De l’Histoire. 8

Est-il nécessaire de dire ici que les Histoires sont à la portée des enfans, & de prouver dans le dix-huitième siecle une vérité connue il y a deux mille ans. Mais l’esprit de paradoxe sait tout réduire en problême : sous prétexte de procurer aux enfans une expérience qui leur soit propre, on prétend les priver du secours de l’expérience d’autrui, comme s’il étoit impossible d’allier l’une avec l’autre.

On veut qu’ils n’aient pas d’autre école que le monde ; & on leur défend de voir le monde : on veut qu’ils n’apprennent leur chemin, qu’en s’égarant.

Le mal qu’il y a dans ces instructions, n’est pas qu’elles soient toutes fausses ; c’est au contraire dans le mêlange du vrai, que réside l’inconvénient.

Personne ne peut nier ce principe incontestable, & qui n’est pas nouveau, c’est que la premiere instruction doit commencer par les choses sensibles, par des faits, par ce que l’on voit, ce que l’on touche, ce que l’on pese, ce que l’on mesure, ce que l’on dépeint, ce que l’on décrit.

Ce sont les faits de la nature, ceux de l’art & ceux des hommes : je parlerai dans un moment des premiers ; je n’envisage maintenant que les faits des hommes, ou ceux de l’Histoire. Le spectacle de ce qui s’est passé dans le monde, n’est autre, à la rigueur, que la représentation de ce qui se passe tous les jours dans la place publique ; les enfans peuvent voir l’un aussi bien que l’autre, si l’on sait diriger leur vue ; & il n’est pas besoin d’une plus grande contention d’esprit. On sait qu’ils aiment avec passion les Contes & les Histoires ; pourquoi les sévrer entierement d’un plaisir auquel ils sont si sensibles ?

On ne sait que mettre entre les mains des peres, des meres, des gouvernantes, pour les instruire à un certain âge, ou pour ne les pas gâter : on leur lit des Contes de Fées ; on leur en fait d’effrayans qui ont quelquefois des suites pour toute la vie : pourquoi ne pas chercher à les instruire en les amusant ? Si la plupart des Histoires sont au-dessus de leur capacité, est-ce une raison pour ne les pas mettre à leur portée ? Ce seroit la faute des Ecrivains. L’enfant qui entendra Le Petit Poucet, La Barbe bleue peut entendre l’Histoire de Romulus & de Clovis. Ils savent, aussi bien que les hommes avancés en âge, qu’on ne doit faire de mal à personne ; qu’on n’en doit pas faire au public qui est composé de plusieurs personnes ; que les méchans, c’est-à-dire, ceux qui font du mal, sont dignes de l’exécration publique. Ces maximes toutes simples suffisent pour entendre presque toutes les Histoires & pour en juger.

Une autre raison décisive pour en occuper les enfans, est que si on les laisse jusqu’à un certain âge sans en entendre parler, ils ne pourront plus dans la suite en apprendre, ni en retenir aucune : la chose deviendroit physiquement impossible. Ils se trouveroient à l’égard de toute Histoire, dans le cas où nous sommes par rapport à celles de la Chine & du Japon, qu’on a tant de peine à imprimer dans la mémoire, parce que les noms des hommes, des villes, des fleuves n’ont jamais frappé nos oreilles. Ils se trouveroient dans le cas où sont la plupart des femmes qui se plaignent de leur mémoire, parce qu’ayant peu lu dans l’enfance, les traces que font des objets tous nouveaux, s’effacent presque dans l’instant. Qu’on essaie de faire retenir à un jeune homme de la campagne, la suite des Rois depuis François I, & l’on verra ce que l’on doit penser de la proposition que je combats.

Il faut donc se résoudre à lire de l’Histoire aux enfans, ou à la leur laisser ignorer pendant toute la vie. Il y a même des contes & des récits d’aventures fabuleuses, je ne les exclurois pas, s’ils ne donnoient pas des idées d’êtres ou de vertus imaginaires. Les Romans nuisent en ce qu’ils ne décrivent que les foiblesses de l’humanité, ou en ce qu’ils peignent les hommes tels qu’ils ne sont pas. On verroit mal, si les yeux étoient faits comme des Microscopes. Ces narrations fausses augmentent, diminuent, ou affoiblissent la nature. Presque tous les tableaux de Roman ne sont point de grandeur naturelle.

Mais laissons les paradoxes métaphysiques, & ne craignons point de leur préférer des maximes enseignées par tous les Philosophes de l’univers, adoptées par tous les hommes d’Etat, & consacrées par la pratique de toutes les Nations policées ; tâchons seulement de rendre les Histoires utiles aux enfans, & d’indiquer ce qu’elles doivent contenir.

Je voudrois que l’on composât, pour leur usage, des Histoires de toutes Nations, de tout siecle, & sur-tout des siecles derniers ; que celles-ci fussent plus détaillées ; que même on les leur fît lire avant celles des siecles plus reculés ; qu’on écrivît des vies d’Hommes illustres dans tous les genres, dans toutes les conditions & dans toutes les professions ; de Héros, de Savans, de femmes & d’enfans célebres, &c. qu’on leur fît des peintures vives des grands événemens, des exemples mémorables de vice ou de vertu, de malheur ou de prospérité, &c.

Il faudroit que l’instruction fût toute faite dans ces livres ; qu’on n’y laissât presque rien à ajouter au Maître, & qu’il n’eût, pour ainsi dire, qu’à lire & à interroger. Je desirerois qu’à la suite de chaque Histoire, on plaçât des questions pour voir ce que l’enfant auroit retenu, pour le redresser, s’il avoit mal entendu, ou s’il ne s’était pas attaché au plus essentiel.

C’est la méthode du judicieux Abbé Fleury, dans son Catéchisme historique : il en prouve l’utilité dans une Préface très-philosophique, qu’on lit peu, parce qu’on ne lit gueres les Préfaces, & sur-tout celle d’un Catéchisme.

Ces Livres & ces Histoires serviroient en même-tems à former le cœur & l’esprit des enfans, & on pourroit y faire entrer une morale9 entiere à leur portée, non en établissant, par des principes abstraits, les regles du juste & de l’injuste ; mais en excitant ce sentiment qui est assez vif chez eux, & qui le seroit également chez tous les hommes, s’il n’étoit pas étouffé par le préjugé & par l’intérêt.

On pourroit ainsi les accoutumer de bonne heure à juger les hommes & les actions : on leur inspireroit l’humanité, la générosité, la bienséance, soit par l’éloge des hommes généreux & bienfaisans, soit par la comparaison des grands exemples, de vertus ou de vices, de Ciceron & de Catilina, de Neron & de Titus, de Sully & du Maréchal d’Ancre. Des questions simples & des réponses courtes indiqueroient le chemin ; leur esprit s’ouvriroit insensiblement, & se formeroit sans effort à goûter ce qui est bien, & à détester ce qui est mal : ils apprendroient par leurs exemples même, & par les jugemens qu’on leur feroit porter sur leurs querelles particulieres, sur leurs actions, qu’il ne faut pas faire à autrui ce qu’on ne voudroit pas qui nous fût fait ; que l’on n’est véritablement grand que pour le bien que l’on fait aux hommes ; & qu’il faut faire à autrui tout le bien que l’on peut faire.

La morale des enfans, & même celle des hommes faits, se réduit presque à ces deux points.10

Combien l’émulation des enfans ne seroit-elle pas excitée par la lecture des vies d’enfans célebres ? Il est étonnant que depuis Baillet, qui en a fait un Livre exprès, on n’ait pas suivi cette idée pour leur inspirer l’amour si précieux de la distinction.

