Un mois s’était écoulé depuis la visite de M. Thury — visite qui se termina par une déclaration de guerre, comme vous savez — et je ne partais toujours pas pour le bagne où M. le maire se faisait fort de m’envoyer ! Je vivais dans une douce sérénité d’âme. M. Thury renonçait-il donc aux âpres joies de la vengeance ? Était-il donc désarmé ? J’en venais à me demander s’il ne m’avait pas adressé une menace vaine et qu’il savait telle, en m’annonçant l’arrivée « avant un mois » d’un pasteur protestant. Un soir, vers les 6 heures, j’étais assis à mon bureau, dans ma chambre, et je lisais l’Histoire ecclésiastique, de l’abbé Rohrbacher. Je suivais, dans ses péripéties, la querelle de Boniface VIII et de Philippe le Bel. Les agissements du roi de France qui faisait souffleter un vieillard de quatre-vingt-six ans me révoltaient. A la fin, je lâchai la bride à mon indignation et je me laissai emporter hors des tranquilles régions où les ecclésiastiques vont, d’ordinaire, cueillir leurs vocables :
— Oh ! le… m’écriai-je. Oh ! l’animal ! l’animal !
J’éprouvais, je l’avoue, comme un soulagement à invectiver, à haute voix, ce feu roi de France. La porte de ma chambre était restée entr’ouverte : elle communiquait avec la salle à manger. Dans cette pièce, Prudence disposait le couvert, sur la table, pour le dîner. Tout en lisant et en insultant Philippe le Bel, j’entendais ma gouvernante qui traitait avec violence les assiettes, les fourchettes, les bouteilles, persuadée qu’elle « abattait » d’autant plus de « besogne » qu’elle faisait plus de bruit. Soudain, elle frappa à la porte de ma chambre : « Entrez, entrez, Prudence ! » fis-je.
— Ah ! oui, s’écria-t-elle, dès qu’elle apparut sur le seuil, vous pouvez le dire, pour un animal, c’est un animal ! C’est un…
— Qui ça, un animal ? demandai-je.
— Tiens ! mais M. le maire, pardi ! Avec ça que je n’entends pas que vous lui dites des sottises !
— Ah ! ma foi, ma pauvre Prudence, ce n’est point de M. Thury que je voulais parler, mais bien d’un roi de France ! Vous voyez que ce n’est pas précisément la même chose.
— Oh ! dit Prudence, ça fait un de plus, voilà tout ! Mais je vous garantis que M. Thury est un animal. Vous ne savez donc pas qui est-ce qu’il a fait venir ici ? Ah ! c’est du joli ! Il est arrivé.
— Qui ça, Prudence ?
— Mais un curé protestant, pardi ! Il est ici depuis deux jours. Même qu’il est descendu avec sa femme chez les Thury en attendant que les réparations soient faites à la maison qu’ils doivent occuper, tenez, en face chez nous, sur la place de l’Église !
— Alors, vous l’avez aperçu, le curé protestant ?
— Non, dit Prudence, mais, cet après-midi, j’ai vu sa femme. J’étais aussi près d’elle que je suis de vous. Dame ! c’est du fier ! c’est de l’élégant ! je ne vous dis que ça !
— Ah !
— Oui, reprit Prudence, je puis me vanter de l’avoir bien regardée ! J’étais comme ça chez Mme Lenoir l’épicière, où il y avait beaucoup de monde. On causait, on parlait du curé des protestants. Chacun donnait son mot. Tout à coup, voilà l’épicière qui s’écrie : « Tenez, justement, voilà la femme du curé protestant qui traverse la place ! » Moi, je n’en ai fait ni une ni deux. « Au revoir, la compagnie ! » Qu’est-ce qui était contente ? C’était moi ! Je me suis précipitée sur la place. J’ai suivi la dame, par derrière, avec un air comme un autre, sans faire semblant de rien. Miséricorde, quelle femme ! Quel linge ! Ma parole, elle est encore mieux habillée que les grandes madames qui sont dans les catalogues du Bon Marché ! Des falbalas, en veux-tu, en voilà ! Elle en trimballe celle-là des belles marchandises : une robe rose avec de la dentelle dessus ! Ah ! oui ! on peut dire, de la dentelle ! J’en ai compté un étage, deux étages, trois étages. Elle est toute en dentelle cette femme-là ! Et tout ça, c’était embaumé ! Il m’arrivait de ces bouffées ! C’est comme si elle vous avait donné un coup d’encensoir à chaque pas qu’elle faisait. Est-ce que vous ne trouvez pas, monsieur le curé, que c’est un malheur de porter de la soie qui servirait bien à tapisser nos fauteuils ? Et de la belle soie encore, de la soie qui reluit, qui coûte, au moins, trois francs le mètre ! La dame s’est retournée, à un moment, pour voir qui marchait derrière elle. Il n’y a pas à dire : elle est jolie ! Un teint frais : des yeux comme ceux de la sainte Philomène qui est sur l’autel, à gauche, dans l’église. Et puis, une chevelure ! Qu’elle doit en avoir sa charge et qu’elle doit casser tous ses démêloirs ! A moins qu’il n’y ait de la tricherie…
— Allons, allons, Prudence, vous vous égarez.
— C’est la femme du notaire qui va enrager ! reprit ma gouvernante. Elle ne sera pas la plus belle maintenant !
— Prudence, dis-je, que veniez-vous me demander quand vous êtes entrée dans ma chambre ?
— Ah ! je l’avais oublié ! fit-elle. Je désirais savoir si vous vouliez les œufs sur le plat ou bien à la coque ?
— Faites au goût de M. l’abbé Rosette !
