En ce temps-là, M. Claude Ragut, « ci-devant prêtre », s’en allait à travers la France, prêchant le mariage universel et célébrant, par des harangues, dans les villes et les bourgades « les saintes ivresses de l’amour ». Il s’était illustré dans ce labeur. Les gazettes claironnaient son nom, mais sa célébrité avait d’âcres relents : le ci-devant était entré dans la gloire par l’escalier de service. Je le connaissais, ce Ragut : trente ans auparavant, nous avions été condisciples au grand séminaire. Ordonné prêtre le même jour que moi, il avait traversé, comme vicaire ou curé, plusieurs paroisses du diocèse, et, maintes fois, il m’avait été donné de me rencontrer avec lui. Il se croyait né pour l’éloquence et encombrait le département de ses prétentions oratoires. Par charité, on l’invitait à prêcher et il débitait, d’une voix de Requiem, des sermons veules, enflés de vide, qui étaient le triomphe du style désossé. A cette époque, son œil fouillait dans la vie pour y chercher aventure et polissonnait déjà : sous le tricorne et dans les six aunes de drap noir, Ragut déjà sentait le roussi. Il inquiétait ses confrères plus par l’indépendance des convoitises qu’on lui devinait que par celle de ses idées. Les idées ! Ragut n’en avait cure, ne se sentant aucun attrait pour des entités incorporelles et suprasensibles. Un beau matin, il s’était aperçu que l’Église ne s’harmonisait plus avec « les aspirations de la société moderne » ; aussitôt, il avait pris femme. Il était à la tête d’une vaste épouse haute en chair, sur le compte de qui couraient des histoires plaisantes et qui accompagnait le ci-devant dans ses courses apostoliques.
Avant de posséder un mari qui échappât au renouvellement, comme tous ceux qu’elle avait eus jusqu’alors, Mme Ragut dirigeait, au chef-lieu du département, un restaurant-brasserie, une façon de café de joie où les jeunes gens de la ville et les soldats qui y casernaient venaient boire des bocks et se divertir. On appelait alors Mme Ragut « Mme Rosalie », ou, plus intimement, « la grosse Rosalie ». Si j’en crois M. Octave Ferrandière, mon ordinaire pourvoyeur de « choses vues », qui m’a, encore une fois, documenté, Mme Rosalie, en son café, se tenait assise, au comptoir, sur une chaise haute d’où elle débordait à droite et à gauche et distribuait ses sourires aux clients qui entraient et sortaient. Le prix des consommations n’en était pas augmenté : les sourires restaient gratuits chez Mme Rosalie. Le restaurant-brasserie était situé à trois cents mètres, à peine, de la gare, dans un faubourg. Un jour, en descendant du train, l’abbé Ragut y entra. Déjà, à ce moment-là, les « aspirations de la société moderne » commençaient à lui apparaître et à le troubler. Dès qu’il aperçut, dans l’encadrement des piles de soucoupes et de bocaux, Mme Rosalie, l’abbé Ragut reçut un choc. Les aspirations de la société moderne, encore vagues et embrumées dans son esprit, se révélaient à lui sous une forme très nette et très imposante. Elles sortaient du rêve, du brouillard de ses méditations, et les voilà qui prenaient des épaules, une face lumineuse à force d’être rouge, des yeux doux de ruminant. Tandis qu’il s’abandonnait aux joies de l’extase, une grande vérité l’illumina, tel un éclair : « L’Église, qu’il servait depuis vingt ans, n’était qu’un réceptacle de basses superstitions et ne comprenait rien de rien aux « besoins » de la société moderne. » L’abbé Ragut s’approcha du comptoir où la dame trônait dans sa splendeur adipeuse. Il lui tint un discours qui lui valut une victoire : bientôt, il put entrer en ami, en maître dans le cœur si hospitalier de Rosalie. L’abbé Ragut envoya sa défroque au tailleur pour qu’il y coupât un habit laïc et, deux mois après, il paraissait devant M. le maire pour jurer d’être fidèle à la dame Rosalie, jusqu’à son dernier souffle, inclusivement ! Le lendemain, il s’assit au comptoir à côté de son épouse. Cohue de clients : les gens affluaient qui voulaient « voir ». On augmenta le prix des bocks. Il y eut, pendant un mois, une hausse sur les sourires de Mme Rosalie devenue femme de prêtre, mais la vogue tomba et le prix des bocks fléchit au-dessous du pair. Les clients, réduits à boire la bière et les sourires gras de la Rosalie qui maintenant avait un maître ombrageux, ne vinrent plus. La faillite entr’ouvrait la porte de la maison : la détresse allait se montrer et le ci-devant chérissait les bons cigares et son épouse aimait les repas fins ! Ragut se tourna vers l’Éloquence. Il quitta la limonade et s’établit orateur. Depuis cette époque, afin que sa femme pût se pourlécher, il diffamait l’Église, et plus il la diffamait, plus les lippées de la Rosalie étaient savoureuses, plus ses cigares à lui étaient exquis. Il vagabondait d’un bout de la France à l’autre et faisait des « conférences » dans les villes et les villages, quand un groupe de citoyens l’y conviait. Il travaillait sur commande. Au moindre signe, et pour un pauvre salaire qui, souvent, ne dépassait pas trente deniers, il accourait où on l’appelait, traînant avec lui son éloquence et ses accessoires : là, il proclamait, de sa voix prêcheuse d’ancien sermonnier, que le célibat ecclésiastique est un « crime social ». La Rosalie le suivait partout et lui versait l’inspiration. Jamais la Muse de l’Éloquence ne s’était incarnée en des formes plus copieuses, avec d’aussi somptueux appas. Tel était le couple oratoire que la vengeance de M. Thury appelait à Romenay.
Un matin, en sortant de l’église où je venais de dire ma messe, mes yeux furent attirés par de grandes affiches rouges qui s’étalaient sur les murs de la mairie et de plusieurs autres maisons. Je m’approchai et je lus :
Aujourd’hui, 15 décembre 1895, à 8 heures du soir,
DANS LA GRANDE SALLE DU CAFÉ DE la Lumière,
LE CITOYEN CLAUDE RAGUT, ex-prêtre,
Fera une conférence sur le sujet suivant :
« Le célibat est un crime. Le prêtre est un être antinaturel, antisocial ; le prêtre est un monstre. »
La citoyenne Ragut assistera à la conférence et prendra la parole.
Les enfants au-dessous de quinze ans ne seront pas admis.
L’entrée est gratuite.Vive la liberté de conscience !
« Le programme est alléchant, me disais-je, tandis que je me dirigeais vers le presbytère : il est plus d’un Romenaisien que la curiosité et la gratuité conduiront à la conférence : « L’entrée est gratuite » ; cette phrase les séduira entre toutes les autres. Le Ragut pourra donc, à son aise, abuser de leur grande naïveté ! Les malheureux auront toutes les peines du monde à tenir leur bon sens à l’abri, au milieu de cette giboulée d’inepties qui va s’abattre sur eux. Eh bien, j’irai, moi, et je lui répondrai, s’il y a lieu, à ce défroqué ! Comment ! je resterais chez moi, les pieds au feu, à deviser avec l’abbé Rosette, ou à découper un numéro d’une revue, tandis qu’à deux cents mètres de moi, le citoyen Ragut s’évertuera à prouver à mes paroissiens que je suis un être « antinaturel, antisocial, un monstre » ! Et personne ne se lèvera pour lui mettre le nez dans son discours ! Eh bien, c’est à moi de parler et je parlerai ! »
Pendant l’après-midi, la réflexion ne fit que m’affermir dans mon dessein et le soir, à l’heure qu’indiquait l’affiche, sans rien dire à l’abbé Rosette, je me dirigeai seul vers le Café de la Lumière. Un peu ému, je pénétrai dans la grande salle par une porte qui se trouvait dans le fond. Une odeur mixte de tabac et d’humanité flottait dans cette pièce : autant qu’on peut juger, par les narines, du nombre d’êtres réunis dans un local, j’estimai que les Romenaisiens entassés là étaient trois cents environ. Presque tous se tenaient debout. Ceux qui se trouvaient aux derniers rangs furent les seuls qui s’aperçurent, tout d’abord, de ma présence. Je les vis s’agiter, se retourner vers moi, chuchoter entre eux, et bientôt ces mots prononcés à voix basse : « Le curé ! le curé ! » coururent à travers les rangs. Ah ! on ne songeait guère à moi pour « rehausser de ma présence l’éclat de la cérémonie », comme dit le journal de la préfecture quand il parle des amis du gouvernement. Tout à coup, une grosse voix commanda : « Asseyez-vous, citoyens ! » Les Romenaisiens prirent place, qui sur des chaises, qui sur des bancs, qui sur des tables. Je ne réussis pas à me caser et je me voyais condamné à rester debout. Heureusement, M. Cobichet veillait. Il mit à profit le moment de brouhaha qu’occasionnèrent les citoyens en s’asseyant pour commettre une bonne action, avec toute la prudence désirable. Il s’assura que personne ne le regardait et, roulant de droite et de gauche des yeux inquiets, il approcha de moi une chaise et fit un léger salut. Ah ! comme je m’expliquais l’acte charitable de