Cependant, la curiosité de Prudence ne s’apaisait point. Depuis l’arrivée à Romenay du pasteur protestant, ma gouvernante vivait dans l’agitation. J’en appelle à l’abbé Rosette, en avons-nous mangé, en ce temps-là, de ces soupes deux fois salées, de ces sauces ou brûlées ou tournées, auxquelles il eût fallu le génie d’un poète décadent pour donner un nom étrange en même temps que stupide ! Quand je mettais les pieds dans mon jardin, — un jardin dont Le Nôtre n’eût pas voulu pour sa cuisinière, — je surprenais Prudence qui causait, par-dessus la haie, avec Mme Lenoir, notre voisine de droite ; avec Mme Grivot, notre voisine de gauche. Ma servante, que la « besogne » attachait au logis plus qu’elle ne l’eût souhaité, avait chargé ces dames de la ravitailler de commérages. Nos voisines ne s’étaient point dérobées à ce devoir de charité : quand Prudence ne pouvait aller, chez l’épicier ou chez le maréchal, quémander les histoires du pays, Mmes Lenoir et Grivot l’en pourvoyaient avec abondance. Si Prudence me voyait paraître à l’entrée du jardin, elle cherchait aussitôt dans son tablier relevé et en tirait précipitamment du « linge à sécher » qu’elle étendait, d’un geste brusque, sur la haie. Je m’arrachais, très souvent, aux bavardages de Prudence, mais il n’arrivait de ne point les fuir. J’appris ainsi que Romenay ne se lassait point d’admirer les toilettes de Mme Asseler :
— Ah ! monsieur le curé ! s’écriait Prudence, les belles robes qu’elle porte, Mme Asseler ! Des vertes ! des bleues ! des rouges ! Hier, c’était une robe violette. Ma parole, la femme du curé protestant était mieux habillée que Monseigneur l’évêque quand il vient chez nous, pour la confirmation ! Celui que je plains, par exemple, c’est le monsieur ! Pauvre cher homme ! Il doit être obligé de se serrer le ventre pour payer tout cela ! Il a une figure qui me revient, le curé protestant ! Je suis sûre qu’il n’a pas plus de méchanceté que notre cheval qui n’a jamais donné un coup de pied à personne !
Prudence habillait la vérité d’oripeaux disparates, mais elle ne mentait pas : Mme Asseler, comme la femme du notaire l’espérait tout d’abord, n’avait point voulu seulement étonner Romenay par la fastueuse singularité de ses atours : elle persévérait. C’étaient des vêtements d’une élégance bizarre et tourmentée, c’étaient des chapeaux volumineux empanachés de hautes plumes. Quand vous passiez à côté d’elle, dans la rue, Mme Asseler relevait crânement la tête et, pour vous regarder, se posait sur les yeux une manière de lunettes en écaille qu’on m’a dit s’appeler « face-à-main ». Elle portait suspendue à une longue chaîne d’or toute une collection de bibelots étranges qui se battaient entre eux et tintinnabulaient tandis qu’elle marchait. Surprises et choquées, les femmes protestantes de Romenay, qui étaient de mœurs honnêtes et paisibles, commençaient à dire que l’épouse du pasteur manquait vraiment trop de modestie chrétienne dans sa tenue, que ses toilettes s’écartaient trop de l’évangélique simplicité. Elles étaient moins parcimonieuses d’éloges pour M. Asseler. Je confesse qu’il les méritait et qu’il était digne de la confiance que lui témoignait la communauté protestante. M. Raphaël Asseler était pieux, zélé, plein de charité. A l’office, le dimanche, il commentait les textes de l’Évangile avec éloquence, et il avait, pour les interpréter, de grandes lumières. En chaire, il prenait une attitude recueillie, et dans les élévations à Dieu, dans les prières publiques, dans les exhortations à la vertu et au repentir, il nourrissait l’âme de ses auditeurs, il frappait au cœur, il édifiait. Aux leçons de catéchisme qu’il donnait aux enfants, il savait s’exprimer avec une clarté, une simplicité qui séduisaient l’intelligence des petits.
