LIVRE III
TROISIÈME ÉPOQUE DE GALILÉE
LA PERSÉCUTION

XVIII
Naissance du mythe sur Galilée soumis à la torture. — Fausse lettre de Galilée à Reineri. — Tiraboschi.

Avant de continuer ce récit, détruisons les inventions romanesques qui ont eu cours sur son martyre et sur sa résistance.

Le récit populaire, ou plutôt le mythe du procès de Galilée et de ses persécutions, telles que le vulgaire les accepte, a pour base un document faux, une lettre fabriquée pour jouer pièce au célèbre Tiraboschi.

Jouer pièce ! vous comprenez. Le monde où vous êtes, l’Italie mal gouvernée des dix-septième et dix-huitième siècles, est le pays où l’on fraude, où l’on dissimule, où l’on falsifie, où l’on fabrique des textes ; Galilée lui-même essayera de ruser contre les cardinaux et trouvera plus forts que lui. L’Espagne et l’Italie, dépouillées alors de puissance extérieure, de liberté d’action, de liberté politique et du sens moral dans les classes supérieures, cultivaient la fraude élégante comme une fleur civilisée, et la fraude littéraire entre mille autres.

Les uns en Espagne, pour servir les intérêts de leur couvent, ensevelissent et déterrent des plaques de cuivre (láminas) chargées de titres faux ; les autres inventent et font sortir de vieux coffres des documents inconnus et des manuscrits prétendus authentiques.

Longtemps après la mort de Galilée, le célèbre Tiraboschi ayant écrit et publié les premiers volumes d’une excellente Histoire littéraire, il sembla ingénieux et utile de détruire son crédit ; et il plut au duc Caetani et à son bibliothécaire de lui tendre un piége. Ces personnes inventèrent la fausse lettre de Galilée dont j’ai parlé, lettre adressée, disaient-ils, au père Reineri, son collaborateur et son ami ; lettre où il était censé raconter à ce vieil ami sa propre histoire.

La fraude de cette invention saute aux yeux dès l’abord.

Reineri connaissait à fond la vie de Galilée, et n’avait nul besoin qu’on lui en rappelât les circonstances dans une lettre, écrite d’ailleurs d’un style moderne, amphigourique, élégiaque, étranger à la lucidité et à la modestie habituelles de Galilée ; lettre qui se termine par une bévue grossière et un anachronisme impossible. Le faux Galilée parle de sa campagne de Bello-Sguardo qu’il ne possédait plus. « Il vient, dit-il, de la revoir », lui qui n’y a pas remis le pied depuis son départ pour Florence. Tous les érudits ont reconnu pour fausse cette lettre ridicule sur laquelle ont été brodées les biographies antérieures à l’article de M. Biot.

Tiraboschi, très-honnête homme et fort heureux d’avoir à citer une pièce inédite de cette importance n’aperçut pas le piége ; il inséra in extenso dans son Histoire littéraire la lettre apocryphe.

On se frotta les mains : le tour était joué.

Quand les hommes n’ont rien à faire de grand ils se livrent aux petites ruses et s’y livrent passionnément ; heureux quand leurs puérilités ne deviennent pas monstrueuses ! Ces sociétés étouffées pullulent d’infamies, tantôt criminelles, comme celle de la cabale qui frappa Galilée, tantôt frivoles et niaises, comme cette fabrication d’une lettre arrangée d’avance, et destinée à mystifier un érudit.

La malheureuse lettre fit autorité. M. Libri la cite encore dans son livre si remarquable : Histoire des Sciences mathématiques en Italie. La citation est dans le texte ; les doutes sont relégués dans les notes.

C’est cette lettre apocryphe qui, pour la première fois, nous montre Galilée brisé par la torture. Dans cette lettre il maudit ses juges, en appelle aux hommes justes et à l’avenir, déclame comme Jean-Jacques Rousseau, éclate en colères de misanthrope, et joue un personnage d’incrédule diamétralement opposé à son caractère.

C’est cette lettre, publiée par Venturi d’après Tiraboschi et plusieurs autres, mais rejetée par Nelli, Reumont et tous les critiques exacts, qui a enluminé d’un dernier reflet la fausse image de Galilée. Le mythe s’est substitué à la vérité. On n’a vu désormais qu’un certain vieillard hérétique, traîné de Florence à Rome par des sbires, enfermé dans un caveau, sans pain et sans feu, conduit devant des juges cruels en robes rouges, qui l’interrogent, l’insultent et le chargent de fers. Les bourreaux le placent sur le chevalet, le malheureux se révolte ; on le contraint d’abjurer ses prétendues erreurs ; il cède à la force et au supplice, et se relève en protestant que la terre roule, lancée dans l’espace.

Voilà le mélodrame. Voici l’histoire.