C’était vrai : M. le pasteur protestant avait fait son entrée dans Romenay suivi de son épouse, d’un chien minuscule, d’un faisceau de parapluies et d’ombrelles, enfin de six caisses à chapeau : « Que voilà donc, pensai-je, un cortège peu apostolique pour un homme qui vient évangéliser un pays ! Saint Paul évidemment se fût allégé ! » Je tenais les détails précis que je viens de donner de dame Prudence : toute la journée du lendemain, elle m’approvisionna de nouvelles fraîches. De grosses voitures de roulage amenaient le mobilier du pasteur à la maison qu’il devait occuper et qui était située, sur la place, en face du presbytère. Là, quelques hommes de peine déchargeaient les camions. De la fenêtre de la salle à manger où elle avait établi son poste d’observation, Prudence inspectait la place : rien n’échappait à sa vigilance. Et c’étaient des réflexions ingénues, c’étaient des exclamations narquoises. — « Oh ! encore une table à toilette ! Mais, qu’est-ce qu’ils vont en faire ?… Oh ! la belle batterie de cuisine ! Tout en cuivre ! Ma parole, c’est comme chez des bourgeois ! Tout un mobilier en acajou ! Et des fauteuils ! Encore une pendule ! Ça ne se refuse rien, ce monde-là !… Ah ! ça, c’est le bouquet ! Une baignoire ! Une baignoire ! Oh ! oh ! c’est trop fort ! »
Pendant le repas de midi, Prudence, qui avait un œil sur la table et l’autre sur la place, dit tout à coup :
— Tenez, si vous voulez le voir !
L’abbé Rosette et moi nous nous précipitâmes à la fenêtre ! Devant la maison qui nous faisait vis-à-vis, les deux lourds camions stationnaient toujours. Sur le trottoir jonché de paille, encombré de caisses et d’ustensiles de ménage, un homme se tenait qui donnait des ordres et surveillait le déchargement. C’était le pasteur protestant de Romenay. Sur la foi de mes lectures et de mes préjugés, je ne me représentais un ministre de la religion réformée qu’avec une figure grave, assombrie par d’austères favoris : je ne le voyais que vêtu d’une longue redingote solennelle et funèbre. Tel n’était pas l’aspect du personnage que nous avions sous les yeux.
L’année précédente, au cours de grandes manœuvres des officiers de cavalerie avaient logé au presbytère de Romenay : par sa haute stature, ses larges épaules, sa belle encolure, ses moustaches triomphantes, le ministre protestant me faisait songer aux magnifiques soldats que j’avais reçus sous mon toit. Ce fut aussi la pensée de l’abbé Rosette :
— Tiens, observa-t-il, si on ne dirait pas ce grand diable de dragon qui a couché ici deux nuits, que vous avez invité à dîner et qui était si amusant !
— S’il a une tête de curé, celui-là, je veux être pendue ! s’écria Prudence qui regardait par-dessus l’épaule du petit abbé Rosette.
— Vous tenez des propos inconsidérés, Prudence, dis-je.
M. le pasteur était coiffé d’un chapeau mou. Il portait un costume de drap gris-clair et son torse robuste emplissait un veston de bonne coupe ; il était chaussé de souliers jaunes. Le ministre, tout en donnant ses ordres aux déménageurs, fumait une cigarette et, entre deux bouffées, effilait, avec ses doigts, la pointe de ses moustaches blondes. Tout à coup, une femme parut sur le seuil de la porte ; jeune, élancée, elle était vêtue avec une élégance très étudiée.
— Ah ! voilà sa dame ! fit Prudence.
Onduleuse et souple, la jeune femme marcha vers le pasteur avec un dandinement plein de grâce, puis elle glissa sa main droite sous le bras de son mari. Les deux époux se regardèrent et se sourirent. Prudence haussa les épaules :
— Pas un curé, ça ! dit-elle : c’est du monde comme de l’autre !
Puis, elle s’enfuit à la cuisine où des côtelettes qu’elle avait abandonnées sur le gril geignaient et grésillaient.
Pendant les jours qui suivirent, ma gouvernante ne fut pas la seule à commenter l’arrivée de M. Asseler, — tel était le nom du pasteur. — Tout Romenay s’intéressait à ces allées et venues, s’émerveillait du « bel air » de monsieur, glosait sur les toilettes de son épouse. Plusieurs dames de la ville, des plus huppées, frémissaient de jalousie. La femme du notaire, celle-là même qui représentait la mode à Romenay où elle se singularisait par ses atours cossus, l’emphase de ses gants qui montaient jusqu’au coude, la pompe de ses chapeaux, vit qu’elle ne pouvait engager la lutte avec les robes de Mme Asseler. La « notairesse » prit alors le parti de se scandaliser et déclara que les toilettes « tapageuses » de la femme du pasteur étaient « inconvenantes ». Elle ajoutait même que Mme Asseler manquait de distinction et de goût, qu’elle n’avait qu’une « élégance de catalogue » et qu’elle devait acheter ses robes dans un bazar. Pour de tout autres raisons, certaines familles semblaient choquées d’un tel débordement de luxe chez la femme d’un pasteur. Je me vois ici amené à vous faire connaître une situation que je vous ai laissé ignorer.
Romenay renfermait une colonie de deux cent soixante protestants, épave des tempêtes religieuses d’autrefois. Au temps de la Ligue, notre petite ville était « place forte », excusez du peu ! En ce temps-là, elle traversa des jours troublés et les chemins de notre pays résonnèrent sous les chevauchées des soldats huguenots. Dans ma vieille église, qui est une relique du quinzième siècle, les protestants tinrent leur prêche. Trois fois, ils s’emparèrent de Romenay ; trois fois, les catholiques reprirent la ville, et c’est à eux qu’en fin de compte échut la victoire. Plusieurs familles y étaient restées très attachées à la religion nouvelle et, depuis la révocation de l’Édit de Nantes jusqu’à la Révolution, le protestantisme se perpétua dans le silence et l’ombre. Après le Concordat, un pasteur fut envoyé aux brebis huguenotes de Romenay. En 1829, le ministre mourut et ne fut point remplacé. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Depuis cette époque, plusieurs tentatives furent faites pour que le Consistoire — qui a dans ses attributions l’élection et la nomination des ministres — envoyât un pasteur : toutes échouèrent. Au cours de l’année 1894, les protestants de Romenay avaient renouvelé leur demande et M. Thury n’ignorait aucune des démarches qui avaient été faites. La préfecture requit même son avis et il apprit ainsi que les négociations allaient être rompues, car le Consistoire protestant exigeait qu’en dehors du traitement fixé par le Concordat, une subvention fût donnée au nouveau pasteur dont le troupeau ne pouvait aider à sa subsistance. M. Thury comprit, aussitôt, tout le parti qu’il pouvait tirer d’un tel état de choses et, quand il se présenta chez moi pour m’adresser la prière que vous savez, il avait son idée : s’il échouait, il saurait agir et, déjà, un projet de vengeance couvait en sa tête. Quand il s’était heurté à ma résistance, il avait cru pouvoir m’annoncer comme très prochaine l’arrivée d’un ministre protestant. C’est qu’il était alors très résolu à fournir, de ses deniers, au nouveau pasteur la subvention demandée. Le lendemain de son entrevue avec moi, M. Thury fit savoir au Consistoire qu’il s’engageait à remettre tous les ans une somme de deux mille francs au pasteur de Romenay. Quelques jours après, il recevait avis que son offre était agréée, qu’un ministre serait envoyé ! M. le maire, j’en suis bien convaincu, avait omis de dire au Consistoire dans quel but — celui de donner un « concurrent » au « frocard » de Romenay — il promettait de faire une saignée de deux mille francs dans ses rentes. Les membres du Consistoire durent être quelque peu surpris de voir un maire athée s’intéresser tant à la gloire de leur église.
