A MON FRÈRE

Affectueusement.

PRÉFACE

… M. Jules Pravieux a voulu prouver que l’Église catholique a raison d’imposer le célibat à ses prêtres, surtout parce qu’un prêtre ne doit pas être ridicule et qu’un prêtre marié a quelque chance d’être ridicule. C’est le fond même de tout le roman et à quoi M. Pravieux s’attache avec une persistance et avec une maîtrise du sujet qui sont des qualités peu communes. Je ne serais pas étonné que M. Pravieux eût puisé l’idée de son roman dans l’Aînée de M. Jules Lemaître, qui, quoique d’une raillerie discrète, fut si insupportable aux protestants. C’était déjà à ce point de vue, très important et qui certes n’a rien qui le puisse faire traiter de secondaire, que s’était placé M. Lemaître.

Le mariage des prêtres peut se défendre, sans aucun doute, et il a été longtemps l’usage de toute l’Église chrétienne ; mais il risque de rendre le prêtre ridicule, et un prêtre ne doit pas être ridicule, et cela est singulièrement à considérer. On demandait à un célibataire endurci : « Décidément, pourquoi, mais vraiment pourquoi, mis à part toute défaite, toute échappatoire et tout alibi forain, pourquoi ne vous mariez-vous pas ?

— Eh bien, là, en toute vérité, je ne me marie pas parce que j’ai assez de mes propres ridicules. »

C’est une réponse qui a sa profondeur et une raison qui est raisonnable. Avez-vous remarqué, en effet, cette inéquitable distribution des choses, qui devrait faire réfléchir les femmes et les féministes au milieu de leurs récriminations contre le sexe fort ? Les ridicules du mari ne rejaillissent pas sur la femme et les ridicules de la femme éclaboussent le mari de la tête aux pieds. Un mari est un sot ; sa femme, brillante et spirituelle, ne s’en ressent pas le moins du monde et toute la grande ville lui fait fête. Un mari est un ivrogne, un écornifleur, un escroc ; sa pauvre petite femme est plainte, et, d’être plainte, n’en est que plus respectée et plus aimée.

Intervertissez l’ordre des facteurs et voyez un peu la différence. Il n’est aucun ridicule, aucun travers, aucun vice de la femme qui ne couvre le mari de ridicule et de honte. Cela vaut peut-être que l’on accorde au mari quelque autorité sur sa femme, puisqu’il est responsable de toutes les sottises de celle-ci. Mais poursuivons.

Si les sottises de la femme rendent le mari ridicule, il convient, dans certaines fonctions où il n’est pas permis de prêter à rire, que l’homme ne soit pas marié. Remarquez bien que ce n’est pas des prêtres seulement qu’il s’agit. Partez des bas échelons et remontez tout le degré, vous verrez comme cette vérité éclatera. Qu’importe qu’un terrassier soit ridiculisé par la mauvaise conduite ou seulement par les excentricités de sa femme ? Il n’importe point du tout. Qu’importe qu’un petit employé, à qui on ne demande que de gratter du papier avec correction, soit ridiculisé par sa femme ? Peu encore. Il sera un peu gouaillé par ses collègues, et il n’en sera que cela. Ce n’est pas une affaire grave.

Mais qu’un officier supérieur, qu’un magistrat, qu’un préfet, qu’un professeur soit ridiculisé par sa femme, il importe déjà beaucoup.

L’officier sera chansonné par les officiers subalternes ; le magistrat sera moqué par les avocats toutes les fois que se présentera un procès de séparation, de divorce, de coups, sévices ou injures graves. Le préfet sera la fable de son département ; et il ne convient pas qu’un préfet soit une fable. Il doit être comme la charte. Il doit être une vérité. Le professeur fera l’entretien joyeux de ses élèves et trouvera des inscriptions du genre burlesque et des graffiti du genre gai sur son tableau noir. Consulter le Mannequin d’osier de M. Anatole France.

En un mot, le mari peut être ridiculisé par sa femme ; dans certain nombre de fonctions sociales, le fonctionnaire ne doit pas être ridicule ; donc il y a danger à ce que certains fonctionnaires soient mariés. Il y a danger à ce que soient mariés les fonctionnaires qui détiennent une certaine part d’autorité morale, qui doivent la détenir, et qui, à se marier, risquent de la perdre.

