E  S  S  A  I

D’ÉDUCATION NATIONALE,

OU

PLAN D’ÉTUDES

POUR LA JEUNESSE,

Déposé au Greffe du Parlement de Bretagne, par Messire LOUIS-RENÉ DE CARADEUC DE LA CHALOTAIS, Procureur-Général du Roi.

Réflexions préliminaires sur l’utilité des Lettres, sur la mauvaise maniere de les enseigner, & sur la qualité des Maîtres.

LEs Cours Souveraines se sont occupées, depuis un an, des moyens d’établir dans les Colleges, des Sujets capables d’instruire la jeunesse. C’est peu de détruire, si on ne songe à édifier. Nous avions une éducation qui n’étoit propre tout au plus qu’à former des Sujets pour l’Ecole. Le bien public, l’honneur de la Nation, demandent qu’on y substitue une éducation civile qui prépare chaque génération naissante à remplir avec succès les différentes professions de l’Etat.

Je me suis proposé, dans ce Mémoire, d’en établir la nécessité, & d’en indiquer les moyens. Pour en bien juger, il est peut-être nécessaire de reprendre les choses de plus loin, de faire voir l’utilité des sciences & des lettres, combien une bonne ou une mauvaise éducation influent sur le bonheur ou sur le malheur d’une Nation, & d’examiner en même tems ce qu’elle a droit d’exiger de ses Instituteurs.

Les sciences sont nécessaires à l’homme ; s’il a des devoirs à remplir, il est important qu’il les connoisse : les connoître, c’est posséder la plus utile de toutes les sciences ; c’est être fort avancé dans la carriere où se forment les Citoyens utiles. L’ignorance n’est bonne à rien, & elle nuit à tout. Il est impossible qu’il sorte quelque lumiere des ténebres, & on ne peut marcher dans les ténebres sans s’égarer.

Si les apologistes de l’ignorance ne prétendent préconiser que celle qui conduiroit à un doute sensé & raisonnable, qui ne décide point, parce qu’elle se connoît elle-même, ils auroient dû lui donner le nom de science ; c’est en effet une science très-réelle & très-estimable, que de savoir douter & apprécier son impuissance. Mais je parle ici de l’ignorance proprement dite, qui est presque toujours présomptueuse, qui décide, approuve & condamne avec une égale témérité ; & je dis que si on en compare les funestes effets avec l’abus des sciences, la question est décidée. Il n’y a personne qui ne dise comme moi, que l’ignorance nuit à tout, & qui ne forme des vœux pour le rétablissement des bonnes études, afin de diminuer, autant qu’il est possible, l’abus du savoir.

Les siecles les plus grossiers & les plus ignorans ont toujours été les plus vicieux & les plus corrompus. Laissez l’homme sans culture, ignorant & par conséquent insensible sur ses devoirs, il deviendra timide, superstitieux, peut-être cruel. Si on ne lui enseigne pas le bien, il se préoccupera nécessairement du mal. L’esprit & le cœur ne peuvent rester vuides.

Abandonnons tous les paradoxes sur l’inutilité ou sur le danger des sciences ; séparons les choses de l’abus qui peut s’y trouver ; dirigeons les études vers la plus grande utilité publique ; & en attendant que l’on sache si la société humaine telle qu’elle est, si l’homme tel qu’il n’est pas, pourroient s’en passer, travaillons à imprimer dans l’esprit des jeunes gens les connoissances qui leur seront nécessaires pour remplir les différentes professions, y travailler à leur bonheur, à celui des autres, & contribuer par conséquent au bien général de la société.

On ne craint pas d’établir en général, que dans l’état où est l’Europe, n’ayant point à redouter les invasions des Barbares, le peuple qui sera le plus éclairé (toutes choses étant égales d’ailleurs, ou même ne l’étant pas entiérement) aura toujours de l’avantage sur ceux qui le seront moins ; il les surpassera par son industrie, il les subjuguera peut-être par ses armes : toutes les professions étant mieux remplies, les emplois mieux exercés, les esprits plus cultivés & plus solides, les opérations publiques & particulieres mieux concertées & mieux exécutées ; la discipline en tous genres sera meilleure & mieux observée, l’administration intérieure & extérieure plus sage, les abus seront moindres & plutôt réprimés.

Il faut s’appliquer dans l’enfance & dans la jeunesse, sans quoi on devient ordinairement incapable de s’appliquer le reste de sa vie. La nature met de la différence entre les hommes (on n’en peut douter), l’éducation en met peut-être davantage. Le talent est un don de la nature ; mais il entre dans le talent bien apprécié, beaucoup de ce qu’on appelle art acquis, habitude. S’il étoit possible de décomposer le talent d’un Bossuet, d’un Corneille, d’un Racine, d’un la Fontaine, on trouveroit à la vérité le fonds le plus riche, mais perfectionné par un long & continuel exercice ; la culture ajoute toujours à la bonté & à la fécondité du terroir. L’application sans talent ne fera que des hommes médiocres ; le talent sans application ne produira jamais des hommes supérieurs.

