LE CHATEAU DE KÉRODERN, DANS LA PAROISSE DE LOUARGAT.

LE LIÈVRE ARGENTÉ

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On dit qu’autrefois, dans les temps anciens, quand les bêtes parlaient, et quand les poules avaient des dents, il y avait un beau château, là où se voit à présent la ferme de Kérodern, dans la paroisse de Louargat, près de la montagne de Bré.

Ce château appartenait à un seigneur riche et puissant, qui avait quatre enfants: un fils et trois filles d’une beauté remarquable.

A quelque distance de Kérodern, au milieu d’une vaste forêt, habitaient des géants laids et méchants. Chaque jour, ils causaient de grands dommages au vieux seigneur, lui prenant tantôt un bœuf, tantôt une vache, tantôt un cheval, et les moutons par douzaines.

Le pauvre homme ne savait comment se défendre contre de si redoutables voisins. Il avait grand’peur de voir enlever ses filles, aussi les surveillait-il de près. Il ne les laissait même sortir que très rarement hors du jardin, qui était entouré de hautes murailles. Son fils Malo, plus libre, allait presque tous les jours chasser dans la forêt.

Un soir, comme il s’en revenait, chargé de gibier, se réjouissant d’avance du plaisir qu’auraient ses sœurs à voir sa chasse, il fut surpris, en approchant du château, d’entendre des cris, des rumeurs, des lamentations. Inquiet, il pressa le pas... Hélas! quel spectacle de désolation l’attendait! Le vieux seigneur, ses parents, ses serviteurs, toute la famille au désespoir, lui apprit que la fille aînée avait été enlevée par les géants...

Malo fut d’abord atterré comme les autres, mais, résolu de retrouver les traces de sa sœur, il partit pour la forêt, dès l’aube du jour. Vain espoir! il chercha, il fouilla les buissons, il battit le bois, depuis l’aurore jusqu’à la nuit, et revint au château, harassé de fatigue, sans avoir même vu les traces de ceux qu’il cherchait.

Un nouveau malheur l’attendait,... sa seconde sœur avait disparu!... A peine un jour grisâtre éclairait l’horizon que déjà le jeune seigneur se préparait, le lendemain, à recommencer ses pénibles recherches. Avant de quitter son vieux père et sa plus jeune sœur il les embrassa.

«Veillez bien, mon cher père, dit-il, songez qu’il ne nous reste plus qu’elle, ne la perdez pas de vue un seul instant!

—Partez sans crainte, mon fils, dit le vieillard. Celle-là, on ne me l’enlèvera qu’avec la vie!!»

Il avait dit vrai, le pauvre seigneur de Kérodern! Quand Malo revint, le soir, épuisé de fatigue et découragé de ses inutiles efforts pour retrouver ses deux sœurs aînées, la troisième aussi avait été enlevée, et le corps inanimé de son père gisait étendu en travers du seuil...

La douleur du jeune homme fut immense. Pendant bien des jours, il resta enfermé dans sa chambre, ne voulant voir personne et pleurant toutes ses larmes.

IL APERÇUT LE PLUS BEAU LIÈVRE QU’IL EUT JAMAIS VU.

Cependant, le temps, sans diminuer son chagrin, en adoucit l’amertume. Il était jeune, brave, actif, audacieux; l’oisiveté et la solitude ne pouvaient le retenir longtemps captif. Il reprit son fusil, et retourna dans cette forêt fatale, cause de tous ses malheurs.

Mais, la chasse, qu’il avait si passionnément aimée, n’avait plus guère d’attraits pour lui maintenant. A qui raconter les beaux coups qu’il avait faits?... Le vieux seigneur dormait du lourd sommeil des morts, sous la dalle grise, sculptée aux armes des Kérodern. A qui montrer les belles pièces qu’il rapportait?... Les trois jolies sœurs dont les lèvres roses savaient si bien sourire à l’heureux chasseur étaient, Dieu sait où? mortes aussi peut-être! ou, sort encore plus affreux, prisonnières des géants.

Un jour que, livré à ses tristes pensées, il suivait un sentier sous bois, il aperçut, à l’entrée d’une clairière, sous un gai rayon de soleil, le plus beau lièvre qu’il eût jamais vu de sa vie. Son poil, doux et fin, semblait d’argent, et ses grands yeux, d’un brun velouté, brillaient d’un éclat extraordinaire. Assis sur son derrière, les oreilles dressées, tantôt il s’amusait à frotter son museau avec ses pattes de devant, tantôt il regardait fixement Malo, d’un air malin et provoquant.

