VII

Quinze jours après la mémorable visite que me fit M. Asseler, où il me découvrit son âme que dévastait la jalousie, je dus me rendre à Champvieux pour y assister à la « conférence » qui, le premier lundi de chaque mois, réunit tous les prêtres du canton. L’emploi du temps, dans ces assemblées périodiques, ne varie pas. Vers neuf heures du matin, les curés arrivent à la maison du doyen. Presque toujours, ils ont fait le chemin à pied, de leur village au chef-lieu de canton : ils apparaissent au seuil du presbytère, un gros bâton à la main, la robe retroussée et rentrée dans la ceinture : tels les Hébreux quand ils allaient célébrer la Pâque. On entend la messe et on se réunit, sous la présidence du curé-doyen, pour faire, en chambre, l’ascension de quelque haute question métaphysique et pour décortiquer quelque « cas » épineux de théologie morale. Midi accourt et l’on s’attable. Vous trouverai-je sceptique, ô lecteur, si je vous affirme que MM. les curés ne boudent point contre les mets toujours copieux, sinon succulents ? L’air des cimes théologiques vous creuse singulièrement et nous rapportons de là un vaillant appétit et une ardente bonne humeur.

Quand, au nombre de quinze, nous eûmes pris place autour de la table, la servante de M. le doyen apporta devant nous, avec des précautions maternelles, une tête de veau blanche, rose, sereine, et qui reposait sur un lit de persil.

— Si ce veau portait des lunettes, dit l’abbé Saquet, curé de Pavisy, il ressemblerait, à s’y méprendre, à mon ancien professeur de philosophie. Pourvu, mon Dieu, que ce ne soit pas lui ! Ah ! oui, pourvu ! Il nous expliquerait les figures du syllogisme !

L’abbé Saquet se mit à réciter, d’une voix emphatique, les vers fameux qui, sans en avoir l’air, donnent à la pensée humaine une recette infaillible pour éviter les accidents :

Cesare, Camestres, Festino, Baraco, Darapu,
Felapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison.

Et rentrant les épaules, comme s’il eût pénétré dans un endroit glacé, l’abbé Saquet ajouta :

— Brrr ! rien que d’y penser !

Cette boutade ne trouva pas d’écho. M. l’abbé Branchereau, prêtre de Saint-Sulpice, dans son livre sur les « politesses et convenances à l’usage du clergé », ne craint pas d’avancer que les ecclésiastiques doivent être chiches de paroles, au début d’un repas. Si nous nous taisions, je n’ose pas affirmer que ce fût par déférence pour les édits de ce maître des convenances, mais je ne me reconnais pas le droit de vous celer la vérité : silencieusement, nous honorions la tête de veau, avec toute la vigueur d’un appétit ramassé sur les cimes de la théodicée. Seul, l’abbé Saquet, qui eût fait des calembours sur le radeau de la Méduse, préludait par de timides jeux de mots aux exercices plus compliqués où sa verve excelle. Ce fut lui qui donna le branle à la conversation :

— Eh bien, dit-il, Romenay (entre nous, d’ordinaire, nous nous appelons par les noms de nos paroisses), vous ne nous parlez pas de votre fameux pasteur ! Il paraît que…

Des rires éclatèrent. Je compris que mes confrères connaissaient les mésaventures de M. Asseler. Je restai grave :

— Messieurs, fis-je, vous me permettrez bien de ne pas m’associer à votre joie ! Le pasteur de Romenay a, dit-on, des infortunes conjugales, mais c’est un homme loyal et bon, et que j’estime. Il est malheureux, et je ne sais pas s’il serait très généreux de notre part de railler des souffrances auxquelles nous avons la chance de n’être pas exposés.

— Vous avez raison, après tout, Romenay, dit l’abbé Saquet qui, s’il enfante des calembours dans la douleur, est très prime-sautier dans ses remords, quand il a commis ce que M. Octave Ferrandière appelle « une gaffe ».

M. le curé-doyen, pour chasser la gêne que mon observation inattendue avait jetée parmi les convives, crut devoir s’apitoyer sur les malheurs de M. Asseler :

— Évidemment, dit-il, cet homme est à plaindre et le succès de son ministère doit être singulièrement compromis par ce… qu’on raconte. Vraiment, nous devons admirer l’infinie sagesse de l’Église qui a imposé à ses prêtres la continence, et l’énergie des papes qui se sont obstinés à maintenir la règle, en dépit de vives attaques, il faut bien le dire.

La question du célibat se trouvait ainsi introduite parmi nous. Je résolus de profiter de l’aubaine grande. Depuis un mois, il m’avait été donné de soupeser, dans mes réflexions, les raisons qui incitèrent les papes à promulguer la loi de la continence sacerdotale, et à la défendre. J’avais même ramassé çà et là, dans mes méditations, des larves d’arguments : je résolus d’en faire hommage à mes confrères.

— Ah ! dis-je, l’énergie des papes eut à subir de rudes attaques ! De tout temps, il y eut des prêtres — oh ! en bien petit nombre ! — qui prirent le mors aux dents, qui se cabrèrent. Le pape n’eut pas peur : il chassa de l’Église ces révoltés. Et cela est bon. D’autres prêtres qui furent de braves gens et dont l’attitude ne peut que nous attendrir, dépêchèrent à Rome des lettres urgentes ; elles disaient : « Saint-Père, j’avais promis de n’avoir point d’épouse. Je le regrette. J’ai faim du mariage ! » Le pape lut la supplique et dicta : « Castus maneat ! Qu’il reste chaste ! » Et cela est bon. Le pape ne contraint personne à s’enrôler dans le régiment des chastes : il ne peut pas se mettre à exaucer les requêtes des prêtres, des quelques prêtres las de leur solitude ! Je crois, messieurs, que nous avons tort d’accepter, sans les renvoyer à leurs auteurs, ces épithètes « de gothiques, de barbares, d’insensés » que l’on nous jette à la face ! J’estime, moi, qu’en nous vouant au célibat, à la chasteté, nous faisons un acte de raison, un acte de bon sens, et je prétends que si nous sommes fous, nous ne le sommes pas plus que le reste de l’humanité, moins peut-être !

