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Il y avait une fois un petit tailleur appelé Iann-troad-Scarbet[14]. Sa femme se nommait Godic[15].
Les femmes des tailleurs sont toutes des paresseuses, dit-on; celle-là l’était comme toutes les autres; un peu plus encore peut-être. Sitôt que Iann était parti, le matin, pour son ouvrage (car c’était un bon travailleur), Godic rentrait dans son lit. Elle n’en sortait guère que vers onze heures ou midi; mais n’allez pas croire que c’était pour travailler! Oh! dame, non! par exemple! C’était tout simplement pour aller de porte en porte, dans le village, colporter les histoires des uns et des autres, et jaser comme une pie borgne. Elle était d’ailleurs aussi rusée que fainéante, et vous l’allez bien voir:
Lorsque le pauvre Iann rentrait le soir, bien fatigué d’avoir tiré l’aiguille et manié les lourds ciseaux toute une journée, il ne marchait pas vite... Godic le voyait venir de loin et courait s’asseoir à son rouet; si bien que son mari, croyant qu’elle était depuis le matin au travail, se réjouissait d’avoir une femme si laborieuse.
Un jour, il lui dit:
«Aujourd’hui, femme, je n’irai pas en journée, et savez-vous ce que nous ferons? Vous mettrez votre jupe des dimanches, le beau corsage brodé que je vous ai fait, l’an dernier[16], et votre coiffe à dentelles, et nous irons à la ville.
—Pour quoi faire? dit Godic, qui se réjouissait déjà à la pensée d’une journée de promenade.
—Pour vendre votre fil au marché; vous devez en avoir amassé une bonne provision, depuis le temps que vous filez?»
La femme ne répondit rien, car elle n’osait avouer qu’elle n’avait pas trois bobines de fil.
«Eh bien! reprit Iann, très étonné, vous n’êtes pas contente, dirait-on?
—Si, si, mon mari, très contente, en vérité! Comme nous allons nous amuser à la ville, quand j’aurai vendu tout mon fil! C’est que j’en ai beaucoup! haut comme ça! (Elle était menteuse aussi.)
—Ah! tant mieux! dit le bonhomme. Mais où allez-vous donc maintenant?
—Chez la voisine Katelic pour lui demander ses commissions. Elle m’a priée de la prévenir, quand j’irais à la ville.
—Bon, bon! allez, il faut toujours rendre service à ses voisins, quand on peut. Seulement, ne restez pas à bavarder, car nous avons pas mal de chemin devant nous, et nous ferons bien de partir de bonne heure, si nous voulons arriver avant la fin du marché.»
En toute autre occasion, Godic en aurait eu pour une bonne demi-heure à quereller son mari sur ce mot de bavardage, mais la situation était trop grave pour s’amuser à des bagatelles.
ELLE ÉTAIT DÉJA CHEZ SA VOISINE ET LUI EXPLIQUAIT SON EMBARRAS.
Iann n’avait pas fini sa phrase, qu’elle était déjà chez sa voisine et lui expliquait avec volubilité l’embarras où elle se trouvait.
La commère Katelic était une forte tête; elle réfléchit un petit moment, et dit:
«Savez-vous ce que vous avez de mieux à faire? C’est d’inventer un conte, pour expliquer à Iann comment vous avez si peu de fil, car lui avouer que vous n’avez pas filé, il n’y faut pas penser. Vous y gagneriez une bonne volée de coups de bâton, et pas autre chose. Dites-lui qu’après avoir lavé votre fil, voyant qu’il n’en finissait pas de sécher et que le temps était à la pluie, vous l’avez porté dans le four du fournier, encore chaud de la dernière fournée; si bien que tout a flambé en un instant.»
Godic revint, la tête basse, en faisant semblant de pleurer bien fort, se mouchant à chaque instant, et frottant ses yeux, pour les faire devenir rouges.
«Qu’avez-vous, ma femme? demanda Iann, inquiet.
