[2] Promis : fiancés.

Huit jours après ma visite au château d’Amazy, M. Octave, arrivé la veille à Romenay, fit irruption au presbytère. Il m’annonça que son ami Maxim, « tout à fait rétabli » et confiant dans ma parole, avait consenti à rentrer chez son père, au château du Randon : là il attendait la bonne nouvelle.

— Vous savez, me dit-il, Maxim, pour calmer et amadouer son père, lui a fait connaître l’engagement que vous aviez pris. Impossible de reculer maintenant. M. Thury n’est guère patient, je n’ai pas à vous l’apprendre ! Si la situation se prolongeait, Maxim serait de nouveau mis à la torture. Son père ne le lâchera pas, car il part de cette idée que, faute de grives, on attrape des oies. S’il s’aperçoit que Camille fait des embarras maintenant pour épouser son fils, il voudra de nouveau marier Maxim à la demoiselle Garétin qui est sotte et qui possède, par-dessus le marché, des yeux de crapaud. Mon ami renâcle naturellement. Colère du papa. Maxim décampe. Je me demande, par exemple, comment vous allez vous tirer de là ! Si vous pouviez inventer un coup, mais bien combiné et qui ne rate pas surtout ! Cette Camille est d’un tenace ! Je l’ai tournée et retournée dans tous les sens. Je l’ai même insultée. Ah ! bien oui ! Elle prend des petits airs dégoûtés et me dit : « Tu voudrais me voir épouser un monsieur qui fait scandale dans le pays, jamais ! »

— Monsieur Octave, dis-je, j’ai besoin de votre perspicacité et de votre assistance.

— Les voici : prenez !

— Écoutez-moi, repris-je, demain, à deux heures de l’après-midi, vous m’amènerez au presbytère Mlle Camille.

— Jolie commission ! Si vous croyez que ce sera facile !

— Il le faut.

— Mais quel prétexte trouver pour la décider ?

— C’est votre affaire.

— Enfin, vous pouvez y compter ! Camille viendra. Je vous l’apporterais plutôt toute ligotée, comme un poulet qu’on va mettre à la broche.

— Ce n’est pas tout. Vous prierez votre ami Maxim de se trouver ici, au presbytère, à une heure et demie de l’après-midi, une demi-heure environ avant votre arrivée.

— Compris ! Pas d’anicroche de ce côté. Je ne vois pas très clair dans votre machination. Camille ne sait point que Maxim est à Romenay.

— Gardez-vous bien de l’en prévenir ! Il importe qu’elle l’ignore.

— Compris !

— Donc, demain à deux heures, avec Mlle Camille, et du mystère !

— Compris ! fit M. Octave. Je vous quitte et vais chez Maxim !

Le lendemain, à l’heure convenue, M. Maximilien arriva au presbytère. Je le reçus dans ma chambre qui est contiguë à la salle à manger. J’annonçai au jeune homme que Mlle Camille ne devait pas tarder à venir. Il me parut surpris et troublé.

— Je suis inquiet, avoua-t-il.

— Ayez confiance, dis-je, et le succès sera notre lot.

Puis, je laissai, à dessein, la conversation traîner parmi les banalités. Deux heures sonnaient à l’horloge de la cuisine quand j’entendis dans le corridor la voix de M. Octave.

— Personne dans la boîte ? criait-il, frappant le carreau avec le bout de sa canne.

— Veuillez vous tenir dans cette pièce, dis-je à M. Maximilien, jusqu’à quand je vous fasse signe de venir nous rejoindre.

Je me précipitai dans le couloir où je trouvai M. Octave et Mlle Camille.

— On entre chez vous comme dans un moulin, dit le jeune homme en m’apercevant. Votre Prudence doit être par là, à cancaner ?

— Je crains fort, avouai-je, que vous n’ayez deviné juste !

Mlle Camille avait une toilette de printemps et son chapeau était un petit parterre où poussaient des fleurs qu’on eût pu croire naturelles si elles n’avaient été si jolies.

— Monsieur le curé, me dit-elle, avec un sourire, maman et mon frère prétendent que, l’autre jour, quand vous avez déjeuné au château, je me suis mal tenue à table, que je me suis conduite comme une petite gamine fantasque. Je suis venue vous voir pour vous convaincre que je suis une grande fille et que j’ai bon caractère.