Je dois dire aussi que la colonie protestante de Romenay ignorait les desseins vindicatifs de M. le maire et je doute fort qu’elle se fût associée à ses ressentiments. Vous auriez tort de croire que les protestants et moi nous vivions en guerre ouverte. Point du tout. Nous ne songions nullement à nous entre-dévorer. C’étaient, pour la plupart, de fort honnêtes gens, un peu compassés, toujours courtois à mon égard. Plusieurs d’entre eux me saluaient quand ils me rencontraient et, s’il nous arrivait de converser ensemble, nous n’évoquions jamais les « choses regrettables » de l’histoire. Ils ne m’entretenaient pas, pour me molester, des dragonnades et de cette lourde « gaffe » que fut la révocation de l’Édit de Nantes. Je ne leur parlais pas, non plus, du libéralisme de leur Calvin qui faisait rissoler ses adversaires sur les bûchers de Genève, histoire de les convertir à ses idées.
Le maire mit à la disposition de M. Asseler une grande salle qui avait entrée sur la place, non loin de mon église : on la meubla de bancs, on y apporta une chaire : ce fut « le temple ». Quelques jours après son arrivée, le pasteur y réunit ses ouailles, mais pendant trois semaines, il ne put s’installer dans la maison qui lui était destinée. De grandes réparations avaient été jugées nécessaires. Le pasteur fut obligé d’entasser ses meubles dans une pièce de la maison et d’attendre que les plâtres fussent secs, que les papiers fussent posés. M. Asseler recevait l’hospitalité dans la famille Thury. Ah ! c’est que M. le maire ne savait point se venger à demi ! Sans doute, goûtait-il un accroissement de joie à songer qu’il donnait asile à mon « concurrent ». Avec son esprit positif, fermé à toute compréhension de l’idée religieuse, M. le maire ne voulait voir dans les différentes églises que des « commerces » ennemis où l’on rançonnait, à qui mieux mieux, la crédulité du peuple : aussi, vous vous imaginez aisément combien était grande l’allégresse de M. Thury ! Bien loin de presser les travaux dans la maison du pasteur, il cherchait, au contraire, à les traîner en longueur, tant il craignait, si M. Asseler s’éloignait de lui, que sa vengeance parût moins éclatante à tous les yeux. Je me demandais, toutefois, comment Mme Thury s’accommodait de la présence, sous son toit, du ménage Asseler. Oh ! Mme Thury ne pensait point comme les gens qui n’aiment pas que Dieu existe ! C’était une personne d’esprit droit, de ferme bon sens, très attachée à ses devoirs domestiques, très « femme de ménage » et que son mari n’avait point convertie à ses haines. Elle fréquentait l’église, assistait à la messe le dimanche et il n’était point rare qu’elle vînt à vêpres. Quand je passais à côté d’elle, dans la rue, je la saluais toujours, de ce large coup de chapeau, de cette demi-inclination du corps, de ce sourire à la fois digne et déférent que les ecclésiastiques ont accoutumé d’offrir aux personnes qu’ils honorent. Mme Thury ne dédaignait même pas de converser avec ma domestique : quand, d’aventure, elle la rencontrait au marché ou à la sortie de l’église, elle s’enquérait de ma santé et allait même jusqu’à révéler à Prudence quelque recette de cuisine simple autant que précieuse. L’épouse de M. le maire souffrait de nous savoir en guerre, son mari et moi, et de ne pouvoir établir l’harmonie entre l’Église et l’État. Elle n’approuvait pas les petites persécutions que M. le maire inventait pour me châtier et elle s’efforçait, par tous les moyens, de me faire comprendre qu’elle les déplorait. Mme Thury avait pris à tâche de me contraindre à pardonner les péchés de M. Thury : curieux exemple de solidarité conjugale, c’était l’époux qui commettait les « gaffes » et c’était l’épouse qui m’envoyait les excuses. Je les accueillais toujours, ces « excuses » ; elles m’arrivaient, du reste, sous une forme avenante. Quand M. le maire s’était abandonné à quelque incartade anticléricale, comme l’interdiction des processions, Mme Thury m’envoyait, en grand secret, des pots de miel et de confiture. C’était une façon de dire : « Allons, monsieur le curé, soyez charitable : il n’est pas aussi méchant qu’il en a l’air, point de représailles ! » La pauvre femme — après l’aventure du mannequin surtout dont elle m’attribuait, très injustement, l’honneur — me croyait vindicatif. Elle tremblait que je ne fisse entendre du haut de la chaire, à la grand’messe du dimanche, devant toute la paroisse, une protestation véhémente et passionnée. Elle n’était point aussi savante dans les textes canoniques qu’un « docteur in utroque » : elle se méprenait étrangement sur mes droits en même temps que sur mes intentions. Mme Thury était convaincue — je l’ai su depuis — qu’un beau jour j’allais excommunier solennellement son mari. C’était pour éloigner ce moment redoutable, pour tempérer l’amertume de mon âme, qu’elle me faisait apporter, sans y mettre aucune pensée symbolique, tant de douces choses. Je ne sais pourquoi, mais quand je recevais les pots de miel et de confiture, je songeais, malgré moi, à une savoureuse anecdote que M. l’abbé Blampignon nous conte dans un de ses doctes livres. Sous Henri III, roi de France, un prédicateur qui s’appelait Guillaume de Ruzé s’évertuait, paraît-il, à bafouer, en chaire, les vices, les travers, les ridicules du roi — il n’avait que l’embarras du choix ; — à se railler des allures, des « fraises », du bilboquet, des singes, des mignons du souverain. Pour lénifier l’humeur de Guillaume, Henri III lui envoyait du sucre, du cotignac, des confitures de miel. Le roi finit même par nommer le prédicateur satirique à un évêché de province, en lui recommandant expressément de se tenir dans son diocèse et de paraître le moins souvent possible à Paris. Soyez bien convaincu que Mme Thury ne connaissait pas les ouvrages de M. l’abbé Blampignon, mais, dans la candeur de son âme, elle copiait, elle aussi, la diplomatie d’un roi de France. Si même elle eût eu pouvoir pour m’élever à un évêché, elle m’eût, de tout cœur, donné l’investiture par l’anneau et la crosse.
