IL LISAIT LES NOMS DE TOUS SES PARENTS.

—Je ne puis dire que tu aies mal fait, mais nous ne sommes pas plus avancés qu’hier et tu ne peux toujours pas me dire où va mon mari.

—Non, il ne m’en a pas parlé, et je n’ai rien deviné.»

Le soir, le prince rentra à l’heure ordinaire. Il ne fit point de reproches à Yvon, mais le jour suivant, tout au matin, il l’éveilla.

«Vous savez ce que je vous ai dit hier, beau-frère, je regrette de vous séparer de votre sœur, mais par votre désobéissance, vous avez perdu le bonheur de rester auprès d’elle. Cependant, consolez-vous, vous reviendrez sans tarder et ce sera alors pour toujours. Seulement il faut que vous passiez encore un peu de temps dans votre pays.»

Yvon fit ses adieux à sa sœur, et son beau-frère le conduisit jusqu’à un chemin large et facile.

«Allez toujours droit devant vous, lui dit-il, ne craignez rien, vous ferez un bon voyage, et, répéta-t-il d’un air affable, vous reviendrez sans tarder.»

Yvon se remit en marche, un peu triste, mais résigné et résolu. Il ne s’arrêtait ni jour ni nuit, car il n’avait ni faim, ni soif, ni besoin de dormir et de se reposer. Il ne pensait même plus à toutes ces misères de la vie humaine. Il allait, poussé par une force intérieure qui semblait le faire agir par une autre volonté que la sienne. Il arriva enfin dans son pays et fut stupéfait de n’y plus rien reconnaître...

A la place où s’élevait la maison de ses parents, il n’y avait plus qu’une ruine, couverte d’un épais manteau de lierre; leurs champs et leurs jardins étaient remplacés par une prairie avec des chênes et des hêtres très vieux.

«C’est pourtant bien ici qu’était notre maison, se dit-il; voilà la petite rivière et, là-bas, la forêt; et même le pont que j’ai vu construire et où j’ai passé tant de fois avec mon troupeau; mais comme il a pris un air de vétusté! Les pierres sont toutes rongées par la mousse et on le dirait prêt à crouler! Mais voici une chaumière que je ne connaissais pas; elle n’a pas l’air jeune non plus; peut-être y aurai-je l’explication de tout ce que je vois ici d’incompréhensible.

Il entra.

«Bonjour, bonjour, dit-il; pouvez-vous m’apprendre ce qui est arrivé à la famille et à la maison de mon père, Iouenn Dagorn?»

La femme à qui il parlait, le regarda tout ébahie.

«Iouenn Dagorn?... répéta-t-elle. Je ne connais pas cet homme-là.

—Moi non plus, dit son mari. Il n’y a pas de Iouenn Dagorn par ici.»

Un vieillard tout courbé, assis au foyer, dit d’une voix cassée, que l’âge faisait trembler:

«Quand j’étais tout jeune, j’ai entendu mon grand-père parler d’un Iouenn Dagorn que son grand-père avait connu dans son enfance. Mais il y a bien longtemps que ce Dagorn est mort et les enfants de ses enfants aussi; et il n’y a plus de Dagorn dans le pays...»

Le pauvre Yvon resta un moment atterré; puis il prit congé des bonnes gens et se rendit au cimetière.

Sur des pierres usées par le temps, se lisaient les noms de tous ses parents...

«Qu’ai-je à faire en ce monde? s’écria-t-il en levant les bras au ciel! Mon Dieu! retirez-moi d’ici!»

Il entra dans l’église, s’agenouilla dévotement sur les dalles... Du fond du cœur il adressa au ciel une fervente prière... et tomba raide mort!

Il est allé sans doute rejoindre sa sœur au Château de Cristal. Je voudrais bien être avec lui.

Imité de F. M. Luzel, tome XXIV (p. 40) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)

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