— J’en suis si convaincu, mademoiselle, que je ne demande qu’à vous fournir l’occasion de me le prouver !

Je priai M. Octave et sa sœur d’entrer dans la salle à manger et j’y pénétrai avec eux.

Mlle Camille déposa sur une chaise son ombrelle, sa jaquette, un de ses gants et un petit sac de soie (que nos contemporaines appellent un « réticule », m’a-t-on dit), puis elle s’assit dans un fauteuil d’osier, tandis que M. Octave prenait place sur le coffre à bois.

Je m’enquis de la santé de Mme Ferrandière, puis je dis m’adressant à la jeune fille :

— Mademoiselle, un de mes amis désire vous être présenté. Me le permettez-vous ?

Le visage de Mlle Camille s’assombrit, et je crus y lire quelque défiance.

— Un de vos amis ? fit-elle en me regardant fixement. Qui ça ? Pourquoi veut-il m’être présenté ?

— Vous permettez, n’est-ce pas ? dis-je.

Je n’attendis pas la réponse. Je m’empressai d’aller ouvrir la porte qui communiquait avec la chambre à coucher. Je fis signe à M. Maximilien de s’approcher. Il entra.

Mlle Camille rougit en l’apercevant. Brusquement, elle se leva de son siège et s’écria d’une voix indignée :

— Mais c’est un guet-apens ! C’est un guet-apens ! Jamais je ne vous aurais cru capable de cela, monsieur le curé ! C’est un guet-apens !

Et ramassant avec précipitation l’ombrelle, la jaquette et le sac qu’elle avait déposés sur la chaise, elle se dirigea en courant vers la porte qui ouvre sur le couloir. M. Octave, qui se tenait sur ses gardes, l’avait prévenue. Il ferma la porte à double tour et mit la clef dans sa poche. La jeune fille marcha vers l’autre porte qui communique avec ma chambre. M. Octave s’élança et renouvela sa manœuvre.

Mlle Camille, après avoir vu son frère s’emparer de la seconde clef, éleva au-dessus de sa tête ses petits poings crispés :

— Ah ! c’est trop fort ! dit-elle. Si vous croyez que c’est avec de pareils procédés qu’on vient à bout d’une femme !

Et, se tournant vers son frère, elle commanda :

— Toi, tu vas m’ouvrir la porte !

— Quand M. le curé m’en donnera l’ordre, fit le jeune homme.

— Allons, allons, mon enfant, dis-le, calmez-vous. Je voudrais avoir avec vous un petit bout d’entretien.

— Non, non, je veux partir, répétait Mlle Camille : Octave, ouvre-moi !

M. Octave fit signe qu’il refusait.

— C’est lâche ! cria la jeune fille.

Elle se laissa tomber sur une chaise en disant sèchement :

— Eh bien, j’attendrai !

M. Maximilien qui, pendant toute cette scène, était resté muet, confus, atterré, s’approcha d’elle :

— Camille, murmura-t-il d’une voix très douce, je viens implorer votre pardon.

La jeune fille fit de la main le geste de le repousser.

— Monsieur, dit-elle, sans relever la tête qu’elle tenait baissée, je ne vous aime plus !

Elle se leva de nouveau et se mit à marcher par petits pas saccadés en répétant :

— C’est trop fort ! C’est trop fort !

M. Octave avait perdu son assurance et se taisait. M. Maximilien me regardait, comme pour me demander ce qu’il lui restait à faire. Moi-même, j’eus un instant d’inquiétude. Et pourtant, je devais vaincre ! Il y allait de ma dignité, de mon honneur : je n’étais point inconscient et ne me dissimulais pas ce que pouvait avoir d’étrange, de singulièrement délicat la situation où me plaçait la résistance de la jeune fille.

— Mademoiselle Camille, dis-je, voulez-vous m’accorder la faveur, la très grande faveur de m’écouter une minute ?

— Je vous écoute, monsieur le curé, fit-elle en se campant devant moi, les bras croisés et me dévisageant.

