Comme M. Octave m’annonçait qu’il retournait à pied au château, je lui proposai de l’accompagner :

— Mais comment donc, enchanté ! fit naturellement mon jeune ami.

Quand nous sortîmes du presbytère, il était près de cinq heures du soir. Sur la place, des groupes s’étaient formés qui commentaient l’événement. On rappelait les péripéties de la lutte, on répétait les aménités échangées : on était dans un grand ébaudissement. Quand nous passâmes devant le lavoir, il nous fut aisé de nous apercevoir que la nouvelle avait volé jusque-là. Le concile des lessiveuses était en rumeur, et les langues allaient plus vite que les battoirs. Nous prîmes, à travers champs, un sentier de traverse qui suit le cours de la Vireuse, et bientôt nous vîmes s’avancer vers nous le citoyen Chapougnot qui revenait, sans doute, d’une ferme voisine. Il était facile de voir, à sa démarche, qu’il avait fraternisé avec le vin des coteaux romenaisiens.

— Ah ! monsieur Chapougnot, m’écriai-je, quand il fut vers nous, vous arriverez trop tard !

— Quoi donc ? demanda Chapougnot… Quoi donc ?

— Il y a, mon pauvre Chapougnot, dit M. Octave, que vous ne pourrez pas verbaliser ! Trop tard ! Du reste, consolez-vous, vous étiez désarmé : la loi ne défend que les combats de taureaux !

Le jeune homme fit un bref récit de la bataille.

— Ah ! proféra le garde champêtre, ces choses-là n’arrivent que quand je n’y suis pas ! Si j’avais été là ! Hier, tenez, à la conférence, tout s’est passé selon la loi, mais j’étais là !… Ça ne fait rien, continua Chapougnot dont la langue était lourde, je n’aurais tout de même pas voulu faire des misères à la grosse femme !… Il me plaît à moi, son mari, l’ancien curé ! Ah ! en voilà, un curé comme je les aimerais ! Il vous parle des femmes, de l’amour, de la liberté ; il dit des sottises au pape, et moi, voyez-vous, quand j’entends dire du mal du pape, ça me fait autant plaisir que de boire une chopine !

— Et pourquoi donc, demandai-je, lui en voulez-vous tant, au pape ?

— Pourquoi ? pourquoi répondit Chapougnot… pourquoi ? mais parce que c’est un homme comme un autre !

— Savez-vous, dis-je, qu’il est votre chef, cet homme-là, monsieur Chapougnot ?

— Mon chef ! mon chef ! fit le garde champêtre redressant la tête et se frappant la poitrine du plat de sa main. Moi, je suis républicain !

— Je n’en doute pas, repartis-je, mais vous avez été baptisé. Vous êtes catholique, apostolique et romain.

— Je suis républicain, répéta Chapougnot.

— Soit ! repris-je. Le pape n’en est pas moins votre roi, vous n’en êtes pas moins son sujet.

— Le pape un roi ! clama le garde champêtre. Moi son sujet ! Sujet de personne, monsieur ! Sujet du pape ! Ah ! par exemple, elle est forte, celle-là ! Sujet du pape ! Mais je démissionne ! Mais il faut que je lui envoie ma démission, à ce pape ! Je vais lui écrire, et une lettre qui sera tapée !

— Oh ! dit M. Octave, songez, mon vieux Chapougnot, que ce serait un timbre de cinq sous ! C’est le prix d’une chopine. Et par-dessus le marché, le pape ne vous répondrait pas.

— Le pape ne me répondrait pas ! fit Chapougnot. Il ne me répondrait pas ! Mais alors, c’est un tyran !

— Vous êtes catholique, apostolique et romain, repris-je. Tous les jours, le pape prie pour vous, monsieur Chapougnot. Il n’y a pas de démission qui fasse. Vous êtes sujet du pape : vous mourrez sujet du pape.

— Mais je ne veux point de ça ! je ne veux point de ça ! s’écria Chapougnot dont l’indignation grandissait. C’est un homme comme un autre, nom d’un chien ! Je vais lui écrire une de ces lettres qui sera tapée, je vous le dis, où je lui parlerai de Raspail et de la papesse Jeanne !

