IX

J’allais à Paris pour la première fois. Il convenait que je fusse recueilli durant ce voyage au chef-lieu de l’univers. Je souhaitais donc d’être seul dans le compartiment où j’étais monté. Et puis, pour dire vrai, je voulais causer librement avec ma pipe qui déteste les bruits de paroles vaines, sans compter qu’elle n’aime point se sentir regardée par ces imbéciles qui ont toujours l’air de penser : « Un prêtre qui fume ! La religion n’en a pas pour longtemps ! » Aussi, en attendant le départ du train, je me tins à la portière que j’obstruai de ma corpulence. Il paraît que les ecclésiastiques sont des oiseaux de malheur : un homme libre qui a le moindre souci de sa peau ne se risque point à voyager en compagnie de frocs. Je ne vous étonnerai pas, je l’espère, en vous avouant que j’étais seul quand le train s’ébranla. Je pouvais ainsi me préparer, silencieusement, à m’ébahir en face des grandes choses qu’il me serait donné de voir à Paris. J’élargissais, pour ainsi dire, mon âme, afin que l’admiration pût s’y engouffrer. Hélas ! mon recueillement fut bientôt troublé ! A une station du département de la Nièvre, trois jeunes gens prirent place dans mon compartiment. Il me parut qu’ils n’étaient point séduits par l’idée de voyager avec moi et je crus remarquer sur leur visage un air de gêne, de défiance. A peine le train se fut-il mis en marche, que l’un d’eux s’écria :

— Ah ! mon cher, superbe ! épatante !

— Oui, fit un autre, elle a de la race, il n’y a pas à dire !

Il était manifeste que ces jouvenceaux continuaient un entretien commencé en attendant le train. J’appris bientôt, en les écoutant, qu’ils revenaient du mariage d’un de leurs amis. L’objet devant lequel leur admiration tombait à genoux et qu’ils décrivaient avec un lyrisme de maquignon n’était autre que la jeune mariée, épouse de leur ami.

J’ai ma marotte, vous le savez, vous qui m’avez suivi jusqu’ici, et je me disais : « Si, pour complaire au citoyen Ragut, le pape abolissait la loi du célibat sacerdotal, il ne serait pas impossible qu’un prêtre épousât une femme « épatante » ! Pourquoi pas ? Je ne vois pas bien, par exemple, un curé nanti d’une épouse trop belle, dont toute la paroisse célébrerait les attraits !

Tous les gars pour Chimène ont les yeux de Rodrigue.

Et Rodrigue ce serait M. le curé ! ce serait moi ! Ah ! M. le curé ne tarderait pas à devenir grotesque, sinon odieux ! Le mari d’une trop belle personne est presque toujours un peu ridicule. On le raille parce qu’il est glorieux de la beauté de son épouse, que pourtant il n’a point créée. On le jalouse parce qu’il est propriétaire d’un objet d’art, qu’il a accaparé un chef-d’œuvre que tous admirent. Mais alors, si on exigeait que le prêtre échappât à ce ridicule qui avilirait son caractère et frapperait sa mission de stérilité, on serait forcé de lui enseigner le mépris de la beauté ; on parquerait son choix dans l’innombrable troupeau des laiderons. Quand M. le curé voudrait se marier, c’est là seulement qu’il devrait chercher la compagne de sa vie ! » Mon imagination déambulait parmi ces hypothèses : tout à coup, je me pris à rire, tant elles me parurent singulières. Les trois jeunes gens me regardèrent inquiets et choqués, croyant que je me moquais d’eux. Ils conversaient avec volubilité, dans un style elliptique, haché, trépidant, d’où s’échappaient, à chaque instant, des expressions, des phrases qu’on ne connaît point à Romenay, ni même ailleurs. En vérité, si M. Octave Ferrandière ne m’eût initié à ce dialecte spécial, avec lequel les adolescents de nos jours font la nique à Bossuet, je me fusse cru en présence de provinciaux parlant un des patois français, ou de jeunes poètes décadents, auteurs de vers ténébreux. J’appris bientôt qu’ils étaient étudiants — ils firent, du reste, des efforts obstinés pour que je ne l’ignorasse pas — et qu’ils rentraient au quartier Latin. Je me voyais condamné à entendre, jusqu’à Paris, le ramage de ces oisillons, sans avoir même le soulagement de donner ma note. J’estime que le mieux, en de telles circonstances, c’est de bavarder avec les bavards qui, du moins, se taisent pendant que vous parlez. Je cherchais le moyen de m’insinuer dans leur entretien et d’y prendre langue. Je ne savais comment débuter. Ces messieurs continuaient à me lancer des regards intransigeants. Je songeai bien à user de cette précieuse méthode qui m’avait donné un succès avec M. Asseler, à entamer le chapitre des bévues médicales. Je compris que le procédé pouvait être périlleux avec des écoliers qui, peut-être, se préparaient, leurs études finies, à pratiquer la médecine dans quelque bourgade, jusqu’au jour où ceux de leurs concitoyens que leur science aurait épargnés les enverraient fabriquer des lois au Parlement. J’avisai d’un autre stratagème. Je tirai de ma poche, où je l’avais enfouie, ma pipe d’écume. J’ouvris l’étui et me tournant vers ces jouvenceaux, je dis :

— La fumée n’incommode pas ces messieurs ?

J’affirme que je n’eusse point parlé d’une voix plus obséquieuse, que je n’eusse pas montré un œil plus humble, si je me fusse adressé à un essaim de douairières égarées dans ce compartiment de deuxième classe.

— Au contraire ! firent les trois jeunes gens qui laissèrent éclater leur joie.

— Nous n’osions pas fumer devant un ecclésiastique, dit l’un d’entre eux, et c’est ce qui nous navrait !

Nous avions un petit vice commun. Nous étions donc amis. La conversation ne chôma pas. Le temps du voyage me parut bref. La nuit était venue quand ces jeunes gens me prévinrent que nous approchions de Paris. Bientôt, le train ralentit sa marche et glissa entre des lanternes rouges éparses des deux côtés de la voie : il pénétra sous un hall immense. Je reçus en pleine figure un grand coup de lumière. C’était Paris !

Après avoir échangé de franches poignées de main avec ces bons jeunes gens, je me dirigeai, un peu ahuri, vers la sortie de la gare. Je montai dans une voiture et donnait comme adresse au cocher « l’Hôtel Bourdaloue, rue Bonaparte », qu’on m’avait signalé comme un repaire d’ecclésiastiques.