— M. Maximilien Thury, repris-je, désirerait vous expliquer sa conduite.

— Ah ! elle est jolie, sa conduite ! s’écria la jeune fille. Un monsieur qui part avec une femme mariée !

— Je vous jure que Mme Asseler m’a toujours été indifférente, fit Maximilien avec énergie.

— C’est bon, c’est bon, proféra la jeune fille, qui se remit à marcher dans la pièce, en frappant le parquet du talon de sa bottine.

Je me tournai vers Maximilien.

— Eh bien, mon cher ami, lui dis-je, il faut nous résigner. Vous croyiez pouvoir espérer le pardon, au moins la pitié de Mlle Camille. Il faut y renoncer, vous le voyez. Avant de me voir, vous étiez résolu à partir aux colonies pour n’en revenir qu’après de longues années. Je ne vous retiens plus. Puisque vous avez des protecteurs puissants, priez-les donc de hâter votre nomination.

— Oh ! je n’ai qu’un mot à dire, fit le jeune homme d’une voix qui tremblait, et ma nomination sera signée. Demain, je serai à Paris ; avant huit jours, j’aurai quitté la France !

En entendant ces dernières paroles, Mlle Camille, qui marchait de plus en plus vite, s’arrêta tout à coup. Baissant la tête, elle prit une pose méditative, comme si elle se fût interrogée sur ses intentions. Tous les trois, nous la regardions, nous demandant anxieusement quelles pensées s’agitaient dans ce cerveau de jeune fille, quelles paroles allaient sortir de cette bouche qui semblait faite pour annoncer l’espoir et la joie. Brusquement, elle redressa la tête et alla droit vers Maximilien.

— Alors, c’est bien vrai, dit-elle, que vous n’avez pas aimé cette personne-là ?

— Puisque je vous le jure ! s’écria le jeune homme.

— Eh bien, alors, reprit la jeune fille en lui tendant la main, vous êtes pardonné !… Au fond, ajouta-t-elle avec un sourire, depuis la dernière visite de M. le curé où il vous a si bien blanchi, je ne demandais pas mieux, mais je ne voulais pas avoir l’air de revenir trop vite. Pour qui m’aurait-on prise ? Pour une enfant ! J’ai bien ma part de malice. J’avais pris la résolution de vous faire attendre encore un mois pour le moins, et si je me suis tant fâchée en vous voyant ici, c’est que je sentais bien que j’allais céder. J’essayais de me monter la tête à moi-même avec mes paroles, j’essayais d’être en colère, j’essayais de vous détester. Ah ! bien oui ! Mais j’aurais tenu bon, malgré tout, si vous n’aviez point parlé de partir aux colonies. En voilà une idée d’aller chez des gens qui ont des anneaux dans le nez et qui mangent du feu ! C’est si loin ! Je ne pouvais pourtant pas vous laisser prendre le bateau avant de vous écrire de revenir ! Et puis, quand je vous dis que j’essayais de me monter la tête et que je ne pouvais pas ; c’est un peu pour vous faire plaisir, parce que ce n’est pas absolument vrai !… Tout de même, j’étais vexée. Vous avez, pendant des mois, fait jaser sur votre compte toutes les commères de Romenay et des environs qui racontaient que vous ne quittiez pas d’une semelle la Parisienne, que vous la trimbaliez dans votre voiture, et patati, et patata. Je séchais, moi, d’entendre de pareilles choses qu’un tas de bavardes rabâchaient devant moi, toute la journée, sans doute pour me vexer. Il fallait une expiation… Et puis, enfin, j’étais curieuse de savoir si vous m’aimiez beaucoup. Je voulais une petite épreuve. Quand je vous ai envoyé promener, tout à l’heure, j’ai bien vu à votre mine consternée que…

— Oh ! s’empressa de dire M. Maximilien, que le bonheur troublait, pouviez-vous douter de moi, de mon affection, Camille ! Je ne voulais quitter la France que pour ne point… Je ne sais pas… Je craignais… Je défie qui que ce soit d’être plus heureux que moi !

