SUR LA PORTE APPARUT UNE HIDEUSE VIEILLE.

LE GROS MOUTON BLANC

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I

Dans le pays de Gourin, au milieu d’un bois de chênes, s’élevait un beau château où vivaient heureux les dix enfants du seigneur de Ker-Armel. L’aînée de la famille s’appelait Lévénès; elle était sage, belle, douce et gracieuse. Ses frères la chérissaient et, restés orphelins, lui obéissaient comme à leur mère.

C’étaient de jolis gars, les neuf frères de Ker-Armel; ils avaient de grands yeux bleus, des joues roses comme l’aurore et de belles chevelures blondes et bouclées qui couvraient leurs épaules. Ils aimaient la chasse, en bons gentilshommes, et passaient presque toutes leurs journées dans la forêt, où le gibier abondait, ne se lassant pas de poursuivre les bêtes du bon Dieu, et rapportant chaque soir, au château, force venaison.

Un matin, entraînés bien loin à la poursuite d’une biche, ils arrivèrent devant une hutte couverte de chaume, dont les murs étaient bâtis avec des mottes de terre gazonnée. Des pierres plates, grossièrement superposées, formaient la cheminée d’où s’échappait un léger nuage blanchâtre, indiquant que ce triste réduit abritait une créature humaine.

«Je n’avais jamais vu cette hutte, s’écria Even, l’aîné des frères.

—A qui peut-elle bien appartenir? reprit son cadet.

—Nous allons le savoir en y entrant, la porte est par ici, ajouta un troisième.

—Mais que dirons-nous pour excuser notre entrée?

—Que nous avons soif, tout simplement, et que nous désirons un peu d’eau.

—Ce qui ne sera d’ailleurs que la vérité», reprit Even.

Il frappa,... toc toc....

«Qui est là? dit une petite voix aigrelette.

—Nous sommes des chasseurs égarés, ouvrez-nous, nous ne vous voulons pas de mal.»

La porte s’ouvrit aussitôt et, sur le seuil, apparut une hideuse vieille qui avait des dents longues comme le bras, et une langue faisant neuf fois le tour de son corps. A cette vue, les jeunes gens voulurent s’enfuir, mais la vieille leur dit d’une voix douce:

«Que désirez-vous, mes enfants? Avancez et n’ayez pas peur. Pourquoi prenez-vous un air si effrayé? Je ne suis pas méchante, au contraire, j’aime beaucoup les jeunes gars, surtout quand ils sont gentils comme vous.»

Les pauvres enfants restaient là, fascinés par ses étranges yeux verts qui s’augmentaient et se rapetissaient comme ceux d’un chat.

Even, l’aîné, plus hardi que ses frères, lui répondit:

«Nous voudrions un peu d’eau, s’il vous plaît, grand’mère, car nous chassons depuis bien des heures dans la forêt et nous mourons de soif.

—Certainement, mon joli garçon; vous allez avoir de l’eau, de l’eau toute fraîche et bien claire, que j’ai été puiser à ma fontaine. La voilà dans cette buire neuve. Mais avancez donc et ne craignez rien, mes pauvres chéris!»

La vieille leur versa de l’eau dans une écuelle de bois; ils burent tous, chacun à son tour, et pendant qu’ils buvaient, elle les caressait, roulant les boucles dorées de leurs beaux cheveux autour de ses longs doigts maigres et jaunes.

«A présent, mes enfants, dit-elle, quand ils eurent fini, il faut me payer le petit service que je vous ai rendu.

—Bien volontiers, grand’mère, mais nous n’avons pas d’argent sur nous. Nous en demanderons à notre sœur et, demain, nous vous l’apporterons.

—Je n’ai pas besoin d’argent, mes petits amis. Ce que je veux... c’est un mari. Il faut que l’un de vous me prenne pour femme. L’aîné, par exemple, car les autres sont trop jeunes,—et, se tournant vers Even: «Veux-tu m’épouser?», dit-elle.

Le pauvre garçon, prêt à défaillir d’horreur à la vue de l’épouvantable sorcière qui lui adressait une si bizarre demande, sentait ses jambes fléchir, sa langue se coller à son palais et restait muet, comme pétrifié.

«Réponds donc, dit l’horrible vieille d’un ton câlin, veux-tu que je sois ta petite femme, mon joli Even?

—Je ne sais pas,... balbutia Even,... je demanderai à ma sœur.... Elle est notre mère à tous,... je ne veux rien faire sans sa permission.