M. Cobichet ! Il désirait me bien faire comprendre que s’il assistait à cette réunion où on allait tomber le cléricalisme, c’était par esprit de conciliation, pour ne désobliger personne : M. Cobichet voulait me dire aussi, par là, qu’il n’approuvait point les manœuvres de mes ennemis, tout en ne les désapprouvant pas. Quand je fus assis sur ma chaise, il me fut donné de contempler le plus réjouissant spectacle qu’un curé ait jamais vu. Les Romenaisiens me tournaient le dos : je ne me fatiguai point les méninges à deviner quels étaient les propriétaires de toutes ces épaules alignées devant moi. Mes yeux se fixaient sur l’estrade — une estrade faite de planches posées sur des tonneaux vides — et mon attention se concentrait sur les personnages qu’elle portait. Une hideuse lampe au pétrole était suspendue au-dessus de leurs têtes et versait sur eux une lumière vague et qui tremblait. Le citoyen Raisin, cordonnier, présidait ; il avait pour assesseurs le citoyen Martin, charron, et le citoyen Mottard, cultivateur. Quand un homme en domine d’autres, ne serait-ce que de la hauteur d’un tonneau, il se croit obligé de chasser le naturel pour prendre des airs d’apparat. Ces braves gens se composaient les attitudes importantes, les poses détachées qu’ils avaient pu observer chez les juges du tribunal. (Plusieurs fois, ces paroissiens avaient eu l’honneur d’être présentés aux magistrats qui les avaient priés de comparaître pour braconnage, coups et blessures et diffamation.) A gauche du bureau, sur l’estrade, et devant une petite table, s’était posé le ménage Ragut. Je n’avais pas vu mon ancien confrère depuis son mariage. Je dus reconnaître que, pour avoir quitté la robe, Ragut n’avait point perdu « l’air prêtre ». Je n’en fus pas surpris. Un défroqué sent toujours le froc, comme le vin qui a séjourné dans une outre de cuir fleure toujours le cuir. Que dans la cohue de la vie, il s’emploie, par tous les artifices, à ressembler aux autres hommes — c’est son rêve le plus obsédant — il se dénonce lui-même, et si on le croise dans la rue, on se retourne, quand il est passé, pour, voir, sur sa tête, la place où fut la tonsure. Moi qui vous parle, je reconnaîtrai entre mille hommes le prêtre défroqué rien qu’à son air, rien qu’à son geste qui s’arrondit en bénédiction, rien qu’à l’odeur de ses paroles. Ragut baissait à demi les yeux qui regardaient en dedans : il penchait la tête sur l’épaule, à tout instant détirait son pantalon, le ramenait de droite à gauche, de gauche à droite, sur ses genoux, avec ce geste familier aux ecclésiastiques qui, lorsqu’ils sont assis, rassemblent, entre leurs tibias, les plis de leur soutane. La figure du citoyen n’était plus glabre comme autrefois. Il avait laissé croître toute sa barbe, et quelle barbe ! Pour se venger d’avoir été contenue pendant trente ans, elle poussait drue et droite, soyeuse à l’égal de la brosse de chiendent que Prudence emploie à nettoyer le carreau de sa cuisine. « Pourquoi donc, me disais-je, l’ex-abbé Ragut ne fauche-t-il point, ou au moins ne sarcle-t-il pas ce champ de baliveaux ? Pourquoi Mme Rosalie ne lui chuchote-t-elle pas ce conseil, elle qui doit avoir tant de visages mâles dans ses souvenirs, qui a pu par comparaison se faire une esthétique ? » Ah ! Mme Rosalie ! je voudrais vous la montrer siégeant sur le tréteau, à la droite de son époux ! M. Octave ne m’avait point abusé quand il me l’avait décrite : c’était une agglomération, un amas. Je me rappelai la phrase biblique Mons pinguis, « montagne grasse », et je ne pus pas ne pas sourire. Je le sais, je n’ai point le droit de railler les personnes à qui la guenille humaine est lourde à porter, mais comparé à la dame Ragut, je suis un papillon.
— Il peut se vanter d’avoir une femme « conséquente » ! dit un de mes voisins.
— Mais regarde donc sa colombe ! fit un autre.
On attendait, pour ouvrir la séance, que M. le maire fût arrivé et, pendant dix minutes, je pus, tout à loisir, contempler la masse imposante du Mons pinguis qui se dressait à l’horizon de la salle, dans le brouillard des pipes, et qui portait, à sa cime, une forêt touffue, blonde comme les écheveaux de lin que les douairières de Romenay filent sur leurs quenouilles : c’était la chevelure de Mme Ragut. Les assistants, las, sans doute, d’admirer le paysage, donnaient des signes d’impatience ; ils commençaient à murmurer et à rouler leurs sabots sur le parquet. Enfin, M. le maire parut à l’entrée de la salle. Il marchait avec lenteur en s’appuyant sur une canne : il alla prendre place, sur une chaise, au pied de l’estrade. Dès qu’il fut assis, le cordonnier-président qui, au temps de sa jeunesse, avait assisté, à Paris, à des conférences politiques, proféra d’une voix sourde :
— La parole est au citoyen Ragut.
Le défroqué surgit, se moucha, toussa, en se mettant une main devant la bouche, et entra dans son exorde. Sans doute, avait-il tenté de laïciser sa voix, mais il ne parut pas qu’il y eût réussi. On eût dit qu’un oremus lui était resté dans la gorge et allait l’étrangler. Ses intonations, ses pauses, ses chutes de ton étaient d’un prédicateur et d’un homme qui a psalmodié pendant trente ans. Son style portait le froc et la tonsure, encore que le citoyen s’employât à lui donner des allures de sans-culotte. Ragut prêchait sans le savoir, comme l’autre faisait de la prose. C’est encore là un des stigmates de « l’évadé ». Que dans ses discours et ses écrits, il se revête de cynisme et qu’il insulte ce qu’il adora, qu’il se badigeonne de philosophie aux couleurs du jour pour se donner l’aspect d’un « penseur », toujours, sous l’homme nouveau, le prêtre suinte. Ce n’est pas qu’il dédaignât la phraséologie et les tirades imprécatoires des meetings de banlieue ni qu’il n’agitât le tintamarre oratoire des clubs de quatre-vingt-treize, mais son éloquence poussive renâclait au milieu d’une période et refusait d’aller plus outre. Ragut, alors, nous apparaissait égaré et comme abasourdi par ses propres phrases. Vous pensez bien que je ne veux point vous rapporter ici son discours ! Ragut fut sombre et il abusa du droit d’être inepte. Il nous conta que le célibat était une « insulte aux saintes lois de la nature, aux saintes lois de la morale, aux saintes lois de l’hygiène, aux saintes lois qui président à la reproduction des espèces, aux aspirations de la société moderne (je m’y attendais), que ceux-là commettaient délibérément « un crime social qui avaient l’effronterie de s’y vouer ». Les habitués du Café de la Lumière, entendant ces choses, hennissaient de joie. Ragut éclaboussa d’un jet de fiel — le fiel épais du défroqué — la très pure figure de Léon XIII : l’écœurement me prit de voir ce prêtre injurier ce pape dont l’intelligence si hospitalière accueille si noblement les nobles idées, le frêle vieillard qui porte, sur ses épaules, le poids de dix-neuf siècles d’histoire, qui parle, qui écrit, qui gouverne, toujours si jeune, si vivant, si occupé qu’il ne trouve pas le temps pour mourir. Ragut affirma que la « monstrueuse » coutume du célibat était d’importation païenne, qu’elle venait des prêtres d’Ébactane, de Persépolis, de Memphis, de Babylone, et que le mystérieux Orient avait paré de poésie cette institution barbare, avant de la transmettre à l’Occident. Tandis qu’il égrenait sur nous les noms prestigieux des villes fameuses qui furent autrefois, les clients de la Lumière s’entre-regardaient. Ahuris, comprenant qu’ils ne comprenaient pas, ils admirèrent et ils applaudirent. Mme Ragut, frappant, avec frénésie, ses mains potelées l’une contre l’autre, soutenait l’enthousiasme. Le ci-devant revint à son idée du début : le célibat est un « crime social », et je songeai au chien de l’Écriture qui retourne où vous savez et qui dégoûte les moins délicats. Ragut lâcha sur nous ses « arguments ». Pauvres arguments qui s’avançaient en titubant comme le sieur Chapougnot le soir du 14 juillet ! Enfin, à des signes qu’il m’est aisé de discerner chez les prédicateurs, je vis que le moment de la péroraison approchait. C’est ainsi que le citoyen Ragut, quand il travaillait dans la « superstition », devait se préparer à souhaiter à ses auditeurs « la vie éternelle ». Il fallait l’entendre s’écrier dans la grande salle du Café de la Lumière :
