XXVII
Galilée a-t-il subi la torture ? — Controverse à ce sujet. — Lettre apocryphe sur laquelle cette hypothèse est fondée.

Le moment est venu d’examiner sérieusement une grave question et de réfuter une erreur accréditée.

Galilée, ainsi l’affirme la tradition, fut soumis à la torture ; plusieurs de ses biographes ont soutenu cette opinion. Les uns, comme M. Libri, auteur de l’Histoire des sciences mathématiques, se sont laissé entraîner par la passion ; cette occasion leur a paru bonne d’ajouter une accusation nouvelle à la longue liste de leurs griefs contre Rome. Les autres, comme monseigneur Marini, préfet des archives du Vatican[18], ont voulu laver l’Inquisition de tout reproche. Essayons d’établir la vérité.

[18] Galileo e l’Inquisitione, Mémoire publié à Rome en 1830.

Galilée fut-il mis à la torture ? Non certes.

Galilée fut-il torturé moralement ? Oui ; et avec la plus impitoyable cruauté.

La procédure originale du procès de Galilée a passé longtemps pour incomplète. Venturini, l’un des biographes du grand philosophe, prétend que plusieurs pièces en ont été enlevées par ceux qui voulaient faire disparaître les traces des tourments infligés au philosophe. Rien ne confirme cette hypothèse gratuite.

Les pièces de la procédure, apportées à Paris sous le premier Empire pour être soumises à l’examen de Delambre, historien de l’astronomie moderne, pièces qui avaient disparu pendant quelque temps, ont été replacées dans les Archives de Rome vers les premières années du pontificat de Grégoire XVI. Pie IX les a fait récemment déposer au Vatican, et les actes paraissent y être au complet. Il n’y est point question de torture.

Comment admettre que du vivant de Galilée le bruit ne s’en fût pas répandu ? Que ses élèves, ses partisans, ses nombreux défenseurs n’en eussent rien su en France, en Hollande, en Allemagne ?

Personne en Italie, nous le reconnaissons, n’osait élever la voix en sa faveur, et le procès avait été enveloppé de mystère. Mais quelle précaution aurait étouffé un secret pareil !

En vain l’on a cité à l’appui de cette conjecture un passage du décret relatif à la déclaration qui lui fut demandée sur l’intention véritable et non sur le sens littéral de ses dialogues.

« Comme il nous a paru (dit le décret), que tu n’avais pas dit toute la vérité sur tes intentions… nous avons cru nécessaire de procéder à une enquête rigoureuse à laquelle tu as répondu catholiquement. » « Cum verò nobis videretur, non esse a te integram veritatem pronuntiatam circa tuam intentionem… judicavimus necesse esse venire ad EXAMEN RIGOROSUM tui in quo respondisti catholice. » Examen rigorosum, selon les adversaires de la cour de Rome, serait un pur euphémisme et signifierait torture dans le langage convenu de l’inquisition.

Interprétation contredite par le silence de Galilée. Comment ses lettres ne feraient-elles aucune allusion à ce supplice ? « Mais, objecte-t-on, il y fait allusion dans la lettre adressée à son ami et collaborateur le Père Renieri. » Cette lettre que Tiraboschi a reproduite est l’œuvre d’un faussaire, qui abusant de la bonne foi du savant a mis sa sagacité en défaut. On n’y retrouvera ni la gravité, ni la douceur, ni l’élégante urbanité de Galilée.

La voici :

« Il vous est connu, très-honoré père Vincenzo, que ma vie n’a été jusqu’ici qu’un enchaînement de malheurs et d’événements douloureux que la patience seule d’un philosophe peut voir avec indifférence, comme suite nécessaire des nombreuses et étranges révolutions auxquelles notre terre est soumise.