«Je ne veux pas tuer une si jolie bête, pensa Malo. Je vais essayer de l’attraper. Puisqu’il ne bouge pas, il a peut-être une patte cassée; je le soignerai, je le guérirai et je tenterai de l’apprivoiser. Ce sera un petit ami qui égayera mon isolement.» Et il s’approcha bien doucement, bien doucement, la main tendue vers le lièvre, qui semblait l’attendre. Mais, au moment où il allait le saisir, l’animal s’enfuit, s’arrêta un peu plus loin et recommença à regarder Malo, comme pour le narguer. Ce manège dura longtemps; l’animal paraissait toujours disposé à se laisser attraper et s’échappait juste au moment où le chasseur se croyait sûr de le tenir, si bien que le soir arriva, et Malo s’en retourna chez lui, dépité d’avoir manqué le lièvre, et pourtant n’ayant pu se résoudre à tirer sur lui. Le lendemain matin, il courut à la forêt et prit, impatient, le chemin de la clairière. Le lièvre argenté y était à la même place que la veille, toujours charmant, toujours moqueur et plus séduisant que jamais.

La poursuite recommença... Le jour baissait, Malo était exaspéré de dépit et de fatigue.

«Ah! baste, s’écria-t-il, je suis bien bon de me donner tant de mal pour un lièvre!»

Il coucha l’animal en joue et fit feu.—Le lièvre ne bougea pas.

«Je l’ai manqué!» pensa-t-il.

Il tira une seconde fois.—Le lièvre ne bougea toujours pas.

«Il faut que je l’aie tué raide du premier coup, se dit Malo; comment se fait-il qu’il reste assis?» Et il s’avança pour le prendre. Mais, au moment où il allait mettre la main dessus, le lièvre s’enfuit à cinquante pas plus loin.

Vexé de sa maladresse, Malo fit alors pleuvoir une grêle de plomb sur le petit animal, qui, bien tranquillement, continuait à regarder le chasseur furieux. Celui-ci s’aperçut alors que les grains de plomb s’aplatissaient en touchant le pelage argenté du lièvre, et tombaient à terre autour de lui, sans lui faire de mal.

«Tu es un lièvre enchanté! s’écria-t-il. Je perds là mon temps et mes peines à essayer de te prendre; je n’y réussirai jamais. Je n’ai plus qu’à retourner chez moi, et tu m’as conduit si loin que je n’y arriverai jamais. Je crains fort qu’il ne me faille aujourd’hui coucher sous les linceuls[11] de l’alouette.

—Non, si vous voulez, dit le lièvre, dans le langage des hommes.

—Comment cela? demanda Malo, stupéfait.

—Descendez, tout le long, cette avenue de vieux chênes, vous trouverez à l’extrémité un château où vous pourrez passer la nuit et voir votre sœur aînée.»

Le jeune homme réfléchit un moment.

«Où peut bien être ma sœur? pensa-t-il. Chez les géants, probablement. N’importe! je veux la revoir et tenter de la ramener; je vais suivre le conseil du Lièvre argenté.»

Et il s’engagea dans l’avenue de vieux chênes. Elle le conduisit jusqu’à la porte extérieure d’un sombre château, entouré de hautes murailles. Il s’arrêta un moment à le considérer, puis, voyant qu’aucune entrée, grande ou petite, n’y donnait librement accès, il frappa avec la crosse de son fusil à la porte principale. Elle était en fer, et résonnait sous les coups de Malo, vigoureusement appliqués. Le bruit attira, à la fenêtre d’une tour, sa sœur aînée.

«Qui est là? demanda-t-elle.

—C’est moi, Malo, le seigneur de Kérodern, qui viens te voir; ouvre vite, ma sœur!

—Ah! mon frère chéri! que je suis heureuse! je croyais ne jamais te revoir!»

Elle descendit en toute hâte, ouvrit la porte, et le frère et la sœur se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant avec tendresse.

Malo pénétra alors dans le château, conduit par sa sœur, qui le mena dans une grande salle voûtée, d’un aspect sombre et inquiétant; elle le fit asseoir devant une longue table, couverte de lourdes pièces d’argenterie, d’une forme barbare, et lui servit elle-même un repas frugal, mais suffisant.

Tandis qu’il mangeait, elle le regardait avec des yeux baignés de larmes, et ne se lassait pas de l’interroger sur tout ce qui s’était passé au château de Kérodern, depuis son départ. La mort de son vieux père, la disparition de ses sœurs l’affligèrent fort.

«Hélas! je ne les reverrai plus! dit-elle. Et toi-même, mon frère chéri, je n’ose pas te prier de passer quelque temps ici avec moi; cela m’eût pourtant rendue bien heureuse, mais ta vie serait en trop grand péril. Le géant, mon mari, est parti, depuis le matin, comme tous les jours, pour aller faire la chasse aux hommes...»

Malo fit un soubresaut et laissa tomber le morceau de viande qu’il portait à sa bouche.

«Rassure-toi, dit sa sœur; c’est la seule nourriture dont il mange, mais pour moi, on prépare celle des chrétiens; je t’ai servi des reliefs de ma table.

—Est-ce qu’il rentrera ce soir?...

—Oui, et, si sa chasse n’a pas été bonne, j’ai grand’peur qu’il ne veuille s’en dédommager à tes dépens.»

Malo était intrépide et ne craignait pas les aventures.

«Ah! ton mari mange les hommes?... Je suis curieux de savoir comment il est fait. Cache-moi quelque part où je puisse le voir, sans être vu. Derrière ces tonneaux, par exemple...»

