourtant pas. Elle sortit, en tirant la porte avec fracas, et rejoignit Arzur et son mari, sur lesquels éclata la bourrasque de sa mauvaise humeur.
Ils partirent...
La voiture avançait lentement dans le sable, et finit par s’arrêter au bord d’un large bras de mer. La marée était haute, les vagues vertes se poussaient en courant vers le rivage, où leur écume s’écrasait en longues franges neigeuses.
Les voyageurs mirent pied à terre.
«Allons! dit la magicienne, fais ton pont, maître Arzur, et un peu vite! je n’ai pas envie de coucher ici!»
Arzur entra dans l’eau et s’éloigna de quelques pas, car il ne voulait pas faire voir son talisman.
«Par la vertu de ma petite baguette, qu’il s’élève ici un pont de plumes pour passer la mer en voiture!» dit-il.
Une nuée immense obscurcit le ciel et vint s’abattre sur le bras de mer; on vit alors que c’étaient des plumes, des millions de milliards de plumes, de toutes tailles, de toutes nuances, de tous pays.
En moins d’un quart d’heure, ces plumes, comme dirigées par une main savante, se trièrent, s’entrelacèrent, se disposèrent d’elles-mêmes pour former le plus admirable des ponts. Il était si léger qu’il reposait sur l’eau sans y enfoncer, et si solide, qu’un char attelé de six chevaux pouvait le traverser, sans le faire fléchir. Les arches étaient formées par de belles plumes d’autruche, le pavé par de larges plumes d’oie, les balustrades par des plumes de pigeon, et, sur toute la construction, des plumes de colibri de toutes couleurs formaient des mosaïques d’un dessin merveilleux.
La magicienne ne put retenir un cri de surprise et d’admiration, tandis que son vieux mari se réjouissait silencieusement du triomphe d’Arzur.
«Il est aussi magicien! se disait la dame, frappée de stupeur. Il a sûrement trouvé et étudié mon petit livre rouge, il en sait maintenant aussi long que moi; il va devenir tout à fait dangereux; il est grand temps de s’en défaire. Il faut qu’il vienne avec nous sur le pont et nous le jetterons à la mer.»
Alors, dissimulant ses projets haineux sous un air aimable, elle dit à Arzur, d’une voix insinuante:
«C’est vraiment très beau! vous venez de nous construire là un pont superbe; je ne vous savais pas si habile. Nous aurons encore besoin de vos services, mon mari et moi, aussi nous vous emmènerons avec nous chez nos amis. Montez sur le pont, et montrez-nous le chemin, nous vous suivrons.
—Comment donc! répondit Arzur, je n’en ferai rien! je sais trop bien ce que je vous dois! A vous l’honneur de monter les premiers sur mon pont.»
Après quelques façons et compliments de cette sorte, le magicien et la magicienne s’engagèrent sur le pont. Aussitôt Arzur, d’un coup de sa baguette magique, le coupa entre eux et la terre, et courut rejoindre sa sœur.
Elle était déjà prête à partir, toute costumée pour le voyage, et munie de sacs, où elle avait mis tous ses bijoux, ses diamants, de l’or et de l’argent, et, trésor plus précieux encore, les livres de magie des deux époux. Elle avait aussi fait seller les deux meilleurs chevaux de l’écurie.
«Partons vite, dit-elle à Arzur, car le magicien et la magicienne ne tarderont pas à revenir, et ils nous poursuivront avec fureur. Mais, d’abord, il faut empêcher de sonner la grosse cloche qui est sur la plus haute tour. Elle donne l’alarme, aussitôt que quelque chose d’extraordinaire arrive au château, et elle se fait entendre à sept cents lieues à la ronde. La corde de cette cloche est attachée au pied du dromadaire favori du magicien, et l’animal tire la corde pour prévenir son maître qu’il se passe ici un événement grave.»