Et par qui donc étiez-vous si bien informé ? me demanderez-vous. Et par qui l’eussé-je été, sinon par Prudence, dont l’avide curiosité attirait à elle tous les potins qui vagabondaient dans Romenay ? Un jour, ne m’apprit-elle pas que le ministre protestant faisait des ravages dans mon troupeau ; qu’une catholique, Mme Cobichet, femme du pharmacien, ne manquait point, chaque dimanche, de se rendre avec ses filles à l’office du temple protestant !
— Mme Cobichet ! m’écriai-je, mais elle assiste très régulièrement à la grand’messe, à mon église ! Pas plus tard que dimanche dernier, je l’ai vue à sa place ordinaire, au-dessous de la chaire. Je suis d’autant plus certain qu’elle s’y trouvait qu’une grande fleur jaune qui s’agitait au-dessus de son chapeau m’a donné des distractions pendant que je prêchais.
— Je ne vous dis pas le contraire, fit Prudence ; mais alors c’est tout simplement que les dames Cobichet assistent aux deux offices, à celui du curé protestant qui commence à neuf heures, ensuite à la grand-messe de dix heures.
— Ma foi, Prudence, je n’en serais pas autrement surpris !
Je n’avais pas lieu, en effet, de m’ébahir plus que de raison. M. Cobichet « pharmacien de première classe », que l’abbé Rosette et moi avions surnommé « l’apothicaire subtil », — un paroissien que je me reprocherais vraiment de ne point vous présenter, — vivait dans des transes incessantes. Il était obsédé par la peur de voir un jeune pharmacien en quête d’une « situation » débarquer à Romenay et y installer une officine. Le nombre des confrères de M. Cobichet qui avaient eu à gémir sur une si grande infortune l’effrayait. Cette terreur latente assombrissait son âme et la tenait en perpétuelle alarme. Autour de lui, il ne découvrait point de profession où ne s’exerçât la concurrence. A Romenay, florissaient deux vétérinaires, deux médecins. Ah ! les médecins de Romenay ! Leur inimitié était pour M. Cobichet une cause de telles angoisses ! Il devait se maintenir en équilibre entre l’un et l’autre, leur donner des gages de fidélité à tous les deux, les admirer, les louanger, être toujours de leur avis, encore que l’opinion du Dr Martinet et celle du Dr Garot fussent toujours radicalement contradictoires. Aussi que de passes difficiles M. Cobichet avait dû franchir et dont le souvenir le faisait frissonner quand, dans son officine, il triturait, dans le mortier, les onguents et les baumes ! Plusieurs fois, dans une heure de dépit, l’un des deux médecins avait parlé d’appeler un nouveau pharmacien. Jusqu’à ce jour, M. Cobichet avait su éloigner de ses lèvres l’amère potion : il restait sans concurrent. Mais quelle diplomatie ingénieuse il avait dû déployer, et que de ruses subtiles et compliquées ! Il voulait plaire à M. le maire et au Café de la Lumière et ne point se priver, pourtant, de l’estime du presbytère et des familles pieuses. Pour réussir dans cette politique de bascule, il n’avait rien imaginé de mieux que d’opérer, dans ses convictions, un partage à la Salomon. Il était père de deux grandes filles : il avait confié l’une à un couvent du chef-lieu d’arrondissement et donné l’autre à un lycée. Pendant six mois de l’année, il s’adonnait aux idées conservatrices et cléricales et ne dédaignait pas de les honorer dans ses discours. Pendant les six autres mois, il se déclarait radical et « ennemi de la superstition ». Les convictions le prenaient et le quittaient à des époques déterminées : telles des fièvres paludéennes. Après les fêtes de Pâques, il prêchait des opinions audacieuses et subversives : il demandait la suppression de l’ambassade auprès du Vatican. Et ne croyez pas que M. Cobichet s’en remît au hasard, quand il choisissait l’hiver pour se livrer aux idées rétrogrades, au respect de la religion. Sachez que l’hiver est pour messieurs les apothicaires la « bonne saison », le temps où l’humanité tousse, où la grippe, et les névralgies, et les fluxions, et le