« Nos semblables, quelque zèle que nous mettions à leur faire du bien, cherchent à nous le rendre par l’ingratitude, la déloyauté, la calomnie. J’en ai acquis l’expérience pendant tout le cours de ma vie. Que cela vous suffise pour ne plus me demander de nouvelles sur une affaire et une faute dont je n’ai pas conscience. Dans votre dernière lettre du 16 juin de cette année, vous vous informez de ce qui m’est arrivé à Rome, et de la conduite que le commissaire père Ippolito-Maria Sanzio et l’assesseur monsignor Alessandro Vitrici ont tenue à mon égard. Ce sont là ceux des noms de mes juges qui sont restés présents à ma mémoire. Cependant on me dit maintenant que tous les deux ont été remplacés, et que monsignor Pietro-Paolo Febei a été nommé assesseur, et le père Vincenzo Mazziolani commissaire. Je relève d’un tribunal qui m’a déclaré pour ainsi dire hérétique, parce que je suis raisonnable. Qui sait si les hommes ne feront pas de moi qui ai toujours été jusqu’ici un philosophe, qui sait s’ils n’en feront pas un historien de l’inquisition ? Ils se donnent tant de peine pour me représenter comme un ignorant et comme le bouffon de l’Italie, qu’à la fin il faudra bien que je le devienne.

« Cher père Vincenzo, je ne refuse pas de mettre par écrit mon opinion sur ce que vous me demandez, pourvu que cette lettre vous soit envoyée avec les mêmes précautions que celles dont j’usai quand (dans la discussion sur les comètes) j’eus à répondre au signor Lotario Sarsi Sigenzano, nom qui cachait le père Orazio Grassi, jésuite et auteur de la balance astronomico-philosophique, lequel eut l’habileté de m’attaquer en même temps que notre ami commun, le signor Mario Giudicci. Mais ces lettres ne suffirent pas, et je fus forcé de publier le Saggiatore, en le mettant sous la protection des abeilles formant les armes d’Urbain VI, afin qu’avec leurs aiguillons elles le piquassent et me garantissent. Pour vous au contraire cette lettre suffira ; car je ne me sens pas disposé à écrire un livre sur mon procès et sur l’inquisition ; je ne suis pas venu au monde pour devenir théologien ou criminaliste.

« Depuis ma jeunesse j’avais l’intention de composer un dialogue sur les systèmes de Ptolémée et de Copernic, sujet sur lequel, depuis l’époque où j’étais professeur à Padoue, j’avais constamment réfléchi et médité, poussé surtout par l’idée d’expliquer les marées de la mer par le mouvement supposé de la terre. Quelques remarques à ce sujet m’échappèrent, lorsque le prince de Suède, Gustave, m’honora à Padoue de ses attentions. Étant jeune homme, il parcourut l’Italie incognito, et resta avec sa suite plusieurs mois à Padoue ; j’obtins sa faveur par les spéculations et les problèmes nouveaux que je posais et résolvais journellement, au point qu’il voulut aussi que je lui enseignasse la langue toscane. Mais ce qui fit connaître à Rome mes idées sur le mouvement de la terre, ce fut un Mémoire étendu adressé au cardinal Orsini : je fus alors accusé d’être un écrivain téméraire et scandaleux.

« Après la publication de mes dialogues je fus mandé à Rome par la Congrégation du Saint-Office. J’y arrivai le 10 février 1633, et je fus livré à la haute clémence du tribunal et du pape Urbain VIII, qui jadis m’avait jugé digne de son estime, bien que je ne susse ni tourner une épigramme, ni rimer un galant sonnet. Je fus enfermé dans le ravissant palais de la Trinita dei Monti, chez l’ambassadeur toscan. Le jour suivant, le père commissaire Sanzio vint me chercher, me fit monter à côté de lui dans sa voiture, m’adressa en chemin plusieurs questions et me témoigna le vif désir de me voir réparer le scandale que j’avais causé en affirmant le mouvement de la terre.

« J’avais beau lui soumettre de nombreux et puissants arguments mathématiques ; il me répondait toujours : Terra autem in æternum stabit, quia terra autem in æternum stat, paroles de la sainte Écriture. Tout en causant ainsi, nous arrivâmes au palais du Saint-Office, situé à l’ouest de la magnifique église de Saint-Pierre. Aussitôt je fus présenté par le commissaire à l’assesseur monsignor Vitrici, avec lequel je trouvai deux Dominicains. Ils m’invitèrent poliment à exposer mes moyens de défense devant toute la Congrégation, m’annonçant qu’on accepterait mes excuses dans le cas où je serais coupable.