—Ah! mon pauvre homme! nous ne serons jamais riches, je le crois. Si vous saviez ce qui m’arrive!
—Quoi donc?
—Ce n’est pas la peine d’aller à la ville, nous n’avons plus de fil à y porter...» Et elle lui raconta l’histoire forgée par Katelic.
Iann se mit en colère.
«Grande sotte! s’écria-t-il. Aviez-vous perdu le peu de raison que vous possédiez? Est-ce qu’on met du fil dans un four? Vous nous ruinerez, avec vos sottises! Mais vous les réparerez, ou gare à vos épaules! Vous m’avez perdu toute ma récolte de lin; il faut me la rendre. J’ai là un demi-boisseau de graine de lin: vous irez le semer, dans le courtil, et ce soir, quand je rentrerai, je veux que le lin soit mûr, tiré, roui, séché et monté en bottes dans le grenier!»
Godic se mit à pleurer et à crier, pour de bon cette fois:
«Comment voulez-vous que je fasse ce que vous me commandez là? personne au monde n’est capable de le faire. C’est impossible cela! vous parlez comme un fou!
—Impossible ou non, je veux que ce soit fait, quand j’arriverai, ce soir, ou vous aurez du bâton!»
Et il partit, en boitillant.
Godic courut chez sa commère:
«Mon mari a perdu la tête! dit-elle, c’est bien triste pour moi... Savez-vous ce qu’il me commande?
—Non, qu’est-ce que c’est?
—Il veut, qu’avant ce soir, j’aie semé, récolté, roui, séché, mis en bottes et rangé au grenier le lin dont nous avons la graine! Plus d’un demi-boisseau! Il me promet des coups de bâton, si je n’ai pas fait cette besogne impossible. Il est fou! fou à lier!! Hi! hi! hi! hi! que je suis donc malheureuse d’avoir un pareil mari!»
Et elle pleurait à sanglots.
«Bah! dit Katelic, en haussant les épaules, il n’est pas des plus fins, le bonhomme Iann pied tordu! et je lui en ferais bien voir de toutes les couleurs. Ne pleurez pas tant, voisine, les larmes n’avancent à rien. Montez dans mon grenier, vous y trouverez quelques bottes de lin, qui me restent de l’an dernier. Prenez-en deux ou trois, répandez-les dans les prés, dans les champs, sur les haies et les buissons, aux environs de votre courtil, et, quand Iann rentrera, ce soir, vous lui direz que vous aviez trouvé moyen de faire tout ce qu’il vous avait commandé, mais que, pendant que le lin séchait sur le pré, est venu un ouragan, qui a tout emporté, et, pour lui prouver la vérité de ce que vous lui direz, vous lui ferez voir ce qui est accroché aux haies et aux buissons.»
Godic fut dans l’admiration d’un stratagème si ingénieux et s’en alla, chargée de trois bottes de lin sec, qu’elle éparpilla de tous côtés, comme l’avait conseillé sa commère.
Iann rentra, à l’heure ordinaire; il n’avait pas l’air de bonne humeur, et ses petits yeux gris étincelaient, sous ses gros sourcils.
«Avez-vous fait ce que je vous ai commandé?» cria-t-il à sa femme, avant même d’entrer dans la maison.
Godic prit un air de douceur et de tristesse hypocrites.
«Oui, mon mari, je vous ai obéi de point en point, mais nous n’avons vraiment pas de chance, mon pauvre homme.
—Qu’y a-t-il encore? demanda Iann, défiant. Qu’est-il arrivé d’extraordinaire?
—Ce qui est arrivé?... ce qu’on voit tous les jours, dans cette saison. Vous savez bien quelles grandes tempêtes il y a au mois de septembre.
—Oui, qu’est-ce que les tempêtes viennent faire ici? Parlez-moi de mon lin, je vous prie.
