II

Lecteur, de grâce, calmez-vous. Vous êtes courroucé et votre indignation déborde : « Pourquoi, vous écriez-vous, cet abbé Blondot s’entête-t-il à se jeter en travers d’un mariage qui doit donner les joies du cœur à deux de ses paroissiens tout jeunes et qui s’aiment ? Qui s’aiment ! Ces gens-là se soucient bien d’une pareille considération ! Ah ! que voilà bien les curés ! Ils n’ont pas de paix qu’ils ne se soient faufilés dans les familles, et si, du moins, c’était pour y apporter le bonheur, si, du moins… et patati et patata. » Pour peu que vous ayez de la littérature, vous proférez :

Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots !

Allons, allons, ne me condamnez pas avant de m’avoir entendu ! Attendez que je vous fasse connaître les raisons de mon entêtement. Ne vous fâchez pas, vous saurez tout.

Comme vous venez de l’apprendre, au cours de l’entretien que j’ai rapporté, M. le maire de Romenay avait engendré un fils qui portait le nom de Maximilien, en mémoire de l’homme à la mâchoire cassée. Ce garçon avait vingt-sept ans. Il était « avocat à la cour d’appel de Paris ». C’est là un titre sonore comme une futaille vide dont les fils de la bourgeoisie aiment à parer leur nom et qui réjouit le cœur de messieurs leurs papas. Me Maximilien Thury plaidait-il ? On ne savait. En tout cas, il n’était pas illustre, aucun de ses clients n’ayant encore été guillotiné. Les « mauvais » électeurs de Romenay s’en allaient répétant que le « fils Thury » n’était qu’un soldat banal dans l’illustre légion des « avocats sans causes ». On dit — c’est le fils de Mme Ferrandière, avocat lui-même, qui m’a documenté — que ce bataillon fameux se compose d’adolescents et d’hommes mûrs : ils s’unissent et s’enrégimentent ainsi pour se défendre, contre l’univers entier, la justice partout conspuée. Ils ressuscitent, pour notre édification, les héroïsmes démodés de l’antique chevalerie. Ils nettoient et fourbissent, à leur usage, les enthousiasmes rouillés d’autrefois. Le noble spectacle ! On les voit passer à travers le Palais de justice, à travers les rues, à travers la vie, hâves, efflanqués, fiers, sublimes, appelant à eux les veuves et les orphelins, cherchant de féroces magistrats à pourfendre : ce sont des avocats errants. Ils comptent comme des victoires toutes les rencontres où il leur fut donné de parler beaucoup et où ils purent poser de grands mots sur de petites choses. On dit que, pendant leurs mois de repos, lorsqu’ils demandent un réconfort au râtelier familial, ils vagabondent la nuit dans la campagne, poursuivant en esprit quelque métaphore récalcitrante, quelque période insidieuse qui se dérobe : il leur arrive alors de prendre les ailes de moulin pour des bras de procureurs levés dans un geste de tragique éloquence. Oh ! les braves gens que ces Don Quichotte bardés de mérinos, casqués comme vous savez, qui quémandent toujours des occasions de ne point se taire et qui, s’il leur arrive d’occire leur prochain, s’empressent de l’ensevelir pieusement sous des fleurs de rhétorique ! Oh ! les braves gens qui, tous les matins, en se levant, se heurtent à l’idéal réfugié dans leur alcôve et aux huissiers pendus à leur sonnette !

A Romenay, les épouses des « mauvais » électeurs ne faisaient qu’un cœur et qu’une langue avec leurs maris pour déclarer que le « fils Thury » appartenait à la chevalerie des avocats sans peur et sans causes. Elles ne se gênaient pas pour dire que « Monsieur Maximilien » n’était point tenu d’ambitionner les succès oratoires, car il en rencontrait d’autres, plus séduisants parce que plus intimes. Le jeune avocat réalisait assez bien ce type masculin qu’on appelle un « bel homme ». Visage aux traits réguliers, barbe très brune et très fine et très taillée en pointe, forte crinière, des yeux doux, langoureux, des yeux d’almée dans une tête léonine : l’ensemble manquait peut-être d’originalité, « de personnalité », mais je ne veux point chicaner : le jeune Maximilien était beau. En voilà un qui devait des remerciements à papa et à maman ! Il était de haute stature et de charpente solide, je vous assure ! On sentait que, sous la peau, le sang charriait des globules vigoureux, et, j’en suis sûr, il ne connaissait point les harassements et les digestions mélancoliques des blêmes neurasthéniques ! Lui aussi, M. Maximilien Thury, s’était cru appelé à révolutionner les sociétés pour y pêcher, en eau trouble, le bonheur du peuple. Dans ce noble dessein, il avait laissé croître ses cheveux et sa barbe. Longs cheveux, longues barbes : c’est l’uniforme des amis du peuple. La vigueur de leurs convictions et de leur génie se mesure à l’énergie de leur système pileux : Absalon, s’il vivait de nos jours, présiderait des meetings. Maximilien s’était enrôlé dans la milice des révoltés, des petits Vingtras de brasserie, et, par esprit de discipline, il omettait de se nettoyer les ongles. Il n’avait pas tardé à se trouver incommodé dans les « partis avancés ». Progressivement, il avait émondé sa chevelure, sa barbe et aussi ses idées : en l’an 1895 où se place ce récit, Maximilien était un jeune bourgeois très policé, tout reluisant d’élégance, qui chaussait des souliers vernis, se taillait les ongles et dont la chevelure très disciplinée embaumait comme une cassolette. La vie d’un homme du dix-neuvième siècle se partage en trois périodes : dans la première, il veut réformer la société et ne pense rien moins qu’à tout jeter par terre. Dans la seconde, il se résigne à accepter la société telle qu’elle est. Dans la troisième enfin, il cherche à en jouir et à tirer d’elle tous les profits qu’elle peut donner : il a même une propension à trouver que tout est parfait, parce qu’il n’a plus le temps d’y rien changer à son bénéfice. M. Maximilien était entré dans la seconde période et s’y trouvait à l’aise. La fantasmagorie des mots en « isme » l’enchantait de moins en moins ; de moins en moins, il se croyait appelé à être l’un des ouvriers de l’universel chambardement. Il poussait l’audace jusqu’à célébrer la tolérance religieuse. Oui, ce jouvenceau daignait publier qu’il ne rêvait point, comme papa, de dépecer les prêtres, qu’il leur reconnaissait le droit de respirer et même celui de ne point se marier, puisque, enfin, tel était leur bon plaisir. On m’arracherait mes derniers cheveux plutôt que de me faire dire, qu’en se parant ainsi d’opinions libérales, M. Maximilien n’était pas sincère. Ce libre penseur voulait bien accorder aux autres la liberté de penser autrement que lui. Son père criait au scandale et n’en revenait pas d’avoir engendré un phénomène. M. Thury répétait, avec un accent où il y avait du dépit et de la pitié : « Ce pauvre Maximilien ! Il se dit libre penseur et il voudrait laisser aux cagots la liberté de débiter leur marchandise. Joli libre penseur, ma foi ! »