« Oui, citoyens, c’est au nom de la liberté que nous revendiquons, pour les prêtres, pour les infortunés que des parents imbéciles condamnent à l’enfer du sacerdoce, le droit d’être hommes, d’avoir une épouse et des enfants, le droit d’aimer et d’être aimés ! Et pourquoi les prêtres ne boiraient-ils pas à la coupe des joies terrestres ? Pourquoi ne pourraient-ils suivre le doux penchant de leur cœur, reposer leur tête sur le sein d’une épouse chérie ? Ne sont-ils donc pas des hommes comme vous ? Rome s’y oppose avec une rage infernale. Rome, c’est une pieuvre gigantesque qui enserre dans ses griffes (les griffes d’une pieuvre, ô Ragut !), pour l’étouffer, la liberté humaine. Il faut abattre la superbe et l’insolence de Rome : il faut rappeler à la pudeur le successeur de Pierre qui flaire le vent, là-bas, sur la montagne du Vatican, et qui voudrait lancer sa barque sur la mer orageuse de la démocratie ! Le voilà, l’éternel ennemi de la liberté ! Je le dénonce. Si vous n’organisez pas la lutte contre lui, vous commettrez une faute grave contre l’humanité, contre la liberté. Ah ! c’est que vous êtes, citoyens, les prêtres de l’humanité. (Bourrasque d’applaudissements dans le clan de M. le maire.) Vous êtes les soldats de la liberté, vous êtes les fils des géants de la grande Révolution. Glorifiez l’humanité, défendez la liberté. Elle se tourne suppliante vers vous, la liberté, et elle vous dit : « Sauvez-moi, je vais périr. » Et elle périra si vous ne vainquez ses ennemis. Elle périra… non, citoyens, je blasphème ! La liberté ne peut périr ! Les ouvriers d’iniquité, les suppôts de Loyola assis dans leurs chaires de pestilence, veulent l’exterminer, mais elle a les promesses de l’avenir, et les puissances du mal ne prévaudront pas contre elle. Pourtant, ce serait un crime de s’illusionner ! Dans les temps malheureux que nous traversons, la Liberté est dédaignée : elle n’a plus autour d’elle une cohorte d’amants enflammés ! (Nouveau tonnerre.) Ah ! où sont les jours de l’immortelle Révolution ? Où sont les jours de la révolution de 1848 ? En ce temps-là, sur toutes les places publiques de toutes nos villes et de tous nos villages, les arbres de la liberté étendaient leurs verts rameaux et les oiseaux du ciel y venaient chanter un hymne à la Nature. Aujourd’hui, combien de villes en France, combien de villages ont planté sur leur forum l’arbre sacré de la liberté à l’ombre duquel les époux devraient communier dans l’amour et les pères bénir leurs enfants ? Même ici, dans cette ville de Romenay qui a élu pour la régir un vrai républicain, un maire selon le cœur de la démocratie, (Tous les yeux, sans en excepter une seule paire, se braquèrent sur M. Thury.) combien êtes-vous qui vénériez la sainte liberté ? Ah ! je vous en conjure, ne regardez pas la paille qui est dans l’œil de votre prochain, mais rentrez en vous-mêmes et, devant le tribunal de votre conscience, demandez-vous si vous rendez à la liberté le culte qui lui est dû ! Oui, êtes-vous prêts à mourir pour elle ? Sommes-nous prêts ? Hélas ! hélas ! Ah ! humilions-nous, humilions-nous ! (Applaudissements.) Eh bien, puisque les communes de France ne veulent plus honorer publiquement la liberté, il faut, citoyens, lui dresser un autel dans votre cœur. Tout homme porte en soi un arbre de la liberté !
— Et les femmes ! les femmes ! s’écria précipitamment le garde champêtre Chapougnot qui est un féministe de la première heure. Tous les partis, cette fois, « communièrent » dans le rire. La salle entière s’esclaffa. Les « mauvais électeurs » trépignaient de joie. Au milieu de cette bourrasque de gaieté, le citoyen Ragut s’égara et il nous laissa là avec notre arbre planté dans le cœur.
— Oui, reprit-il, bondissant par-dessus les transitions, les prêtres seraient les premiers à nous rendre grâces, à nous bénir, si nous les délivrions du célibat. Ah ! s’ils pouvaient parler ! S’ils pouvaient venir étaler devant nous leurs tortures, comme saint Jérôme qui, au souvenir des délices de Rome, se roulait par terre et grelottait de peur, parce qu’il ne pouvait chasser l’obsession ! N’est-ce pas monstrueux d’imposer aux hommes de tels tourments cent ans après la grande Révolution ? Il faut que ce scandale cesse : tous ici, jurons de travailler à l’extermination du célibat clérical dans les siècles des siècles ! Oui, arrière ces célibataires orgueilleux, enflés de leur chasteté. La chasteté, qu’est-ce que c’est que ça ? Dans la société de demain, la chasteté sera traitée comme un crime, comme le plus grand des crimes. Reprenant la tradition, hélas ! interrompue de la grande Révolution, la société de demain glorifiera les filles-mères ; elle réhabilitera le libre amour, cette victime de notre monde hypocrite. Toutes les filles — et n’ont-elles pas été créées pour cela ! — donneront des citoyens à la patrie et convieront généreusement le peuple aux franches agapes de l’amour. Celles qui s’illustreront par leur vertu, c’est-à-dire par leur beauté, — car la vertu ce sera la beauté, — (Grognements d’enthousiasme.) seront saluées comme les déesses de l’Amour, les déesses des temps nouveaux. Le peuple, comme il fit autrefois pour Vénus, élèvera des autels à ces divines prostituées ; oui, citoyens, des autels !
— Oui, des hôtels meublés ! lança une voix que je reconnus aussitôt pour être celle de M. Octave Ferrandière.
Ce jeu de mot était trop subtil encore pour qu’il fût senti de l’auditoire : il n’éveilla que quelques rires. Il faut, à mes Romenaisiens, pour les remuer, des décharges de grosse artillerie.
Ragut reprit sans désemparer :
« Dans la société de demain, plus de femmes vierges : plus de ces hommes qui veulent s’élever au-dessus de l’humanité, aller contre les saintes lois de la nature. La nature a donné la force à l’homme, la beauté et la faiblesse à la femme (le citoyen Ragut regarda son épouse), pour que cette force protège cette grâce et cette faiblesse. Ah ! je la salue, la cité d’amour, la cité de l’avenir où nous nous embrasserons sur les ruines des superstitions gothiques, où nous serons réunis dans la liberté, dans la justice, dans les saintes ivresses de l’amour que je vous souhaite à tous !
— Ainsi soit-il ! fit un citoyen loustic que je crois être le garde particulier de M. de la Villegéneray.
Les deux partis, les « bons » et les « mauvais » électeurs, manifestèrent bruyamment leurs impressions, les premiers par des applaudissements exaspérés, les autres par des ricanements et des huées, des trépignements. Le silence se fit soudain. Mme Ragut venait de se lever de son siège et se précipitait vers son mari qui se reculait un peu pour recevoir le choc. Elle déposa deux baisers retentissants sur les joues hérissées du citoyen et, aussitôt, on l’entendit qui s’écriait :
— Et dire, Claude, qu’il y a des gens qui t’insultent dans les journaux ! Si seulement ils t’avaient entendu ! Oh ! les misérables ! les misérables !
Et Mme Ragut montra le poing à des ennemis invisibles. A en juger par la crispation de sa figure, ils devaient être nombreux et bien méchants, les ennemis de Claude !
Pour la seconde fois, tous les partis « communièrent » dans la joie. Les rires crépitèrent sur tous les points de la salle. Après quelques minutes, j’estimai, pour ma part, qu’on s’était assez diverti ; je criai du fond de la salle, d’une voix décidée :
— Je demande la parole !
Toutes les têtes se retournèrent à la fois vers moi. Les membres du bureau avaient des mines effarées : ils chuchotaient entre eux. Évidemment, ils délibéraient, se demandant quel sort faire à ma demande. Le président se pencha vers le maire pour le consulter, mais celui-ci refusa de donner un ordre. Enfin, le cordonnier-président prit une résolution :
— La parole, dit-il, est au citoyen-curé.
Je m’avançai vers l’estrade et m’y plaçai du côté opposé au ménage Ragut. Au moment où, me tournant vers les assistants, j’allais ouvrir la bouche, une voix s’éleva et, sur un ton de patenôtre, dit à mon adresse :
— Au nom du Père et du Fils et du…
Je ne laissai pas à ce dévot interrupteur le temps d’achever la phrase :
— Halte-là ! m’écriai-je. Je supplie le pieux citoyen de ne point déranger le Saint-Esprit. Il est toujours imprudent d’inviter ceux qui ne sont jamais venus chez vous.
Oh ! ce n’était point là de la fleur d’ironie, j’ose en convenir, mais aussi je ne parlais pas devant messieurs de l’Académie. Ils furent assez nombreux les Romenaisiens qui goûtèrent cette grosse raillerie : leur rude figure hâlée par la brise des champs s’épanouit dans un large rire. L’interrupteur paraissait confus : les « mauvais » électeurs le conspuèrent.
Les « bons » électeurs ne manifestaient point leurs sentiments. J’avoue que je me méfiais un peu de leur apparente neutralité : J’avais quelque idée qu’elle ne devait point se prolonger. Je débutai ainsi[1] :
[1] Je donne mon « discours » tel à peu près que je l’ai prononcé et que je l’ai écrit, après l’avoir prononcé. Les interruptions dont il fut salué, je les omets pour la plupart. Comment voulez-vous que je reproduise ici le chant de l’âne, du porc, du cheval et de la vache qui, au début, me servit d’accompagnement ?