Tous deux, alors, coururent à la cloche et remplirent tout l’intérieur de tapis et d’étoupes bien tassés, puis, ils redescendirent en hâte, sautèrent sur leurs montures et se préparaient à partir, quand Azénor dit:
«J’allais oublier quelque chose de bien important. Descends de cheval, cours à l’écurie et rapporte-moi l’étrille, la brosse et le bouchon de paille qui servent à panser nos chevaux; ils peuvent servir à protéger notre fuite.»
Arzur obéit à sa sœur, revint promptement avec les objets demandés, et, sur un signe d’Azénor, leurs coursiers s’enlevèrent dans les airs, comme des oiseaux légers, et se mirent à galoper dans les nuages.
«Maintenant, dit Azénor, nous avons sept cents lieues à faire pour sortir des domaines du magicien et échapper à sa puissance. Nous allons bon train et j’ai grand espoir.»
Ils firent ainsi cent lieues, deux cents, trois cents et plus. La vitesse de leurs coursiers ne se ralentissait pas. Ils les pressaient, pourtant, et leur chevauchée passait comme une nuée que pousse une violente tempête.
«Écoute! dit Azénor, tout à coup, j’entends un son lointain!...
—C’est la cloche! s’écria Arzur. A force de tirer sur la corde, le dromadaire aura détaché les tapis et fait tomber l’étoupe.
—Heureusement que nous avons une avance de près de cinq cents lieues, reprit Azénor. Mais n’importe! Ceux qui nous poursuivent vont vite! plus vite que nous-mêmes! Hâtons-nous! hâtons-nous!...»
Au son de la cloche, en effet, le magicien et sa femme étaient rentrés chez eux. Ils allèrent tout de suite pour consulter leurs livres de magie, mais Azénor les avait emportés tous, sauf un, et celui-là n’était pas le meilleur. Le magicien, consterné, ne savait que faire. Privé de ses livres, il n’était plus bon à rien. Sa femme, au contraire, s’empressa de pratiquer des charmes et des conjurations pour trouver la trace des deux fugitifs.
«Je les vois, dit-elle à son mari, et je les tiens, j’espère. Ils voyagent en l’air, sur nos chevaux enchantés, mais ils vont bientôt descendre à terre. Montez sur le dromadaire, et emmenez avec vous le lévrier. Vous verrez, à cinq cents lieues d’ici, environ, une belle fontaine pavée d’or et d’argent, et, au fond, deux petites grenouilles d’or. Ces grenouilles, c’est Arzur et Azénor, qui vont prendre cette forme pour nous échapper; mais tâchez de vous en emparer. Moi, je reste ici, pour mes opérations magiques; vous, partez vite, et ne revenez pas sans eux.»
Le vieux magicien monta alors sur son dromadaire, qui, suivi du grand lévrier, passait comme l’éclair.
Au même moment, Azénor disait à Arzur:
«Le magicien et la magicienne sont rentrés; ils sont furieux de notre départ, mais encore bien plus d’avoir perdu leurs livres de magie. J’entends la magicienne qui commande à son mari de nous rattraper, et lui apprend ce qu’il doit faire. Mais, par un charme, je vais brouiller la vieille tête du magicien, et lui faire oublier tout ce que sa femme lui a dit. Il va plus vite que nous, et nous atteindra bientôt; regarde derrière toi; ne vois-tu rien venir?
—Je vois, au loin, arrivant comme la foudre, un grand lévrier noir, et, derrière lui, le magicien sur son dromadaire.
—Descendons à terre, alors.»
Azénor prononça quelques paroles magiques, et, soudain, leurs chevaux furent métamorphosés en fontaine, leurs trésors en pierres d’or et d’argent, et eux-mêmes, en deux petites grenouilles d’or, au fond de l’eau.
Le magicien arriva, un moment après, et voyant cette belle fontaine, qu’il ne connaissait pas, il voulut l’admirer de plus près et descendit de sa monture.