— Cette tête de veau est excellente, dit l’abbé Saquet, qui ne voyait point sans déplaisir la conversation s’enfoncer dans les questions graves et qui voulait la ramener aux choses badines.

Quand je sens bourdonner en moi quelques idées qui ne demandent qu’à prendre l’air, quand je sens les mots frétiller sur ma langue, il n’y a pas de tête de veau qui tienne. Sans me soucier de l’observation de mon confrère, je repris :

— Les gens qui déclarent que nous sommes fous ou sont célibataires, ou sont mariés.

— M. de la Palisse, en ses meilleurs jours, n’eût pas mieux dit, remarqua l’abbé Saquet.

— Allons, fis-je, un peu vexé, Pavisy ne veut laisser passer aucune occasion d’avoir de l’esprit : il a toujours peur que ce ne soit la dernière ! Si les gens que notre vœu de continence scandalise sont eux-mêmes célibataires, je me contente, pour toute réponse, de leur rire au nez. Alors, tous les bipèdes qui errent sur la machine ronde auraient le droit de se tenir à l’écart du mariage, de le fuir comme la peste, hormis pourtant les prêtres qui enseignent dans leurs églises que la virginité est l’état de vie le plus parfait ! Faisons, si vous le voulez bien, à ces chers confrères en célibat, l’aumône de notre pitié, et laissons parler les gens mariés ! Ceux-là, je les admire ! Il faut voir leurs airs choqués…

— Curé de Saint-Protais, dit l’abbé Saquet, passez-moi donc la saucière qui est devant vous !

— Oui, poursuivis-je, il faut les entendre, les gens mariés, il faut les entendre s’écrier : « La chasteté qu’on impose aux prêtres est un crime ! Un homme ne peut soumettre à un serment fait dans sa jeunesse, et qui doit lier toute sa vie, ses pensées et ses sensations, son corps et son âme. Sait-il donc si, un jour ou l’autre, la chair ne prévaudra pas contre l’esprit, contre sa volonté, contre les serments les plus sincères ? Ma parole d’honneur, mais c’est de la stupidité, mais c’est de la folie ! » Ah ! qu’ils sont drôles, les gens mariés ! Ils n’ont pas l’air de se douter, les pauvres, qu’eux aussi ils ont fait leur vœu, le vœu de fidélité tout simplement ; qu’ils ont mis, eux aussi, leurs pensées et leurs sensations, leur corps et leur âme sous le joug d’un serment ! La fidélité à une seule femme ! Messieurs les jeunes époux, au jour des fêtes nuptiales, connaissent-ils le poids de leur engagement ? Leur cœur appartient à une seule femme, leur sensibilité à une seule femme, à une seule femme leurs pensées, et pour toujours ! Et ils promettent, et ils jurent, et, à la mairie aussi bien qu’à l’église, ils apostent des témoins qui sont là pour certifier que messieurs les époux ont fait leur vœu de fidélité, tel jour, à telle heure de relevée. Et ils ont si peur que l’univers l’ignore, qu’à peine sont flétries les fleurs des noces, ils tombent sur les carnets d’adresse, sur les annuaires, sur les « Bottin », et les voilà qui éparpillent la bonne nouvelle à travers le monde : tous ces ballots de lettres qui font gémir la poste publient ce grand événement : « M. X*** s’engage à aimer, jusqu’au dernier de ses jours, la même femme, Mlle Y***, à l’exclusion de toute autre. » Ces bons petits époux ont-ils donc sur leur avenir des clartés singulières ? Savent-ils donc si, un jour, leurs désirs ne se rebelleront pas sous le joug qu’ils leur ont imposé ? Ah ! ils ont bonne grâce à chanter, sur tous les tons, ou badins ou sévères, que nous prenons des engagements dont, fous que nous sommes, nous ne savons pas apprécier la gravité ! Vous n’ignorez point comment, la plupart du temps, — je n’ose dire toujours, — se perpètrent les mariages.

— Nous savons ça ! Nous savons ça ! dit l’abbé Saquet. Des histoires de mariage, ça nous connaît ! Il y en a de drôles. Une bien amusante, c’est celle qu’on m’a racontée et…

— Silence ! silence ! firent plusieurs convives. Abbé Saquet, vous nous raconterez cela plus tard !

— C’est de l’obstruction ! gémit l’abbé Saquet, résigné.

Je repris :

— Elles sont toujours les mêmes, les histoires de mariage ! Quand les temps sont accomplis et qu’une sage prudence conseille aux jeunes gens le mariage, les parents s’agitent. Les vieilles dames amies de la famille qui se consolent de n’avoir plus de dents en fomentant des mariages partout où elles passent, les vieilles dames complotent : « Vous n’avez pas dans vos relations une jeune fille qui puisse « convenir » ? — Quel chiffre ? — On irait jusqu’à tant. — On pourrait voir !… » Et on ourdit une rencontre. Entre ce jeune homme et cette jeune fille qui, hier, s’ignoraient l’un l’autre, il y a une convention, un pacte tacite dont il n’est point malaisé d’interpréter le sens. Si les sacrosaintes convenances et la prudence aussi ne s’y opposaient, le jeune homme pourrait, en toute sincérité, tenir à la jeune fille qu’il voit pour la première fois, dans le salon des vieilles dames, ce gentil langage : « Mademoiselle, vous ne me déplaisez point excessivement. Laissez-moi, je vous prie, le loisir de faire ma petite enquête, « de prendre mes renseignements », comme disent les gens du vulgaire. Donnez-moi quelque temps pour m’informer s’il n’y a pas trop d’assassins dans votre famille, si monsieur votre père n’est pas un chenapan trop notoire, si ses biens ne sont pas grevés d’hypothèques ; car enfin les notes des modistes sont parfois amères aux époux et je dois vous avouer que je compte bien un peu sur l’indemnité que ledit monsieur votre père me servira, sous forme de dot, pour donner à votre tant gracieuse personne un cadre digne d’elle. Et puis, voyez-vous, mademoiselle, le mariage est pour l’homme une assurance contre la misère : comme prime, il verse sa liberté ; il est en droit de savoir si l’assureur — si monsieur votre père, dans la circonstance — a, pour parler encore comme le vulgaire, « les reins solides ». Si les renseignements me satisfont, aussi vrai que je vous le dis, je vous épouse, mademoiselle ! » Et si la jeune fille voulait, elle aussi, se mettre en frais de sincérité, elle répondrait…

— Ah mais ! s’écria l’abbé Saquet, décidément, c’est une conférence que Romenay nous fait là ! Un discours en mangeant ! Rien de tel pour vous troubler la digestion ! La tête de veau ne passera pas. Il n’y en a que pour lui ! C’est comme un avocat qui voit que, par hasard, les juges l’écoutent !

