UN VIEUX CÉLIBATAIRE
Je confesse devant le peuple que je suis prêtre catholique et que j’écris un roman. Entendons-nous. J’ignore les procédés et recettes des gens de plume. Ce n’est pas sur les chemins de l’irréel que je promènerai l’audacieux qui ne craindra pas de se déchirer aux ronces de mon style. Non ! Dieu merci, je ne suis pas « romanesque » ! Il y a beau temps que j’ai enjoint à mon imagination de rester au logis pour tenir société à ma mémoire, une bavarde s’il en fut celle-là ! Il y a beau temps que j’ai dit au bon sens : « Tu es mon frère », et que, me tournant vers la vérité, je lui ai déclaré : « Tu es ma sœur. » Quand on s’est choisi une telle parenté, on ne doit point se complaire aux songeries des hommes de littérature. J’écris parce que j’ai vu, parce que je sais. J’entends conter une « histoire arrivée », pour parler comme le bedeau de mon église.
J’ai été témoin de faits singuliers et qui portent avec eux une fière leçon. Certes, j’avais toujours cru que la continence imposée aux prêtres catholiques était, pour le sacerdoce, une promesse de pérennité et de force impérissable. Je viens d’être confirmé dans ma foi par un « roman » dont les péripéties et le dénouement se succédèrent, sous mes yeux, dans ma paroisse. Aussi, je ne vois pas pourquoi je me tairais. Puisque, de ce roman, sort un enseignement, je ne sais point, en vérité, quelle considération m’interdirait de l’écrire. Et l’heure n’est-elle pas propice ? Durant ces années calamiteuses que nous vivons et qui s’abattent sur nous, lourdement, comme la pierre d’un tombeau, la continence sacerdotale n’a été que trop souvent conspuée, par paroles et par actions. Des prêtres hélas ! qui désertèrent la chasteté, invectivent le célibat, en des livres, des articles, des discours. Mais, je connais leurs évolutions et leurs révolutions à ces gaillards-là ! Ils ont juré d’être chastes. Les uns commencent par danser sur leurs serments avant de s’apercevoir que l’Église ne répond plus aux « aspirations de la société moderne » ! Ils le disent dans les gazettes et nous abasourdissent. D’aucuns, parmi eux, vous troussent lestement et vous offrent ensuite une petite religion bien gentille, dans laquelle, lorsqu’on a de grands loisirs, on peut — si cela ne vous contrarie pas trop — entretenir de bons rapports avec un Dieu qui est le meilleur garçon du monde et à qui, naturellement, la chasteté donne des nausées. D’autres, agités, si on les en croit, par de grandes angoisses, interpellent le pape, les cardinaux, les évêques, et les moines gris, et les moines noirs, et les moines blancs, et les moines jaunes : « Votre horloge retarde ! » leur crient-ils. « Avancez à l’ordre ! Allons, un fort coup de pouce et vous serez sauvés : c’est moi qui vous le dis ! » Mais le pape est obstiné, comme vous savez. Mais les cardinaux sont têtus, et les évêques aussi, et les moines de toutes nuances également. Ils refusent de donner le coup de pouce. Alors, ces prêtres tourmentés se marient. Ne pouvant faire marcher l’Église, ils prennent une femme. Les badauds qui passent s’arrêtent pour s’amuser à ce spectacle et régaler leur curiosité. Un prêtre qui se parjure ! Trouvez-vous donc que ce soit spectacle si drôle ?
Eh bien, il ne me serait pas déplaisant de prouver à ces ennemis de la continence, à ces véhéments apôtres du mariage des prêtres, qu’ils sont de grands nigauds ! Oui, parfaitement, et voilà la pensée qui arma ma main d’une plume ! Je ne parle, bien entendu, que des « évadés » qui ne savent point se taire, de ceux qui voudraient qu’on les prît pour des martyrs fraîchement recousus et sur qui on peut voir les cicatrices, les sutures ; qui chantent des antiennes à l’amour, qui tentent d’entraîner les prêtres dans les précipices du mariage ! Les autres, je les plains et ce serait lâcheté de les outrager. Quand l’un des nôtres tombe, nous devons nous souvenir que nous sommes des hommes et trembler pour nous, au lieu de maudire.
Et maintenant, « ami lecteur », comme disaient, au temps des diligences, les gens qui faisaient des livres, souffrez que je me présente à vous, puisque aussi bien, comme vous le verrez, je joue mon petit rôle dans la bizarre aventure où les circonstances me poussèrent parfois au premier plan.
Me voilà contraint de débuter par un aveu cuisant. Veuillez m’excuser, mesdames : je suis laid. Il advient souvent que des personnes du sexe, rencontrant un ecclésiastique, s’oublient jusqu’à s’écrier : « C’est grand dommage que cet homme se soit fait prêtre, car il est beau. » Jamais, je le jure, ma présence ne fut saluée de ces regrets flatteurs. Nature a été, à mon égard, très chiche d’attraits. A seule fin de m’être désagréable, elle a méprisé les lois de l’esthétique. Pour employer une métaphore aimée des prédicateurs, « transportez-vous par la pensée » jusqu’à l’antique presbytère de Romenay dont le toit moussu abrite votre serviteur. C’est moi. Regardez. Entre deux épaules solides comme les contreforts de mon église, la dame Nature a campé une grosse tête carrée ; et si, au moins, pour éclairer cette boîte quadrangulaire, elle ne s’était pas montrée parcimonieuse ! Ah ! bien oui ! Afin que je puisse me conduire sur les chemins de ce monde, elle m’a donné deux yeux ronds, point vifs du tout, pauvres petits lumignons qui semblent toujours prêts à s’éteindre. Et quelle bouche ! Non, je ne vous dis point qu’elle va d’une oreille à l’autre : ce serait faux. Mais que je l’ai donc échappé belle ! Et comme on voit que la mère Nature s’est arrêtée avec regret ! Oh ! elle n’avait qu’à ne pas se gêner ! Pendant qu’elle y était !… Poursuivons. Cette surface polie et luisante que vous apercevez à la cime de mon individu, c’est mon crâne où furent autrefois des cheveux. Il resplendit. Les soirs d’été, quand, tête nue, je vagabonde dans la campagne pour y respirer les âpres senteurs des grands bois, les étoiles doivent s’y mirer comme dans un lac. J’ai lu, dans des histoires de naufrages, que les sauveteurs saisissent par les cheveux les gens qui se noient. Je ferai bien de ne jamais m’aventurer sur l’onde perfide. Vous ne vous attendez guère, après ce préambule, à ce que je vais vous dire, et c’est pourtant la réalité : le nez, chez moi, est fin, discret, d’un dessin très pur. Il m’arrive de le trouver distingué. Voilà un nez qui me vaudra bien quelques mois de purgatoire ! On m’a dit souvent que j’étais un peu… Allons, pourquoi tourner autour ? Pourquoi reculer, puisqu’il faudra en venir là ? Je ramasse mon courage et je dis la vérité, d’un seul coup : j’appartiens à la tribu des gros ecclésiastiques. J’ai vu des imbéciles sourire en me regardant et d’aucuns déclaraient assez haut pour que je les entendisse : « En voilà un qui ne s’est pas engraissé à lécher les murs ! » Idiots ! Sans doute, pour édifier ces braves gens, nous devrions leur apparaître exsangues et aplatis comme la grappe sous le pressoir ! Est-ce ma faute à moi si je n’ai pas une mine d’ascète et si je porte, à travers la vie, des épaules de déménageur ? Et vous croyez peut-être que cette vieille Nature, qui ne voulut point me ménager les disgrâces, m’a offert, comme compensation, un visage original et spirituel, encore qu’il soit sans harmonie et d’un ovale tout à fait manqué ? Ah ! que vous la connaissez peu ! Sur ma figure trop épanouie et que ne transfigure point la pâleur mystique, elle a répandu un certain air d’innocence et de simplicité ! Je sais qu’on murmure autour de moi : « L’abbé Blondot, oh ! un bien brave homme ! Par exemple, il n’a pas inventé les couverts en ruolz ! » C’est bon, c’est bon : causez toujours, messieurs les malins ! Il vaut mieux porter, sur sa figure, les apparences d’une candeur dont on n’a point la réalité que d’avoir l’air subtil et de ne l’être pas. Quand on se montre à ses contemporains sous les espèces d’un brave homme qui n’a pas inventé les couverts en ruolz, on a bien ses consolations, je vous assure, et aussi ses privilèges. Le prochain, ne jalousant pas votre génie, ne vous hait point, et, ne redoutant pas votre perspicacité, ne se défie point. Aussi, s’oublie-t-il, parfois, jusqu’à être sincère avec vous et ne se met-il pas en frais de duplicité ! Il m’a été donné de surprendre le secret de bien des âmes. Des consciences se sont ouvertes devant moi qui restaient obstinément cadenassées pour d’autres.