LE MAGICIEN VOULUT ATTRAPER LES PETITES GRENOUILLES D’OR.
«Oh! la belle fontaine! s’écria-t-il, je ne croyais pas posséder sur mes terres une semblable merveille! La voûte et la margelle sont d’argent, par ma foi! Le pavé est en or, l’eau est limpide et fraîche, et voici, au fond, deux petites grenouilles extrêmement jolies. On les croirait en or, elles aussi... Il faut que je les rapporte à ma femme, cela lui fera peut-être plaisir, et la rendra un peu plus aimable envers moi.»
Il entra alors dans le bassin de la fontaine, et essaya d’attraper les deux grenouilles, mais elles lui échappaient toujours, au moment où il croyait mettre la main dessus. Enfin, fatigué et impatienté de ses vains efforts, il se décida à regrimper sur son dromadaire et à retourner chez lui, ayant, d’ailleurs, complètement oublié le but de son voyage, grâce aux conjurations d’Azénor.
«Eh bien! lui cria sa femme, vous ne les avez donc pas trouvés, que vous revenez seul?»
Le pauvre bonhomme ne se rappelait plus du tout ce dont il s’agissait; il répondit au hasard:
«Non, je ne les ai pas vus.
—Vous ne voyez jamais rien de ce qu’il faut voir! Où aviez-vous donc la tête?
—Ah! si vous saviez quelle fontaine extraordinaire j’ai rencontrée sur ma route! je n’ai jamais rien vu de si beau! De l’or, de l’argent partout, et, au fond de l’eau, deux petites grenouilles d’or, si jolies, si mignonnes! J’ai bien essayé de les prendre, pour vous les rapporter, mais je n’ai pas pu y réussir, malgré tous mes efforts.
—Vieil imbécile! s’écria la dame en colère, ces deux grenouilles d’or étaient ceux que vous poursuiviez; il ne fallait pas revenir sans les avoir prises! Est-ce que je ne vous avais pas prévenu d’avance de tout ce que vous aviez à faire? Est-ce que je ne vous avais pas dépeint la fontaine, et les grenouilles, et tout?... Mais, tout vieux que vous êtes, vous n’avez pas plus de cervelle qu’un jeune poulet!
—J’avoue que j’avais complètement oublié vos recommandations, répondit le bonhomme, d’un air piteux. Il faut qu’il y ait du sortilège là-dedans, car je vous avais bien écoutée, je vous assure, ma mie!»
La magicienne haussa les épaules.
«Tout est à recommencer, dit-elle; heureusement ils ne sont pas encore à six cents lieues, et votre maladresse peut se réparer. Reprenez vite la poursuite, et tâchez, cette fois, d’être plus habile. Écoutez-moi bien: Quand ils vous verront arriver, ils changeront leurs chevaux en arbres, leurs trésors en feuilles d’or et d’argent, et eux-mêmes, en deux petits oiseaux, qui chanteront sur les branches des arbres. Partez sous la forme d’un nuage, pour aller plus vite, et ramenez-moi mes gens.»
Arzur et Azénor avaient repris leur forme première, et, tout en chevauchant sur les nuées, tenaient conseil sur ce qu’il y avait de mieux à faire pour dérouter leurs persécuteurs.
«La magicienne est dans une grande colère, dit Azénor; je l’entends qui gronde son époux et le renvoie à notre poursuite. Mais le pauvre homme n’a pas la mémoire bien sûre, et, pour cette fois encore, je pense lui faire oublier les leçons de sa femme. Regarde si tu ne le vois pas venir, car il va avec la rapidité de l’éclair.
—Je ne vois qu’un gros nuage noir, qui s’avance sur nous, comme poussé par un vent violent.
—C’est lui!... descendons à terre.»