— Allons, allons, dit le doyen, un peu moins d’impatience, abbé Saquet. Vous tirerez le feu d’artifice de vos calembours quand l’abbé Blondot aura parlé : il nous intéresse.

Ces messieurs approuvèrent, et je repris :

— Oui, si la jeune fille voulait, elle aussi, être sincère, elle répondrait : « Monsieur et cher probable époux, je mentirais si j’affirmais que vous m’êtes complètement odieux. Évidemment j’attendais mieux, mais enfin, il faut savoir se faire une raison ! Le temps simplement de m’assurer que vous n’êtes pas recherché par la justice, que vous n’avez point pris pension dans un asile d’aliénés, que vos péchés de jeunesse n’ont laissé de souvenirs que dans votre conscience !… Si notre petite enquête tourne à votre honneur, je ne demanderai pas mieux que de vous épouser. Autant vous qu’un autre, après tout ! » Vous n’ignorez pas que, quatre-vingt-dix-sept fois sur cent, le mariage est au bout de ces enquêtes, de ces « renseignements ». Nos jeunes gens s’épousent et, au jour de leurs noces, ce sont deux énigmes qui se lient l’une à l’autre par les serments éternels ! Et voilà les gens qui reprochent aux prêtres de se jeter tête baissée dans un état de vie dont ils ignorent les surprises et les précipices, d’épouser la chasteté sans en bien connaître l’humeur !

Mes confrères riaient comme de petites pensionnaires à qui l’on a donné du vin pur au goûter de quatre heures. A ce moment, la domestique de M. le doyen introduisait dans la salle à manger un gigot triomphal : il laissait flotter autour de lui de subtils aromes qui réjouissaient notre odorat. L’abbé Saquet laissa gambader son esprit que j’avais mis en pénitence et il exécuta quelques calembours. Le curé de Sant-Protais remarqua en s’épongeant le front, où perlaient des gouttes de sueur, que le poêle de la salle à manger répandait dans la pièce une chaleur lourde, et il célébra la douceur et la poésie du feu de bois. Nous nous associâmes à ses préférences.

— Mon Dieu, dit M. le curé-doyen, je suis aussi de votre avis, messieurs. Croyez-vous donc que ce soit pour mon agrément que j’ai fait placer un poêle ici ? Mais ma cheminée qui se refuse à tirer ! Ou le bois geint et ne donne pas de flamme ! Ou le charbon lui-même s’entête à ne point brûler ! Je connais tous les inconvénients — et ils sont nombreux — du mode de chauffage que j’ai adopté, mais je m’y résigne. Mieux vaut encore cela que de grelotter tout l’hiver !

L’abbé Saquet, qui scrutait toutes nos paroles, pour y découvrir matière à de puissants jeux de mots, jugea que l’occasion était bonne : il la happa.

— Si M. le doyen, dit-il, n’a pu réchauffer sa salle à manger avec un feu de bois, avec une cheminée prussienne, si un poêle ne le satisfait pas, il n’a qu’à s’écrier : « Qu’alors y faire ? » (Calorifère.)

On fit à ce confrère l’aumône de quelques rires dont il dut se contenter. L’abbé Pavillon, curé de Saint-Protais, auteur d’un docte opuscule : le Phylloxera existe-t-il ? fut d’avis que la trêve du gigot avait assez duré : il voulut ramener l’entretien aux graves questions.

— C’est égal, dit-il, quand Romenay se mêle de soutenir une cause, je ne sais vraiment pas où il va dénicher ses raisons ! Je n’avais jamais songé à tout ce qu’il nous a dit. Alors, comme cela, les gens du monde nous traitent de fous ! Première nouvelle !

— De fous, dis-je, et de monstres, par-dessus le marché !

— De monstres ! ah ! c’est trop fort ! fit l’abbé Pavillon. Et quels arguments apportent-ils à l’appui de leur thèse ?

— Des arguments ! m’écriai-je : ils se soucient bien d’en chercher ! Ils éborgnent la vérité : voilà tout. Je ne sais pas, du reste, si vous avez remarqué avec quelle supériorité les grands penseurs de notre temps savent se contredire ! Ils sont, vous ne l’ignorez pas, de subtils analystes. Ils ont découvert, dans l’âme humaine, une puissance singulière qu’ils appellent « la volonté ».

— Oh ! oh ! fit l’abbé Martin, on en parlait déjà depuis quelques siècles !

— Quelle erreur ! m’écriai-je : on ne se doutait pas, avant eux, qu’il y eût en nous une telle puissance. Nos grands analystes ont découvert la volonté, comme d’autres ont trouvé l’antipyrine au fond d’une cornue. La volonté est un produit nouveau dont ils célèbrent les vertus avec une emphase de prospectus. « La volonté régit le monde ; par la volonté, on est Napoléon Ier : sans la volonté, on est sous-chef de bureau dans une sous-préfecture. » Or, messieurs, que nous reproche-t-on ? De tenter de nous élever — par la volonté — au-dessus des instincts de la bête humaine. Oui, c’est l’époque qui exalte, avec le plus de véhémence, — au moins en paroles, — l’énergie, l’effort, qui nous blâme de faire cette incessante dépense de volonté qu’exige la chasteté perpétuelle dans un monde qu’affolent les joies de la chair !

— Si ce que vous dites là, s’écria l’abbé Saquet, était un peu plus obscur, ce serait presque de la philosophie !

— Ma foi, je n’avais jamais réfléchi à tout cela, fit l’abbé Têtard.

— Alors, nous serions des professeurs d’énergie, observa l’abbé Gridois, un jeune confrère qui se régalait d’articles de revues.

— Des professeurs d’énergie, parfaitement ! repris-je. Et remarquez que l’état de continence, que le célibat — quand il est chaste, j’entends — accumule en nous l’énergie. Un homme-époux assiste à l’éparpillement de sa volonté. Un homme qui se marie épouse plusieurs femmes.