Tandis qu’il s’exprimait ainsi, le citoyen Chapougnot gesticulait avec véhémence. Il marchait à reculons, puis revenait sur ses pas, vers nous, pour protester encore, et recommençait, sans discontinuer, cette petite manœuvre. Tout à coup, ses jambes s’embarrassèrent l’une dans l’autre. On entendit un bruit sourd. La société, la morale, la loi, la puissance coercitive de la France gisaient devant nous. Nous nous précipitâmes, M. Octave et moi, vers Chapougnot étendu sur le chemin. Il cherchait à se dégager de sa blouse qui lui recouvrait entièrement la tête. M. Octave et moi, nous prîmes le garde champêtre chacun par un bras :

— Monsieur Chapougnot, lui disais-je, tandis que j’aidais à le soulever, ne racontez pas au Café de la Lumière qu’un curé vient de vous relever ! Je suis, voyez-vous, le bon Samaritain.

A ce mot, le garde champêtre redressa la tête :

— Un Samaritain ! fit-il, ça ne m’étonne pas !… Moi, je suis républicain ! ajouta-t-il en forme de protestation.

Chapougnot était confus. Quand nous l’eûmes remis debout, il esquissa un salut et s’éloigna en maugréant. Nous l’entendions qui tenait un soliloque :

« Oui, disait-il, je lui écrirai, à cet homme ! Une lettre tapée ! Une lettre tapée !… Un homme comme un autre… Raspail… La papesse Jeanne ! »

Quand nous retournions la tête, nous pouvions apercevoir le garde champêtre dont les jambes décrivaient, dans le sentier, de capricieux méandres, tandis que le haut de son corps oscillait comme le balancier d’une horloge.

— Ah ! ils sont frais, les amants de la République ! s’écria M. Octave. Ils sont dignes de cette vieille…

— Oh ! monsieur Octave, dis-je, je ne puis vous autoriser à mépriser ainsi, en ma présence, les institutions que la France s’est librement données !

— Allons, allons, fit le jeune homme, vous n’allez pas me faire croire que vous l’aimez, la République !

— Je suis républicain, monsieur Octave.

— Comme Chapougnot !

— Je suis républicain, puisque je suis curé sous le ciel de France. Les curés, monsieur Octave, ont joué à la République le bon tour de tomber tout à coup amoureux d’elle. Cela leur est venu en lisant un toast émis par le cardinal Lavigerie, à la fin d’un banquet. Il s’est rencontré des gens pour prétendre que nous n’embrassions la République que pour mieux l’étouffer : ce sont les mêmes qui nous reprochaient d’être collés aux partis déchus comme des moules à leur rocher. Mais ce que nous la gênons, la République, avec notre amour ! Plus nous la gênons, plus nous l’aimons. Si, comme autrefois, quand elle était petite, devant que M. Gambetta l’eût épousée, la République faisait encore sa prière, elle pourrait, chaque jour, dire au Seigneur : « Mon Dieu, j’ai trop d’amis et qui m’aiment trop ! Délivrez-moi de mes amis et envoyez-moi beaucoup d’ennemis. Surtout, Seigneur, et je vous en supplie, convertissez les curés qui sont devenus amoureux de mes charmes. J’ai pourtant fait ce que j’ai pu pour les dégoûter et maintenant encore… mais quand on aime ! Secourez-moi, Seigneur. Délivrez-moi des curés, de vos curés, de mes curés : hélas ! j’ai peur de finir par les aimer, tant ils m’ont rendu de services en se laissant si gentiment battre par moi ! Des curés délivrez-moi, Seigneur, de leur amour préservez-moi, et, quand on ne me verra pas, je vous bénirai et je chanterai vos louanges dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ! »

— Vous m’avez l’air d’être, vous aussi, un républicain d’eau douce, monsieur le curé ! dit M. Octave. Avouez que la République, que cette gueuse qui n’est pas parfumée du tout…

— Monsieur Octave, fis-je, il faut toujours parler avec révérence du gouvernement, parce que c’est le gouvernement. Ne me scandalisez pas, je vous en supplie. Du reste, la nuit tombe, je vais vous quitter. A bientôt, monsieur Octave !

— Bonsoir, monsieur le curé !