Vue à travers les vitres sales d’un fiacre immonde, la capitale du monde ne me donna point d’impressions grandioses. C’étaient, à droite et à gauche, des devantures éclairées, et il s’en fallait que toutes ces boutiques eussent des mines opulentes et fussent pleines de chalands. D’aucunes même avaient l’air mendiant et la pauvreté devait y ouvrir crédit à la misère. Vraiment, la gloire de Paris ne resplendissait point dans ces rues que nous traversions. Je montai mon enthousiasme de plusieurs crans et je me répétai : « Allons, abbé Blondot, tu es ici au chef-lieu de l’Univers, admire ! » Rien, je restais froid. L’admiration ne venait point. Je regardais : encore des boutiques, encore des cafés, encore des gens qui passaient. Ils marchaient si vite qu’on les eût crus tous poursuivis par une catastrophe, par leur tailleur impayé ! Ils donnent vraiment l’impression de gens qui courent toujours et n’arrivent jamais. « Eh quoi, me disais-je, voilà donc ces Parisiens fameux dont le renom est si grand dans le monde, qui se sont immortalisés par les prodigalités de leur verve frondeuse et spirituelle, par leur mépris des laideurs provinciales, par leur génie de l’élégance ! Ils ne sont pas autrement bâtis que les Romenaisiens, comme je pouvais le supposer au fond de ma Béotie. Ils portent la tête sur les épaules, comme moi ; ils ont le nez à peu près au milieu du visage, comme moi ; ils marchent sur leurs pieds, comme moi, avec un parapluie dans la main, comme moi ! Les voilà donc, ces maîtres du progrès ! Dans cette ville où tout s’invente, ils n’ont même pas trouvé un moyen de ne point me ressembler ! Je ne leur en fais pas mon compliment ! » Le fiacre, après m’avoir promené dans le dédale des rues étroites, entra dans une avenue aussi large que le chemin de la perdition et bordée de fastueuses maisons. Je baissai la glace de la voiture et j’avançai la tête pour mieux regarder le spectacle. Deux jeunes filles qui passaient à côté du fiacre, me virent : « Un curé ! s’écria l’une d’elles : touchons du fer ! » Et toutes les deux se précipitèrent en riant vers le prochain bec de gaz. Paris se vengeait de mon dédain ! Je compris que j’étais vraiment chez le peuple le plus spirituel de la terre.

Le fiacre me déposa devant l’Hôtel Bourdaloue. Après y avoir dîné avec deux évêques, un moine et des ecclésiastiques variés, je montai dans la chambre qu’on m’avait indiquée. Je dormis, toute la nuit, comme un chanoine dans sa stalle. Le lendemain matin, quand je fus habillé, et tout en récitant mon bréviaire, j’attendis l’arrivée de M. Octave Ferrandière, que j’avais prié dans ma lettre de venir me trouver à l’Hôtel Bourdaloue. Vers neuf heures, on frappa à ma porte. C’était lui. A peine eut-il pénétré dans ma chambre, que sa verve grisée d’air parisien se mit à cabrioler.

— Monsieur le curé, dit-il, après les exclamations d’usage, vous êtes un homme étonnant, vous ! Vous vous apercevez que vous avez fait une gaffe, aussitôt ça vous démange de réparer ça ! Ni une ni deux. Vite vous dégringolez à Paris. C’est antique. Savez-vous, monsieur le curé, que vous n’êtes pas banal !

— Il est évident, fis-je, que si je prenais au hasard un passant dans la rue et si je lui tenais ce langage : « Je suis curé de Romenay-sur-Vireuse. Je suis venu à Paris pour tenter de ramener à sa brave femme de mère un jeune homme qui a filé avec l’épouse du pasteur protestant, un jeune homme qui me déteste et qui est fils d’un père qui ne veut pas me voir en peinture », je courrais risque d’être traité d’imposteur.

— Ma foi, fit M. Octave, le bon passant vous répondrait : « Il y a là-bas, du côté d’Auteuil, des asiles pour les personnes fatiguées. Vous y seriez heureux comme un curé dans le Paradis et on vous donnerait des douches exquises. Allez-y. Les médecins y sont charmants et font des prix doux aux ecclésiastiques. »

— J’espère bien, dis-je, que ce passant ce n’est pas vous et que vous n’avez pas l’insidieuse pensée de me conduire à Auteuil !

— Jamais de la vie ! J’ai, pour votre bon sens, monsieur le curé, un respect… inoxydable !

— Eh bien, alors, je me fie à vous, comment faut-il manœuvrer ? Où puis-je voir M. Maximilien Thury ?

— Mais chez lui, parbleu ! à l’Hôtel du Danube ! Du reste, il vous attend.

— Comment ! vous l’avez donc prévenu de mon arrivée ? de mes intentions ?

— Tiens ! pourquoi pas ? Je lui ai dit que vous désiriez lui parler, et que vous viendriez le voir aujourd’hui même, ce matin, entre dix heures et midi. A d’abord fait la moue, s’est même emballé et vous a donné quelques petits noms d’oiseaux que j’aime mieux ne pas vous répéter. Je l’ai traité d’imbécile et lui ai prouvé, comme deux et deux font quatre, que puisque vous vous mêliez de venir le trouver à Paris, son mariage avec Camille pouvait être considéré comme bâclé. « Mais, espèce de gros bêta, lui ai-je crié, tu ne sais donc pas que le curé de Romenay, bien qu’il n’en ait pas l’air, c’est un roublard, un finaud ? »

— Je suis flatté de la bonne opinion que vous avez de moi, monsieur Octave.

— Oui, j’ai démontré à Maxim que ce serait fou, idiot, de vous fermer la porte au nez, alors que vous venez pour tout rafistoler. « Tu as raison, me dit Maxim, après avoir réfléchi à mes paroles, il peut venir ton curé, et même je ne demande pas mieux que d’aller le trouver, pour lui éviter de venir dans cet hôtel. » Je me suis opposé, moi, à ce que Maxim sortît, car vous savez qu’il a ramassé une pelle énorme, l’autre jour, en allant à bicyclette. Il s’est démantibulé le genou. Le médecin ordonne le repos. Pas beaucoup de dégât, du reste. Dans huit jours, Maxim pourra trotter comme vous et moi. Eh bien, monsieur le curé, êtes-vous prêt ? Voilà dix heures, Maxim nous attend.

— Halte-là ! m’écriai-je. Croyez-vous donc, ô naïf enfant, que je m’en vais aller à l’Hôtel du Danube pour m’y rencontrer avec votre Maxim et son amie Mme Asseler ? Ma soutane ferait bel effet dans ce tableau-là !

— Mme Asseler ! dit Octave. Il y a beau temps qu’elle est envolée, et elle ne reviendra pas, je vous le promets ! Maxim vous contera ça, du reste : allons, partons.

— Puisqu’il en est ainsi, je vous suis !

La distance n’est pas longue de l’Hôtel Bourdaloue à l’Hôtel du Danube. C’est à peine si, durant le trajet, M. Octave eut le temps de me conter que son ami Maxim avait donné sa démission d’avocat, vendu ses meubles et qu’il se disposait à accepter un poste dans la magistrature coloniale.

— Vous savez, monsieur le curé, me dit le jeune homme quand nous fûmes arrivés devant l’Hôtel du Danube, maison d’étudiants, je vous préviens. Nos grands-pères ont logé là. Nos petits-fils y viendront casser les meubles que nous aurons épargnés. C’est un mobilier de famille. Il ne faut pas vous attendre à voir ruisseler le luxe.

— Pourvu, fis-je, que je ne me cogne pas aux hôtes de céans qui me paraissent suspects !

— Oh ! pour ça, reprit-il, soyez tranquille. A pareille heure, pas un chien n’est levé ! Du courage, monsieur le curé, c’est au sixième étage.