rhumatisme, s’abattent sur nous que c’est une bénédiction ! M. Cobichet n’ignorait pas que nous, prêtres, nous avons accès près des malades et que l’idée pouvait nous venir alors — beaucoup plus souvent que pendant l’été où les malades sont plus rares — d’appeler à Romenay un autre pharmacien de « notre bord ». N’avions-nous pas quelque raison, l’abbé Rosette et moi, d’appeler M. Cobichet « l’apothicaire subtil » ? L’arrivée du pasteur troubla profondément l’âme déjà si inquiète de M. Cobichet. Les protestants allaient avoir un centre d’unité, un chef : c’était un nouveau parti qui se formait et dont il faudrait étudier les susceptibilités, pour ne point les heurter. Qui pouvait dire si ce pasteur n’atirerait pas à Romenay un jeune pharmacien huguenot ? M. Cobichet ne pouvait s’arracher à ses âpres pensées : il s’attristait. Je dois dire qu’il n’était point fortuné, ayant épousé, par amour, une cousine pauvre. Et notre apothicaire voyait approcher l’heure où il devrait doter ses filles. Lucie, l’aînée « des demoiselles Cobichet », après avoir rêvé d’un officier de dragons, se résignait sur ses vingt-quatre ans, à prendre pour mari le monsieur quelconque qui viendrait épouser la pharmacie de son père. De ce côté, M. Cobichet n’avait pas de grandes inquiétudes. Il n’en était point de même avec sa fille cadette. Ernestine le désespérait par ses ambitions. Elle était sentimentale, lisait des romans, voulait pour époux un homme de lettres qui ne ressemblerait pas à un notaire, « qui aurait un physique troublant », dont les livres seraient dans les bibliothèques des gares de chemin de fer et dont les gazettes illustrées reproduiraient, à l’envi, les traits inspirés. M. Cobichet ne pouvait que désapprouver ce rêve téméraire. Il se sentait enclin à mépriser les belles-lettres. Il ne goûtait vraiment que la littérature de prospectus : s’il eût été académicien et appelé à se prononcer sur la candidature de M. Paul Bourget ou de M. Géraudel, il eût voté, avec sérénité, pour M. Géraudel. M. Cobichet disait du métier d’écrivain qu’il mène ses victimes au vagabondage et à l’hospice et il tenait en peu d’estime ce genre de commerce. Aussi, souffrait-il de voir sa fille Ernestine s’entêter dans son ambition, dans son rêve d’apprivoiser un homme de lettres pour l’épouser : il s’écriait, non sans mélancolie : « Si par malheur il me vient un concurrent, non seulement aucun jeune pharmacien ne se présentera plus pour épouser ma fille aînée, mais où diable Lucie dénichera-t-elle son homme de lettres ? En fait d’homme de lettres, c’est tout au plus si je pourrais lui offrir un commis libraire ! » L’arrivée à Romenay d’un pasteur protestant, c’était une menace de plus pour la pharmacie Cobichet, pour la dot de Lucie et de la vaporeuse Ernestine ; voilà pourquoi l’apothicaire subtil traversait des jours d’angoisse. Comme il avait de l’audace dans la décision, il prit un grand parti. Il rendit visite à M. Asseler, l’invita à déjeuner et résolut d’envoyer Mme Cobichet le dimanche à l’office du temple protestant.
— Je ne demande pas mieux, dit Mme Cobichet, quand son mari lui confia ce qu’il attendait d’elle. La messe protestante est à neuf heures. La grand’messe est à dix heures. Les deux églises sont à peine à vingt mètres l’une de l’autre. J’irai aux deux messes. Ainsi, tout le monde sera content.
— Eulalie, viens que je t’embrasse ! dit M. Cobichet.
Et les deux époux se donnèrent l’accolade des grands jours.
Un dimanche matin, vers dix heures, comme je me rendais à l’église pour la grand’messe, je me trouvai face à face avec Mme Cobichet qui sortait du temple protestant, au moment même où je passais devant la porte. Je ne dis pas un mot, mais me contentai de regarder Mme Cobichet avec quelque sévérité. La femme du pharmacien roula des yeux navrés, pencha la tête sur l’épaule gauche et dit d’une voix dolente :
— Que voulez-vous, monsieur le curé, quand on est dans le commerce !