—Eh bien! dit la vieille d’un air mécontent, j’irai demain, moi-même, à Ker-Armel, chercher la réponse, et gare à vous si elle n’est pas telle que je la souhaite!»

Les enfants, transis de frayeur, prirent congé de la vieille et rentrèrent au château la tête basse. Ils racontèrent leur triste aventure à Lévénès, qui fit de son mieux pour les consoler, sans pouvoir y parvenir.

«Hélas! disait Even en pleurant et en se tordant les mains de désespoir, faudra-t-il que j’épouse ce monstre effroyable, sous peine d’attirer sur vous les coups de sa vengeance?

—Non, mon frère, tu ne l’épouseras pas, dit Lévénès. Je ne puis te cacher que nous aurons à endurer beaucoup de maux à cause de ton refus; mais, refuse sans crainte, nous souffrirons tout plutôt que de t’abandonner à un si triste sort.»

Et ses frères l’entouraient, l’embrassaient, lui répétant:

«Nous sommes prêts à tout souffrir pour toi.»

Le lendemain, la sorcière arriva au château, ainsi qu’elle l’avait dit. Elle trouva les dix enfants du seigneur de Ker-Armel réunis sous un grand arbre, à l’entrée du jardin. Lévénès frémit intérieurement en l’apercevant, mais, appelant à elle tout son courage, elle garda un maintien digne et fier.

«Vous savez sans doute pourquoi je viens, damoiselle de Ker-Armel? dit la vieille.

—Oui, mon frère m’a tout raconté.

—Ah! ah! fit la vieille avec un petit ricanement, et vous voulez bien, noble dame, que je devienne votre belle-sœur?

—Non, madame.

—Comment, non? Et pourquoi?

—Parce que ce mariage est impossible.

—Impossible, quand je le veux! quand je l’exige!!

—Vous savez bien que vous n’avez pas le droit de l’exiger. Mon frère ne peut se marier sans mon consentement.

—Eh bien! ce consentement?

—Je le refuse, dit Lévénès, droite et blanche comme un lis.

—Vous le refusez! vous le refusez! rugit la vieille. Vous payerez cher votre refus! Vous ne savez donc pas qui je suis, et de quoi je suis capable?

—Je sais que vous pouvez nous faire beaucoup de mal à tous. Mais cela ne changera rien à ma détermination. Mes frères et moi, nous sommes résolus à tout braver plutôt que d’accepter une telle alliance.

—Songez-y bien, et revenez sur cette détermination pendant qu’il en est encore temps, cria la sorcière, dont les yeux, brillant d’une lueur rouge, semblaient des charbons ardents.

—Je n’ai pas besoin d’y songer davantage, je n’ai rien à changer à ce que j’ai dit, ni pour aujourd’hui, ni pour demain.»

L’horrible vieille se redressa de toute sa hauteur, étendit vers le château une baguette qu’elle tenait à la main, prononça une formule magique, et aussitôt, tourelles, pignons, galeries à jour, murailles épaisses, tout s’écroula, avec un bruit terrible, anéanti, réduit en poussière et à la place des beaux jardins, remplis de fleurs, du bois plein de fraîcheur et d’ombre, où les oiseaux chantaient de mélodieux concerts, s’étendit une vaste lande, aride et désolée. Les enfants, tremblant de peur, se groupaient derrière leur sœur. Celle-ci, calme et fière, n’avait pas fait un mouvement.

La vieille la regarda d’un air triomphant.

«Tu vois ce que j’ai fait de ton beau château et de tes jardins, damoiselle de Ker-Armel? dit-elle. Va maintenant! va garder tes moutons sur la lande!»

Elle frappa de sa baguette les neuf frères, qui, à l’instant, devinrent neuf moutons blancs.

«Il t’en arrivera comme à eux si tu dis jamais à personne que ces moutons sont tes frères», ajouta la sorcière. Puis, en riant d’un rire féroce, elle reprit:

«Va! bergère de Ker-Armel, va paître tes moutons sur la lande!...» Et elle disparut.

II

La pauvre Lévénès, restée seule avec son petit troupeau, ne perdit pas courage. De ses mains délicates, fouillant le sol, elle en tira des pierres, des mottes de terre, de la mousse, des herbes sèches, et, du mieux qu’elle put, elle construisit une sorte de hutte pour elle et pour ses moutons. Elle ne les quittait pas un seul instant, leur cherchait des touffes d’herbe fraîche et parfumée, qu’ils mangeaient dans le creux de sa main, les menait boire au bassin d’une source limpide, lavait leur blanche toison, la peignait, la débarrassait de tout ce qui s’y attachait, herbes folles et brindilles arrachées aux buissons.