On a dit qu’il falloit préférer dans les études celles qui sont plus utiles, celles dont on peut tirer plus de conséquences pour les mœurs, pour la conduite de la vie, pour les affaires publiques & particulieres : or il n’est pas douteux que les Histoires modernes renferment à cet égard plus d’utilités que les Histoires anciennes ; celles de l’Europe, plus que les Histoires de l’Egypte & de la Chine ; les Histoires du pays, plus que les étrangeres : c’est l’avis du savant Grotius qui avoit employé un temps considérable à l’étude de l’antiquité11, e, & c’est celui de tous les gens sensés.

Un homme, de goût pourroit extraire des Livres des Antiquités Egyptiennes, Grecques, Etrusques & Romaines, des Monumens de la Monarchie Françoise, du Livre des Cérémonies religieuses, des Livres de Médailles, de ceux qui traitent des mœurs des Nations en général & en particulier, du Dictionnaire de la Bible, tout ce qui mériteroit d’être retenu : on montreroit le plan des Villes célebres, des Ports, des plus beaux édifices ; quelques ouvrages des meilleurs Peintres, si cela étoit possible ; des estampes : enfin on recueilleroit parmi les monumens anciens & modernes, ce qu’il y a de plus curieux ; on pourroit y joindre une description très-simple.

Ces Histoires & ces Recueils, pour être utiles, devroient être composés par des Philosophes. Ce n’est pas rabaisser la Philosophie, que de lui faire parler le langage des enfans ; c’est en faire l’usage le plus digne d’elle : & à quoi est-elle bonne, si ce n’est à former le jugement de tous les âges ?

Plus il y auroit de volumes d’Histoires bien faites, plus la société & les familles seroient instruites, plus les études seroient préparées ; elles serviroient aux meres, aux enfans & à toutes les générations. Duché en fit pour Saint-Cyr, dans le siecle dernier ; l’Abbé de Choisy, pour Madame la Duchesse de Bourgogne : elles sont agréables ; mais ces Ecrivains, comme plusieurs du siecle passé, avoient peu de philosophie dans la tête.

Je suppose donc quelques volumes de pareilles Histoires composées par des Philosophes.

On les feroit lire aux enfans, pour apprendre à bien lire.

Ils répondroient aux questions qui y seroient contenues, & par-là ils s’accoutumeroient à juger.

On leur feroit raconter ces mêmes Histoires, pour leur apprendre à parler.

Ce ne sont-là que les matériaux de l’Histoire : on réserveroit pour le second âge l’arrangement des faits par la Chronologie, la suite des Empires, les principes qui servent de fondement à la certitude historique, & les usages innombrables de l’Histoire.

De la Géographie.

La Géographie ne doit jamais être séparée de l’Histoire : c’est l’affaire des yeux & de la mémoire, & par conséquent une étude faite pour les enfans. Mais il faudroit une Géographie à leur portée, qui sans entrer dans un détail sec & ennuyeux (comme la Géographie de Lenglet), les fît voyager agréablement dans les différentes contrées, remarquant ce qu’il y a de principal & de curieux, les faits les plus frappans, la patrie des grands hommes, les batailles célebres, tout ce qu’il y a de plus remarquable, soit pour les mœurs & les coutumes, soit pour les productions naturelles, pour les arts ou pour le commerce.

On se serviroit du Recueil des voyages & de tous les Livres qui ont été faits jusqu’ici : ce travail ne seroit ni long, ni pénible.

Lorsque les enfans seroient plus avancés, on leur feroit faire un second & un troisieme voyage de Géographie historique, politique, physique & mathématique, comme on le dira dans la suite.

De l’Histoire naturelle & des Récréations physiques & mathématiques.

Une autre étude spécialement propre aux enfans, est l’Histoire naturelle & les Récréations physiques & mathématiques.

L’Histoire naturelle ne demande à cet âge que des yeux, de l’exercice & de la mémoire : c’est une des plus utiles connoissances qu’ils puissent acquérir, étant un des fondemens de l’Economie, de la Médecine, du Commerce & de la politique même ; elle est aussi une des plus agréables, & des plus faciles.

Il ne s’agit point encore de raisonner ni de découvrir des rapports & des causes : il ne faut à cet âge que voir beaucoup & revoir souvent, comme l’a dit un grand Maître. Qu’ils voient sans dessein, même sans explication les productions diverses, les échantillons de tout ce qui compose la terre : on doit les familiariser avec tous ces objets, dont le commun des hommes jouit sans les connoître, & qui se trouvent si souvent dans l’usage de la vie.

Le principal est de montrer d’abord les différens objets, de l’Histoire naturelle, tels qu’ils paroissent aux yeux ; la figure, avec une description précise & exacte, suffit. On pourroit rendre les descriptions moins seches & plus agréables, en y mêlant quelques faits, de la vie & des mœurs des animaux, de la culture & de l’usage des plantes, de la propriété & de l’emploi des minéraux : mais dans cette partie, on doit être sobre, éviter le trop grand détail, & sur-tout écarter le fabuleux, que les Naturalises y ont mêlé trop souvent.

Pour les conduire d’abord dans cette immensité d’objets, il ne doit point être question de méthodes savantes, qui ne serviroient qu’à apporter de la confusion : il suffit de s’en tenir à cette premiere & grande division des trois regnes, l’animal, le végétal & le minéral.

Pour les détailler, on suivra la maxime déjà posée plusieurs fois, de s’attacher aux objets qui ont plus de rapport avec nous, qui sont les plus nécessaires & les plus utiles.

On donnera la préférence aux animaux domestiques sur les sauvages, aux animaux du pays sur les étrangers.

Dans les plantes, on préférera celles qui servent pour les alimens & pour les remedes. Les enfans parviendroient insensiblement à distinguer les parties d’un animal, des oiseaux, des poissons, des insectes ; à savoir comment tous ces corps vivans croissent, se nourrissent & se conservent : mais il seroit essentiel que l’instruction n’allât point alors au-delà de ce dont ils pourroient juger par la vue & par le tact.

Il en seroit de même pour les fossiles, les minéraux, les métaux, les pierres & les différentes substances que la terre renferme.

On les montrera de suite, la figure d’un côté, & la description de l’autre : quand on pourra y joindre les objets mêmes, l’image sera plus nette & plus vive, l’impression plus durable. S’ils sont présentés avec ordre aux enfans, ils se placeront naturellement dans leur tête, suivant l’ordre même dans lequel ils en auront acquis la connoissance. On leur nommera en même tems les Hommes fameux, tant anciens que modernes, qui ont fait des découvertes dans les Sciences relatives à ces objets, & qui, par des travaux souvent immenses, les ont perfectionnées. Rendre un juste hommage aux talens, c’est faire honneur à l’humanité ; ce seroit inspirer aux enfans de la vénération pour les bienfaiteurs des Nations ; une louable curiosité s’empareroit de leurs esprits ; peut-être feroit-elle naître un jour l’émulation d’égaler & de surpasser ceux qui leur auroient d’abord servi de guides.

Ce spectacle, quoiqu’ébauché, leur élevera l’ame, & fera croître leurs idées. Il viendra un tems où, après avoir vu & revu plusieurs fois les objets, ils commenceront à se les représenter en gros, & à s’en faire eux-mêmes des divisions : le goût de la Science naîtra, & il pourra être aidé alors par des méthodes & par des réflexions ; mais il faut toujours commencer par des faits & par des descriptions qui sont elles-mêmes des faits. Le Dessein serviroit à tous ces usages, parce que les enfans se font un plaisir de copier ce qu’ils voient.

Des Observations physiques, astronomiques ; des Expériences & des Méchaniques.