« Citoyens,
« Quand ils veulent savoir si un homme parfume ses discours de sincérité et de vérité ou s’il est, au contraire, ce qu’aucune puissance terrestre ne peut m’empêcher d’appeler un « blagueur », les gens de mon village vont regarder, par-dessus la haie, les citrouilles de son jardin. Si elles sont grosses, l’homme est jugé, il est condamné, car, disent-ils, les plus grosses citrouilles poussent chez les plus grands « blagueurs » : vous les tueriez plutôt que de les en faire démordre ! Je ne connais pas le potager du citoyen Ragut, mais j’affirme que ses citrouilles sont belles, j’affirme qu’elles s’enflent jusqu’au prodige. Allons, citoyens, regardez-moi bien !
— A bas la calotte ! cria un auditeur.
Ce fut le signal peut-être attendu. Les « bons » électeurs que jusqu’à ce moment la surprise de ma brusque intervention, la curiosité de ce que j’allais dire, avaient tenus dans un silence relatif, commencèrent à me lapider d’apostrophes.
— A bas la calotte ! A bas le goupillon ! Gros farceur ! Assez d’oremus ! Rendez l’argent ! On te fera rendre ta graisse !
Des insultes lourdes d’ineptie tombaient sur moi en avalanche. Des plaisanteries ramassées dans le lieu innommable, et toutes fétides encore de leur séjour, venaient m’éclabousser. J’avais, devant moi, cent bouches béantes par où se vidait la mémoire infecte de cent individus. La présence de M. Thury actionnait leur courage. Impassible et grave sur sa chaise, il lui répugnait de s’associer aux exploits de ses clients, mais il ne voulait point entraver leur élan. M. le maire se lavait les mains dans la cuvette de Pilate. L’ex-confrère Ragut semblait ne rien voir et ne rien entendre. Il regardait en dedans. La tête penchée sur l’épaule droite, il détirait son pantalon sur les genoux et, toujours du même geste, ramassait entre ses jambes la soutane absente, more clericorum. Un sourire béat errait sur l’immensité des joues de sa noble épouse. L’ouragan continuait, redoublait de violence. Il y avait, comme pendant les tempêtes, des accalmies d’une seconde, puis la rafale d’injures reprenait :
— Citoyens, criait le cordonnier-président, fermez vos… bouches. Faudrait pourtant laisser parler le monde !
J’essayai d’élever la voix :
— Citoyens !… Citoyens, je proteste !…
Mes « citoyens », mes efforts de voix étaient aussitôt submergés sous les huées furieuses. Les « mauvais » électeurs, les ennemis de M. le maire, tentaient bien de riposter et de me défendre, mais, hélas ! c’étaient, pour la plupart, des bourgeois pusillanimes, des paysans débonnaires dont le vocabulaire n’était pas, comme celui des autres, bourré d’insolences et dont la gorge avait certaines timidités, certaines pudeurs. Seul, M. Octave Ferrandière se singularisait par sa bravoure, par l’inattendu, le pittoresque des qualificatifs dont il balafrait la face des furieux. Que pouvait le brave jeune homme contre ces forcenés qui voulaient m’enlizer dans l’excrément de leur bouche ? Je pris le parti de me tenir coi et, tandis qu’ils me barbouillaient de leurs adjectifs, je les contemplais d’un œil résigné, très décidé, du reste, à ne pas lâcher mon poste. Comme j’y comptais bien, ils se lassèrent. Quand ils eurent tout rejeté, quand le curage de leur cerveau fut achevé, il y eut comme une pause. Et moi aussitôt de m’écrier :
— Maintenant, citoyens, que vous voilà fatigués et que me voilà dispos, je continue.
Ils m’attendaient là. Une nouvelle manifestation commença. Un des « bons » électeurs trouva piquant d’imiter le chant de l’âne. Il se mit à braire et j’admirai avec quel naturel. Manifestement, celui-là, à peine sorti du ventre de sa mère, avait dû vivre dans l’intimité de ces animaux pour leur avoir si bien emprunté leurs procédés artistiques. D’autres électeurs poussaient des grognements, d’autres aboyaient : ma présence faisait sur ces gens-là l’effet d’une sonnerie de cloches sur les chiens. Plusieurs mugissaient, bêlaient, croassaient, gloussaient. L’arche de Noé, un jour que le patriarche aurait omis de donner à manger aux bêtes ! J’éclatai de rire : aussitôt l’homme furieux reparut sous la bête. Les invectives reprirent et des bottelées d’injures furent projetées sur moi.
— Marchand d’eau bénite ! Pou d’église ! Cafard !
Que de titres pour un seul homme ! Brusquement, le silence se fit, comme si ces bouches d’insolences eussent été toutes à la fois subitement murées. M. le maire venait de se lever qui, toujours grave et froid, fixait sur les électeurs son œil bleu.
— Citoyens, dit-il de sa voix glacée, taisez-vous, c’est assez ! Les cléricaux nous accuseraient d’avoir étranglé la discussion parce que nous avons eu peur d’eux. Il ne sera pas dit que le parti de la libre pensée a reculé devant les balivernes d’un curé. Taisez-vous ; ceux qui continueront à interrompre seront mis dehors !
Ayant dit, M. le maire se rassit. On m’a conté que, chez les fous, lorsque le médecin paraît tout à coup dans une salle d’agités, de furieux, il calme parfois, du regard et de la voix, certains malades dont l’exaspération tombe aussitôt. Je fus témoin de ce même prodige au Café de la Lumière. L’œil et la voix du maître arrêtèrent net l’exaltation des « bons » électeurs. Ils s’apaisèrent, ils se turent. De l’hébétude, de la prostration, une grande fatigue du larynx comme aux fous, après leurs grandes dépenses de fureur, voilà tout ce qui leur resta de cette crise terrible de prêtrophobie. Les malheureux ! Ils étaient devenus aphones à force de vouloir complaire à M. Thury, et voilà que le maître les désavouait, voilà qu’il les menaçait d’expulsion, s’ils ne se calmaient pas ! Plus d’un a dû douter de la justice. J’eus pitié d’eux, de leur grande lassitude. Je me promis de ne point les exciter par des phrases belliqueuses et amères, mais de leur administrer des paroles lénitives, de leur tenir un discours calmant, des propos de convalescence.
— Citoyens, dis-je, maintenant que voilà clos ce petit incident, je reprends mon discours au point précis où je l’avais laissé ! Allons, regardez-moi bien ! Est-ce que les tortures du célibat, est-ce que les visions obsédantes que M. l’abbé Ragut — pardon, que le citoyen Ragut ! — vous décrivait tout à l’heure m’ont creusé, m’ont miné, m’ont séché sur pied ?
— Dame ! fit un des assistants, pour dire que vous ressemblez aux échalas !
— Pour ça, cria un autre, un « esquelette » et vous ça fait deux !
— Silence, réclama le cordonnier-président. Silence, Mossieu le maire l’a dit !
Le cordonnier n’avait guère besoin de s’époumonner ; les « bons » électeurs s’étaient manifestement résignés à me laisser parler.
— La vérité, repris-je, c’est que vos curés portent assez allégrement, sous le soleil et sous la pluie, le faix de leur célibat ; la vérité, c’est qu’ils ont quelques bonnes raisons de ne pas larmoyer tout le long des jours et tout le long des nuits. Je vous le garantis : vous n’entendrez pas, chez eux, les pleurs et les grincements de dents de pauvres hères qui se lamentent et qui ne veulent pas être consolés, parce qu’ils n’ont pas d’épouse ! Il faut que le citoyen Ragut se résigne : ce n’est pas demain que les prêtres iront prendre le Vatican d’assaut et diront au pape, un revolver sous la gorge : « Une femme ou la vie ! » Ce n’est pas demain que les prêtres se marieront, et je m’écrie : « Tant mieux pour vous ! » Sans doute, si vous aperceviez votre curé cheminant par les rues, orné d’une garniture d’enfants et bras dessus, bras dessous avec une épouse, robe contre robe, vous regarderiez ce gai tableau avec complaisance et vous vous divertiriez excessivement. Mais les évêques ne nous envoient pas dans les paroisses tout exprès pour vous fournir des occasions de vous récréer l’âme et de rire honnêtement. Tant mieux pour vous si vos curés se vouent au célibat, car en se mariant ils épouseraient aussi des obligations, des charges, des devoirs qui ne pourraient se concilier avec la mission du prêtre ! Je ne vous apprendrai rien de nouveau, en vous disant qu’un des devoirs les plus graves du ministère des prêtres, c’est celui d’entendre les confessions.
— Ah ! Ah ! ricanèrent plusieurs auditeurs.
— D’la confession, i n’en faut pus ! C’est pour les bigotes qu’ont rien à faire ! clama une voix.
— Qu’elle vous plaise ou non, l’institution existe. Il y a des gens qui s’en servent, qui en ont besoin pour la sécurité de leur conscience, pour leur bonheur ; je vous sais trop intelligents, trop philosophes pour oser dénier à l’un de vos semblables le droit de chercher le bonheur où bon lui semble. La confession existe, et il y a des gens qui s’en servent : or, avec le mariage des prêtres, elle devient plus difficile, plus pénible à ceux qui en usent.
— On comprend pas ! fit d’une voix lourde l’un des assistants.
— Eh bien, je vais éclairer ma lanterne ! Ignorez-vous donc que vos femmes ont mille et une manières — je ne veux pas les énumérer, vous les connaissez mieux que moi — de vous faire parler, lorsque vous voudriez vous taire, de vous amener à des confidences que vous aviez juré de tenir secrètes, en un mot, de vous tirer les vers du nez !
