VIII

Elles sont endiablées, les femmes de Romenay. Souvent, je me demande, s’il y a quelque part, dans un coin de leur maison, un manche à balai, pourquoi messieurs les maris n’en usent pas et ne leur en frottent pas les épaules avec tendresse. Scruter les actes du prochain, gloser sur ses fréquentations, éplucher votre réputation, barboter dans votre vie comme les canards dans un étang, voilà leurs délices : elles s’y livrent septante fois sept fois dans leur journée. Rien n’est secret pour les femmes de Romenay. Elles vous regardent sous le nez et si, dans votre œil, elles aperçoivent une paille, elles publient qu’elles ont vu une poutre. Quand vous passez dans la rue, elles peuvent dire où vous allez, d’où vous venez, pourquoi vous pressez le pas, pourquoi vous paraissez joyeux ou préoccupé. Et ne croyez point, je vous prie, que leur curiosité s’arrête au fameux mur de la vie privée ! Ah ! qu’elles ont donc vite fait de l’escalader ! Un élan, une pirouette, une culbute : une, deux, trois, elles sont chez vous et elles n’ignorent rien de ce qui s’y fait, de ce qui s’y dit : il n’y a pas souvenir que quelqu’un soit entré chez vous sans qu’elles en fussent aussitôt prévenues, sans qu’elles en aient semé la nouvelle par le pays. Elles savent les dimensions de vos citrouilles et ce qu’il faut en penser. Elles divulguent vos goûts, proclament que vous avez des faiblesses pour tels mets et connaissent le menu du repas que vous allez prendre. On dirait qu’elles ont humé l’arome de vos casseroles et qu’elles en ont, tous les jours, soulevé tous les couvercles. Elles lâchent dans Romenay d’invraisemblables histoires qui courent la ville, et personne qui puisse savoir sous quel chignon elles sont écloses ! Vous perdriez votre temps à leur demander le nom des témoins qui ont vu le fait qu’elles content, entendu les paroles qu’elles rapportent ; vous recevriez pour toute réponse : « Dame ! ça se dit ! » Ah ! mon bâton de merisier !

Je vous laisse à penser si ces paroissiennes se trémoussèrent quand elles apprirent la fugue de Mme Asseler ! Quelle pitance offerte à leur loquacité goulue ! Elles étaient là quelques quarterons de commères dont l’imagination débridée se complaisait aux récits extravagants. Ne s’avisèrent-elles pas d’annoncer à toute la ville que M. Asseler et moi étions des amis, oh ! mais des amis ! « Comme la misère et le pauvre monde, ma chère, ça ne se quitte pas. » — J’aurais pu leur faire observer que M. Asseler et moi, pour être si unis, ne les avions pas ensemble menées aux champs pour les y garder, mais je m’abstins de protester. Ne prétendirent-elles pas que c’était sur mes dénonciations, sur mes conseils que M. Asseler avait réprimandé sa femme, lui avait « fait une scène à tout casser » à la suite de laquelle l’épouse indignée s’était enfuie ? Et c’étaient des anecdotes, des détails précis. Un jour que je jouais aux cartes avec le pasteur, et que celui-ci gagnait, je n’étais écrié : « Je m’arrête, mon cher Asseler, avec vous, je perdrais jusqu’à mon dernier sou ; car enfin, il n’y a pas de doute : vous êtes un mari trompé ! » Je vous demande un peu ! Quand je vous dis qu’elles sont endiablées, les femmes de Romenay !

Au lavoir, Mme Asseler avait une mauvaise presse. Les Nausicaa de Romenay se déchaînaient contre la femme du pasteur. Afin de pouvoir mieux s’indigner, elles s’ingéniaient à voir dans la conduite de Mme Asseler un affront fait à leur sexe. Toutes leurs sympathies allaient au pasteur : « Quel dommage, disaient les femmes d’âge ; un si brave homme ! — Un si bel homme ! s’écriaient les autres. » — Oh ! la vilaine femme, concluaient-elles en chœur ; oh ! la gueuse ! oh ! la… Je ne me charge pas de vous redire les appellations qu’elles lui prodiguèrent et qu’elles ne firent pas dessaler, je vous promets, avant de les servir ! Jamais la Vireuse n’avait entendu égrener pareil chapelet d’injures. Nous ne sommes plus au temps où les femmes, en punition d’une faute, étaient changées en bêtes : si Mme Asseler fût devenue grenouille de notre rivière, on l’aurait vue fuir prestement sous les ajoncs.

Elles aussi « ces dames » étaient en émoi. Elles ressentaient une immense commisération pour le pasteur, un immense mépris pour son épouse. On plaignait M. Asseler ; on eût voulu offrir de pures consolations à ce bien-aimé du malheur. Il faisait de très rares sorties et se tenait enfermé chez lui, dans une imposante solitude. Il avait renvoyé sa domestique et, deux fois le jour, l’hôtelier du Cheval blanc lui faisait porter ses repas. Quand il lui arrivait de quitter sa retraite, il marchait dans les rues, la tête légèrement inclinée en avant, l’air pensif, et ne regardait personne. « Comme il souffre ! Quelle horreur de femme ! » disaient ces dames qui, de leur chambre, guettaient ses allées et venues, et soulevaient discrètement le rideau de la fenêtre pour le suivre des yeux. On voulait contempler l’objet de tant d’infortune, savoir avec quelle force et quelle dignité il portait le poids de l’adversité, connaître la tristesse de son visage afin de s’apitoyer, jusqu’aux larmes, sur un si grand délaissement, sur les douleurs du tendre martyr : « Oh ! qu’il est pâle ! murmuraient-elles ; comme il l’aimait ! » Les maris, toujours enclins à trouver plaisantes les mésaventures conjugales de leur prochain, s’abandonnaient à des réflexions malséantes ; hélas ! ces railleries n’ont pas varié depuis si longtemps qu’il y a des femmes impudentes ! L’adultère est un crime selon le droit naturel, le droit divin, le droit positif : je n’arrive pas à comprendre pourquoi on le trouve si drôle, quand c’est le prochain qui en est victime. Ces dames se scandalisaient, s’indignaient : « Et si cela t’arrivait à toi, que dirais-tu ? » lançaient-elles à la face de leur époux. « Ah ! mesdames, disait le notaire, faites de la charpie pour le cher blessé ; brodez des mouchoirs, de fins mouchoirs pour sécher ses beaux yeux !… » ajoutait-il avec un soupir. L’épouse du tabellion badin ne pouvait que hausser les épaules et que dire : « Oh les hommes ! les hommes, ça n’a pas de cœur ! »