Sous le titre de Récréations physiques, je comprends les observations, les expériences, les faits de la nature les plus simples, les plus frappans, & les plus faciles à retenir.

Je dois prévenir ici une objection facile à faire, & plus facile encore à tourner en plaisanterie. On dira peut-être que pour faciliter l’étude à des enfans, je veux qu’ils apprennent l’Histoire naturelle, la Physique, les Arts & l’Astronomie.

Je réponds que l’objection ne pourroit être faite que par des personnes qui n’auroient aucune teinture de ces sciences ; elle seroit fondée, si je prétendois qu’on formât à cet âge des Physiciens, des Astronomes & des Méchaniciens ; mais ce n’est pas ce que je propose ; je prends pour exemple l’Histoire naturelle, & je dis pour apprendre cette science, il faut d’abord distinguer les objets, les appeller par leur nom, les reconnoître par la forme, la grandeur, le poids, les couleurs, &c.

C’est-là une premiere opération nécessaire, mais qui ne suffit pas pour former un Naturaliste.

Pour posséder cette science, il faut non-seulement connoître les qualités sensibles, mais tout ce qui a rapport à la naissance, à la production, à l’accroissement, au développement, aux usages de chaque objet en particulier, son histoire raisonnée, en un mot tout ce que des doctes Académiciens rassemblent dans leur savante Histoire naturelle.

Il en est à peu près de même dans les Arts, dans la Physique, dans l’Astronomie, &c.

Je conviens que des enfans ne sont point en état de comprendre les secondes opérations, ni les raisonnemens qu’elles exigent ; mais je soutiens que toute personne qui a des sens, est capable des premieres, puisqu’elles ne consistent qu’à distinguer les objets & leurs différentes parties, à les peser, à les mesurer, à remarquer leurs couleurs, à dessiner leurs contours : tout ce qui ne demande que des yeux, des mains & un très-simple calcul, n’est point au-dessus de la portée de l’âge le plus tendre.

On ne prétend point démontrer à des enfans la divisibilité de la matiere à l’infini ; mais un enfant de sept ans peut appercevoir qu’un grain de carmin teint sensiblement dix pintes d’eau, & que par conséquent il peut être divisé en autant de particules, qu’il y a de petites gouttes de liqueur.

Qu’un grain d’or mis en feuilles, peut couvrir une surface de 50 pouces quarrés ; que chaque feuille d’un pouce quarré, peut se couper en deux cens petites bandes, & chaque petite bande en deux cens plus petites ; de sorte que chaque feuille ainsi divisée, contient des parties presque innombrables.

Qu’une feuille d’or couvrant un cylindre d’argent, peut être applatie, alongée & mise en un fil de 444 lieues. On découvre dans les liqueurs, des animaux qu’on démontre géométriquement être 27 millions plus petits qu’un ciron ; ces animaux ont des veines, des muscles, &c. &, ce qui est plus petit encore, des liqueurs qui y circulent & qui en entretiennent le jeu. (Hist. de l’Acad. des Sciences, 1718, p. 9.)

On ne demande pas que la Méchanique soit enseignée aux enfans ; mais on ne sauroit les accoutumer de trop bonne heure à voir les machines simples qui produisent & facilitent le mouvement, à remarquer les effets sensibles du levier, des roues, des poulies, de la vis, du coin & des balances.

Les femmes considerent des ciseaux par leur matiere & comme un bijou ; les ouvrieres, comme un outil pour couper : y auroit-il de l’inconvénient que l’on fît considérer cet instrument aux enfans, comme étant composé de deux leviers réunis par un clou qui leur sert de point d’appui, & les deux branches tranchantes en dedans, comme deux coins propres à diviser, lorsqu’ils éprouvent l’action des leviers ?

Qu’on leur fît remarquer que plus le point d’appui est éloigné de la puissance qui donne le mouvement, plus la force est grande, &c.

Il y a un livre assez imparfait, intitulé, Description abrégée des principaux Arts & Métiers, & des instrumens qui leur sont propres, le tout détaillé par figures. L’académie fait imprimer la description des Arts : c’est un des plus beaux monumens que la génération présente puisse laisser à la postérité.

Est-il au-dessus de la portée des enfans, de feuilleter ces Livres, d’en dessiner quelques figures ? Seroit-il impossible d’avoir dans un College une salle où l’on mît des modeles de machines en bois ou en fer ? S’il y avoit dans cette salle des armoires garnies, de quelques morceaux d’Histoire naturelle, ne demanderoient-ils pas avec empressement à les voir ! Ils se promeneroient, ils agiroient & acquerroient en même temps des connoissances.

On ne prétend point apprendre l’Astronomie à des enfans ; mais seroit-il inutile de leur dire, par exemple, que le soleil est à environ 34 ou 35 millions de lieues de la terre ; qu’il faudrait vingt-cinq ans à un boulet de canon pour y parvenir ?

Que le diametre du cercle que nous parcourons en un an autour du soleil est double, ou de 70 millions de lieues.

Que l’éloignement des étoiles est incomparablement plus grand.

Qu’en supposant égale au Soleil l’étoile Sirius, l’une des plus grandes, des plus éclatantes, & vraisemblablement la plus proche, il faudroit à un boulet de canon, pour y parvenir, 27 à 28 millions de fois 25 ans.

Que l’on compte avec les yeux un peu plus de 1022 étoiles ; mais qu’avec le télescope on en découvre dix & vingt fois davantage, dont chacune est vraisemblablement aussi éloignée de l’autre, que le Sirius l’est de nous.

Que la terre dans son mouvement journalier autour du Soleil, fait plus de six cens mille lieues en une heure, quatre cens seize en une minute ; qu’un boulet de canon ne pourroit faire que deux mille six cens lieues en vingt-quatre heures ; qu’ainsi la terre va cent cinquante fois plus vite qu’un boulet de canon.

Encore une fois je demande s’il y auroit de l’inconvénient à frapper d’admiration & d’étonnement l’esprit des enfans par ces infiniment grands & ces infiniment petits.

Quelle idée n’en résulteroit-il pas de l’Etre qui a produit toutes choses ? & faudroit-il leur demander, à quelque âge qu’ils fussent parvenus, Quis est qui creavit hæc ?f

Seroit-il nécessaire après ces connoissances inculquées de loin, de les préparer à comprendre la pesanteur de l’air, son ressort, tous les phénomènes que la Physique décrit, & tous ceux que la Chymie découvre ? Y auroit-il du danger à leur montrer que la viande où les mouches déposent leurs œufs, se charge de vers ; & que celles où elles n’en déposent pas, ne s’en charge point ?

Ce fait, dont les yeux sont témoins, ne les conduiroit-il pas à penser que tout est organisé & a son germe ? N’en concluroient-ils pas naturellement qu’un champignon est l’ouvrage de la Sagesse de Dieu, ainsi que le monde ?

Y a-t-il dans les Livres d’Exercices spirituels des réflexions plus pieuses que celles qui résultent de ces observations & de ces expériences ?

Il seroit à desirer que les enfans fussent de bonne heure familiarisés avec des globes, des Cartes, des Sphères, des Termometres, des Barometres ; qu’ils eussent des étuis de Mathématique ; qu’ils sussent faire usage de la regle, du compas, quand ce ne seroit que pour se procurer un divertissement ; qu’ils apprissent qu’il y a un art de rapprocher les objets les plus éloignés, d’appercevoir ceux qui leur semblent imperceptibles.