Je vous entends m’interpeller : « Allons, monsieur le curé, vous nous avez décrit votre personne extérieure en vous y arrêtant un peu plus que de raison, peut-être. Votre architecture est lourde, c’est entendu ! Oui, mais quelle âme habite cette forte maison ? Quelle espèce d’homme êtes-vous ? » Nous autres prêtres, nous formons une caste de vieux garçons : notre caractère n’a point été nivelé par le mariage qui, dans la continuité et l’harmonie de la vie commune, aplanit les rugosités de nature. En mariage, il n’est point permis de laisser ses travers originels croître et embellir librement : comme chacun des époux doit, avec les siens, porter les défauts de l’autre, le bouquet, à la fin, serait trop lourd ! Il n’en va pas ainsi chez nous. Nous évoluons dans la solitude et c’est ainsi que nous offrons, parfois, de l’inattendu à l’œil sagace des profanes. Il n’est pas rare de rencontrer dans les presbytères des êtres pittoresques, nimbés d’originalité. Ce n’est point mon cas. Né banal, je suis resté tel : je ne constitue pas une « curiosité psychologique ». J’ai beau chercher, je ne découvre pas, en furetant dans les recoins de mon « moi », une singularité ni qui soit bien séduisante et dont je puisse me faire une couronne, ni qui soit bien déplaisante et que je doive cacher. Ma vie fut simple et heureuse, comme celle de tous les prêtres, de presque tous. Le jour où je reçus le sous-diaconat, le jour où la blanche armée des ordinands s’étend sur le pavé de la cathédrale comme un champ de grands lys moissonné par une faux invisible, j’ai juré d’être chaste : j’ai tenu mon serment. Quand je songe à l’inqualifiable médiocrité de mes vertus, je bénis Dieu de m’avoir laissé cueillir, parfois à travers les épines, la joie et la paix qui fleurissent sur l’âpre chemin du devoir. Oui, je remercie Dieu de m’avoir appelé moi indigne. Le sacerdoce est la vocation des saints, et que je suis donc loin d’eux ! Des saints, je n’ai guère, hélas ! que la bonne humeur — les saints ne sont pas tristes. — Cette gaieté de l’âme, je ne me reconnais aucun mérite à l’avoir : c’est chez moi un don de nature. Ce don, je le possède, et il faut bien que j’en convienne, puisqu’il me fut reproché, et qu’on me l’imputa à crime, au cours de ma vie, septante fois sept fois !
Les romanciers qui mêlent volontiers des soutanes à leurs fictions tracent de nous des portraits qui me surprennent. Ils font du prêtre ou un saint ou un gredin, à moins que, pour expliquer sa vertu et ne pas effaroucher ceux qui n’y croient pas, ils ne le représentent tout bonnement comme un imbécile. De grâce, messieurs du roman, laissez-nous, sur les coteaux tempérés, de petites cases où nous puissions, à l’abri de vos épithètes violentes, nous loger avec nos petits défauts et nos petites vertus ! Je ne suis pas un saint, ni un gredin, ni un… ah ! mais je m’arrête ! Maintenant que j’ai posé de face et de profil, maintenant que j’ai déshabillé mon âme, je suis à vous, lecteur. Il serait grand temps de me laisser déblayer les alentours du récit où je brûle de vous introduire avec moi !
Romenay, dont Monseigneur me nomma curé en 1886, est un très gros village ou, si vous aimez mieux, une petite ville de deux mille habitants environ. Vous me croirez si vous le voulez, mais j’affirme que cette bourgade est agréable à voir, posée qu’elle est dans un paysage qui vous sourit, qui vous invite, qui devient votre ami quand vous le fréquentez. Il me plairait, je ne vous le cache pas, de vous prendre avec moi, un jour d’août, en pleine ferveur de l’été. Je vous conduirais sur le sommet du coteau au bas duquel est Romenay. Je vous montrerais de là une vallée sereine où les prairies voisinent avec les bois, où « ma paroisse » est assise dans l’opulence des champs de blé qui l’enserrent de toutes parts. Si vous aviez gardé quelque souvenance des images et métaphores chères à vos vingt ans, vous ne résisteriez pas à la tentation de comparer la petite cité à une femme ceinte d’une écharpe d’or et je ne sourirais pas. Du haut de la colline, je vous présenterais la Vireuse, notre rivière qui serait là sous vos yeux, dans la vallée. Elle a sa source en terre de Romenay. A peine a-t-elle reçu le baptême de la lumière qu’elle se jette à travers les prés. Vous la verriez qui tourne, qui se replie, qui « vire ». Elle frôle les ajoncs qui saluent de la tête comme des nonnes à vêpres qui chantent le Gloria Patri. Elle donne une chiquenaude aux grandes herbes qui la regardent courir, elle saute par-dessus les pierres et, bravement, elle entre dans les jardins de Romenay. Là, elle est chez elle et tout le monde l’aime. Si vous le vouliez bien, nous irions la rejoindre. Je vous mènerais par le sentier des vignes, parmi les ceps qui se grisent de soleil, dont les grappes s’apprêtent à nous donner le joli vin qui réjouit le cœur de mes paroissiens et qu’ils honorent à l’égal des plus fiers breuvages. Romenay se moque de l’alignement et garde un air agreste. Nous attendons encore notre Haussmann qui, je l’espère bien, ne viendra pas. Les maisons n’y ont pas de façade insolente : plusieurs sont couvertes de nattes de paille, comme pour prouver qu’il y a des chaumières ailleurs que sur les toiles des paysagistes. Je vous promènerais à travers les ruelles où l’herbe remplace le pavé et tout en marchant entre les haies vives qui bordent les jardins et sur lesquelles sèche le linge, nous rencontrerions des poules qui picorent et des oies en maraude. En passant devant les maisons, la figure hâlée d’une paysanne nous apparaîtrait à la fenêtre entre un géranium et un fuchsia. Le chien qui dort sur le perron, le museau entre ses pattes, relèverait la tête pour aboyer. Nous serions bientôt dans la « rue du bourg », le « boulevard » de Romenay. C’est là que tous les genres de commerce sont venus tenir boutique. Je ne manquerais pas de vous signaler le magasin de Mme Richard, notre « modiste » qui a le don des chapeaux. Si vous ne voyiez plus de jeunes filles coiffées du bonnet blanc comme nos grand’mères quand elles avaient vingt ans, c’est à Mme Richard qu’il faudrait vous en prendre. Depuis qu’elle est à Romenay, mes paroissiennes m’apportent, tous les dimanches, des têtes ornées de bottes de roses, de violettes, de lilas, et je me vois forcé, du haut de la chaire, de semer la parole de Dieu dans un champ de fleurs mouvantes. La « rue du bourg » nous conduirait à la grande place de Romenay, notre forum où les maisons se serrent autour de l’église comme des poussins sous les ailes de leur mère ; mon presbytère serait là devant vous. Oserais-je vous convier à y venir ? Je ne sais. Je suis père d’un roman et vous vous défieriez. Les gens de lettres ont tous, dans leurs tiroirs, des manuscrits dont ils offrent la lecture à leurs hôtes pour soutirer subrepticement leur admiration. Vous vous croiriez menacé : il faudrait vous rassurer. Je n’ai commis qu’une seule fois, en ma vie, le péché de littérature. Je ne suis pas homme de lettres ni même bas-bleu.