—Votre lin! Eh bien! est-ce qu’il ne fallait pas le faire sécher, quand je l’ai sorti de l’étang, où il avait roui? je l’ai mis sur le pré, par un beau soleil. Ah! si vous l’aviez vu! il était si beau, qu’on n’a jamais récolté le pareil dans le pays.
—Après? dit Iann, impatienté.
—Après? l’Ouragan est venu; il a tout emporté, oui, tout; pas un brin n’est resté en place, et quand je suis venue pour mettre le lin en bottes, afin de le monter au grenier, il n’y avait plus rien sur le pré.
—Ta ta ta, voilà encore de vos menteries. Je ne crois pas de pareils contes, dit Iann.
—Voilà comme vous êtes toujours, me traitant de menteuse, pour un oui, pour un non!... Si vous ne me croyez pas, venez avec moi, vous verrez, de vos propres yeux, où est votre lin.»
Iann, tout maugréant, se laissa conduire au pré, et quand il vit le lin, accroché aux buissons, éparpillé sur les haies, sur les arbres, comme si un vent violent l’avait poussé de-ci, de-là, il fut complètement la dupe des mensonges de Godic.
«C’est vrai que nous n’avons pas de chance! dit-il. Mais puisque c’est l’Ouragan qui a causé le dommage, il faut qu’il me le paye. J’ai appris autrefois de ma grand’mère où demeurait le Maître des Vents. Je vais me plaindre à lui des méfaits de son fils. Allons, rentrons au logis; nous n’avons plus rien à faire ici. Demain, au petit jour, je partirai.»
Le jour suivant, de grand matin, Iann se leva, mit son habit des dimanches, prit son penn-baz[17], une tourte de pain d’orge et quelques galettes de blé noir, dans son bissac, et partit, aussi bon train que s’il n’avait pas été Iann-troad-Scarbet[18].
IL ARRIVA AU PIED D’UNE COLLINE ROCHEUSE.
Il marcha longtemps, longtemps, toujours dans la même direction. A force d’aller plus loin, toujours plus loin, il arriva au pied d’une colline rocheuse sur laquelle était assise, comme sur un trône, une vieille femme d’une taille colossale. Ses cheveux blancs flottaient au vent, et une longue dent noire, la seule qui lui restât, branlait dans sa bouche.
Le petit tailleur n’était point poltron. Sans s’émouvoir, il dit à la géante:
«Bonjour, grand’mère.»
La vieille sourit, en voyant l’air résolu de l’homme chétif qui lui parlait:
«Bonjour, bonjour! petit, répondit-elle. Que cherchez-vous?
—Je cherche la demeure des vents.
—Alors, vous êtes au terme de votre voyage, car la demeure des vents, c’est ici, et je suis leur mère. Que leur voulez-vous?
—Me plaindre du dommage qu’ils m’ont causé.
—Ah! mon pauvre petit homme, vous n’êtes pas le seul qui se plaigne des maux que mes fils déchaînent sur le monde. Mais, nul, avant vous, n’avait été assez hardi pour venir apporter ses réclamations jusqu’ici. Puisque vous avez eu confiance en moi, je vous en récompenserai. Dites-moi votre affaire.»
Iann raconta toute l’histoire de son lin perdu.
«Bon! dit la vieille, si c’est mon fils l’Ouragan qui a causé le dommage, je le forcerai à vous donner une indemnité.»
Elle descendit de la colline, fit quelques pas et, montrant à Iann une grande hutte délabrée:
«Entrez dans ma maison, je vais vous donner à boire et à manger pour soutenir vos forces. N’ayez pas peur de mon fils; quand il rentrera, je l’empêcherai de vous faire du mal.»
Iann, à demi rassuré par ces paroles, suivit son étrange hôtesse. Ce qu’elle appelait sa maison n’était qu’une cabane de terre et de branchages. Le vent y entrait de tous les côtés, avec de longs sifflements; on y gelait, comme dans le mois noir[19].