Tandis que Roméo et Juliette chantaient leur duo, M. Octave, dont l’air sérieux, l’attitude silencieuse et discrète, me surprenaient, s’approcha de moi et me dit à voix basse :

— C’est égal, vous êtes malin, monsieur le curé ! Vous connaissez la recette pour traiter l’entêtement des petites jeunes filles !

M. Maximilien et Mlle Camille se tenaient la main et se souriaient : simultanément, ils tournèrent les yeux vers moi. Je vis dans leurs regards une supplication dont je devinai le sens :

— Allons, dis-je, puisque vous êtes fiancés, puisque Mme Ferrandière m’a laissé pleins pouvoirs, puisque vous vous aimez, je m’engage à aplanir toutes difficultés : vous vous marierez dans un mois !… Tenez, j’entends Prudence qui se dispute encore une fois avec le boulanger ! Je vais les mettre d’accord. Je vous quitte un instant !

Je revins quelques minutes après me placer devant les deux jeunes gens qui continuaient à se donner la main et, d’une voix à laquelle je voulus donner quelque solennité, je dis :

— Les statuts de mon évêque ne me permettent pas d’assister au banquet qui se célébrera le soir de vos noces. Je n’aurai pas le droit de vous y adresser les souhaits de rigueur. Aussi, avant d’aller délibérer ensemble sur la manière dont vous vous y prendrez pour être heureux, laissez-moi vous parler. Et d’abord, mes amis, réglons nos comptes. Vous me devez quelque reconnaissance, parce que j’ai travaillé à vous réunir pour l’éternité, avec toute l’énergie de mes regrets, de mes remords. Ensuite, et surtout, j’ai droit à votre gratitude pour avoir entravé votre amour, de mon mieux, et pendant longtemps. Ce qu’il y a de meilleur, dans tout bonheur, c’est le commencement. En mariage, les premiers mois sont les plus doux : c’est le printemps de la vie conjugale. Vous connaîtrez de grandes joies puisque vous, Camille, vous êtes chrétienne, puisque vous, Maximilien, je l’espère, j’en suis sûr, vous viendrez un jour au Christ, sans qui il n’est point de vraie joie ; puisque aussi vous vous aimez, et vous aurez le devoir de vous dire : « Si l’abbé Blondot n’avait pas si mauvaise tête, nous serions unis depuis tantôt un an et, sans doute, serions-nous un peu las de nous tant aimer. » Oui, en retardant votre bonheur, je vous ai donné ainsi l’occasion de le mieux apprécier, d’en mieux jouir, puisqu’il a été, grâce à moi, plus menacé et plus environné d’embûches. Vous conserverez ces choses dans votre âme et vous me bénirez. Vous me bénirez aussi, quand l’été du mariage sera venu. Je n’ai pas à vous rappeler que rien ici-bas n’est éternel, que, par la suite des jours qui finissent par trop se ressembler, une évolution lente et subtile se fait dans le cœur des époux. Vous vous aimerez toujours, mais vous vous aimerez autrement. C’est alors, quand les premières flambées du cœur seront tombées, c’est alors que vous aurez tout loisir, dans la paix de l’amitié conjugale, de vous rappeler ceux qui furent les ouvriers de votre bonheur. Votre mémoire évoquera les chères figures qui sourirent à votre jeunesse et, quand elles vous seront toutes apparues, si mon nom se présente à vous, vous ne le repousserez pas. Vous penserez au curé de Romenay, au vieux solitaire qui, déjà, incline vers la nuit, et, qui, si vous ne lui faisiez l’aumône de votre reconnaissance, partirait de ce monde sans y laisser personne pour aimer son souvenir.

— Ma foi, dit M. Octave, si je ne me retenais pas, monsieur le curé, je pleurerais !

— Moi, fit Mlle Camille en mettant résolument sa petite main dans la mienne, si le respect ne m’arrêtait pas, je vous embrasserais, tant je vous aime !

— Moi, monsieur le curé, dit Maximilien, puisque vous m’avez rendu votre estime, je vous demanderai, comme la seule faveur qui m’importe, d’y ajouter votre amitié avec tous les droits qui y sont attachés.

— Accordé d’enthousiasme ! répondis-je.