Or, en l’an du Seigneur 1895, on s’aimait à l’ombre du clocher de Romenay ! Il y avait là un jeune homme, il y avait là une jeune fille qui, lorsqu’ils se rencontraient ou même qu’ils pensaient l’un à l’autre, ressentaient cette émotion singulière que les gens du siècle dénomment « l’amour ». Ce jeune homme et cette jeune fille désiraient violemment s’épouser et ils ne le pouvaient pas. Après tout, c’était là spectacle banal. Dans tous les villages de France, il y a un clocher plus ou moins pointu autour duquel on voit des adolescents et des vierges qui se regardent tendrement et qui voudraient bien s’épouser. Si je rapporte ce « fait divers » sentimental, ce n’est point pour le seul plaisir de vous révéler si l’histoire finit par le mariage, ou la noyade. Devinez un peu pourquoi ces deux jeunes gens ne pouvaient pas s’épouser ? Tout simplement parce que je m’opposais, moi, et de toutes mes forces, à ce mariage ! C’est de mon obstination à refuser qu’est née l’aventure dont je vais retracer devant vous les péripéties. Un peu de patience, je vous prie. On vous la donnera, votre histoire d’amour !
En ce temps-là florissait M. François Thury, « propriétaire-cultivateur », conseiller d’arrondissement et maire de la commune de Romenay. C’était un homme de soixante-cinq ans, assez replet dans sa forte structure, à la démarche pesante, au geste lent. Il cheminait dans les rues de Romenay en s’appuyant sur une canne, la tête penchée en avant, avec l’allure débonnaire d’un cheval de curé qui monte une côte. Sa figure complètement rasée que surplombait un front têtu et où les muscles des mâchoires faisaient saillie, avait, dans ses lignes, quelque chose d’impérieux. Sous des sourcils embroussaillés, brillait un œil d’un bleu étrange, un bleu qui avait, parfois, comme des reflets métalliques. Un paysan et un bourgeois s’amalgamaient dans cet homme. Il était madré parce que paysan, orgueilleux parce que bourgeois. Fils de cultivateurs aisés, il avait, dans sa jeunesse, passé par le collège. J’ignore quelles mains lui avaient tendu la pâture intellectuelle, mais il montrait des habitudes d’esprit singulières. Il aimait livres et gazettes. Il divisait les choses imprimées en deux catégories : celles qui entraient dans ses opinions et celles qui s’en écartaient. Il faisait aux seules premières l’honneur de les lire : les autres, sans doute pour ne point s’exposer aux douleurs de la contradiction, il voulait les ignorer toutes, les regardant comme nourritures vaines et misérables, bonnes, tout au plus, pour sacristains. Aussi, n’était-il pas très éloigné de se croire un savant : grave erreur qui, pourtant, trouvait son explication. Vous allez probablement, car vous avez de l’esprit, me traiter d’« éteignoir », mais vous me concéderez bien que les grands hommes ont leurs petits côtés. Ce sont ceux-là, surtout, que M. Thury leur avait empruntés, s’imaginant, sans doute, qu’on est un immense savant lorsqu’on ne gaspille pas son génie à discuter les idées des autres, lorsqu’on croit avoir rendu à la bonne foi d’un adversaire une suffisante justice en la qualifiant d’« idiotie », lorsqu’on se plaît à voir, dans un contradicteur, une intelligence besogneuse qui aurait besoin, surtout, de toniques. Oui, par ces manies de l’esprit, M. Thury se rapprochait des plus augustes parmi nos grands hommes. Sur un point, il s’en éloignait : pour être un savant, il ne lui manquait que la science. Surtout, n’allez pas conclure que notre maire fût un coquin ! Je vous défends de le dire et j’affirme le contraire. Cet homme, sorti d’une lignée de laboureurs, gardait à cette terre où, sous l’effort de plusieurs générations, avait poussé son opulence, la tendresse irraisonnée et violente que tout rural voue à son « bien », mais il lui répugnait d’agrandir sa fortune en volant légalement celle du prochain. Il méprisait les moyens perfides et avilissants : témoignage d’une âme naturellement honnête ! Il restait fidèle à sa race par le culte de la probité. Si on m’eût chargé de résumer ses autres vertus, j’eusse dit, en style d’épitaphe : « Il était bon époux et bon père et très dévoué à ses amis. » Et c’eût été la simple vérité !