— Eh tiens ! s’écria Mme Ragut au milieu des rires de la salle, lorsque les hommes font les cachotiers, on fait la tête : ils calent toujours !
— Je remercie Mme Ragut, poursuivis-je, de vouloir bien donner à mes dires l’appoint de son expérience… Je ne prétends pas que le prêtre marié céderait forcément aux sollicitations de sa femme et qu’il commettrait l’abominable forfaiture de lui révéler le secret des confessions, mais ce serait déjà trop, si on pouvait le soupçonner de le faire, si on devait craindre que le prêtre ne fût livré à de trop vives tentations d’être indiscret. Les femmes sont curieuses par nature et elles aiment à connaître les secrets du prochain : elles n’auraient aucune raison de croire que la femme de M. le curé serait d’un autre tempérament que le leur ! Elles n’auraient pas grande foi dans la discrétion d’un confesseur qu’elles sauraient exposé à certains assauts, certains interrogatoires par certains procédés dont elles n’ignorent pas les périls pour les avoir, peut-être, pratiqués elles-mêmes avec succès ! Avouer ses péchés, tous ses péchés, ce n’est certes pas chose toujours agréable, mais les confesser à un homme dont le silence ne vous paraîtrait pas rigoureusement garanti, ce serait nous demander un héroïsme dont beaucoup ne sont pas capables. Puisque dans la religion catholique, l’institution de la confession existe, le célibat de ses prêtres est une nécessité. Et ce n’est pas à ce seul point de vue de la confession que le mariage des prêtres n’est pas souhaitable. Un curé marié appartiendrait à sa femme, à ses enfants, à ses gendres, à son beau-père, à sa belle-mère, à la dot de ses filles, à la prospérité de sa famille, à ses champs, à ses bêtes, à son or, il ne serait pas l’homme qui doit se faire tout à tous.
— Tu parles ! lança un jouvenceau de dix-huit ans qui avait traversé, comme apprenti, un atelier de la banlieue parisienne.
Plusieurs assistants protestèrent contre l’impertinence du gamin. M. le maire regarda le drôle, et, du doigt, lui montra la porte de la salle. Aussitôt, deux « bons » électeurs empoignèrent le jouvenceau sous les bras, l’entraînèrent jusqu’à l’une des issues et le jetèrent dehors. O miracle ! Voilà que les furieux faisaient la police et veillaient à ce que je ne fusse pas troublé dans mon discours. O puissance de l’œil bleu ! Je repris :
— Un prêtre marié serait encore « monsieur le curé », il ne serait plus « votre curé », un homme que vous avez le droit de considérer comme vôtre, parce qu’il ne peut avoir d’autre famille que vous, parce qu’il est venu parmi vous, non par cupidité, non pour écumer vos petites fortunes, non pour gagner sur vous la robe et le chapeau de son épouse, — il n’en a pas, — ou la miche de pain de ses enfants, — il n’en a pas, — mais pour consoler ceux d’entre vous qui font voile pour l’autre monde, pour baptiser ceux qui débarquent, pour apprendre à vos enfants à vous respecter et à ne pas vous jeter aux épluchures quand vous serez vieux et que vous ne pourrez plus travailler ! Vous auriez mauvaise grâce, je vous assure, à vous insurger contre le célibat du prêtre : c’est là une institution dont vous recueillez tous les bénéfices, et si d’autres en souffrent, ce n’est assurément pas vous qui en pâtissez. Ah ! vos ancêtres, les paysans du moyen âge, l’avaient bien compris ! Il fut un temps — il y a de cela huit siècles — où les prêtres ne se distinguaient pas précisément par la chasteté de leur vie. Beaucoup d’entre eux abritaient une amie, une compagne — je ne veux point vous chicaner sur le mot — sous le toit de leur presbytère. A cette époque, un pape illustre, Grégoire VII, — qui était le fils d’un menuisier, s’il vous plaît ! — prit en main le gouvernail de l’Église et il parla ferme à son équipage. Il enjoignit aux prêtres de quitter leurs compagnes. Les uns obéirent, les autres se dirent : « Le pape est si loin ! » Et… ils ne se séparèrent point. Or, savez-vous qui est-ce qui se fâcha ? Ce fut le peuple ! Ce furent les paysans, vos grands-pères, qui se chargèrent de faire exécuter l’ordre du pape. Ils conspuèrent les prêtres mariés, et envahirent le presbytère, une fourche à la main, résolus, vous le voyez, à traiter comme une botte de foin la femme de M. le curé. Ils les expulsèrent.
— Mais qu’est-ce qu’elles sont devenues, ces pauvres petites femmes ? demanda Mme Ragut d’une voix qui pleurait.
Cette interrogation larmoyante fit courir, dans la salle, un petit frisson de gaieté, et M. le maire lui-même dut céder à la force du comique.
— Je regrette, dis-je, de ne pouvoir satisfaire la curiosité si compatissante de Mme Ragut. Je l’engage pourtant à se rassurer : ces dames durent trouver un abri quelque part ! C’est une page d’histoire que je vous ai retracée et qui porte avec elle une leçon. Vos grands-pères du douzième siècle, plus perspicaces dans leur rude bon sens qu’on pourrait vous le faire accroire, avaient compris qu’un prêtre marié ne serait plus le mandataire zélé du Christ, ne serait plus l’homme de Dieu, mais l’homme des créatures : ils savaient qu’un prêtre marié, quand le devoir l’appellerait à l’église, chez les malades, chez les pauvres, subirait trop souvent la douce tyrannie de la tendresse conjugale et s’attarderait en son presbytère où il serait choyé, dorloté.
Cette évocation mit en joie mes Romenaisiens : le rire fut unanime. Je ne m’émus pas.
— On croirait vraiment, à vous voir rire, m’écriai-je, que quand vous restez à la maison, c’est pour y recevoir des coups ! C’est là un accident qui n’est pas rare dans l’état conjugal, mais je n’avais pas ouï dire qu’il fût, à Romenay, plus fréquent qu’ailleurs !… Je reviens à mes curés ! J’affirme que, s’ils se mariaient, les prêtres ne pourraient remplir leur mission.
— Et la papesse Jeanne ! dit le citoyen Chapougnot, d’une voix de député qui interrompt un ministre.
La fameuse papesse était inconnue des Romenaisiens : ils ne s’associèrent pas à l’indignation de Chapougnot. Je poursuivis :
— Cette institution du célibat que je défends eut pour avocat un homme au vaste génie, Napoléon Ier !
— Ah ! ah ! ah ! firent en ricanant plusieurs de mes auditeurs.
— Napoléon ! un calotin ! dit un citoyen.
Chapougnot se leva du banc où il était assis.
— Citoyens, s’écria-t-il se tournant vers les assistants, le citoyen-curé insulte la République !
Le cordonnier-président crut devoir intervenir :
— Citoyen-curé, fit-il, il faut retirer les paroles que vous venez de dire.
— Quelles paroles ? demandai-je. Retirer quoi ?
— On ne doit pas prononcer ici le nom des tyrans du peuple, répondit-il, tandis que les clients de la Lumière applaudissaient.
— Je ne voudrais pas, repris-je, assassiner vos convictions : je concilie. Un individu assez connu qui exerça, pendant plusieurs années, la profession de tyran du peuple, était d’avis que le mariage des prêtres offrait des dangers, celui-là entre autres, de permettre à un ecclésiastique perfide et retors, en mal de dot, de séduire une jeune fille et de l’épouser. Vous seriez donc bien mal venus à déblatérer contre le célibat des prêtres, et je ne vois vraiment pas quelle satisfaction vous pourriez éprouver à savoir que vos curés se marient comme le reste du genre humain, qu’ils obéissent aux saintes lois de la nature ! Il paraît, en effet, que nous sommes des monstres. Le citoyen Ragut l’affirme. Beaucoup d’imbéciles le disent et aussi quelques hommes d’esprit (mes sentiments de justice et d’impartialité vous sont trop connus pour que je sois obligé de préciser dans laquelle de ces deux catégories je range le citoyen Ragut). Le célibat est contraire aux lois de la nature, je ne dis pas non ! Et après ? Hommes mariés, écoutez-moi ! Je prétends que votre état de vie est aussi contraire que le mien à ces fameuses saintes lois. Oui, le jour où vous vous présentez à la mairie et à l’église pour jurer fidélité à celle qui va devenir votre femme, vous prenez, ce jour-là, l’engagement de vivre en révolte ouverte et permanente contre les lois de la nature. Je ne parle pas à des petits garçons et je vais m’expliquer. Croyez-vous donc qu’il soit dans la nature de l’homme de n’aimer qu’une seule femme ? Eh bien, non, et si vous ne violez pas le serment de votre mariage, c’est par respect pour votre femme, par respect pour vos enfants, par respect pour vous-même. Et si vous ne possédez pas cette collection de respects, c’est tout simplement parce qu’il y a des gendarmes, c’est parce que la raison ou la prudence parle en vous plus fort que la nature. La nature ! mais c’est de tout autres conseils qu’elle vous donne ! Elle a horreur des entraves, horreur de la monotonie, horreur de la fidélité conjugale, horreur de vous tous, gens mariés ! Si vous suivez ses lois, ses saintes lois, vous garderez votre épouse pendant quelque temps, puis vous la quitterez pour en prendre une autre que vous abandonnerez aussi, pour aller toujours à la plus jeune, à la plus jolie, à la plus désirable. Vous convoiterez et vous accaparerez la femme de votre prochain parce qu’elle est plus belle que la vôtre ! Essayez un peu ! Et vous verrez se dresser devant vous, brandissant le glaive de la loi — d’une autre loi ! — le citoyen Chapougnot qui représente, parmi nous, avec tant de majesté et de vigilance, la société, la morale, la puissance coercitive de la France !