Le père et le fils n’étaient point de la même trempe intellectuelle. M. le maire appartenait à la race des esprits véhéments passionnés que tourmentent des appétits d’intransigeance et d’absolutisme : esprits d’inquisiteurs du moyen âge, esprits des moines batailleurs du seizième siècle. L’avez-vous remarqué ? Chez tous ces mangeurs de prêtre, vous trouvez un moine retourné, un moine qui a mis son froc à l’envers. Il y a trois cents ans, pendant la Ligue, ces gens-là nous fussent apparus sous la bure du capucin ou la robe des carmes déchaux et ils n’eussent fait qu’une bouchée de l’hérétique. Il eût fallu museler leur zèle. Moi, je me représentais très bien notre maire en costume d’inquisiteur, sous le capuce blanc, jaune ou gris, donnant « un coup de main » à Torquemada. Je n’ai jamais connu, pour ma part, un homme qui eût, plus que M. Thury, la haine de la pensée des autres. Maximilien était plus tempéré. Mon gaillard avait lu Renan : peut-être même l’avait compris. Il consentait à voir dans la religion autre chose qu’une exploitation sournoise de l’imbécillité humaine. Vous savez quel joli tour M. Renan a joué aux forcenés de la libre pensée : avec une onction tout ecclésiastique, il leur a prouvé que, s’ils se fâchaient si fort, s’ils voulaient si furieusement exterminer toute foi, c’est qu’ils ne « comprenaient pas ». Ils furent nombreux les « intellectuels » qui se trouvèrent compromis dans le parti des furieux et qui passèrent à la tolérance : Maximilien s’était délibérément rangé parmi eux. On eût été mal reçu à lui dire qu’il ne « comprenait » pas. Ne pas comprendre, lui ! Allons donc ! C’était bon pour papa !

Et puis, je dois tout dire, le fils du maire n’était pas sans connaître l’évolution des idées et des mœurs dans la bourgeoisie française. Au commencement du siècle, nos bourgeois, quand, chaque dimanche, la cloche annonçait la grand’messe, s’asseyaient sur le banc de pierre, à la porte de l’église, et là ils goguenardaient : ils raillaient la candeur gothique des « bonnes femmes », des « rustres » qui allaient à la messe : « Quoi, s’écriaient-ils, vingt ans après Voltaire ! » Les temps sont changés, les rôles aussi. En cette fin de siècle, ce sont les bourgeois, les fils de ceux qui avaient lu Voltaire qui entrent à l’office, et c’est le peuple qui s’asseoit sur le banc de pierre, c’est le peuple qui goguenarde, qui raille. La bourgeoisie désavoue ses pères, elle veut croire. Beaucoup de ceux qui nous sont revenus honorent la foi par leur sincérité, mais, je le sais aussi bien que vous, il y a des dilettanti de l’idée chrétienne parmi nos repentis. L’émotion religieuse est devenue un des exercices préférés de la sensibilité bourgeoise. « C’est bien porté », dans certains milieux, d’aller à la messe où l’on se rencontre avec des gens « comme il faut ». La libre pensée fleure l’estaminet. Elle sent le linge sale et le vermout aigri : se séparer d’elle est un signe d’« éducation ». Maximilien était enclin, depuis sa conversion au libéralisme, à se rapprocher des bourgeois amis du prêtre : il voulait se lier à leurs habitudes, non point certes par l’observance des pratiques religieuses, mais par une tolérance tout à fait distinguée. Aussi, s’il n’allait pas à la messe, il ne s’asseyait point sur le banc de pierre où la grosse ironie plébéienne eût offensé ses délicatesses de néo-bourgeois. D’année en année, il sentait s’accroître sa sympathie pour les idées, les mœurs, les engouements des « repus » ; aussi, avec une conviction qui s’amplifiait tous les jours, répudiait-il toute idée de chambardement social. Et quelles raisons eût-il donc pu avoir de haïr une société où il ne s’ennuyait pas, à en croire la rumeur publique. Ah ! si l’on eût ajouté foi aux potins que colportaient à travers la ville les épouses des « mauvais » électeurs ! Selon elles, le trop fameux Don Juan ne pouvait être catalogué comme le premier polisson de la terre. Ce titre revenait, de droit, au fils de M. Thury. Il n’avait qu’à paraître, disait-on, et les cœurs étaient subjugués ; les résistances tombaient et les époux les plus sereins devenaient ombrageux s’ils le voyaient rôder autour de leur maison. Comment ce beau papillon était-il venu se fixer aux pieds de Mlle Camille Ferrandère ? Vous pensez bien que ce n’est pas l’abbé Blondot qui le dira ! Ce que je puis faire pour vous, c’est de vous révéler les circonstances où naquit le grand amour qui hantait ces deux jeunes gens.