Pour témoigner publiquement au pasteur leurs sentiments d’estime et de commisération, ces dames ourdirent une petite manifestation. Elles résolurent de se rendre en groupe, un dimanche, au « culte » protestant. Le projet fut mis à exécution. Jamais M. Asseler n’eut devant lui un auditoire plus fourni et plus compatissant et plus attendri. Tout Romenay s’entretenait de l’événement : les hommes de la ville se firent, ce jour-là, des pintes de bon sang. La femme du notaire, replacée par le départ de Mme Asseler dans la suprématie de toutes les élégances, sortit de ses armoires une robe triomphale en velours rouge et on parla avec de grands éloges de son jabot « véritable imitation de dentelles de Malines ». Mme Cobichet avait « rajeuni » pour la circonstance la robe de soie qu’elle portait au lendemain de ses noces et elle s’était couronnée de son chapeau de première classe où les violettes se mariaient aux primevères : on ne pouvait la voir, ainsi coiffée, sans penser au printemps et sans le regretter, par comparaison. Les demoiselles Cobichet, renommées entre toutes les filles nubiles de Romenay pour leur « goût », leur dextérité à confectionner elles-mêmes leurs atours, passèrent une semaine entière à se composer des « toilettes » dans l’esprit du dernier catalogue de la saison. Elles les portèrent à la cérémonie. Mlle Ernestine, la plus jeune fille de l’apothicaire subtil, se singularisait par son ardeur, sa sincérité à gémir sur la grande infortune de M. Asseler. Elle qui, depuis plusieurs années, convoitait un époux « poétique et littéraire », devenait infidèle à son idéal : elle s’attendrissait en pensant à l’isolement du pasteur, et sans doute se disait-elle que le bonheur, s’il existait, devait avoir des yeux bleus et de belles moustaches blondes : l’homme de plume au regard profond, au nez génial, au front épique reculait dans ses sympathies, tandis que M. Asseler avançait. Déjà, on murmurait dans Romenay que Mlle Ernestine était « toquée du pasteur », et M. Cobichet, qui ne pouvait pas ne pas connaître les bruits qui erraient par la ville, ne protestait pas.

L’imagination de ces dames se mit d’accord avec leur cœur : une légende naquit. Ce fut bientôt pour elles toutes un article de foi que M. Asseler, seul dans sa vaste maison, dont les persiennes étaient closes, se livrait, sans désemparer, à un désespoir tragique. A les en croire, le pasteur avait couvert d’un voile les portraits de sa femme, il avait fermé à double tour la chambre conjugale, il n’y était pas entré depuis le départ de l’épouse criminelle et toujours adorée. Là, devant cette porte, nuit et jour, il pleurait ; les métaphores séculaires : « ruisseaux, torrents de larmes », devaient être décrassées et appliquées dans toute leur rigueur. Et M. Asseler de s’écrier entre deux sanglots : « Reviens, reviens ; je te pardonne, je t’aime ! » Je demandai à Prudence qui se faisait, devant moi, l’écho de ces racontars :

— Mais, puisqu’il est seul dans la maison, qui donc peut dire si M. Asseler s’y lamente ou s’y réjouit ?

— Ah ! ça, répondit Prudence, bien sûr que je ne l’ai pas vu ! Ces dames le disent.

— Ah ! ce sont ces dames ! Eh bien, écoutez-moi, Prudence. Je vous charge d’une mission de confiance.

— Oui, monsieur le curé !

— Vous allez mettre une coiffe propre.

— Oui, monsieur le curé.

— Vous allez mettre un tablier propre.

— Oui, monsieur le curé.

— Vous allez mettre votre fichu neuf.

— Oui, monsieur le curé.

— Vous allez prendre votre panier à provisions.

— Oui, monsieur le curé.

— Et vous allez vous rendre chez chacune de ces dames.

— Oui, monsieur le curé.

— Et à chacune d’elles, vous entendez bien, vous tiendrez de ma part le langage suivant : « M. le curé m’envoie vous prévenir que vous êtes un peu fatiguée — et ce disant, vous vous frapperez le front avec la main droite — et qu’il faut avertir au plus vite votre mari pour qu’il vous fasse soigner. »

— Ah ! non, jamais ! s’écria Prudence indignée. Les femmes les plus comme il faut de Romenay ! Je ne veux point de pareilles commissions !… Ces femmes-là dérangées ! timbrées ! Des femmes qui portent des robes de soie, et qui donnent le pain bénit, et qui ont des maisons couvertes en ardoises ! Mais c’est tout ce qu’il y a de bien dans le pays ! ajouta Prudence en s’esquivant.

Il me fut aisé de constater qu’il y avait échange de racontars entre les deux « sociétés » de Romenay. La légende de la grande amitié qui nous liait, le pasteur et moi, de nos relations quotidiennes, monta du lavoir au salon de la femme du notaire : elle prit racine dans l’esprit de ces dames où tout germait, où tout fleurissait. « M. Asseler et moi ne pouvions nous quitter. » Ce fut bientôt pour tout Romenay article de foi. Je ne tardai pas à m’en convaincre.

Un matin, vers huit heures, comme je sortais de l’église, je vis M. Cobichet qui se tenait sur le seuil de sa pharmacie d’où il me regardait venir et m’adressait un sourire de sympathie. Quand je fus arrivé près de lui, il enleva prestement sa calotte de velours, fit une révérence et me dit sur un ton joyeux :

— Monsieur le curé, je vous guettais.

— Ah ! ah ! fis-je. Vous désirez me parler, monsieur Cobichet ?

— Si monsieur le curé veut me faire l’honneur d’entrer, il aura droit à toute ma reconnaissance.

— Mais très volontiers.