Apprenant qu’il représentait tant de choses, le citoyen Chapougnot, qui se tenait accroupi sur son banc, se redressa et prit une pose auguste.
— Oui, continuai-je, il est aussi contraire à la nature de n’aimer qu’une femme que de n’en aimer aucune, et les contraintes du célibat ne sont pas plus dures que celles du mariage. Je ne connais qu’un pays au monde où les individus vivent selon les saintes lois de la nature : c’est le pays des bêtes !
— Citoyens, clama Chapougnot, se levant brusquement de son banc, le citoyen-curé insulte la République !
Je dus m’interrompre. Un grondement sourd et prolongé se faisait entendre. Les clients de la Lumière s’agitaient, remuaient leurs sabots sur le parquet de la salle. C’étaient les prodromes d’un nouvel accès. Tous, ils regardaient M. le maire, quêtant un mot, un signe qui leur permît de me dévorer. M. Thury resta impassible. Décidément, il s’obstinait à ne pas vouloir lâcher sur moi ses électeurs. Seul, le citoyen Chapougnot, qui jouissait, lui, de toutes les franchises, clamait à plein gosier : « Le curé insulte la République ! »
Je repris, sans me troubler :
— Oh ! parlez-moi des bêtes ! Elles, du moins, sont affranchies de la fidélité conjugale ! O trop heureuses si elles connaissaient leur bonheur ! Le citoyen Chapougnot ne verbalise contre elles. C’est le pays des libres épanchements, la vraie cité d’amour que le citoyen Ragut évoquait, devant nous, avec une éloquence attendrie. Par un matin de printemps, quand, de toutes parts, autour de vous, la vie fait explosion, montez sur la colline des Ormeaux qui domine la vallée. Contemplez les prairies où paissent vos troupeaux. Saluez, saluez, citoyens, c’est la cité d’amour ! C’est là, c’est là où on n’obéit qu’aux saintes lois de la nature !!!
— Et la papesse Jeanne ! me lança en plein visage le citoyen Chapougnot.
Les « bons » électeurs murmurèrent, mais, cette fois, ce ne fut pas contre moi : Chapougnot, à la fin, les lassait. Tant va la cruche à l’eau… Visiblement, ils jalousaient l’Éminence grise à qui le Richelieu romenaisien concédait le privilège de m’interrompre et d’être stupide pour eux tous. Ne pouvant s’en prendre au maire, ils assaillirent Chapougnot de leurs protestations.
Des voix indignées s’élevèrent :
— Tu nous assommes avec la papesse Jeanne ! dit l’une.
— Veux-tu nous laisser tranquille avec ta papesse ! fit une autre.
— Mais qu’est-ce qu’elle t’a fait, cette bonne femme-là ? ajouta un troisième.
Je vis arriver le moment où on allait porter sur Chapougnot une main sacrilège et expulser de la salle le représentant de la puissance coercitive de la France. Heureusement, l’œil bleu était sur eux, qui les figeait dans leur colère. Heureusement, le cordonnier-président veillait.
— Citoyen Chapougnot, fit-il, faudrait, pourtant, laisser parler le monde !
Le tumulte s’apaisa peu à peu, et j’entendis Mme Ragut qui, penchée vers son mari, s’exprimait ainsi : « Claude, tu crois que je ne ferais pas mieux de sortir pour protester ? Ce curé n’est pas un homme comme il faut : il a l’air de dire qu’on est des bêtes. Il n’est pas convenable du tout, cet homme-là, mais du tout, du tout. » — Le citoyen Ragut ne répondit pas et se contenta de hausser les épaules en me regardant. Je repris :
— Les considérations que je vous ai exposées ne séduisent point, je le vois, M. et Mme Ragut : vous m’en voyez inconsolable ! Et j’ai la douleur d’être en désaccord avec eux sur bien d’autres points ! Me le pardonneront-ils ? A en croire le citoyen Ragut, les célibataires, les prêtres seraient des « monstres sociaux », parce qu’ils renoncent au droit d’avoir une progéniture, parce qu’ils ne procréent pas d’individus pour perpétuer l’espèce ! O citoyen Ragut, que vos citrouilles sont belles ! Que les pierres que je lance dans votre jardin retombent sur elles ! Savez-vous, citoyens qui m’écoutez, que si les gens mariés remplissaient leur fonction sociale, s’ils n’usaient pas de pratiques sur lesquelles il ne convient pas que j’insiste, s’ils ne détournaient pas le mariage de sa fin, la société serait vite garnie d’enfants et la patrie de citoyens ! Dites-moi un peu quels sont ceux qui considèrent l’enfant comme le but du mariage ! Dans le mariage, tel qu’il est compris par trop de gens, l’enfant n’est pas un but, c’est un accident. Le premier-né est le bienvenu, le second n’est pas mal accueilli — car enfin on peut perdre le premier — le troisième arrive, et l’on commence à se rechigner : si d’autres apparaissent, ils sont salués, à leur entrée dans la vie, comme un fléau pour la famille. Que de fois, entrant à l’improviste dans vos maisons, au cours des visites annuelles que je vous fais, je trouve une famille consternée, je vois des visages découragés, des yeux qui se mouillent ! Le père se croise les bras devant l’âtre, comme si la fatalité l’accablait et s’il se refusait désormais à tout labeur. La mère gémit et larmoie. Il n’y a pas jusqu’à l’aïeule assise au coin de la cheminée où elle tourne silencieusement son rouet, qui n’essuie une larme sur ses joues ridées. Devant ce tableau de désolation mon cœur se serre, et je demande anxieux : « Mais, vous avez donc perdu quelqu’un ? » Le père reste muet comme les grandes douleurs, l’aïeule essuie une nouvelle larme, et, entre deux soupirs, la mère, — les femmes aiment à répandre leur souffrance en paroles, — la mère me dit, avec un grand geste de découragement : « Non, monsieur le curé, nous n’avons perdu personne. Au contraire… dans quelques mois, vous allez en baptiser encore un ! »
— Et la Saint-Barthélemy ! Et Mme de Montespan ! Et le Deux-Décembre ! Et le petit Mortara ! égrena le citoyen Chapougnot.
Je donnai à l’érudition du garde champêtre le temps de s’extravaser, puis je repris :
— Hommes mariés qui m’écoutez, procréez des enfants, remplissez le but du mariage, peuplez Romenay, et je vous assure que la société ne sera pas tentée de demander du renfort aux célibataires, aux curés ! Que messieurs les hommes mariés commencent ! Allons, croissez et multipliez, c’est « la grâce que je vous souhaite », comme dit le citoyen Ragut !
— Votre ironie ne m’atteint pas ! fit d’une voix sombre mon ancien confrère, sortant enfin de son mutisme. J’affirme que vouer à la chasteté perpétuelle des jeunes gens qui n’ont point l’expérience de la vie, qu’on séduit par des discours, qu’on dupe par toutes sortes de moyens, c’est commettre un attentat contre la liberté humaine !
