«SI TU NE L’AS PAS TUÉ AVANT LE DOUZIÈME COUP DE MIDI, IL TE FERA PÉRIR.»

LA PRINCESSE ENCHANTÉE

____

I

Autrefois, il y a bien longtemps, on voyait, près de la Roche Derrien, un vieux manoir où habitaient une veuve et ses trois fils. Or, depuis la mort du père, on entendait toutes les nuits un grand bruit, dans la chambre où il avait trépassé. Le sommeil de tous les gens de la maison était troublé, et cela rendait leur vie si pénible que la veuve se décida à abandonner le manoir. Mais avant de s’y résoudre tout à fait, elle fit venir près d’elle ses fils et leur parla ainsi:

«Nous ne sommes pas riches, mes enfants, nos revenus suffisent à grand’peine pour nous faire vivre et ce serait un grand dommage pour nous, s’il nous fallait quitter cette maison pour aller habiter ailleurs. Je voudrais, auparavant, qu’un de vous allât passer une nuit dans la chambre où on entend du bruit, afin de savoir ce qui le cause.»

Les trois frères restèrent un moment silencieux, puis Fanch[12] prit la parole:

«Je suis l’aîné, ma mère, c’est à moi qu’il appartient de tenter l’épreuve le premier.

—C’est bien, mon fils», dit sa mère. Après souper, on dit, comme de coutume, les prières en commun, puis Fanch se rendit à la chambre de son père. C’était au mois de décembre, il faisait froid; il alluma un bon feu dans la vaste cheminée, roula auprès un grand fauteuil, s’y installa confortablement, fumant sa pipe et buvant de temps en temps un verre de cidre.

Dix heures sonnèrent... Il n’avait encore rien entendu, si ce n’est quelques rats trottant dans le grenier.

Onze heures sonnèrent,... toujours rien...

Las d’écouter, Fanch s’endormit lourdement, et ne se réveilla que le matin, au lever du soleil. Mais, vers minuit, sa mère et ses frères avaient entendu, d’en bas, le vacarme ordinaire.

Tous trois accoururent au-devant de lui, quand son pas résonna dans l’escalier.

«Dieu soit loué! tu es encore en vie, mon cher enfant! s’écria la veuve en l’embrassant.

—Mais oui, ma mère, comme vous voyez. Pourquoi me demandez-vous cela?

—Parce que, vers minuit, il y a eu tant de bruit là-haut, que nous avions grand’peur pour toi, tes frères et moi.

—Je n’ai rien vu, ni rien entendu...

—Est-ce possible! Nous n’avons pas fermé l’œil de la nuit.

—Ah! si, moi! par exemple! et j’ai même bien dormi!»

La nuit suivante, Pierre, le second fils, voulut, à son tour, tenter l’aventure. Il emporta aussi pipe et tabac, et une grande cruche de cidre. Il fuma ou but jusqu’à près de minuit, ne vit et n’entendit rien d’extraordinaire, et dormit à poings fermés jusqu’au chant du coq, tandis que sa mère et ses frères étaient tenus en éveil par un tapage infernal...

«Mère, c’est moi qui passerai la nuit là-haut, dit Alanik, le soir du troisième jour.

—Ah! mon enfant chéri, que Dieu te garde! et notre mère sainte Anne! et tous les saints du paradis! On va monter de quoi faire un grand feu et je vais te donner deux bouteilles de cidre bouché.

—Non, ma mère, point de cidre, je n’en veux pas; pour du feu, je ne dis pas non, car il gèlera dur cette nuit.

—Prends donc une pipe et un sac de tabac, ça tient compagnie, dit Fanch.

—Merci bien, mais je n’aime pas à fumer. Et puis, je n’ai pas peur de m’ennuyer là-haut. Voici qui m’en empêchera», dit-il en montrant un gros livre.

Sa mère insista inutilement pour lui faire emporter quelques provisions; il l’embrassa, ainsi que ses frères, monta d’un pas leste le grand escalier de pierre grise, ouvrit d’une main ferme la porte massive et la referma derrière lui, tandis que la veuve, tout en pleurs, regagnait la salle basse, où elle passa la nuit en prières, à genoux sur la pierre du foyer, égrenant son chapelet de bois noir et récitant ses patenôtres, car son dernier fils était son préféré et son cœur saignait de le laisser seul en si grand péril.