Précédé de M. Octave, je pénétrai dans l’hôtel. Personne au bureau. Pas un bruit, pas un souffle dans toute la maison. Le silence était là chez lui. En passant devant les couloirs, à chaque étage, nous apercevions des bottines rangées devant les portes. Pas un visage humain ne se montrait. M. Octave faisait l’ascension avec toute l’agilité de ses vingt ans. J’avais peine à le suivre. Je me mis à parler, pour que le souci de m’écouter l’obligeât à ralentir son élan.

— Quel recueillement ! dis-je. On se croirait dans le palais du sommeil. Comment ! l’espoir du vingtième siècle dort encore à pareille heure ! Je suis scandalisé. Vraiment, si j’avais à prononcer une allocution devant ces jeunes gens et leur famille, je me verrais obligé d’invertir les conseils de distribution de prix. Je dirais : « Travaillez, vieux parents ; reposez-vous, jeunes élèves ! » Allons, comment des hommes de vingt ans et plus, comment des fils de France…

— Oh ! interrompit M. Octave, ce n’est pas la saison du travail : c’est si loin, les examens !

— Ah ! alors je me tais ! Je n’aime point les sermons intempestifs ; mais, en vérité, je crois, à en juger par cet hôtel où dort la force de demain, que nous aurons un vingtième siècle nonchalant !

Parvenus au sixième étage, nous tournâmes dans un couloir étroit et sombre. M. Octave s’arrêta devant une porte qu’il ouvrit sans avoir frappé. « Entrez ! » me dit-il. Je fis quelques pas en avant. J’étais chez le fils de mon plus ardent ennemi.

Assis dans un fauteuil, la jambe droite allongée sur une chaise devant lui, M. Maximilien Thury voulut se lever en me voyant entrer.

— Oh ! dis-je, en me dirigeant vers lui, je vous prie, je m’y oppose !

Le jeune homme s’excusa avec une politesse un peu froide et m’invita à m’asseoir. Dès que j’eus pris place sur une chaise que M. Octave avait approchée de moi, je dis, m’adressant à M. Maximilien dont le visage gardait une impassibilité vraiment inquiétante :

— Monsieur, j’aime mieux vous dire, tout de suite, que je me trouve un peu dépaysé chez vous, et ce qui m’étonne le plus, c’est de m’y voir. Dans les circonstances un peu spéciales où nous nous trouvons, il y a deux méthodes qu’il est permis d’adopter, la méthode diplomatique… et l’autre que vous me donnerez le droit d’appeler « la méthode des pieds dans le plat ». C’est de celle-là que j’entendrai user, si toutefois vous m’y autorisez, monsieur Thury.

— Elle a mes préférences, dit sans sourire le jeune homme.

— Alors, dit M. Octave, qui était allé s’asseoir sur le lit, ne vous gênez pas, monsieur le curé. Faites comme chez vous. Procédez par gaffes !

— C’est bien mon intention, dis-je, et je commence. Monsieur Thury, j’ai pris devant madame votre mère l’engagement de vous décider à revenir à Romenay.

— C’est une promesse téméraire, fit M. Maximilien.

— Je n’en crois rien, repris-je sans me troubler. J’ai pour vous de l’estime, monsieur Thury, mais pour être franc, je dois vous avouer qu’il y a un mois vous m’inspiriez un sentiment tout contraire.

— A la bonne heure ! lança M. Octave. Je me disais !…

— Je vous prie, poursuivis-je, de ne point me demander — car je n’ai point le droit de vous répondre — quelles raisons m’autorisaient à vous refuser mon estime. Il me semblait en avoir de très graves qui toutes étaient sans fondement, mais je croyais devoir douter de votre courage, de votre droiture. J’ai acquis depuis la certitude que j’étais dans l’erreur. On m’avait indignement trompé, et si je suis ici, c’est pour réparer de mon mieux mes torts, car, peut-être, ai-je accepté avec trop de complaisance, et sans les contrôler assez sévèrement, les dires de personnes qui avaient, sans doute, intérêt à vous nuire. Vous n’avez pas été le seul, monsieur Thury, à souffrir du refus de Mme Ferrandière à qui, je l’avoue, j’avais donné le conseil formel de s’opposer au mariage… Ce n’est pas pour moi un petit chagrin de penser qu’ainsi j’ai été, pour madame votre mère, la cause d’inexprimables tristesses, de tourments qui durent encore. Je voudrais les voir cesser. C’est pourquoi je vous demande, je vous supplie, de retourner auprès d’elle. Elle souffre, elle est malheureuse, vous n’avez point le droit de lui refuser cette grâce.

— Monsieur le curé, dit le jeune Maximilien, sur un ton de voix singulièrement adouci, je ne puis retourner à Romenay… non, je ne puis. Je ne veux pas m’exposer à revoir Camille. Après mon dernier esclandre… elle a déclaré que jamais elle ne consentirait à m’épouser.

— C’est vrai, et tu ne l’as pas volé, mon vieux ! fit M. Octave.

— Si elle savait, pourtant ! reprit M. Maximilien qui hocha la tête.

— Je dois avouer, monsieur Thury, dis-je, pour aller jusqu’au bout de la franchise que je me suis imposée, que rien ne gênerait l’estime que j’ai aujourd’hui pour vous si vous n’aviez commis… l’imprudence de partir de Romenay dans les conditions que vous savez.

— Eh bien, s’écria M. Maximilien d’une voix très décidée, je ne veux pas être en reste de franchise avec vous, monsieur le curé ! Je vais vous dire certaines choses que vous ignorez et, ce qui est plus fort, dont Octave ne se doute pas !

— Espèce de cachottier, dit M. Octave.

— J’ai quitté Romenay, reprit M. Maximilien, en compagnie de Mme Asseler, c’est vrai, mais ce n’était pas un enlèvement, ce n’était pas une fuite… Le pasteur protestant de Romenay était mieux que personne à même de vous éclairer. M. Asseler avait saisi dans un tiroir secret la correspondance de sa femme. Il s’y trouvait, paraît-il, des lettres compromettantes, que madame recevait, poste restante, d’un monsieur quelconque qui n’était pas moi. Dans un moment de jalousie furieuse — vous savez que le pasteur était très ombrageux — il avait chassé sa femme et lui avait enjoint de quitter la maison le jour même. Cette scène se passait à onze heures du matin. A deux heures de l’après-midi, j’arrivais pour faire mes adieux à M. et Mme Asseler, je ne vis point le pasteur, mais madame accourut au-devant de moi, la figure bouleversée, les cheveux épars sur les épaules, elle me dit d’une voix tragique : « Mon mari me chasse. Sauvez mon honneur, laissez-moi partir avec vous ! » Elle me pria de m’asseoir et, avec des sanglots, des soupirs, des lamentations, elle me conta les incidents de la matinée. Elle m’avoua la découverte des lettres dans le tiroir d’un secrétaire. Elle ne dit qu’elle était résolue à retourner chez sa mère à Paris, mais que, pour rien au monde, elle ne voulait que Romenay connût la vérité. Son imagination exaltée s’était mise en travail. Elle avait son plan. Si elle me suppliait de la laisser partir avec moi, c’est qu’elle souhaitait que tout Romenay crût à un enlèvement. Ce genre de départ paraissait à Mme Asseler on ne peut plus prestigieux et flattait sa vanité romanesque, sa sentimentalité de détraquée. Elle ne voyait que ce moyen-là, me disait-elle, de garder l’estime des honnêtes gens, qu’on lui eût refusée si on eût su qu’elle était honteusement chassée par son mari ! Et puis, elle ressemblait ainsi à je ne sais plus quelle héroïne de George Sand, qu’elle avait prise pour modèle ! Toute l’admiration qu’elle avait pour ce personnage fictif, elle croyait très sincèrement qu’on la ressentirait pour elle-même, quand on apprendrait son enlèvement prétendu. Par pitié, par faiblesse, je me suis prêté à cette comédie. Je suis parti avec elle. La lettre que j’ai écrite à Octave, en quittant Romenay, ne disait pas la vérité ! Ce fut encore une capitulation de ma part. Mme Asseler, qui savait mes relations d’amitié avec Octave, devina que j’allais lui dire, par lettre, ce qu’il fallait penser de l’enlèvement. Elle me prévint et me supplia de déguiser la réalité, tant, m’affirmait-elle, elle redoutait de perdre la sympathie d’Octave !