Bientôt, on entendit un bruit épouvantable: les loups hurlaient, les arbres craquaient et les petites pierres volaient en l’air.
«IL Y A UN CHRÉTIEN ICI, JE VAIS LE MANGER.»
«Voici mon fils l’Ouragan qui arrive», dit la vieille.
En un clin d’œil, Iann fut sous la table, la porte s’ouvrit avec fracas, l’Ouragan entra en mugissant, huma l’air avec bruit, et s’écria:
«Je sens la chair humaine! Il y a un chrétien ici, je vais le manger!
—Non, mon fils, vous ne mangerez pas ce joli petit chrétien.
—Et qui m’en empêchera?
—Moi.»
L’Ouragan gronda sourdement.
«Non seulement vous ne le mangerez pas, mais vous le dédommagerez du mal que vous lui avez causé.»
Et, prenant Iann par la main, elle le fit sortir de dessous la table. L’Ouragan, en le voyant, ouvrit une bouche énorme, et voulut se précipiter sur lui pour l’avaler; mais sa mère le retint, et lui montrant du doigt un grand sac pendu à une poutre du toit:
«Voulez-vous être mis en prison?» dit-elle.
Il se calma aussitôt. Alors, le tailleur s’enhardit et dit sans trop balbutier:
«Bonjour, monseigneur l’Ouragan.
—Bonjour, bonjour, qu’est-ce que tu me veux?
—Vous m’avez ruiné, monseigneur l’Ouragan.
—Comment cela, mon brave homme?
—Vous avez enlevé tout mon lin de la prairie où ma femme l’avait étendu pour sécher.
—Ce n’est pas vrai, mon ami. Ta femme est une paresseuse et une menteuse. Elle t’a fait contes sur contes, au sujet de ce fil. Au lieu de rester tranquillement à travailler chez elle, elle va bavarder dans tout le pays; elle n’a pas seulement filé trois bobines, et toutes ces histoires de four et de fournier, de prés et de séchage, sont autant de mensonges. Je ne t’ai causé aucun dommage, donc je ne te dois rien, mais je te connais, toi, tu es un brave homme, un bon travailleur, fort à plaindre d’avoir une pareille femme. Je veux venir à ton secours pour te récompenser du courage que tu as montré en venant ici, et de ta confiance en ma justice. Viens avec moi.»
Iann suivit l’Ouragan, dont il n’avait plus peur maintenant, car celui-ci parlait d’une voix douce et bonne. Ils allèrent droit à l’écurie: un mulet d’assez pauvre mine tirait, d’un air de bon appétit, après le foin de son râtelier. L’Ouragan le détacha et mettant le licou dans la main du petit tailleur:
«Tiens, lui dit-il, voilà une bête qui te fournira de l’or et de l’argent à discrétion. Quand tu en auras besoin, tu n’auras qu’à étendre par terre une serviette blanche, sous sa queue, en disant: «Mulet, fais ton devoir!...» En peu d’instants, ta serviette sera pleine de bons écus sonnants. Emmène-le, et surtout prends bien garde qu’on ne te le vole, si tu ne veux pas retomber dans ta pauvreté.
—Grand merci, monseigneur l’Ouragan, dit Iann, en ôtant son chapeau. Grand merci de votre bonté! et merci aussi à la bonne femme, votre mère, qui m’a donné à souper. Merci à tous et bonne santé aussi!»
Le petit tailleur ne tarissait pas en expressions de reconnaissance. L’Ouragan y mit fin en lui montrant le chemin par où il devait s’en aller et en lui disant de partir.
Voilà donc notre ami Iann en route pour retourner chez lui. Il tirait par le licou son mulet, n’osant pas monter sur un animal si précieux, de peur de le fatiguer.
Cependant, il avait hâte de s’assurer si l’Ouragan avait dit vrai.