La candeur d’un tel aveu me désarma. Je pris en pitié Mme Cobichet et son subtil époux. Je songeai à la sollicitude que leur donnait la dot d’Ernestine et de Lucie, ces deux grandes filles qui eussent tant désiré revêtir la robe nuptiale. Je fis rentrer dans ma gorge une malice qui allait en sortir. Je saluai Mme Cobichet d’un grand coup de chapeau et, sans avoir prononcé une seule parole, je me dirigeai, en toute hâte, vers l’église. Arrivé sous le porche, je me retournai et vis Mme Cobichet qui me suivait et venait assister à la grand’messe.
La famille Cobichet fut la seule recrue de M. Asseler et encore, comme vous le savez, l’apothicaire et les siens n’allèrent-ils pas jusqu’à l’apostasie. Je me fais une obligation de vous dire que le pasteur protestant ne cherchait nullement à piller ma bergerie et à me ravir mes brebis. Il semblait qu’en dehors de son ministère, M. Asseler ne recherchât qu’une occupation : être avec son épouse ; qu’il n’eût qu’une ambition : plaire à son épouse. Plusieurs fois par jour, je le voyais de ma fenêtre traverser la place et se diriger, en se hâtant, vers sa maison. Cet homme était toujours pressé. « Allons, pensais-je, il a peur que sa femme ne s’impatiente. » Et la belle Mme Asseler « s’impatientait », je crois. Elle ne se gênait pas pour dire, aux quelques personnes de la ville qu’elle fréquentait, que Romenay ne la séduisait point. Elle ajoutait même dans ce style débordant d’énergie que vous lui connaissez : « Je m’embête dans ce trou comme un poisson dans une guitare. » Sans doute, Mme Asseler ne trouvait-elle pas dans le tête-à-tête, avec son époux, des distractions assez souvent renouvelées, car bientôt un autre personnage fut admis à l’honneur de lui tenir société. A en juger par les mines attristées qu’on lui voyait depuis quelque temps, M. Asseler ne goûtait pas, avec excès, ces relations naissantes. Le pasteur, on n’en pouvait douter, était homme à chérir le mystère d’une tendre intimité, à se complaire aux doux abandonnements. Et voilà que le beau Maximilien Thury venait troubler cette solitude à deux où le cœur trouve, dit-on, de si grands enchantements !
M. le maire de Romenay avait trompé les sombres prévisions de son domestique Jean Raffin. Il renaissait à la santé, à la vie, aux vastes espoirs de la politique. Lequel des deux médecins pouvait se vanter d’avoir eu le diagnostic juste ? Le Dr Martinet et le Dr Garot triomphaient à la fois et emplissaient la ville de leur jactance : « Ah ! je l’avais bien dit ! s’écriait l’un, le Dr Garot n’est qu’un crétin ! — Ah ! je l’avais bien dit ! faisait l’autre, Martinet n’est qu’un idiot ! » M. Cobichet pharmacien de première classe concluait : « Nos deux médecins font grand honneur à la faculté de Paris. » Romenay murmurait : « Ils n’y ont rien vu ni l’un ni l’autre. » Chaque jour, M. Thury se faisait conduire à la mairie et même au Café de la Lumière où il se montrait à ses électeurs, aux soutiens de sa fortune. La maladie n’avait pas éteint ses ambitions : ses convoitises politiques n’en étaient devenues que plus ardentes. Il voulait être député et ne s’en cachait pas. Il n’était pas, j’en suis sûr, très éloigné de croire que le Parlement attendît sa venue pour voter la séparation des Églises et de l’État.
M. Maximilien, dès qu’il sut son père hors de danger, vint aussitôt offrir ses hommages plus ou moins respectueux à la femme du pasteur, dont il avait pu connaître les grâces et les séductions pendant le mois que le ménage Asseler avait séjourné au château du Grillon. Bientôt même, les visites devenaient quotidiennes. On était au commencement du mois de novembre, et quand il ne pleuvait pas, monsieur et madame faisaient, dans la campagne, des promenades à pied. Parfois, l’abbé Rosette et moi les regardions sortir de leur maison, lorsqu’ils partaient pour leurs excursions. Madame était emmitouflée de fourrures. Monsieur, vêtu d’un gros pardessus à col d’astrakan, portait sur son bras des châles et des manteaux, et tenait à la main le pliant de madame. M. Maximilien les accompagnait très souvent. Un jour, l’abbé Rosette, entrant dans ma chambre, me dit :
— Vous savez, monsieur le curé, je viens de les voir partir : c’est maintenant le beau Maximilien qui trimbale les manteaux et le pliant !
