Tous les efforts tentés par ses protecteurs pour le soustraire à la juridiction du saint Office devaient être inutiles. En vain Niccolini produisit des attestations de médecins qui témoignaient de la maladie de Galilée. On se souciait peu de celui qu’on avait résolu de sacrifier aux rancunes et aux intrigues. Qu’il vécût assez pour subir la honte d’une condamnation, c’était tout ce qu’on voulait.
Galilée était malade ; raison de plus pour que la haine se hâtât ; la victime pourrait échapper. En vain les cardinaux Antonio Barberini et Ginetti s’adressèrent, en faveur de Galilée, au pape lui-même :
« Sa Sainteté, dit Niccolini, m’a donné pour réponse qu’elle avait lu la lettre de Galilée ; que ce dernier ne pouvait être dispensé du voyage à Rome. Du reste, qu’il n’avait qu’à venir lentement, dans une litière et avec toutes commodités ; qu’il était indispensable qu’il fût entendu en personne. — « Que Dieu lui pardonne, ajoutait Sa Sainteté, la faute de s’être volontairement jeté dans une complication comme celle-ci, après que, du temps de mon cardinalat, je l’ai une fois tiré d’un pareil embarras ! »
Tendre aménité ! touchante précaution ! La litière est prête ! Le monde social est si délicat ! N’ayez crainte qu’il rudoie les gens mal à propos. Il lui suffit de les tuer doucement. A Dieu ne plaise qu’on fasse violence à Galilée pour le conduire à Rome ! La violence est inutile, quand l’obéissance est certaine. D’ailleurs on a des formes, et l’on mêle agréablement la politesse à la rigueur, la précaution à la vengeance. Les gens raffinés ont le cœur sensible. Galilée est un coupable, dont on veut la conversion et non autre chose. On ne peut le soustraire au châtiment qu’il a mérité, mais on lui épargnera les courbatures. Il marchera au supplice moral qui lui est savamment préparé, mais on l’y conduira en litière. En litière ! comprenez la grâce du procédé.
Le Pape sévit à regret ; le grand-duc voudrait sauver le philosophe ; Niccolini s’y emploie ; Bali Cioli porte l’infortuné dans son cœur. Partout convenances, bonne grâce, révérences amènes, obéissance acceptée, une régularité accomplie. De justice et d’équité pas un mot.
La France, la Hollande, l’Allemagne, étaient remplies d’admirateurs et d’amis de Galilée ; les plus savants, les plus nobles, les plus honnêtes, les plus éclairés de ceux qui vivaient alors : Peiresc, Gassendi, Lucas Holstenius, Diodati. Venise qui l’avait honoré dans sa jeunesse et qui lui devait tant l’aurait reçu à bras ouverts. S’il l’eût voulu, s’il eût poussé un cri de détresse et se fût réfugié à Venise ou à Leyde, l’Europe intelligente se serait soulevée en sa faveur. Et voilà ce que l’on craignait : par de perfides ménagements, d’espérance trompée en espérance trompée, abusant de sa faiblesse, triomphant de son humilité, ses rivaux achevaient de l’accabler. Galilée, qui avait su les irriter, ne savait ni les deviner ni les déjouer, ni les combattre ni les fuir.
Il espérait obéir aux supérieurs en désobéissant à la vieille doctrine ; éluder l’autorité sans révolte — et s’insurger en se soumettant ; cette intention double se manifeste dans toutes ses lettres. — « Il s’obstine, dit Niccolini. Il veut se faire théologien ; il résiste à ses amis qui lui conseillent de prendre l’air et d’éviter la lutte. »
Que ne s’enfuit-il à Venise ? Que ne le voit-on proclamer bravement sa doctrine à la face du monde ? Il lui serait si facile d’aller se joindre à Sarpi, à Campanella et aux autres exilés !
Mais non. Quand le Pape l’appelle à Rome, il reste où il est. Au lieu d’aller prendre l’air il proteste de sa soumission aveugle, et n’obéit pas. Pendant trois mois entiers il parlemente, sollicite, tergiverse ; son attitude embarrassée et sa pénitence à contre-cœur, ses prières infinies et ses atermoiements éternels découragent ses amis.