— Décidément, s’écria M. Octave, tout finit bien comme dans les histoires du bon vieux temps ! Pas à dire, c’est un roman ! Une petite jeune fille férue d’amour comme pas une ; un grand jeune homme au cœur de feu, s’adorent mais ne peuvent pas s’épouser. Heureusement, il est là pour tout arranger, le bon prêtre qui vous inonde de bénédictions et distribue du bonheur à tout le monde, que c’est à s’en lécher les doigts ! Tout roman a son curé :

Aimez-vous les curés ? on en a mis partout !

Vous étiez là, monsieur le curé ; grâce à vous, le bonheur est sauf ! Croyez-moi, pour faire marcher le dénouement, vous ne vous y êtes déjà pas si mal pris ! Vous avez manigancé une de ces petites rencontres entre les amoureux ! Pour un ecclésiastique, ce n’est vraiment pas mal ! L’esprit de M. Scribe a soufflé sur vous. Oh ! pas dans le goût du jour, le roman de votre mariage, mes petits enfants ! On ne se marie plus dans les romans, pour protester contre la vie où l’on se marie trop. Ce n’est pas qu’il serait difficile à nos tourtereaux ici roucoulant de se mettre à la mode. Si le cœur vous en dit ! En sortant d’ici, Maxim monte en voiture. Cheval s’emballe. Vaste accident. On retire Maxim par morceaux de dessous la voiture. Il n’a que le temps bien juste de dire à Camille : « Je t’aime », puis il trépasse. Du coup, Camille attrape une bonne petite méningite. Elle guérit, mais elle devient folle. Et la pauvre enfant reste seule avec son hanneton et passe ses journées à pleurnicher sur la tombe de Maxim.

— Tu es vraiment gentil ! fit Mlle Camille.

— Allons, dis-je, monsieur Octave, repliez les voiles de votre imagination. Nous voguons en pleine réalité et nous avons le vent pour nous !

— Ah ! il est étonnant, M. le curé, avec ses comparaisons, s’écria M. Maximilien. On dirait vraiment qu’il a la bouche goudronnée et qu’il a pêché toute sa vie la sardine, en mâchant du tabac !

J’ordonnai aux jeunes gens d’aller annoncer la bonne nouvelle à leur mère. Ils ne se le firent pas dire deux fois. Ils me quittèrent, laissant après eux un parfum de bonheur.

Dans la journée du surlendemain, Prudence, qui revenait de chez l’épicier, se rua dans la salle à manger où j’achevais de déjeuner.

— Le maire est mort ! fit-elle d’une voix suffoquée.

— Que me dites-vous là, Prudence ? En êtes-vous sûre ?

— Tout à fait sûre, monsieur le curé ! reprit la servante. C’est M. Cobichet qui l’a appris à l’épicier. On était venu chercher des remèdes, mais c’était peine perdue : le maire était mort… Tenez, ajouta Prudence, qui regardait par la fenêtre, il y a un rassemblement sur la place de l’église ! Ah ! voilà le garde champêtre qui vient au presbytère ! Il sonne à la grille. Je cours ouvrir !

J’allai au-devant de Chapougnot qui entrait dans le couloir :

— Monsieur le curé, me dit-il, le maire est mort subitement, ce matin, en se levant. Il s’est plaint, comme ça, d’une douleur au cœur, puis il est tombé sans connaissance. Le fils m’a prié de passer chez vous, pour vous prévenir. Je n’ai pas mieux demandé, car, enfin, il faut bien rendre service aux gens qui sont dans le malheur ! Oh ! la République a perdu un de ses soutiens ! Mais qu’est-ce qu’ils pourront bien choisir pour maire, à sa place ? Peut-être bien que ce sera le fils Thury qui sera nommé ! Comme on dit que, depuis quelque temps, il se met dans le parti prêtre, il ne faudrait pas lui raconter, monsieur le curé, que j’ai écrit au pape pour lui donner ma démission de catholique, une lettre où je parle de la papesse Jeanne. J’ai une femme et trois enfants, vous comprenez, monsieur le curé ?

— Je ne veux point vous nuire, monsieur Chapougnot, répondis-je vivement. Je ne puis vous entendre plus longtemps. Je vais partir immédiatement pour le château du Randon.