— Oh ! oh ! oh ! firent en chœur ces messieurs.

— Oui, messieurs, dis-je, un homme qui se marie épouse sa femme.

— Ah ! fit l’abbé Saquet, M. de la Palisse…

— Oui, oui, c’est bon, repris-je vivement… J’affirme qu’un homme qui se marie épouse sa femme, épouse la mère de sa femme, les grand’mères de sa femme, les sœurs, les belles-sœurs, les cousines, les amies de sa femme ; je veux dire qu’il donne accès dans sa vie à toutes ces femmes et qu’il laisse un lambeau de sa volonté pendu aux mains de chacune, comme un mouton abandonne des touffes de sa laine à tous les buissons du chemin !

— Fitchtrrre ! lança l’abbé Saquet.

— Il pourrait bien y avoir une bonne petite vérité sous ces métaphores assez reluisantes, remarqua l’abbé Gâcheron, curé de Tressat.

— Mais oui, dis-je, sous ces métaphores, il y a une grosse vérité, celle-ci : si les prêtres se mariaient, le champ du Seigneur resterait en friche. Le moyen qu’un prêtre marié quitte sa maison devenue une petite Capoue pour courir à la moisson des âmes ! N’y comptons pas, je vous en prie. Un homme marié est trop occupé et il n’a point le loisir de songer aux autres. Ne lui demandez pas s’il lui plairait de se dévouer à la gloire d’une idée, d’une doctrine : il ne comprendrait pas : il aime sa femme ! Ne lui demandez pas s’il rêve pour ses frères moins de souffrance, plus de joie, il ne comprendrait pas.

A ce moment, l’abbé Bichaud, ce même convive dont j’avais remarqué l’air absorbé à la naissance du calembour de l’abbé Saquet, lança une fusée de rire qui m’arrêta net. Je regardai ce confrère, assis à ma droite : le nez presque dans son assiette, les mains posées à plat sur son abdomen, l’abbé Bichaud riait en enflant les joues.

— Mais, mon cher, lui dis-je, je ne sais vraiment pas ce qu’il y a de si réjouissant dans mes paroles. Je ne comprends pas. Explica fusius.

L’abbé Bichaud voulait parler, mais la joie l’étranglait. Après de vaines tentatives, il parvint à articuler :

— Ah ! dit-il, d’une voix où roulait un rire contenu, c’est son meilleur !… Ce n’est pas vous, abbé Blondot !… Non… pas vous !… Je n’écoutais pas !… C’est l’abbé Saquet, avec son histoire… Qu’-a-lors-y-fai-re, ca-lo-ri-fè-re !… Ah ! celui-là, c’est son meilleur !… Ceux de l’Almanach du Pèlerin n’approchent pas !… Ca-lo-ri-fè-re ! Hi, hi, hi… Je n’avais pas compris tout de suite… Hi, hi, hi…

— Ah ! m’écriai-je, vous n’avez mis qu’un quart d’heure à digérer le calembour de l’abbé Saquet !… Enfin, maintenant qu’il est passé, je continue. Je disais donc : ne demandez pas à un homme marié s’il rêve, pour ses frères, un accroissement de bonheur, il ne comprendrait pas : il aime sa femme. Demandez-lui, par exemple, où vont ses désirs, ses élans, ses ambitions, il comprendra et vous répondra : « Ma femme est belle et je l’aime. » Son seul et ardent souci est de plaire à celle qui, pour lui, est tout l’univers, le seul échantillon de l’espèce humaine qui mérite de l’intéresser.

— C’est son meilleur !… pas à dire, c’est son meilleur ! Diable de Saquet, va ! murmurait en a parte l’abbé Bichaud dont, à chaque instant, le rire tuméfiait les joues et secouait les entrailles jusque dans leurs profondeurs !

— Oh ! fit l’abbé Leriche, tous les hommes mariés ne sont point amoureux !

— Je m’en doute, dis-je, mais un mari est aussi très occupé qui n’aime plus sa femme comme aux premiers jours ! Des époux qui ont laissé s’éteindre en eux la belle flamme d’amour se querellent ; quand ils se sont querellés, ils se boudent ; quand ils se sont boudés, ils se réconcilient, et ils recommencent le lendemain. La vie passe à ce petit jeu. Si le vieux Tertullien revenait parmi nous, en voilà un qui nous en dirait long sur ce chapitre !

— Tertullien ! s’écria l’abbé Saquet, de quoi se mêle-t-il, celui-là ?

— Tertullien, repris-je, écrivit un traité des Incommodités du mariage, puis il voulut en tâter. Il se maria et composa un traité de la Patience. Sans doute, le cher grand homme, encore qu’il fût tombé en puissance d’épouse, vivait-il dans le célibat du cœur : sans doute, voulait-il se consoler de n’avoir point suivi les conseils qu’il donnait aux autres en leur prêchant une vertu qu’il n’avait, hélas ! que trop d’occasions de pratiquer : la patience !

— Mais, fit l’abbé Martin, la patience est de mise dans tous les ménages. Les hommes ne sont pas des saints, les femmes ne sont pas parfaites.

— Vous avez une bouche d’or, mon cher confrère, repris-je. La patience est une vertu privilégiée. Elle était de mode au temps de Tertullien : elle se porte encore aujourd’hui, dans tous les ménages : tout comme au troisième siècle, les femmes possèdent chacune leur petit patrimoine de défauts. Aussi, est-il infiniment sage d’interdire aux prêtres d’associer, par le mariage, une femme à leur mission. Mais il nous faudrait, à nous prêtres, sous peine de voir notre sacerdoce tomber en quenouille et le zèle de la maison de Dieu s’affaiblir, peu à peu, en nous parmi les soucis et les affections de la famille, il nous faudrait des femmes pacifiques, prudentes, charitables, miséricordieuses, désintéressées, dévouées, humbles, simples, modestes, soumises, discrètes.

— Ah ! mais, fit un confrère, une femme ainsi habillée, ce n’est pas article courant !