Déjà, le 9 novembre, Bali Cioli écrivait à Rome : « Le grand-duc a reçu communication de la position des sign. Mariano Alidosi (arrêté à Florence pour crime d’hérésie) et Galilée. Cette nouvelle l’a plongé dans un tel trouble, que je ne sais comment la chose finira. Mais ce que je sais, c’est que Sa Sainteté n’aura jamais aucun motif de se plaindre des ministres de Son Excellence, et que jamais ils ne donneront aucun mauvais conseil. »
La défection commençait. Bientôt Bali Cioli se tourna tout à fait contre Galilée et Niccolini n’osa plus le défendre. Le 11 janvier 1633, Galilée reçoit l’ordre définitif de venir à Rome ; il promet encore, mais sans s’exécuter. Alors le grand-duc lui fait écrire :
« 11 janvier,
« C’est avec chagrin que j’apprends qu’un nouvel ordre impératif vous est intimé de partir immédiatement pour Rome. S. A. à qui j’ai communiqué votre lettre prend une véritable part à votre affaire. Mais, en fin de compte, il est de toute nécessité que l’autorité supérieure soit obéie, et S. A. regrette de se trouver dans l’impossibilité de vous épargner ce voyage. Afin que vous puissiez le faire commodément, S. A. mettra à votre disposition une de ses litières et son conducteur. Il vous permet aussi d’aller demeurer chez son ambassadeur, le signor Niccolini. »
La lettre était impérative. Elle atténuait, comme de coutume, la dureté de l’injonction ; et par un beau déploiement de sollicitude elle se mettait en règle avec la charité. Pour la seconde fois la question de la litière reparaît sur la scène. Le Pape n’avait parlé que de litière en général. Le grand-duc pousse plus loin la sensibilité et parle de sa litière qu’il veut bien prêter au savant. Noble façon d’honorer le génie ! Ce n’est pas tout. Pour que Galilée ne soit pas réduit à loger à l’auberge, S. A. après avoir pourvu aux moyens de transport s’occupe du billet de logement, et permet à Galilée d’occuper un coin du palais de Son Excellence l’ambassadeur Niccolini.
Devant cette double injonction les hésitations de Galilée ne pouvaient se prolonger. Il s’occupa des préparatifs de son départ. Deux lettres qu’il écrivit pendant les jours qui précédèrent ce départ nous font connaître la situation d’esprit dans laquelle il se mit en route.
La première lettre est adressée à Élie Diodati, jurisconsulte et avocat au Parlement, qui habitait alors Paris et qui fut un des plus zélés admirateurs du grand astronome. La voici :
« J’ai à répondre à deux lettres, l’une de votre main, monsieur, et l’autre du signor Pietro Gassendo (Gassendi) ; quoique écrites le premier novembre dernier, elles ne me sont parvenues qu’il y a dix jours. Comme mes occupations et mes soucis me laissent peu de temps, permettez que la présente serve de réponse à ces deux lettres qui me viennent d’amis intimes et traitent le même sujet, à savoir la réception de nos dialogues et l’approbation qui les a tout d’abord accueillis. Je vous en remercie et vous en suis fort obligé. J’attendrai toutefois un jugement plus raisonné et plus libre, résultat d’une lecture réfléchie : car je crains qu’il ne se trouve dans ce livre bien des choses sujettes à contestation. Je regrette que les écrits de Morin et de Fromont ne me soient arrivés que six mois après la publication de mes dialogues ; sans cela j’aurais eu occasion de faire leur éloge et même de toucher à certaines particularités contenues dans l’un et l’autre de ces écrits.
« Quant à Morin, je m’étonne qu’il attribue tant de valeur à l’ancienne méthode de combat judiciaire, et que par des conjectures qui me semblent fort incertaines il essaye de prouver la solidité de l’astrologie. Ce sera en vérité une chose merveilleuse s’il tient sa promesse et s’il réussit à faire de l’astrologie la plus certaine de toutes les sciences humaines. J’attends avec impatience un résultat aussi étonnant. Quant à Fromont, qui fait preuve aussi de bien de l’esprit, j’aurais désiré qu’il se fût épargné une faute assez grave selon moi, quoique assez fréquente ; et qu’en essayant de réfuter le système de Copernic il n’eût pas commencé par railler et insulter amèrement ceux qui tiennent ses opinions pour vraies. Il me paraît ensuite fort inconvenant qu’il se serve de l’autorité de la Bible pour combattre ses adversaires, les décrier et les inculper d’hérésie. Que cette manière d’agir ne peut être approuvée, cela me semble évident ; car, si je demande à Fromont : — « De qui le soleil, de qui la lune et la terre, leur position et leur mouvement sont-ils l’œuvre ? » je pense qu’il me répondra : « Ce sont les œuvres de Dieu. » Ensuite si je lui demande de quelle inspiration provient la sainte Écriture, il me répondra : « De l’inspiration du Saint-Esprit », c’est-à-dire de Dieu lui-même. Il suit de là que le monde est l’œuvre, et la sainte Écriture la parole de Dieu. Si je lui pose cette autre question : — « Le Saint-Esprit emploie-t-il jamais des paroles qui sont en apparence contraires au vrai parce qu’elles sont d’accord avec la grossièreté et proportionnées à