Mme veuve Ferrandière, la plus pieuse, la plus charitable de mes paroissiennes, habitait à trois kilomètres de Romenay le château d’Amazy. Sa fortune était imposante. Mme Ferrandière possédait, dans le pays, des fermes plantureuses, des bois, des étangs. Elle avait deux enfants : Mlle Camille, cette pauvre petite qui souffrait d’amour, et M. Octave, délicieux jeune homme qui aimait trop les jeux et les ris. Le fils de Mme Ferrandière avait l’âge de Maximilien Thury et était lui aussi « avocat à la cour d’appel de Paris ». Pendant le temps qu’ils passaient à Romenay à l’époque des vacances, Maximilien et Octave ne se quittaient guère. Ils étaient l’un et l’autre de forcenés chasseurs et, dès le mois de septembre, ils apparaissaient à la lisière des bois : ils parcouraient les prés et les champs qui entourent Romenay. On les rencontrait sur les routes, le fusil en bandoulière, le ventre pris dans une ceinture de cartouches, un vaste carnier leur battant les flancs. Quand la journée de chasse était finie, M. Maximilien dînait d’ordinaire au château d’Amazy, en compagnie de Mme Ferrandière et de Mlle Camille. Et puis… que voulez-vous que je vous dise ? Un jour un autre convive s’assit à cette table. C’était… devinez qui ?… C’était le nommé Amour, un drôle de particulier ! Il ne tarda pas à faire des siennes et l’heure vint où Mlle Camille déclara à sa mère qu’elle épouserait M. Maximilien Thury ou qu’elle ne se marierait jamais. J’avais toujours entendu dire que ces choses-là n’arrivaient que dans les romans ! Eh bien voyez ! Très troublée, Mme Ferrandière vint aussitôt me confier cette grave révélation. Je n’en revenais pas. Eh quoi ! cette gentille enfant s’était éprise de ce Maximilien ! J’évitai toutefois de poser des « pourquoi » à Mlle Camille. Il faut traiter les amoureux comme les jurés de cour d’assises : on ne doit point leur demander leurs « raisons », à cause qu’ils n’en pourraient fournir. Ah ! je m’expliquais mieux l’enthousiasme passionné que Mlle Ferrandière inspirait à Maximilien !

Elle était très jolie, cette petite Camille. Allons, ne riez pas, lecteur narquois. Je le sais aussi bien que vous : quand il s’agit d’apprécier les grâces externes d’une personne du sexe, mon avis n’est point éclairé et mon incompétence est notoire. Une femme est-elle jolie ? Ne l’est-elle pas ? En quoi voulez-vous que cette question m’intéresse ? D’ordinaire, je me soucie peu de la résoudre. J’ai pourtant une méthode sûre pour arriver à savoir si telle personne est belle, quand je veux me faire une opinion. Pour que vous ne doutiez pas de ma parole et de mes lumières, laissez-moi vous l’exposer, ma petite méthode.

Depuis bientôt vingt ans, j’ai confié la direction de mes poules et la haute administration de mes casseroles à dame Prudence Taboulot, veuve du sieur Taboulot, de son vivant sabotier. De l’aveu unanime de tous ceux qui la voient, ex omnium consensu, comme nous disions au séminaire, cette personne est indiscutablement laide, si laide que Mgr l’évêque lui-même m’en a rendu témoignage. Les statuts diocésains ne permettent aux curés de prendre pour servantes que des femmes ornées de quarante ans au moins. Quand la dame Taboulot se présenta chez moi, demandant à succéder à ma défunte domestique dans la gérance de ma maison, elle venait à peine d’effeuiller les roses de son trente-septième printemps. Comme elle m’était adressée par un de mes confrères voisins, avec une lettre bourrée d’éloges, je pris le parti d’aller demander à Monseigneur une autorisation, un « indult » qui me permît de garder la dame Taboulot, en dépit de ses trente-sept ans. Monseigneur écouta ma requête, fronça le sourcil et me dit un peu sèchement :

— Je n’aime guère donner de semblables autorisations, ou, du moins, je veux des garanties exceptionnelles contre les insinuations malveillantes des ennemis de la religion.

— Oh ! Monseigneur, m’écriai-je, ces garanties exceptionnelles, cette femme les porte sur sa figure !

— Que voulez-vous dire, interrogea Monseigneur, elle est laide ?

— Laide comme un péché ! Monseigneur. Oh ! mais une laideur vraiment canonique !

Monseigneur daigna trouver le mot plaisant, et je, me délectai à contempler cette « fine tête tombée d’un vitrail du moyen âge » et qui souriait doucement. Mon évêque m’accorda l’autorisation demandée, et quelques semaines après, au cours d’une tournée pastorale, comme je le recevais au presbytère de Romenay, il dit, dès qu’il aperçut Prudence :

— Mes félicitations, mon cher curé ; en vérité, vous ne m’avez point trompé !