Aussitôt qu’ils eurent touché le sol, leurs chevaux se changèrent en deux beaux arbres, dont les feuilles d’or et d’argent étincelaient au soleil, et Arzur et Azénor devinrent deux charmants oiseaux, qui chantaient d’une voix mélodieuse.
Le nuage arriva sur eux...
«Voilà, pensa le magicien, les arbres dont ma femme m’a parlé. J’entends bien les oiseaux aussi, mais comment les prendre? Il reprit sa forme naturelle, en touchant terre, et, tout en admirant les arbres, tout en écoutant les oiseaux, il resta là, bouche béante, immobile comme une statue, captivé par la mélodie et totalement oublieux de sa mission. Le soleil se couchait, tout rouge, à l’horizon, que le magicien n’avait pas bougé.
L’approche de la nuit le tira de son extase.
«Holà, pensa-t-il, voici le soleil couché, il est temps de rentrer.»
Et il s’en retourna.
En le voyant revenir, encore tout seul, la magicienne s’écria:
«Eh bien! et ces oiseaux?...
—Quels oiseaux?
—Comment, quels oiseaux? Arzur et Azénor, que vous êtes allé chercher.
—Je n’ai pas vu d’Arzur et d’Azénor; j’ai vu deux arbres magnifiques, au feuillage d’or et d’argent, et, tenez, maintenant, je me rappelle qu’il y avait sur les branches de ces arbres deux petits oiseaux, qui chantaient si mélodieusement que jamais de ma vie je n’ai rien entendu de si beau.
—Et vous êtes resté là, comme un nigaud, à les écouter, perdant votre temps et ayant oublié sans doute tout ce que je vous avais dit?
—Ma foi, oui! je ne m’en suis plus souvenu.»
La magicienne tapa du pied.
«Mais, homme stupide! ces deux oiseaux c’étaient eux! c’était Arzur et Azénor! Ah! vous êtes un fameux magicien!—Décidément, il n’y a plus rien à attendre de vous. Je vais aller moi-même à leur poursuite. Je saurai bien les atteindre et les ramener, moi! bien qu’ils soient près de sortir de nos terres.»
Elle partit aussitôt, sous la forme d’un nuage noir, chargé de grêle, flamboyant d’éclairs, et avec un vacarme épouvantable: grondements de tonnerre et mugissements de tempête.
«Cette fois, dit Azénor, c’est la magicienne elle-même qui viendra, et elle est bien en colère. Regarde derrière toi; que vois-tu?
—Je vois un gros nuage noir qui s’avance sur nous, au bruit du tonnerre, à la lueur des éclairs.
—C’est elle!... Jette tout de suite le bouchon de paille, que tu as apporté de l’écurie.»
Arzur fit comme sa sœur lui disait; et voilà qu’une multitude de meules de paille, très grandes et très hautes, s’élevèrent derrière eux et arrêtèrent le nuage.
Mais la magicienne se changea en épervier et, d’un vol rapide, elle eut bientôt franchi les meules; puis, reprenant sa forme de nuage, elle continua la poursuite.
«O ma sœur! ma sœur! cria Arzur épouvanté, voilà encore le nuage, le nuage noir! il va nous atteindre!
—Jette vite la brosse à terre, il n’est que temps!»
A peine la brosse eut-elle touché le sol, qu’un grand étang se forma à la place où elle était tombée.
Le nuage, ardent de mille feux, pompa l’eau en un instant, mais il s’en trouva alourdi, et les fugitifs en profitèrent pour gagner du terrain; vain espoir! le nuage allait toujours plus vite. Une fois encore, il était près de fondre sur eux.
«Jette l’étrille», cria Azénor.
Alors, s’éleva subitement une grande ville, avec de hautes tours, des maisons à toits pointus, des clochers à jour.
C’était autant d’obstacles, qui contrariaient la marche du nuage.
Cependant, il continuait d’avancer, sifflant, hurlant, brisant tout sur son passage.