Ils verroient avec le microscope ce qu’ils ne soupçonnoient pas sur la tête d’une mouche, & dans la barbe d’une plume. Ces instrumens seroient de nouveaux organes qu’on ajouteroit à leurs yeux, & qui leur feroient découvrir de nouveaux mondes : ils manieroient la machine pneumatique, & tous ces instrumens inventés par le génie, & employés par l’art pour dévoiler la nature : ils se réjouiroient avec des jeux d’Optique qui leur mettraient sous les yeux les monumens des quatre parties de l’Univers.

Ils verroient les phénomènes de l’Electricité qui embarrassent les Philosophes, & qui étonnent tous les hommes.

On leur feroit connoître le plus grand nombre d’objets qu’il seroit possible : enfin tout sera bon, pourvu que tout soit exact. Je ne propose de leur apprendre que des faits, des faits dont les yeux déposent à sept ans comme à trente : je demande si ce sont là des études pénibles, ou si ce sont des récréations, utiles & agréables.

Je passe aux Mathématiques.

Des Mathématiques.

Le préjugé commun a attaché à ces Sciences l’idée d’une grande difficulté pour les enfans : & par qui cette difficulté est-elle exagérée ? Par des gens qui dès l’âge de six ans leur mettent en main la Grammaire, c’est-à-dire, la Métaphysique du langage ; un tissu d’idées abstraites, difficiles à saisir par elles-mêmes, & rendues inintelligibles par la façon dont elles sont présentées.

La coutume qui régit la multitude, avoit renvoyé les Mathématiques à la fin des études, pour en prendre une légère teinture bientôt effacée. Les lumieres de ce siecle, l’exemple & l’autorité des gens capables ont ramené à l’avis des Anciens, de Pythagore, de Platon, qui vouloient que personne n’entrât aux Ecoles, sans être initié à la Géométrie : Socrate conseilloit d’apprendre les Mathématiques dès l’âge le plus tendre. Platon Rép. Dial 7g. L’expérience & le raisonnement prouvent que les enfans sont capables de s’appliquer à ces Sciences.

La Géométrie ne présente rien que de sensible & de palpable, rien dont les sens ne rendent témoignage. Les Géometres mesurent ce qu’ils voient, ce qu’ils touchent, ce qu’ils parcourent : les sens sont dans un perpétuel exercice ; & lorsque les sens ne suffisent pas, la mémoire vient au secours pour conserver le souvenir d’une premiere vérité, d’une seconde, d’une troisieme, &c. Nulle science n’est plus assortie à la curiosité des enfans, à leur caractere, à leur tempérament, qui les porte à être presque toujours en mouvement : rien ne flatte davantage l’amour-propre, que de croire inventer soi-même les figures que l’on construit, ou les problêmes que l’on résout.

Je ne parle point de leur utilité par rapport aux besoins des hommes, à la perfection de tous les Arts, aux secours qu’en tirent les Sciences, & sur-tout la Physique ; le principal motif pour y appliquer les enfans, c’est le grand avantage qu’elles ont de perfectionner l’esprit.

La premiere qualité de l’homme, la plus nécessaire, celle qui s’étend à toutes ses actions, à tous ses emplois, & qui étant jointe à la droiture du cœur, qu’elle doit mettre en œuvre & conduire par sa lumiere, fait toute sa perfection ; c’est la justesse de l’esprit.

Pour acquérir cette qualité, il ne suffit pas de savoir les regles qui conduisent à la vérité ; il faut y joindre l’habitude de suivre ces regles, & elle ne s’acquiert que par la pratique continuelle des actes qui la produisent : or il est évident que par la méthode que l’on est forcé de suivre dans l’étude des Mathématiques, on pratique continuellement les actes qui forment cette habitude. Pour apprendre & raisonner, il suffit de bien raisonner sans discontinuation, c’est ce que l’on fait toujours & nécessairement dans les Mathématiques. Il est très-possible & très-ordinaire de raisonner mal en Théologie, en Politique ; cela est impossible en Arithmétique & en Géométrie : si l’on n’a pas l’esprit juste, la regle a de la justesse & de l’intelligence pour celui qui la pratique.

Les Mathématiques accoutument à l’esprit de combinaison & de calcul ; esprit si nécessaire dans l’usage de la vie ; elles donnent de l’aptitude à lier les idées, & c’est peut-être la plus essentielle de toutes les dispositions ; car on ne voit ordinairement dans tout le reste de la vie, que comme on a vu dans les commencemens.

D’ailleurs qu’elle comparaison entre les idées claires des corps, de la ligne, des angles qui frappent les sens, & les idées abstraites du verbe, des déclinaisons & des conjugaisons, d’un accusatif, d’un ablatif, d’un subjonctif, d’un infinitif, du que retranché, &c. La Géométrie ne demande pas plus d’application que les jeux de Piquet & de Quadrille.

C’est aux Mathématiciens à trouver une route qui n’est pas encore assez frayée. On pourrait peut-être commencer par des récréations mathématiques : mais celles d’Ozanam ne sont pas si claires que les Elémens même, & ne sont pas si instructives.

M. Clairaut a donné des Elémens de Géométrie & d’Algebre dans l’ordre que les inventeurs eussent pu suivre. Il a réuni les deux avantages d’intéresser & d’éclairer les Commençans.

Telles sont les opérations que je propose pour le premier âge : apprendre à lire, à écrire & à dessiner ; de la Danse, de la Musique qui doivent entrer dans l’éducation de toutes les personnes au-dessus du commun ; des Histoires & des vies d’Hommes illustres de tout Pays, de tous siecles & de toute profession ; la Géographie ; des Récréations Physiques & Mathématiques ; les Fables de la Fontaine, qui, quoi qu’on en dise, ne doivent pas être retirées des mains des enfans, mais qu’on doit leur faire toutes apprendre par cœur. Du reste, des promenades, des courses, de la gaieté, des exercices; & je ne propose même les études que comme des amusemens.

Education des Enfans depuis dix ans.

Vers l’âge de dix ans, il seroit tems de commencer le cours de Littérature Françoise & Latine, ou d’Humanités, & on continueroit en même tems les opérations du premier âge.

Je joins ensemble l’étude des Langues Françoise & Latine : Ciceron12, h conseilloit à son fils de réunir l’étude du Grec & du Latin.

J’ajouterois pour ceux qui en auront le goût, l’étude du Grec qu’il seroit très-utile de ne pas abandonner comme on a fait. Sans ces deux Langues, il n’y a point de vraie ni de solide érudition. Je conseillerois aussi l’Anglois devenu nécessaire pour les sciences, & l’Allemand pour la guerre ; mais je ne parlerai point ici de ces deux Langues.

On traite les Langues vivantes à peu près comme ses contemporains, avec une forme d’indifférence & presque toujours désavantageusement : ce sont les circonstances & le goût qui doivent décider du tems ; on renvoye ordinairement cette étude aux années qui suivent l’éducation.

Dans toute institution il faut donner le pas à la Langue maternelle : elle est la plus nécessaire dans tout le cours de la vie. Il est donc déraisonnable de la négliger, sous prétexte qu’on l’apprendra toujours assez bien par l’usage.

L’expérience apprend qu’on ne la sait jamais parfaitement si on ne l’a pas étudiée ; & il est honteux que dans une éducation de France on néglige la Littérature Françoise, comme si nous n’avions pas des modeles dans notre Langue. Les Grecs & les Romains cultivoient la leur préférablement aux Langues étrangeres. De cent étudians il n’y en a pas cinquante à qui le Latin soit nécessaire, & à peine en compteroit-on quatre ou cinq, à qui il puisse être utile, dans la suite, de le parler & de l’écrire. Il n’y en a aucun qui puisse avoir besoin de parler ou d’écrire en Grec, de faire des Vers Latins ou des Vers Grecs : il est donc contre la raison de dresser un Plan d’éducation générale pour ce petit nombre de personnes.