— Oh ! oh ! fis-je.
— Oui, reprit l’abbé Rosette, et le pauvre pasteur marchait à côté d’eux. Avait-il l’air assez penaud !
— Évidemment, l’un des deux était de trop.
— Pas du tout, reprit l’abbé Rosette. M. Asseler porte le petit chien, vous savez, cette horreur de toutou jaune qu’on cravate d’un ruban bleu et qui s’appelle Totor.
— Totor ! doux nom !
L’abbé Rosette, dans les premiers jours du mois de décembre, m’annonça que M. Maximilien Thury voiturait dans la victoria des « bons » électeurs M. et Mme Asseler, et que, plusieurs fois même, la femme du pasteur s’était crue autorisée à y monter seule avec le fils du maire, alors que le pasteur, retenu par son ministère, ne pouvait les accompagner.
— Comment ! m’écriai-je, seule avec le Maximilien ! Seule !
— Pardon, fit l’abbé Rosette, il y a Totor. Les convenances sont sauves.
— Ah ! vous m’en direz tant !
Je ne vous étonnerai qu’à demi, n’est-ce pas, en vous apprenant que tout Romenay jasait. « Ces dames » — cette expression englobait toutes les femmes du tiers état, les bourgeoises qui portaient voilette et n’allaient pas laver elles-mêmes leur linge dans la Vireuse — en sortant des offices et dans les conciliabules qui se tenaient dans leur salon, à leur jour — car elles avaient leur jour ! — ne s’entretenaient que du sans-gêne de Mme Asseler. La « notairesse » affirmait qu’il était honteux pour une femme mariée de « s’afficher » avec le fils Thury. « Monter en voiture avec ce grand polisson ! Comprenez-vous ça, mesdames ? Elle s’habille comme une créature : ma foi, on dirait vraiment… » La « notairesse » s’arrêtait au milieu de la phrase, mais ces dames faisaient signe de la tête qu’elles comprenaient la réticence et qu’elles s’y associaient.
Un matin, après ma messe, M. Octave Ferrandière qui avait résolu, cette année-là, de demeurer à Romenay jusqu’à la fermeture de la chasse, vint me trouver :
— Monsieur le curé, me dit-il, vous faites beaucoup de mal à la religion !
— Ah çà, monsieur Octave, m’écriai-je, qu’est-ce que vous me chantez là ?
— Oui, si Maxim est en train de mal tourner, reprit M. Octave, la faute en est à vous.
— Expliquez-vous, monsieur Octave.
— Que je m’explique ! Oh ! c’est bien simple ! Il y a deux mois, Maxim me dit : « Tu sais, Octave, on ne veut pas que ta sœur et moi nous nous épousions. Je suis las de lutter contre l’entêtement du curé (Maxim a employé une expression beaucoup moins convenable en parlant de vous), je vais m’étourdir, m’abrutir le mieux possible ! Rien ne m’arrête. A moi le scandale ! Je connais la réputation que j’ai auprès des familles ! Je suis las, je suis dégoûté. Je me moque du tiers comme du quart. Tu pourras dire à Camille — puisque maintenant il m’est défendu de la voir, c’est idiot mais c’est comme ça — qu’elle est la seule femme que j’aie vraiment aimée, que jamais je n’en aimerai d’autre, qu’elle, je l’aimerai toujours. Si elle entend jaser sur mon compte — et ça ne peut tarder beaucoup — persuade-la bien d’une chose : que je m’amuse par dépit, et aussi pour bien prouver au curé de Romenay que, s’il l’eût voulu, s’il n’eût pas abusé de son influence auprès de ta mère, il eût épargné à ses dévotes des tas d’occasions de se scandaliser ! Et elles se scandaliseront, je m’en charge ! » Voilà ce qu’il m’a dit, Maxim !
— J’aime à croire, fis-je, que vous ne vous êtes pas acquitté de ce singulier message ?