Supposer que la nature fait tout, que l’exercice & l’application n’ajoutent rien aux talens naturels, c’est une maxime pernicieuse qui entretient la nonchalance des bons esprits, & augmente le découragement des médiocres. On reconnoît, par l’expérience, que presque tous les hommes ne vont pas si loin qu’ils pourroient aller, s’ils apportoient à ce qu’ils sont, une grande application. Il ne faut pas s’y méprendre, tous ceux qui sont nés pour avoir de l’esprit, ne sont pas gens d’esprit. Il est d’une utilité universelle, que l’on soit convaincu dans toutes les professions qu’il est impossible de bien savoir ce que l’on n’a pas bien appris.

Nier la force de l’éducation, c’est nier contre l’expérience la force des habitudes. Que ne pourroit point une institution formée par les loix, & dirigée par des exemples ! Elle changerait en peu d’années les mœurs d’une Nation entiere ; chez les Spartiates, elle avoit vaincu la nature même ; il y a un Art de changer la race des animaux ; n’y en auroit-il point pour perfectionner celle des hommes ?

Si l’humanité est susceptible d’un certain point de perfection, c’est par l’institution qu’elle peut y arriver. L’objet du Législateur doit être de procurer aux esprits le plus haut degré de justesse & de capacité qu’il est possible, aux caracteres le plus haut degré de bonté & d’élévation, aux corps le plus haut degré de force & de santé.

On ne doit pas espérer d’atteindre aisément à ce point de perfection ; trop d’obstacles s’y opposent, sur-tout parmi nous ; mais on doit toujours tendre au but, c’est le moyen d’en approcher de plus près.

Les mœurs publiques d’une grande Nation ne sont pas toujours bonnes ; la débauche trop universelle de la jeunesse, le luxe trop répandu, le peu d’amour de la Patrie & du bien public, l’inquiétude naturelle de nos esprits, la dissipation, l’oubli des devoirs essentiels de sa profession, une multitude de causes connues, s’opposent à la considération due au mérite & à la vertu, & qui en est la plus flatteuse récompense. Sans la considération personnelle, toute institution sera imparfaite, quand même les loix la favoriseroient. Quid leges sine moribus vanæ proficiunt ?a disoit un des plus beaux & des meilleurs esprits de l’Antiquité. [Horace 3, Od. 24.] Mais le Gouvernement peut subjuguer les mœurs même ; les titres, les honneurs, le blâme qu’il distribue, ont cours comme sa monnoie.

Les études publiques ne sont pas dirigées vers la plus grande utilité publique ; c’est un fait dont la vérité est portée jusqu’à la démonstration : heureusement la possibilité de les réformer, est aussi-bien prouvée que sa nécessité. Il y a un nombre prodigieux de vérités connues, éparses dans une infinité de livres, répandues dans une infinité de têtes ; il ne s’agit que de les recueillir & de les mettre en ordre, pour éclairer les Maîtres & les Instituteurs ; mais puisque l’éducation péche dans le principe même, il faut reprendre l’édifice dès le fondement.

Je ne répéterai point ici tout ce qu’on a remarqué de défectueux dans la méthode ordinaire. La somme des lumières a beaucoup augmenté depuis deux siecles ; ainsi il est facile de mieux faire que ceux qui nous ont précédés ; mais nous ne devons pas oublier les services qu’ils ont rendus à l’humanité. L’établissement des Universités & des Colleges a banni l’ignorance grossiere ; & le plan d’études, qu’on adopta, étoit peut-être le meilleur qu’il fût possible de suivre alors. Dès le commencement du dernier siecle, l’Université desiroit une réformation dans les études. Des circonstances plus heureuses doivent déterminer aujourd’hui à corriger la mauvaise routine des Colleges, & à chercher une maniere plus utile d’enseigner & d’appprendre.

Notre éducation se ressent par-tout de la barbarie des siecles passés, où l’on ne faisoit étudier que ceux que l’on destinoit à la Cléricature ; où l’on n’avoit de livres que ceux qui étoient copiés par des Moines ; où l’on étoit obligé d’envoyer à Rome pour faire transcrire les Ouvrages de Ciceron ; où les Nobles savoient à peine lire & écrire ; où les guerres & les pillages rendoient les livres si rares & les études si difficiles ; où il n’y avoit d’Ecoles que dans les Cathédrales & dans les Monasteres. La Langue maternelle des François n’était alors qu’un jargon informe & incertain : un Latin barbare s’étoit emparé des Ordonnances, des Chartes des Rois, des Arrêts des Cours Souveraines. La Philosophie se réduisoit à disputer sur les livres d’Aristote ; la Morale n’instruisoit point l’homme de ses devoirs ; la Physique ne rapportoit qu’à des causes chimériques, des effets qu’on ne songeoit pas même à observer. A la place de l’Astronomie & de l’Histoire naturelle, régnoient des Fables qui amenerent les délires de l’Astrologie & des pratiques superstitieuses de Médecine. La Théologie & la Jurisprudence n’aboutissoient qu’à des disputes d’Ecoles ou à des opinions de Docteurs, parce qu’on abandonnoit les textes, faute de critique, pour s’en rapporter à des sommaires ou à des gloses.

