Tant que vécurent les deux papes qui occupèrent avant Urbain VIII le trône pontifical, Galilée ne s’écarta point de son silence prudent. Telle était même sa crainte de paraître hérétique, tel était son respect pour l’autorité du saint-siége, qu’il s’était fait délivrer par le cardinal Bellarmin lui-même le certificat que voici :
« Nous Robert, cardinal Bellarmin, ayant appris que le sieur Galileo Galilée est en butte à des imputations fausses et qu’on lui reproche d’avoir fait entre nos mains abjuration de ses erreurs, ainsi que d’avoir subi par notre ordre des pénitences imposées ; nous déclarons, conformément à la vérité, que le susdit Galileo n’a fait ni entre nos mains, ni auprès de qui que ce soit ici à Rome, ni en quelque lieu que nous connaissions, aucune espèce de rétractation ayant trait à aucune de ses opinions ou de ses idées, que nulle pénitence ou punition n’ont dû lui être infligées ; mais que communication lui a été donnée d’une déclaration de Sa Sainteté, notre souverain, déclaration publiée par la sainte Congrégation de l’Index, du contenu de laquelle il résulte que la doctrine attribuée à Copernic sur le mouvement prétendu de la terre autour du soleil, sur la place que le soleil occuperait au centre du monde sans se mouvoir de son lever à son coucher, est opposée à la sainte Écriture, et n’a besoin, par conséquent, ni d’être attaquée, ni d’être défendue. En foi de quoi nous avons écrit et signé le présent propria manu, le 26 mai 1616. Comme ci-dessus :
« Robert, cardinal Bellarmin. »
Galilée voulait donc avant tout rester catholique, et c’est bien le même homme qui écrit à son ami Bali Cioli :
« Personne au monde ne peut révoquer en doute ma piété exemplaire et mon obéissance aveugle aux commandements de la sainte Église. » C’est le même Galilée que nous verrons tomber à genoux devant les cardinaux et les supplier de ne pas le déclarer hérétique ; « châtiment qui lui causerait la plus amère douleur et auquel il préfère la mort. »
A côté du chrétien, je l’ai déjà dit, il y avait le philosophe, à côté de la foi religieuse brûlait en son cœur la foi ardente dans la science. Pendant quinze années il avait fidèlement observé sa promesse de ne plus traiter cette redoutable question du mouvement de la terre. Cependant sa conviction était demeurée inébranlable et n’attendait qu’un instant favorable pour essayer de nouveau de convertir le sacré collége aux vérités astronomiques.
Le moment lui sembla venu.
Au mois d’août 1623, le cardinal Maffeo Barberini fut élu pape sous le nom d’Urbain VIII. Successeur de deux papes qui méprisaient ou détestaient la science et le travail de la pensée, le cardinal Barberini avait en mainte circonstance manifesté ses sympathies pour l’illustre astronome. De plus, il penchait secrètement pour le système de Copernic, et Galilée le savait bien ; car il avait entretenu avec le nouveau pape des rapports assez intimes. Plusieurs lettres qui sont parvenues jusqu’à nous témoignent de la fervente admiration que Son Éminence avait vouée au savant.
« J’ai, lui écrivait Barberini le 5 juin 1612, reçu votre dissertation sur divers problèmes scientifiques soulevés pendant mon séjour ici ; je la lirai avec grand plaisir tant pour me confirmer dans mon opinion, qui concorde avec la vôtre, que pour admirer avec tout le monde les fruits de votre rare intelligence. »
Cette faveur et cette amitié ne s’étaient jamais démenties ; et lorsque Galilée eut publié ses Lettres à Welser, où se trouvent indiquées les premières observations positives sur les taches du soleil, — « Vos lettres imprimées adressées à Welser, lui écrivait le cardinal, me sont parvenues et ont été les bienvenues. Je ne manquerai pas de les lire avec joie et de les relire comme elles le méritent. Ce n’est pas là un livre qu’il faille laisser dormir oisif parmi les autres livres ; lui seul peut me décider à dérober à mes occupations officielles quelques heures pour les consacrer à sa lecture et à l’observation des planètes dont il traite, si toutefois les télescopes que nous possédons ici sont assez bons pour y suffire. En attendant, je vous remercie du souvenir que vous avez conservé de moi, et je vous prie de ne pas oublier la haute estime que je professe pour un génie aussi rarement doué qu’est le vôtre. »
C’était un bel esprit, un amateur d’hexamètres virgiliens, que ce cardinal Barberini qui d’ailleurs ne les faisait pas excellents. Il composa en l’honneur de son astronome favori une pièce médiocre de vers latins, accompagnée de l’épître que voici : « L’estime que j’ai toujours eue pour votre personne et pour vos mérites nombreux m’a dicté les vers enfermés sous ce pli. Quand même ils ne seraient pas dignes de vous, au moins vous offriraient-ils une preuve de mon affection ; je voudrais contribuer, s’il était possible, à rehausser l’éclat d’un nom si glorieux. Sans me confondre encore en nouvelles excuses, je m’en rapporte à votre bienveillance pour qu’elle accepte cette légère preuve de ma vive sympathie. »
Plus tard encore, Barberini devenu pape, tenait un langage analogue ; le 8 juin Urbain VIII écrivait au grand-duc : « Depuis longtemps nous avons voué une affection toute paternelle à ce savant, (Galilée) dont la gloire illumine les cieux et remplit le monde entier. Nous avons reconnu en lui, non-seulement une science profonde, mais encore une piété sincère ; et nous savons qu’il excelle dans les connaissances spéciales qui se recommandent naturellement à la bienveillance d’un pontife. »
De si douces paroles enivrèrent Galilée.
Il espéra que Barberini établirait le système de Copernic, ce système dont, selon Fra Tomasso, Campanella et d’autres, Urbain aurait dit : « Notre intention ne fut point de le condamner ; si cela eût dépendu de nous, le décret qui le frappe n’aurait jamais été lancé. » Ne pouvant concilier avec les paroles de l’Écriture les faits astronomiques dont la certitude invincible se révélait à son esprit, Galilée n’avait pas osé élever sa voix depuis l’époque éloignée où la Congrégation de l’Index avait promulgué la défense qui interdisait toute discussion, toute controverse sur ces matières brûlantes ; mais jamais il n’avait perdu de vue le but de son existence presque entière.
Aussi crut-il ne pouvoir mieux faire que d’aller encore à Rome présenter ses félicitations au nouveau pape, en même temps qu’il lui dédiait son écrit sur les comètes, le Saggiatore, publié par la célèbre Société des Lincei dont le fondateur et le chef était un illustre patricien ; le prince Frédéric Cési, duc d’Aqua-Sparta.