Cinq minutes après que le garde champêtre m’eut quitté, je montai en voiture. J’avais fait la moitié du trajet quand je vis venir devant moi, sur la route, le cabriolet du Dr Garot qui était accouru au Randon à la première nouvelle de la catastrophe et qui rentrait à Romenay. Quand il fut arrivé à quelques mètres de moi, le médecin ralentit l’allure de son cheval, tandis que moi-même j’arrêtais ma voiture. Se penchant hors de la capote, le Dr Garot me cria : « Rupture d’anévrisme ! Ah ! je l’avais bien dit ! Maladie de cœur ! Et cet imbécile de Dr Martinet qui parlait, il y a six mois, de congestion simple ! Une congestion simple ! Quel crétin ! Une congestion simple, oh ! oh ! oh ! oh ! »

Et sur ces ricanements, le Dr Garot fouetta son cheval qui partit au galop. Ce thérapeute ne pouvait cacher sa joie que la mort se fût rangée à son avis et eût donné tort à son confrère. Il en oubliait que le maire était son ami : il ne songeait qu’à la déconvenue du Dr Martinet ; il exultait.

Au château du Randon, quand je pénétrai dans la chambre où le corps de M. Thury reposait dans l’immobilité éternelle, je trouvai Maximilien et sa mère frappés de stupeur par cette visite inattendue de la mort, terrifiés par l’effrayante tragédie qu’elle vient jouer parmi nous. Pendant que j’étais auprès d’eux, Mlle Camille et son frère entrèrent dans la chambre. La jeune fille se dirigea vers Mme Thury qui ouvrit les bras pour l’accueillir. La mère et la fiancée de Maximilien qui, jusqu’à ce jour, n’avaient pas échangé une parole, s’étreignirent. Puis, ce fut le silence : silence toujours solennel des chambres mortuaires, silence précurseur du tombeau. Les volets de la pièce étaient clos. La flamme d’un cierge posé auprès du lit jetait des clartés mouvantes par la chambre, sur la figure décolorée du mort, et de grandes ombres se poursuivaient sur la muraille. Je m’agenouillai auprès du corps et je priai le Dieu qui nous fit dire par son Christ que ses miséricordes sont infinies. Je lui demandai de donner à cette âme naturellement honnête le seul bien, celui que l’Église appelle de noms enchanteurs : le repos, la paix.

L’enterrement eut lieu le surlendemain. En sortant du cimetière, j’allai à l’église pour y rédiger l’acte de décès et je rentrai au presbytère. M. Asseler m’y avait précédé et m’attendait :

— Monsieur le curé, me dit-il, je devais quitter Romenay avant-hier. La mort de M. Thury est survenue, et comme je désirais assister aux funérailles, je…

— Comment ! demandai-je, vous partez ? Vous abandonnez votre ministère à Romenay ?

— Oui, fit le pasteur, je me rends chez mon père, en Alsace. Lui seul peut me donner le conseil dont j’ai besoin, lui seul peut me réconforter, me consoler, m’aider à refaire ma vie. Ah ! mon ministère ! Après… ce que vous savez, quelle autorité puis-je avoir gardée ? Et comment voulez-vous donc que je prêche l’honnêteté aux épouses ! Hélas ! elles songeraient qu’en venant à Romenay, le scandale m’avait suivi. Elles pourraient me dire que la meilleure manière de prêcher la vertu, c’est d’éloigner le vice de sa maison ! Aussi, je m’en vais.

Sur ma prière, le pasteur s’assit. D’une voix calme, il rappela la visite qu’il m’avait faite un mois auparavant où il m’avait tant parlé d’« elle ». Il y revint. Il confessa que, depuis longtemps, des soupçons le hantaient. Il me dit les angoisses qui, pendant des mois, avaient été son pain quotidien, les illusions dont il s’efforçait d’être la dupe, le déchirement qui avait suivi l’horrible révélation : « Sa femme avait une liaison avant le mariage ; elle entretenait une correspondance, poste restante », et les lettres criminelles étaient là, irrécusables témoins de sa trahison ! Je laissai parler M. Asseler sans l’interrompre : soutenu par mon attention compatissante, il ne recula pas devant les plus douloureux aveux et, après m’avoir décrit les affres de la jalousie, il poussa la franchise jusqu’à dire qu’il les connaissait, qu’il les avait souffertes.