Le génie de l’abbé Saquet enfanta aussitôt une idée divertissante :

— Mais, s’écria-t-il, j’y pense ! On pourrait fonder des maisons de confiance où l’on nous préparerait, où l’on nous cultiverait des épouses ! On ferait un choix parmi les sujets : la fleur serait pour nous, le déchet pour le prochain. Enseigne de la maison « Spécialité d’épouses pour ecclésiastiques, sobriété garantie. »

MM. les curés s’ébaudirent fort.

— Oui, dis-je, on établirait des parterres discrets où germerait la fleur élue que nous irions cueillir pour embaumer notre presbytère.

— Oh ! oh ! oh ! firent plusieurs confrères.

— Curé de Romenay, dit le doyen, on ne croirait jamais, à vous voir, que vous êtes poète !

J’allais continuer, quand la bonne du doyen entra dans la salle à manger, et s’adressant à moi :

— Monsieur le curé de Romenay, dit-elle, il y a là un jeune homme qui veut vous parler.

Je quittai aussitôt la table et pénétrant dans le corridor je me trouvai face à face avec M. Octave Ferrandière.

— Eh bien, s’écria-t-il, cette fois, ça y est !

— Mais quoi ?

— Oui, reprit-il, Maxim vient d’enlever la femme du pasteur ! A l’heure qu’il est, ils sont à Paris !

— Patatras ! Mais c’est un abominable scandale ! Votre ami Maximilien est un garnement. Je ne m’étais pas trompé. Pour satisfaire l’égoïsme d’une passion criminelle, il couvre d’opprobre le plus honnête homme que je connaisse, M. Asseler ! Ah ! je l’avais bien jugé, le fils de M. le maire !

— Je suis venu au grand galop vous prévenir, continua le jeune homme : comme c’est vous qui êtes la cause de tout ce qui arrive !…

— Vous êtes charmant ! Je suis la cause de ce qui arrive ! Enfin, nous discuterons ailleurs. Vous serait-il agréable, monsieur Octave, de saluer ces messieurs ? Voulez-vous me suivre dans la salle à manger ?

— Non, non, non, fit vivement M. Octave. Quinze curés ! ça me fait peur ! Je rougirais.

— Pauvre petite jeune fille ! Je ne veux pas vous intimider… Vous avez votre voiture ?

— Oui, monsieur le curé.

— Vous me reconduisez à Romenay ?

— Très volontiers, monsieur le curé.

— Alors, je vais saluer ces messieurs et je suis à vous.

— Entendu !

J’allai m’excuser auprès de M. le doyen. Je pris congé de mes confrères.

— Comment, vous partez ! s’écria l’abbé Pavillon très surpris, mais vous n’avez pas pris de dessert ?

— Mais, je m’en passerai, dis-je.

— Ah ! fit ce confrère de plus en plus étonné.

A l’heure où j’écris ces lignes, je ne suis pas très sûr que l’auteur du le Phylloxéra existe-t-il ? soit revenu de l’ahurissement qui l’empoigna quand il se vit face à face avec cet acte de grandiose détachement : pas de dessert !

J’étais à peine installé dans la voiture à côté de M. Octave, que le jeune homme dit :

— C’est égal, monsieur le curé, je ne voudrais pas être à votre place !

— Et pourquoi donc ?

— Les remords me tortureraient : je sécherais.

— Oh ! oh !

— Oui, reprit M. Octave, quand je songe que si vous ne vous étiez pas obstiné à déblatérer, devant ma mère, contre le mariage de Maxim et de ma sœur, le gros scandale d’aujourd’hui ne se serait pas produit. Vrai, quand j’y pense, j’ai du remords pour vous !

— Vous êtes bien charitable, monsieur Octave. Je ne vous savais pas la conscience aussi susceptible. Et quand les deux oiseaux se sont-ils envolés ?

— Hier soir. Ils ont pris à Champvieux le train pour Paris.

— Mais c’est fou ! m’écriai-je.

— C’est idiot, fit M. Octave. Du reste, je l’ai dit à Maxim.

— Comment, vous étiez prévenu ?

— Parbleu ! si j’étais prévenu ! Depuis longtemps, je m’attendais à un esclandre. Souvent, Maxim me disait : « Tu sais, elle est un peu toquée, la petite Asseler. Elle rêve d’aventures. Le temps qu’elle n’emploie pas à se friser, à se boucler, à se poudrer, à se bichonner, elle le passe à lire des romans imbéciles — du reste, il n’y en a que de cette sorte — où l’on prouve que le mariage est un état contre nature, qu’une femme ne doit pas être fidèle à son mari, mais à l’amour son seigneur et maître. A force d’absorber de cette bouquinerie, elle en est arrivée à cette conviction : une femme qui vit avec un mari qu’elle n’aime pas est une prostituée. Or, la petite Asseler n’adore pas précisément son mari ! Pour ma part, je ne suis pas son ami, mais je n’aurais qu’à vouloir. » Tels sont les propos que me tenait Maxim !

— Alors, m’écriai-je, voilà une femme qui quitte son mari et s’enfuit avec un polisson, tant elle a peur d’être une prostituée ! Quelle hauteur d’âme que le vulgaire ne peut atteindre !… Et vous n’avez rien tenté, monsieur Octave, pour dissuader votre ami de commettre cette jolie petite infamie ?

— Ah ! mais si, fit le jeune homme. J’ai insulté Maxim de mon mieux quand j’ai vu qu’il allait peut-être céder. Je l’ai traité « d’imbécile, de crétin, d’idiot, de vaurien, de rasta ». Vous pouvez vous en rapporter à moi ! Pour toute réponse à mes injures, il se contentait de me dire : « Je me distrais, que veux-tu ! Mon père, qui n’espère plus venir à bout de l’entêtement de ta mère et de ton curé, a tourné ses vues vers un autre mariage : c’est Mlle Garétin qu’il me destine, cette grosse fille rougeaude qui est aussi laide que riche. Et tu connais mon père : avec lui, il faut obéir ou c’est la grande colère. Or, je résiste. On me tuerait plutôt que de me conduire chez les Garétin ! Aussi, la maison n’est-elle plus habitable pour moi. Je la fuis. Je vais, chaque jour, voir Mme Asseler qui est agréable à voir et dont le babil m’amuse. Cela finirait par un joli petit scandale qu’il ne faudrait pas trop s’en étonner ! » Eh bien, il est venu, le scandale !