Alanik avait approché le fauteuil d’une table sur laquelle son livre était ouvert tout grand, et, à la lueur d’une petite lampe, il lisait de belles histoires sur les temps anciens. On y racontait les malheurs d’Azénor la pâle, et la fuite du roi Gradlon, quand la ville d’Is fut submergée pour punir les crimes de la belle Dahut; et aussi, comment saint Derrien sauva Elorn de la rivière et emmena le dragon captif, en lui jetant sa ceinture autour du cou.

Il était si absorbé par sa lecture qu’il n’entendait pas les heures sonner et la soirée s’écoulait paisiblement.

Minuit commença à tinter lentement au clocher de la paroisse; Alanik ferma son livre et se rapprocha du feu qui s’éteignait, faute d’aliments. Il y remit du bois, une grande flamme s’en échappa tout à coup, éclairant d’une lueur rougeâtre tous les coins de la vaste chambre, puis elle baissa peu à peu et tout retomba dans l’obscurité. Le douzième coup sonna...

Un léger frisson courut dans les veines d’Alanik, sans qu’il sût bien pourquoi.

Il regarda autour de lui...

Tout son sang fut glacé... Son père, tel qu’il était durant sa vie, mais le visage empreint d’une profonde tristesse, se tenait à deux pas de lui...

Il fit le signe de la croix, et se sentit le cœur plus ferme. S’adressant alors au fantôme, il dit:

«C’est vous, mon cher père, qui êtes là?

—Oui, mon enfant, c’est moi.

—Puis-je vous servir en quelque chose, mon père? Parlez, je suis prêt, quoi que vous puissiez me demander.

—Hélas! mon enfant, quand j’étais encore sur la terre, pendant une grande maladie que je fis, je promis d’aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Galice[13], si je guérissais. Je recouvrai la santé promptement et n’accomplis pas mon vœu. Maintenant, je suis dans le purgatoire et je n’en puis sortir que lorsqu’un de mes enfants aura fait pour moi le pèlerinage promis.

—Je le ferai, mon père, et je partirai dès demain matin, dit Alanik.

—La bénédiction de Dieu soit sur toi, mon fils», répondit le fantôme, et il s’évanouit aussitôt.

Le lendemain, quand le jeune homme descendit, sa mère, toute pâle encore des angoisses de la nuit, courut à lui, le pressa sur son cœur, et lui dit:

«Dieu t’a préservé de tout mal, mon cher fils, que son nom soit béni! Est-ce que, comme tes frères, tu n’as rien vu, ni rien entendu?

—Si, ma mère, répondit-il d’un ton grave, j’ai vu et j’ai entendu...

—Quoi donc? dis vite!

—J’ai vu mon père, comme lorsqu’il était encore en vie... et il m’a parlé.

—Grand Dieu!... Et que t’a-t-il dit, mon enfant?

—Il m’a dit qu’il est dans le purgatoire, et n’en sortira que lorsqu’un de ses enfants aura fait pour lui le pèlerinage de Saint-Jacques en Galice, qu’il avait promis de faire, étant en danger de mort, dans une maladie, et qu’il ne fit point après sa guérison. C’est lui qui fait chaque nuit le bruit que nous entendons.

—Jésus, mon Dieu!... Et que lui as-tu répondu, mon fils?

—Je lui ai répondu, ma mère, que je ferai ce pèlerinage et qu’aujourd’hui même je partirai pour Saint-Jacques en Galice.

—Fais ton devoir, mon cher enfant, et que la bénédiction de tes parents soit sur toi, pour t’aider dans ton entreprise! dit la veuve en pleurant.

—Nous irons avec toi! s’écrièrent ses frères.

—Non, restez avec ma mère, elle a besoin de vous; d’ailleurs, je veux être seul. Adieu!... ne m’oubliez pas dans vos prières...»