l’intelligence vulgaire du bas peuple ? » il me répondra certes, d’accord avec les Pères de l’Église, que l’on ne trouve pas autre chose dans l’Écriture sainte ; que c’est son style propre, et que dans plus de cent endroits le simple sens littéral donnerait, je ne dis pas des hérésies, mais des blasphèmes, puisque Dieu lui-même y est représenté capable de colère, de repentir, d’oubli et de négligence, etc. Vais-je lui demander si Dieu, pour mettre son œuvre à la portée de la foule sotte et sans entendement, a jamais modifié sa création ; si la nature, servante de Dieu, mais indocile à l’homme et que nul de ses efforts ne peut changer, n’a pas toujours conservé la même marche et ne suit pas le même cours par rapport aux mouvements, à la forme et à la disposition des parties de l’univers ? si je lui adresse cette question, je suis convaincu qu’il me répondra que la lune a toujours été une sphère, bien que le peuple pendant longtemps l’ait prise pour un disque blanc ; bref, il avouera que la nature n’a jamais rien changé pour nous plaire ; que jamais elle ne s’est amusée à modifier ses œuvres conformément au désir, à l’opinion et à la crédulité des humains. S’il en est ainsi, pourquoi donc, voulant connaître le monde et ses parties constitutives, irions-nous préférer, pour régler notre examen, à l’œuvre même de Dieu la parole de Dieu ? L’œuvre est-elle moins parfaite et moins noble que la parole ? Supposez que Fromont ou d’autres parvinssent à établir qu’il y a hérésie à dire que la terre tourne ; supposez que plus tard les observations, la critique, la cohésion et l’ensemble des faits vinssent attester comme irréfragable le mouvement de la terre ; n’aurait-il pas fort compromis l’Église et lui-même ? Consentez au contraire à n’assigner que la seconde place à la parole, toutes les fois que l’œuvre semble s’éloigner absolument de la parole ; vous ne faites aucun tort à l’Écriture. En effet, si, pour se mettre à la portée de l’entendement populaire, l’Écriture attribue quelquefois à Dieu lui-même des qualités et des propriétés tout à fait indignes de lui, pourquoi voudrions-nous que la sainte Écriture, à propos du soleil et de la lune, se fût soumise à une loi plus sévère ; qu’elle eût cessé dans cette occasion d’abaisser ses paroles au niveau de la foule ignorante, et qu’elle se fût abstenue de représenter les œuvres de la création comme placées dans des dispositions conformes à l’apparence, mais éloignées de la réalité et de la nature ? S’il est vrai que le soleil soit immobile et que la terre se meuve, cela ne porte aucune atteinte à l’Écriture sainte, qui ne s’exprime que d’une manière conforme à l’apparence telle qu’elle frappe les yeux du vulgaire.
« Il y a plusieurs années, au début de ce grand vacarme contre Copernic, je rédigeai un mémoire assez détaillé, dédié à Christine de Lorraine, dans lequel, m’appuyant sur l’autorité de la plupart des Pères de l’Église, j’essayai de démontrer qu’il y avait un grave abus à faire intervenir si souvent dans les questions scientifiques et d’observation l’autorité de l’Écriture sainte. Je demandais que l’on s’abstînt à l’avenir d’employer de telles armes dans les discussions de ce genre. Aussitôt que je serai moins assiégé d’inquiétudes, je vous ferai tenir une copie de cet écrit ; mais je suis à la veille de me rendre à Rome par ordre du Saint-Office, qui vient d’arrêter la vente de mon Dialogue. Je tiens en outre des meilleures sources que nos révérends Pères jésuites se sont donné beaucoup de peine pour démontrer que mon livre est encore plus abominable et plus dangereux pour la sainte Église que les écrits de Luther et de Calvin ; le tout malgré le soin que j’ai pris de me rendre en personne à Rome afin d’obtenir le permis d’imprimer ; et quoique j’aie remis le manuscrit entre les mains du sacré Collége qui l’a revu avec la plus grande attention, et qui, après avoir opéré des changements, soustractions et additions de toute nature, l’a renvoyé à Florence pour qu’un nouvel examinateur le relût de nouveau. Celui-ci, ne trouvant plus rien à modifier, s’est borné, pour prouver son zèle consciencieux, à remplacer quelques mots par des synonymes ; il a mis univers au lieu de nature, esprit sublime au lieu de divin ; et pour excuser ces dernières modifications, il m’a annoncé que j’aurais fort à faire, que je rencontrerais des adversaires acharnés, et que je pouvais m’attendre à une persécution furieuse ; ce qui est arrivé. Le libraire qui a publié mon ouvrage est désolé ; la prohibition de le débiter lui a fait perdre un bénéfice de plus de deux mille scudi ; car la vente non-seulement d’une première édition, mais d’une seconde deux fois plus importante que la première, était assurée. Quant à moi, au milieu de tant de douleurs et d’embarras, ce qui m’afflige le plus c’est qu’il me faille renoncer à préparer pour l’impression et à continuer mes autres travaux, et que je ne doive plus espérer les voir paraître de mon vivant, spécialement mon ouvrage sur le Mouvement.