Il s’arrêta dans une lande déserte, regarda à droite, à gauche, de tous côtés, pour voir si personne ne se montrait, puis il étendit son mouchoir par terre, sous la queue du mulet, et dit d’une voix mal assurée: «Mulet, fais ton devoir!»
Aussitôt, les pièces d’or et d’argent tombèrent dru comme grêle, et couvrirent entièrement le mouchoir. Iann les ramassa, en remplit ses poches, et se remit en chemin, riant, chantant, sautant, gambadant comme un fou, car il ne se possédait plus de joie. Vers le coucher du soleil, il arriva devant une belle auberge, et résolut d’y passer la nuit. Il était fier comme un seigneur, et ses poches gonflées d’argent lui donnaient un aplomb qu’il n’avait jamais eu.
«Holà! l’hôte!... cria-t-il, dès l’entrée, as-tu de la place pour mon mulet et moi? Je veux une belle chambre! la plus belle de la maison! et tu me serviras ce que tu as de meilleur à boire et à manger!»
Le garçon d’écurie s’était approché et regardait, d’un air étonné, ce petit homme mal tourné, qui parlait avec tant d’assurance.
«Toi, l’ami! dit Iann, je te confie mon mulet. Prends-en autant de soin que si c’était moi-même. Bouchonne-le, étrille-le, donne-lui du foin, du son, de l’avoine, à discrétion. Ne le laisse manquer de rien, et surtout... écoute-moi bien! ceci est très important!... ne lui dis pas: «Mulet, fais ton devoir!»
—Pourquoi? demanda le garçon d’un air niais.
—Parce que... non! tu n’as pas besoin de savoir le pourquoi; c’est mon secret... Va, emmène le mulet, et gare à tes oreilles s’il lui arrive malheur.»
Le garçon conduisit l’animal à l’écurie, l’installa devant une mangeoire bien garnie et commença à le bouchonner.
«Cet homme est fou, pensait-il, tout en maniant le bouchon de paille; cette bête-ci n’a pas seulement fait trois lieues, et elle ne portait rien, pas même son maître; elle n’est ni sellée ni bâtée, elle n’a pas l’air malade, elle mange de bon appétit, et ce n’est toujours pas pour sa beauté qu’elle est si précieuse; elle ressemble à notre Grison. Hé! Grison! voilà un camarade! range-toi un peu pour lui faire place. On les prendrait l’un pour l’autre, ma foi! Ah! voilà qu’on entend rire le petit homme, en bas. Quelle tournure il a! C’est sûrement un tailleur de campagne. Et quels airs il se donne! Tu feras ceci! tu feras cela! Tu diras ci, tu ne diras pas ça!... Qu’est-ce que ça peut bien lui faire qu’on ne dise pas à son mulet: «Mulet, fais ton devoir!» Il y a de la sorcellerie là-dedans. Ce n’est pas naturel qu’un individu de si chétive mine fasse le seigneur comme celui-là... Il faut que j’en parle à mon maître!»
DES PIÈCES D’OR ET D’ARGENT TOMBÈRENT DRU COMME GRÊLE.
Quand tout le monde fut couché dans la maison, sauf l’hôtelier et sa femme, qui étaient restés pour fermer les portes, le valet d’écurie vint leur faire part de ses soupçons.
«Nous allons bien voir ce qui en est, répondit l’hôtelier; cet imbécile a bu et mangé comme quatre, il avait des écus plein ses poches et il s’est vanté qu’il en aurait tous les jours autant. Ce mulet doit être un animal enchanté. Prends une lanterne et suis-moi.»
La femme de l’hôte voulut l’accompagner, car sa curiosité était aussi éveillée par les singulières façons du pauvre Iann-troad-Scarbet. Ils arrivèrent donc tous trois à l’écurie et l’hôtelier dit à voix haute et sans hésiter: «Mulet, fais ton devoir!»