M. et Mme Asseler étaient depuis huit jours à peine les hôtes de M. le maire, quand je reçus de Mme Thury un pot de confitures de raisiné : il était vaste.
— Pour sûr qu’il y en a bien cinq livres ! s’écria ma servante.
— Mais, Prudence, dis-je, qu’allons-nous faire de toute cette sucrerie ?
— Ah bien ! vous pouvez le demander, monsieur le curé ! C’est dans huit jours l’adoration perpétuelle à Romenay. Vous allez donner à dîner à MM. les curés du canton. C’est qu’ils les trouvent rudement bonnes les confitures de la mairesse, les « excuses » comme vous les appelez ! (C’était une métaphore que nous avions commise, l’abbé Rosette et moi : nous appelions ainsi les confitures de Mme Thury.) Quand ces messieurs viennent déjeuner chez nous, la première parole qu’ils m’adressent, c’est : « Prudence, allez-vous nous offrir des excuses aujourd’hui ? »
Le pot de raisiné, dans les circonstances où il m’était envoyé, avait son éloquence. Il voulait dire ce vaste pot de confiture : « Monsieur le curé, si j’héberge des hérétiques, croyez bien que ce n’est pas pour mon plaisir ; c’est par ordre de mon maître : que ces confitures en rendent témoignage ! » Le jour de l’adoration perpétuelle, je reçus à ma table une dizaine d’ecclésiastiques du doyenné. Les « excuses » de M. le maire furent trouvées savoureuses et on les célébra dignement. Si vous étiez tenté, lecteur, de m’incriminer, de trouver malséante la facilité avec laquelle j’acceptais les présents faits par Mme Thury, à l’insu de son mari, je vous préviens que vous auriez tort ! Pour dire vrai, j’eusse cent fois mieux aimé ne rien recevoir. J’accueillais les petits envois par déférence pour Mme Thury à qui je n’eusse pas voulu, pour rien au monde, infliger un affront et donner une leçon de délicatesse. Si après ce que je vous dis, vous tenez absolument à vous scandaliser, à votre aise et tant pis pour vous !
Je compatissais aux inquiétudes et aux ennuis de Mme Thury, d’autant que le séjour de M. et Mme Asseler chez le maire se prolongeait. Les réparations, dans la maison que devait habiter le pasteur, avançaient lentement. Quelques dames de Romenay, fines bavardes s’il en fut, commençaient à deviser de l’« impatience » où était Mme Thury de voir le ménage Asseler quitter son foyer. D’aucunes même affirmaient qu’elle leur en avait fait confidence en leur recommandant de garder le secret. Cette cohabitation avec M. et Mme Asseler n’était, en somme, pour Mme Thury, qu’un désagrément. Hélas ! la pauvre femme devait connaître d’autres tourments ! Un jour du commencement de septembre, je fus informé que le pasteur avait, la veille même, pris possession de sa maison, qu’il habitait maintenant en face du presbytère. Il y était installé depuis une semaine à peine, quand, un soir, entre six heures et sept heures, — c’était le 8 septembre, jour de la Nativité, je m’en souviens très exactement — la voiture de M. Thury s’arrêta devant la grille du presbytère et Jean Raffin, le domestique de M. le maire, en descendit avec précipitation. Je venais de prendre mon dîner et me promenais, à ce moment-là, dans le petit jardin qui précède la maison. J’allai ouvrir la porte.
— Que désirez-vous, Jean ? demandai-je.
— Monsieur le curé, me dit Jean Raffin d’une voix grave, M. Thury a été frappé, vers quatre heures de l’après-midi, d’une attaque d’apoplexie. Mme Thury m’envoie vous chercher. Pourriez-vous venir immédiatement ?
— Je vous accompagne.
Deux minutes après, j’étais assis à côté de Jean Raffin dans la voiture de M. Thury. En traversant la place de l’église, je vis un groupe d’hommes qui causaient avec une grande animation, devant la porte du Café de la Lumière. C’étaient les amis politiques de M. le maire qui s’entretenaient de la catastrophe et de ses conséquences. En m’apercevant dans la voiture, ils se regardèrent étonnés et j’entendis l’un d’eux qui disait à haute voix :
— Le maire est un capon : il n’ose pas mourir sans que le curé lui fasse ses signes de croix !
M. Thury habitait à trois kilomètres de Romenay une maison qu’il avait, vingt ans auparavant, acquise d’un industriel ruiné et qu’on nommait, dans le pays, « le château du Grillon ». (M. le maire ne protestait pas contre cette qualification seigneuriale : il laissait dire.) C’était un vaste bâtiment de style moderne, c’est-à-dire qu’il rappelait la caserne et l’usine par ses proportions démesurées, sa façade nue et blanche, ses fenêtres horriblement symétriques, sa toiture en larges tuiles rouges. Tandis que la voiture roulait sur le chemin qui conduit au « Grillon » je m’entretenais avec Jean Raffin. J’appris de lui que M. Thury, en rentrant d’une promenade à pied, s’était tout à coup affaissé sur le parquet de la salle à manger. On l’avait relevé très pâle, inerte, sans connaissance. Mme Thury était accourue, avait fait porter son mari sur un lit et envoyé chercher le Dr Garot. Le médecin, après examen du malade, avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer.
— Les médecins sont toujours ainsi, ajouta Jean Raffin. Ils ne veulent pas se compromettre. Ah ! je sais bien moi qu’il n’y a pas d’espoir : c’est une attaque d’apoplexie. Mon père en est mort. M. Thury est perdu. Quel dommage ! un si brave homme !
— Mais, M. le maire était-il toujours sans connaissance quand vous êtes parti ?