Si l’on voit des vertus sublimes & des talens éminens briller au milieu des ténebres de ces siecles d’ignorance, c’est par un effort de la nature seule, & qu’elle ne fait que rarement. Quels hommes qu’un Abbé Suger, un Bertrand du Guesclin, un Barbasan, un Bayard, & dans les tems moins reculés, un Connétable de Montmorenci, un Colbert, qui n’avoient pas étudié ! Qu’on ne s’en étonne pas ; les idées d’honneur & de vertus prédominent dans les ames supérieures, & les sentimens sont bien au-dessus des connoissances acquises : il doit paroître plus étonnant encore, qu’on ait fait des découvertes du premier ordre dans ces tems de barbarie. Elles ont été le fruit du génie dont le caractere propre est de percer les ténebres les plus épaisses, & de s’élever même au-dessus des siecles éclairés. La meilleure culture de l’esprit ne peut donner le génie, mais on doit tâcher au moins d’établir une éducation qui ne l’étouffe pas.

Au renouvellement des lettres & des sciences, les ténebres qui couvroient l’Europe depuis si long-tems, disparurent ; l’Imprimerie fut inventée, des Colleges furent fondés, l’émulation fut excitée, & on eut honte d’être ignorant ; mais l’éducation fut trop concentrée dans les Colleges, & elle est restée presque toute scholastique.

Les Lettres ne sont qu’une partie de l’institution d’une nation ; l’institution a des vues plus étendues : elle est pour un Etat ce qu’est l’éducation pour les Particuliers. Son objet est de rendre une nation plus éclairée en tout genre, & par conséquent plus florissante.

Les lettres sont à la fois la nourriture des esprits, l’instruction & l’ornement du monde. Platon & Ciceron, qui ont instruit leurs contemporains, éclairent encore aujourd’hui l’univers ; & la postérité la plus reculée profitera de leurs leçons. On doit regarder les lettres dans un Etat, comme la source & l’appui des vertus humaines & civiles. Malheur aux Nations, chez qui l’amour des lettres viendroit à s’éteindre !

Elles ont reçu en France les témoignages les plus éclatants de la protection de nos Rois ; & les établissemens qu’ils ont faits pour assurer toute espece d’instruction, eussent été le fondement le plus solide de la prospérité publique, si la premiere institution de la jeunesse eût été bien dirigée. Les Universités, les Académies, les Chaires de Langue, les Ecoles d’Hydrographie, tout sembloit concourir à former des Citoyens distingués dans tous les genres. Le Monarque qui nous gouverne, a encouragé les sciences, & a excité l’émulation en envoyant des Observateurs au Nord, à l’Equateur, au Cap de Bonne-Espérance, en fondant une Ecole Militaire ; mais malheureusement des secours si précieux ne sont offerts qu’en sous-ordre, si j’ose m’exprimer ainsi. La premiere institution nationale est demeurée la même, & on y a tout asservi : elle est restreinte par-tout à l’éducation des Colleges, & cette éducation a été bornée à l’étude de la langue Latine. On n’acquiert dans la plûpart des Colleges aucune connoissance de notre langue ; on n’y apprend qu’une Philosophie abstraite qui ne peut être d’aucun usage dans le cours de la vie ; qui ne renferme ni les principes de Morale nécessaires pour se bien conduire dans la société, ni rien de ce qu’il importe de savoir, étant homme. La Religion n’y est pas enseignée avec plus de soin ; ensorte que la jeunesse quitte le College sans avoir presque rien appris qui puisse lui servir dans les différentes professions.

J’en appelle à l’expérience & au témoignage de la Nation, de ceux même qui par préjugé soutiendroient la méthode ordinaire. Les connoissances que l’on acquiert au College, peuvent-elles s’appeler des connoissances ? Que fait-on après dix années qu’on emploie, soit à se préparer à y entrer, soit à se fatiguer dans les cours des différentes Classes ? Sait-on même la seule chose qu’on y a étudiée, les langues, qui ne sont que des instrumens pour frayer la route des sciences ? A l’exception d’un peu de Latin qu’il faut étudier de nouveau, si l’on veut faire usage de cette langue, la jeunesse est intéressée à oublier, en entrant dans le monde, presque tout ce que ses prétendus Instituteurs lui ont appris. Est-ce-là le fruit que la Nation devroit tirer de dix années du travail le plus assidu ?

Sur mille Etudians qui ont fait ce qu’on appelle leur cours d’Humanités & de Philosophie, à peine en trouveroit-on dix qui fussent en état d’exposer clairement & avec intelligence les premiers élémens de la Religion, qui sçussent écrire une lettre, qui pussent discerner habituellement une bonne raison d’une mauvaise, un fait prouvé de celui qui ne l’est pas.

Les Grecs & les Romains plus sages que nous & plus vigilans sur un objet aussi important que l’éducation, ne l’avoient pas abandonnée à des hommes qui eussent des vues & des intérêts différens de ceux de la patrie ; elle étoit dirigée par des Législateurs ou par des Philosophes capables de l’être. Solon n’eût jamais confié à des Spartiates, à plus forte raison à des Ilotes1, l’éducation des Athéniens & Lycurgue n’eût pas confié aux Athéniens celles des Spartiates, Lorsqu’Antipater demanda à ces derniers cent cinquante enfans pour ôtage, ils répondirent qu’ils aimoient mieux donner le double d’hommes faits, de peur qu’une éducation étrangere ne corrompît leurs enfans.