Il y avait, au bas de la salle, une rangée de grands tonneaux; le jeune homme se glissa en rampant dans l’espace vide qu’ils laissaient entre eux;... il était temps! Les pas lourds et réguliers d’un homme pesamment chargé retentirent sur les dalles du vestibule; la porte s’ouvrit, et le géant entra.

Il posa quatre ou cinq hommes morts sur la table, en disant:

«Voilà pour mon souper!»

Puis, ôtant de dessus ses épaules son manteau, qui pesait cinq cents livres, il le jeta sur les tonneaux, qui rendirent un son sourd et plaintif, une sorte de gémissement étouffé.

Le géant tomba assis sur un grand fauteuil de bois de chêne, que son poids fit craquer, puis, s’épongeant le front sur sa manche, il dit:

«Je suis bien fatigué!

—Pourquoi, aussi, tant courir et vous donner tant de mal, tous les jours? dit sa femme.

—Il le faut bien!... répondit-il. Donnez-moi à boire, j’ai soif.»

La sœur de Malo prit un hanap d’argent; à peine pouvait-elle le porter, tant il était grand et lourd. Elle l’approcha d’un tonneau en perce, le remplit de vin et le posa sur la table, devant le géant.

Celui-ci le porta à ses lèvres, mais, au lieu de boire, il fit une grimace et, flairant le vin:

«Que signifie ceci? s’écria-t-il. Ce vin sent le chrétien! Il y a un chrétien ici!! Où est-il? Je veux le voir! à l’instant!»

Il s’était levé, et sa voix roulait comme le tonnerre, sous les voûtes de granit.

«Je vous en prie, ne vous mettez pas en colère, dit sa femme; je vais vous dire toute la vérité. C’est mon frère Malo, le seigneur de Kérodern, qui, je ne sais comment, a découvert que j’étais dans ce château. Il est venu me voir; ne lui faites pas de mal, si vous m’aimez, car j’en mourrais de chagrin!»

Le géant se calma tout de suite, se rassit et, prenant un ton plus doux:

«Si c’est votre frère, je ne lui ferai pas de mal. Vous voyez bien d’ailleurs que j’ai de quoi manger, ainsi ne craignez rien, mais allez le chercher et présentez-le-moi; je veux faire sa connaissance.»

La jeune femme, encore un peu tremblante, fit sortir Malo de sa cachette, et, le prenant par la main, elle l’amena devant le géant. Celui-ci le considéra un instant, en clignant les yeux d’un air de bonne humeur, puis, se tournant vers sa femme:

«Il est fort gentil, votre frère, dit-il, c’est un joli garçon, et il a un air résolu qui me va tout à fait! Assieds-toi là, beau-frère, bois un coup de bon vin, et causons ensemble, pendant que ta sœur s’occupera de préparer notre souper. As-tu fait bonne chasse, toi aussi? Pas trop, il me semble; tous ces jours-ci, tu as perdu ton temps à courir dans la forêt, après le Lièvre argenté.

«C’EST MON FRÈRE MALO, LE SEIGNEUR DE KÉRODERN.»

—C’est vrai, dit Malo; il m’a fait faire terriblement de chemin; je voudrais pourtant bien le prendre!»

Le géant partit d’un grand éclat de rire, que les voûtes de la salle répercutèrent, en cent échos fantastiques.

«Ah! ah! ah! ah! Mon pauvre ami! tu me fais rire!! ah! ah! ah!»

Et il donna, sur la table, un grand coup de poing qui fit trembler les hanaps et les écuelles d’argent.

«Ah! ah! ah! un petit bout d’homme comme toi, attraper le Lièvre argenté, quand moi, avec mes longues jambes,—il les étendit devant lui,—je cours depuis cinq cents ans après cette bête ensorcelée, et je n’ai pas même pu savoir encore où il se retire, quand je perds sa trace.

—N’importe, dit Malo, je veux le poursuivre encore, pour voir.

—Tu n’es qu’un enfant obstiné! Est-ce que tu ne ferais pas mieux de rester ici, avec ta sœur? Tu lui tiendrais compagnie, pendant que je m’absente; tu chasserais un peu dans la forêt pour lui rapporter des petites douceurs: un sanglier ou un cerf, par exemple; il y en a tant qu’on veut. Et puis, le soir, après souper, j’ai du fameux vin! nous boirions un bon coup, et nous ferions une petite partie de dés. Hein! qu’en dis-tu? Est-ce que cela ne vaudrait pas mieux que de t’essouffler à courir après le Lièvre argenté?

—Je vous remercie bien de votre bonne hospitalité, dit Malo, mais vous savez ce que c’est qu’un chasseur qui tient à son gibier; je veux essayer encore d’attraper le Lièvre argenté. Qui sait si, à force de patience, je ne finirai pas par réussir?»

Le géant le regarda, d’un air demi-content, demi-fâché.