— Il commençait à s’agiter un peu, à ouvrir les yeux. Mais bast ! c’est une maladie qui ne pardonne pas ! Mme Thury, qui est dévote comme vous savez, a pris sur elle de vous faire avertir. Elle veut que son mari reçoive les sacrements. Je ne vous le cache pas, monsieur le curé, si mon maître a retrouvé la raison et s’il vous reconnaît, je me demande comment il vous recevra. Ah ! dame ! les curés et lui !… Mme Thury a fait appeler l’autre médecin de Romenay, le Dr Martinet : il doit nous suivre. Pour ce qu’ils feront à eux deux !
Après vingt minutes de route, la voiture s’arrêtait devant les grilles. Des chiens aboyaient. Une vache et une chèvre broutaient l’herbe de la pelouse qui s’étend devant la maison. C’était l’heure du crépuscule, et déjà, les ombres s’allongeaient sur les prairies circonvoisines. L’immense château, dont toutes les persiennes étaient closes, avait cet aspect désolé et morne des maisons où s’abrite une agonie et autour desquelles on croit voir rôder la mort. Parfois, la nature, pour ne pas outrager la souffrance des hommes, s’attriste avec eux, et le poète ne nous abuse point, qui nous dit que les choses ont des larmes. Je pénétrai dans le château et une bonne m’introduisit dans une vaste pièce meublée de vieux bahuts, de chaises, de fauteuils dépareillés et qu’elle appela le « salon ». J’y étais depuis près d’une heure, sans que personne fût venu troubler mes méditations, quand la porte du salon s’ouvrit : j’entendis une voix de femme qui disait : « Pardon, monsieur, je vais vous éclairer », et la servante entra apportant une lampe allumée. Un homme la suivait que je reconnus aussitôt : c’était M. Asseler, ministre protestant à Romenay. Je me levai du fauteuil où j’étais assis : le pasteur et moi, nous nous saluâmes par une inclination de tête. La servante déposa la lampe sur la cheminée et nous laissa seuls. M. Asseler prit place sur le canapé. Le silence s’appesantit sur nous. On n’entendait, dans le salon, que le tic tac de la pendule et, par instants, un bruit de pas discrets dans une pièce voisine. Parfois, mes yeux se rencontraient avec ceux de M. Asseler qui exprimaient la gêne, l’hésitation. Enfin, après un quart d’heure, M. le pasteur prit la parole ; d’une voix affable, dont la douceur me plut, il dit :
— Monsieur le curé, mon inquiétude est si grande, je suis dans des transes telles, que vous me permettrez de vous demander si nous pouvons encore garder quelque espoir. Est-ce vraiment une attaque d’apoplexie ?
— Monsieur, répondis-je, je serais très heureux de pouvoir vous rassurer, mais je ne puis vous apprendre rien que vous ne connaissiez déjà. Mme Thury m’a prié de venir. Je suis accouru et me voici dans ce salon, depuis plus d’une heure, sans que je sache ce qui se passe autour de nous. Que faut-il penser ? Je l’ignore. Mme Thury est informée de ma présence. Sans doute n’a-t-elle pas cru que le moment était venu de me faire appeler. J’attends, comme c’est mon devoir. Je suis même tout disposé à passer ici la nuit.
— Je voudrais pouvoir faire comme vous, dit le pasteur. Dès la première nouvelle de la catastrophe, je suis parti pour le château du Grillon. Je voulais savoir par moi-même si l’état de M. Thury était aussi désespéré qu’on le disait et pour offrir mes consolations affectueuses à la famille, si un malheur était arrivé. Il me sera impossible de rester au château cette nuit comme je l’eusse tant souhaité. Ma femme a des frayeurs : elle est seule dans la maison, seule avec la bonne. Elle passerait une nuit de tortures, si elle ne me voyait pas rentrer. Et pourtant, je voudrais prouver ma gratitude, mon dévouement à une famille qui fut pour nous si bienveillante et me rendit de grands services quand j’arrivai à Romenay.
— Monsieur, dis-je, si vous êtes contraint de quitter le château avant moi, je ferai part de vos regrets à Mme Thury.
Le silence s’alourdit de nouveau sur nous. Le pasteur tenait les yeux fixés sur les fleurs du tapis qui couvrait la pièce. Moi, je regardais obstinément la porte du salon, croyant toujours la voir s’ouvrir. Une demi-heure se passa ainsi. Enfin, nous vîmes entrer dans le salon et s’avancer vers nous M. Maximilien Thury. Il nous dit, s’adressant au pasteur et à moi :
— Il y a du mieux. Mon père nous a reconnus et a fait quelques mouvements. C’est, je crois une congestion simple, au moins selon l’avis d’un des médecins qui nous donne de l’espoir. Il n’y a certainement pas danger immédiat. Ma mère qui, vous le comprenez, ne peut quitter la chambre du malade, m’envoie vers vous pour vous remercier de votre démarche et vous dire combien elle en a été touchée. Elle prie M. le curé de Romenay de bien vouloir l’excuser et exprime à M. le pasteur protestant sa gratitude.
— Madame votre mère, dis-je, n’a pas à s’excuser. Veuillez lui dire combien je me réjouis de savoir M. Thury hors de danger et qu’elle n’hésite pas à me faire appeler, le jour comme la nuit, si ma présence devient nécessaire.
M. Maximilien nous dit que le cocher étant allé à Romenay pour y chercher les médicaments ordonnés par le docteur, il ne pouvait nous faire reconduire immédiatement, mais que si, toutefois, nous avions le loisir d’attendre le retour de Jean Raffin, il serait heureux de nous éviter une heure de marche. M. Asseler et moi refusâmes cette offre, alléguant que la route n’était pas longue, que la nuit était claire, que nous pouvions, sans fatigue, nous rendre à pied jusqu’à Romenay. M. Maximilien nous reconduisit jusqu’à la porte du salon et nous quitta après avoir serré la main du pasteur et m’avoir fait un salut de la tête. En descendant le grand escalier, nous nous rencontrâmes avec le Dr Martinet qui sortait de la chambre du malade.
— Eh bien, docteur, lui dis-je, c’est une congestion simple, n’est-ce pas ?
Le Dr Martinet haussa les épaules.