L’éducation devant préparer des Citoyen à l’Etat, il est évident qu’elle doit être relative à sa constitution & à ses loix ; elle seroit fonciérement mauvaise, si elle y étoit contraire : c’est un principe de tout bon Gouvernement, que chaque famille particuliere soit réglée sur le plan de la grande famille qui les comprend toutes. Comment a-t-on pu penser que des hommes qui ne tiennent point à l’Etat, qui sont accoutumés à mettre un Religieux au-dessus des Chefs des Etats, leur Ordre au-dessus de la Patrie, leur Institut & des Constitutions au-dessus des Loix, seroient capables d’élever & d’instruire la jeunesse d’un Royaume. L’enthousiasme & les prestiges de la dévotion avoient livré les François à de pareils Instituteurs, livrés eux-mêmes à un Maître étranger. Ainsi l’enseignement de la Nation entiere, cette portion de la législation qui est la base & le fondement des Etats, étoit resté sous la direction immédiate d’un Régime Ultramontain, nécessairement ennemi de nos Loix. Quelle inconséquence, & quel scandale !

Sans approfondir toutes les conséquences qui résulte d’un abus si énorme, doit-on s’étonner que le vice de la Monasticité ait infecté toute notre éducation ? Un Etranger à qui on en expliqueroit les détails, s’imagineroit que la France veut peupler les Séminaires, les Cloîtres & des Colonies Latines. Comment pourroit-il supposer que l’étude d’une langue étrangere, des pratiques de Cloître, fussent des moyens destinés à former des Militaires, des Magistrats, des Chefs de famille propres à remplir les différentes professions, dont l’ensemble constitue la force de l’État ?

Nous sommes imbus des notions Monastiques qui nous gouvernent sans que nous le sachions & sans qu’on s’en apperçoive. De petites pratiques de dévotion (& pourquoi n’oseroit-on-pas le dire, puisque le sage & le vertueux Abbé Fleury l’a dit) qui ne rappellent point les grandes idées de la Religion, ont saisi les Chefs des Eglises.

De là ces Congrégations, ces Confrairies, ces Conventicules, qui détournent les Chrétiens des lieux où ils doivent apprendre la Religion, qui empêchent les Pasteurs de s’instruire assez solidement pour être en état d’instruire les autres.

S’il est question d’Ecoles, de Colléges, dans l’instant les notions mystiques s’emparent des personnes principales, & on ne parle que de Communautés de Religieux ou au moins d’Ecclésiastiques, pour leur en confier la direction. On doute si des Professeurs mariés peuvent instruire les enfans. Quand on songe que dans le quinzieme siecle il fallut une Ordonnance, & une Ordonnance d’un Légat du Pape2 en France pour permettre aux Médecins de se marier, que peut-on penser de l’effet des préjugés Ecclésiastiques ? On veut exclure ceux qui ne sont pas célibataires des places purement civiles. Quel paradoxe ! Il semble qu’avoir des enfans soit une exclusion pour pouvoir en élever, que l’on prenne des précautions pour empêcher l’Etat de se peupler, ou pour qu’il ne se peuple pas trop. Le bien de la société exige manifestement une éducation civile ; & si on ne sécularise pas la nôtre, nous vivrons éternellement sous l’esclavage du pédantisme.

Pourquoi faut-il en effet, que les Colleges soient administrés par des Moines ou par des Prêtres ? Sous quel prétexte l’instruction dans les lettres & dans les sciences leur seroit-elle exclusivement dévolue ? Les Ecclésiastiques présenteront toujours le motif d’instruire les enfans dans la Religion. Il est certain que de toutes les instructions c’est la plus importante ; mais est-il vrai que les seuls Ecclésiastiques puissent leur apprendre le Catéchisme, leur enseigner le François & le Latin, expliquer Horace & Virgile ?

Il y a d’excellens Catéchismes imprimés ; il n’est pas nécessaire d’être promu aux Ordres pour lire à des enfans ceux de Bossuet ou de Fleury ; & l’on peut demander s’il est besoin d’en faire tous les jours de nouveaux, ou de réformer si souvent ceux qui sont faits. C’est dans le sein des familles chrétiennes, dans les instructions de la Paroisse, que les enfans doivent prendre les élémens du Christianisme. Les Eglises sont les véritables écoles de la Religion. Les Jésuites, qu’on nommoit Ecoliers approuvés, & qui l’enseignoient, n’étoient pas véritablement Ecclésiastiques, quoiqu’ils en portassent l’habit. Au surplus, employer 40 ou 50 demi-heures par an à expliquer bien ou mal le Catéchisme de Canisius, ce n’est pas ce que des personnes instruites appelleroient enseigner la Religion.

Un Aumônier ou Chapelain dans chaque College pourroit suffir à cette fonction, sous prétexte de laquelle les Ecclésiastiques prétendant l’administration des Colleges comme un patrimoine exclusif.

Je ne dois pas oublier une remarque importante ; c’est que présentement presque tous les hommes distingués dans les sciences & dans les lettres, sont des laïques. On ne cesse de répéter qu’il n’y a pas assez de Prêtres pour remplir les fonctions du Ministere Ecclésiastique ; & pourquoi donc veut-on en faire des Professeurs de Colleges & des Précepteurs ?

Une foule de Prêtres oisifs inondent les villes, tandis que les campagnes sont dépourvues de Ministres. Ils ne veulent plus les habiter ; & voilà qu’on leur cherche dans les Cités de nouvelles places dont on puisse disposer, comme de titres de Bénéfices amovibles. Une des maladies de l’Etat est que chacun veut avoir à ses ordres des troupes qui ne soient pas à ses frais.