— Alors c’était faux ! fit M. Octave. Espèce de cachottier !

— Parfaitement, reprit M. Maximilien, qui ne put s’empêcher de sourire. Je me suis soumis à son caprice. Pendant le voyage de Champvieux à Paris, un remue-ménage se produisit dans les sentiments de Mme Asseler. « J’aime mon mari », me dit-elle subitement, et elle se mit à larmoyer, à se lamenter, à s’accuser elle-même avec amertume. Je vis clair dans l’âme de Mme Asseler. Jusqu’à la scène où il avait rompu avec sa femme, le pasteur affreusement jaloux, comme vous savez, n’avait eu pourtant que des velléités de révolte, il cédait toujours et se montrait d’une exquise faiblesse de caractère : c’est là un crime qu’une femme ne pardonne pas. Mais le voilà qui faisait acte de maître, qui se révélait homme, qui se montrait plus fort que la passion, qui chassait la femme qu’il aimait, sans écouter ses supplications, ses protestations. Le mari retrouvait son prestige. Elle ne lui soupçonnait pas un tel courage et ne pouvait se défendre de l’admiration qu’il lui inspirait.

— Ah ! que voilà bien les femmes ! s’écria M. Octave.

— Il venait à Mme Asseler le regret de cette tendresse qu’elle avait méprisée, de cette bonté dont elle s’était jouée, de toutes ces qualités de cœur qu’elle avait dédaignées. Elle se repentait, elle aimait son mari. Jusqu’à Paris, elle n’a cessé de pleurer, mais, vous savez, ce qui s’appelle pleurer ! J’étais en singulière posture, vous le devinez. Vous devez d’autant moins douter de la vérité de mon récit, que j’ai conscience d’avoir été ridicule. Je n’avais qu’à me taire. Je le fis en conscience. Bien des fois auparavant, quand une lecture d’un de ses romans chéris l’avait grisée, elle disait devant moi d’une voix exaltée : « Ah ! fuir la vie banale ! Fuir vers la liberté, vers le bonheur, loin du monde imbécile et vulgaire ! » Je puis même ajouter, sans fatuité, croyez-moi, qu’elle m’avait plusieurs fois invité, en termes beaucoup moins déguisés, à être son compagnon d’aventure. C’étaient des mots ! des mots ! des mots ! Elle savait que je n’étais pas du tout disposé à l’enlever à son mari : que je ne l’aimais pas. En me conviant au rôle de séducteur, de ravisseur, elle voulait se faire illusion à elle-même et, dans un raffinement d’esprit romanesque, se croire prête à imiter les folles héroïnes qu’elle admirait tant. Hélas ! dans le train qui nous emportait à Paris, l’exaltation était tombée et la poignante réalité lui apparaissait. Je n’avais à côté de moi qu’une pauvre femme atterrée par la justice de son mari et qui sanglotait et qui avait des crises de désespoir.

— Elle est toquée, cette bonne femme-là ! dit M. Octave.

— Oh ! oui, on peut le dire sans crainte, reprit M. Maximilien, elle est toquée ! C’est une demi-folle que je crois inconsciente. C’est une malade, un cas pathologique. J’eus pitié d’elle et, en arrivant à Paris, je lui demandai où il fallait la conduire : « Chez ma mère », me répondit-elle.

M. Octave se mit à chantonner je ne sais quel air de café-concert.

Je lançai au jeune homme un regard chargé de blâme. M. Octave se tut.

— En sortant de la gare de Lyon, poursuivit M. Maximilien, nous montâmes dans un fiacre et Mme Asseler donna elle-même au cocher l’adresse de sa mère. Dans la voiture, pas un mot. Aux larmes avait succédé un abattement morne. Elle ne répondit pas aux quelques paroles que je lui adressai. Parvenus devant la maison qu’habitait sa mère, elle descendit de voiture, me remercia en quelques phrases de mon dévouement, me tendit la main en murmurant : « adieu… » et je ne l’ai pas revue depuis. Et voilà l’histoire du fameux enlèvement !

— Espèce de cachottier ! fit de nouveau M. Octave.

— Je suis tout heureux, monsieur Maximilien, dis-je, de connaître la vérité ; elle dissipe l’ombre qui obscurcissait l’estime que j’ai pour vous. Mais, je suis obligé de vous l’avouer : j’ai cru sinon à un enlèvement, du moins à une fuite concertée d’avance, avec d’autant plus de facilité qu’à Romenay vous étiez très assidu chez Mme Asseler, qu’il était de notoriété…

— Oh ! interrompit vivement M. Maximilien, qu’il était de notoriété que j’étais plus qu’un ami pour Mme Asseler ! Eh bien, c’est encore une fable !

— Allons, dit M. Octave, tu nous prends vraiment pour des serins ! Tu ne me feras pas croire !…