Vous ne crierez certainement pas au prodige, quand je vous aurai appris que M. le maire avait de grandes convoitises politiques. Oui, il se croyait taillé pour les hautes besognes. Il voulait y accéder, ses rêves l’y menaient tout droit. Il serait député, il serait ministre de n’importe quoi, avec n’importe qui. En attendant, il se « faisait la main » (c’était son expression) sur les Romenaisiens. Dans ses fonctions municipales, il jouait à l’homme d’État, au grand premier ministre. M. Thury s’était choisi pour confident, pour conseiller, pour secrétaire de ses commandements, le garde champêtre Chapougnot. Le Richelieu romenaisien avait fait du bonhomme son Père Joseph. Aussi, l’abbé Rosette et moi, à cause des récidives fréquentes du citoyen dans l’ivrognerie, nous appelions notre Chapougnot « l’Éminence grise », quand nous voulions avoir de l’esprit. A eux deux, le Richelieu et son Père Joseph régentaient la commune. Ils « travaillaient » la matière électorale pour les futurs triomphes : ils sablaient le chemin par où devait passer le succès. Ah ! le labeur était ardu, parfois ! Dans ce Romenay où l’ambition ravageait tant de cerveaux, où plus d’un illettré se jugeait apte à gouverner la chose publique, à être pasteur d’hommes après avoir été pasteur d’oies, M. Thury était obligé de défendre ses beaux espoirs contre les manœuvres audacieuses de ses ennemis et les appétits tenaces de ses amis. Pour lutter, l’habileté n’était pas superflue. Aussi, M. Thury avait-il contracté une habitude singulière qui, hélas ! ne faisait pas de lui un phénomène dans son espèce : il se révélait menteur en politique. Il était bien obligé, le malheureux, de cajoler ses électeurs et de leur conter de solennelles balivernes. Que voulez-vous qu’il fît ? Secouez un prunier chargé de fruits mûrs : il tombe des prunes. Secouez un homme politique tel qu’il se présente au suffrage, c’est-à-dire couvert de promesses : il en tombe des mensonges qui tous ne sont pas mûrs, mais qui tous ont le ver. M. Thury mentait. Quand — c’est un exemple — dans les premières batailles de sa vie politique, il disait aux gens de Romenay : « Peuple, on te trompe ! Les curés sont des exploiteurs, des affameurs : ils veulent te faire manger du foin ! » j’affirme qu’il ne croyait pas un mot de ce qu’il énonçait. Si piètre opinion qu’il eût de moi, il se doutait bien que mon plus ferme désir n’était pas de conduire mes paroissiens au râtelier, devant une botte de foin ; mais peu à peu, M. le maire s’était assimilé ses propres mensonges et il se défiait, de moins en moins, de ses affirmations. Pour ma part, je vis reparaître la phrase belliqueuse : « Peuple, les curés veulent te faire manger du foin ! » au cours de trois périodes électorales. Manifestement, la troisième fois, M. Thury ne regardait pas cet avertissement donné au peuple électeur comme aussi vain, aussi « dentiste » que quand il l’avait émis dans le feu de la première bataille. La conviction que le clergé préparait à la démocratie un tour de sa façon, s’infiltrait en lui lentement, et il en était venu à regarder comme possible, comme probable — qui sait ! — comme certaine, la réalisation du rêve clérical : réduire le peuple à une portion congrue de foin. Sans doute, dans ses songes noirs, me voyait-il apparaître une fourche à la main et prêt à lui passer le licol au cou ! Visiblement, la bonne foi de M. le maire faisait des progrès constants. Aussi, sur la cinquantaine, mentait-il sans le savoir, comme le prunier donne ses prunes. Il mentait avec une sincérité qui grandissait tous les jours, qui allait devenir de l’ingénuité.
Voici venu le moment de me délester d’un gros secret. M. François Thury souffrait d’une infirmité redoutable : il était né « anticlérical » et le mal s’aggravait avec les ans. La peur du froc — cruelle phobie ! — le tourmentait. Quand son regard se heurtait à un ecclésiastique, M. le maire de Romenay était victime de cet étrange phénomène que les gens de science nous ont tant de fois signalé : l’homme des cavernes féroce et vindicatif, qui fut, dit-on, notre aïeul à tous, réapparaissait en lui et il faisait, j’en suis sûr, des rêves sauvages. Ah ! qu’il devait les regretter, notre maire, les jours de la préhistoire où l’on se nourrissait de ses ennemis ! Qu’il eût aimé s’asseoir dans sa caverne pavoisée de la peau parcheminée des prêtres, ornée de têtes cléricales, dépecer, à belles dents, un jeune vicaire rôti sur la braise ardente et boire dans le crâne d’un archevêque ! Sous ce langage un peu hyperbolique, il ne vous est pas malaisé de découvrir la sombre réalité : M. le maire était parti en guerre contre moi, et moi-même, hélas ! j’avais répondu aux hostilités, autrement que par la résignation.
Les premiers mois de mon séjour à Romenay, j’étais tout pétri de mansuétude. La patience était ma douce amie. Vous eussiez difficilement trouvé homme plus conciliant, plus soumis que moi. Quand j’avais été souffleté sur une joue, vite, j’offrais l’autre à l’outrage, sans même prendre le temps d’essuyer la place. Et pourtant, M. le maire ne se calmait pas ! En voilà un que mon air de candeur ne désarmait point ! Il interdisait les processions, me cherchait noise pour des travaux faits à l’église, dénonçait à la vindicte du préfet un fonctionnaire qui me saluait, m’envoyait le sieur Chapougnot garde champêtre, pour me défendre, sous menace de procès-verbal, de sortir, avec le surplis et l’étole, quand j’irais porter le viatique aux malades. A la fin, je me révoltai sans me demander si j’en avais le droit. Je me dis que les jours de la miséricorde étaient passés, et que si mes joues s’élargissaient un peu plus que de mesure, ce n’était point, apparemment, pour que M. le maire pût y appliquer, plus aisément, des soufflets plus sonores ! Je devins pugnace.
Un jour des Rogations, précédé de plusieurs dévotes femmes de Romenay, je passai processionnellement le Rubicon. Pendant la messe, j’annonçai à mes paroissiennes que les biens de la terre ayant tout aussi besoin des bénédictions du ciel que les années précédentes, la procession sortirait de l’église et s’en irait à travers rues et champs, comme autrefois, avant l’interdiction de M. le maire. Quand la messe fut terminée, les fidèles se mirent sur deux rangs. Le bedeau, qui avait revêtu sa robe d’avocat bordée de drap écarlate, prit la tête du cortège. La procession quitta l’église, bannières au vent, s’engagea dans la grande rue qui traverse le bourg et ne tarda pas à parvenir jusqu’à la mairie. Là, le bedeau s’arrêta comme terrifié. Mes paroissiennes se regardèrent les unes les autres avec émoi. Les gens de Romenay savaient que, tous les jours, à pareille heure, M. François Thury se tenait à la mairie, pour donner sa signature, recevoir le courrier, régler les affaires municipales. Il fallait braver le dieu jusque dans son temple ! On hésitait. Je fis signe d’avancer et le cortège reprit sa marche. En passant sous les fenêtres de la maison commune, le chantre Larive, qui est forgeron de son état et qui a une voix de jugement dernier, clamait à plein gosier les prières des litanies, qui vraiment semblaient toutes hérissées d’allusions : « Ab insidiis diaboli (des embûches du démon). » Mon vicaire, le petit abbé Rosette, qui a, lui, une voix d’enfant de chœur, répondait : « Libera nos Domine (délivrez-nous, Seigneur). » Et le forgeron reprenait : « A peste, fame et bello (de la peste, de la faim, de la guerre). » A chaque tonitruante supplication du chantre, le petit abbé Rosette répliquait de son timbre grêle : « Libera nos, Domine (délivrez-nous, Seigneur). » La procession, après avoir suivi, dans toute sa longueur, la grande rue qui traverse le bourg, côtoya le cimetière et entra dans un sentier bordé de haies d’aubépine. Les branches nous fouettaient le visage et pleuraient des fleurs sur la madone que portaient les jeunes filles de la congrégation. Au bout d’une demi-heure, le cortège parvint à la croix des Pâtureaux, où l’on devait faire station. C’est là que nous atteignit la colère de M. le maire. Nous vîmes s’avancer vers nous, à grandes enjambées, le sieur Chapougnot, garde champêtre, qui est, assurément, de toutes les brebis de ma bergerie, celle qui apprécie le mieux et le plus souvent le vin clair de nos coteaux. La plaque de cuivre, symbole de sa puissance, ballottait éperdue sur son abdomen. Son képi était posé de travers sur l’oreille gauche (tout Romenay le savait : c’était, chez le sieur Chapougnot, le signe des grandes