— Une congestion simple ! s’écria-t-il. C’est le Dr Garot qui a émis cette fameuse idée ! C’est de lui probablement que vous la tenez ! Une congestion simple ! Je vous demande un peu ! Une congestion simple ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Mais que voulez-vous que dise ce vieux rebouteux ? Pour faire un diagnostic, il faut avoir un cerveau : si Garot trépasse avant moi, je serai bien curieux d’assister à son autopsie. Le diable m’emporte si je sais ce qu’on va trouver à la place du cerveau ! Cet être-là, c’est un zoophyte !
Et le Dr Martinet descendit précipitamment les marches de l’escalier en élevant au-dessus de sa tête des bras indignés et en s’écriant :
— Une congestion simple ! Une congestion simple ! Ah ! quelle bourrique !
Dans le vestibule, nous nous trouvâmes face à face avec le Dr Garot, l’infortuné médecin qui, au dire de son confrère, manquait de cerveau.
— Eh bien, docteur, demandai-je, rien de très grave ?
— Une congestion simple, fit-il. Cet idiot de Martinet qui parle de maladie de cœur, de syncope. Enfin, qu’importe l’avis de cet impulsif, de ce vésanique, de ce bidon d’alcool ! Avant un an, il portera la camisole de force. Enfin ! Messieurs, je vous quitte, je vais parler à Mme Thury.
Sur ces mots, le Dr Garot se dirigea vers l’escalier qu’il gravit en courant.
L’heure n’était pas au rire, mais le pasteur et moi, nous n’osions pas nous regarder, tant nous craignions de perdre notre gravité ! Après avoir franchi la grille du château, nous prîmes, sans nous séparer, la route de Romenay. La situation tournait résolument au pittoresque. « Quel propos tenir ? » me demandais-je. « Comment rompre ce silence pénible ? » se disait assurément le pasteur. Oui, que peuvent bien se raconter un ministre protestant et un prêtre catholique romain qui ne se connaissent point, qui n’ont jamais été présentés l’un à l’autre, qui n’ont pas échangé dix phrases en leur vie, qu’un hasard a réunis et qui marchent ensemble sur une route, à travers champs, vers dix heures du soir ? J’eus une inspiration que je vous dévoile et dont vous pourrez, le cas échéant, faire votre profit.
Il vous est certainement arrivé, lecteur, — beaucoup plus souvent qu’à moi, je n’en doute pas, — d’assister à un repas ou d’être assis dans un salon, alors qu’une conversation asthmatique suffoquait à tout bout de phrases et s’entrecoupait, à chaque instant, de silences affligeants. Vous vous surmeniez l’esprit vainement pour trouver quelques idées présentables que vous puissiez marier à des mots congrus, et vos voisins et la maîtresse de la maison se livraient au même labeur douloureux et inutile. Soudain, quelqu’un s’avisait-il de railler les médecins et de dénombrer les mésaventures de la médecine, la conversation se vivifiait aussitôt. Les langues frétillaient de joie et les boutades éclataient d’elles-mêmes. Chacun connaissait un médecin qui ne l’avait pas guéri, et c’était un défilé d’anecdotes amères où une bévue commise par un médecin servait de prétexte à rajeunir des moqueries qui ont commencé bien avant Jean-Baptiste Poquelin et qui n’ont pas cessé depuis. Si, d’aventure, la chance voulait qu’il y eût parmi les invités l’éternel vieux monsieur de quatre-vingts ans qui a été réformé au conseil de revision pour phtisie de troisième degré et qui dit si bien avec son sourire si fin : « Vous voyez, moi je suis un de leurs « condamnés », oh ! alors, toute gêne s’envolait et les mots roulaient, et les phrases aiguës sifflaient, et la mêlée des anecdotes devenait générale, et la maîtresse de maison était sauvée. (Pourquoi donc, pour le dire en passant, les médecins ne croient-ils pas au miracle ? Eux qui, tous les jours, accomplissent le miracle, renouvelé de saint François d’Assise, de faire parler les bêtes ?) Tandis que je cheminais à côté du pasteur protestant, sur la route de Romenay, je résolus, dans ma détresse, d’user de ce stratagème qui — vous goûterez, sans doute, la saveur de cette humble rectification — ne réussit pas qu’entre imbéciles :
— Vous ne trouvez pas, monsieur le pasteur, dis-je, que les philosophes nous la baillent belle quand ils nous content que la religion divise et que la science unit ! Voyez un peu nos médecins de Romenay ! La vérité, pour eux, c’est le contraire de ce qu’affirme le confrère.
— Nous en avons eu la preuve, fit M. Asseler d’une voix qui riait.
Je lui servis alors, en les assaisonnant d’ironie, mille petits faits plaisants dont nos médecins de Romenay, le Dr Martinet et le Dr Garot, étaient les héros. J’appris au pasteur que, dans notre ville, les maladies se divisaient politiquement en deux grandes familles qui n’avaient entre elles aucune affinité : les maladies conservatrices et les maladies radicales. Le Dr Martinet ne savait traiter que les premières, celles qui s’attaquaient à un organisme miné par les idées réactionnaires. A ces maladies-là, le Dr Garot ne connaissait rien de rien, mais sa cécité intellectuelle disparaissait d’elle-même quand le mal s’abattait sur un sujet livré au radicalisme, et c’était au tour du Dr Martinet de devenir aveugle. Nos deux thérapeutes passaient leur vie à s’excommunier l’un l’autre, à se traiter mutuellement de « rebouteurs », de « dentistes ». Et les malades mouraient, sans avoir la consolation, avant de quitter ce monde, d’apprendre si le microbe qui les tuait était conservateur, radical ou opportuniste, — pardon, progressiste !