II

Il partit, son arc sur l’épaule, sans bagages et sans argent, car il avait fait le vœu de ne s’arrêter dans aucune hôtellerie pour manger, ni pour dormir, avant d’être arrivé à Saint-Jacques en Galice. Il vivait du gibier qu’il abattait, et couchait, la nuit, sur la mousse des bois ou sur l’herbe des prés, sans autre abri que le feuillage des arbres. Comme il était bon tireur, la nourriture ne lui faisait pas défaut; mais la route était longue, et les nuits sur la dure ne le reposaient pas des fatigues du jour. Il poursuivait courageusement son voyage cependant, et arriva au pied des hautes montagnes qu’il fallait traverser pour aller en Espagne. Une vaste forêt s’étendait devant lui, il y pénétra, non sans crainte, y marcha trois jours et trois nuits sans en sortir. Il commençait à se croire égaré, quand il aperçut entre les arbres les hautes murailles d’un château. Il se dirigea de ce côté. Un lièvre passa en courant devant lui et un ramier en volant, au-dessus de sa tête. Il banda son arc; en un clin d’œil, deux flèches partirent, l’une après l’autre, et abattirent, l’une, le lièvre, l’autre, le ramier.

«Voilà de quoi dîner, Dieu merci!» dit-il, en ramassant son gibier.

Tout à coup, il vit apparaître deux énormes géants; il en fut un peu effrayé;... mais les géants n’avaient pas l’air trop féroce et il se rassura.

«Tu es un bon tireur! dit le plus grand des deux.

—On peut en trouver de plus mauvais, répondit Alanik.

—Ferais-tu d’un chat ce que tu as fait de ce lièvre et de ce pigeon?

—Je pense que oui.

—Ah! mais il faut tout te dire. Ce chat n’a qu’un œil, juste au milieu du front. C’est là qu’il faut l’atteindre, autrement il te mettra en pièces.

—Hem! ce gibier-là ne me va pas; j’aime mieux ne pas essayer.

—Comme tu voudras;—mais si tu n’essayes pas, mon frère et moi, nous t’étranglerons.

—S’il en est ainsi je vais essayer de tirer le chat. Où est-il?

—Dans le château. A midi juste, il paraîtra sur le mur et s’y promènera au soleil, pendant que les douze coups sonneront. Il faut que tu l’aies tué avant le douzième, sinon il te fera périr.

—C’est bien. Je ferai de mon mieux.»

Alanik examina avec soin la corde de son arc, la frotta, la tendit, la détendit, l’essaya, choisit minutieusement ses trois meilleures flèches, et leur refit la pointe, au grand étonnement des géants qui, ne sachant pas se servir d’un arc, admiraient tout ce que faisait le jeune tireur.

Au premier coup de midi, un grand chat blanc parut sur le mur et se mit à s’y promener gravement, regardant autour de lui, avec son œil vert où flamboyait un regard féroce.

Alanik tendit son arc et visa... On entendit le sifflement de la flèche et puis, tout à coup, un effroyable hurlement: Maou!... Maou!... et le corps du chat vint tomber aux pieds des géants.

Ceux-ci poussèrent de grands cris de joie en frappant leurs larges mains l’une contre l’autre.

«C’est à merveille! dit l’aîné; la princesse nous appartient maintenant! Seulement, comment allons-nous faire pour pénétrer dans son château? Nous n’avons pas la clef de la porte et elle est tellement solide qu’elle résistera à tous les efforts que nous ferons pour l’enfoncer.»

Il réfléchit un instant...

«J’ai trouvé un moyen: Écoute, jeune homme, je vais m’adosser au mur; mon frère montera sur mes épaules et toi, sur les épaules de mon frère. Tu atteindras alors assez facilement le sommet du mur. Quand tu y seras parvenu, tu saisiras une branche de ce grand chêne dont tu aperçois les rameaux au-dessus de l’entrée; tu te laisseras glisser dans la cour, et, une fois à terre, tu nous ouvriras la porte. As-tu compris?

—Parfaitement, dit Alanik sans bouger.

—Eh bien! pourquoi restes-tu là comme une pierre?