Il traversa ainsi la ville, et, une fois en rase campagne, la course devint si furieuse, qu’Arzur se crut perdu pour de bon. Mais Azénor, penchée sur le cou de son cheval, qui dévorait l’espace, montra à son frère une large bande verte à l’horizon.
«C’est la mer! cria-t-elle, c’est le salut! là expire la puissance de notre ennemie; courage, Arzur! nous sommes sauvés!»
Une minute plus tard, le bras de mer était franchi et les séparait de la magicienne.
Celle-ci, qui avait repris sa forme ordinaire, écumait de rage, grinçait des dents, et, du rivage, leur montrait le poing en vociférant mille injures.
«Ma malédiction sur vous, criait-elle, et que la foudre vous écrase! Vous avez sûrement enlevé mon petit livre rouge, qui contient toute ma science.
—Oui, dit Azénor, en lui montrant le livre. Le voici! et je me moque de vous, à présent!»
Et tous deux riaient de sa fureur impuissante.
Elle s’en retourna, comme elle était venue, sous la forme d’une tempête, et elle dévasta tout le pays, pour se venger de sa déconvenue.
Les deux jeunes gens s’éloignèrent alors, joyeux de leur délivrance.
Ils entrèrent dans un grand bois, où la nuit les surprit. Avec de la mousse et des feuilles sèches, ils se firent un bon lit, au pied d’un vieux chêne, et ne tardèrent pas à s’endormir d’un profond sommeil.
Au point du jour, Azénor se leva, fraîche et reposée; elle regarda autour d’elle.
Le bois était illuminé par les rayons roses de l’aurore, un parfum léger s’exhalait de la verdure et du feuillage et mille oiseaux saluaient le lever du soleil par de ravissants concerts.
«Ce lieu est charmant, dit-elle; je veux y demeurer. Elle consulta le petit livre rouge, y trouva ce qu’elle cherchait, et, sûre d’elle-même, elle frappa la terre de sa baguette et dit:
«Par ta vertu, baguette, je veux qu’ici s’élève un beau château, orné et meublé comme le palais d’un roi, et que mon frère et moi, nous nous trouvions couchés, chacun sur son lit, dans une belle chambre toute resplendissante d’or et de pierres précieuses.»
A l’instant même, tout fut fait ainsi qu’elle l’avait commandé, et Arzur, qui s’était endormi sur un lit de feuilles sèches, se réveilla sur une couche de duvet, sous des courtines de soie. Il se frotta les yeux, pour s’assurer qu’il était bien éveillé, il sauta hors du lit, admira et toucha toutes les belles choses dont la chambre était pleine, afin d’être bien sûr qu’il ne rêvait pas, puis il appela sa sœur à grands cris.
Elle apparut aussitôt.
«Que signifie tout cela, Azénor; où sommes-nous? Est-ce que c’est un songe?
—Non, mon cher Arzur, ce n’est pas un songe, et tout ce que tu vois est la réalité même. Nous sommes ici dans notre château; tout ce qui nous entoure nous appartient.
—Est-il possible? D’où vient un tel prodige?
—J’ai emporté le petit livre rouge et la baguette magique de la magicienne. Elle-même m’avait appris l’art de s’en servir, et, tant que nous les aurons, nous pourrons satisfaire tous nos désirs et nos caprices. Mais, lève-toi, le repas nous attend.»
Dans la salle à manger, en effet, une table magnifique, chargée d’argenterie et de vases précieux, était dressée. Des mets de toute sorte, des fruits exquis, des vins délicieux étaient présentés par des mains invisibles, et une douce musique se faisait entendre.
Après le repas, ils visitèrent les chambres du château, toutes plus belles les unes que les autres. Les jardins aussi étaient d’une rare et merveilleuse beauté; des arbres gigantesques, des massifs de fleurs parfumées en faisaient un vrai paradis terrestre.