Le pasteur riait. L’homme que vous faites rire par vos discours est à moitié déjà votre ami et vous-même, flatté dans votre vanité de conteur, vous êtes pris peu à peu par la sympathie. M. Asseler ne crut pas devoir être en reste avec moi. Lui aussi avait fait, dans les vastes champs des ridicules médicaux, sa cueillette de petites anecdotes. Il me l’offrit. Et ne croyez pas qu’il parlât avec une voix de catastrophe, une voix funèbre et prêcheuse qui sortait des profondeurs. Nenni : elle était souple, onctueuse, la voix de M. le ministre du Saint Évangile, et, aux bons endroits, elle savait devenir joviale, comme il convenait. Aussi, plus de défiance entre nous, plus de contrainte. Nous causions en amis. Sous la clarté douce de la lune, nous marchions d’un pas alerte et régulier. Notre ombre cheminait à côté de nous et se détachait nettement sur la route blanche. Nous cessions de converser pendant de courts instants, et je suis sûr que le pasteur mettait à profit, comme moi, ces silences pour coordonner ses impressions et tenter de se faire une opinion sur son compagnon de route. Je pensais, moi : « Mon Dieu, ce pasteur huguenot ne m’est déjà pas si antipathique ! A en juger par les apparences, il doit jouir d’une âme débonnaire. Je suis à peu près certain que si j’étais tombé, il y a deux siècles, dans un clan de Camisards, il eût supplié qu’on ne m’écharpât pas et il eût cherché dans la Bible des textes lénitifs pour calmer ces cruels hommes. « Ce gros papiste, devait se dire M. Asseler, n’a pourtant point l’air si meurtrier ! Je suis à peu près convaincu que, le jour de la Saint-Barthélemy, celui-là ne se fût pas posté à une fenêtre du Louvre, pour de là canarder ces bons huguenots. » Tout à coup, le pasteur demanda :
— Fumez-vous, monsieur le curé ?
— Hélas ! répondis-je avec un soupir, mes remords sont là qui disent : oui !
— Voulez-vous me permettre de vous offrir une cigarette ?
— Mais, j’y pense ! m’écriai-je. J’ai par là, dans les profondeurs de mes poches, quelques vieux cigares qui ne sont point si haïssables. Ils me furent donnés récemment par un confrère qui revenait de Belgique et qui les introduisit en fraude. Vous me feriez grand plaisir si vous vouliez en accepter un. Ils sont excellents puisqu’ils sont de contrebande : le fisc ne les a pas flétris.
— Très volontiers, fit le pasteur.
Je lui passai l’étui qui contenait les cigares : il en prit un et me remercia. Moi-même je me servis et, avant de remettre l’étui en poche :
— Le malheur, dis-je, c’est que je n’ai pas d’allumettes.
— Oh ! fit le pasteur, rassurez-vous, monsieur le curé ! J’ai des allumettes, et je dois ajouter : des allumettes de contrebande. A notre dernier voyage en Angleterre, au mois de juin dernier, ma femme est rentrée en France, toute bardée intérieurement de petites boîtes qui contenaient des allumettes.
Nous ne fîmes ni l’un ni l’autre de grands efforts pour comprimer nos rires.
— Dans tout Français, dis-je, il y a un contrebandier qui sommeille. Si la douane n’existait pas, il faudrait l’inventer, pour avoir la joie de frauder.
Nous allumâmes nos cigares belges avec des allumettes anglaises et nous reprîmes notre marche. A tout instant, un nuage de fumée s’échappait de notre bouche et s’élevait dans l’air, devant nous.
Tout en fumant et en devisant, nous étions arrivés au « chêne des bergers ». Là, presque simultanément, nous nous arrêtâmes et nous cessâmes de parler, comme pour nous recueillir dans la contemplation du spectacle. C’était une nuit de clarté, de sérénité. Au-dessus de nous, l’éternelle enchanteresse, la lune qui s’invite toujours à ces fêtes du silence, trônait avec cette majesté familière, cette grâce un peu lourde que vous lui connaissez. On eût dit une grave et douce souveraine qui vient donner audience à son peuple, le peuple souriant des étoiles. Nous étions sur la cime d’un coteau qui domine Romenay. Une brume opaque planait sur la vallée et couvrait la petite ville. Seul, déchirant le blanc suaire qui enveloppait Romenay, le clocher de mon église montait dans l’infini : il semblait que, de sa pointe, il allait percer la voûte bleue et réveiller quelque constellation paresseuse endormie dans l’empyrée. On entendait, dans la vallée, la chanson de la Vireuse qui disait aux étoiles sa joie de courir librement sur les cailloux. J’aime la lune : malgré toutes les brouettées de littérature que les gens de plume ont déversées sur nous, à cause d’elle, ils ne sont pas parvenus à me la rendre odieuse. J’aime la lune et tous les paysages qu’elle ennoblit. J’admirais silencieusement. Je sortis tout à coup de mes contemplations et, désignant Romenay perdu dans la brume :
— Voyez, monsieur le pasteur, dis-je, nos ouailles dorment derrière ce rideau. Si on ne croirait pas qu’un bienfaisant génie a jeté sur eux ce grand voile blanc pour défendre leur sommeil contre les frôlements d’ailes des oiseaux sinistres qui se lamentent la nuit dans les bois et que nos Romenaisiens redoutent, parce qu’à les en croire, ce sont des messagers de mort ! Pauvres Romenaisiens ! Dès l’aube, ils ont travaillé. Ils recommenceront demain, ils recommenceront jusqu’à leur dernier jour. Tous les matins, au chant du coq, ils iront se courber sur le même labeur ; tous les ans, à la même époque, ils traceront le même sillon dans les mêmes champs, jusqu’au jour où la charrue s’échappera de leurs mains. Si nous n’étions pas là pour faire luire sur eux une clarté d’au-delà, un rayon d’éternité, ne devraient-ils pas envier le sort de ce cheval, de ce bœuf qu’ils conduisent au labour, de ces bêtes de somme qui, si elles travaillent comme eux, ne vivent du moins que quelques années et s’en vont plus tôt qu’eux dans le repos de la mort ! Savez-vous, monsieur le pasteur, que notre mission est belle ! Nous venons au milieu d’eux leur enseigner une conception de la vie qui les aide à porter le poids des jours ; — sans cette lumière, la vie, pour eux, comme pour nous, ne serait qu’un problème saugrenu, qu’une farce obscure. — Nous venons pour leur donner une explication de la souffrance et de la mort, ces deux grandes énigmes qui tourmentent toutes les intelligences, les plus hautes et les plus infimes. Nous tentons de les arracher à la matière, pour faire resplendir en eux l’idée que le Maître a donnée au monde, qu’il a livrée à des pêcheurs du lac de Tibériade.
— Ah ! oui, notre mission est belle ! fit le pasteur qui semblait inquiet, pressé de continuer la route.
Nous reprîmes notre marche :
— Je vous demanderai, monsieur le curé, dit M. Asseler, de nous hâter, si vous le voulez bien. Ma femme pourrait s’impatienter.