Pour professer les Lettres & les Sciences, il faut des personnes qui fassent profession des Lettres. Le Clergé ne peut pas trouver mauvais qu’on ne mette pas, généralement parlant, les Ecclésiastiques dans cette classe. Je ne suis pas assez injuste pour les en exclure ; je reconnois avec plaisir qu’il y en a plusieurs dans les Universités & dans les Académies qui sont très-instruits & très-capables d’instruire. Je n’omettrai pas les Prêtres de l’Oratoire, qui sont dégagés des préjugés de l’Ecole & du Cloître, & qui sont Citoyens ; mais je réclame contre l’exclusion des Séculiers. Je prétends revendiquer pour la Nation une éducation qui ne dépende que de l’Etat, parce qu’elle lui appartient essentiellement ; parce que toute Nation a un droit inaliénable & imprescriptible d’instruire ses membres ; parce qu’enfin les enfans de l’Etat doivent être élevés par des membres de l’État.

Le droit exclusif qu’on voudroit accorder aux Prêtres séculiers & réguliers, d’instituer la jeunesse, n’est pas le seul inconvénient qui résulte des notions monastiques ; on peut en remarquer de nouveaux jusques dans les détails de l’éducation des Colleges.

Chez les Réguliers, l’objet des exercices est plutôt de former les Maîtres que d’instruire les Disciples. Dans les premières années, un jeune Régent, qui n’est qu’un vieil Ecolier, acheve le cours de ses études aux dépens d’autrui. Il surcharge ses éleves de thêmes qui lui coutent peu à dicter, de longues & d’ennuyeuses leçons. Toute la peine & tout le travail est du côté des enfans ; pendant ce temps il s’occupe à ce qui peut lui être utile : il fait des collections, des extraits ; il se prépare par des discours à la prédication, ou à la direction par des lectures. Dès qu’il est formé & qu’il s’est mis en état, par les connoissances qu’il a acquises, d’être utile aux autres, il abandonne cet enseignement, & va remplir la vocation à laquelle il est destiné pour la gloire & le profit de son Ordre.

L’administration des Classes se ressent de l’uniformité des Cloîtres ; les corrections tiennent de la discipline claustrale, & semblent faites pour abaisser les cœurs qu’il faudroit chercher à élever. Toute cette manutention est triste & rebutante ; son effet le plus ordinaire est de faire haïr l’étude pour toute la vie. Des hommes faits résisteroient à peine à la vie sédentaire & contrainte, à laquelle on assujettit les enfans. Il est contre la nature, que dans un demi-jour ils demeurent assis pendant cinq ou six heures. Il regne d’ailleurs dans les études qu’on leur fait faire, une monotonie, qui les jette presque nécessairement dans l’indolence & le dégoût. Toujours du latin & des thêmes ! Loin d’inspirer du goût pour aucune Science, pour aucun Art, l’ennui & la sécheresse qui accompagnent par-tout l’étude, donnent de la répugnance pour les élémens de toutes les Sciences, de tous les Arts : aussi rien n’est plus ordinaire que de voir les jeunes gens abandonner toute lecture au sortir des Colleges. Le premier fruit de ce qu’on nomme institution de la jeunesse, est de la laisser sans objet d’application, dans l’âge où il seroit plus nécessaire de l’appliquer, pour prévenir les dangers multipliés d’un loisir, que remplissent les assauts des passions les plus fougueuses.

Comparons la sombre obscurité de nos classes à la gaieté du Portique & du Licée. Parmi nous, un Régent presque enfant, qui revient l’esprit frappé d’une extase de deux années, opprimé par le despotisme, opprime d’autres enfans. Chez les Grecs, les jeunes gens se promenoient ; ils prenoient dans ces lieux, s’il est permis de me servir de ce terme, leurs leçons & leurs ébats ; ils conversoient avec les Aristides, les Miltiades, les Platons, les Aristotes, les Xénophons, les Démosthenes, &c.

Dans nos Colleges, nul amusement pour des esprits légers qu’il faudroit plutôt réjouir par quelque diversité & par des études agréables ; les seuls divertissemens sont des Enigmes, des Ballets, des pieces dramatiques aussi ridiculement composées que déclamées ; exercices d’autant plus méprisables, que la perte du temps se réunit aux exemples du plus mauvais goût.

Des Maîtres habitués aux subtilités scholastiques, y exercent les jeunes gens qui contractent l’habitude de disputer & de chicaner. Il y en a qui dans le reste de leur vie semblent être toujours sur les bancs de l’école.

Mais le plus grand vice de l’éducation & le plus inévitable peut-être, tant qu’elle sera confiée à des personnes qui ont renoncé au monde, & qui, loin de chercher à le connoître, ne doivent songer qu’à le fuir, c’est le défaut absolu d’instruction sur les vertus morales & politiques. Notre éducation ne tient point à nos mœurs comme celle des Anciens. Après avoir essuyé toutes les fatigues & l’ennui des Colleges, la jeunesse se trouve dans la nécessité d’apprendre en quoi consistent les devoirs communs à tous les hommes ; elle n’a reçu aucun principe pour juger des actions, des mœurs, des opinions, des coutumes ; elle a tout à apprendre sur des articles si importans. On lui inspire une dévotion qui n’est qu’une imitation de la Religion ; des pratiques pour tenir lieu de vertu, & qui n’en sont que l’ombre.