colères, c’était la menace d’un foudroyant procès-verbal). Dans sa face rubiconde, flambaient des yeux courroucés. Ah ! il était terrible à voir, M. le garde champêtre ! Quand il ne fut plus qu’à quelques pas de nous, un concert de lamentations et de cris d’effroi monta vers la nue. Les femmes poussaient des soupirs de détresse, les petites filles gémissaient, les plus jeunes d’entre elles larmoyaient. Un enfant de chœur habile dans la maraude, et pour qui le garde champêtre était un épouvantail, s’enfuit, à toutes jambes, et s’enfonça dans un champ de blé où sa calotte rouge apparut comme un coquelicot. Les religieuses tombèrent à genoux et se signèrent comme si elles eussent vu briller un éclair. Si vous ne comprenez pas leur terreur, songez que ces bonnes âmes avaient supplié le Seigneur d’éloigner de nous « la guerre ». Il leur semblait que ce fléau se montrât à elles, avec la figure congestionnée de M. Chapougnot. Le garde champêtre me dressa procès-verbal et je fus condamné, par M. le juge de paix de Champvieux, à deux francs d’amende et aux dépens. Des quatre coins du diocèse, les curés m’écrivirent des lettres où ils me comparaient à saint Pierre dans les liens. A cette peine qu’il déclara dérisoire, M. le maire résolut d’ajouter, comme supplément, un acte d’insigne vengeance. Il réunit, en assemblée extraordinaire, le conseil municipal. Ah ! j’oubliais de vous dire que M. Thury traitait les conseillers municipaux comme de tout petits garçons ! Si, pour les régenter, il ne s’armait pas d’une gaule, c’est que ces messieurs étaient bien sages. Quand « Mossieu le maire » ouvrait la bouche pour faire une proposition, les représentants de la commune prenaient aussitôt l’attitude des quatre animaux de l’Apocalypse qui disaient toujours « Amen ». Ce faisant, ils remplissaient leur mandat : Romenay les avait élus pour être de l’avis de M. le maire. Ils étaient devant lui comme s’ils n’étaient pas. A la séance extraordinaire du conseil, M. Thury déclara que la croix des Pâtureaux, plantée sur un terrain communal, déshonorait depuis trop longtemps le paysage, qu’elle insultait à la liberté de conscience et qu’il allait la faire abattre. Les conseillers ne connaissaient pas encore les desseins du maître qu’ils approuvaient déjà. Le lendemain de ce jour, la croix tombait sur la colline des Pâtureaux. Quand je connus le fait, le duel en moi devint terrible. Hélas ! l’homme de la mansuétude et de la conciliation fut battu, à plate couture, par l’autre !
Il n’y avait pas un mois que M. le maire avait accompli ces prouesses quand mourut, en ma paroisse, M. Pierre Thury, son cousin. M. le maire se vit contraint d’entrer à l’église pour la cérémonie de l’enterrement. Il n’osa pas abandonner le cortège pour se réfugier au Café de la Lumière, comme il était accoutumé de faire. Dès que la famille eut pris place autour du catafalque, la cérémonie commença. Un usage établi dans notre diocèse veut qu’à l’« Offertoire », les assistants se rendent à la grille du chœur où le prêtre leur présente un crucifix à baiser. M. le maire, je le savais, s’élevait avec force contre une telle pratique qui, à l’en croire, était tout à fait contraire aux principes de la Révolution : dans les occasions où la mort d’un de ses proches l’obligeait à pénétrer dans l’église, seul de tous les assistants il restait à sa place, d’où, la tête haute, il bravait la superstition. Je me promis bien que, cette fois, M. Thury ne sortirait pas de l’église sans avoir baisé le crucifix, devant toute la paroisse. Quand le moment de l’« Offertoire » fut arrivé, je n’attendis pas que les assistants vinssent s’agenouiller, je pris le crucifix d’argent et, accompagné du servant de messe, je franchis la grille du chœur. J’allai droit à M. le maire et lui présentai le crucifix. En le voyant approcher de sa bouche, il fit un petit soubresaut, mais, surpris, troublé, ahuri, il n’eut pas le temps de se ressaisir : il posa ses lèvres sur le crucifix. Tout Romenay était là et les administrés de M. le maire furent témoins du fait. Pendant l’absoute qui termine les cérémonies d’enterrement, je me trouvai presque face à face avec M. Thury, à un mètre de lui. Son œil bleu lançait de la flamme. Ah ! si j’eusse été d’étoupe ! Comme il devait le sentir rugir en lui, notre grand-père l’anthropophage ! Moi, je me disais : « Cet homme a tort de m’en vouloir tant. C’est un bien petit crime que j’ai commis là. Une légère entorse au rituel, voilà tout. Assurément, Torquemada eût trouvé mieux. » Ma figure gardait cet air ingénu, cet air béat qui lui est si naturel et qui va si bien à mon genre de laideur. Vous pensez bien que cet incident ne devait point me hausser dans les sympathies de M. le maire ! Hélas ! je devais tomber plus bas encore !
Pour voyager sur nos routes, M. Thury se servait toujours de la même voiture. C’était une façon de victoria qu’il avait achetée à la vente mobilière du château des Randons. M. le maire conduisait lui-même et se tenait dans la capote qui, par tous les temps, restait relevée. Un siège pour valet de pied se trouvait derrière la capote, mais M. Thury était trop ennemi du faste ou plutôt trop économe de ses deniers pour stipendier un laquais. Tous les indigènes du canton connaissaient ses habitudes. Quand M. le maire rencontrait un de ses électeurs dévoués cheminant sur la grande route, par le soleil ou par la pluie, il l’invitait à monter dans sa voiture, sur le siège qui se trouvait derrière la capote. M. Thury était miséricordieux au peuple souverain, à la condition, bien entendu, que Sa Majesté votât pour lui. Les adversaires politiques de M. le maire ne participaient point à cette faveur. Si, d’aventure, il rencontrait l’un d’eux sur la route, il pressait le pas de son cheval et faisait claquer son fouet en signe de bravade. Quelques loustics qui ne s’étaient jamais assis sur le siège des « bons » électeurs résolurent de se venger gaiement. Ce fut drôle. Une crise de rire secoua tout l’arrondissement et, après dix ans, le souvenir de ce qui advint est encore pour moi une délicate récréation.
Il est des gens qui ont l’imagination joliment outillée ! Messieurs les loustics se procurèrent, je ne sais où, un de ces mannequins géants tels qu’on en voit aux foires, dans les baraques de « jeux de massacre ». Ils l’affublèrent d’un costume ecclésiastique complet : soutane noire, ceinture, rabat. Ils le coiffèrent d’un chapeau tricorne. Un jour du mois de mai 1892, que les conscrits de Romenay devaient se rendre au chef-lieu de canton pour le conseil de revision, mes facétieux paroissiens, dont l’astuce était infinie, se postèrent, vers les dix heures du matin, dans le bois que borde la route, au bas d’une côte, et, là, ils attendirent que la voiture de M. Thury vînt à passer. Ils savaient que ses fonctions de maire l’appelaient au conseil de revision et l’heure de son départ de Romenay leur était connue. Quand la victoria de M. Thury qui, pour monter la côte, conduisait son cheval au pas, les eut dépassés de quelques mètres, ils sortirent du bois et, silencieusement, déposèrent le mannequin ensoutané sur le siège de la voiture, derrière la capote. M. le maire ne vit rien, n’entendit rien. Sur la route, il rencontra les jeunes gens de Romenay qui, tout enguirlandés de rubans tricolores et précédés du tambour de la commune, se dirigeaient vers Champvieux en poussant des vociférations joyeuses. A la vue du mannequin que voiturait M. Thury, les conscrits oublièrent le respect qui est dû à un magistrat municipal et ils firent retentir les bois de clameurs gouailleuses. M. le maire crut qu’on l’acclamait : il prodigua aux jeunes gens et les sourires, et les coups de chapeau, et les saluts protecteurs. Ce devait être un spectacle d’une gaieté vraiment réconfortante : M. le maire, renommé pour sa haine fervente des prêtres, véhiculant, sur une route départementale, un robuste ecclésiastique au ventre imposant qui, noblement assis sur le siège des « bons » électeurs, se tenait droit et rigide comme un cierge pascal. Quand la voiture apparut dans les rues étroites de Champvieux, la ville fut en émoi. Le spectacle était, m’a-t-on dit, très réjouissant. Des gamins suivaient la voiture et se suspendaient en grappes au siège des « bons » électeurs. Les ménagères, attirées par les cris de joie de leur progéniture, quittaient prestement leur fourneau, se campaient sur le seuil de leur porte, afin de mieux voir, se posaient les mains sur les hanches, afin de pouvoir mieux rire.