Les pièces d’or et d’argent tombèrent immédiatement; la femme défit son tablier, l’étendit, pour les recevoir, et le retira tout plein.
Alors, on emmena le mulet dans un cellier bien clos, au bout du jardin, et on mit à sa place le vieux Grison.
Le lendemain matin, Iann, qui avait dormi comme un bienheureux, déjeuna bien, paya de même, et se disposa à partir.
«Amène-moi mon mulet, cria-t-il au garçon d’écurie... C’est bon! Tiens, voilà un petit écu pour la peine que tu as eue de le soigner. L’as-tu bien fait manger ce matin, au moins?
—Oui, oui, soyez sans inquiétude, il n’a manqué de rien.»
Et Iann partit, sans se douter du tour qu’on lui avait joué. Comme il lui restait encore beaucoup d’argent de la veille, il n’eut pas besoin de faire appel à son mulet, et voulut en réserver la surprise à sa famille. Il chemina sans se presser, et arriva, vers le soir, dans son village.
Godic était sur le pas de la porte.
Au lieu de courir embrasser son mari, et d’être joyeuse de le revoir, elle éclata en cris et en injures, aussitôt qu’elle l’aperçut:
«Te voilà enfin, sans-cœur! vaurien! monstre d’homme! Où es-tu allé courir, laissant là femme et enfants qui meurent de faim? Ah! pendard! si je te tenais!»
Et elle lui montrait le poing...
«Taisez-vous, ma femme, répondit Iann, d’un ton tranquille, en homme qui a la conscience nette et l’esprit satisfait. Vous ne serez plus sans pain, à présent. Vous ne manquerez plus de rien, ni vous ni les enfants. Nous sommes devenus riches!»
Godic le regarda ébahie...
«C’est vous qui êtes devenu fou, Iann, mon mari, dit-elle. Il ne nous manquait plus que ce malheur-là!
—Vous allez voir! dit Iann, d’un air triomphant. Otez votre tablier, mettez-le par terre, sous la queue de ce mulet.»
«TE VOILA, SANS-CŒUR! VAURIEN! MONSTRE D’HOMME!»
Godic obéit, tout en rechignant.
Alors Iann se redressa de toute la hauteur de sa petite taille, et, d’un ton impérieux, il dit: «Mulet, fais ton devoir!»
Mais rien ne tomba sur le tablier: «Mulet, fais ton devoir!!» cria plus fort le petit tailleur.
Rien encore: «Mulet, fais ton devoir!!!» hurla Iann d’une voix de tonnerre.
Grison secoua les oreilles, et, cette fois, il tomba quelque chose sur le tablier, mais ce n’était ni de l’or ni de l’argent...
Pour le coup, Godic ne contint plus sa colère; elle courut chercher un bâton, et revint, furieuse, pour assommer son mari. Le pauvre petit homme se mit à courir de toute la force de ses jambes, pour l’éviter, car elle était bien plus forte que lui, et il avait peur des coups.
Il marcha jour et nuit, sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’il eût retrouvé l’Ouragan.
Celui-ci, en le voyant revenir, tout triste et épuisé de fatigue, fut pris de compassion.
«Je sais pourquoi tu reviens, mon pauvre homme, dit-il. Tu n’es guère malin, conviens-en. Tu t’es laissé prendre le mulet que je t’avais donné, là-bas, dans la première auberge où tu as logé en retournant chez toi.
—C’est pourtant vrai! monseigneur l’Ouragan, répondit Iann, d’un air piteux. Mais, voyez-vous, c’était la première fois que j’avais quelque chose de précieux à garder. Je ne savais pas bien m’y prendre... et puis, la joie m’avait tourné la tête.
—Eh bien! tâche d’être plus habile, cette fois-ci. Je veux bien venir encore à ton secours, seulement, sois moins confiant dans les autres, à l’avenir.
—Oh! oui! monseigneur l’Ouragan, ne craignez rien pour moi, je ne serai plus si sot que je l’ai été.