— Et pourquoi pas ? J’ai tout répété à Camille. Oh ! la pauvre gamine ! Non, a-t-elle assez pleuré ! Et des soupirs ! des soupirs ! Des soupirs à faire tourner des ailes de moulins ! Elle souffrait, savez-vous, cette gamine. Moi, je me suis enfui. A force de la voir pleurer, j’avais envie de larmoyer aussi, et un homme qui pleure, ça fait le même effet qu’une femme à barbe ! J’ai cru, un instant, que Maxim n’exécuterait pas ses menaces, qu’il s’était monté le bourrichon.
— Monsieur Octave, fis-je, auriez-vous un lexique sur vous ? En vérité, vous mettriez dans l’embarras même les plus doctes académiciens. Je suis bien sûr que Son Éminence Mgr l’évêque d’Autun, de l’Académie française…
— Je voulais dire, reprit M. Octave, que, tout d’abord, j’avais cru à une hâblerie d’homme emballé. Eh bien, non ! Vous connaissez ce qu’on raconte. Mme Asseler…
— Oui, oui, je sais.
— Camille elle-même n’ignore rien. Elle ne lui en veut pas trop à ce garçon. Vous dire qu’elle n’en a pas du chagrin, que ces histoires lui font plaisir, évidemment, ce n’est pas tout à fait ça, mais enfin, elle comprend les choses : elle sait que Maxim veut s’étourdir et que s’il recherche les aventures, c’est parce qu’il ne peut pas épouser celle qu’il aime. Du reste, j’ai expliqué à Camille ce que c’est qu’un homme, pour les idées ! Un homme, ce n’est pas une femme, que diable ! Ça ne peut pourtant pas faire de la dentelle au crochet ! Il faut que ça se trimbale, que ça voie, que ça se distraie ! Un homme n’est pas déprécié parce qu’il a eu des aventures.
— Monsieur Octave, dis-je, souffrez que je vous arrête dans vos développements. Que pense de ce qui arrive madame votre mère ?
— Navrée, naturellement, fit M. Octave. Elle voit Camille qui tourne de plus en plus au genre lacrymatoire et la maman pleure de voir pleurer sa fille. Elle se désole, elle plaint Camille, elle cherche à la consoler : oui, mais quand il s’agit de consentir au mariage, va-t’en voir si j’y suis ! Allons, monsieur le curé, une dernière fois, c’est bien vrai… vous ne voulez rien savoir ?
— Non, monsieur Octave, je ne veux rien savoir.
— Alors, reprit le jeune homme, d’une voix légèrement agressive, vous serez cause d’un tas de scandales, je vous préviens. Vous faites beaucoup de mal à la religion !
— Oh ! oh ! monsieur Octave, dis-je, pour parler la langue que je finis par apprendre à vous écouter, je crois que vous vous montez singulièrement le bourrichon !
M. Octave ne crut point devoir s’empêcher de rire.
— Je vous demande pardon, monsieur le curé, dit-il. Au fond, j’ai beau faire, j’ai toujours envie de vous regarder comme un vieil ami !
Sur ces paroles, il me quitta. Je me demandais s’il ne serait point charitable, de ma part, d’aller rendre visite à Mme Ferrandière dont M. Octave m’avait laissé pressentir les tristesses grandissantes, quand dans l’après-midi de ce même jour, vers les quatre heures, comme j’entrais dans l’église, je me trouvai face à face avec Mlle Camille qui, elle, s’apprêtait à en sortir.
— Eh bien, mademoiselle, lui dis-je, vous venez de prier le bon Dieu ?
La jeune fille sourit, comme au beau temps d’avant l’amour, et une petite lueur de malice brilla dans ses yeux bleus :
— Oui, monsieur le curé, répondit-elle, je viens de prier pour votre conversion.
— Ah ! ah ! m’écriai-je en riant, voilà qui n’est point banal ! Une paroissienne qui prie pour la conversion de son curé !
— Oui, continua Mlle Camille, j’ai mis un cierge devant la statue de saint Antoine de Padoue. Peut-être m’obtiendra-t-il du bon Dieu que vous vous convertissiez… ou que vous soyez nommé curé de canton.
— Oh ! oh ! vous êtes ambitieuse pour moi ! Vous ne sauriez croire combien je suis touché de l’intérêt que vous me témoignez dans vos prières !