Enfin, dans la capote de sa voiture, M. le maire ne se doutait de rien et, s’enivrant de sa popularité, il s’abandonnait, sans doute, à des rêves glorieux : « Les conscrits m’acclament, pensait-il, le peuple m’adore. Je serai député. J’aurai un permis de circulation gratuit sur le réseau français. » M. Thury prit, sur la gauche, la rue du Rempart et se dirigea vers l’hôtel des Deux Ponts. Il devait y assister à un banquet que les « ministériels » de la ville offraient au préfet du département. (Ce fonctionnaire était venu à Champvieux pour présider le conseil de revision.) M. Thury se réjouissait en pensant qu’il allait s’asseoir à la même table que le représentant du gouvernement de la France, avec M. le préfet qui ne dédaignait pas d’appeler M. le maire de Romenay « mon cher ami ». Quand M. Thury pénétra dans la cour intérieure de l’hôtel des Deux Ponts, le préfet, entouré des notables de Champvieux et de quelques maires du canton, se tenait sur le perron. Les remises étaient à droite, dans la cour : M. Thury dut faire tourner sa voiture et passer devant ces messieurs pour s’y rendre. Brusquement, le mannequin ensoutané leur apparut ; l’éclat de rire fut immense et nul ne songea à le contenir. Le préfet descendit en hâte les marches du perron, et souriant, l’air narquois, la main tendue, s’avança vers M. Thury :
— Vous aussi ! s’écria-t-il, vous aussi, monsieur le maire, rallié ! rallié ! rallié ! Rallié à la politique de Sa Sainteté !
— Mais, monsieur le préfet… je ne comprends pas, fit M. Thury très surpris.
— Vous ne comprenez pas ! reprit le préfet, vous ne comprenez pas ! Comment ! vous en êtes à trimbaler les curés ! Regardez donc un peu derrière votre capote !
M. Thury sauta à bas de voiture et se trouva face à face avec le mannequin au ventre rebondi. La figure de M. le maire — je l’ai su, depuis, par un des témoins de la scène — s’empourpra. Les veines de son front se gonflèrent et il s’écria en montrant le poing : « Ah ! il me le paiera ! C’est encore un coup du curé ! »
Eh bien, je le déclare : M. le maire s’abusait. J’étais innocent. Je soupçonnais véhémentement plusieurs de mes paroissiens « mauvais » électeurs. Dans la ville, on colportait des noms, on jasait, on s’accusait, on s’amusait. Mon vicaire et moi nous nous gaudissions délicieusement. Pendant le repas, entre deux bouchées, nous jouions aux conjectures, nous passions en revue toute la paroisse et, la fourchette en main, nous nous enfoncions dans la nuit des hypothèses.
— C’est peut-être un tel, disais-je.
— Ah ! elle est bien bonne, elle est bien bonne ! faisait le petit abbé Rosette.
J’acquis bientôt la certitude que mon jeune vicaire y voyait plus clair que moi dans les ténèbres des hypothèses. Je me convainquis que si l’abbé Rosette n’avait pas lui-même perpétré le crime, il en avait, tout au moins, été le conseiller, le bailleur de fonds et le bailleur d’habits. J’évitai de le pousser à des aveux, car, alors, j’eusse été obligé de le blâmer, de ne plus rire, et, ma foi, le crime était si drôle et la victime d’ailleurs si bien portante ! (Vous savez aussi bien que moi que l’on ne meurt pas de ridicule.) M. le maire se répandait, dans la commune, en menaces violentes contre moi. Au Café de la Lumière où, quotidiennement, il se rencontrait avec ses amis, M. Thury déclarait : « Je l’enverrai au bagne, ce marchand d’oremus ! » Ces propos me divertissaient et, à ceux qui me les rapportaient, je disais : « Oh ! les fers qu’il veut me mettre aux mains ne sont pas encore forgés ! »
Les rapports de l’Église et de l’État, dans la commune de Romenay, étaient à ce point tendus : on se demandait à quel acte d’insigne malice allait se porter M. le maire dont on connaissait le furieux appétit de vengeance, quand, un après-midi du mois de juin, comme je lisais mon journal sous la charmille du jardin, je vis s’avancer vers moi, à grands pas, Prudence ma domestique. Sa figure était comme ravagée par l’épouvante. Belzébuth se fût présenté au presbytère avec un billet de logement, que le visage de Prudence n’eût pas été plus convulsé par l’effroi. Elle s’agitait, elle levait les bras au ciel, elle poussait des soupirs et les ailes de sa coiffe blanche tremblaient aux deux côtés de sa tête. Quand elle fut arrivée vers moi, elle s’écria d’une voix oppressée :
— Le voilà ! Le voilà, monsieur le curé ! Sauvez-moi, sauvez-vous ! Pour sûr qu’il vient vous rouer de coups !
— Qui ? qui ? demandai-je très calme.
— Le maire ! fit-elle à voix basse. Sauvez-vous ! sauvez-vous ! Il est dans le corridor et il vous demande !
— Prudence, déclarai-je, faites entrer M. le maire dans ma chambre et dites-lui que je vais le rejoindre !
— Dans votre chambre ! dans votre chambre, ciel du Seigneur ! fit-elle ; mais il vient pour vous assommer !
Prudence eut une seconde d’hésitation, puis se retournant brusquement, elle arracha avec violence un pieu planté en terre, à côté de la charmille.
— Monsieur le curé, dit-elle, en me tendant le pieu, prenez ça, et, s’il vous touche, vous cognerez !
— Prudence, Prudence ! fis-je d’un ton que je voulais rendre sévère, vous qui portez le nom d’une belle vertu, y songez-vous ? Je suis curé, M. le maire est mon ouaille : en vérité, quelle singulière houlette j’aurais là ! Allons, remettez ce pieu où vous l’avez pris. Je ne cognerai pas, Prudence.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Prudence, nous sommes tous perdus ! Ça sent le malheur. Aussi, j’avais rêvé aux serpents cette nuit !
— Allez, Prudence, et faites entrer M. le maire de Romenay !
J’attendis quelques minutes avant de quitter la charmille, puis je me dirigeai vers ma chambre. En y entrant, je vis M. Thury qui se tenait debout au milieu de la pièce, le chapeau sur la tête, l’air calme encore qu’un peu gêné. A mon entrée, il se découvrit, fit une légère inclination et, d’une voix grave mais nullement courroucée, il me dit :
— Monsieur le curé, je désirerais avoir un entretien avec vous.