—Eh bien! voilà une serviette enchantée. Quand tu l’étendras sur une table en disant: «Serviette, fais ton devoir!» elle se couvrira aussitôt de mets et de boissons. Emporte-la chez toi, et surtout ne va pas te la laisser voler!
—On m’enlèverait plutôt la vie!» s’écria Iann, dans sa reconnaissance.
Et il partit, avec son nouveau trésor. Il n’avait pas perdu l’espoir de retrouver son mulet. Il s’arrêta donc à la même auberge que la première fois; il y trouva tout en rumeur. Elle était pleine de gens qui riaient, qui dansaient, qui chantaient. Un grand feu flambait dans la cuisine; on y rôtissait force poulets, gibier, quartiers de viande; on avait mis en perce un grand tonneau de cidre et un baril de vin. C’était un repas de noces comme on n’en voit pas souvent. Le marié et la mariée firent bon accueil au petit tailleur, et l’invitèrent à prendre part au festin, ce qu’il accepta très volontiers. Il s’assit modestement au bas bout de la table et commença à manger d’assez bon appétit; mais, au bout d’un moment, quand sa faim fut apaisée, il lui sembla que les ragoûts sentaient la fumée, que les rôtis étaient brûlés, les poulets desséchés, le cidre aigre et le vin plat.
POUR LE COUP, GODIC NE CONTINT PLUS SA COLÈRE.
«Vous ne mangez, ni ne buvez, voisin, lui dit un gros homme, assis à côté de lui, et qui, depuis le commencement du repas, ne faisait que tordre et avaler.
—Je n’ai plus faim, dit Iann, d’un air un peu dédaigneux.
—Il n’est pas nécessaire d’avoir faim pour se régaler, quand on a tant de bonnes choses devant soi, reprit l’autre, avec un gros rire. Quel festin! En avez-vous jamais vu un pareil?
—Peuh! fit Iann, du bout des lèvres.» On aurait dit qu’il avait mangé à la table du roi, toute sa vie.
«Comment? peuh! je vous trouve bien difficile, mon gaillard! Vous n’avez pas déjà si brillante mine! A qui ferez-vous croire que vous avez été nourri d’ortolans rôtis?»
Iann sentit la colère lui monter à la tête, et, regardant son grand voisin avec un air de défi:
«Vous allez bien voir, dit-il, si je sais ce que c’est qu’un beau repas! Et je vais vous montrer, à vous et à tous les convives, ce qu’on entend par là!
—Vous, petit bonhomme?
—Oui, moi! Oui, moi!! et tout de suite encore!!»
Le bruit de leur dispute attira l’attention du marié.
«Hé? là-bas, qu’avez-vous à vous quereller ainsi? dit-il.
—C’est ce bonhomme, mon voisin de table, qui prétend pouvoir vous servir tout de suite un repas beaucoup plus beau que celui-ci.
—Ah! ah! ah! quelle plaisanterie!
—Ce n’est pas une plaisanterie, dit très haut notre ami Iann, c’est une vérité! vous allez bien voir!»
Tous les yeux se tournèrent vers lui et chacun cessa immédiatement de boire et de manger.
Iann se leva, tira sa serviette de sa poche, la déplia, et l’étendit devant lui: «Serviette! fais ton devoir!» s’écria-t-il fièrement.
Aussitôt, la table se couvrit, par enchantement, des mets les plus délicieux, de friandises de toutes sortes, de vins exquis, de liqueurs fines.
Les convives, d’abord stupéfaits d’étonnement, n’osaient pas faire honneur à ce nouveau festin, digne de la table d’un prince, mais, peu à peu, ils s’enhardirent, et l’on n’entendait plus que des cris d’admiration et de satisfaction gourmande.
IANN DÉPLIA SA SERVIETTE ET DIT: «SERVIETTE, FAIS TON DEVOIR.»