Quand le pasteur se leva pour partir, j’osai lui demander :

— Et depuis, vous a-t-elle fait savoir qu’elle se repentait ?

— Presque chaque jour, je reçois d’elle une lettre suppliante. Je ne réponds pas. Ce matin encore… J’ai jeté la lettre au feu, sans l’ouvrir.

— Vous pardonnerez, j’en suis sûr ?

— Jamais ! fit le pasteur.

Et je compris à l’extraordinaire âpreté de sa voix l’énergie de sa résolution.

— Ah ! monsieur le curé, reprit le pasteur, que de fois, depuis la catastrophe, je me suis rappelé notre entretien sur la route de Romenay, quand nous revenions, par une belle nuit d’été, du château du Randon ! Je vous vantais alors le bonheur d’être époux. Je ne savais pas… c’est mon unique excuse ! Bienheureux ceux qui, pour mieux servir leurs frères, renoncent au droit d’aimer une femme ! Je m’en souviens comme si notre première rencontre était d’hier ! Je vous disais : « Vous êtes, vous, un vieux célibataire. » Il devait y avoir comme de la pitié dans ces paroles. Si vous en aviez gardé quelque ressentiment, vous êtes vengé ! Je suis seul dans la vie ! Plus seul que vous ! Pour me consoler du présent, je ne puis me réfugier dans le passé. Le passé n’est pas un ami pour moi. L’avenir ! ah ! l’avenir… J’ai aimé… l’amour a avivé en moi le besoin de tendresse… et je vieillirai sans qu’un cœur batte avec mon cœur, sans qu’aucune affection m’accompagne pendant mon voyage vers la mort ! L’avenir m’épouvante… La pitié ! ah ! elle est pour moi maintenant ! Vous, monsieur le curé, vous avez choisi la meilleure part !

— Je voudrais, monsieur le pasteur, dis-je, que vous ne m’oubliiez pas tout à fait. Vous avez un ami au presbytère de Romenay.

— Je le sais, fit M. Asseler. Sans vous, je n’emporterais de Romenay que d’horribles souvenirs. J’ai tant souffert à cause d’elle ! Et je souffrirai toujours !

Le pasteur se tut. Il se tenait devant moi, immobile, les yeux fixés à terre, perdu dans une morne contemplation. Tout à coup, je vis des larmes glisser le long de ses joues. Il secoua la tête, comme s’il fût sorti d’un songe torturant.

— Adieu, dit-il brusquement.

Je m’approchai de lui et lui donnai une fraternelle accolade.

Très ému moi-même, impuissant à trouver la parole qui pouvait rompre notre silence, je le reconduisis jusqu’à la grille du presbytère.

— Adieu ! dit-il, franchissant la porte, sans se retourner.

Je le vis qui traversait la place de l’église. Ses larges épaules se courbaient comme sous le poids d’une douleur trop lourde. Il marchait, tête basse, sans savoir qui s’agitait autour de lui, l’esprit fixé à quelque idée obsédante. M. Cobichet se tenait sur le seuil de sa pharmacie, sa fille Ernestine était à ses côtés. Comme le pasteur approchait d’eux, la jeune fille s’enfuit avec précipitation. Sans doute, ne voulait-elle pas offenser la joie de son prochain mariage par le spectacle de cette grande douleur qui passait. Resté seul sur sa porte, M. Cobichet parut perplexe. Manifestement, l’apothicaire se demandait quelle attitude il devait prendre, quel salut il était décent d’adresser au pasteur. Quand M. Asseler fut parvenu à hauteur de la devanture, M. Cobichet, d’un geste indécis, porta la main à sa calotte de velours qu’il fit mine de soulever : à peine l’eut-il touchée qu’il laissa retomber son bras. Ah ! ce n’était pas le salut d’anéantissement par lequel, d’ordinaire, il vous demandait pardon d’exister, mais un salut de commisération, de protection, d’aumône. M. Cobichet, pharmacien de première classe, ne croyait pas devoir plus à cette force abattue dont il n’avait rien à craindre, ni à espérer. M. Asseler ne perçut point cette subtile manœuvre. Sans même lever la tête, il répondit par un coup de chapeau au salut chiche de l’apothicaire, puis il marcha droit devant lui. Avec une inexprimable tristesse, je suivis du regard, jusqu’au moment où il pénétra dans sa maison, cet homme qui eût donné à ma vie la douceur d’une amitié et que je ne devais jamais revoir ! Jamais ! ce mot, parfois, sonne dans notre âme comme un glas !

