XX
Une commission est nommée pour examiner le livre de Galilée. — Conduite équivoque et faible du philosophe. — Sa défense. — Lettre du grand-duc, dictée par Galilée à Bali Cioli.

La susceptibilité blessée d’Urbain VIII dégénéra en fureur, habilement exploitée par les envieux.

Les prétextes ne leur manquaient pas : la publication des Dialogues n’enfreignait-elle pas les ordres intimés en 1616 au philosophe ? Ne lui avait-on pas interdit de mêler les choses sacrées aux observations astronomiques ?

Une commission fut nommée à Rome pour examiner le livre. C’était le prologue de la comédie.

On tenait à procéder selon les formes. On ne voulait pas condamner sans examiner ; il fallait éclairer la conscience des juges et se donner les semblants de la légalité et de la justice. En même temps on prenait ses précautions pour que la victime ne pût échapper, et l’on avait soin de composer la commission des théologiens et des savants les plus mal disposés pour Galilée. Le résultat était assuré d’avance, les effets ne se firent pas attendre.

Bientôt parvint à Florence l’ordre de suspendre la vente du livre ; et le 24 août l’éditeur J. B. Landini fut invité à envoyer à Rome tous les exemplaires non vendus. Landini répondit que l’édition était déjà épuisée. Cette réponse ne pouvait qu’enflammer davantage la haine des persécuteurs, qui avaient espéré étouffer du même coup l’ouvrage et l’auteur. Le succès avait été plus prompt que la vengeance. Ils arrivaient trop tard pour empêcher les admirateurs du savant de connaître son nouveau titre de gloire ; ces applaudissements réclamaient un châtiment de plus.


Certes, nous n’avons pas envie d’affaiblir l’horreur que l’intolérance dont il fut victime inspire à tous les cœurs droits et fait naître dans tous les bons esprits. Nous n’avons pas davantage la prétention de troubler sottement le cours de l’eau, en y jetant comme un enfant taquin quelque lourd et grossier paradoxe. Nous voulons placer la vérité dans sa lumière et l’éclairer dans ses replis. Étudions donc cet étrange phénomène ; le double Galilée, si croyant et si hardi ; — drame intérieur, lutte inouïe de l’humilité chrétienne la plus sincère, la plus aveugle, la plus absolue, et de la science humaine la plus haute, la plus profonde, la plus sûre d’elle-même.

Il faut avouer que des faiblesses déparent cette belle vie : Galilée est descendu bien au-dessous du type de force morale et de sublimité héroïque que d’autres observateurs et d’autres philosophes ont su maintenir ; sublimité et force morale que la légende s’est plu à lui prêter. Mais n’avilissons pas son caractère en l’accusant de mensonge servile et de lâcheté excessive. Il est sincère dans ces professions constantes de foi catholique qui datent de son enfance et ne finissent qu’avec sa vie. Innocent du crime d’hérésie, il ne voit pas de quoi il est coupable ; — il a du génie ; c’est son crime ; il éclipse les Firenzuola, les Caccini et les Grassi.

Aussi sa conduite, ballottée entre deux sentiments contraires, sera-t-elle pleine de troubles et de douleurs, d’angoisses et de contradictions ; de tergiversations, d’atermoiements, de compromis maladroits. Il veut et il ne veut pas. Il se soumet ; et en se soumettant il cherche encore à s’excuser, à légitimer ses actes, à justifier son livre. Il est faible ; et il a le remords de sa faiblesse ; il recule, il lâche pied, mais se retourne sans cesse pour mesurer le terrain qu’il a perdu. Il se prosterne ; mais en espérant jusqu’à la fin qu’on lui tendra la main pour le relever de cet injuste abaissement.

Sa sagacité lui démontre ce que MM. de Reumont et Rosini ont parfaitement compris, que dans son affaire il y a plus de personnalités et de petites haines que de théologie et de politique (Persœnnlichkeiten mehr denn Lehren) ; mais elle ne lui apprend pas à éviter les piéges de ses rivaux ; il s’y précipite au contraire. Il répète qu’il sait la théologie ; qu’il la sait mieux qu’eux tous ; qu’il veut sauver l’Église, qu’il s’est conduit comme un saint ; que les cardinaux ont besoin d’être instruits ; et qu’ayant fait cette bonne œuvre, il mérite des récompenses.

O l’habile manière de se disculper et de plaire à ses juges ! Firenzuola devait se réjouir d’une pareille défense, injurieuse pour ceux que Galilée prétendait endoctriner.

Ces fautes de conduite, ces gaucheries naïves, ces subtilités maladroites, ces subterfuges compromettants, remplissent la correspondance de Galilée. Voici, entre vingt autres, une lettre écrite au nom du grand-duc à Niccolini, son envoyé, mais dictée à Bali Cioli par Galilée ; lettre dont le brouillon, écrit de sa main, est conservé encore à la bibliothèque Palatine. Son système de défense y apparaît tout entier :

« La lettre de Votre Excellence (Niccolini), et ce qui s’est dit ici sur l’accueil fait à Rome et ailleurs au Dialogue du signor Galilée, — Dialogue imprimé récemment et dédié à Son Altesse, — ont décidé Son Altesse (le grand-duc) à conférer longuement avec moi (Bali Cioli) sur cette matière.