— Non, reprit avec force M. Maximilien : je n’étais pas pour Mme Asseler ce que l’on a dit, je le jure ! Ce que j’affirme là n’est pas vraisemblable, c’est simplement vrai. Mme Asseler m’amusait. Je ne connais pas d’autre terme qui puisse mieux que celui-là vous exprimer ma pensée. Cette femme jolie, coquette, spirituelle, parisienne dans ses goûts, ses idées, ses façons de comprendre toutes choses, avec sa verve toujours en éveil, son langage qui riait au nez de toutes les convenances ou plutôt de toutes les conventions, était devenue pour moi un camarade, ma meilleure distraction. J’avais besoin de chercher, en dehors de moi, des occasions de gaieté ; car, vous le comprenez, je ne trouvais en moi-même et dans ma famille que des raisons de m’attrister et de souffrir. J’allais chez Mme Asseler, qui, du reste, paraissait fort heureuse de mes assiduités, pour rire, pour causer de tous et sur tous, pour l’entendre railler les gens de Romenay dont elle savait mettre en relief les ridicules. Cette femme me plaisait : je ne l’aimais pas ; elle ne m’aimait pas. Un jour même, comme si elle eût voulu arrêter sur mes lèvres une déclaration qui, je vous assure, n’y était pas, mais qu’elle croyait sans doute y voir, elle m’avait dit : « Vous savez, j’aime « ailleurs ». Ailleurs, ce n’était pas son mari. Qui ? Je n’en sais rien et je ne le lui ai jamais demandé. Et du reste, savait-elle bien qui elle aimait, la pauvre détraquée ? Elle aimait parfois son mari avec frénésie, elle l’avouait. Le lendemain, elle le haïssait, elle l’avouait. Deux jours après, son mari lui était indifférent, elle l’avouait. C’était, chez elle, une succession de sentiments contraires, un chassé-croisé d’amours et de haines, d’enthousiasmes et de dégoûts. Moi aussi, j’aimais « ailleurs » et je n’ai point à vous dire qui ! Je n’avais pas besoin de me faire violence pour rester insensible aux réelles séductions de Mme Asseler. Pas un instant je n’ai dû me défendre contre la tentation de la traiter autrement qu’en camarade, en amie. Elle m’amusait, je vous le répète. Non, je n’ai jamais été son complice ! Oh ! je le sais, les apparences sont contre moi ! J’allais voir Mme Asseler tous les jours ; elle m’appelait « Maximilien » tout court, avec une parfaite sérénité. Je l’accompagnais dans ses promenades, elle montait, seule avec moi, dans ma voiture. On a jasé, mais, je vous le demande, sur le compte de qui ne jase-t-on pas à Romenay ? On ne prête qu’aux riches, je ne l’ignore pas, et si j’avais commis la moitié des méfaits qu’on met à mon actif, j’aurais le droit de me regarder comme un phénomène dans le genre. Je n’ai rien tenté, je vous l’avoue, pour détromper les gens de Romenay, et, puisqu’il leur plaisait de croire tout ce qu’ils racontaient, je n’ai pas voulu me cacher pour aller chez Mme Asseler, ou espacer davantage les visites que le lui faisais. Que m’importait, en définitive, l’opinion qu’on avait de moi ? Tenez, vous allez connaître le fond de mon âme : tant pis pour moi si c’est à mon détriment ! Je n’étais point fâché qu’on commentât, de façon malveillante, mes relations avec Mme Asseler. L’hostilité que vous m’aviez toujours montrée me surprenait autant qu’elle m’humiliait. Le conseil que vous aviez donné à Mme Ferrandière de repousser ma demande, le le regardais, à bon droit, comme une injure qui m’était faite. J’étais blessé dans mon orgueil, disons, si vous le voulez, dans ma vanité, et je me disais avec une fatuité, naïve je le reconnais maintenant : « Eh bien, on me rebute, on me déclare indigne d’aimer Mlle Ferrandière, indigne d’être aimé d’elle ! Je veux montrer que je ne suis pas repoussé partout ; qu’une Parisienne, qu’une jolie femme ne craint pas de se compromettre à cause de moi ! Et je laissais dire et j’étais heureux qu’on se trompât ! Raisonnement stupide et puéril, je n’en disconviens pas ! Mais, sans parler de la déception que vous infligiez à mon amour, la blessure de mon orgueil saignait. Je n’arrivais pas à comprendre, monsieur le curé, les raisons de ce… de ce mépris que vous ressentiez pour moi et que vous ne perdiez aucune occasion de manifester.

— Espèce de gros nigaud ! fit M. Octave, dont le silence m’étonnait.

— Monsieur Maximilien, dis-je, je n’ai pas le droit, je vous le répète, de vous révéler les raisons de l’attitude que j’avais prise, qu’il vous suffise de savoir que je les ai reconnues fondées sur une erreur.

— J’ai cru longtemps, monsieur le curé, fit Maximilien, que vous vouliez faire payer au fils la dette du père et que vous n’agissiez que par un sentiment de vengeance. Octave m’a toujours assuré que vous n’étiez pas homme à vous laisser guider par la rancune, par le dépit. Alors, je ne comprenais plus. Pourquoi poussiez-vous Mme Ferrandière à résister au désir de sa fille, à s’opposer au mariage de Camille avec moi ? Peut-être vous défiiez-vous de mes idées philosophiques et je vous paraissais, à bon droit, je le reconnais, suspect de libre pensée ? Je n’ai pu trouver que cette interprétation. Vous regardiez comme un devoir d’empêcher Camille d’entrer dans une famille de mécréants…

M. Maximilien se tut, attendant ma réponse. Lorsqu’il vit clairement que je me refusais à parler, il poursuivit :

— Vous avez craint, sans doute, que Camille, devenue ma femme, ne fût troublée dans ses pratiques religieuses, ne fût au moins sollicitée de les abandonner. Permettez-moi de vous dire, monsieur le curé, que c’était mal me connaître. Assurément, je suis incroyant, je suis libre penseur, mais ma philosophie est beaucoup plus tolérante que celle que j’ai pu apprendre de mon père et beaucoup plus respectueuse de l’idée religieuse. Je suis de mon temps en cela. J’appartiens à une génération lasse qui assiste à l’effondrement de quelques beaux espoirs. La science avait fait de grandes promesses : elle ne les a pas toutes tenues. On l’a tant répété qu’on n’ose plus le dire.

— Dis toujours, fit M. Octave. Les curés, quand ils entendent ca, c’est comme s’ils buvaient un lait de poule.

— Ce serait, reprit M. Maximilien, le fait d’un imbécile, d’un idiot, de nier l’immense, l’incalculable portée du progrès scientifique, les empiétements de la science sur l’inconnu du monde physique. Elles sont si évidentes, ces victoires, parfois si bienfaisantes qu’il faut laisser aux seuls crétins la joie de les dénigrer. Nous n’en sommes pourtant plus à croire que la science — dont j’admire, plus que personne, les audaces si souvent heureuses — chassera de la vie la douleur morale, qu’elle y introduira la félicité absolue, celle que nous cherchons tous.

A ce moment, M. Octave pensa tout haut :

— M. le curé de Romenay boit le lait de poule, dit-il. Allons, Maxim, sucre encore.

M. Maximilien n’honora pas d’un sourire la réflexion de son ami.

— Nous savons, poursuivit-il, qu’il y a en nous une aspiration au bonheur permanent qui ne se satisfait point dans les soubresauts de la vie, une tristesse inexprimable, un ennui, dont aucune découverte de la chimie ne saura faire une joie, des souffrances qu’aucun progrès scientifique ne pourra supprimer ni amoindrir.

— M. le curé se gargarise, fit M. Octave.

— Allons, Octave, fit d’un ton de reproche M. Maximilien, tu deviens saugrenu !… Puisque, reprit-il, la religion apporte à beaucoup d’hommes le seul espoir qui les console, puisqu’elle donne une raison de vivre à ceux qui n’en peuvent trouver dans le devoir dépourvu de sanction supérieure, nous pensons qu’il est injuste, qu’il n’est pas généreux d’inquiéter, de molester dans leur foi des êtres comme nous, nos égaux, qui n’ont pas notre conception du monde, qui veulent être heureux et qui ont le droit de chercher le bonheur !

— Je vous le disais bien, monsieur le curé, s’écria M. Octave : Maximilien n’est pas un enragé comme son père !