Rentré au presbytère, je trouvai, dans le corridor, Prudence qui était venue à ma rencontre. Par la fenêtre de la cuisine, elle avait vu le pasteur me quitter et s’éloigner.

— Ah ! monsieur le curé, s’écria-t-elle, si ce n’est pas la dernière des coquines, cette femme-là, pour mettre un homme dans un pareil état ! Un bel homme ma foi ! Ah ! si j’avais été à la place du curé protestant, je te l’aurais mise dans le chemin, la créature ! Je lui aurais administré de ces raclées ! Elle serait sortie de mes mains toute cabossée ! Mais, dame ! c’était bon, c’était doux comme un poulain, et puis quoi, c’était amoureux ! Mais aussi pourquoi donc qu’il avait pris une femme, ce curé-là ? Quand on est curé, on ne se marie pas ! Un curé, ça ne doit pas avoir d’autre femme que la religion. Un curé qui se marie, c’est comme l’autre monde, ça devient amoureux, — ils ne sont pas exempts, quoi ! — Un curé amoureux ! oh ! oh ! oh ! Comme les autres bêtas, il ne pense plus qu’à sa particulière, et qu’est-ce qui est dans le pétrin ? c’est le bon Dieu ! c’est la religion ! Et ils voudraient que les curés de chez nous se marient ! A ce qui paraît qu’il a dit ça, cette espèce d’ancien curé, qui s’appelle je ne sais pas comment : Ragnut, Ragut, Rognut, enfin un nom à mettre dans une casserole, et dont je voudrais prendre la tête pour ramasser mes araignées ! Les curés de chez nous mariés ! ah bien, par exemple, ce serait du frais ! Ils pourraient chercher des servantes convenables ! Ce n’est toujours pas moi qui irais laver leur vaisselle et secouer leur paillasse ! Toute la journée, que j’entendrais : « Mon p’tit chat » par-ci, « mon p’tit loup » par-là ! Et hardi ! je t’embrasse ! chez un curé ! dans un précipitère ![3] oh ! oh ! oh ! Je voudrais bien voir ça, une grande bringue de femme qui donnerait, comme ça, des noms d’animaux à monsieur le curé et qui vous appellerait « mon chéri ! » Mon chéri ! à un curé ! si ce ne serait pas un escandale ! Ah ! mon balai ! Et qu’elle laisserait traîner ses affutiaux[4] dans la maison !… Un chignon sur le prie-Dieu ! le bréviaire de M. le curé sous des falbalas ! des falbalas dans la bibliothèque ! des falbalas pendus au cou de la statue du Saint-Père le Pape ! En voilà une chambre pour un curé ! Faudrait prendre de l’eau bénite avant d’y entrer parce qu’il y aurait le diable là dedans ! Et après, M. le curé pourrait aller dire sa messe : comme ça, le bon Dieu aurait les restes ! Un curé marié ! oh ! oh ! oh ! oh ! Aussi vrai que je vous le dis, monsieur le curé, ça me dégoûterait, ça dégoûterait le monde, ça dégoûterait le bon Dieu !

[3] Presbytère. (Traduction de l’abbé Blondot.)

[4] Affutiaux (vêtements de femme, parures, colifichets). (L’abbé Blondot.)

Et ma servante se dirigea vers la cuisine en haussant les épaules et en proférant des paroles véhémentes.

J’allai m’asseoir dans la salle à manger et, par la porte restée entr’ouverte, j’entendis Prudence qui tourmentait les casseroles et déversait sur elles son indignation.

FIN

PARIS
TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
8, rue Garancière