La nuit, elle se retirait dans sa hutte; par les temps de pluie aussi, elle y trouvait un abri, mais les jours de beau temps, elle courait et jouait sur la lande, folâtrant avec ses moutons; puis, quand ils étaient las, elle s’asseyait sur une grosse pierre, ils se rangeaient en cercle autour d’elle: alors elle les baisait, les caressait, leur parlait et ils semblaient la comprendre, la regardant avec leurs bons petits yeux attendris. Souvent aussi, elle récitait à haute voix ses prières qu’ils écoutaient fort attentivement, ou encore chantait, de sa belle voix harmonieuse et claire, les chansons de Bretagne, cantiques pieux sur saint Armel, saint Guénolé, l’ermite saint Ronan ou le grand saint Corentin, notre mère sainte Anne, la patronne des Bretons, et sainte Barbe, qui sauva de la foudre le seigneur du Faouët. Et puis, les soniou qui racontent les tragiques histoires du temps jadis, et les gwerziou qui font rire les jeunes filles à la veillée, quand leur plus aimé les entonne à pleine voix.

ELLE NE QUITTAIT PAS UN SEUL INSTANT SON PETIT TROUPEAU.

Un jour de printemps, un jeune seigneur qui chassait dans ces parages, étonné d’entendre une si belle voix dans un pays si désert, s’avança sur la lande et s’arrêta stupéfait en voyant que la chanteuse était une charmante fille à l’air noble, à la taille gracieuse, entourée de neuf moutons blancs qui semblaient l’écouter avec ravissement. Assise sur un bloc de rocher, elle avait auprès d’elle un mouton plus gros et plus beau que les autres qui lui léchait doucement les mains.

Le jeune seigneur contemplait avec ravissement ce touchant spectacle, il s’approcha de la bergère et l’interrogea avec courtoisie.

Lévénès, sans raconter entièrement son histoire, ne laissa point ignorer son nom.

«Je suis, lui dit-elle, la fille du seigneur de Ker-Armel. Par suite de grandes infortunes, il ne me reste plus, de tout ce que je possédais, que cette lande inculte, où je vis à la grâce de Dieu, avec mes chers petits moutons.

—Venez avec moi dans mon château, s’écria le seigneur, et amenez-y vos moutons, puisque vous semblez tant les aimer. Je ne puis supporter la pensée de vous voir ainsi abandonnée dans cette solitude, exposée à toutes les injures du temps. Quand viendra l’hiver, vous y mourrez de froid et de faim. Venez, je vous en prie, dans ma demeure, vous y serez traitée avec tous les égards qui vous sont dus.»

Mais Lévénès refusa; elle était trop fière et trop sage pour accepter les bienfaits d’un étranger. En vain le seigneur insista, il ne put vaincre sa résistance.

Tous les jours, il revenait sur la lande, et plus il voyait la damoiselle de Ker-Armel, plus il était charmé de sa beauté, de son esprit, de sa grâce. Elle-même finit par s’attacher à lui, ils devinrent mari et femme.

Il y eut pour les noces de grandes réjouissances dans le pays, des danses, des festins, et Lévénès n’eut plus d’autre souci que de plaire à son époux, ce qui n’était pas difficile puisqu’il l’adorait, et de soigner ses moutons qu’on avait installés dans les jardins du château. On leur avait construit de charmantes cabanes, spacieuses et bien fournies de litière fraîche; ils se promenaient, tout le jour, dans de gras pâturages; leur sœur ne les quittait guère, jouait avec eux, ornait de guirlandes de fleurs leurs blanches toisons, les caressait, leur parlait comme à des personnes, au grand étonnement de son mari qui, en les voyant si intelligents, si affectueux, ne pouvait s’empêcher de penser que ce n’étaient pas là des moutons comme d’autres.

III

Une année se passa ainsi. La tendresse mutuelle des deux époux ne faisait que s’accroître et l’espoir qu’ils avaient de posséder un petit enfant ajoutait à leur bonheur. Cependant la méchante sorcière n’avait point oublié sa rancune et elle méditait une nouvelle vengeance.

Elle avait marié sa fille au jardinier du château et avait réussi à la faire placer comme suivante auprès de Lévénès.

Un jour que le seigneur était absent, la châtelaine se trouvait dans la grande cour auprès d’un large puits dont l’ouverture béante laissait voir la profondeur.

«Regardez donc, madame, dit sa suivante, comme l’eau de notre puits est basse, il tarira bientôt si la sécheresse continue, et ce sera bien gênant pour la maison.»