— Vous n’êtes pas fâché, n’est-ce pas ? Je le dis au bon Dieu, pourquoi ne vous le dirais-je pas ? Si vous étiez curé de canton, vous ne seriez plus curé de Romenay.
— Et si je n’étais plus curé de Romenay…
— Vous ne dirigeriez plus maman, et si vous ne dirigiez plus maman… Oh ! monsieur le curé, faites-vous donc nommer curé de canton ! Moi, je me charge du reste.
— Mademoiselle, demandai-je, vous l’aimez donc toujours votre prince charmant ? Je vous croyais guérie. Cela passera, mon enfant, cela passera.
— Mais enfin, répondit-elle en esquissant une petite moue agacée, vous me prenez donc pour une gamine, monsieur le curé ? J’ai vingt ans !
— Je le sais, mademoiselle, vous êtes une grande, une très grande personne. Je ne vous cacherai pas, cependant, que j’ai toujours cru que cela passerait.
Mlle Camille me regarda bien en face et s’écria :
— C’est drôle ! Vous avez pourtant une bonne figure, monsieur le curé !
— Dites donc, tout de suite, que j’ai l’air… innocent !
— Oh ! oh ! monsieur le curé, ce ne sont pas là des choses qui se disent !
— Oui, ce sont des choses qui se pensent !
— Ah ! çà ! si je vous disais tout ce que je pense ! fit Mlle Camille.
Et le gentil oiseau s’envola en gazouillant des : « Bonjour, monsieur le curé ; au revoir, monsieur le curé ; à bientôt, monsieur le curé. »
Je suis un peu de votre avis : Mlle Camille ne me parlait point avec une révérence excessive. Il fallait voir son petit air narquois, quand elle me disait : « C’est drôle ! Vous avez pourtant une bonne figure ! » Ah ! elle était bien la sœur de son frère ! M. Octave, comme Mlle Camille, ne vous accablaient point de formules de gros respect : ils se familiarisaient très vite avec votre prestige, mais c’était, chez eux, une irrévérence bienveillante, cordiale, toute en paroles et comme à fleur d’esprit. L’idée ne me vint même pas de me formaliser et de rappeler à Mlle Camille qu’elle avait l’honneur de parler à son curé. J’étais, du reste, trop charmé de constater que ses amis ne devaient pas porter le deuil de son gracieux et séduisant ramage, de ses jolis sourires. A en croire le jeune Octave, sa sœur était métamorphosée en source de larmes. Il me fut agréable de me convaincre que le jeune Ferrandière avait simplement tenté de m’apitoyer et de me faire revenir à de « meilleurs sentiments ». C’était d’un bon frère. Lui aussi travaillait à ma conversion ! Il voulait m’attendrir avec la « tristesse » de sa sœur. J’étais tout heureux et point surpris d’apprendre que Mlle Camille avait la tristesse que j’aime, la tristesse gaie.
Quelques jours après cet entretien, je me rendis dans ma voiture, à Champvieux, vers les quatre heures de l’après-midi. L’abbé Rosette m’accompagnait, comme moi invité à dîner par M. le doyen. Nous étions à moitié chemin de Champvieux quand une voiture que nous entendions venir derrière nous nous dépassa : « Tiens, dit l’abbé Rosette, la victoria de M. le maire ! » Mon jeune vicaire eut le temps d’apercevoir, dans la capote de la victoria, M. Maximilien seul à seul avec Mme Asseler. Sans commentaire, l’abbé Rosette me signala le fait. Nous dînâmes chez M. le doyen et, à neuf heures du soir, nous remontions en voiture. Parvenus à deux kilomètres de Romenay, nous aperçûmes, devant nous et sur la droite, une grande ombre immobile. Quand la voiture eut fait quelques tours de roue, la lumière des lanternes nous permit de voir un homme de haute taille debout sur le talus de droite.
A notre approche, et pour éviter que la lumière ne vînt jusqu’à son visage, il exécuta prestement un demi-tour sur lui-même et fit face aux prairies. L’abbé Rosette eut le temps de le reconnaître.
— C’est le pasteur, me dit-il à voix basse.