« J’ai lu avec beaucoup de plaisir le mémoire du signor Pietro Gassendi contre la philosophie de Fludd, ainsi que son Appendice d’observations astronomiques. Ni Mercure ni Vénus ne pouvaient, à cause de la pluie, être observés sous le soleil ; mais depuis longtemps je suis persuadé de leur petitesse, et je me réjouis que le signor Gassendi l’ait trouvée réelle. Accordez-moi la faveur de communiquer la présente audit signor, que je salue cordialement, ainsi que son respectable ami le père Mersenne, en vous baisant les mains de tout mon cœur, et en vous souhaitant toute espèce de prospérité. »
Cette lettre nous fournit une preuve de plus des contrastes singuliers que présentait le caractère de Galilée. Nous l’avons vu tout à l’heure s’abîmer dans sa douleur, protester de ses bonnes intentions, se prosterner, trembler devant ses persécuteurs, enfin oublier sa dignité pour ne songer qu’au fléau qui peut mettre sa vie en péril. Puis soudain, au moment suprême, à la veille, comme il le dit, de partir pour comparaître devant ses juges, il relève la tête et s’exalte au souvenir de ses luttes et de ses travaux. Le savant et le philosophe reprennent le dessus et empêchent le vieillard de songer à ce qui le menace. Il en parle bien en passant, mais dans quelques lignes seulement. Le reste de sa longue lettre est consacré à la science ; le nom de Gassendi le rappelle au sentiment de sa propre gloire. Il se voit devant l’avenir ; et pour l’honneur de la science il veut faire bonne contenance ; commentant tel ouvrage, réfutant tel autre, traitant des questions astronomiques avec une sérénité qui devait, hélas ! être bien loin de son cœur. Non content de cette preuve d’indépendance d’esprit, il ose revenir à ses doctrines favorites et entreprend de concilier les Écritures avec le système auquel il a voué sa vie et qu’il doit renier si douloureusement.
Cette protestation in extremis ne donne-t-elle pas une idée vive des combats qui devaient se livrer en lui ? N’est-ce pas dans ces soubresauts d’énergie, précédés et suivis de crises d’abattement qu’on saisit l’homme tout entier ; — homme double s’il en fut, nature dramatique et complexe ?
N’est-ce pas là aussi ce qui peut justifier la tradition, qui a mis dans sa bouche les mots si dramatiques : E pur si muove ? Jamais ces mots ne furent prononcés, nous l’avons déjà dit ; mais ils sont implicitement contenus dans chacune des phrases de cette lettre, écrite en quelque sorte sur le seuil de l’exil. — On l’accuse ; on le contraint d’aller devant le Saint-Office abjurer ses erreurs ; — et cependant le texte des Écritures n’est pas infaillible. E pur si muove ! Fromont a taxé d’hérésie les défenseurs de Copernic : — qu’il y prenne garde, ceux qu’il outrage pourraient bien défendre la vérité. E pur si muove ! La haine des jésuites le poursuit ; on le compare à Luther et à Calvin ; on veut le noter d’infamie ; — et pourtant il est innocent de mensonge comme d’hérésie. E pur si muove ! Oui, le cri héroïque semble retentir à chaque ligne de cette lettre ; on le devine, on l’entend ; on plaint amèrement le vieillard, et l’on n’a plus la force de lui reprocher ses défaillances.
Le même jour où il écrivait à Diodati, Galilée adressait le billet suivant au cardinal de Médicis, oncle du grand-duc :
« Je suis sur le point d’entreprendre le voyage de Rome. Je sais que Votre Éminence en connaît le motif, et ces lignes n’ont d’autre but que de lui annoncer le jour de mon départ, fixé au 20 du mois courant ; afin que, si Votre Éminence voulait m’honorer de ses commissions, une pareille faveur pût m’être accordée. Je n’ignore pas quel intérêt vous prenez à mon malheur, et que vous connaissez la méchanceté de mes persécuteurs ; je puis en conclure que vous apprendrez avec joie ma justification, et sinon la punition de mes astucieux adversaires, du moins leur confusion. Je supplie à genoux Votre Éminence de me garder comme précédemment sa bonté et sa protection, et de se tenir pour persuadée que cette protection est accordée à l’innocence, à laquelle la récompense divine ne peut manquer. Je m’incline humblement devant Votre Éminence, et demande au ciel, pour elle, toutes les prospérités. »
Galilée espérait encore. Il espérait confondre ses adversaires, et peut-être obtenir leur châtiment !
Ce fut dans ces sentiments que, le 20 janvier, il se mit en route pour Rome.