Lévénès, sans défiance, s’inclina sur la margelle en se penchant pour mieux voir le fond du puits, mais la traîtresse, qui épiait le moment favorable, la saisit par les deux jambes et la précipita dans le gouffre. Puis elle courut à la chambre de sa maîtresse, tira les rideaux des fenêtres, ferma ceux du lit et, s’y glissant à la dérobée, se cacha sous les couvertures.

Le seigneur, en rentrant, ne trouvant pas sa femme au jardin, avec ses moutons, comme de coutume, monta précipitamment dans sa chambre. Il fut tout étonné de la voir plongée dans l’obscurité et tout affligé d’entendre des plaintes étouffées sortir de dessous les courtines du lit.

«Qu’avez-vous, mon petit cœur? s’écria-t-il, êtes-vous malade?

—Oui, je suis bien malade! répondit une voix entrecoupée, je crois que je vais mourir...»

Et comme il voulait ouvrir les rideaux du lit:

«Je vous en prie, ne touchez pas aux rideaux! J’ai un affreux mal de tête,... je ne puis supporter la lumière...

—Pourquoi restez-vous seule, sans secours, dans l’état où vous êtes? Où est votre suivante?

—Je ne sais,... je ne l’ai pas vue de la journée.

—Je vais aller la chercher; mais avez-vous besoin de quelque chose avant? Vous avez peut-être faim?

—Oui, j’ai grand’faim, mais rien ne me fait plaisir, je suis dégoûtée de tout.

—Il faut pourtant manger, vous vous ferez grand mal si vous ne vous nourrissez pas solidement.

—Oui, je le sais et je crois bien que c’est de faim que je suis malade.

—Est-il possible! Mais demandez-moi ce que vous voudrez, je veux vous satisfaire à tout prix.

—Eh bien! je veux manger un morceau du grand mouton blanc à cornes dorées qui est dans le jardin.»

Le seigneur resta stupéfait à cette demande inattendue.

«Quel étrange caprice! s’écria-t-il. Vous qui aimiez tant vos moutons et celui-là plus que tous les autres!!

—N’importe! j’ai changé d’avis. Caprice ou non, je veux un morceau du gros mouton blanc; de celui-là et non d’un autre. Le mal dont je souffre provient d’un sortilège; le charme ne sera rompu que par la mort de cet animal. Vous savez bien que ces moutons-là sont des bêtes extraordinaires, vous-même me l’avez dit plus de cent fois. Allez et qu’on ne tarde pas, car je sens que ma maladie augmente.»

Là-dessus, elle se mit à pousser des gémissements et des cris, comme si elle souffrait d’un mal aigu, et le seigneur se décida à descendre pour commander de tuer le beau mouton.

Le jardinier était de connivence avec sa femme; il n’eut pas plus tôt entendu l’ordre donné par le seigneur, qu’il se mit à courir après le gros mouton qui s’enfuyait de toute la vitesse de ses quatre pattes. Mais il avait beau s’essouffler, crier, jurer, la pauvre bête lui échappait toujours, et tournait autour du puits, en poussant des bêlements plaintifs.

Le seigneur, fort à contre-cœur, vint en aide au jardinier, car il n’osait pas contrarier sa femme. Il aimait tendrement l’infortunée Lévénès, et les cris de la servante, qu’on entendait du jardin, déchiraient cruellement son cœur et lui donnaient seuls le courage de porter la main sur le grand mouton blanc aux cornes dorées.

Il s’approcha donc du puits pour couper la retraite à l’animal bêlant, mais quelle fut sa surprise, quand il entendit des plaintes lamentables sortant de dessous terre!

Il croit reconnaître la voix de Lévénès, se penche éperdu sur la margelle du puits et crie:

«Qui est là? Y a-t-il quelqu’un dans le puits?

—Oui, cher seigneur, c’est moi, votre femme, Lévénès.

—O ciel! courage! je suis à vous!»

Saisissant la chaîne d’une main, il sauta dans le seau et en une minute fut au fond du puits, où il trouva sa femme, plongée dans l’eau jusqu’aux épaules, mais respirant encore; il la prit dans ses bras, et ses domestiques, que le bruit de sa descente rapide avait attirés dans la cour, le remontèrent avec son cher fardeau.

LES DOMESTIQUES LE REMONTÈRENT AVEC SON CHER FARDEAU.

Peu de temps après cette terrible aventure, Lévénès et son mari le jeune seigneur eurent un enfant, un petit garçon beau comme le jour.