Quand nous eûmes pénétré dans la pharmacie, M. Cobichet me dit :

— Vous me permettrez, monsieur le curé, de vous recevoir dans la salle à manger. Nous serons là mieux à l’abri des regards malveillants. C’est que, voyez-vous, les ennemis de la religion ne reculent devant rien. Ils surveillent toutes vos démarches — je vous le dis confidentiellement. — Les gens du Café de la Lumière ne manqueraient pas de dire, s’ils nous apercevaient causant longuement, que nous complotons contre eux. Et quand on est dans le commerce…

— Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.

— C’est, du reste, pour cette raison, reprit l’apothicaire subtil, que je me suis cru autorisé à vous demander un entretien chez moi, au lieu de me rendre au presbytère, comme les convenances l’eussent exigé.

— Je comprends, je comprends, monsieur Cobichet.

Le pharmacien m’introduisit dans la salle à manger et, très empressé, approcha de la cheminée un fauteuil voltaire. Quand j’y eus pris place, les pieds au feu, M. Cobichet s’assit lui-même sur une humble chaise et commença :

— Monsieur le curé, je voudrais faire appel à votre science : tous ceux qui, comme moi, ont pu en connaître la solidité et l’étendue, se plaisent à lui rendre hommage.

— Mais, monsieur Cobichet, vous voulez donc m’induire en tentation d’orgueil ? Ma science, ah ! parlez-en !

— Votre modestie surpasse votre savoir, reprit l’apothicaire… Eh bien, je me permettrai de vous soumettre une question, une difficulté, dont la solution (M. Cobichet eut un fin sourire) ne se trouve pas au Codex.

— Parlez, parlez, cher monsieur.

— L’Église catholique autorise-t-elle le divorce ?

— Elle le condamne absolument et ne l’admet pour personne, et pour aucune cause.

— Vraiment, la règle est aussi inflexible ? Je ne savais pas. Il est probable que les sectes hérétiques sont moins absolues. Ainsi, le protestantisme…

— La religion protestante accepte le divorce et permet aux divorcés de se remarier.

Il me sembla que mes dernières paroles donnaient satisfaction à quelque secret désir du pharmacien. Bien qu’il s’efforçât de paraître indifférent à ma réponse, je vis briller dans ses yeux gris la petite flamme qui annonçait la joie intérieure.

— Ainsi, reprit M. Cobichet, M. Asseler le pasteur pourrait demander le divorce contre sa femme — et il est bien évident, n’est-ce pas, qu’il l’obtiendrait — sans scandaliser les personnes de sa religion ? Il pourrait se remarier et conserver ses fonctions de pasteur ?

— Je le crois. Pourquoi pas ?

— J’étais curieux de le savoir et je m’intéresse à cette question… Tenez, dit M. Cobichet, sur le ton d’un homme qui prend subitement un grand parti, avec vous, monsieur le curé, je ne veux point faire de mystère ! Je vais marier très prochainement ma fille aînée.

— Monsieur Cobichet, permettez-moi de me réjouir avec vous. Mlle Lucie sera une excellente épouse.

— Oui, reprit le pharmacien, j’ai dû faire un choix parmi les prétendants. On se disputait Lucie.

— Ce qui prouve, monsieur Cobichet, que les jeunes gens savent où s’adresser quand ils veulent trouver, chez une jeune fille, les vertus les plus sérieuses unies aux séductions les plus exquises.

— Mon futur gendre s’appelle M. Dagneau. Il est pharmacien de première classe, lauréat de l’École de pharmacie, ancien interne des hôpitaux : c’est le gendre que je rêvais, c’est le mari que souhaitait Lucie. Je vais prendre ma retraite, j’y ai bien quelques droits, et je donne en dot ma pharmacie à ma fille aînée.

— C’est d’un bon père, monsieur Cobichet.

— Je n’ai aucune inquiétude de ce côté. Ma pharmacie ne périclitera pas et Lucie sera heureuse. Hélas ! que ne puis-je en dire autant d’Ernestine ! Ah ! le souci de son avenir est pour moi un gros tourment ! La pauvre enfant ne se laisse conduire, dans la vie, que par le sentiment : c’est un bien mauvais guide.

— Mlle Ernestine désire, je crois, épouser un homme de lettres ?

— Elle y a heureusement renoncé. Elle est guérie de cette ambition vraiment pathologique. Vous ne sauriez croire, monsieur le curé, combien je m’en réjouis. C’était un rêve insensé, un rêve d’enfant romanesque. On n’épouse pas un homme de lettres ! Ah ! je le connais, ce monde-là ! Quand j’étais étudiant, je me suis rencontré, dans les cafés du quartier Latin, avec des littérateurs. J’en ai connu particulièrement quelques-uns qui prenaient leurs repas au même restaurant que moi, chez Laveur. Je les ai entendus discourir : leur conversation n’avait pas le sens commun. Ils s’habillaient comme des bohémiens et leurs cheveux, qu’ils laissaient pousser, pour se distinguer du commun des mortels, graissaient le col de leurs vêtements qui n’étaient jamais brossés. Ils ne payaient pas leurs fournisseurs et s’en vantaient. Ils avaient toujours soif et ils buvaient les bières, les vins, les alcools, comme les sangsues aspirent le sang humain. Ils vivaient dans la débauche, se moquaient de tout et donnaient des sobriquets aux clients. Ils trouvaient très spirituel de m’appeler le « potard circonspect ». Potard ! Je vous demande un peu. Comme s’il n’était pas aussi honorable de vendre des remèdes pour soulager les souffrances de ses semblables que de salir du papier avec de l’encre et de fabriquer des histoires d’amour pour tourner la tête des femmes. Une société qui se respecte devrait chasser ces espèces d’écrivains. On se passerait joliment bien de leurs services ! Est-ce que c’est une profession, la littérature ? C’est un métier de gueux, voilà tout ! Et dire que ma pauvre Ernestine aurait pu épouser un homme qui ne mange pas tous les jours ! Quelle maison elle aurait eue ! Pas d’argent, pas de provisions, rien à la cave, rien au grenier : des bouquins dans le buffet de la salle à manger ! Quand les enfants demanderaient du pain, le grand homme leur donnerait à manger, quoi ? « Un état d’âme », comme ils disent dans leur charabia !