— Mais, demandai-je, étiez-vous prévenu du jour de la fugue ?

— Pas du tout, fit M. Octave. Maxim m’a écrit, mais je n’ai reçu l’épître que ce matin : tenez, la voici.

M. Octave tira une lettre de sa poche et me la lut. Elle débutait, je m’en souviens, par cette phrase : « Il y aura demain un joli chambard dans Romenay. » M. Maximilien Thury donnait ensuite, assez brièvement, les raisons de son brusque départ : « Ce qu’il avait prévu était arrivé : son père désirait qu’il épousât Mlle Garétin, voulait le présenter à la famille de cette jeune fille, n’admettait aucun délai, etc., etc. Maximilien avait opposé un refus catégorique au désir, ou plutôt à l’ordre de son père qui ne savait jamais contenir son dépit. Colère violente, presque tragique, de M. le maire. Maximilien avait été pour ainsi dire, chassé de la maison. Coïncidence fatale et vraiment étrange : ce jour-là même, Mme Asseler avait, elle aussi, essuyé un orage. Son mari, « individu des plus jaloux », lui avait reproché, en termes amers, sa tenue, ses propos, ses toilettes, ses fréquentations, ses goûts, ses plaisirs. Elle avait résolu de le quitter aussitôt, de fuir l’enfer conjugal et de s’en aller vers la liberté, avec celui qu’elle aimait, avec lui, Maxim. » Le fils de M. le maire terminait sa lettre par ces phrases : « Si j’ai consenti à déguerpir avec cette femme jolie autant que toquée, c’est que, je le savais, — elle me l’affirmait, du reste, — elle serait tout aussi bien partie sans moi et que j’étais moi-même, depuis longtemps, décidé à regagner Paris. Je m’offre là une escapade un peu moins banale qu’une autre : voilà tout ! Tu me comprendras, mon cher Octave, j’en ai la certitude : tant pis pour les autres, s’ils ne sont pas contents ! »

— Il est charmant, dis-je, votre ami ; je ne puis m’empêcher de le trouver sublime. C’est un beau gredin !

— Évidemment, reprit M. Octave, ce que Maxim vient de faire là est idiot. C’est pourquoi, aussitôt la lettre reçue, je suis venu vous arracher à vos curés. Si vous le vouliez, le mal serait réparé. On ne sait pas encore à Romenay si c’est une fuite ou un petit voyage d’agrément que Mme Asseler s’offre là avec l’autorisation du mari. Je n’ai qu’à télégraphier à Maxim : « Curé devenu bon type, prêche pour ton mariage avec Camille. » Maxim accourt, se jette aux pieds de Camille, maman pleure, tout le monde s’embrasse et, dans un mois, les cloches de votre église se mettent à danser dans la tour, comme aux plus grands jours. C’est le mariage. Cérémonie de première classe, bien entendu. Joli tarif pour la fabrique, cadeau pour l’église, un lustre, une bannière, des statues en veux-tu, en voilà ! Et M. le curé ne sera pas oublié ! Camille ignore tout à l’heure qu’il est. Si elle apprend l’histoire, — et c’est pour demain, au plus tard, — flambé, mon Maxim ! Camille ne pardonnera pas.

— Mais, fis-je, naïf que j’étais, je m’imaginais que, M. Maximilien et vous, aviez répudié tout espoir !

— Moi pas ! reprit M. Octave. J’espère toujours. Et croyez-vous donc que contrairement à toutes mes habitudes, à mes goûts, je sois ici, dans ce Romenay, en plein mois de février, pour le seul plaisir de patauger dans la boue et d’entendre les corbeaux insulter les curés « Coa, coa » ? Je suis resté ici pour suivre les événements, pour vous surveiller, je veux dire pour savoir si, tôt ou tard, on n’arriverait pas à faire quelque chose de vous, pour empêcher Maxim de commettre la forte gaffe. Si seulement cet imbécile-là m’avait écouté !… Allons, monsieur le curé, faut-il télégraphier ?

— Oh ! m’écriai-je, comme vous y allez, monsieur Octave !

— Quel scandale pour vos paroissiens, monsieur le curé ! Un jeune homme qui s’enfuit avec une femme mariée ! Demain, les jeunes filles de la congrégation sauront tout. Joli exemple ! Vous pouvez enlever de leur chemin cette pierre d’achoppement. C’est même votre devoir.

— Et croyez-vous donc, monsieur Octave, que les agissements de votre ami Maximilien soient bien faits pour m’intéresser à son bonheur ? Un homme qui s’est fait le complice de Mme Asseler, pour berner le mari, et dont la bonne réputation était, du reste, bien avant cette histoire, fortement ébréchée !

— Ses agissements ! fit M. Octave. Mon Dieu, quand bien même il aurait flirté avec Mme Asseler.

— Oh ! oh ! flirté ! fis-je sur un ton sceptique. Je suis tout heureux, monsieur Octave, de trouver en vous une réserve de candeur que je ne soupçonnais pas. A votre place, mon cher, je m’abonnerais à un journal pour jeunes filles !

— Ah ! bien entendu, je n’assiste pas à leurs entrevues ! Mais, enfin, pourquoi haïssez-vous tant Maxim ?

— Qui vous a dit que je le haïssais ?

— Avec cela que je ne le sais pas ! Évidemment, Maxim n’est pas un béjaune ! Mais combien d’autres ne valent pas mieux que lui, qui valent moins et qui savent se tailler une jolie place dans la vénération des familles ! Les commères de Romenay sont fortes pour raconter les petites polissonneries de Maxim ; elles font, du reste, bonne mesure, et la moitié des histoires qu’elles publient sont fausses. Mais ce qui est à son honneur, elles oublient d’en parler ! Mais ses bonnes actions…

— C’est qu’elles les ignorent. Votre ami est vraiment trop humble : quand il se cache, c’est pour faire le bien.

— Ma foi, monsieur le curé, vous ne croyez peut-être pas si bien dire ! Vous pouvez vous moquer, si vous le voulez, mais je sais une circonstance où Maxim s’est conduit comme un très honnête homme, où il a fait preuve de loyauté, de désintéressement et d’un tas d’autres bons sentiments qui ne sont pas à la portée de tous les fils de famille, même les plus « comme il faut ! » Je ne vous ennuie pas, monsieur le curé ?