Son mari s’empressait autour du berceau, tout entier à la joie d’avoir un fils.

Aussitôt qu’elle eut la force de parler:

«Je veux qu’on baptise mon enfant sur-le-champ, dit-elle, donnez-lui la marraine que vous voudrez, mais quant au parrain, je l’ai choisi depuis longtemps. Ce sera mon gros mouton blanc.»

Le seigneur se récria.

«Quoi! donner un mouton comme parrain à mon fils!

—Je vous en supplie! dit Lévénès avec une insistance désespérée. Obéissez-moi pour cette fois! ne vous inquiétez de rien;... il ne peut en résulter de mal ni pour l’enfant, ni pour nous,... au contraire! Je ne puis vous en dire davantage, mais, par tout l’amour que vous avez pour moi, je vous conjure de consentir à ce que je vous demande!»

En la voyant si agitée, le seigneur eut peur d’aggraver son mal. Il se rappelait d’ailleurs les circonstances étranges de leur première rencontre et l’affection singulière qu’elle avait pour ses moutons.

Une jeune et charmante princesse consentit à être marraine, et l’on se rendit à l’église.

Le grand mouton blanc, tout couvert de guirlandes de roses, marchait en tête du cortège d’un air fier et joyeux avec le père et la jolie marraine; ses huit frères le suivaient, et, de toutes parts, les paysans accouraient pour voir ce baptême extraordinaire.

Quand on fut entré dans l’église, le père présenta l’enfant au prêtre.

Celui-ci regardait autour de lui d’un air étonné.

«Je vois bien la marraine, dit-il, mais où est donc le parrain?

—Le voici, répondit le seigneur, en montrant le grand mouton blanc dont les yeux intelligents semblaient parler.

—Un mouton! ce n’est pas possible!

LE MOUTON FUT PARRAIN ET SOUTINT SON FILLEUL SUR LES PIEDS DE DEVANT.

—Ne vous arrêtez pas à l’apparence, ce mouton n’est sans doute pas ce que nous croyons. Procédez sans crainte à la cérémonie, il ne peut en arriver que du bien pour tous.»

EVEN MENAIT LA MARRAINE PAR LA MAIN.

Le prêtre ne fit point d’objections, car dans ce temps-là les métamorphoses de ce genre étaient nombreuses. Pensant qu’il y avait là un charme à rompre, il se mit en devoir de baptiser l’enfant.

Le mouton, alors, se leva sur ses pieds de derrière, puis, aidé par la marraine, il soutint son filleul sur les pieds de devant et tout se passa le mieux du monde.

Mais aussitôt le dernier signe de croix fait, le parrain mouton devint un beau jeune homme.

«Je suis Even, le frère de Lévénès, le fils aîné de la maison de Ker-Armel», dit-il aux assistants émerveillés. Et alors il leur raconta comment ses frères et lui avaient été changés en moutons par une méchante sorcière parce qu’il avait refusé de l’épouser. Sa sœur, quoique témoin de la métamorphose, n’en pouvait rien dire sous peine d’éprouver le même sort, mais maintenant l’enchantement était détruit et leur ennemie n’avait plus aucun pouvoir sur eux[10].

«Ces huit moutons sont donc vos frères? dit le prêtre.

—Oui, ce sont les gars de Ker-Armel, et je vous prie de les délivrer, eux aussi, de leur forme animale.

—Très volontiers, mais que faut-il faire pour cela?

—Posez sur eux votre étole et récitez une oraison, vous les verrez redevenir hommes comme moi.»

Il en fut ainsi fait et le cortège revint joyeusement au château.

Even marchait le premier, menant la marraine par la main, puis derrière lui, le père et le nouveau-né, et enfin les huit frères, qui, en reprenant leur forme humaine, avaient retrouvé leur bonne mine et leurs beaux cheveux bouclés.

On peut juger de la joie de Lévénès! Des réjouissances et des fêtes magnifiques célébrèrent ces heureux événements.

La perfide suivante et le jardinier avaient fui, mais Even avait raconté leur trahison au seigneur. Il les fit chercher partout. On les trouva dans la hutte de la sorcière, au milieu de la forêt; on les amena au château ainsi qu’elle, et tous trois furent réduits en cendres, sur un grand bûcher.

Even épousa la princesse; il fut, comme Lévénès, très heureux en ménage, et eut, dit-on, de nombreux enfants.

Imité de F. M. Luzel, sous le titre: Les neuf frères métamorphosés en moutons, tome XXVI (p. 167) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)