On a trop mis à l’écart le soin de la santé, les moyens de la conserver, & les exercices du corps. On a négligé ce qui regarde les affaires les plus communes & les plus ordinaires, ce qui fait l’entretien de la vie, le fondement de la Société civile. La plupart des jeunes gens ne connoissent ni ce monde qu’ils habitent, ni la terre qui les nourrit, ni les hommes qui fournissent à leurs besoins, ni les animaux qui les servent, ni les ouvriers & les artisans qu’ils emploient ; ils n’ont même là-dessus aucun principe de connoissance. On ne profite point de leur curiosité naturelle, pour l’augmenter. Ils ne savent admirer ni les merveilles de la nature, ni les prodiges des Arts. Ainsi ce qu’on leur enseigne, ce qu’on ne leur enseigne pas, la maniere de leur donner des instructions & de les en priver, tout est marqué du sceau de l’esprit Monastique.

Cet esprit qui n’a pour but que d’asservir toutes les facultés de l’ame à l’observance d’une Regle Religieuse, ne pouvoit que donner des bornes aux Sciences, & mettre, pour ainsi dire, entre elles un mur de séparation. Ce n’est pas dans ces lieux, où l’étude des Sciences utiles au monde est purement accessoire, qu’on pouvoit songer que les vérités ont toutes un rapport entre elles ; qu’elles sont plus aisées à saisir lorsqu’on a des points de jonction ; qu’il étoit essentiel de les rapprocher les unes des autres, afin de les mieux reconnoître, puisque c’est ordinairement le caractere des erreurs, d’être isolées & inconséquentes.

Ce n’est pas d’une administration des Colleges, semblable à la pratique de la Regle d’un Ordre Religieux, qui oblige également tous les Membres, qu’on pouvoit espérer de diversifier l’instruction, & de la rendre quelquefois différente, selon les personnes. Celui qui doit commander un jour des Armées, ou qui est destiné aux premieres places de la Magistrature, est élevé comme le fils d’un Major de Milice Bourgeoise ou comme le fils d’un Praticien de village. Je ne me plaindrois pas de ce que l’on donnât une bonne éducation aux petits comme aux grands. Je regrette de ce qu’on en donne une également mauvaise à tous.

Ce n’est donc qu’en nous délivrant de cet esprit Monacal, qui depuis plus de deux siecles embarrasse les Etats policés, par des entraves de toute espece, qu’on peut parvenir à établir une base d’éducation générale, sur laquelle portent toutes les instructions particulieres. Cette base ne peut être fondée que sur un systême lié des connoissances humaines, comme l’a dit judicieusement, il y a plus de quinze ans, l’Auteur des Considérations sur les mœurs, puisqu’il est indispensable que toutes les parties de l’instruction tendent au même but.

Du nombre des Colleges & des Etudians.

Tout se tient dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique ; l’éducation des Particuliers & celle des Colleges, sont relatives à l’institution d’une Nation, & à la constitution même de l’Etat.

Est-il Militaire ou Commerçant ? Est-ce une Monarchie, une République, une Aristocratie, un Etat peuplé ou dégarni d’habitans ? Il est évident que toute police générale, toute opération politique, dépend d’un calcul exact des différentes professions du Clergé, de la Noblesse, du Militaire, des Officiers de Justice, des Commerçans, des Laboureurs, des Artisans, &c.

Par exemple, on demande s’il y a trop, ou trop peu de Colleges en France. La résolution de cette question dépend de savoir s’il y a assez de Laboureurs, assez de Soldats ; s’il n’y a pas trop de Praticiens, s’il y a trop ou trop peu d’Ecclésiastiques, de Gens de lettres ; en un mot, elle dérive de la proportion qui regne ou qui doit regner entre les différentes professions combinées avec leur utilité & leur nécessité. Sans entrer dans un détail qui seroit inutile ici, & en supposant la proportion qui paroît fixée à un centième pour le Militaire, par l’expérience des siecles & des Nations, je réponds qu’il n’y a pas assez de Laboureurs dans un Pays où il y a des terres en friche, & où l’État, assez riche par lui-même pour exporter ses productions naturelles, importe souvent celles de l’Etranger qu’il pourroit fournir.

L’excès n’est point à craindre dans une profession qui nourrit les autres, & qui apporte continuellement des valeurs réelles dans l’Etat, mais il est dangereux dans toutes celles qui ne créant aucune nouvelle valeur, vivent par celle qui les crée.

Est-il besoin pour l’instruction des Peuples & pour le bien de la Religion, qu’il y ait au moins deux cens cinquante mille Prêtres, ou Religieux ou Religieuses dans le Royaume ?

Du temps du Pape Saint Corneille, il n’y avoit dans la Ville de Rome3 que quarante-six Prêtres, & en tout cent cinquante-quatre Clercs, quoiqu’il y eut un peuple innombrable ; il y en a maintenant plusieurs milliers. Il n’y en avoit pas assez alors, ou il y en a trop présentement. Le nombre des Ecclésiastiques s’est prodigieusement accru dans tous les Pays Catholiques. Quelles fonctions ont-ils donc aujourd’hui qu’ils n’eussent pas dans ces temps florissans de la Religion ?

L’instruction des Procès exige-t-elle ce nombre incroyable d’Officiers & de Suppôts de judicature, qui désolent les Habitans des Villes & des Campagnes. Seyssel, sous Louis XII, comptoit en France plus d’Officiers de Justice, que dans tous les Royaumes de l’Europe ensemble. Ce calcul étoit sans doute exagéré ; mais à quel point ce nombre ne s’est-il pas augmenté depuis ?