— Un attentat contre la liberté humaine ! Ah ! mais parlons-en ! Si des hommes trouvent leur bonheur à être malheureux, laissez-leur, au moins, la liberté d’être esclaves ! Je vous admire vraiment, citoyen Ragut, quand, au nom de la liberté, vous voulez nous exproprier du droit au célibat ! Quand les prêtres prononcent leur vœu de chasteté, ils agissent librement, et je ne sache pas qu’on ait pris de force le citoyen Ragut pour le traîner à l’autel, le jour de son ordination ; je ne sache pas qu’on l’ait placé entre deux gendarmes quand, devant l’évêque et devant l’assemblée des chrétiens, il a juré d’être chaste toute sa vie. C’est volontairement qu’il est venu s’offrir. Je puis en parler, car j’étais là, vêtu d’une robe blanche tout comme le citoyen Ragut. Ah ! où sont les robes d’antan ? Et mon ancien confrère ne peut pas prétendre qu’on l’ait séduit, qu’on lui ait « doré la pilule », pour employer une expression plus vulgaire, mais qui rend mieux ma pensée. N’allez pas vous imaginer que l’évêque devant qui nous jurions d’être chastes ait abusé de notre inexpérience pour nous vouer au « martyre », qu’il nous ait pris par ruse, en une heure d’enthousiasme et d’exaltation, qu’il nous ait alléchés par de beaux discours après avoir capté notre volonté par d’habiles et longues manœuvres. Or, écoutez-moi. Il n’est point permis à l’évêque de recevoir le serment de quiconque n’a pas vingt et un ans. Et avant de nous admettre, il nous avait soumis à une épreuve de quatre années où nous avions eu tout loisir pour peser le poids de l’engagement que nous prenions. Et pendant le temps où nous faisions l’expérience de nos forces, n’avions-nous pas vingt ans, n’étions-nous pas en pleine sève, dans toute la ferveur du sang ? N’avions-nous pas le droit de jurer d’être chastes, toute notre vie, puisque nous l’étions à vingt ans, à l’âge où les passions sont le plus furieuses et demandent, avec plus de violence, un assouvissement ? Et le jour de notre engagement, l’évêque a-t-il donc cherché à nous griser de promesses capiteuses, comme autrefois les « rabatteurs » enivraient les jeunes gens pour les amener à s’enrôler ? Eh bien, que pensez-vous de ce petit discours que l’évêque est obligé d’adresser aux jeunes gens qui se présentent à lui pour faire vœu de chasteté ? Quand chaque ordinand a répondu : « Présent », à l’appel de son nom, l’évêque, mitre en tête, prononce ces paroles que le citoyen Ragut connaît aussi bien que moi, mais qu’il me saura gré, sans doute, de lui rappeler comme un souvenir de jeunesse (je les ai transcrites pour vous les lire ce soir) :
« Très chers fils, dit l’évêque, vous devez considérer, très attentivement et sans vous lasser, quel fardeau vous demandez qu’on vous impose. Jusqu’à présent, vous êtes libres, et il vous est permis, à votre guise, de passer au monde, si bon vous semble. Quand vous aurez reçu l’ordre du sous-diaconat, il ne sera plus temps de changer d’avis : il vous faudra servir Dieu, avec son aide observer la chasteté et être comme des esclaves dans les ministères de l’Église. Enfin, puisqu’il en est temps encore, réfléchissez et, s’il vous plaît de persévérer dans votre dessein, au nom du Seigneur, avancez ! »
Eh bien, le citoyen Ragut a entendu ces paroles à lui adressées, et il est resté ! Il a avancé au nom du Seigneur ; il est allé, sans qu’on l’en prie, se placer sous le joug ! Ah ! qu’il est mal venu à prétendre qu’on l’a entraîné par ruse, qu’il ne savait pas, qu’il ne l’a pas fait exprès ! Mais il avait vingt et un ans, lui aussi ! Voudrait-il donc nous forcer à conclure que la venue de l’intelligence et du discernement fût en lui si tardive que, pour apparaître et illuminer ses ténèbres, la raison ait attendu que M. l’abbé Ragut, parvenu à sa quarante-cinquième année, entrât, pour se rafraîchir, dans le café-restaurant de Mme Rosalie ! De grâce, que le citoyen Ragut cesse de nous parler d’attentat à la liberté humaine ! Lorsqu’un prêtre trouve le joug odieux et trop pesant, est-ce que les gendarmes l’empêchent de le secouer et de prendre femme ? Sans doute, ce prêtre trahit un serment, mais la loi lui donne le droit d’être parjure. Il ne trouve devant lui que sa conscience — un gendarme qui n’a ni sabre ni tricorne et qui ne verbalise pas — pour lui reprocher son acte. Si, risquant de passer pour fou et bravant effrontément le ridicule, je m’avisais demain de me marier, — oh ! rassurez-vous, je ne vous infligerai pas cette surprise ! — je défie le citoyen Chapougnot, qui représente la société, la morale, la loi, la puissance coercitive de la France, de venir prendre par les épaules et d’expulser la malheureuse qui serait ma femme ! La loi n’interdit pas au prêtre las de sa chasteté de se choisir une épouse et d’avoir des enfants à la douzaine ! La liberté du prêtre ! mais il me semble que, par son mariage, le citoyen Ragut lui a rendu un assez bel hommage et (je me tournai vers Mme Ragut que je désignai du doigt) nous n’avons point le droit d’en douter, puisqu’il en a apporté ici la preuve la plus évidente, la plus abondante, la plus écrasante que nous puissions désirer !
Sur ces mots, tandis que les « mauvais » électeurs m’applaudissaient, m’acclamaient, que les amis de M. le maire, enfin démuselés, vociféraient leur état d’âme, je traversai la salle en m’épongeant le front avec mon mouchoir et j’allai reprendre ma place sur la chaise que m’avait offerte M. Cobichet. J’entendis plusieurs cris de : « Vive le curé Blondot ! » qui me payèrent de mes sueurs oratoires.
— Je demande la parole, modula une petite voix flûtée.
Le cordonnier-président parut inquiet, hésitant.
— La parole, fit-il, est à… à la cit… à Mme la citoyenne Ragut.
Mme Ragut s’avança au bord de l’estrade et, comme plusieurs assistants poussaient des clameurs gouailleuses, elle agita la main droite pour demander le silence.
— Citoyens, dit-elle, accompagnant ses paroles de petits gestes comiques, des curés qui ne se marient pas, il n’en faut plus ! Un homme sans femme ! A-t-on jamais vu ça, par exemple ! Qu’ils nourrissent une femme et des mioches ; c’est bien leur tour ! Et surtout, n’écoutez pas celui de chez vous : un curé marié, rien de plus beau ! Tenez, mon p’tit homme et moi, si on ne fait pas un gentil ménage ! Avant dix ans, tous les curés seront mariés, et quand ils viendront vous demander vos filles en mariage, donnez-les, donnez-les, je vous dis ! Les curés, voyez-vous, je les connais, c’est du monde comme il faut ! Ces gens-là ont de l’éducation, ça sait mettre l’orthographe, et puis, ça n’est point malheureux. C’est considéré et il n’y a encore que ces gens-là pour savoir se faufiler dans le grand monde. Et, dans le grand monde, mes petits agneaux, c’est là qu’on en avale de bonnes choses !
Sur cette dernière phrase où elle avait condensé son idéal, Mme Ragut retourna vers sa chaise. Elle s’y écroula : plock ! on eût dit une nappe de graisse qui s’étale.
Revenus de leur ahurissement, les clients du Café de la Lumière murmurèrent. Quelques-uns protestèrent avec force. L’exhortation de la citoyenne n’avait point eu l’heur de les séduire. Mme Ragut devenait suspecte de cléricalisme. Les autres assistants étaient dans la joie. Des quolibets, des lazzis, de basses plaisanteries partaient de tous les points de la salle. L’assemblée était tumultueuse. Le cordonnier-président se leva :
— Citoyens, dit-il de sa voix rogue, c’est fini. Allez-vous-en !
— Vive la République !!! cria le citoyen Chapougnot.
Par les trois portes de la salle, la sortie commença. Je me disposais moi-même à partir quand je vis M. Cobichet qui s’avançait vers l’estrade. Il offrit tout d’abord ses humbles hommages à M. le maire, puis se tournant vers M. et Mme Ragut, il leur serra la main. Je devinai qu’il les congratulait sur leur succès d’éloquence. Je quittai la salle et je dus traverser des groupes qui s’étaient formés. Plusieurs de mes auditeurs devisaient. Je fus salué. — « Bonsoir, monsieur le curé. — Bonsoir, mes amis. » — Des phrases parvinrent à mes oreilles. On parlait de moi avec quelque éloge : « Pour sûr, disait un vieux paysan tout chenu, notre curé n’est point une bête ! Il prêche mieux que le Ragut ! — Et mieux que la grosse femme ! fit une voix. — Ah ! dame ! il a du bagout ! » conclut un autre paroissien. Que voulez-vous, ces braves gens avaient leur orgueil. Pour eux, le citoyen Ragut, c’était « l’étranger ». Moi, je représentais Romenay, « le pays ». Et j’avais mieux « prêché » que l’autre (le bagout est le pseudonyme romenaisien de l’éloquence). Ils étaient fiers de moi, tout comme ils s’enorgueillissaient de leur mairie, de leur maison d’école, de leur église, parce que toutes ces choses étaient de chez eux, étaient à eux. Je me dirigeais vers le presbytère quand j’entendis, derrière moi, un bruit de pas précipités et une voix oppressée qui m’interpellait : « Monsieur le curé ! monsieur le curé ! » Je m’arrêtai et me retournai : M. Cobichet, pharmacien de première classe, était devant moi. Il s’approcha et, sur un ton très bas, comme si les ténèbres eussent écouté et qu’il s’en fût défié, il me dit :
— Vous savez, monsieur le curé, ils sont battus, ils sont aplatis, ils sont anéantis, ils ne sont plus.
— Eh bien, tant mieux, monsieur Cobichet ! répondis-je. Je suis bien aise de l’apprendre de votre bouche. Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur Cobichet.
Et laissant là le pharmacien, un peu désemparé, je rentrai au presbytère. Je me couchai, mais le sommeil ne vint pas. Je me remémorai les incidents de la soirée et les paroles que j’avais prononcées me revinrent à l’esprit. Oh ! je ne cherchai pas à me faire illusion ! Sans doute, mes ironies n’avaient point été d’une essence très subtile, mais aussi mes auditeurs n’étaient point des Athéniens de Paris, pas plus que leurs grands-pères ne furent des Parisiens d’Athènes ! Sans doute, mon discours, mon « sermon » ne serait jamais enchâssé dans le Trésor de la prédication, mais j’avais, de mon mieux, abattu la superbe du sieur Ragut et saccagé les citrouilles de son jardin. Il me parut que j’avais jeté dans mon auditoire quelques idées marquées à l’estampille du bon sens. Eh ! mais je ne me prends pas pour un imbécile ! Et vous, citoyen lecteur, que pensez-vous de vous-même ?