J’affirme donc — et c’est une opinion approuvée par mes supérieurs — que Prudence est laide. Aussi, quand je veux savoir si une personne du sexe est belle ou non, j’use de la méthode de comparaison. Plus elle se rapproche du type féminin réalisé par la femme Taboulot, plus je me refuse à lui reconnaître quelque grâce ; plus elle s’en éloigne, plus je me complais à la déclarer belle. Je possède ainsi, pour établir mes opinions esthétiques, une échelle de beauté. De Prudence à Vénus, il y a des degrés ! Telle est la méthode qui me permet d’affirmer que Mlle Camille est belle entre toutes les autres jeunes filles. Ah ! elle s’en écartait, je vous assure, du type de Prudence ! Je ne demanderais pas mieux de vous la décrire, Mlle Ferrandière, mais voilà, comment m’y prendre ? C’est que moi, voyez-vous, — je vous l’ai peut-être déjà dit, — je ne suis point comme ces capitaines de lettres, ces fameux hommes d’écritoire, si habiles à recruter et à faire évoluer les phrases. Je n’ai point, sous mes ordres, des légions de métaphores, des escadrons de mots, qui viennent d’eux-mêmes se ranger, en bon ordre, au moindre signe de la plume. Je suis égaré en littérature. Je voudrais appliquer à Mlle Camille, en vous la présentant, quelque image et comparaison tirées du printemps, des fleurs, des oiseaux, des choses qui embaument, qui chantent, qu’on aime. Que voulez-vous ? Je ne sais pas. Que votre imagination vienne en aide à mon indigence : parez cette enfant de toutes sortes de grâces et vous ne frôlerez même pas la réalité ! Jamais, je l’avoue, il ne m’avait été donné de voir créature de Dieu plus pimpante, plus papillonnante, plus papillotante, plus sautillante, plus pirouettante que Mlle Camille.

Elle était de petite taille, gracile, souple, harmonieuse, tout à fait dénuée de morgue et de pose. Sa démarche, ses gestes, son attitude la rendaient séduisante. Quand je dînais à la table de Mme Ferrandière, j’avais plaisir à regarder Mlle Camille qui approchait son verre de ses lèvres et buvait par petites gorgées, avec la grâce d’une colombe qui se désaltère à l’eau du torrent. Elle avait des yeux très bleus, des cheveux très blonds, une bouche petite et ronde, un nez si menu qu’il devait se glisser dans les corolles des fleurs sans les blesser, et les couleurs roses de son fin visage rappelaient, ne vous déplaise, les teintes douces de la fleur du pêcher. L’aimable jeune fille ! C’était un sourire qui marchait, qui courait, qui vivait. Quand elle conversait, Mlle Camille s’arrêtait souvent au milieu d’une phrase qu’elle achevait aussitôt par un sourire. Elle parlait avec des sourires, elle commandait avec des sourires et on lui obéissait pour que son joli visage ne s’assombrît point. Quand — ce qui arrivait quelquefois — elle vous avait éclaboussé d’une petite malice, elle l’essuyait aussitôt avec un sourire et on était tenté de lui dire « encore ! » rien que pour le plaisir de voir une bouche fraîche s’ouvrir sur des dents blanches — de vraies dents, mesdames, et qu’aucun éléphant n’aurait pu se vanter d’avoir portées avant elle ! — Je déclare que cette enfant était une façon de petit chef-d’œuvre, un des plus aimables spectacles qui puissent enchanter le regard d’un jeune homme. Et dire qu’elle appartenait au même sexe que Prudence ! Est-il urgent de vous dire qu’elle n’était point sotte ? Elle savait de la vie, du monde, ce qu’en peut connaître une jeune fille pure : pas davantage. Heureuse candeur qui nous valait d’entendre des réflexions de la plus fine, de la plus savoureuse naïveté et dont je me régalais, sans en avoir l’air ! J’admirais aussi qu’elle ignorât tant de choses qu’apprennent, de nos jours, tant de personnes du sexe. Je n’aime point ces doctes femmes qui répandent, partout et en tout temps, leur flux de science, qui nous écrasent, nous pauvres hommes, sous l’éminence de leur mathématique et la supériorité de leur orthographe. Entre nous, — ne le dites pas ! — Mlle Camille avait peut-être oublié la date de la bataille de Tolbiac, peut-être le nom de quelques affluents du Mississipi, peut-être aussi le nom des sous-préfectures de la Lozère, mais elle avait l’esprit droit et perspicace. Le bon sens guidait ses jugements comme la bonté maîtrisait son cœur. Bonne mine, bonne humeur, bon sens, j’en souhaiterais autant à toutes les filles de France qui, chaque matin, montent dans leur tour pour voir si vient l’époux !

J’étais informé, jour par jour, de ce qui se passait au château d’Amazy par Mme Ferrandière et par son fils aussi, M. Octave, qui me faisait de très fréquentes visites. La franchise, l’entrain de mon jeune paroissien me plaisaient et m’aidaient un peu à oublier les frasques qu’on lui imputait, non sans raison, je crois. Je ne trouvais point en lui cette morgue, cette enflure d’âme qui rend si haïssables les petits bourgeois, fils de gros bourgeois. Sa simplicité me captivait, et je dois ajouter que son langage me déroutait. M. Octave aimait à exprimer sa pensée dans le dialecte du boulevard. Quel dialecte ! quel vocabulaire ! Pour peu qu’il se propage à Paris, à tous les étages de toutes les maisons, bientôt les gens de province auront besoin d’un lexique ou d’un interprète, quand ils voudront comprendre ce qu’on leur dira !

— Que je vous raconte, me confia un jour M. Octave. Maxim qui est coiffé de ma sœur !

— Que dites-vous là, monsieur Octave ?

Mon jeune ami éclata de rire.

— Oui, fit-il, Maxim qui aime ma sœur !

— Mais, je ne puis que le féliciter de son goût très sûr ! Et elle, mademoiselle ?

— Emballée aussi, Camille ! Emballée !

— Comment, emballée ?