Il fallait voir l’air méprisant, il fallait entendre le ton ironique et dédaigneux de M. Cobichet quand il prononça ces mots : « Un état d’âme » ! Ah ! comme il se vengeait d’avoir été appelé le « potard circonspect » !

— Je me laisse entraîner… reprit M. Cobichet. Heureusement, Ernestine est revenue à la raison. Son ambition s’est assagie. Ma fille n’a qu’un désir : avoir pour mari un homme d’intérieur, honnête, vertueux, considéré. Ernestine voudrait épouser M. Asseler.

— M. Asseler, le pasteur protestant ! Que dites-vous là ?

— Oui, Ernestine serait heureuse, serait fière d’être la femme de notre excellent pasteur. Vous êtes charitable, vous êtes bon, monsieur le curé ; à vous on ne doit rien cacher. Quand Ernestine, qui s’émeut facilement aux malheurs des autres, a vu cet homme si doux, si tendre, si digne, lâchement abandonné par la malheureuse créature dont il avait fait sa femme, elle a été toute bouleversée. Elle a compati à ses souffrances. Elle aurait voulu que j’allasse le consoler, l’arracher à son affreux isolement. Je m’y suis refusé, par délicatesse. Oh ! je puis vous assurer que c’est un sentiment très pur qui occupe le cœur de ma fille ! Elle s’est éprise de l’infortune du pasteur, de sa tristesse, de sa solitude, de son abandon. Elle voudrait se dévouer à lui, lui faire oublier, à force de tendresse, les amertumes du passé, lui donner la part de bonheur à laquelle il a droit.

— Mlle Ernestine a trouvé sa vocation : elle veut être épouse de charité.

— Oui, c’est cela : elle aime M. Asseler par charité. Je ne puis que l’encourager dans son rêve si généreux. Ce serait pour moi, pour Mme Cobichet, pour nous tous, un grand bonheur si M. Asseler devenait mon gendre. Ernestine serait heureuse : c’est l’évidence même. Elle aimerait, elle serait aimée. Ah ! si je pouvais les voir unis ! Mes inquiétudes paternelles seraient dissipées. M. Asseler occupe une situation honorable, respectée, où la vie matérielle est assurée (le pasteur n’est, du reste, pas sans fortune personnelle, je le sais). Au contraire, si ma cadette est abandonnée à elle-même, si son cœur reste oisif, elle reviendra à ses chimères. Elle regardera de nouveau la vie à travers son imagination, elle s’obstinera à ne vouloir épouser qu’un rimailleur, un écrivassier, c’est-à-dire un homme sans profession ! Du reste, elle se condamnerait ainsi à attendre toute sa vie un mari qui ne viendrait pas. Où voulez-vous que j’aille pêcher un homme de lettres à Romenay ? Quand je pense à tout cela, j’en frémis. Le mariage d’Ernestine avec M. Asseler me délivrerait de tous mes soucis… Monsieur le curé, croyez-vous que notre projet soit réalisable ?

— Mais M. Asseler est marié ! Qui vous a dit qu’il songeait à divorcer ?

— Personne ; mais quel autre parti peut-il adopter ? Il est jeune ; il ne voudra certainement pas se résigner, aimant comme il l’est, à passer sa vie entière sans tendresse. Une seule considération pourrait l’arrêter : il vient de faire une douloureuse expérience de l’inconstance de la femme et peut-être serait-il retenu par la crainte de ne pas rencontrer une épouse digne de lui. Mais si quelqu’un, un ami en qui il ait toute confiance, lui insinuait affectueusement qu’il y a là, tout près, une jeune fille vertueuse, douce, d’une grande délicatesse de cœur, qui rêve de se dévouer à lui, M. Asseler verrait clairement où est le bonheur ; ses hésitations — s’il en a encore — cesseraient. Il aurait bientôt obtenu son divorce. Oh ! monsieur le curé, si vous daigniez vous intéresser à notre projet, nous serions fiers de vous regarder comme notre bienfaiteur et je vous devrais, moi, la paix de mes vieux jours. M. Asseler est votre intime ami.

— Qui vous l’a dit, monsieur Cobichet ?

— Ces dames l’affirment et cette amitié vous honore trop l’un et l’autre pour que je ne me permette pas de vous en parler. Serais-je trop indiscret, monsieur le curé, en vous demandant de suggérer à M. Asseler la résolution que vous savez ? Évidemment, c’est là une mission délicate, mais elle est, par cela même, bien digne de vous tenter. Je n’ai pas le droit, sans vous offenser, de vous donner des conseils, mais vous pourriez, afin d’éveiller les sentiments de M. Asseler en faveur de ma fille, glisser, dans vos conversations avec lui, de fréquents éloges — qui seraient mérités, je crois — des vertus d’Ernestine. Et quand vous jugeriez que l’heure est venue de parler sans détours, vous vous feriez, auprès du pasteur, l’avocat éloquent du mariage que nous désirons tous, et qu’il ne tarderait pas à désirer lui-même. Il me semble qu’entre amis, qu’entre hommes de la même profession, qu’entre ecclésiastiques…

Le pharmacien s’arrêta de parler. Sa figure gardait une inexprimable sérénité et son air voulait dire : « Ce sont là des services qui ne se refusent pas. »

— Monsieur Cobichet, dis-je après un court silence, je maudis ma destinée.

— Pourquoi donc, monsieur le curé ? fit-il vivement.

— Ah ! repris-je, pourquoi ! Je suis condamné par la fatalité à résister à toutes vos prières. Je vais encore une fois vous percer le cœur. Je veux d’abord détruire une légende. J’estime M. Asseler et nous sympathisons tous les deux, à distance, car je dois avouer que je n’ai encore eu que deux fois le plaisir de m’entretenir avec lui. Depuis le départ de madame, je ne me suis pas rencontré avec le pasteur, nous n’avons pas échangé une seule parole. Et puis… non, il m’est interdit d’accepter la mission dont vous vouliez bien me charger. Tout s’y oppose et…

A ce moment, le timbre d’appel résonna. M. Cobichet s’excusa et me quitta précipitamment. A peine eut-il pénétré dans la pharmacie que j’entendis, par la porte restée ouverte, la voix de Prudence. Ma gouvernante disait en son langage que je traduis, bien entendu :

— Voulez-vous annoncer à M. le curé que Mme Ferrandière est à la maison, qu’elle désirerait lui parler ? Ce serait malheureux de la faire attendre, cette pauvre chère dame !