«Eh bien! quoique tu refuses mes politesses, je ne peux pas t’en vouloir, reprit-il. Après tout, tu as raison, un bon chasseur ne se décourage pas si aisément. J’avais bien vu tout de suite que tu étais un gentil garçon; je me connais en hommes, moi!...»

Et il rit, d’un rire féroce, qui laissait voir ses grandes dents blanches et aiguës.

«C’est de bon cœur que je t’ai offert la niche et la pâtée, tu n’en veux pas, n’en parlons plus; mais tu me plais, je veux faire quelque chose pour toi.»

Il décrocha de la muraille un cor d’ivoire...

«Prends ce petit joujou, emporte-le à la chasse, et, quand tu auras besoin de secours, souffle dedans: je t’entendrai et je te viendrai en aide. Maintenant, soupons.»

Malo remercia son terrible beau-frère, trouva moyen de le divertir et de le maintenir de bonne humeur, pendant le souper, en contant des histoires de chasse, que l’autre écoutait, sans perdre un coup de dent, ne s’arrêtant que pour boire de copieuses rasades ou pour pousser de bruyants éclats de rire.

La soirée s’acheva ainsi; Malo fut conduit dans une grande pièce, tendue de tapisseries grossières, où, pour tout lit, il trouva un monceau de fourrures, sur lesquelles il dormit, tout d’un somme, jusqu’au lendemain matin.

De bonne heure, le géant le réveilla:

«Embrasse ta sœur, et partons pour la chasse, lui dit-il. Moi, je vais chercher mon gibier ordinaire. Ah! ah! ah! Toi, tâche d’attraper le Lièvre argenté, si tu peux; ah! ah! ah! Adieu, beau-frère!»

Malo, resté seul, dans la forêt, ne pensa d’abord qu’à l’étrange aventure dont il venait de sortir d’une façon si inespérée, puis ses pensées reprirent leur pente accoutumée.

«Ah! ce lièvre argenté, se disait-il, comment faire pour le prendre? Mon fusil m’est inutile. Un arc, une arbalète ne vaudront pas mieux; flèches ou viretons s’émousseront sur son pelage. Des lacets?... oui, des lacets, peut-être,... avec de la glu?... Mais, il est si malin!»

MALO ALLA FRAPPER CHEZ SA SŒUR CADETTE.

Comme il levait les yeux, en cet instant, il aperçut, à deux pas de lui, l’objet de ses préoccupations, assis au bord du chemin, et broutant tranquillement une touffe de serpolet. Malo, saisi d’une inspiration soudaine, défit en un clin d’œil le manteau qu’il portait agrafé au cou, suivant la mode du temps, et le jeta sur le lièvre...

Rien ne remua...

«Cette fois, je le tiens!» pensa-t-il. Et il se baissa, pour tâter le manteau... Il était tout plat sur l’herbe, et, à dix pas, le Lièvre argenté broutait une autre touffe de serpolet...

Et tout le jour se passa de même, en ruses, en efforts, en essais de toutes sortes, tous plus inutiles les uns que les autres.

Le soleil disparut derrière les collines, et Malo se laissa tomber sur l’herbe, n’en pouvant plus de fatigue.

«Je n’ai pas couché, hier, sous les linceuls de l’alouette, mais j’y coucherai aujourd’hui, dit-il tout haut.

—Non, pas plus qu’hier, si vous m’obéissez, dit la petite voix moqueuse du Lièvre.

—Vas-tu encore me jouer quelque tour de ta façon, maudit animal? s’écria Malo.

—Essayez, et vous verrez, reprit le Lièvre. Au bout de cette avenue de hêtres, se trouve un beau château, où réside votre seconde sœur. Vous y recevrez encore l’hospitalité pour cette nuit, si vous savez vous y prendre.»

Instruit par l’expérience de la veille, et poussé par le désir de revoir sa sœur, Malo suivit de nouveau le conseil du Lièvre, il alla frapper à la porte du château. Il y entra sans aucune difficulté, et, à son grand étonnement, tout se passa chez la sœur cadette comme chez l’aînée.

Elle aussi était la femme d’un géant, mais celui-ci était plus grand et plus gros que le premier. Son manteau pesait sept cents livres! Il était plus âgé aussi, car il y avait sept cents ans qu’il poursuivait le Lièvre argenté.

Du reste, il fit aussi bon accueil à son jeune beau-frère, l’invita à passer la nuit au château, et, le lendemain matin, en se séparant de lui, lui fit présent d’un bec d’oiseau arrangé en sifflet.

«Souffle dedans, si tu as besoin d’aide, lui dit-il, et tu peux être sûr que j’accourrai à ton secours.»

IL S’AMUSA A FAIRE CAUSER SON BEAU-FRÈRE.

Et Malo, dès l’aurore, recommença à poursuivre le Lièvre argenté, qu’il avait retrouvé au même endroit que la veille. La journée tout entière s’écoula encore dans cette chasse opiniâtre. Le soleil se coucha, la nuit vint, les premières étoiles s’allumèrent dans le ciel. Le jeune chasseur, à bout de forces et de courage, se coucha au pied d’un vieux chêne.