— Oui, elle ne pense plus qu’à son Maxim. Elle rougit quand il arrive, elle ne rit plus, elle ne chante plus. Hier, elle n’a pas mangé au déjeuner : pincée, quoi ! Et si vous voyiez Maxim ! Non, vrai ! Je ne le reconnais plus : on me l’a changé ! Pas d’autre sujet de conversation possible : Ma sœur ! ma sœur ! ma sœur ! S’il était, comme moi, homme à ne pas prendre les choses d’amour au tragique, il pourrait, après chacune de ses phrases, chanter en guise de refrain : « Amour, amour, quand tu nous tiens ! »

— Allons, allons, monsieur Octave, du sérieux ! Le sujet est grave.

— Mais, je le sais bien qu’il est grave, le sujet ! Il s’agit d’un mariage, parbleu ! Les deux tourtereaux veulent s’épouser. Ils le veulent, ils le veulent, ils le veulent. Demande pas mieux moi. Je connais Maxim : excellent garçon. N’aime pas les curés, c’est certain, mais ça passera. Je crois, du reste, qu’il serait bien capable de faire exception pour vous, monsieur le curé, si vous vous engagiez à donner à ma mère un bon conseil, celui de consentir. Tenez, vous avez là une fière occasion de le forcer à aimer les curés !

— Vous voulez me séduire, monsieur Octave !

— Non, allons, soyez gentil. Maxim a tout dit à son père et sa mère. Enchantés naturellement. Ne demandent que ça. Oui, mais il y a maman. Maman, voilà le hic ! Vous savez qu’elle n’aime guère les gens qui mangent du curé. Ah ! il n’est point dévot, Maxim, et son père encore moins ! Maman ne voudra jamais colloquer sa fille dans une famille où l’on dit du mal des curés.

— Colloquer sa fille dans une famille ! Il y a plus d’un membre de l’Académie française — cette compagnie qui est, pourtant, la maîtresse et la tutrice de notre langue — qui s’étonnerait de votre style.

— Ah ! de ça, je m’en moque ! Ce que je veux dire, c’est qu’en ce moment même…

M. Octave tira sa montre :

— Oui, reprit-il, trois heures, précisément : M. Thury, maire de Romenay, est à Amazy, au salon, et il fait la demande en mariage. Ah ! dame ! ce sera dur ! Je connais la maman. Elle sera toute bouleversée : elle va tomber en larmes et en prières et, dès demain matin, elle va venir vous trouver. Tout dépend de vous. Ma mère finirait bien par se laisser entortiller. Camille sait si bien la prendre : elle est tellement enjôleuse !

— Allons, allons, monsieur Octave.

— Oh ! pour ça ! elle est rusée, la petite, elle la connaît ! C’est bien certain : maman qui est, au fond, la meilleure femme qu’il y ait sur la terre, serait tôt ou tard roulée par Camille. Mais voilà ! Le père Thury est une grosse bête qui, dans la conversation avec ma mère, est bien capable de donner une ruade aux curés. Peut pas se retenir, cet homme. Et puis, ce vieux Maxim, avant de tomber amoureux, a tellement couru la prétentaine ! Ma mère aura des scrupules, des remords : elle se croira damnée ; elle s’imaginera que Camille, si elle se marie, va tout droit à la perdition, que son mari la détournera de ses devoirs religieux, qu’elle n’aura, sous les yeux, que des exemples scandaleux et patati et patata. Sur ce chapitre-là, la maman est intraitable, comme vous le savez. Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui puissiez lever les difficultés. Il n’y a que vous pour tout arranger. Allons, soyez gentil, monsieur le curé.

— Je parlerai selon ma conscience, monsieur Octave.

— Hum ! hum ! j’aimerais mieux une autre réponse. Votre conscience ! Votre conscience ! Ce mot-là me fait peur, et surtout le ton avec lequel vous le dites !

— Mais enfin, demandai-je à mon jeune ami, ce complot s’est donc formé à l’insu de madame votre mère ? Mlle Camille et M. Maximilien ont donc des tête-à-tête ?

— Non, ils s’écrivent.

— Ils s’écrivent !

— Oui, presque tous les jours.

— Tous les jours, grand Dieu ! Et que peuvent-ils donc se dire ?

— Des bêtises, naturellement. Que voulez-vous donc que s’écrivent les amoureux ! Cette petite Camille, si on s’en serait douté ! Ce n’est pas plus gros que ça et c’est amoureux !

— Et comment correspondent-ils ? Qui porte les lettres ?

— Tiens, c’est moi, parbleu !

— Comment ! Vous vous prêtez ?…

— Quel mal, puisqu’ils s’aiment ?

— Jolie raison ! Savez-vous, monsieur Octave, que vous jouez là un rôle…

— Mais puisqu’ils s’aiment !

— Madame votre mère serait singulièrement surprise et peinée si…

— Mais, puisqu’ils s’aiment, je vous dis !

Je mis fin à la conversation qui devait m’apporter, sans doute, d’autres révélations.

Le lendemain matin, je fus obligé de constater que M. Octave avait été bon prophète. Après la messe, je vis entrer à la sacristie Mme Ferrandière dont la figure grave et douce paraissait, sous ses bandeaux de cheveux gris, plus pâle qu’à l’ordinaire. Elle m’apprit que M. le maire de Romenay était venu, la veille, lui demander, pour son fils, Mlle Camille en mariage :

— Je suis, me dit-elle, dans une angoisse mortelle. Je désire que Camille soit heureuse : je vous assure bien que je n’ai pas d’autre préoccupation ; et Camille trouvera-t-elle le bonheur dans cette union ? Ah ! que j’ai de raisons d’en douter ! Je le sais, M. Maximilien Thury est incroyant, il est hostile aux pratiques religieuses. La foi de Camille serait exposée à des dangers incessants. Et cette différence d’éducation, d’idées, de sentiments n’entraînera-t-elle pas un désaccord ? Pourtant, si ces jeunes gens s’aiment ! Si je me trompais dans mes prévisions ! Si Camille me reprochait un jour de l’avoir sacrifiée à mes idées personnelles, à ce qu’elle pourrait appeler mon égoïsme !…

Tandis que Mme Ferrandière parlait, des larmes mouillaient ses yeux. Après un court silence, elle me dit :

— Monsieur le curé, je suis venue vous demander un conseil. Que dois-je faire ?

