L’inquiet et imprudent Galilée avait commis la faute d’abandonner Venise pour revenir à Florence. Au commencement de l’année 1616, alors que ses doctrines soulevaient de violentes oppositions, il prit soudain le parti de braver celles-ci et d’aller à Rome. Il espérait que sa présence amènerait une solution favorable à la science ; il devait bientôt être détrompé.
Dès son arrivée il put s’apercevoir que les dispositions lui étaient devenues hostiles ; les jaloux avaient continué leur travail souterrain. Peu à peu se détachaient de lui les amitiés qui l’avaient soutenu et encouragé. Les dispositions personnelles du pape contribuaient en outre à ce changement. Paul V (Borghèse), qui occupait alors le trône pontifical, n’avait aucun point de ressemblance avec Paul III : ombrageux et routinier, il craignait l’innovation, l’étude et les recherches scientifiques.
Ajoutez à cela que le moment était critique pour l’Église, et que plusieurs tentatives d’affranchissement religieux avaient réveillé avec plus de vivacité que jamais les défiances de l’inquisition qui se tenait sur une défensive menaçante.
Les beaux jours de l’Italie étaient passés depuis longtemps. A l’exception de Venise, qui avait conservé une partie de son ancien prestige, c’en était fait de ces fières républiques du moyen âge, si intelligentes et si vivaces dans leurs agitations. Rome avait perdu son influence politique depuis la mort de Paul III (1549). Les ordres religieux, et notamment celui des Jésuites, partageaient avec l’Inquisition une suprématie qui étouffait toute tentative d’affranchissement spirituel. Quant à l’indépendance nationale, elle ne tirait aucun profit des guerres suscitées çà et là par les rivalités de petits princes turbulents.
En Toscane même, où la famille des Médicis avait brillé d’un si vif éclat avec Côme l’Ancien et ses descendants, une branche cadette héritait de la gloire de ses ancêtres sans hériter de leurs qualités. François, fils de Côme Ier, céda le premier à la pression étrangère. En vain son frère Ferdinand voulut secouer le joug. La Toscane, placée entre l’ambition espagnole et la cour de Rome, se trouvait fatalement reléguée au second rang.
Côme II, le fils de Ferdinand, eût peut-être relevé l’énergie de la nation ; mais l’affaiblissement de sa santé, le rendant incapable d’accomplir une si laborieuse tâche, le livra aux influences dangereuses des deux grandes duchesses Christine et Marie-Madeleine d’Autriche. A la mort de Côme ce fut bien pis encore ; la direction des affaires fut subordonnée à de mesquines intrigues de palais, jusqu’au jour où — trop tard — Ferdinand II s’efforça, sous Urbain III, de combattre les empiétements des Barberini.
C’était là qu’en était l’Italie, après avoir fait l’éducation de l’Europe. Cette seconde Grèce qui, bien avant l’an 1300, comptait cinq Universités ; que les races barbares n’avaient pas absorbée ou anéantie, mais qui se les était assimilées ; qui, dès le sixième siècle, avait fait revivre la politique romaine par la prépondérance de ses papes et dompté l’élément féodal par l’organisation de ses républiques ; cette admirable patrie des arts avait subi les conséquences d’un seul fait, conséquences terribles ! Ce fait unique est le mépris des minorités.
L’Italie, fille des anciens, avait comme eux méprisé les minorités.
Mais le monde avait grandi ; partout où les minorités sont écrasées, où la tolérance n’est pas consacrée, où la force est reine, le sentiment du juste s’oblitère ; — et c’en est fait de toute grandeur nationale.
L’Italie confondant le vaincu avec le pervers, le faible avec l’infâme, consacrait ainsi la religion du mal, l’idolâtrie de la force. Chez les Italiens le captivus (captif) et le cattivo (caitif), devinrent le méchant, le condamné, parce qu’ils furent captifs et vaincus. Plus de religion intime, plus de loi morale.
Lisez les auteurs anecdotiques du temps de Galilée, ils vous montreront les arts, les mœurs, la religion détruits par dix siècles de mauvais gouvernement, de guerres furieuses, d’appels à l’étranger, de liberté perdue, de force adorée et d’individualité détruite. On voit, chez un certain Balthasar Boniface de Reggio, que personne ne lit, bien que son Historia Ludicra fourmille de traits curieux, ce qu’était une église italienne à cette époque, « pleine de mendiants, d’intrigues amoureuses, de gens qui jouent aux cartes ; église retentissant de blasphèmes, de coups de pistolet mêlés au son des cloches et de frôlements d’épée qui se croisent. » Ululantium uberrimæ concertationes… tormentorum pyricorum explosiones, etc., etc.
La morale était extérieure et la formule régnait en souveraine ; on n’avait plus de pitié pour le faible[14], plus d’égard pour le droit, plus de charité pour la vieillesse. Depuis longtemps, en Italie, tous les vieillards célèbres ou grands par le génie ou la vertu mouraient dans l’exil ou le désespoir ; telles furent les tristes automnes de Machiavel, du Tasse, du Dante, de Michel-Ange, de Campanella ! C’était la loi. On ne vieillissait glorieux que pour souffrir, maudire et être maudit.
[14] Voyez notre ouvrage sur les Mœurs italiennes au commencement du dix-septième siècle. (Virginie de Leyva, etc.)
Vers la fin des jours, à l’heure où le moissonneur s’assied sur ses gerbes, où le doux repos et le sourire des cœurs amis seraient nécessaires, tout se retire, tout se ferme, tout se glace ; les vieux rivaux renaissent, les jeunes aspirants s’arment de haine. Chacune des générations successives finit ainsi découronnée, haïe, déshonorée et désolée. C’est un odieux et cruel symptôme. Au lieu des calmes vieillesses de Bentham, de Gœthe et de Franklin, vous avez la pauvreté flétrie de Milton aveugle ; la solitude amère de Galilée ; et les brûlantes larmes qui tombaient sur la barbe blanchie de Michel-Ange. L’envie furieuse a fini par vaincre le génie.
Les temps de révolutions et de catastrophes reproduisent toujours, même chez les races généreuses comme est la nôtre, ce douloureux phénomène. Ceux qui parmi nous ont vécu un demi-siècle ou davantage ont pu voir dans leur jeunesse les grands vieillards de 1789 courbés sous le désenchantement de leurs espérances ; en 1815, ceux qui pieds nus et sans pain avaient conquis l’Italie, raillés ou bannis. Je me tais sur le reste.
Revenons à Galilée et ne pressons point des analogies douloureuses qui pourraient paraître forcées et qui m’ont particulièrement attaché à cette longue étude sur l’Italie de 1640.