«Ce n’est pas le sommeil, c’est la mort que je vais attendre sous les linceuls de l’alouette, dit-il, car je n’en puis plus.

—Non, vous ne mourrez pas, si vous voulez», dit encore la petite voix du Lièvre argenté.

Malo le regarda, et crut voir un peu de sympathie dans ses jolis yeux bruns.

«Que puis-je faire? je suis brisé de fatigue...

—Prenez courage: tout près d’ici, habite votre troisième sœur, là, au bout de cette petite avenue de sapins. N’essayerez-vous pas de la revoir?»

Malo, à l’idée de retrouver sa plus jeune sœur, qu’il aimait tendrement, sentit ses forces renaître; il se leva et, clopin-clopant, il arriva devant le château. Il le trouva plus grand, plus haut, plus sombre que les deux autres, mais il commençait à n’être plus un novice, en fait d’aventures. Il frappa donc, de toutes ses forces, et put encore une fois jouir du bonheur d’embrasser une sœur. Celle-ci avait été enlevée par l’aîné des trois géants. Comme ses deux frères, il faisait la chasse aux hommes, mais, comme eux aussi, il était, ce soir-là, mis en bonne humeur par son butin de la journée. Quand il se fut débarrassé de son manteau, qui pesait mille livres, et qu’il eut bu la moitié d’un tonneau de vin, il déclara qu’il se sentait tout réconforté, et s’amusa à faire causer Malo, qu’il trouva un joli gars. Il le plaisanta sur son peu de chance avec le Lièvre argenté.

«Sais-tu, beau-frère, que voilà mille ans que je le poursuis? dit-il. Et toi, parce que tu as couru trois jours, tu n’en peux plus? Ah! les jeunes gens d’à présent sont de pauvres sires! Reste donc bien tranquillement dans mon château, avec ma petite femme, qui s’ennuie ici; tu la distrairas, tu lui chanteras des chansons; moi, je n’en sais pas, et puis, tu chasseras un peu, par-ci, par-là. Mais, crois-moi, laisse là ton Lièvre argenté...

—Non, dit Malo, j’aime mieux mourir à la peine que d’y renoncer!

—Ah! la jeunesse! dit le géant en haussant les épaules, toujours la même! présomptueuse et indocile. Mais, après tout, tu n’es pas pire qu’un autre; au contraire. J’aime à voir qu’un jeune homme s’attache avec suite à quelque chose. Tiens, je veux t’aider, voilà une boucle des cheveux blonds de ta sœur; emporte-la, et si tu es un jour dans l’embarras, tu n’auras qu’à la tenir ainsi, entre deux doigts, et à dire: Par la vertu de ces cheveux dorés, je demande secours! Je viendrai aussitôt à ton aide. Bonsoir, beau-frère, je vais me coucher, car je suis bien las; toi aussi, je crois?... fais-en autant.»

LE LIÈVRE, D’UN ÉLAN PRODIGIEUX, SAUTA PAR-DESSUS LE BRAS DE MER.

Le jour suivant, Malo partit de grand matin. Il rencontra le Lièvre argenté, presque à la porte du château. Mais le capricieux animal lui fit suivre une route bien différente de celle des jours précédents. Toujours sous bois, au travers des taillis, au milieu des fougères, des genêts aux fleurs d’or, des menthes sauvages, des rochers moussus, il entraîna à sa suite l’obstiné chasseur qui, remis des fatigues de la veille, poursuivait son gibier, sans trêve ni relâche.

Une bande claire s’étendit à l’horizon, du côté où le Lièvre dirigeait sa course folle; les arbres devenaient moins pressés, la végétation moins touffue. Vers midi, Malo s’arrêta au bord d’un bras de mer, qui pénétrait en forêt. Le Lièvre, assis sur un petit talus, les oreilles dressées, le nez au vent, semblait aspirer joyeusement la bonne odeur des vagues; il laissa même Malo approcher tout près de lui... Celui-ci posa la main sur la fourrure argentée, mais il n’eut pas le temps de la saisir: le Lièvre, d’un élan prodigieux, sauta par-dessus le bras de mer et s’enfonça dans le bois.

Malo était resté bien penaud, car il ne pouvait suivre le même chemin que le Lièvre. Il regarda autour de lui... point de barque, point de pont, aussi loin que la vue pût s’étendre; mais, adossée à un grand rocher, une pauvre hutte se trouvait près de là.

La porte était ouverte, il entra...

Tout d’abord, ses yeux, éblouis de l’éclat du grand jour et de ses reflets sur les flots, ne purent rien distinguer. Peu à peu, ils se firent à l’obscurité, et alors il aperçut, assis à côté d’une fenêtre basse, où la lumière ne pénétrait qu’avec peine, à travers les carreaux verdâtres, un vieux petit homme, penché sur son ouvrage.

«Dites-moi, mon brave homme, demanda Malo, n’avez-vous pas vu un Lièvre au poil d’argent passer par ici, il n’y a qu’un moment?»