—Parce que je ne vois pas trop ce que je gagnerai à cette périlleuse aventure. Tout le profit sera pour vous et tout le danger pour moi. Qui sait ce que je trouverai de l’autre côté de ce grand mur gris? Des bêtes féroces, des tigres, des serpents, ou peut-être un dragon comme celui de saint Derrien.»

Le géant se mit à rire, d’un rire qui ébranlait les chênes.

«Tu ne trouveras rien du tout, dit-il, et je ne sais pas qui est ton saint Derrien, mais ce que je sais bien, c’est qu’il n’y a que la mort pour toi, si tu ne descends pas dans la cour pour nous ouvrir la porte du château. Ainsi, choisis.

—Mon choix ne peut pas être long, dit Alanik. Il faut bien que je vous obéisse, encore cette fois.»

Il suivit le géant et son frère qui lui firent la courte échelle, comme il avait été convenu. Il arriva sans trop de peine au haut du mur et jeta un regard anxieux sur la cour. Elle était complètement déserte... Il y descendit, en s’aidant des branches du chêne, et se dirigea vers la porte; mais comme il allait l’ouvrir, ses regards furent attirés par un sabre accroché au mur. La poignée était enrichie de diamants, la lame, large et forte, étincelait sous les rayons du soleil de midi, et cette inscription y était gravée:

Mortel, qui pénètres ici,
Décroche-moi et sans merci,
Des deux géants coupe la tête.
Qu’en ce château rien ne t’arrête.
Des trésors dont il est rempli
Tu seras le maître aujourd’hui.

«Tout cela est fort beau, se dit Alanik après avoir lu, mais je ne suis pas assez grand pour atteindre les deux géants à la tête. Comment pourrais-je bien m’y prendre pour la leur couper?»

Il décrocha pourtant le sabre.

Les deux géants lui criaient déjà:

«Ouvre-nous la porte! ouvre donc!!

—Je ne puis pas, dit Alanik pour gagner du temps. Je ne sais pas où est la clef!»

Il aperçut alors, au bas de la porte, un trou rond comme une chatière.

«Je les tiens! pensa-t-il.

—Ouvre, ou je t’étrangle! vociféra l’aîné des géants.

—Attendez donc un peu! Comme vous êtes impatients! Puisque je vous dis que je n’ai pas la clef! Mais je vais agrandir la chatière avec un sabre que j’ai trouvé ici. Vous passerez par là.

—C’est bon, dépêche-toi.»

Alanik se mit à l’ouvrage; le bois était dur et la porte épaisse, mais le sabre y enlevait de grands copeaux aussi aisément que s’il eût taillé du sapin.

Aussitôt que le trou fut assez grand, l’aîné des géants y passa la tête pour regarder dans la cour. Alanik se recula d’un pas et, levant son sabre, en déchargea un coup, si bien appliqué, sur la nuque du géant, que la tête roula sur le pavé de la cour.

«En voilà toujours un qui ne fera plus de mal», se dit Alanik, et il se rangea tout contre le mur, à côté de la porte, sans faire le moindre bruit.

L’autre géant ignorait ce qui venait de se passer, car le coup avait été si prompt que son frère n’avait pas eu le temps de jeter un seul cri.

«Passe donc vite! lui disait-il. En finiras-tu? Laisse-moi passer à ta place, si tu ne peux pas, je suis moins gros que toi, j’y réussirai mieux.»

Et comme le grand corps ne bougeait pas, il le tira à lui...

Il vit alors que la tête était détachée du tronc. Il poussa un hurlement épouvantable qui fit résonner les échos des murailles, puis tomba sur la porte à coups de pieds, à coups de poings, ébranlant la maçonnerie sous cet assaut furieux, sans parvenir à disjoindre les ais, tant ils étaient habilement ajustés et bien garnis de solides ferrures.

Alanik ne soufflait mot, si bien que le géant, après s’être épuisé en efforts inutiles, passa la tête à la chatière pour regarder si le jeune homme était dans la cour.

Rapide comme l’éclair, le sabre s’abattit encore une fois sur la tête qui s’offrait à lui et l’envoya rouler à côté de la première.