— Vos déclarations si loyales, monsieur Maximilien, dis-je, ne font que me confirmer dans l’estime que j’ai pour vous. Aussi, maintenant que je vous connais, je partirai plus rassuré pour Romenay, tout heureux d’annoncer à madame votre mère que je vous précède de quelques jours seulement.

— Oh ! c’est impossible ! fit avec vivacité M. Maximilien. Je ne puis paraître devant mon père qui voulait m’engager dans un mariage qui me répugne et à qui j’ai résisté… Non, c’est impossible ! Je m’en vais aux colonies. Retourner à Romenay, ce serait laisser croire à mon père que je me rends, que j’accepte le mariage qu’il me propose ou plutôt qu’il m’ordonne. Je serais un misérable, un lâche si je me résignais, pour rentrer en grâce auprès de mon père, à épouser une jeune fille que j’abhorre ! Oui, je l’abhorre, cette jeune fille, puisque j’aime Camille. Je ne consentirais à revoir mon père que si Camille me pardonnait, si elle voulait me rendre son affection, mais j’ai perdu tout espoir !

— Et si moi, monsieur Maximilien, dis-je, si moi l’abbé Blondot, curé de Romenay-sur-Vireuse, je m’engageais à mettre autant d’obstination à favoriser votre mariage avec Mlle Camille, que j’ai dépensé d’énergie à l’empêcher, consentiriez-vous à revenir ?

M. Maximilien releva la tête. Il y avait, dans son regard, tant de joie, une si ardente gratitude que j’en fus tout remué.

— Oh ! alors, dit-il, je partirais ce soir, sans me soucier des conseils du médecin !

— Eh bien, fis-je, vous avez ma parole !

Je me tournai vers le jeune Ferrandière qui avait fini par s’étendre sur le lit.

— Monsieur Octave, lui dis-je, vous obligerez votre ami à observer l’ordre du médecin. Il partira pour Romenay quand il sera tout à fait rétabli, ce qui n’est qu’une question de jours, quand le médecin l’autorisera à sortir. Je vous prépose à sa garde, monsieur Octave.

— Comptez sur moi, fit M. Octave. Je le surveillerai de près. Du reste, je l’accompagnerai à Romenay, je veux savoir comment vous allez mener cette affaire-là.

— Très bien, dis-je. Vous ne serez pas de trop. J’aurai peut-être besoin de vous !

Il était midi. Je me levai pour partir. Je voulais fuir les remerciements enthousiastes que M. Maximilien s’apprêtait à me prodiguer, je lui serrai la main, lui dis « à bientôt », et entraînant avec moi M. Octave, je quittai la chambre.

L’Hôtel du Danube se levait. Des rires et des cris s’éveillaient dans les chambres et arrivaient jusqu’à nous. En descendant l’escalier, je voyais, dans les couloirs exigus, des portes s’entr’ouvrir pour laisser passer une main qui s’approchait des bottines et les retirait prestement. M. Octave ne cessait de répéter : « Vous êtes convaincu maintenant que Maxim n’est pas un vaurien comme vous le croyiez ! »

Il me tardait de rentrer à Romenay pour annoncer à Mlle Camille ma conversion et pour tenter de vaincre, à mon tour, ses répugnances, son dépit, ses ressentiments. Conduit par M. Octave, je promenais mes étonnements de curé provincial par la ville monstrueuse, ramassis de gloires et d’horreurs.

Des horreurs de Paris, je puis me vanter d’avoir contemplé l’une des plus répugnantes, puisqu’il me fut donné de voir un fameux chenapan : le nommé Ragut.

La veille de mon départ, comme nous sortions, M. Octave Ferrandière et moi, d’un restaurant du boulevard Saint-Michel, mon jeune ami me dit :

— Monsieur le curé, voulez-vous visiter le Panthéon ? Il paraît qu’il y a là, dans les caves, un tas de grands hommes en poussière.

— Volontiers, dis-je, je suis trop bon provincial pour ne pas aller voir cette « curiosité ». Que diraient mes paroissiens, s’ils apprenaient que j’ai quitté Paris, sans avoir vu le Panthéon ?

Nous fûmes bientôt dans la rue des Écoles. Après avoir dépassé le Collège de France, qui se présenta à moi comme un séminaire, tant son architecture me parut grave, conventuelle, nous prîmes, sur notre droite, une rue étroite et montante. Nous marchions depuis quelques minutes, quand une étrange apparition se dressa devant nous. Le citoyen Claude-Amédée Ragut, qui sortait d’une ruelle, au moment précis où nous passions, se trouvait face à face avec nous. Deux filles l’accompagnaient. Ce n’étaient point de luxuriantes prostituées, mais deux abjectes ribaudes en tenue de trottoir, pâles sous leur chignon délabré, et qui portaient, sur leur figure, tous les stigmates de l’abrutissement. En nous apercevant, Ragut eut un soubresaut, son front se plissa, ses sourcils se contractèrent et sa lèvre inférieure qui, d’ordinaire, pendait flasque sur le menton, se releva et couvrit la bouche. Nos yeux se rencontrèrent. Il me regarda de son œil éteint, où la haine elle-même — car il me haïssait — n’allumait pas une flamme, puis il tourna la tête et, flanqué des deux filles, se mit à marcher devant nous, nous précédant d’un mètre à peine. L’une des ribaudes passa sa main sous le bras de Ragut et, gouailleuse, lui cria d’une voix épaisse qui n’était plus d’une femme :

— Eh ! curé ! on dirait que ça te tourne de rencontrer un de tes anciens copains !

Je n’entendis pas la réponse du défroqué. Il allait devant nous, le pas pesant, le dos voûté, la tête basse. Quelques mèches de cheveux blancs passaient sous le chapeau et lui recouvraient, en partie, les oreilles. J’apercevais sa nuque congestionnée où la peau craquelée, lézardée de rides, faisait bourrelet au-dessus d’un col huileux. A ses côtés, les deux prostituées marchaient avec d’immondes déhanchements et, parfois, se regardaient l’une l’autre en riant d’un rire hébété. Le spectacle déshonorait nos yeux. Eh quoi ! c’était un prêtre, ce débris, cette chose sinistre qu’escortaient deux filles blêmes ! Cela avait porté la robe blanche des ordinands, l’aube de la chasteté ; cela s’était couché sur le pavé d’une église pour s’y offrir en holocauste et faire d’éternels serments ; cela avait été le tuteur des âmes et le maître des consciences : cela avait eu une mère ; cela avait été un homme ! Un immense dégoût me souleva le cœur. Devant une maison d’aspect louche, Ragut, bientôt, s’arrêta. Un couloir s’ouvrait, noir, énigmatique. Suivi des filles, le défroqué s’y engouffra et tous les trois disparurent, comme une pelletée d’ordures qui passe à l’égout. Une lourde tristesse s’était abattue sur nous : M, Octave et moi nous marchions silencieux. Le jeune homme était devenu grave : sa verve s’était figée. Après quelques minutes, il dit, regardant le ciel :

— Belle journée aujourd’hui, monsieur le curé, n’est-ce pas ? Un jour de printemps.

— Oui, fis-je, belle journée pour la saison.