« J’ai reçu l’ordre de faire à Votre Excellence la communication suivante :

« 1o Son Altesse est étonnée au suprême degré de ce qu’un livre déjà soumis par l’auteur lui-même aux autorités romaines compétentes, — livre qui a été lu et relu avec soin par les examinateurs, et qui, sur les instances (je ne dis pas seulement avec l’adhésion de l’auteur), a été corrigé, altéré et modifié conformément aux volontés des autorités supérieures, chargé de ratures et d’additions par leur ordre, — que ce livre remanié ici même d’après les corrections recommandées par la cour de Rome, imprimé à la fois à Rome et à Florence avec double permission ; que ce livre, dis-je, paraisse suspect aujourd’hui après deux années révolues et qu’il soit interdit à l’auteur de le publier et à l’éditeur de le vendre.

« 2o L’étonnement de Son Altesse redouble quand Elle réfléchit que dans le susdit livre aucun des principaux systèmes qu’on y met en regard n’est présenté comme devant l’emporter sur l’autre. On se contente d’exposer les arguments sur lesquels l’un et l’autre s’appuient ; et Son Altesse est parfaitement certaine que l’auteur n’a eu en vue que le bien de la sainte Église. Dans des matières difficiles et d’une essence complexe il a voulu épargner le temps et la peine à ceux auxquels il appartient de décider ; il a voulu les aider à reconnaître par eux-mêmes et d’une manière certaine de quel côté la vérité se trouve et comment ils doivent accorder cette vérité avec le sens réel de la sainte Écriture. Sans doute on peut lui objecter que ses conseils et son aide ne sont pas nécessaires au milieu de tant de maîtres et de bons juges. Mais la reconnaissance est due à ceux dont le zèle et la bonne volonté, à défaut des dons supérieurs de l’esprit, les portent à satisfaire à leur conscience en se chargeant d’une œuvre pareille.

« Par toutes ces considérations Son Altesse est persuadée que la guerre intentée au seigneur Galilée n’a pour mobile qu’une haine violente et jalouse, dirigée plutôt contre la personne de l’auteur que contre son livre, ou même que contre telle ou telle opinion ancienne ou nouvelle.

« Cependant, afin de savoir à quoi s’arrêter sur la culpabilité ou l’innocence d’un homme qui est à son service, Son Altesse demande qu’on lui accorde ce qui, dans tous les procès et devant tous les tribunaux, est concédé à tout accusé, le droit de défense contre ses accusateurs. Son Altesse demande aussi que l’on résume dans leur ensemble et que l’on envoie à Florence le procès-verbal complet des accusations et des censures dont le livre a été l’objet et qui en ont causé la prohibition. L’auteur, fermement assuré de son innocence, saura du moins ce qu’on lui reproche ; il ne doute pas que tout ce mouvement ne soit le résultat de basses calomnies suscitées par ces persécuteurs malveillants et envieux auxquels il a affaire depuis longues années et contre lesquels en d’autres circonstances il a soutenu une lutte acharnée. Sa conviction à cet égard est si complète, qu’il offre à Son Altesse de subir l’exil et de renoncer à la faveur de son prince, s’il ne réussit pas à démontrer avec la dernière évidence sa piété constante, l’orthodoxie de sa vie et de ses écrits, enfin la parfaite exactitude de ses doctrines catholiques dans tous les temps et aujourd’hui même.

« Toujours décidée à soutenir les bons et à combattre les méchants, Son Altesse demande avec instance l’envoi de l’acte d’accusation comprenant les faits allégués contre l’auteur et contre le livre, c’est-à-dire les motifs qui ont déterminé la suppression provisoire du livre et la suspension de sa mise en vente, peut-être avec l’intention ultérieure de le supprimer définitivement.

« Votre Excellence fera donc, conformément à cet ordre, les démarches nécessaires pour que l’on obtempère à cette juste demande.

« Elle voudra bien m’en donner avis. »


Le sacré collége et Urbain VIII ainsi renvoyés à l’école ne furent ni flattés ni apaisés ; la cabale sut tirer parti de ces maladresses.

Aider, favoriser, encourager les fautes de l’ennemi, les faire valoir et les aggraver, c’est une des plus belles parties de la science mondaine ; et, je l’ai dit, Firenzuola était très-fort sur ces matières. Galilée, au contraire, avait de l’étourderie, de la vanité, des faiblesses, peu de prudence. Il ne savait pas attendre ; il ne savait pas se taire. Son zèle l’emportait. Il allait trop vite ; il voulait convertir trop tôt le monde à son savoir. Les contemporains se contentaient du bon sens d’hier ; Galilée prétendait au bon sens de l’avenir. Il n’avait ni dans l’âme le courage de son esprit ni dans sa conduite la politique de ses desseins. La grandeur même de son intelligence lui dérobait les limites où se serait contenue une sagesse ordinaire : le luxe de ses facultés l’embarrassait ; et la stratégie souterraine et pratique de ses ennemis déjouait aisément ses espérances. Pour le simple homme de génie, en butte aux malins et aux jaloux, les chances de succès sont nulles dans une société composée de jeunes bassesses et de vieilles misères.

« Pourquoi Galilée, disait le Père Jésuite Gremberger, ne s’est-il pas ménagé les bonnes grâces de nos Pères ? Rien de désagréable ne lui serait arrivé. Il brillerait triomphant, glorieux et grand aux yeux du monde. Il écrirait tout ce qu’il voudrait, même sur le mouvement de la terre ; et nul ne l’inquiéterait. »

« Vous voyez (ajoute Galilée) que ce n’est pas pour telle opinion que l’on m’a persécuté et que l’on me persécute ; mais parce que j’ai encouru la disgrâce des Pères Jésuites. »

Dans la société italienne de 1640 il s’agissait avant tout de plaire et d’être soutenu.

Galilée déplaisait ; ceux qui le soutenaient ne devaient pas tarder à se lasser de lui.