LE GÉANT PASSA LA TÊTE POUR REGARDER DANS LA COUR.

Alors, Alanik traversa la cour et entra dans le château: le silence et la solitude y régnaient. Dans la première salle se trouvait une table toute servie et chargée de mets délicieux. Il but et mangea, se reposa un moment et regarda autour de lui...

Il était le seul être vivant dans cette vaste pièce, toute tendue de tapisseries magnifiques. Une haute porte sculptée s’ouvrait à une des extrémités. Un large écusson de marbre noir qui la surmontait, portait ces vers tracés en lettres d’argent:

Dans la salle quatrième,
Est le trésor le plus beau,
Et la princesse, elle-même,
Te donnera son château
Si tu peux, sans lui déplaire,
Sur son beau front, déposer
L’hommage un peu téméraire
D’un respectueux baiser.

«Je ne suis pas venu ici pour m’arrêter en si brillante aventure!» se dit Alanik.

Il ouvrit la porte et s’arrêta ébloui:

Devant lui, s’étendait une nouvelle salle où tout était d’argent. Des piliers d’argent massif soutenaient des voûtes d’argent aussi: sur des tables d’argent étaient rangées des piles d’écus tout neufs.

«Puisque l’inscription qu’il y avait sur le sabre disait que le château et ses trésors appartiendraient à celui qui tuerait les deux géants, tout cela est à moi, se dit Alanik, et je puis, sans péché, en emporter une partie.» Quand il eut rempli ses poches, il fit le tour de la salle et arriva devant une petite porte surmontée d’un écusson où se lisait cette devise:

Encore plus beau!

Il la poussa et entra.

Là, tout était d’or: murs, planchers, plafonds, sièges et tables. Des coffres d’or, tout béants, laissaient voir des quantités innombrables d’écus d’or. Alanik jeta l’argent qu’il avait pris dans la précédente salle et le remplaça par de l’or; puis, il s’avança jusqu’au bout de la pièce. Entre quatre hautes colonnes, merveilleusement sculptées, sous un fronton où couraient de grands feuillages d’or, une porte à deux battants offrait cette inscription:

Tu trouveras ici ce qu’on voit de plus beau
Dans le monde et dans ce château.

«C’est sûrement là qu’est la princesse, pensa Alanik.

 

Dans la salle quatrième
Est le trésor le plus beau,

ai-je lu là-bas. La salle où j’ai dîné est la première; la salle d’argent, la deuxième; la salle d’or, la troisième,... oui, c’est ici,... allons! courage! entrons...»

Mais son cœur battait, et il se sentait plus ému qu’il ne l’avait été, même en voyant le fantôme de son père.

Il appuya légèrement sur la porte...

Elle céda à la première pression, et le jeune homme resta comme pétrifié à la vue du spectacle qui s’offrait à ses regards.

Au fond d’une vaste chambre, sur une estrade recouverte de tapis magnifiques, s’élevait un lit d’or où des diamants et des perles artistement enchâssés formaient d’admirables dessins. Aux colonnes d’or massif étaient suspendues des draperies de velours rose, doublées de drap d’argent, et garnies de dentelles d’argent. Sur ce lit, reposait endormie une belle princesse, oh! belle!... belle, comme le soleil béni du bon Dieu, quand il se lève un beau jour de printemps.

Alanik, marchant sur la pointe du pied, osant à peine respirer, s’approcha de l’estrade.

Deux petites pantoufles d’or étaient posées sur la première marche. Il en prit une et la mit dans son gilet, sur sa poitrine; puis il monta les trois marches...

SUR CE LIT REPOSAIT ENDORMIE UNE BELLE PRINCESSE.

Les épais tapis, dont le plancher était couvert, amortissaient le bruit de ses pas et la princesse ne se réveilla pas. Il mit un genou en terre, prit délicatement sa belle main qui pendait hors du lit, et la toucha doucement de ses lèvres.

La princesse ne fit aucun mouvement. Alors, Alanik s’enhardit; retenant son souffle, il s’inclina sur le lit, et la baisa aussi légèrement qu’un papillon qui se pose sur une fleur...