Arzur ne se lassait pas de les admirer, et sa joie ne connut plus de bornes quand sa sœur lui apprit qu’il pouvait y chasser à loisir, car ils étaient immenses et le gibier y abondait.
«Seulement, ajouta-t-elle, ne cherche pas à en sortir! car il t’arriverait malheur, si tu franchissais leur enceinte.»
Pendant quelque temps, le frère et la sœur vécurent heureux, dans ces beaux lieux où tout souriait à leurs désirs. Mais Arzur se lassa d’un bonheur si parfait; il finit par le trouver monotone, et puis, cette défense de s’éloigner piquait sa curiosité et irritait sa fierté.
«C’est un véritable esclavage, se disait-il parfois, avec humeur. Je suis tenu en lisières, comme un enfant. Azénor abuse de son pouvoir; elle m’a rendu de grands services, c’est vrai, mais elle me les fait payer trop chèrement, par le sacrifice de ma liberté! Prétend-elle me garder ici jusqu’à ce que je sois un vieillard à cheveux blancs? Je suis jeune, bien portant, bien fait et bien équipé, j’ai de l’or dans ma bourse et des chevaux dans mon écurie. Je veux courir le monde, et voir un peu comment les choses s’y passent.»
Un jour, il était sorti pour se promener et suivait, tout songeur, une belle allée ombreuse et verte, tapissée d’une fine mousse où les pieds de son cheval s’enfonçaient, sans bruit. L’allée était si longue, si longue, qu’elle semblait devoir faire le tour du monde.
«J’en verrai bien la fin pourtant», dit Arzur, impatienté, et il pressa le pas. Au bout d’une heure, il aperçut, bien loin devant lui, un petit point blanc, qui grandissait peu à peu, et il finit par voir la mer, à l’horizon, et, à quelques pas, la rase campagne, dont il n’était séparé que par un petit mur à hauteur d’appui. Il descendit de cheval et, grimpant sur le mur, se laissa tomber de l’autre côté... dans une fondrière, où il enfonça jusqu’aux aisselles. Il poussa de grands cris et se retourna vers le château, qu’on voyait sur une hauteur, l’instant d’avant.
Hélas! plus de château! plus de parc, rien qu’un marais noir et infect, où son poids le faisait descendre de plus en plus.
«Azénor! ma sœur! ma bienfaitrice, viens à mon secours!» criait-il de toutes ses forces.
Azénor apparut, rasant de son pied léger les roseaux du marais, dont elle courbait à peine les têtes. Elle se baissa vers son frère, lui tendit la main; il la prit, et elle l’attira vers elle, sans effort. Le château reparut, Arzur y rentra avec Azénor et y reprit sa vie habituelle. Seulement, il n’était plus le même. A partir de sa chute dans la fondrière, il perdit complètement la mémoire en punition de sa désobéissance et ne reconnut même plus Azénor, qu’il prenait pour une étrangère. Celle-ci, profondément affligée, étudiait ses livres de magie, avec plus d’ardeur que jamais, cherchant un moyen de guérir l’esprit de son frère et ne se lassant pas d’inventer des charmes et des sortilèges pour y parvenir. Mais le temps de l’épreuve avait sa durée fixée et il fallait qu’elle s’accomplît.
Un jour, les deux fils du roi, s’étant égarés à la chasse, arrivèrent devant le château d’Azénor et s’arrêtèrent, stupéfaits d’admiration et d’étonnement.
«Quel superbe palais! s’écria l’aîné, à qui donc appartient-il?
—Il doit avoir été construit récemment, dit le plus jeune, car mon père ne nous en a jamais parlé. Essayons d’y entrer et d’apprendre qui en est le maître.»
Ils s’avancèrent dans la cour d’honneur, et aperçurent Azénor sur le grand perron, belle, parée et majestueuse comme une reine. Ils ôtèrent leurs toques et s’inclinèrent si bas que leurs longs panaches balayaient le sol.