Le bonhomme leva la tête, pour voir qui lui parlait, et regarda Malo par-dessus ses lunettes à branches...

La figure du jeune seigneur lui plut sans doute, car, au lieu de le prier de passer son chemin, il lui fit signe d’approcher, puis avec un signe mystérieux de la main:

LE VIEUX CORDONNIER RECOMMENÇA A PIQUER L’ALÊNE.

«Chut! chut!! parlez plus bas, je vous prie, ou vous allez me faire perdre une bonne pratique. Écoutez un peu: Ce que vous prenez pour un Lièvre, c’est—(il baissa encore la voix),—c’est... une jeune et belle princesse, la fille du roi! Vous voyez ces jolis petits souliers de maroquin vert? Eh bien! c’est pour elle que je les fais. Tous les jours, je lui en fournis une paire pareille, et, tout vieux que je suis, je vais moi-même les porter au palais.

—Je voudrais y aller avec vous, dit Malo. Si vous vouliez m’y conduire, je vous donnerais plein un boisseau d’argent.

—Je veux bien, mon jeune ami, je veux bien, mais à condition que vous ne direz à personne que c’est moi qui vous aurai fait entrer là. Asseyez-vous un moment, en attendant que j’aie fini mes souliers. Tout à l’heure, nous partirons.» Et le vieux cordonnier, rajustant ses lunettes sur son grand nez, recommença à piquer l’alêne et à tirer le ligneul.

Au bout d’une heure environ, tout fut terminé. Alors, il prit dans une vieille armoire un manteau gris, d’une singulière apparence, et, le jetant sur les épaules de Malo:

«Je vous le prête, pour une quinzaine de jours, dit-il; tâchez d’en tirer bon parti, et puis vous me le rendrez, avec un boisseau d’argent, comme nous en sommes convenus. Il n’est pas beau, mon vieux manteau, mais il rend invisible et impalpable; c’est un bon serviteur! Allons! montez sur mon dos; vous ne pèserez pas plus qu’une mouche, et je vous ferai traverser le bras de mer, car j’ai le pouvoir de voyager par les airs, comme il me plaît.»

Malo obéit, et tous deux, s’envolant, légers comme des oiseaux, traversèrent le bras de mer en un clin d’oeil.

Ils descendirent dans la cour du château.

«Suivez-moi, dit le vieux cordonnier à Malo, et ne craignez rien, car personne ne peut vous voir, tant que vous aurez le manteau sur vos épaules; aussi, ayez bien soin de ne pas l’ôter.»

Ils entrèrent, par une porte de côté, dans le palais, traversèrent un grand vestibule, de longs couloirs, et arrivèrent à la chambre de la princesse...

Elle était absente.

Le vieillard déposa les souliers sur un guéridon d’argent et s’en alla. Malo, debout dans une embrasure de fenêtre, attendit.

Vers l’heure du souper, la princesse arriva sous sa forme naturelle. Elle était grande, mince, svelte, élégante, avec de jolis cheveux blond cendré, et de beaux yeux brun clair, pareils à ceux du Lièvre argenté. Son teint était rose, et sa respiration un peu pressée, comme il arrive aux personnes qui viennent de faire une longue course.

«J’ai bien couru par la forêt de Kérodern, dit-elle à sa suivante; j’ai bien fait courir mon ami Malo aussi, mais, au bord de l’eau, je l’ai dépisté et j’en suis bien fâchée maintenant, car je ne sais vraiment ce qu’il est devenu. Je suis en peine de lui, et bien fatiguée, dit-elle, en se laissant tomber sur une couche ornée de draperies. Déchaussez-moi», ajouta-t-elle, en tendant son pied mignon à sa suivante.

Celle-ci s’empressa de délacer les fins souliers verts, tout usés par la marche.

«Consolez-vous, madame, dit-elle; demain, vous le reverrez, sans doute. Mangez et buvez pour réparer vos forces, vous en avez grand besoin.

—Et pourtant je n’en ai guère envie», dit la princesse.

Elle ne toucha que du bout des dents aux friandises qu’on lui apporta, sur un grand plateau de vermeil, et trempa à peine ses lèvres dans un verre de vin d’Espagne; puis, se renversant sur son siège, elle se mit à rêver un moment.

Malo la contemplait avec ravissement; mais, comme depuis le matin il n’avait rien pris, la faim et la soif le tourmentaient. Il se hasarda donc à dire, d’une voix enjouée:

«Vous ne mangez ni ne buvez guère, princesse! On voit bien que vous n’avez pas, comme moi, subi un jeûne de vingt-quatre heures. Ah! si j’étais à votre place, je ferais plus d’honneur que vous à ces mets délicieux!»

La princesse se releva en sursaut, effrayée d’entendre une voix étrangère et de ne voir personne.

«Qui est là? Qui a parlé? s’écria-t-elle.

—Malo, le jeune seigneur de Kérodern; mais, ne craignez rien, rassurez-vous, je vous en supplie!