Les Langues demandent de l’application & du travail ; & quoiqu’elles ne soient qu’une disposition à une étude plus solide, il faut s’y attacher avec ardeur pendant les premieres années, & éviter le peu de conduite de la plupart de ceux qui s’appliquent aux Belles-Lettres, & qui sont contraints d’apprendre toute leur vie à parler & à écrire purement, parce qu’il n’y ont pas donné le tems nécessaire dans les commencemens, ou qu’ils l’ont fait sans ordre & sans principe. Mais il n’est pas inutile de fixer ce que j’entends par Littérature : c’est ce que les Romains appelloient la Grammaire, Grammatica. L’Abbé Gédouin dit que « l’on comprenoit à Rome sous ce terme généralement tout ce qui concerne la Langue, c’est-à-dire, non-seulement l’habitude de bien lire, une prononciation correcte, une ortographe exacte, une diction pure & régulière, l’étymologie des mots, les divers changemens arrivés à la Langue, l’usage ancien & l’usage moderne, le bon & le mauvais usage, les différentes acceptions des termes, mais encore la lecture & l’intelligence de tout ce qu’il y avoit de bons écrits dans la Langue maternelle, soit en prose, soit en vers. »

Telle étoit l’idée qu’on avoit à Rome & à Athenes des Maîtres de Grammaire ou des Grammairiens, terme presque ignoble anjourd’hui, mais qui étoit alors en honneur autant que la chose qu’il signifioit. Voilà ce que les enfans venoient apprendre à leurs Ecoles, & ce qu’ils y apprenoient en effet.

La Littérature Françoise & la Littérature Latine doivent marcher d’un pas égal ; ainsi il seroit bon que les écoles du matin, par exemple, fussent pour le François, & celles du soir pour le Latin, jusqu’à la Philosophie qui doit, malgré le mauvais usage, être traitée en François. Il se trouverait des enfans qui n’ayant besoin ni de Latin ni de Grec, suivroient seulement celles de François : & je ne regarderois pas comme un mal, que cet usage pût s’introduire.

Faut-il six ans pour apprendre deux Langues ? Deux ou trois années d’Humanités suffisent ; une année de Rhétorique & deux de Philosophie. On pourrait ajouter une Chaire de Physique expérimentale & de Mathématiques. Peut-être seroit-il mieux de finir par la Rhétorique, ou du moins de ne pas abandonner les Belles-Lettres pendant la Philosophie.

Pour remplir les objets de la Littérature, il faut commencer par une Grammaire générale & raisonnée, qui contienne les fondemens de l’art de parler, qui donne une idée nette de toutes les parties du discours, où l’on voie ce qui est commun à toutes les Langues, & les principales différences qui s’y rencontrent.

On a une très-bonne Grammaire générale de Lancelot, avec les notes d’un Académicien qui a autant de netteté & de justesse que de goût ; il lui seroit plus aisé qu’à personne de la mettre à la portée des enfans.

On doit compter pour un avantage considérable, d’apprendre tout par principes : cette pratique rend l’esprit juste & accoutumeroit les enfans à faire usage de leur raison dans les différentes fonctions de la vie ; ce qui doit être le but de toutes les études.

Après ce premier degré, auquel il ne faut pas s’arrêter trop long-tems, parce que l’usage est le meilleur maître en matiere de Langues, on doit passer à la lecture des Auteurs, & la premiere opération seroit de faire faire aux enfans sur un Livre François qu’ils entendent, la construction des phrases, suivant les notions de la Grammaire générale qu’ils auroient apprise, & de la Grammaire Françoise qu’ils apprendroient en même-temps.

Ce seroit-là leurs premières leçons ; les secondes seroient un abrégé de Grammaire Latine qui en marqueroit les différences avec la Grammaire Françoise ; après quoi on les mettroit dans l’explication du Latin13 : car je suppose avec les personnes instruites14, que c’est par l’explication qu’il faut commencer & continuer l’étude des Langues.

Il est naturel de penser que pour apprendre une Langue morte, on doit imiter, autant qu’il est possible, la maniere dont les enfans apprennent leur Langue maternelle, & celle que nous employons pour apprendre les Langues étrangeres ; c’est l’usage, l’exercice & l’habitude ; avec cette différence, qu’en apprenant une Langue vivante, les idées des objets que l’on voit, se lient immédiatement avec les noms qu’on entend prononcer ; au lieu qu’en étudiant une Langue morte, la liaison des mots ne se fait qu’avec ceux de la langue maternelle, & non avec les objets même : dans l’un, c’est le signe de la chose; dans l’autre, c’est le signe du signe, ce qui cause une double contention d’esprit.

Dans la seconde, ou même la troisieme année, il seroit tems, si l’on veut, de joindre à l’explication & à la traduction des Auteurs Latins, la méthode des thêmes. Il faut entendre avant de parler. On choisiroit un Auteur bien traduit en François par un homme habile dans les deux Langues, tels que Phedre, Terence, Saluste, quelques Livres de Ciceron : on feroit traduire quelques morceaux choisis, on compareroit le François avec celui du Traducteur. Quelque temps après l’enfant mettrait la traduction en Latin que l’on corrigeroit sur le texte original. Par-là le Disciple auroit Ciceron pour Maître de Latin, & l’Abbé Mougaut, par exemple, pour Maître de François : ce serait le moyen d’apprendre parfaitement les deux Langues.

Un Livre classique nécessaire seroit un recueil relatif à l’état actuel de notre Langue, extrait des Remarques de Vaugelas, de Bouhours, de Corneille, de Patru, Saint-Evremond, & tous ceux qui ont écrit sur la Langue, avec les raisons de leurs décisions. Ce Recueil seroit au moins aussi utile que les Particules de Turcelin, & seroit d’un plus grand usage.

On commencerait par des Fables, par des Lettres, dont le discours est moins figuré ; on auroit soin de parcourir tous les genres de Littérature en vers et en prose, depuis l’Epigramme jusqu’à l’Epopée, depuis les Lettres jusqu’au Discours public ; observant, autant qu’il seroit possible, de joindre les Auteurs François & Latins, comme Phedre & la Fontaine, Horace & Boileau, Homere & Virgile, avec le Tasse & la Henriade, &c.

L’objet de cette étude, seroit d’inspirer aux jeunes gens le goût du beau & du bon en chaque genre de Littérature, & celui des beautés particulieres des Langues, sur-tout de la Langue Françoise.

Des Gens de Lettres ont prouvé qu’il est impossible de connoître parfaitement les beautés d’une Langue morte ; mais s’il est difficile d’appercevoir toutes les finesses de l’élocution de Demosthene, de Ciceron, de Virgile, il est aisé de sentir les charmes de leur éloquence, de reconnoître la maniere noble & grande dont ils s’expliquent. On peut imiter les Auteurs sans parler leur Langue, & on doit tâcher de traiter les matieres dans la sienne, de la même façon qu’ils les traitoient dans la leur.

Ici il manque aux enfans un Livre de Préceptes qui les conduisent, & dont ils fassent une continuelle application ; ou, pour mieux dire, ce livre est fait, si les Maîtres sçavoient l’appliquer & le mettre à la portée des enfans ; c’est le Cours des Belles-Lettres, de M. le Batteux, où les regles sont si bien éclaircies par des exemples.

Ce que c’est que le goût, & quels sont les moyens de le former.