Le lendemain, vers les quatre heures de l’après-midi, M. Octave Ferrandière vint au presbytère. Il entra dans ma chambre la figure joyeuse, et il fut pris aussitôt d’un rire convulsif.
— Mais qu’y a-t-il ? demandai-je.
M. Octave, au lieu de me répondre, se mit à rire avec plus d’entrain encore et de conviction.
— Mais enfin, monsieur Octave, qu’y a-t-il donc ?
— Il y a, fit M. Octave, il y a… non, c’est à se tordre !
— Mais quoi
— Il y a que la femme du pasteur protestant et la femme du défroqué — vous savez, cette grosse dame qui, hier soir, encombrait l’estrade — viennent de s’attraper sur la place et de se tapoter. Et les deux dames se battaient pour Maxim ! C’est à se tordre ! C’est à se tordre !
— Que me contez-vous là ?
— Oui, continua M. Octave, le maire M. Thury avait invité M. et Mme Asseler à un déjeuner de première classe qu’il donnait en l’honneur du couple Ragut. — Vous n’ignorez pas que le citoyen et la citoyenne ont reçu l’hospitalité chez les Thury. — Le pasteur n’est pas venu pour des raisons que j’ignore et qui doivent être profondes, mais vous pensez bien que sa femme ne pouvait manquer l’occasion de se rencontrer avec Maxim. Extraordinaire, ce Maxim ; il les ensorcelle ! A table, on l’avait placé entre les deux dames, et… non, non, c’est à se tordre ! monsieur le curé, je me tords.
— Tordez-vous une bonne fois pour toutes, monsieur Octave, mais redressez-vous et continuez !
— A table, Maxim était donc flanqué des deux dames. Or, vous ne savez pas que la mère Ragut, elle aussi, en tient pour Maxim. L’amour ne doute de rien : il ne recule pas devant les gros tas. Depuis trois jours qu’elle est chez les Thury, Mme Ragut a été prise. Maxim me l’avait dit hier : « Figure-toi, m’a-t-il raconté, que cet hippopotame me regarde avec des yeux, mais des yeux ! Elle veut toujours m’entraîner dans les coins, me fait ses confidences, me pousse du coude, m’appelle « Maxim » tout court et ne cherche que des occasions de se trouver seule avec moi. » Or, pendant le déjeuner, c’était à qui de ces deux dames parlerait avec Maxim. Mme Asseler, pour vexer sa grosse rivale, affectait de causer sans discontinuer à Maxim, à Maxim seul. (J’ai rencontré sur la route de Romenay mon ami qui venait de quitter Mme Asseler, à l’entrée de la ville ; c’est lui qui m’a si bien renseigné.) La dame mafflue devenait blême de colère et s’agitait furieusement. Maxim, pour se moquer et pour amuser l’autre, lui demanda si elle avait une indigestion. Elle chuchota aigrement : « Ah ! j’en ai gros sur le cœur ! » A la fin du repas, les deux femmes échangèrent même des paroles vipérines ; mais ce fut le bouquet quand, au sortir de table, Mme Asseler prit le bras de Maxim et lui dit : « Vous allez me reconduire, hein ? Nous n’allons pas, je l’espère, passer l’après-midi avec ce vieux tableau ! » Le vieux tableau, qui épiait leurs propos, a tout entendu. Or, vous savez, quand une femme est jalouse, vraiment jalouse, il n’y a aucune puissance sur la terre, dans le ciel et dans les enfers, qui puisse l’empêcher de faire du chambard. La mère Ragut les laissa partir sans souffler mot, parce que son vieux mufle de mari était là, mais elle a pris prétexte de ce que le médecin lui avait ordonné les courses à pied, et elle est partie pour Romenay. Comment les deux femmes se sont-elles abouchées ? Que s’est-il passé ? Je l’ignore. Au moment où j’arrive sur la place de l’église, j’aperçois un rassemblement, j’entends un duo de voix furieuses et des rires et des cris. Je me précipite et je vois mes deux bonnes femmes campées l’une en face de l’autre, dans une attitude des plus agressives, et qui semblent prêtes à s’écharper.
— Oh ! vous pouvez le faire à la pose, disait la dame Ragut, c’est du propre, votre conduite ! Une femme mariée, c’est du joli !
— Ah çà ! mais, est-ce que je vous ai chargée de me faire la morale ? répondait Mme Asseler. Espèce de grosse dondon !
La bataille devint bientôt plus acharnée. La pudeur spéciale à mon sexe ne me permet pas de vous redire les épithètes renommées dont elles s’accablaient. La mère Ragut s’échauffait. Sa figure passait du rouge au violet. Elle ouvrait une bouche de soupirail et engluait la femme du pasteur d’invectives poisseuses. Parfois, elle se taisait : sans doute, elle fouillait dans ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, elle récapitulait son ancien répertoire pour y découvrir la bonne grosse injure bien faisandée et, quand elle l’avait trouvée, vlan ! elle la jetait à la face de l’autre ! La petite dame Asseler restait plus calme : elle serrait les lèvres qu’elle n’entr’ouvrait que pour décocher quelque épithète envenimée : les mots sifflaient en s’échappant de sa bouche et allaient se planter comme une flèche dans les chairs de la plus dodue des Rosalies. Ses yeux flambaient dans sa figure, qui était devenue pâle de rage. Non, monsieur le curé, vous n’imagineriez jamais où la mère Ragut allait pêcher ses adjectifs ! C’est à se tordre ! C’est à se tordre !
— Allons, allons, dis-je, continuez. Vous m’intéressez, Savez-vous !
— Oh ! oui, c’est à se tordre, reprit M. Octave. « Vieille sottisière, criait Mme Ragut, vieille poison, espèce d’hérétique, de schismatique. » — « Vieille proxénète ! » répliquait la femme du pasteur de sa voix cinglante. Un moment, Mme Ragut brandit un parapluie au-dessus de la tête de Mme Asseler. Celle-ci bondit vers la grosse dondon et lui appliqua prestement une gifle sur chaque joue. Pif, paf ! On entendit un bruit de chairs qui vibrent, comme quand je frappe sur la croupe de ma jument Manda.
— Et vous n’êtes pas intervenu ! m’écriai-je. Vous ne vous êtes pas, comme un paladin, jeté entre les deux combattantes, pour les séparer ?
— Moi ! fit Octave, oh ! non, par exemple ! Je m’amusais bien trop ! Je ne demandais qu’une chose, c’est que le duel continuât. Je les aurais plutôt même excitées à la lutte. Malheureusement, comme Mme Ragut s’apprêtait à répondre aux gifles par un coup de parapluie, Rigaud le maréchal et Maison l’épicier se sont interposés entre les combattantes et les ont empêchées de s’endommager. Moi, j’ai protesté ! J’ai déclaré que j’étais partisan de la liberté de conscience et qu’on ne devait, sous aucun prétexte, empêcher les hommes, non plus que les femmes, de manifester leurs sentiments. Rigaud et Maison n’ont rien voulu entendre. Le maréchal a pris Mme Asseler par le bras et l’a reconduite jusqu’à la porte de sa maison. Je dois dire, du reste, que la femme du pasteur s’est laissé emmener sans trop faire d’embarras. Elle était déjà rentrée chez elle, que la mère Ragut lui envoyait encore ses épithètes : « Espèce d’hérétique, de schismatique ! »
— Mais vous n’avez donc rien entendu, monsieur le curé ?
— J’étais là, dans ma chambre, dis-je, à lire mon bréviaire : je ne me suis pas dérangé. J’ai bien entendu des cris qui partaient de la place. J’ai cru simplement qu’une vache s’était échappée de l’écurie et que nos gens la pourchassaient avec leurs clameurs habituelles : c’est là un phénomène qui n’est pas rare chez nous. Et Mme Ragut, qu’est-elle donc devenue ?
— Je n’en sais, ma foi, rien. Je l’ai laissée qui déblatérait furieusement contre la « schismatique » devant les commères accourues, et qui déclarait avoir « une de ces soifs à boire la rivière avec les poissons ! » Moi, je suis allé parler au père Cobichet qui se tenait sur le seuil de sa porte. Vous savez que notre apothicaire est beaucoup trop prudent, qu’il a bien trop peur de se compromettre pour regarder de près une dispute. Pensez donc ! S’il allait être obligé de prendre parti !
A ce moment, trois coups précipités furent frappés à la porte de la pièce où nous nous trouvions. J’avais à peine eu le temps de dire : « Entrez », que déjà Prudence était dans la chambre. Elle apparut, la figure ensoleillée de joie. Le bonheur de venir me conter « du nouveau » la transportait. Le feu de sa prunelle disait l’allégresse qui la possédait. Je résolus d’user de la méthode préventive :
— Oh ! fis-je, avant qu’elle eût ouvert la bouche, je vous remercie, Prudence. Je sais tout. M. Octave m’a conté l’aventure.
— C’est dommage, dit Prudence dépitée. Moi qui ai tout vu ! C’est quand même abominable d’assister à de pareils escandales dans notre pays ! Ces créatures-là, c’est comme les champignons venimeux ; elles ont beau se laver toute la journée dans des baignoires, elles ont beau se frotter les mains avec du vinaigre qui sent bon, c’est toujours de la poison… Allons, ajouta Prudence, en poussant un soupir de résignation, je vais aller étendre mon linge au jardin !