— Comment donc ! m’écriai-je. Peut-être, par ma lenteur, suis-je cause d’un grand retard ? Vous auriez dû me prévenir, monsieur le pasteur ! En tout cas, vous voudrez bien m’excuser. Je ne suis point habitué à compter avec les si légitimes impatiences d’une épouse.
— Ah ! c’est vrai ! fit en souriant M. Asseler : vous ne connaissez point les exigences de la vie conjugale ; mais aussi, ajouta-t-il, d’une voix où il n’était point malaisé de découvrir une petite nuance de pitié, vous en ignorez les joies, les consolations… qui sont grandes !
— Ah ! j’en suis totalement privé ! fis-je d’un ton enjoué. Ma vie, sous quelques rapports, — côté du cœur, côté tendresse, — est un peu celle des cénobites. Je pourrais m’appliquer cette parole de l’Écriture : Sicut passer solitarius in tecto.
— Ah oui ! s’écria le pasteur qui s’apitoyait, vous êtes bien, selon l’expression biblique, « le passereau solitaire sur un toit ! » Point d’épouse, point d’enfants, point d’amour. Vous n’aimez point : vous n’êtes point aimé ! Vous ne savez point quel réconfort nous goûtons à sentir auprès de nous une affection vigilante. Tenez, monsieur le curé, un exemple : quand il vous arrive un de ces mille petits accidents de la vie quotidienne, de glisser sur un parquet trop bien ciré, de vous abattre dans un escalier à la suite d’un faux pas, que faites-vous ?
— Ma foi, dis-je simplement, je me ramasse et je geins, s’il y a lieu.
— Oh ! moi, reprit le ministre, avec une certaine candeur, c’est une autre affaire ! Ma femme est là, dans la maison. Je la vois qui accourt les yeux pleins d’angoisse ; je l’entends qui, d’une voix oppressée par l’émotion, me demande : « T’es-tu fait mal, mon ami ? » Voilà des joies que vous ne connaissez pas !
— Des joies ! comme vous y allez !
— Oui, des joies, dit M. Asseler. Monsieur le curé, vous allez, sans doute, rire de ma niaiserie, mais je l’avoue : parfois, je souhaiterais qu’il m’arrivât quelque accident bénin, une chute, une blessure, rien que pour juger de l’affliction de ma femme et aussi de son affection, rien que pour être cajolé et dorloté par elle, rien que pour sentir ses mains douces passer maternellement sur l’endroit douloureux.
— Ah ! mais, fis-je, voilà de folles envies qui jamais ne me viennent ! La semaine dernière, j’ai dégringolé trois marches de mon escalier. Prudence, ma vieille servante, qui pétrissait de la pâte dans la cuisine, est accourue, les manches retroussées, les mains enfarinées, et s’est écriée : « Rien de cassé au moins ? » puis, voyant que je me tenais droit sur mes jambes, elle est retournée à sa galette, sans plus de cérémonie.
— La vie d’un célibataire est bien triste, dit le pasteur hochant la tête.
Manifestement, M. le pasteur protestant me plaignait de n’avoir point d’épouse.
Nous n’avions plus que trois cents mètres à parcourir avant d’arriver à Romenay. Tandis que nous descendions dans la vallée, M. le ministre me faisait l’esquisse des félicités conjugales. Je fus, tout d’abord, un peu surpris, je l’avoue, de voir l’obstination que mettait M. Asseler à célébrer devant un inconnu, un « vieux garçon », le bonheur des gens mariés ; mais comme, en somme, je suis aussi futé qu’un autre, je ne fus pas long à comprendre. M. le pasteur ne tarda pas, en effet, à se donner en exemple : il me parla de son épouse qui était la joie, le soleil de sa vie. Ah ! ils sont bien tous les mêmes, messieurs les amoureux ! Il faut qu’à tout propos, et hors de propos, ils entretiennent leurs amis, les inconnus, les indifférents, le monde entier du cher objet. La tactique de M. Asseler tendait à ce but. Je n’étais pour lui, dans la circonstance, qu’une oreille prête à recevoir les paroles de pieux enthousiasme. Un amoureux souffre quand il ne peut déverser son admiration : j’étais tout heureux de pouvoir soulager un pasteur de la religion prétendue réformée en lui prêtant le ministère de mon attention. M. Asseler devenait lyrique : « Cette femme, pensais-je, doit être le tabernacle de toutes les vertus, des plus exquises parmi les perfections morales. »
Quand nous arrivâmes sur la place de l’église, M. Asseler n’avait point terminé le dénombrement des séductions physiques et morales de son épouse et nous allions nous séparer ! Comme je voulais lui donner le loisir de me signaler tous les attraits de sa femme, sans en omettre un seul, je m’arrêtai à l’entrée de la place et le pasteur, s’associant à mon intention, m’imita aussitôt. Nous nous tenions ainsi en face de la maison qu’occupait M. Asseler. Une fenêtre, au premier étage, était éclairée ; mais le pasteur, dans l’élan de son discours, ne semblait pas s’en apercevoir.
— Oui, me disait-il, je dois bénir la Providence qui a placé à mon foyer une épouse comme la mienne. Quand je cherche dans la Bible une femme à qui je puisse la comparer, je…
A ce moment, la fenêtre qui était éclairée au premier étage de la maison du pasteur s’ouvrit brusquement, une forme blanche apparut et, dans le silence, une voix dit :
— C’est toi, Raphaël ?
— Oui, chérie, répondit M. Asseler.
— Ah ! reprit la voix où perçaient quelques notes aigres, ce que c’est pourtant qu’un homme ! Quand c’est loin de la maison, ça ne pense plus à rien ! Voilà qu’il est minuit ! Est-ce que c’est une heure pour laisser une femme ! Moi, je m’embête ici comme une croûte derrière une malle !
— J’y vais, j’y vais, fit le pasteur qui demandait grâce.
Puis, se tournant vers moi :
— Voici ma femme qui s’impatiente, me dit-il. Vous ne connaissez point ces émotions, monsieur le curé. Vous êtes un vieux célibataire.
— Oui, fis-je en riant, un pauvre passereau, passer solitarius.
Nous nous séparâmes, après nous être serré la main. Et, lançant au vent de la nuit les suprêmes bouffées de mon cigare belge qui rendait le dernier soupir, je me dirigeai vers le presbytère et j’entrai allégrement dans mon nid de passereau solitaire.