L’art de parler a été formé en observant ce qui persuadoit & ce qui nuisoit à la persuasion : de ces observations on a formé un corps de préceptes & de regles; mais les préceptes seuls ne donnent jamais le goût : tous ensemble ne valent pas, pour instruire, un ouvrage de génie ; & comme l’a remarqué un génie supérieur (M. de Voltaire) il y a plus à apprendre dans Demosthene, dans Ciceron, dans Bossuet, que dans toutes les Réthoriques : ce sont-là les Maîtres de l’art. Je citerai parmi ces grands modeles l’Auteur même de cette réflexion, quoiqu’il soit vivant. Quand il est question de Science & de Littérature, il faut que la jalousie contemporaine se taise, & l’on doit parler le langage de la postérité.

Les préceptes de tous les arts sont aisés & simples, ils sont pris dans la nature & dans la raison ; l’important n’est pas de les connoître, quoique ce soit quelque chose, mais d’en faire l’application.

Le goût est un discernement prompt, vif, & délicat des beautés qui doivent entrer dans un ouvrage ; il naît de la sagacité & de la justesse de l’esprit, & par conséquent c’est un don de la nature ; mais il se perfectionne par l’étude & par l’exercice : il apperçoit les beautés & les défauts ; il les compare, les balance & les apprécie par un examen si fin & si prompt qu’il paroît être plutôt l’effet du sentiment & d’une espece d’instinct, que de la discussion.

Le goût peut être regardé comme un sens ; puisqu’il agit comme les autres sens. Nous avons par la vue le sentiment des objets, sans sçavoir comment ce sentiment est produit en nous.

Il en est de même de ce que l’on appelle le goût : nous jugeons naturellement de ce qui est beau, & ce jugement naturel se forme dans notre esprit, de même que si nous sçavions la cause & l’origine du plaisir que nous sentons ; si nous avions présentes les regles invariables du beau, & que sur toutes ces connoissances, nous fissions en un instant une infinité de raisonnemens qui en seroient le résultat.

On ne peut pas donner le sentiment de la vue à un aveugle, mais Locke prouve que les enfans apprennent à voir, ou, pour mieux dire, à juger par la vue, de la distance des corps & de leur figure.

Le goût ne differe pas des autres sens, l’organe ne se peut acquérir ; il doit être fort grossier dans ceux qui n’en ont pas souvent fait usage ; mais il peut être perfectionné par l’exercice.

Le goût sans regle & sans raisonnement, seroit un mauvais guide, le raisonnement sans goût, seroit un guide encore plus trompeur.

On demande si c’est par le sentiment, ou par la discussion, qu’on doit juger des ouvrages d’esprit ; question qui a causé de grandes disputes, & qui pourroit bien n’être qu’une dispute de mots. Le sentiment est nécessaire ; sans lui, on se fait des regles fausses. La discussion est nécessaire aussi, & il faut du sentiment pour la bien faire ; ainsi il paroît qu’une de ces voies rentre dans l’autre. Tout ce que peut faire le raisonnement, c’est de justifier le sentiment du goût, comme la Méchanique démontre les mouvemens d’un Danseur de corde : mais la Méchanique n’apprend point à danser ; il faut de l’usage, de l’exercice & de l’habitude.

Le moyen de former le goût, est donc d’examiner les principes & les regles, de s’exercer à juger, à comparer ; de lire les bons Critiques, & sur-tout d’étudier les grands Maîtres.

Veut-on donner à un jeune homme le goût de l’Epopée, qu’il lise Homere, Virgile, le Tasse, la Henriade ; qu’il fasse d’abord l’analyse de chaque chant, & ensuite l’analyse du tout ensemble ; il examinera le sujet du Poëme, l’invention, la distribution ; il verra comment chaque partie est traitée ; il fera une attention particuliere à la Poésie de style ; il se rendra le sujet, le plan, l’ordre & les détails familiers ; qu’il lise ensuite quelques réflexions sur le Poëme épique. Qu’il s’exerce de la même maniere dans tous les genres, & il acquerra infailliblement du goût, ou il doit être déclaré incapable d’en avoir.

L’Auteur de la Henriade dit que l’on reconnoît l’esprit des jeunes gens au détail qu’ils font d’une Piece nouvelle qu’ils viennent d’entendre ; & il ajoute avoir remarqué que ceux qui s’en acquittoient le mieux, ont été ceux qui depuis ont acquis le plus de réputation dans leurs emplois ; tant il est vrai, dit-il, qu’au fond l’esprit d’affaires & le véritable esprit des lettres, est le même.

On doit appliquer cette pratique utile, à tous les ouvrages d’esprit ; après un Sermon, un Plaidoyer, une Tragédie, une Comédie, faire exposer en termes clairs le sujet, le plan, l’ordre, les preuves du Discours, l’intrigue de la Piece ; remarquer ce qui a paru le mieux ou le moins bien prouvé ; saisir le mérite ou le vice général du style : c’est, ajoute le même Auteur, ce qui est fort rare chez les gens de lettres même.

Un moyen pour connoître les beautés & les défauts des Auteurs, est de les comparer ensemble ; on a imprimé Despreaux avec les passages qu’il avoit imités des anciens. Dans le Théatre des Grecs, un du petit nombre des ouvrages de goût qui soient sortis des Colleges, on a rapproché quelques Tragédies modernes, des anciennes. On devroit imprimer les Auteurs avec ces sortes d’imitations ; ce seroient les meilleurs commentaires ; les autres ne sont souvent que des scholies de Grammairiens ou de Savans sans goût.

Quand les bons Auteurs modernes ont traité les mêmes sujets en prose ou en vers, il seroit très-utile d’en faire la comparaison ; ces parallèles formeroient le goût des jeunes-gens ; sur-tout si on les accompagnoit de réflexions sur chaque genre de littérature.

On leur feroit lire avec attention toutes les bonnes critiques qui ont été faites des bons ouvrages ; celle du Cid, par l’Académie ; celle du Livre de Bouhours, par Barbier Daucour ; l’Examen de l’Epître dédicatoire du premier Dictionnaire de l’Académie, qui est à la page 122 des Remarques de l’Abbé Dolivet sur Racine ; ces Remarques & les Réponses qui y ont été faites ; celle du fils de Racine sur les Tragédies de son illustre pere ; de pareilles Remarques sur Corneille ; les Examens que le grand Corneille a faits de ses Pièces même ; celui que promet M. de Voltaire ; le Livre imprimé en 1750, intitulé, Connoissances des beautés & des défauts de la Poésie & de l’éloquence dans la Langue Françoise ; l’Examen des trois Epîtres de Rousseau ; quelques Observations de l’Abbé Desfontaines ; toutes les Préfaces & les Dissertations de M. de Voltaire ; les Conseils à un Journaliste, qui valent seuls un Traité complet.

De jeunes-gens qui auroient lu ces ouvrages avec réflexion, remarqueroient d’un coup d’œil toutes les fautes de langage dans les Auteurs qu’ils liroient, & ils n’en feroient pas. Savoir sa Langue, ce n’est pas un petit mérite; & on ne peut négliger la diction, sans avoir en même tems de l’indifférence pour les pensées même.

On les sera ressouvenir que pour apprendre la Langue, trois choses sont nécessaires ; le commerce des gens instruits, la lecture des bons Auteurs, & celle des Livres qui ont traité de la Grammaire.

Ils liront les Tropes de M. du Marsais, ouvrage très-philosophique de Grammaire & de Rhétorique ; la Préface de la Traduction de l’Orateur de Ciceron, par l’Abbé Collin, qui suffit pour les préceptes ; le Traité des Etudes de Rollin, & ils en suivroient les pratiques ; les Livres de M. de Fénelon sur l’Eloquence ; le Cours de Belles-Lettres de l’Abbé le Batteux ; les Réflexions de l’Abbé Dubos ; les Réflexions & Remarques de Gillet ; la Prosodie de M. l’Abbé Dolivet, &c.