— Le pasteur ! Vous en êtes sûr ?
— Absolument sûr, répondit le vicaire. Il les attend.
— Le malheureux ! m’écriai-je. Il est jaloux ! jaloux ! Je plains beaucoup cet honnête homme que j’estime.
Jusqu’à Romenay, nous restâmes silencieux. L’abbé Rosette se mit à égrener son chapelet et moi, tout en guidant mon cheval, je me demandais — sans aucune arrière-pensée, je vous assure — si le ministère du pasteur n’allait pas se trouver entravé, si son zèle ne serait pas frappé de stérilité, si bientôt, dans sa chaire, il pourrait encore parler de vertu sans que sa femme considérât le discours comme une critique. Je ne tardai pas à m’apercevoir que mes prévisions étaient justifiées.
La communauté protestante murmurait. Plusieurs familles de cette religion déclaraient que si leur respect pour leur pasteur était resté entier, elles ne se refuseraient pas moins, à l’avenir, d’accueillir son épouse. M. Thury lui-même ne savait point cacher son désappointement. En s’offrant à fournir des subsides, en s’employant à aplanir les difficultés qui s’opposaient à la venue du pasteur, M. le maire ne poursuivait qu’un but, on le sait : me molester, m’amoindrir en établissant une « concurrence », puisque, dans sa pensée, tout, en fin de compte, se réduisait à une entreprise commerciale. Or, il ne lui paraissait pas que la « concurrence » fût redoutable ni qu’elle allât le devenir. M. Thury dit à des confidents peu discrets : « J’attendais mieux de ce huguenot. Il ne cherche même pas chicane à l’autre : au contraire, ce serait à croire que tous ces « bondieusards » s’entendent ! » Il reconnut son erreur : il constata que le pasteur n’était pas homme à comprendre, comme lui, ses devoirs. Il se convainquit que M. Asseler était affligé d’une telle épouse que son honnêteté, son zèle, son talent, ne sauraient prévaloir contre l’influence de « l’ensoutané » et le déposséder de son autorité. Aussi, M. Thury, désabusé, cherchait-il de nouveaux moyens de réparer sa méprise et de corser sa vengeance. Ce fut Prudence qui me renseigna sur les desseins de M. Thury.
— Quand je vous disais, monsieur le curé, s’écria-t-elle, qu’il était timbré, cet homme-là ! Vous ne savez pas ce qu’il a encore ruminé, le maire ?
— Parlez, Prudence.
— Eh bien, il a invité à venir à Romenay un nommé Rognut… Rogut… Ragnut — je ne sais pas au juste — un curé qui a mal tourné et qui s’est marié !
— Ragut ! C’est Ragut ! le fameux Ragut ! Ah ! nous allons voir ce phénomène ! L’idée est géniale.
— Oui, reprit Prudence, cet homme-là doit arriver prochainement et il va faire des espèces de sermons pour embêter les curés. C’est le secrétaire de la mairerie qui l’a dit à la bouchère qui me l’a redit, sans doute pour que je vous le redise. Elle m’a dit bien d’autres choses, la bouchère ! Ah ! c’est du joli ! Du reste, tenez, monsieur le curé, la première fois que j’ai vu cette femme-là, je me suis dit : « Toi, ma p’tite !… » Ah ! on en raconte des choses ! Des choses ! des choses !
En entendant ces derniers mots, je me laissai gagner par la peur. Prudence préludait ainsi, d’ordinaire, à ses débordements de paroles. Le signe n’était point douteux : le torrent qui roulait des mots allait se précipiter.
— Mon Dieu ! Prudence, dis-je, aspirant fortement des narines, quelle est donc cette abominable odeur de roussi qui arrive jusqu’ici ?
— Jésus Seigneur ! s’écria Prudence, c’est ma rouelle de veau que j’ai laissée sur le feu !
Et elle s’enfuit vers la cuisine en bousculant les chaises de la chambre.
O Prudence, reine de mes poules, surintendante de mes légumes et de mes fruits, Prudence, veuve Traboulot, vous qui régentez despotiquement les casseroles de ma maison, je vous proclame la plus bavarde entre toutes les servantes dont les coiffes blanches décorent les quarante mille presbytères qui sont au doux pays de France !