— Madame, répondis-je, puisque vous voulez bien me demander conseil, je vais vous parler en toute franchise et liberté. Il faut vous opposer opiniâtrément — j’appuyai sur le mot — à ce mariage que je regarderais comme un très grand malheur pour Mlle Camille et pour vous aussi, madame.

— Serait-il indiscret de vous demander ?…

— Oh ! madame, fis-je un peu vivement, vous m’excuserez. Je ne me reconnais pas le droit de vous révéler les très graves raisons (j’insistai également sur ces mots) qui me permettent de vous donner un conseil aussi énergique. Ma conscience seule me l’a dicté et c’est son secret.

— Eh bien, monsieur le curé, fit Mme Ferrandière, je n’insisterai pas. Ma résolution est prise. Camille n’épousera pas M. Maximilien Thury.

Huit jours après cet entretien, M. Thury, maire de Romenay, se présentait au presbytère, et vous connaissez, puisque je vous l’ai précédemment conté, quel tour prit notre conversation ; elle finit, vous le savez, par une nouvelle déclaration de guerre et par la « menace » d’un pasteur protestant. Je n’avais pas eu besoin d’un grand effort d’esprit pour percer à jour les intentions de M. le maire et deviner ses arrière-pensées. Il fut, pour moi, de toute évidence que M. Thury connaissait la démarche faite par Mme Ferrandière et qu’il établissait une relation entre cette visite et la résolution qu’elle avait exprimée de s’opposer au mariage : M. Octave n’avait pas tardé beaucoup à en informer son ami Maxim. Aussi, faisant litière de ses rancœurs, de son amour-propre endolori, de ce qu’il appelait ses « principes », M. le maire était-il venu à Canossa avec des yeux apaisés et une bouche qui débordait de paroles conciliantes : il voulait tenter le suprême effort, m’arracher, de haute lutte, une promesse d’intervention favorable ou tout au moins de neutralité. Ah ! c’est que ce projet de mariage le séduisait ! Il souhaitait de le voir aboutir, avec toute la véhémence de sa nature qui ne savait rien aimer ni désirer à demi. Un sentiment primait en lui toutes les haines politiques et religieuses : c’était la passion de la propriété, l’ambition de « posséder ». M. Thury était cet âpre amoureux de la glèbe, ce rural qui cherche, toute sa vie, à arrondir son « avoir ». Son « bien » à lui touchait aux fermes opulentes de Mme Ferrandière : il était comme enclavé dans les bois de la châtelaine d’Amazy. Par le mariage de son fils Maximilien, tant de choses si désirables ne feraient, un jour, qu’un seul lot avec les terres des Thury. M. Octave ne le déclarait-il pas ? Il se souciait fort peu de conserver la fortune immobilière qui devait lui échoir un jour. Ce qu’il lui fallait à lui, homme de tous les sports, c’était l’argent, l’argent qui roule. Bien souvent, il me disait à moi-même : « Ah ! monsieur le curé, si j’avais la forte somme, j’achèterais des chevaux, je ferais courir. J’ai une martingale infaillible. Faites des vœux et des prières pour moi : vous seriez riche, je vous donnerais d’excellents tuyaux ! » (Un tel langage n’était pour moi, je l’avoue, qu’ombres et ténèbres.) M. le maire connaissait les goûts et les aspirations du jeune homme : il se flattait de l’espoir qu’à la mort de Mme Ferrandière, M. Octave ne demanderait qu’à céder à bon compte ses fermes et ses bois, pour réaliser immédiatement la « forte somme ». Le rêve de M. Thury était beau, comme vous voyez, si beau que notre maire avait surmonté le dégoût qu’il ressentait pour les « frocards » et tout spécialement pour l’abbé Blondot. Henri IV prétendait, dit-on, que Paris valait bien une messe. M. Thury, qui n’était ni Gascon, ni candidat au trône de France, estimait que le patrimoine des Ferrandière valait bien une visite à un curé : c’est ainsi que M. le maire suivait une politique illustrée par un glorieux roi de France. Je n’éprouve, du reste, aucun désagrément à vous dire que M. Thury aimait son fils et qu’il le voulait heureux. Et puis, il ne répugnait pas à M. le maire de voir son Maximilien s’allier à une famille qui « habitait un château ». On me pardonnera bien cette petite révélation qui tombe, par mégarde, de ma plume !

M. Octave Ferrandière n’était pas content. Il me reprochait, avec des paroles inattendues et pittoresques, ce qu’il appelait mon entêtement.

— Monsieur le curé, me répétait-il, vous faites beaucoup de mal à la religion ! Maxim n’a point une tendresse exagérée pour les curés et pour vous !… Eh bien, si vous l’aviez voulu, le clergé compterait un ennemi de moins, et par le temps qui court !…

— Mais vous savez, monsieur Octave, m’écriai-je, que je n’ai pas le droit de donner à madame votre mère le conseil d’autoriser le mariage !

— Vous n’avez pas le droit ! Vous n’avez pas le droit ! Tara-ta-ta ! Dites donc que !…

— Monsieur Octave, je vous saurais gré de ne pas insister.

— Enfin, reprit le jeune homme, vous ne voulez donc rien savoir, monsieur le curé ?

— Je ne veux rien savoir, comme vous le dites si bien !