N’y a-t-il pas trop d’Ecrivains, trop d’Académies, trop de Colleges ? Autrefois il étoit difficile d’être sçavant, faute de Livres : maintenant la multitude de Livres empêche de l’être. On peut dire, comme Tacite : Ut multarum rerum, sic litterarum intemperantia laboramusb. Il n’y a jamais eu tant d’Etudians dans un Royaume où tout le monde se plaint de la dépopulation : le Peuple même veut étudier ; des Laboureurs, des Artisans envoient leurs enfans dans les Colleges des petites Villes, où il en coûte peu pour vivre ; & quand ils ont fait de mauvaises études qui ne leur ont appris qu’à dédaigner la profession de leurs peres, ils se jettent dans les Cloîtres, dans l’Etat Ecclésiastique ; ils prennent des Offices de Justice, & deviennent souvent des Sujets nuisibles à la Société. Multorum manibus egent res humanæ, paucorum capita sufficiunt.c

Les Frères de la Doctrine Chrétienne, qu’on appelle Ignorantins, sont survenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire & à écrire à des gens qui n’eussent dû apprendre qu’à dessiner & à manier le rabot & la lime, mais qui ne le veulent plus faire. Ce sont les rivaux ou les successeurs des Jésuites4. Le bien de la Société demande que les connoissances du Peuple ne s’étendent pas plus loin que ses occupations. Tout homme qui voit au-delà de son triste métier, ne s’en acquittera jamais avec courage & avec patience. Parmi les gens du Peuple il n’est presque nécessaire de sçavoir lire & écrire qu’à ceux qui vivent par ces arts, ou à ceux que ces arts aident à vivre.

On sçait que dans une bonne institution on ne doit pas multiplier l’espece des hommes qui vivent aux dépens des autres, & qu’il faut contenir ces professions dans les bornes du nécessaire. Il semble que dans la pratique on ait adopté la maxime contraire. Bientôt nous n’aurons plus dans le Peuple que de misérables Artisans, des Miliciens & des Etudians.

Ainsi il est plus avantageux à l’Etat qu’il y ait peu de Colleges, pourvu qu’ils soient bons, & que le cours des études y soit complet, que d’en avoir beaucoup de médiocres. Il vaut mieux qu’il y ait moins d’Etudians, pourvu qu’ils soient mieux instruits ; & on les instruira plus facilement, s’ils ne sont pas en si grand nombre.

Nous vivons de systêmes, d’inconséquences & de lieux communs. Il faut, dit-on, faire le bien ; on n’en peut trop faire, ni trop le multiplier. Les Colleges sont utiles & nécessaires, il ne peut donc y avoir trop d’Etudians. Il est essentiel d’apprendre la Religion, il ne peut donc y avoir trop de Couvens, de Congregations, trop de Retraites, même pour des gens de la Campagne, pour des peres & des meres de famille, qu’il est contre le bon ordre de faire quitter leur maison & leur travail. D’un autre côté, le monde va-t-il mieux ? la société es-elle mieux réglée ? la corruption n’est-elle pas aussi grande & aussi universelle ? Comment accorder ces maux qu’on ne peut se dissimuler, avec les lieux communs qu’on entend tous les jours sur les mœurs plus pures de nos peres qui ne connoissoient presqu’aucune de ces institutions ?

D’autre part, on soutient que les Colleges ne sont ni bien dirigés, ni bien conduits, que les sciences y sont mal enseignées, & l’on ne peut gueres s’empêcher d’en convenir : donc on doit supprimer les Colleges & ne point enseigner les sciences. Les Livres, dit-on, sont le fléau des enfans : on en conclut qu’ils n’en doivent lire aucun. Ainsi s’établissent les opinions extrêmes. La vérité n’est jamais outrée, la raison n’exagere point ; mais il y a une infinité de personnes qui ne distinguent point la nuance des couleurs : tout est blanc ou noir pour eux.

Il est bien étonnant que la politesse & les lumieres du dernier siecle aient pu supporter une éducation aussi informe que la nôtre, en la critiquant sans cesse. L’habitude qui conduit les hommes, la routine des corps, une institution du seizieme siecle, qui n’avoit jamais été réformée & qui étoit irréformable par principe, je le repete, des idées Monastiques en eussent éternisé l’abus & le vice. Ce que l’on fit dans les commencemens pour perfectionner l’éducation, la rendit un peu meilleure alors. C’est précisément ce qui en a perpétué les imperfections & les défauts.

Les Jésuites étoient convaincus que le plan d’études (Ratio studiorum) dressé sous Aquaviva, dans le seizieme siecle, & le foible opuscule de Jouvenci, étoient des chef-d’œuvres de littérature. Attachés à de vieux préjugés, ils étoient les derniers à les quitter, & ils s’opposoient à toute réformation ; ils n’admettoient de Livres que les leurs ; ils n’ont commencé à adopter le Cartésianisme, que quand les autres ont commencé à l’abandonner.