Je me précipitai :

— Prudence, demandai-je, qui donc vous a révélé que j’étais ici ?

— Mais c’est l’épicière ! fit ma domestique. Et puis, le maréchal le savait aussi ! Je suis pressée : je m’en vais.

Quand elle fut partie, je me retournai vers l’apothicaire subtil :

— Monsieur Cobichet, dis-je, vous le voyez, je suis appelé au presbytère… Non, vraiment, je ne puis vous rendre le service que vous me demandez. Soyons amis, et n’ayez contre moi aucun ressentiment.

Sur ces mots, je tendis la main à M. Cobichet qui la serra mollement et je m’esquivai. Les baumes, les onguents, les pommades, les poudres, les élixirs, les essences, les eaux, les vins, les poisons, les contre-poisons, les purgatifs, les carminatifs, les dérivatifs, les palliatifs, toute la chimie et toute la pharmacie et toute la droguerie contemplèrent la grande désolation d’un apothicaire !

Mme Ferrandière m’attendait au presbytère. Elle venait pour me prévenir que le père Leroi, un vieillard pauvre qu’elle secourait depuis longtemps, était très malade, et elle me pria de le visiter. Je promis d’aller le voir le jour même et la conversation s’engagea sur d’autres sujets. Au cours du long entretien que j’eus avec elle, Mme Ferrandière m’avoua que Mlle Camille, depuis le départ de M. Maximilien Thury, vivait dans la tristesse et l’abattement.

— Camille, me dit Mme Ferrandière, avait bien, auparavant, et depuis qu’elle connaissait mon opposition formelle à son mariage avec le fils de M. le maire, des heures de tristesse. Souvent, elle me paraissait songeuse, mais le naturel reprenait le dessus. Je ne m’alarmais pas. Sans doute gardait-elle au fond d’elle-même l’espoir que, tôt ou tard, je fléchirais, qu’une circonstance providentielle viendrait aider à la réalisation de ses désirs. Quand elle apprit la conduite scandaleuse de M. Maximilien Thury, elle me déclara, sans que j’eusse provoqué cette confidence, qu’elle repoussait, et pour toujours, l’espoir d’épouser ce jeune homme, que non seulement elle ne me demanderait pas de consentir à cette union, mais qu’elle en rejetait maintenant l’idée comme indigne d’elle. Jusqu’ici, Camille avait paru fermer les yeux, avec une complaisance que je trouvais excessive, sur les écarts de conduite de M. Maximilien, mais elle a compris, cette fois, que l’affection ne pouvait aller sans l’estime. Elle a renoncé à ce mariage par devoir, mais, je le vois, le sacrifice a été cruel et elle souffre. Je ne crois pas qu’elle ait ri une seule fois depuis un mois : quel contraste avec son humeur ordinaire ! Je ne sais quelles occupations inventer pour la distraire d’elle-même ; je ne puis que souffrir avec elle, autant qu’elle ; je ne dis pas plus, car ma pauvre enfant est vraiment malheureuse !

Les yeux de Mme Ferrandière se mouillèrent de larmes ; sa voix tremblait d’émotion quand elle reprit, après un court instant de silence :

— J’en viens à me demander, monsieur le curé, si je n’ai pas des reproches à m’adresser, si ma conscience doit rester calme. S’il était vrai pourtant, comme l’affirme Octave, que M. Maximilien se fût jeté dans cette aventure, par dépit, par découragement, par désespoir ! N’aurais-je pas dû prévoir cette catastrophe ? Avais-je le droit, en résistant au désir de Camille, de lui imposer un sacrifice peut-être au-dessus de ses forces ?

— Madame, dis-je, vous avez fait tout votre devoir. Vous n’avez cédé qu’à des motifs nobles. Vous avez suivi mes conseils et vous n’eussiez pas mieux demandé qu’ils fussent tout autres. S’il y a un coupable, je veux dire un responsable dans cette affaire, c’est moi, moi seul. Votre conscience doit être en paix.

Quand Mme Ferrandière m’eut quitté, je me pris à méditer ses paroles et j’arrivai à cette conviction qu’elle était lasse de voir souffrir sa fille et qu’elle luttait contre elle-même pour ne point se repentir… d’avoir été docile à mes conseils. Sans doute, il y avait trop d’indulgence et de bonté dans cette âme pour qu’un ressentiment mesquin pût y trouver place, pour qu’elle mît en doute la droiture de mes intentions. Mais, je le devinais, elle était tentée de se dire que si l’abbé Blondot se fût montré plus miséricordieux, plus « humain », bien des souffrances eussent été épargnées à Mlle Camille !… Lecteur, je vais vider devant vous le fond de mon âme. Moi aussi, depuis l’entretien que j’avais eu avec M. Octave Ferrandière, en revenant de Champvieux, j’avais perdu ma sérénité ! Les révélations de mon jeune ami avaient singulièrement troublé la certitude qui s’était formée en moi de l’indignité de M. Maximilien Thury. J’en étais à me demander si la personne dont j’avais entendu les confidences n’était pas simplement une rusée et perfide créature, une « menteuse », comme l’affirmait M. Octave. J’avais bien contrôlé, de mon mieux, les dires de cette jeune fille avant de leur accorder créance, mais en me renseignant, avais-je été assez clairvoyant, assez prudent, assez impartial ? N’avais-je pas éprouvé comme une satisfaction intime et que je n’osais m’avouer à moi-même, à faire en moi une conviction qui me permît de contrecarrer les projets de M. le maire, de mon ennemi ? Je sentais se remuer dans ma conscience quelques petits remords. J’étais résolu, si mon erreur m’était clairement démontrée, à la réparer ; mais, vraiment avais-je été dupé à ce point ? J’eus une inspiration que je suivis. Le curé de la paroisse que j’avais autrefois remplacé était mort, mais j’avais à Villegéneray (village natal de cette Adrienne) un ami, M. Lemaréchal, maire de la commune et mon ancien condisciple au petit séminaire. Je lui écrivis et lui demandai de m’informer télégraphiquement si une certaine demoiselle Adrienne Bachot était de ce monde. Le jour même, je reçus un petit bleu ainsi conçu : « Bien vivante et trop bien mariée. » Il ne me restait plus qu’à m’adresser à mon ami, pour obtenir de lui quelque lumière sur la vie et les vertus de cette personne. Je m’arrêtai à cette résolution, avec d’autant moins de répugnance que M. Lemaréchal était une espèce d’homme de lettres qui avait bien tourné. Il avait abandonné l’industrie des belles-lettres, si décevante et si peu nourricière, pour faire de l’élevage. Je savais que je lui rendrais service en l’induisant en tentation d’écrire quelques pages saupoudrées d’esprit fin. Je me doutais bien qu’il ne lui déplairait pas de me prouver qu’il avait été touché autrefois par le mal d’écrire. Vous n’ignorez pas qu’en littérature, c’est comme en rhumatisme, il y a parfois du mieux, mais on ne guérit jamais. Voici, dans son intégrité, la réponse de cet agréable officier de l’état civil :