Ces petites escarmouches entre M. Octave et moi étaient fréquentes : ma résolution en sortait toujours saine et sauve. Les reproches que m’adressait Mlle Camille me touchaient singulièrement, au contraire. Je souffrais réellement de la savoir malheureuse. Comme j’en avais depuis longtemps l’habitude, j’allais dîner, chaque dimanche, au château d’Amazy. Cette pauvre enfant qui, d’ordinaire, réjouissait le repas par ses sourires, par son ramage, par ses aimables boutades, restait silencieuse. Je n’osais lever les yeux sur elle. Je redoutais son regard où j’aurais lu ma condamnation. Il ne me fut pas difficile de m’apercevoir qu’elle cherchait à me parler, mais j’évitais de comprendre et je manœuvrais pour ne point me trouver seul avec elle. Un dimanche soir, alors que j’arrivais vers la grille du château, je la vis accourir vers moi : je compris qu’elle me guettait. Elle m’aborda et, avec un petit air boudeur qui la rendait plus séduisante encore, elle me dit :

— Mais enfin, monsieur le curé, pourquoi montez-vous la tête à maman ?

— Mon enfant, je ne monte pas la tête à madame votre mère. Il me suffit de lui donner un conseil. Il n’est pas tel que vous le souhaitez, je le sais, mais croyez bien que j’en suis le premier navré ! J’en souffre autant que vous.

— Oh ! ça ! ce n’est pas possible ! s’écria avec une grande vivacité Mlle Camille. Mais enfin, que vous a-t-il fait, ce jeune homme ? Pourquoi lui en voulez-vous tant ?

— Je ne lui en veux pas, mademoiselle, du tout, du tout. Ma conscience s’oppose…

— Elle a bon dos, la conscience ! C’est comme autrefois, quand j’étais au couvent. Lorsque je demandais une autorisation, une faveur à la Mère supérieure, et que je la pressais trop pour l’obtenir, elle me répondait presque toujours que sa conscience ne lui permettait pas de me l’accorder. Un prétexte, naturellement. Vous devez avoir des raisons, monsieur le curé ; elles sont donc bien sérieuses ?

— Graves, très graves, mademoiselle Camille, répondis-je.

Et je disais vrai ! Mes raisons n’étaient point futiles, ni mesquines. Du reste, puisque je vous l’ai promis, je vais vous les faire connaître : écoutez-moi.

Deux ans avant l’époque où s’ouvre ce récit, un de mes confrères du diocèse qu’un deuil obligeait à partir inopinément en voyage, la veille même du jour où devait se célébrer la première communion dans sa paroisse, me pria de venir le suppléer pour cette cérémonie. J’accourus. J’étais à… depuis vingt-quatre heures à peine, quand on vint me prévenir qu’une malade, dans le village, demandait à voir le prêtre. Je m’y rendis aussitôt. Quand je pénétrai dans la maison qui m’avait été indiquée, — une maison d’humble aspect, étroite et basse, — une vieille femme vêtue en paysanne m’accueillit en larmoyant et me dit : « Ah ! la pauvre enfant est bien malade ! bien malade ! C’est elle-même qui a parlé de se confesser. Elle n’a pas voulu attendre le retour de M. le curé de… Elle est un peu plus calme que ce matin, mais quelle tablature ! quelle tablature ! »

— C’est votre fille ? demandai-je.

— Non, monsieur, répondit cette femme, je suis veuve et je n’ai pas d’enfant. La malade est ma nièce, la fille de ma sœur Claire morte il y a longtemps.

— Et que dit le médecin ?

— Le médecin ! Il ne sait pas au juste, cet homme. Il dit que c’est grave, une péritonisse. Mon Dieu ! quelle tablature !

— Voulez-vous m’introduire auprès de la malade ? demandai-je.

— Elle est dans la chambre à côté, fit la paysanne qui me conduisait vers une porte vitrée.

Elle allait l’ouvrir quand elle me dit, à voix basse, tout en essuyant ses yeux avec un coin de son tablier.

— J’aime mieux pas faire des cachotteries, monsieur le curé. La petite habitait Paris, puis, dame ! elle a oublié les conseils que je lui avais donnés. Elle a chuté ! Elle vient d’avoir un enfant. C’est si facile à enjôler, une jeunesse ! Faudra pas lui faire trop de sermons…

— Oh ! ma brave femme, m’écriai-je, le moment serait mal choisi. Soyez en paix, je vous prie.

Je pénétrai dans une pièce blanchie à la chaux et à laquelle une étroite fenêtre donnait parcimonieusement la lumière. La malade était couchée dans un grand lit à colonnes surmonté d’un baldaquin d’où tombaient des rideaux rouges à fleurs jaunes. Je m’approchai. La personne qui me faisait appeler devait être jeune, mais la maladie l’avait frappée de ses affreux stigmates. Les yeux étaient caves, les lèvres décolorées, les joues émaciées. Les traits de la face étaient resserrés, comme contractés sur eux-mêmes : on eût cru voir une figure d’enfant.

— Vous avez demandé un prêtre ? dis-je.

Une faible voix me répondit :

— Oui, monsieur, je suis malade, très malade… je vais peut-être mourir… ma tante m’a dit que M. le curé était en voyage, et que pour le remplacer, il avait appelé M. le curé de Romenay.

— Je suis en effet M. le curé de Romenay.

A ce nom de Romenay, la malade tressaillit, ses yeux se fixèrent sur moi :

— Puisque, dit-elle, vous êtes M. le curé de Romenay, Vous connaissez la famille Thury ?

— C’est une famille de ma paroisse, répondis-je.

— Alors, vous connaissez la famille Thury, fit-elle d’une voix précipitée. Vous connaissez… Excusez-moi, monsieur le curé… mais pourriez-vous me dire si on a des nouvelles de Maximilien, de M. Maximilien, depuis trois mois qu’il est parti aux colonies ?