Cette conversation de table d’hôte se prolongea, avec des pauses nombreuses, jusqu’au Panthéon.


Quand n’arrivai à Romenay, Prudence m’apprit que le pasteur était venu au presbytère, en mon absence, et s’était enquis de la date de mon retour. Au milieu de la provision de « on-dit » que ma servante avait récoltés par la ville, pendant mon séjour à Paris, et qu’elle me servit aussitôt, j’eus la joie de découvrir celui-ci : « On disait » que Mme Asseler n’était pas partie de son plein gré, mais avait été tout simplement « congédiée ». Je constatai ainsi que M. Asseler, sans doute pour couper les ailes aux racontars désobligeants qui couraient dans Romenay, était sorti de l’ombre et du silence où se complaisait sa tristesse. Il avait déclaré à quelques-uns de ses coreligionnaires que sa femme n’était partie que parce qu’il l’avait chassée. Aussi, la légende de l’enlèvement commençait-elle à perdre son crédit. Les gens de Romenay sentaient leur conviction fléchir : les uns doutaient, les autres ne pouvaient se résigner à confesser qu’ils s’étaient trompés. Ces « dames » n’admettaient point que le pasteur eût poussé l’héroïsme jusqu’à répudier une femme qu’il « adorait ». Il eût fallu admirer son courage : elles préféraient s’apitoyer, s’attendrir : aussi, se refusaient-elles opiniâtrément à croire à la sincérité des paroles de M. Asseler. Je résolus de travailler à la bonne réputation du fils Thury, que j’avais prise sous mon égide, en propageant la vérité sur le « scandale ». Pour que mon témoignage eût une publicité large et prompte, je n’avais pas besoin de le proclamer du haut de la chaire ou de le faire crier par le tambour de ville : Prudence était là. Je n’eus qu’à le lui confier en lui imposant le secret : le jour même, tout Romenay savait tout.

Le surlendemain de mon arrivée, je me rendis, dans la matinée, au château d’Amazy. C’était le jour où Mme Ferrandière recevait à sa table son curé. Il me tardait, vous le devinez, de savoir si les ressentiments de Mlle Camille duraient encore et je me promis de ne quitter le château qu’après avoir remporté une victoire. Mme Ferrandière était seule au château quand j’y entrai. Bravement, je lui dis la vérité. Je n’eus pas à plaider longtemps une cause gagnée d’avance et dont le juge ne demandait qu’à se laisser convaincre.

— Oh ! après ce que vous me dites là, s’écria Mme Ferrandière, je suis toute disposée à consentir au mariage de ma fille avec M. Maximilien Thury ! Mais je ne suis pas sans inquiétude. Je crains fort que Camille ne veuille point revenir sur sa résolution. Et je souhaite autant que vous, monsieur le curé, qu’elle se rende à vos conseils, car, je le sais, je le vois, elle souffre, et à s’obstiner dans son dépit, elle ne fait que prolonger sa tristesse et ses tourments. J’en ai la certitude : elle n’a pas oublié M. Maximilien Thury.

— Madame, dis-je, j’ai promis à ce jeune homme que j’obtiendrais son pardon.

— La tâche ne sera peut-être pas des plus faciles, fit Mme Ferrandière. Enfin, monsieur le curé, j’ai confiance en votre éloquence.

Un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi. Je pénétrai dans la salle à manger. Mlle Camille parut aussitôt. Elle me salua de la tête, m’offrit un pauvre petit sourire de politesse, récita son Benedicite, sans lever les yeux, et s’assit à table avec nous. Au milieu du repas, je me mis à conter mon voyage à Paris. Mlle Camille, qui, sans se montrer loquace, comme à son ordinaire, avait cependant daigné jeter quelques phrases dans la conversation, devint tout à coup silencieuse et m’écouta avec une grande attention. Je gardai pour la fin du repas le récit de ma visite à M. Maximilien Thury. On était au dessert quand j’y arrivai.

— Comment ! dit Mlle Camille, me regardant en face, vous avez fait visite à ce monsieur-là, vous, monsieur le curé !

— Oui, mon enfant, répondis-je.

— Un monsieur, reprit Mlle Camille d’une voix indignée, qui jure à une jeune fille qu’il l’aime, qu’il n’aimera qu’elle toute sa vie, et qui enlève une femme mariée !

— Allons, allons, fis-je, calmez-vous, mon enfant.

Je disculpai M. Maximilien. J’entrepris l’éloge de ses qualités morales, de son désintéressement, de sa délicatesse de cœur, de sa loyauté.

— Oh ! c’est trop fort ! s’écria tout à coup Mlle Camille. Puisqu’il avait tant de vertus, pourquoi donc avez-vous tout fait pour que maman s’opposât à mon mariage avec lui ?

— C’est mon secret, dis-je, que je n’ai pas le droit de divulguer. Je confesse mon erreur. Mes yeux se sont ouverts à l’évidence. M. Maximilien Thury est un honnête homme, un brave cœur, et celle-là sera certainement heureuse entre toutes les autres qui deviendra sa femme.

— Oh ! c’est trop fort ! dit la jeune fille tandis que le sang lui affluait au visage, un monsieur qui enlève les femmes mariées ! L’entendre vanter devant moi, ici, par monsieur le curé !

Mlle Camille éclata en sanglots et, avant qu’on eût eu le temps de lui adresser une parole affectueuse, elle se leva de table et se dirigea vers la porte de la salle à manger, l’ouvrit vivement et disparut. Mme Ferrandière consternée me demanda la permission d’aller parler raison à sa fille. L’excellente femme revint après quelques minutes et me dit :

— Monsieur le curé, Camille est souffrante et me prie de l’excuser auprès de vous si elle ne nous rejoint pas.

Je n’avais pas à me le dissimuler : c’était un échec.

Quand je quittai le château, je m’abandonnai au découragement et me laissai envahir par le dépit : « Pour la première fois, me disais-je, que je m’immisce dans une affaire de mariage, je ne suis vraiment pas favorisé ! » Il me venait des envies de renoncer à cette diplomatie délicate pour laquelle je ne me sentais pas né, mais j’avais pris un engagement et donné ma parole à M. Maximilien. Je n’avais pas le droit de me désintéresser de son bonheur dont j’avais tant contribué à reculer la date. Il me fallait vaincre cette résistance contre laquelle venait se heurter ma bonne volonté. Je résolus d’agir. Plusieurs plans d’attaque se présentèrent à mon esprit. Je les examinai et en adoptai un. Il me parut, à la réflexion, audacieux, téméraire, mais je m’y arrêtai. L’espérance me sourit aussitôt : j’eus comme l’avant-goût d’un prochain triomphe et une soudaine allégresse me transporta. Et pouvais-je donc rester abattu ? Autour de moi, la joie ressuscitait. Avril était venu et le soleil contemplait l’éternel recommencement de la vie dans l’éternelle fécondité de la terre. Des souffles tièdes traversaient l’air qui nous annonçaient l’arrivée du seigneur Printemps. Je suivais un sentier de traverse qui va du château d’Amazy jusqu’à la route de Romenay. Je marchais entre des haies d’aubépine et de prunelliers, toutes chargées de boutons qui n’attendaient qu’un signal pour fleurir. Dans cette bordure des champs, des deux côtés du chemin, des arbres étaient plantés. Chaque branche portait des bourgeons, chaque bourgeon portait une promesse et montrait, à sa pointe, une minuscule tête blanche qui me regardait : on eût dit qu’il enfermait un petit être inquiet qui perçait sa prison pour voir, par lui-même, s’il y avait toujours des hommes sur la terre et si rien n’était changé au décor du monde. Comment donc désespérer dans ce concert d’espoir qui s’élevait autour de moi, au milieu de cette joie qui me faisait escorte ?