« Mon cher ami,

« Si je connais les Michaudot ! Mais je ne te permets pas d’en douter ! Ils fleurissent sur ma commune et ils ne l’embaument pas. Comme les peuples malheureux, ils ont une histoire. La voici :

« Elle et lui sont nés à Villegéneray. Lui, eut pour père le sieur Michaudot, charron, qui vit encore. Elle eut pour mère demoiselle François. Son père ? Inconnu ! Lui, était un grand garçon balourd qui, pendant dix heures par jour, conduisait la charrue en ne pensant à rien. Un jour, il jeta l’émoi dans le village. Il sortit de chez lui en poussant des cris de putois et publia qu’un revenant lui était apparu, sous la forme d’une bête. Apparemment, le bonhomme avait eu peur de son ombre ou s’était regardé dans un miroir. Elle, était jolie et futée. Une sainte Nitouche, si jamais il en fut, un joli petit sépulcre blanchi. Elle ne donnait pas le mauvais exemple, car elle se cachait. Tant de candeur allécha mon Jean Michaudot. Il la demanda en mariage. Elle devint cramoisie, elle ferma complètement les yeux, mais elle dit « oui », d’une voix pudique. On célébra les accordailles. Vint, de Romenay, un beau jeune homme, qui avait une barbe noire, qui montait à cheval — on discute beaucoup sur la couleur du cheval — et qui emporta le cœur de la jouvencelle. J’allais omettre de te dire que, ce jour-là, elle avait levé les yeux, comme par mégarde, pour le voir passer. Ah ! un malheur est bien vite arrivé ! La demoiselle oublia qu’elle avait un « promis » : elle reprit la route de Paris. Jean Michaudot resta serein : quand on lui demandait où était sa fiancée, il répondait : « Elle est en place. » O Jean ! qui donc en doutait ?

« Elle reparut deux ans après, pâle, amaigrie et grasseyant, comme si, depuis son baptême, elle s’était gargarisée à l’eau de Seine. De nouveau, elle s’établit fille honnête, et modeste, et rougissante, à l’ombre du clocher qui n’en revenait pas de l’avoir vue naître. On disait, dans le village, qu’Adrienne avait mis au monde un enfant qui n’avait vécu que quelques semaines, que le beau jeune homme était remonté sur son cheval pour aller à d’autres conquêtes. C’est à peine si Jean Michaudot donna à la candeur de sa promise le temps de se rétablir. Il réclama ses droits que, du reste, Adrienne était trop heureuse de ne point lui contester. Il exigea que le mariage eût lieu, sans délai. Le jour des noces, je vis apparaître, transfigurée dans un nuage de mousseline, et tout enguirlandée de fleurs d’oranger, la rougissante Adrienne. Les gens du village se pressaient, « pour voir ». Elles étaient là, rangées en bon ordre, sur la place de l’église, les commères de Villegéneray, et aucune, je t’assure, ne se faisait illusion sur le capital de vertus que la mariée apportait à son époux. Eh bien, je le dis à l’honneur de la nature humaine si calomniée : pas une seule de ces femmes au verbe agressif ne hasarda un quolibet devant tant de voiles blancs, devant cette exposition de fleurs d’oranger. Le pavillon couvre la marchandise.

« J’ai le regret de te dire, cher ami, que Mme Michaudot n’est point cataloguée parmi les plus vertueuses épouses de ma commune. On dit… mais je n’en finirais pas !… Tu as deviné, c’est bien cela. Hélas oui ! c’est comme autrefois, comme toujours ! Et Michaudot ? me direz-vous. Il est toujours serein. Il a placé, sous sa tête, l’oreiller du doute, et là-dessus il ronfle.

« Les Michaudot sont propriétaires-cultivateurs : ils sont des quasi-bourgeois. D’où vient l’argent ? Jean n’avait pour tout patrimoine, avant son mariage, que son honneur. Adrienne ne possédait que sa modestie. Peu de temps après le mariage, ils ont acheté une maison, des terres, une vache. Ils sont en pleine prospérité, ils marchent vers la fortune, ils s’arrondissent. Il paraîtrait que le beau jeune homme à l’œil de flamme et à la barbe noire a envoyé un fort boursicaut, pour réparer l’outrage fait à l’honneur de la demoiselle, mais je ne pourrais déposer de ce fait sous la foi du serment.

« Voilà, mon cher ami, ce que je puis te dire sur la famille Michaudot. Je n’ai point à te demander dans quelle intention tu mènes cette enquête, mais il me sera permis de te dire que si tu élèves en toi le dessein fol de transplanter à Romenay le ménage Michaudot, pour ensemencer ta paroisse de vertus, tu te prépares quelques désillusions. Quand viendras-tu me demander à dîner ?