Elle ouvrit de grands yeux bleus, sourit un peu, et dit:

«Mon doux ami!»

Mais Alanik, en la voyant s’éveiller, avait été pris d’une peur folle, irrésistible, et s’était enfui sans regarder derrière lui.

 

III

La princesse sauta à bas du lit, et le poursuivit à travers les salles, la cour, la forêt même, mais bientôt elle le perdit de vue dans le taillis épais où il s’était lancé, et elle revint au château, tout affligée de n’avoir pu remercier son libérateur.

Elle songeait à lui, jour et nuit, et se demandait comment elle pourrait le revoir.

«Il allait en Espagne, se dit-elle, car il s’est dirigé du côté de la route qui mène dans ce pays. Il y passera sûrement au retour; il n’y en a pas d’autre;—c’est là que je vais l’attendre...»

Elle fit alors élever, sur le bord de la route, une jolie hôtellerie d’un aspect attrayant, fait pour attirer les voyageurs qui venaient de traverser les montagnes.

Au-dessus de la porte, une enseigne portait ces mots, qu’on avait peints en lettres rouges sur un fond blanc, afin qu’on pût les voir d’un peu loin:

Entrez ici, mes bonnes gens!
Point n’est besoin d’écus sonnants,
On loge gratis les passants,
Pourvu que, sans perdre de temps,
A la maîtresse de céans
Ils racontent leur parentage,
Leurs aventures, leur voyage,
Le but de leur pèlerinage,
Et lui laissent voir leur bagage.

SON BONNET A LA MAIN, IL DEMANDA ASILE.

La princesse vint s’y installer, sans beaucoup de succès, tout d’abord; les clients n’étaient pas nombreux, car la saison était rude, et les pauvres gens qu’elle questionnait, aventuriers, colporteurs, routiers, mendiants ou pèlerins, lui étaient reconnaissants de son hospitalité, mais ne pouvaient rien lui apprendre de ce qu’elle voulait savoir.

Trois mois s’étaient écoulés. Le printemps approchait et les voyageurs devenaient moins rares... Un soir, vers le coucher du soleil, elle vit venir un jeune homme qui semblait exténué de fatigue. Ses vêtements poudreux, sa marche pesante, ses traits altérés, tout indiquait qu’il venait de faire un long et pénible trajet.

Elle le reconnut tout de suite, mais lui, ne devina point, sous le costume de petite bourgeoise qu’elle portait, la brillante princesse qu’il avait vue endormie sur un lit d’or et de diamants.

Il s’arrêta un instant devant la porte, et lut l’inscription placée sur l’enseigne.

«Dieu soit béni! s’écria-t-il, car je meurs de faim et de soif et je n’ai pas un denier dans ma poche. Je pourrai me reposer un peu dans cette maison hospitalière et reprendre des forces pour continuer mon voyage.»

Il entra alors, son bonnet à la main, et demanda asile pour la nuit.

«Je vous recevrai volontiers ici, lui dit la princesse, car vous semblez bien las. Asseyez-vous, reposez-vous, je vais vous faire apporter un bon repas; vous devez en avoir grand besoin.»

Alanik la remercia. On plaça devant lui une petite table; on la couvrit d’une nappe blanche, sur laquelle vinrent se ranger les mets les mieux faits pour satisfaire l’appétit d’un voyageur affamé: pâté de venaison, gibier en salmis, volaille rôtie et truites rosées, pêchées le matin même dans le torrent voisin.

La princesse prenait plaisir à servir son hôte et à lui verser dans une coupe d’or les vins les plus exquis.

«Quelle singulière hôtellerie est donc celle-ci? pensait Alanik. Je crois que, dans le monde entier, on ne trouverait pas sa pareille. Et cette hôtesse,—qu’elle est belle! Il me semble que j’ai déjà vu quelque part ces grands yeux bleus,... oui, ils me rappellent ceux de la princesse enchantée...»

Et il poussa un profond soupir.

«Qu’avez-vous, jeune voyageur? demanda la princesse; vous semblez triste. Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu délassé? ou désirez-vous qu’on vous serve quelque liqueur réconfortante?