Je quittai bientôt le sentier et, au moment où j’allais m’engager sur la route de Romenay, je me trouvai face à face avec M. Cobichet qui donnait le bras à sa fille Ernestine.

— Eh bien, monsieur Cobichet, lui dis-je, vous venez à la rencontre du printemps ?

— Non, monsieur le curé, dit le pharmacien en se découvrant, nous allons récolter des violettes pour faire du sirop !

— Nous allons ! rectifia Mlle Ernestine. Toi, papa ! Moi, je vais cueillir des primevères et des marguerites pour faire des bouquets.

— Tu ne seras jamais pratique, ma pauvre enfant ! s’écria M. Cobichet. La nature nous donne ses fleurs pour que nous les employions à guérir les maux de nos semblables.

Mlle Ernestine eut un petit sourire de pitié qu’elle réprima aussitôt.

— Monsieur le curé, dit M. Cobichet, je vous dois des excuses. Depuis notre dernier entretien, Ernestine et moi avons réfléchi. La demande que je m’étais permis de vous adresser était contraire aux bienséances. Évidemment, vous ne pouviez être notre intermédiaire auprès de M. Asseler. Ma femme me l’a fait observer justement. Je m’étais imaginé qu’entre ecclésiastiques… mais j’avais oublié que M. le pasteur et vous n’apparteniez pas à la même religion.

— J’ai grondé papa, fit Mlle Ernestine. Vous avez dû rire de moi, monsieur le curé ! Enfin, ce moment de folie est passé ! Je croyais que M. Asseler avait été abandonné par sa femme et c’est pourquoi il m’était si sympathique. Il paraît que c’est lui qui a chassé sa femme ! Maintenant, M. Asseler me fait peur ! Non, jamais je ne voudrais épouser un homme qui jette sa femme à la porte et qui reste un mois sans aller la chercher pour lui demander pardon !

— Ma chère enfant, dis-je, je suis tout heureux de vous trouver dans ces dispositions. Ce projet d’union n’était pas réalisable. Et maintenant que vous êtes guérie, maintenant que mademoiselle votre sœur va épouser un jeune pharmacien, il faut vous préparer vous-même à un mariage… sérieux.

— Je ne demande pas mieux, répondit la jeune fille.

— Oui ! s’écria M. Cobichet, mais quand je propose un candidat à Ernestine, immédiatement elle jette les hauts cris, elle s’indigne, elle refuse.

— C’est que… dit la jeune fille, baissant les yeux.

— Quoi ? demanda le pharmacien.

— C’est que papa, reprit Mlle Ernestine, me parle de maris impossibles ! Nous n’avons pas les mêmes goûts.

— Je suis ton père, dit M. Cobichet ; j’ai bien quelque droit de choisir mon gendre.

— Oui, reprit la jeune fille, ce serait ton gendre, mais ce serait mon mari. Un gendre et un mari, c’est deux !

— Mais, ma chère enfant, dit M. Cobichet, mes relations ne sont point assez étendues pour que j’y puisse découvrir le mari de tes rêves. Si un autre que moi, M. le curé, par exemple, te proposait un parti, un bon parti, l’accepterais-tu ?

— Oui, fit résolument Mlle Ernestine, car je veux me marier.

L’invitation était directe. Je ne crus pas devoir me dérober.

— Alors, dis-je, mademoiselle, si je vous apportais un mari dans les plis de ma soutane, vous l’accepteriez ?

— Les yeux fermés ! s’écria M. Cobichet.

Mlle Ernestine se taisait.

— Et vous, mademoiselle ? dis-je.

La jeune fille parut réfléchir, puis, rougissante, elle dit à voix basse :

— Si on me proposait un médecin, je crois que je consentirais : il me semble que je l’aimerais…

— Que ne parliez-vous plus tôt ! fis-je. Précisément, le curé d’une paroisse voisine m’a prié confidentiellement de lui « découvrir » une jeune fille dont il puisse faire don à son neveu qui pratique, depuis quelques mois, la médecine dans une petite ville du département, non loin de Romenay. Eh bien, mademoiselle, je vous découvre ! Dès ce soir, je mande à mon confrère de venir avec le neveu. Vous, monsieur Cobichet, et vous, mademoiselle, vous vous rencontrerez avec eux, ce jour-là, chez moi, où vous serez venus par hasard.

— Serait-ce possible ! s’écria M. Cobichet dont le visage resplendit.

— Mais alors, dit Mlle Ernestine, il me faut une robe rose ; je n’ai que le temps de m’y mettre !

— Réjouissez-vous donc, monsieur Cobichet, repris-je, vous allez être le beau-père d’un médecin !

— Ce sera un grand honneur pour moi, répondit l’apothicaire subtil. Un médecin, à la bonne heure ! Ce n’est pas comme ces petits « meurt-la-faim » d’hommes de lettres qui tournaient la tête d’Ernestine. Un médecin est bon à quelque chose, au moins ! Il fait des ordonnances, il…

— Oui, interrompit Mlle Ernestine, un médecin a de nombreuses relations, s’attire l’estime des populations par son savoir et par ses agréments. On le nomme député. Il prononce des discours à la Chambre et tous les journaux parlent de lui ! Tous les députés du département sont des médecins !

— Allons, dit M. Cobichet, voilà encore Titine avec sa marotte ! La gloire ! On vous prête grand’chose là-dessus chez les notaires !

Je voulus laisser l’apothicaire et sa fille développer en paix leurs rêves. Dans le moment que M. Cobichet m’accablait de sa reconnaissance, me saluait du nom de « bienfaiteur », je fis une grande révérence et je m’enfuis. Je me pris à réfléchir à la portée de mes promesses. Je les avais faites avec joie et d’autant plus d’empressement que je m’étais vu forcé d’opposer des refus aux précédentes suppliques de M. Cobichet. Je me reprochais d’avoir, en ces circonstances, manqué d’indulgence et de charité envers l’apothicaire dont je comprenais les paternelles angoisses et qui n’était coupable, en somme, que d’une trop grande sollicitude pour le bonheur de sa fille. Je n’en revenais pas néanmoins de sentir en moi cette ferveur du mariage des autres qui possède tant de braves gens. De toute évidence, cette folie me gagnait. Si j’eusse rencontré des couples de « promis[2] » sur la route de Romenay, je crois, Dieu me pardonne, que je les eusse harangués et entraînés à l’église afin de les y unir pour l’éternité ! Vous me voyez, n’est-ce pas, poussant devant moi ce troupeau de fiancés ! Ce jour-là, j’eusse marié, sans remords, l’univers entier !