— M. Maximilien Thury aux colonies ! répondis-je très surpris, mais, avant-hier, je l’ai rencontré dans une rue de Romenay. Il devait donc s’expatrier ?

La malade me regarda avec des yeux étranges et comme agrandis par une soudaine épouvante. Elle souleva la tête, la laissa retomber lourdement sur l’oreiller, puis, au milieu des sanglots :

— C’est affreux, c’est affreux ! dit-elle, se couvrant les yeux avec la main.

Immobile de stupeur, elle se tut. Je rompis ce silence d’angoisse.

— Pourquoi pleurez-vous, mon enfant ? lui demandai-Je.

— Ah ! fit-elle, c’est affreux ! C’est affreux. Pourquoi ne vous dirais-je pas la vérité, à vous monsieur le curé ! M. Maximilien Thury est le père de mon enfant, de ce pauvre petit être que le médecin m’a enlevé pour le donner à une nourrice, à une femme qui ne l’aime pas ! C’est affreux !… Depuis deux ans, nous vivions à Paris, Maximilien et moi, comme gens mariés. Il m’avait remarquée à une fête de mon village, qui n’est, comme vous le savez, qu’à quelques kilomètres de Romenay. Il y était venu plusieurs fois pour se rencontrer avec moi. Il m’avait suppliée de partir avec lui pour Paris, et, comme je l’aimais, je l’ai suivi !

Les sanglots coupèrent la voix de la malade, sa respiration devint plus oppressée :

— Ah ! oui, reprit-elle, je l’aimais ! Il y a cinq mois, je lui annonçai que j’allais être mère. Il me dit qu’il allait faire connaître à son père la situation. Il me promit de m’épouser si sa famille ne s’y opposait pas. Maximilien partit pour Romenay. Il revint et me dit que son père, apprenant qu’il voulait épouser une fille sans fortune, l’avait chassé et refusait de le voir. Puis… Maximilien m’avait fait part de ses projets. Il se trouvait sans ressources maintenant, abandonné des siens : il ne pouvait songer à se créer une situation à Paris. Il avait résolu de partir pour les colonies, d’emprunter de l’argent à des amis, d’acheter des terres. Il devait me faire venir dans un an, dans deux ans, le plus tôt possible, quand sa situation serait établie. Je devais emmener avec moi mon enfant, son enfant ! J’ai conduit Maximilien à la gare et là en m’embrassant il m’a dit : « A bientôt, avec lui ! » Lui, c’était l’enfant ! Depuis cette époque, je n’avais eu aucune nouvelle de Maximilien. Je suis orpheline, et pour mes couches, je suis venue ici chez ma tante qui a bien voulu me recueillir. Et dire qu’il mentait ! Qu’il ne songeait qu’à se débarrasser de moi ! Ah ! c’est affreux !

Les sanglots suffoquaient cette pauvre fille et des larmes coulaient le long de ses joues amaigries. J’étais atterré, je cherchais en vain quelle parole je devais prononcer.

— Mon enfant, dis-je, je vous supplie de pardonner. Peut-être n’a-t-il pu partir. Qui sait si au dernier moment… si son père… si sa famille, si quelque obstacle infranchissable ne l’a pas entravé ? Voulez-vous que j’aille le trouver, que je lui parle ?

— Oh ! jamais ! s’écria la malade. Il pourrait croire que, sachant tout, je viens l’implorer, le supplier ! Promettez-moi, monsieur le curé, de ne jamais parler à personne de notre entretien ! A personne, à personne !

— Je vous le promets, mon enfant, dis-je. Je m’y engage formellement.

Ma présence, en se prolongeant, ne pouvait qu’aggraver l’état de la malade. Je murmurai quelques mots de pitié, de résignation, de courage. Tandis que je partais, la malade, épuisée par l’effort qu’elle avait fait, entra dans un abattement profond, sa tête retomba inerte sur l’oreiller : ses yeux se fermèrent et elle ne parut pas s’apercevoir que je quittais la chambre.

Le lendemain matin, avant de partir pour Romenay, j’allai m’enquérir de l’état de la malade. Avec de grands gestes et des phrases tumultueuses, la paysanne m’apprit que la nuit avait été mauvaise.

— Ah ! quelle nuit, monsieur le curé ! s’écria-t-elle. La pauvre enfant a eu le délire, elle prononçait toujours les mêmes mots : « Maximilien, Maximilien. » C’est probablement le nom de la canaille qui l’a abandonnée. Ce matin, à l’aube, la crise s’est calmée. Ma nièce dort en ce moment. Le médecin est venu et m’a dit de ne pas la réveiller.

Je n’avais qu’à partir. J’abandonnai la malade au zèle du curé de la paroisse qui était revenu et, le soir même, je rentrai à Romenay. J’y fis une très sommaire enquête, d’où je crus pouvoir conclure que la jeune fille, dont j’avais recueilli les révélations, m’avait dit la vérité.

Eh bien, qu’en pensez-vous ? Qu’eussiez-vous fait, à ma place ? Les confidences que j’avais reçues, que j’estimais sincères, ne me permettaient de voir en M. Maximilien Thury qu’un monstrueux égoïste : le dégoût me montait au cœur de tant de perfidie, de tant de lâcheté ! Comprenez-vous pourquoi je m’opposais, de toute mon énergie, à un mariage que je regardais comme un sacrilège ? J’estimais, moi, que Mlle Camille était en ce monde pour orner de sa grâce, de sa douceur, pour illuminer de sa bonté, la vie d’un honnête homme. Et je n’avais pas le droit de parler, de faire connaître les raisons de ce qu’on appelait « mon entêtement » ! Les confidences de la jeune fille, je n’avais pas le droit de les divulguer : j’avais pris l’engagement de n’en parler à personne. J’étais tenu par une promesse faite à une mourante ! J’avais un sceau sur les lèvres.