— Très volontiers, monsieur le maire, répondis-je en lui indiquant de la main un grand fauteuil de reps rouge.
M. Thury s’assit après avoir déposé sur une chaise sa canne et son chapeau, et tout aussitôt :
— Monsieur le curé, fit-il, ma visite doit vous surprendre.
— C’est vrai, dis-je en riant. L’honneur que vous voulez bien me faire me prend un peu à l’improviste.
Il y eut un silence. M. le maire le rompit pour me dire :
— Monsieur le curé, vous êtes à Romenay le représentant de la société religieuse. Je représente, moi, la société civile. N’êtes-vous pas de mon avis que la lutte entre les deux sociétés est préjudiciable à l’une et à l’autre ?
Je relevai vivement la tête que j’avais tenue baissée par commisération pour M. Thury. Je n’en revenais pas. Eh ! quoi ! cet ardent sans-culotte venait chez moi me chanter le vieux refrain de la conciliation, tout comme les ministres en tournée lorsqu’ils répondent à une allocution épiscopale ! Je fus quelques secondes sans répondre.
— Monsieur le maire… dis-je, veuillez me laisser le temps de me remettre de mon étonnement. C’est que je ne m’attendais guère à ce que votre visite me causât tant de plaisir.
— Je m’explique votre surprise, fit M. Thury. Jusqu’ici, je ne vous avais pas donné lieu d’espérer… Que voulez-vous ? Ce n’est point infamant de reconnaître qu’on s’est trompé quelquefois. Je n’abandonne, certes, aucune de mes idées, mais je ne fais pas de difficultés pour reconnaître qu’il y a des honnêtes gens dans tous les partis. La religion a du bon… pour les femmes, par exemple ! On ne doit pas attenter à la liberté de conscience : c’est un des principes de la Révolution. Peut-être me suis-je parfois laissé entraîner par la passion politique…
Mon étonnement grandissait. La route de Romenay à Champvieux, sur laquelle M. le maire avait promené un mannequin ensoutané, avait-elle donc été pour lui le chemin de Damas ? J’écoutais avec ravissement.
Après une courte pause, M. Thury reprit d’un ton décidé :
— Monsieur le curé, je suis venu vous faire part de mes intentions. Je suis résolu à autoriser, dorénavant, les processions et à retirer l’arrêté que j’ai pris pour les interdire. Dimanche prochain, vous aurez le droit, monsieur le curé, d’annoncer à vos paroissiens que, le jour de la fête patronale, vous les conduirez, comme autrefois, à la chapelle de Sainte-Philomène.
— Alors, m’écriai-je joyeusement, tout est oublié, monsieur le maire !
Je me précipitai vers lui et lui tendis ma main qu’il serra avec quelque force, puis je retournai m’asseoir en face de lui.
— Comme il ne faut pas, reprit-il, que je sois le seul à faire des concessions, je mettrai une petite condition au désarmement.
— Parlez, monsieur le maire, parlez.
Il sembla hésiter, se consulter, chercher ses mots, puis il dit, baissant le ton de la voix :
— Je vous demanderai de ne plus vous opposer au mariage de mon fils avec Mlle Ferrandière.
Je sursautai. Ce fut, dans mon esprit, une soudaine illumination.
— Mais… monsieur le maire, fis-je, qui donc vous a dit que je faisais obstacle à ce mariage ?
— Oh ! monsieur le curé, s’écria M. Thury, si je l’affirme, c’est que j’en suis sûr ! Mme veuve Ferrandière ne veut point donner son consentement à ce mariage parce que vous l’en dissuadez. Personne, dans le pays, n’ignore qu’elle vous demande avis sur tout ce qu’elle doit faire.
— Admettons, monsieur le maire. Eh bien, qu’attendez-vous de moi ?
— Qu’au lieu de contrecarrer le projet d’union entre mon fils Maximilien et Mlle Ferrandière, vous nous aidiez, au contraire, de tout votre pouvoir. Vous êtes le conseiller, le guide de Mme Ferrandière. Le mariage se fera, si vous le voulez bien. Les prêtres, vous le savez mieux que moi, disposent d’influences considérables. La confession leur donne, sur certaines personnes, une autorité sans égale. Mme veuve Ferrandière se confesse à vous…
— Oh ! monsieur le maire, dis-je en souriant, je ne puis vous suivre dans cette voie ! Je ne voudrais vraiment pas vous fournir des armes contre la confession. C’est une institution que je ne vous crois point porté à vénérer outre mesure. Je ne puis vous fournir de nouvelles raisons de ne point la respecter.
M. le maire vit qu’il s’était mal engagé.
— Je me suis mal expliqué, peut-être, dit-il. Je n’ai point voulu vous demander de détourner la confession de ses fins et de faire pression sur la volonté de Mme Ferrandière. J’ai parlé de la confession comme d’autre chose. Il faut m’excuser, monsieur le curé ! Je suis si désireux de voir aboutir ce projet d’union ! — vous devez savoir que les deux jeunes gens sont résolus à s’épouser. — Certes, Mme Ferrandière n’est point dans mes idées ; bien loin de là, mais c’est une personne digne de tout respect et sa famille est honorable entre toutes. Et puis, je suis père, avant tout ! Maximilien aime Mlle Ferrandière. Il m’en a fait l’aveu, il y a une quinzaine de jours. Je n’avais pas été sans m’apercevoir d’un changement dans son caractère, ses habitudes de vie. Lui, d’ordinaire si gai, si exubérant, devenait songeur, devenait triste. Au début, je me disais : « Voilà un garçon qui est amoureux ! » C’est une maladie qui est bien de son âge, dont on guérit toujours, souvent même très promptement. Maximilien ne guérissait pas. J’en vins à m’alarmer de son état. — « As-tu des dettes ? » lui demandai-je. — « Non, père », me répondit-il. — « Si tu t’ennuies dans cette campagne, retourne à Paris. Je comprends fort bien que la vie que tu mènes ici ne soit point de ton goût. Je ne te retiens pas. — Je suis très bien ici », me disait Maximilien. J’avais lieu d’être surpris, car, les années précédentes, il ne faisait, pour ainsi dire, que toucher barre à Romenay. Paris le tenait et il se montrait enclin à considérer notre village comme un exil. — « Te serait-il agréable de voyager ? lui ai-je demandé. Tu me parlais autrefois de l’Angleterre, de la Hollande. Veux-tu de l’argent ? — Non, père, m’a-t-il dit, n’insiste pas : je ne suis nulle part mieux qu’ici. » Je ne comprenais pas, je vous l’avoue. Enfin, pressé de questions par sa mère, — vous savez si une mère est habile à confesser son fils, — il nous avoua qu’il aimait Mlle Camille Ferrandière et qu’il en était aimé ; que son plus grand désir, que son seul désir était de l’épouser, mais que Mme Ferrandière, conseillée par vous, se refusait à autoriser le mariage. Si je m’abuse, monsieur le curé, je vous saurais beaucoup de gré de me le dire.
— Vous ne vous abusez point, monsieur le maire.