«Daignez excuser notre curiosité, madame, dit l’aîné, et nous dire à qui appartient ce magnifique château.
—A moi, messeigneurs.
—Il est d’une architecture si savante et si belle, qu’il a dû demander beaucoup de temps et de dépenses à celui qui l’a fait élever. Pouvez-vous nous dire le nom de cet heureux mortel?
—C’est moi-même qui l’ai fait construire.
—Vous-même! est-il possible?
—Mais, reprit le cadet, dont l’esprit était un peu chicanier, comment avez-vous osé faire bâtir sans en demander la permission au roi notre père? car vous êtes ici sur ses terres, sachez-le.
—Je le sais, et je n’ai pas demandé la permission au roi votre père, parce que je puis m’en passer.
—Vous le prenez d’un peu haut, madame. Le roi ne se contentera pas d’une telle réponse. Prenez garde qu’il ne fasse raser votre château.»
Azénor sourit dédaigneusement.
«Je ne crains pas le roi, dit-elle. Il peut venir quand bon lui semblera, je l’attends.»
Les deux princes ne surent que répondre; ils quittèrent la brillante châtelaine, peu satisfaits de sa réception. Mais, à peine avaient-ils franchi le pont, qu’ils disparurent, eux aussi, dans une fondrière, tandis que le château s’évanouissait à leurs yeux comme un vain mirage. Ils firent retentir l’air de cris perçants.
C’ÉTAIT PITIÉ DE LE VOIR SE DÉBATTRE CONTRE CETTE VASE MOUVANTE.
Azénor accourut.
«De grâce, madame, secourez-nous, nous allons périr! tirez-nous de là!
—Pour que vous alliez dire à votre père de faire raser mon château?
—Nous ne sommes pas capables d’une si noire ingratitude.
—Si je le croyais!...» dit Azénor.
Et elle attacha ses regards sur l’aîné des deux jeunes princes. C’était un beau garçon, avec des cheveux bruns frisés, de grands yeux noirs, pleins d’expression; il se cramponnait d’une main nerveuse à une motte de gazon, qui, à chaque instant, semblait prête à se détacher sous son poids. C’était pitié de le voir se débattre contre cette vase mouvante.
«Vous êtes si belle! s’écria le pauvre prince, soyez bonne aussi! Secourez-nous!
—Que voulez-vous pour nous tirer de là?» cria le cadet, qui se démenait sans cesse et avait saisi une branche de saule, si frêle, qu’elle menaçait de se rompre, à chacun de ses mouvements.
Azénor ne lui répondit pas, mais, se penchant vers l’aîné, elle lui dit à mi-voix:
«Voulez-vous m’épouser?...
—De tout mon cœur! s’écria-t-il.
—Ce n’est pas tout, j’ai un jeune frère; lui ferez-vous épouser votre sœur?
—Oui! oui!! et oui!!! vociféra le cadet, j’en jure par ma foi de prince! mais dépêchez-vous, la branche va me rester dans la main!»
Azénor les tira de la fondrière, comme elle en avait tiré Arzur, les fit rentrer avec elle au château, et leur donna de beaux habits et des bijoux précieux; puis, elle, son frère et les deux princes, montèrent dans un superbe carrosse doré et allèrent raconter au roi tout ce qui était arrivé.
Le monarque fut ébloui de la beauté, de l’esprit et de la science d’Azénor, mais, avant de rien promettre, il voulut voir le château merveilleux dont ses fils lui faisaient tant de récits extraordinaires. Il s’y rendit, un beau jour, y fut reçu avec de grands honneurs, trouva qu’il dépassait encore tout ce qu’on lui en avait dit et approuva les deux mariages.
Néanmoins, il retarda de quelques semaines celui de sa fille—la plus charmante princesse qui fût au monde—avec Arzur.