J’ajoute une réflexion sur le goût des Lettres, indépendamment des Langues. Cette fleur de littérature est utile à toute personne qui veut cultiver son esprit ; elle ne s’acquiert que dans la jeunesse, & elle manque à tous ceux qui n’ont pas été bien élevés, qui ont mal lu, ou qui n’ont pas lu avec attention les bons modeles.

C’est peut-être l’Atticisme des Grecs, l’Urbanité Romaine & le goût François ; Quintilien l’appelle une teinture d’érudition puisée dans le commerce des personnes instruites : Sumptam ex conversatione Doctorum tacitam eruditionemi.

On reconnoît aisément si un homme a l’esprit cultivé, à sa façon de s’exprimer, de juger, de parler, d’écrire : souvent une allusion, la citation d’un vers connu, annonce la culture de l’esprit, & on distingue facilement l’homme qui a vécu dans la compagnie des bons Auteurs, comme dans le monde, celui qui a vécu dans la bonne compagnie.

Après ces observations, est-il tolérable d’entendre demander par des ignorans, ou par des imbéciles, ce que feroient des enfans, si on ne les occupoit pas, soir & matin, de thêmes, de particules, de prosodies, des vers grecs & latins, d’amplifications, de figures de rhétorique.

Opérations & exercices du second âge.

Les opérations de cet âge, relatives à la littérature françoise & latine, seroient, outre celles que j’ai marquées, quelques compositions que je vais indiquer.

Mais j’observerai auparavant une chose essentielle & des plus importantes dans toute l’éducation ; c’est de ne jamais faire faire à de jeunes-gens aucune composition, que sur des sujets dont ils aient auparavant une connoissance suffisante ; ce seroit les faire travailler dans le vuide, les accoutumer à parler sans idées, à s’exprimer par des lieux communs, à employer beaucoup de paroles pour dire peu de chose ; ce qui leur gâte l’esprit & leur corrompt le goût pour toute la vie.

Ainsi je voudrois proscrire entiérement ces amplifications puériles, ces amas de figures de commande, ces paraphrases où l’on dit en dix vers, ce qu’Horace ou Boileau ont dit en quatre.

Quelles peuvent être les idées d’un jeune-homme à qui on donne pour sujet d’amplification, la harangue de César à ses Soldats dans les champs de Pharsale : il ne connoît ni César, ni Pompée, ni les Romains, ni les intérêts, ni la force, ni la foiblesse des deux partis. Le Régent qui ose se mettre à la place de César, ou lui prêter des sentimens, ne le connoît pas mieux. Il ne peut sortir d’un fonds si mal préparé, que des fruits mauvais & sans goût.

Il est important que les jeunes-gens soient pleinement convaincus qu’avant d’écrire on doit apprendre à penser ; qu’on peche plus souvent en disant trop, que trop peu ; que le seul moyen de bien parler d’un sujet, c’est de le bien concevoir, que quand on a dit ce qu’on doit dire sur une matiere, tout ce qu’on ajoute est ennuyeux, rebutant & nuisible. Il est bon qu’ils sachent par expérience, que les phrases & les lieux communs sont insupportables à lire & à entendre ; scribendi recte sapere est principium & fonsj.

Ils feront des extraits, des analyses ; ils écriront l’éloge d’un grand homme, des lettres, non des épîtres en l’air sur des faits soit sur des matieres qu’ils ignorent, mais sur ce qui leur est arrivé effectivement, sur leurs occupations, leurs divertissemens, leurs peines ; ils feront le récit d’une cérémonie, d’une fête à laquelle ils auront assisté ; ouvrage plus difficile peut être qu’on ne pense : pour en sentir la difficulté, il suffit de l’avoir tenté.

On les exerceroit à faire des définitions ; exercice infiniment utile, & capable seul de former l’esprit, d’apprendre à parler & à écrire avec exactitude & avec précision.

Demandez à la plupart des hommes ce qu’ils entendent par un mot, ils vous répondront difficilement, ou ils le feront d’une maniere si vague, que vous appercevrez qu’ils n’en ont point de notion déterminée : leur langage est comme leurs idées ; ils n’emploient des termes vuides de sens, des lieux communs, des circonlocutions, que parce qu’ils ne connoissent pas la propriété des termes.

Des Philosophes (l’Abbé de Condillac) ont approfondi l’analogie qui se trouve entre l’esprit des hommes & leur langage, & par des discussions très-fines, ils ont prétendus prouver que les progrès des talens suivoient les progrès du langage.

Les définitions du Dictionnaire de l’Académie sont exactes, & c’est un des principaux mérites de cet Ouvrage, si estimable d’ailleurs.

Sous le nom de définition je comprends la description des choses ; on ne peut les définir qu’en les décrivant ; & dans les commencemens il suffit de décrire de façon à distinguer l’objet dont il est question, de tout autre objet.

J’aimerois mieux qu’un jeune homme sût faire une description nette d’une fleur, d’une plante, de la façon d’un vase de terre qu’il auroit vu tourner ; qu’il sût décrire une machine, une charrue, un moulin, une horloge, &c. que de savoir faire toutes les amplifications de college & autres pareilles inepties ; cela seroit plus utile dans tout le reste de la vie.

Un autre exercice à joindre à celui des définitions, ce seroit de comparer les mots qui paroissent synonymes, de marquer leurs différences, comme a fait l’Abbé Girard dans son Livre des Synonymes François, & comme Laurent Valla avoit fait avant lui sur les Synonymes latins dans son Livre intitulé Elegantium latini sermonis. Il seroit bon aussi de marquer les véritables opposés, quand cela se peut. Toutes ces opérations faites avec soin seroient d’une utilité inexprimable pour rendre l’esprit juste.

La justesse est préférable à tout, mais il s’agit quelquefois d’échauffer des imaginations froides, & de faire enfanter des esprits stériles. Un moyen presque infaillible seroit, par exemple, de décomposer un acte de Racine, & de le réduire, pour ainsi dire, en thême, comme l’Auteur l’avoit pu concevoir avant de se livrer à sa verve ; d’en tracer une esquisse, comme celle que l’on a conservée d’après Racine même, d’une tragédie d’Iphigénie en Tauride qu’il n’a jamais achevée ; faire remarquer comment ce beau génie a su animer ce squelette décharné, lui donner des chairs vives & des couleurs naturelles.

Continuation des Etudes du premier & du second âge. De l’Histoire naturelle, des Récréations physiques & mathématiques, des Méchaniques, &c.

Je passe peut-être trop rapidement sur ce qui regarde la Littérature françoise & latine. Mais les personnes instruites suppléeront ce que je ne dis pas. Je reviens aux opérations du premier âge, que j’ai indiquées & qu’on doit continuer jusqu’à la fin de l’éducation. Apprendre à lire, à écrire, à manier le crayon, est l’exercice du premier âge : apprendre à bien lire, à bien prononcer, à bien écrire & à bien dessiner est celui du second. Je joins toujours la Musique, l’Histoire, la Géographie, les Mathématiques, l’Histoire naturelle & la Littérature.

C’est alors qu’on doit commencer à étudier la nature sur la nature même, les arts & les manufactures dans les atteliers ; qu’il faut joindre aux faits historiques appris dans l’enfance, l’Histoire générale des Nations ; & ce qui n’est pas moins utile, celle des sciences, & sur-tout des arts qui ont le plus de rapport à nos besoins.