— Au contraire, monsieur Octave.

— Alors, c’est bien. Je dis que Maxim n’est pas l’homme que vous paraissez croire. Il avait rencontré — il y a de cela plusieurs années — une certaine jeune fille dans un village voisin de Romenay, à Villegéneray. Elle était jolie, pas sotte, roublarde comme pas une, avec des petits airs pudibonds, des mines d’Agnès. Mon Maxim s’en éprit. Lui qui, d’ordinaire, se laisse adorer béatement, il y allait, cette fois, de son voyage : touché pour de vrai ! Il l’était si bien qu’il emmena la demoiselle à Paris, qu’il vécut avec elle pendant deux ans, qu’elle le berna sans le prévenir et sans qu’il se doutât de son malheur, bien entendu. Jusqu’ici, rien qui soit prodigieux. Un jour, elle crut que le plus beau de ses rêves allait se réaliser : le mariage ! Comme elle est une comédienne perfectionnée, elle y va de la grande scène classique : « Maxim, tu vas être père ! » Mon gros bêta s’attendrit, croit que c’est arrivé et, comme un nigaud, promet le mariage. Et aussitôt, de prendre ses dispositions pour tenir parole. Un beau jour, il me fait part de sa détermination : « C’est moi, me dit-il, qui ai séduit cette jeune fille, qui l’ai amenée à Paris, qui lui ai fait rompre un mariage, — tu sais qu’Adrienne devait épouser un jeune cultivateur de son village à qui elle était depuis longtemps « promise ». — La voilà à la veille d’être mère. Je sais comment un honnête homme doit se comporter en pareille circonstance. » Et Maxim n’apprit qu’il était résolu à épouser Adrienne. Il s’attendait à une résistance furieuse de la part de son père qui, vous le savez, n’est amoureux, lui, que des belles fermes. Aussi, Maxim avait-il son plan tracé ! Il connaissait des hommes politiques : il avait sollicité et n’avait qu’un mot à dire pour obtenir, par leur entremise, un emploi dans les colonies. Si, comme il n’avait que trop de raisons de le craindre, son père s’opposait au mariage, il aurait recours aux actes dits « respectueux », ainsi nommés parce que les parents les regardent comme la plus grosse injure qu’on puisse leur faire. Ce même jour, Maxim m’annonça qu’Adrienne était depuis la veille à… (dans notre département), où elle avait une tante chez qui elle ferait ses couches. Il me dit aussi qu’il prenait, le soir même, le train pour Romenay, où il allait, à tout hasard, demander à son père l’autorisation d’épouser Adrienne. Je dis à Maxim : « Veux-tu me faire plaisir ? Eh bien, promets-moi de ne parler de rien à ton père, avant que tu ne m’aies revu ! Tu sais que moi-même je vais à Romenay après-demain. — S’il ne faut que cela pour t’être agréable, répondit Maxim, je promets : je t’attendrai. » Je le laissai partir et, deux jours après, comme il était venu m’attendre à la gare de Champvieux, je lui dis en l’abordant : « Mais tu n’es qu’une bête ! — La preuve ? fit-il. — Je vais te la donner en voiture ! » Dès que nous fûmes assis dans la fameuse victoria où vous installez des mannequins en soutane quand vous avez besoin de vous distraire…

— Allons, monsieur Octave, pas de jugements téméraires !

— Dès que nous eûmes pris place dans la victoria, je sortis un paquet de lettres de ma poche. Je le tendis à Maxim : « Abreuve-toi », lui dis-je. Il reconnut aussitôt l’écriture et devint blême. C’étaient des lettres — vous l’avez peut-être déjà deviné — que la demoiselle Adrienne écrivait à ses divers amis. Je n’avais pas eu grand’peine à recueillir ces poulets : lesdits jeunes gens étaient, comme de juste, les meilleurs amis de Maxim, les miens par conséquent. J’avais employé les deux jours précédents à me procurer des autographes : on me les avait confiés sans de trop grandes difficultés, car j’avais avoué aux amis qu’il s’agissait d’arracher Maxim aux embûches d’une coquine qui voulait lui « faire le coup du mariage ». « Nous risquons fort de nous brouiller avec Maxim, me dirent-ils, mais enfin nous lui rendons, à ce pauvre garçon, un si grand service ! » Je vous assure qu’ils regardaient Maxim comme leur obligé ! Je mettais beaucoup d’entrain à cette collecte d’épîtres précieuses, car, enfin, je quêtais pour une bonne œuvre, pour empêcher un ami d’épouser une gourgandine horriblement rusée. Dans le paquet de lettres, il s’en trouvait une à moi adressée, où la demoiselle Adrienne m’assurait, avec beaucoup de fautes d’orthographe, de sa sympathie. Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne répondis pas à l’invitation qui m’était galamment adressée… Maxim m’avait passé les guides et, sans desserrer les dents, se mit à lire les épîtres. Quand il fut arrivé à la dernière ligne de la dernière lettre, il me dit d’une voix très brève : « Pourquoi ne m’as-tu pas prévenu plus tôt ? — Ah ! mon cher, répondis-je, je ne fais pas ce métier-là ! D’abord, tu ne m’aurais pas cru. Tu te serais peut-être imaginé que je travaillais pour mon propre compte. Si tu n’avais pas parlé mariage, je me serais tu, et il fallait une considération de cette importance pour me faire passer sur mes répugnances ! » Maxim resta silencieux pendant quelques minutes, et il m’eût paru indécent de troubler ses réflexions. Tout à coup, sa colère, accumulée pendant qu’il lisait les lettres et qu’il m’écoutait, éclata en injures à l’adresse de la bien-aimée. Je n’ai pas recueilli ces horreurs pour les livrer à la postérité ! « Ah ! s’écria Maxim, je me rappelle maintenant certaines choses qui ne me paraissaient pas nettes et que je n’avais jamais cherché à éclaircir ! Je me souviens de certaines raisons qu’elle me donnait, pour s’excuser de rentrer en retard, pour ne pas sortir avec moi ! Je n’ai vraiment pas le droit de me croire malin ! Et dire que j’étais prêt à tout sacrifier pour cette créature, prêt à reconnaître comme mien l’enfant d’un autre ! des autres ! » Maxim, pendant plus de trois mois, refusa de s’intéresser à Adrienne et de s’enquérir de ce qu’elle devenait. Il fit le mort et, comme l’aimable jeune fille le croyait parti aux colonies où elle devait aller le rejoindre, elle ne lui écrivit point. Enfin, un beau jour, il apprit qu’à la suite de ses couches, son ancienne amie avait manqué trépasser d’une péritonite, que sa tante se refusait à la garder plus longtemps chez elle, qu’Adrienne allait se trouver sans ressources avec un enfant sur les bras. Eh bien, tenez, monsieur le curé, si vous étiez debout, ce que je vais vous raconter vous culbuterait d’étonnement : c’est pourtant la vérité ! Mon gros nigaud de Maxim ne fut-il pas pris de remords ? Il se dit qu’il lui restait un devoir à remplir, qu’il avait détourné une jeune fille d’un mariage où elle eût trouvé l’aisance et la considération, que, sans lui, cette jeune fille ne connaîtrait jamais la misère, qu’il était d’un honnête homme de réparer le dommage dont il ne pouvait que s’avouer l’auteur, et patati et patata : des vieilles rengaines de procureur en détresse, quoi !