« Ton bien cordialement dévoué,

« J. Lemaréchal,
« Maire de Villegéneray. »

Quand j’eus lu cette épître, je m’humiliai : je n’étais pas content de moi. Je m’interpellai moi-même avec sévérité : « Mon pauvre Blondot, me dis-je, tu n’as vraiment pas le droit d’être si fier ! As-tu été assez dupé ! Et par qui ? par qui ? Par une gardeuse d’oies ! Mon pauvre Blondot, quand on dit de toi que tu n’as pas inventé les couverts en ruolz, tu as ton compte, voilà tout ! » Il ne me restait plus qu’à agir en honnête homme. Je ne voulais point m’illusionner sur les limites de ma responsabilité. Les conséquences de mon involontaire erreur n’étaient que trop manifestes. La réparation était un devoir, mais pour le remplir, j’hésitais sur la conduite à tenir. J’errais, depuis quelques jours, au milieu de mes regrets, de mes remords, des résolutions à prendre, lorsqu’un après-midi Prudence vint m’annoncer que Mme Thury était dans le corridor et demandait à me parler.

Je les connais, depuis longtemps, les figures des pauvres mères dont les fils sont à Paris, qui, de la vieille maison familiale où tout leur parle d’eux, voudraient veiller sur ces grands enfants qu’attire l’éternelle séduction des villes ! Leurs inquiétudes, je les sais : « Qu’une bouffée de jeunesse leur monte au cerveau, se disent-elles, et ils commettront les irrémédiables fautes ; qu’une femme se trouve sur leur chemin qui sache son métier d’enjôleuse, et ils oublieront que j’existe, moi, leur mère, ils seront perdus pour moi ! » Et elles pensent à tel jeune homme qui voulut épouser un vieux rogaton de maîtresse, à tel autre qui se suicida parce qu’une gourgandine ne voulait pas l’aimer ! Hélas ! Mme Thury n’avait eu que trop d’occasions de trembler pour son fils, et si, à l’église, je la voyais pensive et préoccupée, je savais quelles alarmes il y avait dans cette âme de mère et qui les y jetait. Jamais elle ne m’avait paru si consternée, si torturée que cet après-midi où elle pénétrait dans ma chambre. Ses yeux rougis me disaient qu’elle avait pleuré. Son air confus, son attitude qui semblait demander pardon, m’indiquaient que la femme de M. le maire venait ici m’implorer. Dès qu’elle se fut assise, elle me dit :

— Monsieur le curé, je veux vous demander vos conseils et votre appui. Vous ignorez, sans doute, dans quelles circonstances Maximilien nous a quittés et est parti pour Paris. Son père voulait qu’il épousât une jeune fille qu’il avait choisie. M. Thury n’admet pas qu’on discute ses désirs, ses ordres. Maximilien, qui, vous le savez, aime Mlle Ferrandière, — il l’aime toujours, j’en ai la certitude, malgré les choses regrettables que vous connaissez, — a résisté à son père. Il a déclaré qu’on le tuerait plutôt que de le faire consentir. Il a affirmé sa volonté dans des termes peut-être trop vifs. M. Thury, qui avait des raisons pour souhaiter que ce mariage se fît, s’est emporté. Il a été sévère pour Maximilien et, dans un mouvement de colère qu’il a regretté aussitôt, — car c’est un très bon père, — il lui a dit qu’il le verrait partir sans regret, qu’il ne le retenait pas de force. Mon pauvre Maximilien s’est cru chassé de la maison et, aussitôt, il a résolu de partir. Il est venu me trouver, car pour pleurer plus librement j’avais fui la chambre où avait lieu cette scène entre le père et le fils, et il m’a dit : « Ma mère, je m’en vais. Après ce qui vient de se passer, je ne puis plus vivre ici. Je retourne à Paris. Je suis désolé de te faire ce chagrin, mais tu comprendras… Je ne puis rester ici à souffrir les rebuffades continuelles, les paroles violentes, les reproches sans fin. Je ne t’écrirai pas. C’est mon père qui ouvrirait les lettres. Je ne puis lui obéir, je ne puis épouser la jeune fille qu’il me destinait, et tu n’ignores pas pourquoi. » Tout ce que je pus dire fut inutile. Mes supplications n’ont pu le faire revenir sur sa détermination. Il est parti. Voilà plus d’un mois. Pas de lettre de lui !… La semaine dernière, n’y tenant plus, j’ai écrit à M. Octave Ferrandière qui, vous le savez, est rentré à Paris, il y a quinze jours. Ce jeune homme m’a répondu. J’ai reçu sa lettre ce matin. Elle me dit que Maximilien vient d’être victime d’un accident de bicyclette sans gravité, qu’il est alité depuis quelques jours, et il cherche à me rassurer. Monsieur le curé, je suis sûre qu’on me cache la vérité : on veut me préparer à une mauvaise nouvelle. Mon fils est malade. Il a peut-être voulu se suicider. Ah ! que je suis malheureuse ! Que je souffre !

Et Mme Thury, qui, depuis quelques minutes, se contenait visiblement pour ne pas pleurer, éclata en sanglots.

Je tentai de calmer ses inquiétudes, mais ce fut en vain.

— Ah ! monsieur le curé, s’écria-t-elle, comment voulez-vous que je ne sois pas dans l’angoisse ? Vous savez en quelle compagnie Maximilien a quitté Romenay. Le pauvre enfant n’a peut-être pas tardé à comprendre l’énormité de la faute qu’il venait de commettre, et qu’un pareil scandale ne pouvait que m’affliger. Le remords, la honte, le désespoir le pousseront au suicide, si déjà…

— Mais, madame, dis-je, que n’écrivez-vous à M. Maximilien pour lui dire vos transes ! Il vous aime, il reviendrait.

— Ah ! monsieur le curé, fit Mme Thury, j’y ai bien souvent songé, mais je n’ai pas réussi à le retenir lorsqu’il était ici, j’échouerais encore en lui demandant de revenir ! J’ai pensé à venir vous trouver, monsieur le curé. Je sais que vous avez gardé une grande autorité sur M. Octave Ferrandière. Je vous en supplie, conjurez-le de veiller sur mon pauvre Maximilien, de le soutenir, de le réconforter, de lui donner le conseil de rompre sa liaison avec cette malheureuse femme. Oh ! monsieur le curé, quelle reconnaissance je vous devrais ! M. Octave Ferrandière vous dirait la vérité qu’il n’a sans doute pas osé me faire connaître, par charité ou par… convenance. Ce jeune homme est bon. Qu’il me garde mon fils, qu’il me le rende !