Jugez un peu si le danger est grand quand il s’agit d’hommes qui doivent avoir, non seulement une autorité morale, mais une autorité mystique ! On parle toujours, en cette question, de la confession. On n’a pas tort. Il est bien certain qu’une femme, par exemple, éprouvera quelque répugnance ou quelque hésitation à se confesser à un homme qui peut être sous la domination d’une femme curieuse, et ne pourra pas s’empêcher de se demander si ce n’est pas à la femme du prêtre qu’elle va se confesser indirectement. Mais, en vérité, c’est un côté secondaire de la question, et je remarque presque avec plaisir que M. Pravieux n’en parle pas, ou n’en parle que par lointaine allusion.

Non, l’affaire importante ici, c’est la diminution de l’autorité morale du prêtre. Grégoire VII a voulu tout simplement doubler, d’un seul coup, l’autorité morale du sacerdoce ; et il faut convenir qu’il y a parfaitement réussi. Le pasteur protestant, le prêtre de l’Église grecque est le plus souvent un très honnête homme, parfaitement digne de respect, d’estime et de confiance ; mais ce n’est, en somme, pour ses fidèles que quelque chose comme un magistrat ou un professeur. C’est un égal qui, le prétoire fermé, ou le collège, ou le temple, trouve chez lui les mêmes misères, les mêmes petits soucis personnels, et les mêmes sottises que M. le pharmacien, ou M. le quincaillier.

Le prêtre catholique, lui, est toujours prêtre, à quelque moment des vingt-quatre heures qu’on le rencontre ou qu’on le réclame. Pesez tout le sens de ces mots : il n’a pas de personnalité. Il n’a pas une part de sa vie pour ses fonctions et une autre qu’il se réserve et où il ne faut pas aller jeter les yeux. Il n’a pas une vie officielle et une vie privée. On ne doit pas, en lui, distinguer le prêtre et l’homme, et il n’a pas des moments pour être homme et des moments pour être prêtre. Il est prêtre tout le temps que Dieu fait, en tout temps et en tout lieu. Il n’a pas de personnalité. Il n’est pas un clerc ; il est le clergé. Il n’est pas un ecclésiastique, il est l’Église.

Voilà ce que l’on a obtenu en décrétant qu’il n’aurait pas de femme, « s’habillant tantôt comme un parapluie et tantôt comme une sonnette », pour employer le langage imagé de Dumas fils, ni de fils « courant le bal la nuit et le jour les brelans », ni de fille portant de petites toques à plumes d’autruche sur ses cheveux ébouriffés et fumant des cigarettes ; toutes choses qui peuvent arriver au plus honnête ministre du monde.

Il faut tout dire et tâcher de toujours voir les deux côtés d’une question. On nous dira : « Si quelquefois la famille d’un homme lui ôte quelque chose de son autorité morale, est-ce que, souvent, elle ne lui en ajoute pas ? Une femme de prêtre secourable, charitable, bonne conseillère, femme de vertu et de dévouement ; une fille de prêtre douce, aimable, conciliante, faisant éclore le sourire sur les lèvres des malheureux ; une famille de prêtre donnant l’exemple des vertus familiales et enseignant par l’exemple ce que c’est qu’une famille, — n’est-ce pas un merveilleux élément de salubrité sociale, de moralité sociale et de progrès social, et le patriarche de cette famille-là n’est-il pas le prêtre vrai, l’évêque de l’église primitive, le véritable « chef de la prière » et chef de la morale ?

Évidemment. Mais, voyez-vous, tout en ce monde est affaire de statistique. Regardez autour de vous et comptez les familles de vos amis et connaissances qui répondent au tableau de sainteté que je viens de tracer d’une main inhabile. Vous en comptez beaucoup ? Incontestablement cette famille-là est une réussite excessivement rare. Or, songez que, pour que l’autorité du prêtre fût, non diminuée, mais augmentée par le mariage, il faudrait que toute famille de prêtre fût cette réussite-là. Et songez que si la famille du prêtre n’est pas ce que je viens de dire ; s’il s’en faut d’un point ; si, la femme étant une sainte, la fille est une éventée ; si, la femme et la fille étant des saintes, le fils est un coureur ou seulement un cocodès, voilà le prestige fort entamé.

C’est cette chance que l’Église catholique n’a pas voulu courir, c’est ce jeu, qu’après expérience faite, elle n’a pas voulu jouer. En philosophe très impartial, très détaché, j’estime, en me plaçant à son point de vue, qu’elle a vu très clair dans son intérêt.

Émile Faguet,
de l’Académie française.