—Non, madame, je vous remercie, vous avez eu la bonté de me faire préparer un repas mille fois au-dessus de ce que je pouvais espérer. Vous avez même pris la peine de me servir vous-même et je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance.»

La princesse sourit.

«N’avez-vous point lu ce qui est au-dessus de la porte d’entrée? dit-elle.

—Oui, madame, j’ai lu cette inscription, c’est elle qui m’a encouragé à vous demander l’hospitalité.

—Alors, vous n’ignorez pas à quelles conditions je vous l’ai donnée?

—Non, et je suis prêt à vous satisfaire.»

Il y avait, d’un côté du foyer, un grand fauteuil de chêne avec un dessus en tapisserie. La princesse s’y installa, fit signe à Alanik de s’asseoir sur un tabouret en face d’elle, devant un bon feu, qui éclairait toute la salle de sa joyeuse lueur, et dit:

«Racontez-moi vos aventures et, premièrement, dites-moi qui vous êtes.»

Alanik, alors, lui conta pourquoi il avait quitté la maison paternelle et le pieux pèlerinage qu’il avait entrepris, et comment, ayant fait le vœu de n’entrer dans aucune maison pour y prendre repos et nourriture avant d’avoir visité Saint-Jacques de Galice, il couchait dans les bois et ne vivait que de sa chasse. Il lui dépeignit la mort du chat blanc. Elle frissonna d’horreur au récit de la fin des deux géants et du danger qu’elle avait couru de tomber entre leurs mains.

«Vous ne m’avez pas tout raconté, dit-elle quand Alanik eut terminé son histoire, qu’il arrêta à la visite des trois salles.

—Mais... à peu près tout,... balbutia-t-il, embarrassé.

—Oui, à peu près,... reprit-elle, d’un air malin. Est-ce que vous avez oublié votre entrée dans la chambre d’une jeune princesse qui reposait, endormie sur un lit d’or?

—Non, madame, je n’ai rien oublié de tout cela, mais devais-je vous le dire aussi?

—Certainement, je veux tout savoir.

—Je crois que vous savez déjà tout, madame, même ce que je n’ose pas vous répéter...

—Quoi donc?...

—Qu’obéissant à une inscription que j’avais lue au-dessus de la porte du château, j’ai...

—Vous avez embrassé la princesse endormie, n’est-ce pas?

—Oui, madame», répondit-il tout bas.

La princesse se mit à rire.

«Que j’ai eu de peine à vous le faire avouer! dit-elle. Mais, vos aveux ne sont pas complets... N’avez-vous pas emporté une petite pantoufle d’or?

—Si, madame.

—Où est-elle?

—La voici.»

Il la tira de sa poitrine et la posa sur la table.

«Je crois que voici sa pareille», dit la princesse en mettant la seconde pantoufle à côté de la première.

Un trait de lumière traversa l’esprit d’Alanik. Se levant impétueusement, il se jeta aux genoux de la princesse:

«Vous êtes la dame du château de la forêt! s’écria-t-il. Comment ne vous ai-je pas reconnue plus tôt? Me le pardonnerez-vous jamais?

—Relevez-vous! je n’ai rien à vous pardonner, mon bel Alanik, car vous êtes mon sauveur. Vous m’avez délivrée de ma prison en tuant le chat blanc qui me gardait captive; vous m’avez épargné le sort affreux qui m’attendait si j’étais tombée dans les mains des géants; enfin vous avez rompu, par votre baiser, l’enchantement qui me retenait endormie depuis si longtemps. Vous serez désormais mon époux. Mon château, mes trésors, tout ce que je possède vous appartiendra. Le voulez-vous?...

—Si je le veux!!!...», s’écria Alanik avec transport...

Le mariage eut lieu peu de temps après avec de grandes fêtes et festins, et réjouissances de toutes sortes. Alanik fit venir sa vieille mère et ses deux frères et ne les laissa retourner dans leur pays breton, qu’après leur avoir donné assez d’or et d’argent pour qu’ils fussent riches le reste de leur vie.

Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 203) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)

vignette décorative