Mme Thury prononça ces dernières paroles d’une voix où passait toute l’anxieuse tendresse d’une mère et elle fixait sur moi des yeux suppliants, comme si le salut de son fils dût sortir de ma réponse.

— Madame, dis-je, après un court instant de silence, je ne veux point intervenir auprès de M. Octave Ferrandière pour lui demander ce service, mais je sais quel devoir m’incombe et je n’y faillirai point. Dans deux jours, je serai à Paris, et je prends l’engagement, — vous voudrez bien retenir cette parole, — je prends l’engagement de vous ramener M. Maximilien.

Mme Thury se leva brusquement du fauteuil où elle était assise. Elle s’avança vers moi, la main tendue et, souriante au milieu de ses larmes :

— Monsieur le curé, s’écria-t-elle, vous êtes un saint !

— Oh ! madame, dis-je gaiement, ne me canonisez pas si vite ! L’Église ne confirmerait pas votre sentence et vous seriez embarrassée de mes reliques ! Après-demain, je serai à Paris. J’écrirai ce soir à M. Octave Ferrandière pour le prévenir de mon arrivée, et dans huit jours vous reverrez monsieur votre fils : je vous répète que je m’y engage.

— Oh ! monsieur le curé ! vous êtes… je ne sais… je ne pourrai jamais vous remercier !

— Madame, dis-je, la meilleure manière de me remercier, c’est de ne jamais me parler de remerciements. Je n’y ai pas droit.

La sérénité était revenue sur le visage de Mme Thury. Elle voulait savoir comment j’agirais auprès de son fils, avec quelles paroles je l’aborderais. Je me contentais de répondre : « Madame, je m’engage à vous ramener M. Maximilien », et j’interrompais toutes les phrases de gratitude qu’elle tentait de me prodiguer.

Avant de me quitter, Mme Thury crut devoir s’excuser, auprès de moi, d’avoir reçu, sous son toit, le ménage Ragut.

— Oh ! madame, dis-je, vous avez plus souffert que moi de leur présence et vous l’avez vu déguerpir avec encore plus de satisfaction que moi. Vous ne devez pas vous excuser d’avoir hébergé ce joli couple !

— Je vois, fit Mme Thury, que vous estimez ces gens-là à leur prix. Et si vous saviez tout, monsieur le curé, si vous saviez tout ! Mais il y a des choses que je ne puis pas vous dire !

Les personnes du sexe ont l’habitude de s’exprimer ainsi quand elles brûlent de vous conter quelque fait piquant. J’insistai donc pour savoir tout. Mme Thury ne se laissa pas trop longtemps prier.

— Eh bien, dit la femme de M. le maire, ce monsieur Ragut est un polisson.

— Vous ne m’apprenez point une nouvelle, madame.

— Figurez-vous, monsieur le curé, dit Mme Thury, qu’il s’est conduit chez moi d’une façon inqualifiable ! Un jour que j’entrais dans ma cuisine, j’ai surpris M. Ragut… mais je n’ose pas, monsieur le curé…

— Parlez, madame, rien ne m’étonne.

— Oui, reprit Mme Thury, j’ai surpris M. Ragut dans ma cuisine, qui courtisait Jeanne ma bonne, et la pauvre fille se défendait de son mieux ! Il a rougi, il a balbutié des explications embarrassées et il est parti en me disant qu’il était venu se laver les mains.

— Je comprends, dis-je, que votre Jeanne ait eu un haut-le-cœur !

— Quelle honte ! fit Mme Thury. Et Mme Ragut ! J’aime mieux n’en pas parler ! Je crois qu’ils font un ménage assorti.

— Oui, madame, dis-je, « un gentil p’tit ménage », pour parler comme Mme Ragut.

Quand Mme Thury m’eut quitté, je pris un plaisir, qui n’était point exempt de toute malice, à me remémorer les phrases émues par lesquelles le citoyen Ragut célébrait les « saintes ivresses de l’amour », les douces félicités de la vie conjugale. Je l’entendais s’écriant, avec un tremblement dans la voix : « Ah ! je la salue, la cité d’amour où nous nous embrasserons sur les ruines des superstitions gothiques ! » En attendant que fût bâtie sa fameuse cité, où nous devons tant nous amuser par-dessus les ruines des superstitions gothiques, voilà mon Ragut qui pourchassait les cuisinières jusque vers leurs fourneaux ! Il devait dégoûter son ombre, ce vieux sacristain du temple de Vénus !

Peut-être ne devrais-je pas dire ces choses. Peut-être devrais-je couvrir de silence cette dégradation d’un prêtre, mais ce petit fait qui est venu s’agglutiner à mon récit n’est-il point pour affermir en moi cette conviction : le prêtre qui dépose sa chasteté dans un coin et court à la mairie pour offrir ses épaules à un fardeau aussi lourd que l’autre, je veux dire pour jurer fidélité éternelle à une femme, commet un acte inconsidéré et qui n’est pas loin d’être grotesque. Et par quel prodige, je vous le demande, Ragut eût-il respecté le contrat de fidélité du mariage, lorsqu’il l’a jugé encombrant, lui qui, d’un si beau geste, déchira le pacte de chasteté passé devant l’évêque, avec, au bas, la signature de Dieu ? Une autre considération m’incite à ne pas me taire. La vue d’un spectacle ignominieux est souvent un réconfort. J’ai lu que les Spartiates — à moins que ce ne soient d’autres — enivraient des individus et les lâchaient par la ville pour que les jeunes gens pussent ainsi contempler la déformation, la disgrâce que le vice crée dans la personne humaine et fussent détournés de l’ivrognerie. Aux heures troubles où, sentant la misère de notre volonté, nous regardons le mal en face pour que le dégoût nous pénètre et stimule notre bravoure en détresse, Ragut, pour nous chrétiens, est le Spartiate ivre qui titube au bord du ruisseau. Et quelle plus forte leçon et quelle meilleure école de dégoût que le spectacle d’un prêtre pris de luxure, et qui roule ?