—Le seigneur de Kérodern! Est-ce possible?... Où êtes-vous?... Montrez-vous à moi...»

Malo s’avança de quelques pas, jeta à bas le manteau qui le rendait invisible et apparut à la princesse, dans tout l’éclat de sa jeunesse, de sa bonne mine et de sa belle figure. Elle lui fit de grandes amitiés, lui témoigna toute sa joie de le revoir, et, tandis qu’il soupait, elle le servit gaîment, s’excusant un peu de toutes les fatigues, qu’elle lui avait causées en fuyant sa poursuite, sous la forme du Lièvre argenté.

«Je voulais éprouver votre constance, dit-elle, et m’assurer que vous étiez digne de devenir mon époux. Je voulais aussi vous donner le plaisir de revoir vos trois sœurs. Maintenant, je vois que vous avez une patience et un courage peu ordinaires. Comme ce sont deux qualités que je tenais par-dessus tout à rencontrer dans celui à qui j’accorderai ma main, je deviendrais volontiers votre femme, si toutefois cette union vous agrée.»

On devine la réponse de Malo; elle fut telle que la souhaitait la princesse. Ils passèrent une soirée charmante, à causer et à se répéter mille protestations de leur attachement réciproque, puis Malo remit le manteau qui le rendait invisible, et alla, sans que personne s’en doutât, habiter pour la nuit une chambre située au haut d’une tourelle, dont la princesse lui donna la clef.

MALO JETA A BAS LE MANTEAU QUI LE RENDAIT INVISIBLE ET APPARUT A LA PRINCESSE.

Le lendemain au matin, elle alla trouver le roi.

«Ne pensez-vous pas qu’il est temps de me marier, mon père? dit-elle.

—Oui, vraiment, ma fille, mais à qui puis-je te marier? aucun prince ne m’a encore demandé ta main.

—C’est que j’ai moi-même choisi mon mari, mon père.

—Tu as choisi ton mari! C’est un peu hardi de ta part. Qui est-ce donc?

—C’est le beau Malo, le fils du seigneur de Kérodern, qui mourut l’an passé.

—Je ne le connais pas. Où est-il? je veux le voir.

—Il n’est pas bien loin; il sera ici dans un moment; attendez-moi là, je reviens bientôt.»

Elle courut en hâte à sa tourelle, appela Malo et le prit par la main pour le présenter à son père.

«Voici celui que je désire pour époux; voulez-vous me donner à lui?» demanda-t-elle.

Le vieux roi y consentit sans aucune peine la fière tournure, l’air intelligent et gracieux de son futur gendre lui ayant plu tout d’abord; les noces furent célébrées peu de jours après, en grande pompe.

 

Un jour que Malo parcourait avec sa femme le château royal et en admirait les merveilles, son attention fut attirée par une grande clef rouillée, qui était restée dans la serrure d’une petite porte, à peine visible, dans les boiseries d’une des salles. La princesse enleva promptement la clef, la rapporta dans sa chambre et la rangea avec grand soin: son mari l’avait regardée faire, fort étonné.

«Qu’y a-t-il donc derrière cette porte, que vous semblez si désireuse d’en cacher la clef? lui demanda-t-il.

—Un cabinet qui doit toujours rester fermé, répondit-elle. Ne m’en demandez pas davantage, je ne puis vous en apprendre plus long.

—Une femme ne doit point avoir de secrets pour son mari, reprit Malo.

—Aussi, n’en ai-je point, puisque j’ai mis cette clef à un endroit où vous pourrez toujours la prendre, si vous voulez. Mais, sachez-le bien, le jour où la porte du cabinet sera ouverte, de grands malheurs tomberont sur nous.»

Le seigneur de Kérodern ne répliqua point, mais, au fond du cœur, se glissa une certaine défiance des agissements de sa femme.

«Qui sait, pensa-t-il, si ce n’est pas là qu’elle pratique ses enchantements, pour aller ensuite courir les bois, sous la fourrure d’un lièvre argenté?»

Et il se mit à la surveiller de près. Un jour qu’il l’avait cherchée en vain, dans les jardins du château, dans les chambres, sur les tours:

«Il faut qu’elle soit enfermée dans ce maudit cabinet, où l’on peut sans doute pénétrer par quelque entrée intérieure, se dit-il. Mais, j’ai la clef, elle ne me l’a laissée que pour mieux tromper ma surveillance, j’imagine; je veux savoir ce qu’il en est.»

Et il se dirigea vers la porte boisée. Il introduisit la clef dans la serrure; l’une et l’autre étaient rouillées et se prêtaient mal à son désir. Il donna un tour de clef sec et violent, le pêne grinça, la porte s’ouvrit...

Un diable rouge s’élança hors du cabinet! Il fit trois ou quatre bonds prodigieux, accompagnés de formidables grimaces, pour exprimer sa satisfaction d’une délivrance si imprévue; puis, se tournant vers Malo terrifié:

«Voilà qui est bien! mon joli seigneur de Kérodern! très bien en vérité! ta femme est à moi, à présent, et je vais l’emporter!»