Nous nous séparâmes en nous serrant la main. Je rebroussai chemin et, après un quart d’heure de marche, j’arrivai à Romenay. Mon cheval s’était, quelques jours auparavant, blessé aux genoux, et je manquais de « réparateur ». Aussi, en passant sur la place, j’entrai à la pharmacie Cobichet. L’apothicaire subtil était debout, derrière son comptoir aux deux côtés duquel il avait placé les bustes d’Hippocrate et de Galien, ces génies protecteurs de la droguerie. Avec l’extrémité recourbée d’une carte de visite, il prenait une pommade brune dans un mortier et en emplissait de petits pots. En m’apercevant, il enleva prestement la calotte de velours noir qui recouvrait son crâne chauve, et il m’accueillit avec de grandes démonstrations de respect et de sympathie. Je ne m’en étonnai point, car, je le savais, pendant la saison d’hiver, M. Cobichet était atteint de cléricalisme. Quand il m’eut remis le flacon d’ingrédient que je lui demandais, il me dit d’une voix grave et désolée :

— Vous avez appris, monsieur le curé, les événements de cet après-midi, quelles scènes scandaleuses ont eu pour théâtre la place de l’église ? Ah ! voilà les mauvais jours revenus ! L’ère des guerres religieuses est ouverte de nouveau dans notre pays.

— Comment ! m’écriai-je, vous appelez une « guerre religieuse » cette bataille de femmes ! Vous considérez ce petit incident plutôt comique avec des lunettes trop grossissantes.

M. Cobichet s’empressa d’être de mon avis :

— C’est vrai, fit-il, histoire de femmes, et voilà tout ! Du reste, le sieur Ragut et sa concubine partiront demain matin à la première heure. Le pays sera enfin purgé de leur présence. M. le maire qui sort d’ici m’en a donné l’assurance. Il les chasse. Ah ! monsieur le curé, puisque j’ai l’honneur de vous voir ce soir, permettez-moi de vous renouveler mes félicitations. Vous l’avez haché, trituré, pulvérisé, le renégat… Vraiment, poursuivit M. Cobichet, le clergé catholique a le droit d’être fier de vous, et j’ajoute que vous pouvez être fier de lui, car que de vertu, que de science, que de talent dans ses rangs, et quel prestige il a gardé sur les masses !… A ce propos-là, monsieur le curé, je voudrais vous demander un petit service…

— Parlez, monsieur Cobichet.

— Eh bien, monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, je suis inventeur de pilules.

— Mes félicitations, monsieur Cobichet ! Quelles maladies guérissent-elles ? Tous les maux connus, comme il convient, mais lesquels, plus spécialement ?

— Ce sont, dit le pharmacien, des pilules contre l’obésité ! L’obésité, monsieur le curé, est une infirmité redoutable. A notre époque, elle fait de terribles ravages parmi ces générations stagnantes qui s’alourdissent dans les professions sédentaires et ne dépensent plus ces trésors d’activité physique que la nature a déposés en elles. Il faut lutter contre le fléau de l’obésité, si l’on ne veut pas voir la race frappée de stérilité courir à une dégénérescence fatale. L’obésité, monsieur le curé, prédispose les individus et, par conséquent les peuples.

Je m’aperçus que M. Cobichet offrait à ma candeur surprise les phrases de son prospectus : je crus prudent de l’interrompre :

— Mais, dis-je, je ne puis vous être utile en rien, pour vos pilules !

— Pardon, monsieur le curé : la fortune de mes pilules dépend de vous. Votre réponse sera pour mon invention un arrêt de vie ou de mort.

— Je demeure stupide, monsieur Cobichet.

— Vous allez comprendre, monsieur le curé. Je voudrais que vous écrivissiez une lettre où vous attesteriez, avec votre éloquence ordinaire, l’efficacité de mes pilules « antiadipeuses ». Je vous demanderai aussi l’autorisation de reproduire votre photographie sur mes prospectus et sur mes brochures.

— Par ma foi ! m’écriai-je en riant, vous avez la plaisanterie subtile ! Je ne vous savais pas aussi facétieux !

M. Cobichet, pharmacien de première classe, me regarda avec étonnement.

— Mais, monsieur le curé, fit-il toujours grave, je ne plaisante pas ! Je ne plaisante jamais quand il s’agit des choses de ma profession. Dans tous les prospectus qui célèbrent les vertus d’un médicament, qui prônent une spécialité, on trouve, à foison, des lettres reconnaissantes et enthousiastes signées par des ecclésiastiques. Et il faut le reconnaître : les malades, même s’ils sont impies, achètent volontiers un remède dont l’efficacité est attestée par MM. les curés. Et songez qu’il s’agirait d’un remède contre l’obésité ! C’est une infirmité qui afflige de préférence les personnes pieuses, et comme cela s’explique ! Elles domptent leurs mauvais instincts, elles réfrènent leurs passions, elles vivent dans la paix du cœur et de la conscience. La vertu les conserve et les entretient en corpulence, de sorte, pour elles, qu’un bien se métamorphose en un mal, en une infirmité.