— Ce sont d’honorables scrupules, dis-je.

— Attendez, reprit M. Octave, vous allez voir : Maxim n’hésita pas longtemps à prendre le parti que lui dictait sa conscience (car, enfin, il en a une, quoique vous ayez l’air d’en douter) : il emprunta 10,000 francs — 10,000 francs, ni plus ni moins ! — à un notaire de ses amis et les fit porter à l’Adrienne qui accepta cette jolie aumône, avec quel ravissement, vous le devinez, 10,000 francs ! Comme elle a dû rire, la gueuse ! Quelle noce ! quelle noce ! « Mon cher, dis-je à Maxim, tu encourages le vice. Si cette jeune fille recevait 10,000 francs de tous ceux qui peuvent prétendre à la paternité de monsieur son fils, elle pourrait bientôt monter une écurie de courses. — J’ai fait mon devoir », me répondit simplement Maxim. Eh bien, monsieur le curé, que pensez-vous de ce garnement, de ce sacripant ? J’en connais parmi vos paroissiennes qui se signent quand on prononce son nom devant elles. Connaissez-vous beaucoup de petits jeunes gens, je dis des mieux famés, des petits jeunes gens « bien convenables » capables d’agir avec une originalité aussi bêtement honnête, d’être aussi désintéressés, aussi naïfs que l’a été Maxim ? »

Je ne me préoccupai pas de répondre à cette question. Les révélations de M. Octave avaient jeté l’émoi parmi mes souvenirs. Je me rappelais mon séjour à… (c’était bien le village où Mlle Adrienne s’était retirée), la petite maison où j’étais entré un soir, la chambre aux murs blancs et aux solives noires, le grand lit à baldaquin, la figure décolorée de la jeune fille qui me faisait appeler et, enfin, ces confidences qui avaient fixé fermement en moi la conviction de l’indignité de Maximilien, qui m’avaient poussé à la résistance, quand M. Thury était venu solliciter mon approbation pour un projet de mariage. Et M. Octave, je le savais, était un homme loyal et sincère : il ne mentait jamais ! Mais alors…

Je restais silencieux. Mon jeune ami, me voyant songeur, me dit : « Je suis sûr, monsieur le curé, que vous avez des regrets ! Je parierais que Maxim vous est sympathique, maintenant que vous savez que lui aussi a été trompé ! C’est là un malheur qui n’arrive qu’aux braves gens ! Allons, monsieur le curé, avouez que, pour un chenapan, Maxim ne s’est pas trop mal conduit ! Vouloir épouser son amie parce qu’elle va être mère, quelles mœurs qui ne sont plus de mode, si jamais elles l’ont été ! Combien d’autres n’auraient vu là, au contraire, qu’une occasion de rompre ! J’espère bien que si vous refusez votre estime à Maxim, ce n’est pas pour en garder une meilleure part à la demoiselle Adrienne ! En voilà une qui méritait d’être fouaillée ! Oh ! si je la tenais ! Voyez un peu comment je la traiterais !

M. Octave saisit son fouet et le fit claquer rudement sur la croupe de sa jument Manda. La bête redressa vivement la tête et partit à une allure impétueuse. La voiture filait sur la route, rapide comme l’automobile des temps nouveaux.

— Monsieur Octave, fis-je, vous ne pourriez pas retenir un peu votre cavale ?

— Oh ! l’ignoble créature ! dit le jeune homme. Si cette Adrienne était là, devant moi, à la place de ma jument, voilà comment je vous la caresserais ! Il me semble que je tape sur elle !!

Avant que je n’eusse le temps de retenir son bras, il frappa l’échine de la bête avec le manche du fouet. Manda bondit sous les coups, tenta de se cabrer et, dans un brusque écart, porta la voiture sur le bord du fossé. Je me récriai, je protestai :

— Mais, vous voulez m’assassiner ! Mais, c’est un guet-apens !

— Non, dit M. Octave, quand, d’un violent coup de guides, il eut remis l’attelage au milieu de la route ; je voulais tout simplement vous montrer comment j’aimerais à traiter les femmes trop rusées ! Vous avez eu peur, monsieur le curé ? Mais vous êtes en état de grâce ; si vous mouriez…

— Oh ! mais je ne me soucie pas du tout de trépasser en votre compagnie ! Saint Pierre, en me recevant à la porte du paradis, ne manquerait pas de me faire observer que j’ai de bien mauvaises connaissances !

— Enfin, vous êtes sauvé pour cette fois ! Nous voici arrivés aux premières maisons de Romenay. Je vais ralentir l’allure de cette Manda.

— Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.

Cinq minutes après, je descendais de voiture devant la grille du presbytère. Comme je tendais la main à M. Octave, avant de le quitter, il me dit :

— Eh bien, monsieur le curé, faut-il télégraphier à Maxim ?

— Je vous le défends bien ! répondis-je.

— Non, vrai, dit le jeune homme, quand vous avez une idée en tête, il faudrait vous guillotiner pour vous l’arracher ! Et encore ! Enfin, à bientôt, monsieur le curé !

— A bientôt, monsieur Octave !