Malo avait déjà repris son audace.

«Vous ne ferez pas cela, dit-il au diable, vous me devez quelque chose, pour vous avoir tiré de prison.

UN DIABLE ROUGE S’ÉLANÇA HORS DU CABINET.

—Je ne le nie pas, mais je veux ta femme!

—Vous serez un monstre d’ingratitude.

—Cela m’est bien égal! ne suis-je pas un diable? Mais, même parmi nous, il est d’usage qu’on accorde un don à celui qui vous délivre: demande-moi quelque chose.

—Laissez-moi ma femme!

—Non! si tu voulais la garder, il ne fallait pas lui désobéir.

—Laissez-la-moi, au moins un jour encore!

—Passe pour un jour. Mais, écoute-moi bien! Demain matin, à dix heures précises, je viendrai prendre ta femme!» Et il s’enfuit, par la fenêtre ouverte.

Quand la princesse rentra, elle trouva Malo accablé de tristesse.

«Je n’ai pas besoin de vous demander la cause de votre chagrin, dit-elle, sans colère. Je sais ce que vous avez fait; vous n’avez pas voulu me croire, vous avez ouvert cette porte fatale, et maintenant j’appartiens au diable.»

Le jeune seigneur se jeta aux pieds de sa femme.

«Pardonnez-moi, ma chère princesse, j’ai commis une grande faute, je le reconnais, et j’en suis au désespoir, mais quant à ses suites, ne craignez rien! je saurai vous disputer au diable et l’emporter sur lui, je vous le jure!»

La princesse secoua la tête, d’un air qui disait qu’elle avait peu de confiance dans le secours promis, mais elle accorda à Malo un généreux pardon, et les deux époux, réconciliés, attendirent ensemble, le cœur plein d’angoisses, le matin du jour suivant.

Il arriva, tout rose et tout radieux, car on était au mois de juin. Les heures succédèrent aux heures, avec une effrayante rapidité, et dix heures sonnèrent à la grosse cloche du château...

Le dernier coup avait à peine fini de tinter, que le diable arriva et, se présentant devant Malo:

«Où est ta femme? dit-il, je viens la chercher. Tu sais que je ne plaisante pas!

—Ni moi non plus; je vais vous la livrer, puisqu’il le faut, mais pas ici. Allez au milieu de la plaine de gazon,—devant le château,—à l’endroit où il y a trois grosses pierres:—c’est là que je vous l’amènerai, sans faute.

—Gare à toi, si tu y manques!» gronda le diable entre ses dents.

Et il alla se percher au sommet de la plus haute pierre.

UNE NUÉE D’OISEAUX VINRENT S’ABATTRE SUR LE DIABLE.

Bientôt, il vit apparaître Malo et la princesse, sa femme, plus pâle que la neige fraîchement tombée.

Il grinça des dents de joie, sauta à terre et courut au-devant de sa proie.

Le seigneur de Kérodern porta le cor d’ivoire à ses lèvres; il en tira des sons d’une étrange puissance. A cet appel, toutes les bêtes à cornes du pays, de dix lieues à la ronde, arrivèrent, rapides comme le vent, pour courir sus au diable. Il aurait bien voulu s’échapper; mais, de toutes parts, il se heurtait à des pointes aiguës, qui le harcelaient sans cesse. Tout diable qu’il était, il n’était pas sorcier, et ne savait comment se tirer de là. Harassé, déchiré, éborgné de l’œil gauche, n’en pouvant plus, il demanda quartier.

«Abandonnes-tu la partie? cria Malo.

—Non, mais je demande trêve jusqu’à demain matin, à dix heures.

—Soit, je te l’accorde.»

Le lendemain, à l’heure dite, le diable apparaissait, plus menaçant que jamais.

«Je veux la princesse! vociférait-il; je la veux! elle m’appartient, tu n’as pas le droit de la retenir!

—Soit, dit Malo, mais viens la prendre.»

Et il souffla dans le bec d’oiseau que lui avait donné son beau-frère le géant. Aussitôt, comme une nuée gigantesque, un vol d’oiseaux, venus de tous les côtés, vinrent s’abattre sur le diable, lui enlever l’œil qui lui restait et le déchiqueter en lambeaux.

«Quartier! quartier! hurlait-il.

—Renonces-tu à la princesse?

—Non, mais tu dois m’accorder quartier, tu ne peux le refuser.

—Soit.—A demain, à pareille heure.»

A dix heures juste, le lendemain, le diable apparut encore et, pour la dernière fois, réclama impérieusement sa captive.

Alors Malo, tirant de son sein la mèche de cheveux d’or, l’éleva en l’air:

«Fais ton devoir!» lui dit-il.

On entendit immédiatement un grand bruit, où se mêlaient des rugissements, des miaulements, des aboiements. C’étaient tous les animaux à poil du pays qui accouraient sur le diable. Les chiens le mordaient, les chats le griffaient, renards et loups aidaient à la besogne. Le combat fut terrible, car le diable se défendait énergiquement en poussant des cris effroyables.