— Ah ! je le savais bien ! Mais enfin, monsieur le curé, à quelle considération obéissez-vous en vous jetant entre mon fils et cette jeune fille, en vous opposant à leur bonheur ? Je ne m’arrête pas un seul instant à cette pensée que vous agissez ainsi par vengeance. Non ; non, c’est bien évident, vous ne cherchez pas à vous venger de moi sur ces deux enfants ! Mais alors, pourquoi ? Si vous saviez, monsieur le curé, comme la maison est triste, combien ma femme souffre de voir souffrir son enfant ! Sans doute, vous vous dites que mon fils, élevé par moi, dans mes idées, conduira sa vie d’après les principes que je lui ai donnés ! Vous n’avez pas tort et, pourtant, pensez-vous que mon fils soit homme à violenter la conscience de celle qui serait sa femme, à entraver ses pratiques religieuses, à railler sa foi ? Ah ! monsieur le curé, c’est qu’alors vous connaissez bien peu le respect qu’il a toujours pour les convictions sincères ! Et croyez-vous donc que ce ne soit pas, pour moi-même, un crève-cœur que de marier mon fils à une jeune fille élevée par une mère très… très dévote, que de le laisser entrer dans une famille où, je le sais, mes idées et mes actes sont honnis ? Je consens à ce mariage : bien mieux, je tente d’écarter les difficultés qui l’entravent. Je ne me connais pas le droit de sacrifier le bonheur de mon fils à des ressentiments politiques. Je vous demande, monsieur le curé, d’oublier, comme moi, le passé, et, si vous ne pouvez pas m’accorder un concours effectif, dans ce projet d’union, au moins de me promettre votre neutralité. Si vous ne nous êtes pas favorable, au moins ne nous soyez pas hostile. Ce n’est pas le maire de Romenay, ce n’est pas l’homme politique qui vous prie ; c’est un père qui vous demande de ne point entraver le bonheur de son enfant.
M. Thury s’arrêta de parler. Sa réelle éloquence, — vous ai-je dit qu’il était disert ? — allait me réduire et me dompter ; mais, très vite, je me repris. Après un silence, je dis d’une voix très lente :
— Monsieur le maire, un homme désolé, c’est moi. Nous devons être, nous prêtres, des hommes de paix, et si vous saviez comme je voudrais me tenir dans mon rôle ! Si vous saviez comme je l’ai désirée, la réconciliation ! Je suis disposé à me montrer conciliant, jusqu’à l’invraisemblable. Nul plus que moi, croyez-le bien, ne désire l’apaisement. Jamais vous ne saurez combien je suis navré de ne point vous faire une réponse telle que vous la souhaitez. Et pourtant, pour des raisons graves qu’il m’est tout à fait impossible de vous faire connaître, je ne puis accéder à votre désir. Je ne veux point vous dissimuler qu’en effet ma parole aurait du poids dans la décision de Mme veuve Ferrandière. Mais c’est précisément parce que cette personne a placé sa confiance en moi, parce qu’elle suivrait docilement le conseil que je lui donnerais, qu’il ne m’est point permis de vous promettre mon concours ou même ma neutralité.
— Même la neutralité ? dit M. Thury vivement.
— Oui, repris-je, même la neutralité. Je vous parle sans détours. Non seulement je ne veux pas favoriser ce projet de mariage, mais je me vois dans l’obligation de m’y opposer en conscience.
— Et pourquoi fit M. Thury.
— Je ne puis vous le dire. Sur toutes autres questions, vous me trouverez prêt à toutes les concessions. Sur celle-ci, je ne puis céder et je vous supplie de croire que j’en souffre.
— Votre résolution est définitive ? demanda M. le maire.
Je vis à la rougeur de son visage, au tremblement de ses lèvres, au ton de sa voix, que la colère lui montait au cerveau. Je ne répondis point, pour ne pas l’exaspérer davantage. Le silence se fit lourd. M. Thury s’était levé de son fauteuil. Il tenait la tête baissée et tapotait le plancher de ma chambre du bout de sa canne. Il paraissait réfléchir. Brusquement, il releva la tête et je vis l’œil bleu qui se fixait sur moi et entrait en moi comme la lame d’un couteau.
— Vous avez bien pesé les conséquences de votre… obstination ? dit-il.
— Je n’ai pas à les envisager, monsieur le maire, répondis-je, puisque je n’ai pas le droit de les empêcher.
— Ah ! s’écria M. Thury, ils sont bien tous les mêmes ! Alors, entre vous et moi, c’est la guerre, la guerre à mort ?
— La guerre ! Que voulez-vous dire ? Mais, de la guerre, je n’en veux pas ! Quoi ! parce que je me refuse à vous rendre un service qu’en conscience je ne puis vous rendre, vous me menacez !
— Vous entendrez parler de moi, monsieur !
Cette phrase dite d’un ton exaspéré échauffa les deux hommes qui bataillent en moi : le sage fut encore une fois vaincu et l’autre me souffla des paroles qu’il me semble que je n’eusse pas dû prononcer :
— Oh ! dis-je, des menaces ! Je vous mets au défi d’inventer une taquinerie inédite, une vexation non défraîchie ! Vous vous croyez donc capable d’imaginer un supplice qui soit nouveau ? Les Romains, vous le savez, n’aimaient point les « cléricaux », qu’en ce temps-là on appelait tout simplement les « chrétiens ». Pas un seul procédé qu’ils n’aient employé pour s’en débarrasser, et ils se sont lassés. Vous ne trouverez pas mieux que les Romains, monsieur le maire !
Ces paroles parurent réveiller, chez M. Thury, le savant qui somnolait en lui :
— Oh ! proféra-t-il, brandissant sa main droite au-dessus de sa tête, pourquoi les bêtes du cirque n’ont-elles pas exterminé, à tout jamais, cette engeance-là !
— Elles étaient bien trop charitables pour cela ! dis-je, haussant le ton de ma voix. Elles voulaient laisser quelque chose à faire à leurs successeurs, ceux du dix-neuvième siècle. J’avoue même qu’elles étaient beaucoup plus sympathiques que plusieurs d’entre eux, car, enfin, si elles mangeaient du chrétien, c’est qu’elles avaient faim, et si elles se régalaient de tranches de martyr, elles n’allaient point dans les cabarets, les pauvres bêtes, faire accroire aux imbéciles qu’elles voulaient le bonheur du peuple !
M. le maire ne répondit pas, sur-le-champ, à ma fougueuse boutade. Il me parut qu’il cherchait dans « la gibecière de son entendement » quelque lourde insolence à m’asséner en plein visage.
— Monsieur, dit-il d’une voix dure, avant un mois, Romenay aura un pasteur protestant.
Je saluai cette menace d’un éclat de rire :
— Ah ! ah ! m’écriai-je, la voilà donc votre vengeance ! Mes félicitations, monsieur le maire ! Je l’avoue : elle n’est pas renouvelée des Romains celle-là ! Eh bien, je l’attends, M. le pasteur !
M. Thury se dirigea vers la porte de ma chambre. Il l’ouvrit avec une certaine violence et se heurta contre Prudence qui, alarmée, sans doute, par le ton de nos voix, était accourue et avait collé son oreille à la porte. L’excellente créature veillait. Je vis qu’elle dissimulait sa main droite sous son tablier au bas duquel passait l’extrémité pointue d’un énorme bâton. C’était ce même pieu dont elle avait voulu m’armer pour ma défense !
— Allons, Prudence, lui dis-je, remettez cette trique où vous l’avez prise !
Tandis que je parlais ainsi, M. le maire, d’un geste brusque, mit sur sa tête son vaste chapeau et partit sans saluer.