Pour initier les jeunes gens dans la connoissance de ces arts précieux, il suffiroit de leur montrer les machines les plus simples, qu’ils se feraient un plaisir de démonter & remonter. Je suis persuadé qu’en allant par degrés, on parviendrait à faire assembler à un enfant de douze ans tous les mouvemens d’une horloge ou les ressorts de toute autre machine, & par conséquent de lui en faire comprendre le méchanisme. La plupart ne demandent que des yeux & du dessein, avec quelque connoissance de Géométrie. Plusieurs articles des arts imprimés dans l’Encyclopédie sont des chef-d’œuvres : ce qui concerne la Physique & les arts dans le Spectacle de la Nature, est excellent, mais le dialogue est de mauvais goût. Il seroit à souhaiter que d’habiles Académiciens voulussent bien se charger de faire les livres élémentaires qui seroient nécessaires, & je réponds que des enfans de douze à quatorze ans, préparés par des récréations mathématiques & physiques, les entendront plus aisément que les rudimens qu’on leur enseigne ; car ce sont des vérités sensibles.

Croit-on qu’il fût fort difficile de leur apprendre les principes & les pratiques de l’arpentage, de la mesure des terreins, & que ce ne fût pas pour eux un grand plaisir de mesurer un jardin, un champ, une plaine, de voir & dessiner des fortifications, d’en construire eux-mêmes avec du carton ?

Enfin puisque, de l’aveu de tous les hommes, ces connoissances sont le fondement de la vie humaine, pourquoi ne les pas enseigner préférablement à celles que tout le monde s’accorde à regarder comme inutiles, difficiles & ennuyeuses ?

De la Géographie et de l’Histoire.

Je passe à ce qui regarde la Géographie & l’Histoire. Il faudroit un second tome de Géographie qui réunit l’ancienne & la moderne, l’ancien & le nouveau monde, les divisions exactes des Empires, suivant les derniers Traités, la description des Pays, non par un détail ennuyeux de Villes, de Bourgades, de Bailliages ou d’intendances, mais par la situation, la qualité, la fertilité, les productions du terrein, la population, les mœurs des peuples, le Gouvernement, la Religion, les loix, la force, la puissance par mer & par terre, les richesses, le commerce, &c. On pourroit y faire entrer, des réflexions sur la politique, sur l’intérêt des Princes ; en un mot, des choses faciles à apprendre, & utiles à retenir, & non des détails dont on n’a presque jamais besoin, & qu’on trouve alors dans les Cartes & dans les Dictionnaires.

A la place de ces détails, qu’un jeune homme soit élevé à savoir comment vit cette multitude d’hommes qui composent la société ; comment & de quoi ils subsistent ; quel pain mange & sur quel lit est couché un laboureur, un journalier, un artisan ; le détail des professions & de quoi elles s’occupent. Il verra dans la suite comment on leur ôte ce pain qu’ils gagnent avec tant de peine ; & comment une portion des hommes vit aux dépens de l’autre.

De l’Histoire.

A l’égard de l’Histoire, la matiere ayant été préparée dès le premier âge par le récit de la vie des grands Hommes qui ont fait quelque figure dans le monde, des Savans illustres, & des Artistes célebres ; par les tableaux des grands événemens & des grandes révolutions, on donneroit aux jeunes gens des histoires où la morale fût plus éclaircie, les réflexions plus approfondies, les maximes du droit des gens, les principes du juste & de l’injuste, ceux d’une bonne administration, plus fortement établis ; en s’arrêtant davantage, comme on l’a dit, sur l’Histoire moderne. Croiroit-on qu’un recueil des vies des Hommes illustres de France, ne fût pas un monument très-cher à la Nation, & très-utile pour y conserver l’honneur & les sentimens, ou pour les y faire croître. Qu’il naisse un Plutarque François, & des cendres des Héros donc il célébrera la gloire, il naîtra des hommes qui feront honneur à leur maison, à leur siecle, à l’humanité.

Vers dix ou douze ans, dit l’Abbé Fleury, il seroit tems d’arranger ces Histoires, sans embarrasser les enfans d’une chronologie exacte qu’il est impossible de fixer, ni les forcer & retenir des dates qui fatiguent trop la mémoire : je me contenterois de leur expliquer la belle Mappe-monde historique15, qui divise les temps avant & après Jesus-Christ, en remontant & en descendant, sans entrer dans de plus grands détails de chronologie, qui sont inutiles.

Je leur répéterois quelques observations générales qui rendent l’étude de l’Histoire plus courte & plus utile. Je leur dirais, comme l’Abbé Fleury, que « nous n’avons pas les Histoires de tous les temps, non plus que de tous les pays. Il y a toujours eu une infinité de Nations ignorantes ; & de celles qui ont écrit, il y en a peu dont nous connoissions les Livres.

Toutes les Histoires des anciens Orientaux, des Egyptiens, des Syriens, des Chaldéens & des Perses ont péri, & la plus ancienne qui nous reste, hors celle du Peuple de Dieu, est l’Histoire d’Hérodote, qui a écrit environ 400 ans avant Jesus-Christ. Nous n’avons jusqu’à ce temps que les Livres des Grecs & des Romains, qui ne contiennent guere d’Histoires dignes de foi, plus anciennes que la fondation de Rome. Après Jesus-Christ, pendant près de 500 ans, on n’a qu’une seule Histoire à suivre, qui est la Romaine ; mais depuis la ruine de l’Empire d’Occident, l’Espagne, la France, l’Italie, l’Angleterre font chacune leur Histoire particuliere, à quoi il faut ajouter celle d’Allemagne, de Hongrie, de Suede, de Dannemarck, à mesure qu’elles commencent.

Voilà toute la suite de l’Histoire qui nous soit connue, si ce n’est qu’on y veuille ajouter l’Histoire Bizantine, que nous connoissons depuis deux siecles. Pour celle des Musulmans, qui comprend tout ce qui s’est passé depuis mille ans dans l’Egypte, dans la Syrie, la Perse, l’Afrique & les autres Pays où la Religion de Mahomet s’est étendue, nous l’avons ignorée jusqu’à présent. Nous savons encore que les Chinois ont une très-longue suite d’Histoires, dont on a donné un échantillon en Latin. Les Indiens ont une tradition très-ancienne, écrite en une Langue particuliere. On sait quelque chose du Mexique & des Incas, mais qui ne remonte pas loin, & on a depuis deux cens ans une infinité de relations & de voyages.

C’est tout ce qu’on connoît d’Histoires. On voit combien c’est peu en comparaison de toute l’étendue de la terre & de toute la suite des siecles ; & c’est particuliérement en cette étude qu’on doit choisir & se borner. »

L’étude de l’Histoire est celle qui a le plus besoin de guide. Ce qui manque d’ordinaire à ceux qui l’écrivent & à ceux qui la lisent, c’est l’esprit philosophique.

On lit pour se désennuyer, sans but & sans principes ; on entasse dans sa mémoire des faits sans discernement & sans examen ; & après avoir lu beaucoup d’Histoires, on ne connoît ni les hommes, ni les mœurs, ni les loix, ni les Arts & les Sciences, ni le monde présent, ni le monde passé, ni les rapports de l’un avec l’autre.

L’important seroit de donner aux jeunes gens des principes & des regles pour lire l’Histoire avec fruit, premiérement pour savoir l’usage qu’ils en doivent faire, le but qu’ils doivent se proposer. Secondement, pour distinguer les faits prouvés de ceux qui ne le sont pas, & afin qu’ils ne deviennent pas les dupes de l’ignorance, de la prévention & de la superstition. Troisiémement, pour qu’ils pussent discerner les Historiens auxquels ils doivent donner quelque confiance, & les temps qu’il est possible d’éclaircir.