«Ce garçon, pensait-il, a l’air triste et préoccupé, et l’on dirait qu’il n’est pas bien avec sa sœur; c’est pourtant elle qui l’a marié; je ne m’explique pas sa froideur. Il y a là quelque chose qui me contrarie, car je n’aime pas les brouilles en famille. Pour en faire mon gendre, je veux attendre de le mieux connaître.»
Les jours d’attente se passèrent en fêtes splendides et en festins somptueux, où furent conviés tous les grands du royaume.
Le jour des noces d’Azénor arriva enfin.
La mariée attirait tous les regards par sa parure et plus encore par sa beauté.
Vers la fin du repas, elle posa sur l’assiette d’argent, placée devant elle, deux petites grenouilles d’or avec des yeux d’émeraude.
Les convives, un peu surpris, se demandaient ce que cela pouvait bien être, quand, tout à coup, une douce petite voix s’éleva, disant:
«Mon frère chéri!»
Un grand silence se fit aussitôt, et chacun, émerveillé, regardait et écoutait les petites grenouilles, qui parlaient ainsi:
«Ne te rappelles-tu pas, mon frère chéri, demanda la première, que, quand nous étions au château des magiciens, la magicienne, qui ne t’aimait pas, t’envoya, un matin, abattre un grand bois de chêne avec une cognée de bois, et que je vins à ton secours et te tirai d’embarras?
—Je me le rappelle fort bien, ma petite sœur chérie», répondit la seconde grenouille.
«Ne te rappelles-tu pas, petit frère chéri, que la magicienne t’ordonna ensuite de construire un pont de plumes, sur un bras de mer, pour qu’elle pût y passer en voiture, et que je vins encore à ton aide?
—Je me rappelle bien, petite sœur chérie.
—Te rappelles-tu aussi, petit frère chéri, que quand nous prîmes la fuite du château du magicien, celui-ci nous poursuivit sur son dromadaire; et que, pour lui échapper, je changeai nos deux chevaux en fontaine, et nous-mêmes en deux grenouilles d’or, au fond de l’eau?
—Je me le rappelle aussi, petite sœur chérie.»
Tout le monde était attentif et silencieux, mais Arzur plus que tout autre. La mémoire du passé lui revenait, peu à peu, et il commençait à comprendre que le dialogue entre les deux grenouilles d’or retraçait sa propre histoire.
«Te rappelles-tu encore, petit frère chéri, reprit la première grenouille, comment nous fûmes poursuivis, une seconde fois, par le vieux magicien et comment nous lui avons échappé, sous la forme de deux petits oiseaux; et enfin cette poursuite furieuse de la magicienne, sous la forme d’un nuage de tempête, et notre salut, et le beau château où nous avons vécu ensemble, si heureux, jusqu’au jour où tu m’as désobéi? Tu as perdu la mémoire, comme punition de cette faute;—retrouve-la maintenant!»
A ces mots, Arzur se leva avec impétuosité, alla vers sa sœur, et l’embrassa tendrement en disant:
«Pardonne-moi, ma petite sœur chérie, je te dois la vie, je t’aime et t’aimerai toujours, jusqu’à la mort!»
Tout le monde fut touché de cette scène. Les femmes pleuraient, les hommes avaient peine à cacher leur émotion. Le roi lui-même prenait part à l’attendrissement général. Il ouvrit ses bras à Arzur, en l’appelant son «gendre». Les noces de la princesse royale se firent le lendemain; les fêtes, les jeux, les danses, les festins, les réjouissances publiques recommencèrent de plus belle et durèrent pendant un mois entier.
La trisaïeule de la bisaïeule de ma grand’mère était alors cuisinière à la cour, et c’est ainsi que s’est conservé dans ma famille le souvenir de tout ce que je viens de vous conter. Il n’y a pas dans tout cela un seul mensonge... si ce n’est peut-être un mot ou deux.
Imité de F. M. Luzel, sous le titre: Les deux grenouilles d’or, tome XXV (p. 33) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)