— En un mot, M. Cobichet, vous voulez travailler à l’amaigrissement du clergé catholique ?

— Ah ! monsieur le curé, reprit l’apothicaire subtil, une attestation de vous vaudrait pour moi plus qu’un trésor !

— Mais enfin, je n’ai jamais pris une seule de vos pilules et je vous jure que je n’en absorberai jamais ! Je ne puis pas me porter garant de leur vertu !

M. Cobichet fut quelque temps sans paraître comprendre ce que je lui disais : silencieux, il me regardait.

— Oh ! dit-il enfin, quand on est dans le commerce, on n’y regarde pas d’aussi près ! Si vous croyez que mes confrères…

— Oui, mais ma photographie, pourquoi ?

— Monsieur le curé, fit le pharmacien, c’est bien simple, à la première page de mes prospectus, je placerais votre portrait avec cette inscription : « Avant le traitement par les pilules antiadipeuses de Cobichet. » A la seconde page, je reproduirais — si je suis autorisé à le faire, et je l’espère — la photographie de M. le curé de Tremblaye qui a votre âge, votre taille, vos yeux, votre bouche, votre air.

— Le malheureux !

— Mais qui est sec, et presque décharné. Sous ce portrait, j’écrirais : « Après le traitement. Si l’on veut maigrir, s’adresser à Jean Cobichet, pharmacien de première classe, place de l’Église, à Romenay. » Comprenez-vous, monsieur le curé ?

Tandis qu’il me découvrait ainsi ses ambitions les plus secrètes et que son âme artificieuse se révélait à moi, dans sa nudité, un sourire vint égayer la face grave de M. Cobichet. Quand il dit : « Comprenez-vous, monsieur le curé ? » une petite flamme de convoitise brilla dans ses yeux gris clair.

Je fis mine de réfléchir, de me consulter, et, pendant qu’il attendait mon verdict, l’apothicaire subtil caressait de la main sa barbe qu’il avait longue et presque blanche.

— Mais pourquoi, dis-je, puisque vous désirez avoir les attestations d’hommes consacrés à la religion, pourquoi ne vous adressez-vous pas au clergé protestant ? Nous sommes des isolés, nous. Les pasteurs ont une épouse, des enfants, une parenté mieux fournie que la nôtre : plusieurs personnes de leur famille peuvent désirer maigrir. C’est le salut qui leur apparaîtra avec vos pilules. Pourquoi, par exemple, ne demandez-vous pas une lettre à M. Asseler, le pasteur de Romenay ?

— M. Asseler ! s’écria le pharmacien avec une vivacité singulière, M. Asseler ! jamais ! jamais ! Je ne voudrais point mettre mon invention sous le patronage d’un homme que sa femme couvre de ridicule ! Après le scandale de cet après-midi surtout ! oh ! non ! jamais ! jamais ! Quel prestige voulez-vous que M. Asseler garde auprès des masses ? Les protestants sont indignés. Mais quand on a une femme comme celle-là, on la chasse ! M. Asseler est vraiment trop faible : il finira par perdre toute considération. Enfin, monsieur le curé, voulez-vous, par esprit de charité, vous associer au succès de mes pilules ?

— Monsieur Cobichet, dis-je, je me vois forcé, avec un immense regret, de vous refuser la faveur insigne que vous me demandez. Je suis bien capable d’en être malheureux toute ma vie. Je m’enfuis pour ne pas augmenter votre chagrin en vous donnant le spectacle de ma tristesse.

Sur ces mots, je saluai M. Cobichet et, sans lui donner le temps de mesurer toute son infortune, je quittai la pharmacie. En me dirigeant vers le presbytère, je me disais : « Il faut vraiment que le prestige de M. Asseler soit bien amoindri, que son influence soit peu redoutée ! M. Cobichet, le plus circonspect des apothicaires, M. Cobichet, qui semble peser tous ses mots dans sa balance de précision, ne craint pas maintenant de faire entendre des paroles de blâme et de traiter le pasteur en puissance négligeable. Ah ! les femmes ! les femmes ! Et cet imbécile de Ragut qui voudrait nous empêtrer dans leurs lacets ! Merci bien ! »