Iann fut appelé à la place d’honneur; il embrassa la mariée, la trouva jolie, et but si souvent à sa santé, que le soir, grisé d’orgueil et un peu aussi de bon vin, il regagna sa chambre en marchant encore un peu plus de travers que de coutume, et sans penser à sa serviette restée sur la table.
L’hôtelier n’eut garde de laisser perdre une si bonne occasion: il ramassa le talisman, et le rangea soigneusement au fond de son armoire.
Le lendemain matin, Iann, dégrisé, se rappela tout ce qui s’était passé la veille au soir. Il réclama sa serviette, mais ce fut en vain; personne ne l’avait vue. Il ne reçut que des injures pour son insistance.
Furieux, désespéré, s’arrachant les cheveux, à moitié fou de rage et de chagrin, il courut, tout d’une haleine, chez la Mère des Vents...
L’Ouragan le vit venir.
«Tu t’es encore laissé dérober ta serviette, malheureux! lui dit-il.
—Ah! monseigneur l’Ouragan, ayez pitié de moi! répondit le petit tailleur en sanglotant. C’est bien vrai que je suis un âne, un imbécile, tout ce qu’on peut trouver de plus niais au monde. Accablez-moi de reproches, je les mérite. Mais ce qui est sûr aussi, c’est que ma femme et mes enfants meurent de faim, et que je ne me sens pas le courage de revenir à la maison sans leur rapporter quelque chose...
—Tu fais vraiment peine à voir, mon pauvre homme, dit l’Ouragan. Je veux bien venir à ton aide, encore une fois, mais c’est la dernière, entends-tu bien? Prends ce bâton de houx; quand on lui dit: «Bâton, fais ton devoir!» il se met à battre les ennemis de son maître, sans que rien ni personne puisse l’arrêter. Il ne cessera, que quand tu lui diras: Assez battu! Si tu sais t’y prendre, ce bâton te fera rattraper ton mulet et ta serviette.»
LE BATON SE MIT A TAPER SUR LES TROIS COMPAGNONS.
Iann, après de grands remerciements, quitta l’Ouragan et revint à l’auberge. On lui fit beaucoup d’amitiés, car on pensait que, cette fois encore, il rapportait de sa course quelque talisman merveilleux. Il fit voir, sans tarder, qu’on ne se trompait pas. La noce était partie, il ne restait plus dans la maison que l’hôtelier, sa femme et leur valet. Il soupa avec eux, tenant toujours dans sa main gauche, son gourdin, dont il n’avait pas voulu se séparer. Le repas fini, il le posa sur la table, puis dit très haut: «Bâton, fais ton devoir!» Et voilà que le bâton se mit à sauter, à voltiger, à taper dru et ferme, de droite, de gauche, par-ci par-là, sur les trois compagnons de Iann. Ils avaient beau se cacher, sous la table, derrière les portes, dans tous les petits coins, le bâton les y poursuivait, les atteignant partout, et frappant sans relâche.
«Grâce! grâce! miséricorde! criaient les patients.
—Non! non! disait Iann, cela vous apprendra à voler les voyageurs qui descendent chez vous!
—Grâce! grâce! nous ne le ferons plus.
—Cela m’est bien égal!
—Nous vous rendrons tout! vous voulez donc notre mort?
—Allez chercher la serviette et le mulet, et le bâton cessera de frapper.
—Nous n’osons pas, nous serions assommés en route.
—Assez battu!» dit Iann, et le bâton s’arrêta immédiatement.
Cinq minutes après, il partait, pour s’en retourner chez lui avec ses trois talismans.
S’il a su les conserver, il n’est pas à plaindre, car il ne manque de rien et Godic, de peur du bâton, n’est sans doute plus ni méchante, ni paresseuse, ni menteuse. Mais je n’en sais pas plus long, car depuis le jour où Iann-troad-Scarbet est revenu au village, je n’ai pas eu de ses nouvelles.
Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 63) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)