« Le jeudi suivant je fus amené devant la Congrégation ; lorsque j’exposai mes preuves, elles ne furent malheureusement pas comprises ; quelque peine que je me donnasse, je ne pus parvenir à convaincre mes juges. Toujours avec la même violence, on m’objecta le scandale causé par moi, et le passage de l’Écriture me fut incessamment cité comme me condamnant. Un argument tiré de l’Écriture m’étant venu à l’esprit, je l’exposai, mais avec peu de succès. Je dis qu’il me semblait qu’il y avait dans la Bible des expressions en harmonie avec les anciennes doctrines astronomiques, et que le passage qu’on m’opposait pouvait bien être de ceux-là. Car, remarquai-je, au livre de Job, XXXVII, 18, il est dit que les cieux sont fermes et polis comme un miroir. C’est Élie qui dit cela ; on voit qu’il parle selon le système de Ptolémée, système qui a été reconnu faux par la philosophie moderne et le sens commun. Si, afin d’établir que le soleil se meut, l’on fait si grand bruit de la halte commandée au soleil par Josué, on doit aussi tenir compte du passage où il est dit du ciel qu’il est un composé de plusieurs cieux, semblables à des miroirs. Une pareille conclusion me paraissait juste ; mais personne ne m’écouta ; au lieu de me répondre on haussa les épaules, expédient ordinaire de ceux qui s’appuient sur des préjugés et des partis-pris. Enfin, en ma qualité de catholique sincère, je fus obligé de rétracter mon opinion : pour me punir, on défendit mon dialogue, et, au bout de cinq mois, il me fut permis de quitter Rome. Comme la contagion ravageait Florence, on m’assigna avec une pitié généreuse, pour prison, la demeure de mon bien cher ami le savant monseigneur l’archevêque Piccolomini ; je jouis de son agréable commerce avec tant de plaisir et de calme, que j’ai repris mes études. J’ai découvert et démontré un grand nombre de théorèmes mécaniques sur la résistance des corps solides et d’autres nouveautés. Enfin, après la cessation de la peste, cinq mois à peu près s’étant écoulés, vers le commencement du mois de décembre de cette année 1633, Sa Sainteté m’autorisa à quitter ma retraite obscure et à reprendre la vie libre des champs que j’aime tant : je retournai d’abord à la villa de Bello-Sguardo et ensuite à Arcetri où je suis encore, et où je respire l’air sain des environs de ma ville natale. Portez-vous bien. »

Cette lettre, fût-elle authentique, ne contient pas un mot qui prouve que Galilée ait subi la torture. Le faussaire s’y trahit à chaque ligne. Déjà en la mentionnant nous avons signalé l’erreur grossière qu’elle contient, puisqu’elle fait revenir Galilée à sa villa de Bello-Sguardo qu’il avait depuis longtemps vendue.

Pourquoi donc Galilée raconterait-il à son compagnon d’enfance, à son collaborateur avec lequel il a fait de nombreuses observations astronomiques, pourquoi irait-il lui raconter mille détails que cet ami ne pouvait ignorer ? Pourquoi cette pénible et misanthropique narration de sa controverse sur les comètes avec le père Grassi et de ses recherches antérieures sur le mouvement de la terre ? Le ton, le style, les faits de la lettre apocryphe ne soutiennent pas l’examen.

Non, Galilée n’a pas subi la torture. On n’a point employé, pour abattre son courage, — hélas ! anéanti, — l’arsenal superflu des chevalets et des coins ensanglantés ; c’est lentement, dans des souffrances habilement ménagées, qu’on a épuisé le peu de forces qui lui restaient.

La bonne tournure de son affaire aboutit à une suave condamnation, exécutée avec une affable rigueur. On le contraint à s’avilir, à s’abjurer ; on l’arrache à ses travaux ; on le dégoûte de ses études favorites. On fait le désert autour de lui ; on le rend suspect à ses amis eux-mêmes, on l’étouffe dans le vide.

Cette cruauté raffinée et exquise, se déguisant sous les dehors de la compassion, est plus odieuse que la torture.

Ce sont de bien dignes représentants d’une civilisation féroce et efféminée, que ces bourreaux affables et subtils ; économes de la vie du patient, plus barbares que les tourmenteurs assermentés qui d’un seul coup rompaient les os de leurs victimes.