On sort plus aisément des ténebres de l’ignorance, que de la présomption d’une fausse science. La Russie en dix ans a plus avancé dans la Physique & dans les sciences naturelles, que d’autres Nations n’auraient fait en cent ans. Il suffit de voir les Mémoires de l’Académie de Petersbourg. Peut-être que le Portugal qui réforme entiérement ses études, avancera beaucoup plus que nous à proportion, si nous ne songeons pas sérieusement à réformer les nôtres.

Dans les siecles derniers toute l’instruction étoit tournée vers l’étude des Langues ; dans celui-ci la manie du bel-esprit s’est emparé de la Nation, & a dérangé toutes les professions. La société est peut-être devenue plus aimable pour quelques Particuliers ; mais la société générale, l’Etat y a perdu. Son intérêt exige que toutes les professions soient exercées par des hommes capables. Des malades ne s’embarrassent pas que les ordonnances de leurs Médecins soient en épigrammes. On cherche un Avocat qui sache les Loix, & non un bel-esprit. En un mot, le bien de l’Etat demande que chacun s’attache à sa profession ; & si les mœurs ne changent pas, bientôt on ne professera plus véritablement que les arts méchaniques.

Le goût du bel esprit devenu une mode, a banni la science & la véritable érudition, à laquelle on avoit tant d’obligation ; sur le fonds de laquelle nos grands Hommes s’étoient formés, & qui est de beaucoup trop négligée, pour ne pas dire méprisée absolument.

Il se peut faire qu’il y ait dans une Nation des Particuliers très-habiles, & que le gros de la Nation soit peu instruit.

Ce sont les Colleges comparés, qui marquent la somme des lumieres répandues dans les différentes têtes des Citoyens ; mais ce sont les Mémoires des Académies, les bons Livres qui désignent les lumieres de la Nation.

Que l’on compare nos Colleges, dont les méthodes sont vicieuses, avec ceux d’Oxfort, de Cambrige, de Leyde, de Gottingue, qui ont des Livres élémentaires mieux faits que les nôtres ; on verra qu’il est nécessaire qu’un Allemand & un Anglois soient mieux instruits qu’un François. Par la même raison il étoit impossible qu’un Romain bien élevé, qui se façonnoit dans la conversation & dans la société d’un homme respectable, qui plaidoit des causes, qui devenoit Edile, Préteur, Augure, Consul ; qui présidoit au Sénat & commandoit des Armées, ne fût pas un homme supérieur à nos Anglois & à nos François, parce que c’est l’expérience seule qui peut former les hommes.

Mais quand on mettra nos Mémoires de l’Académie des Sciences, en parallele avec ceux de Londres, de Leipsick, &c. nos bons Livres avec ceux des Etrangers, on verra qu’un François qui sera mis de bonne heure sur les bonnes voies, est aussi habile & peut-être mieux instruit qu’un autre ; qu’il a plus d’ordre, de méthode & de goût ; car il faut rendre justice à la Nation Françoise ; elle sera tout ce qu’elle voudra être, ou tout ce qu’on voudra qu’elle soit. Elle a dans tous les genres des exemples & des modeles à opposer à ceux de l’Antiquité. Elle a eu ses Thémistocles, ses Miltiades & ses Periclès, ses Demosthenes, ses Sophocles & ses Aristophanes ; elle les aura encore quand on le voudra sérieusement. C’est l’Etat, c’est la majeure partie de la Nation qu’il faut principalement avoir en vue dans l’éducation : car vingt millions d’hommes doivent être plus considérés qu’un million, & les Paysans qui ne sont pas encore un Ordre en France, comme en Suede, ne doivent pas être négligés dans une Institution : elle a également pour but que les Lettres soient cultivées, & que les terres soient labourées ; que toutes les Sciences & les Arts utiles soient perfectionnées, que la justice soit rendue, & que la Religion soit enseignée ; qu’il y ait des Généraux, des Magistrats, des Ecclésiastiques instruits & capables, des Artistes, des Artisans habiles, le tout dans une proportion convenable. C’est au Gouvernement à rendre chaque Citoyen assez heureux dans son état, pour qu’il ne soit pas forcé d’en sortir.

Pour remplir ces différens objets, il n’est pas nécessaire que l’Etat gêne les Particuliers ni la liberté des Citoyens ; il doit seulement présider à tout, animer tout, lever les obstacles, donner des facilités, des encouragemens à une Nation industrieuse ; &, pour dire ce que je pense, une Nation comme la nôtre (je parle du commun de la Nation) n’a besoin que d’être instruite. Nous avons une infinité de Livres excellens, peu de Livres classiques & élémentaires. Qu’il en soit fait pour les enfans & pour les ignorans, qu’on laisse ensuite agir le génie, qu’on ne gêne pas la liberté des esprits, qu’on inspire l’amour de la patrie & du bien public, & que les talens ne nuisent pas à ceux qui les possedent, quand ils n’en abusent pas.

II y aura des Savans en France, quand la Science sera honorée, & qu’elle ne sera pas toute tournée vers un objet de parti, de cabale & d’intrigue, comme nous avons vu pendant un siecle l’Erudition Ecclésiastique réduite à ce qu’on nommoit l’affaire du temps ; ou, pour mieux dire, à celle du jour. Il y aura des professions quand il y aura des apprentissages réels, & que l’application & les talens meneront à la considération.

Il est aisé de voir que tous ces grands objets tiennent à la Législation, mais il est bon de les remettre sous les yeux d’un Gouvernement sage & prudent, pour marquer toute l’étendue qu’on doit donner à une bonne Institution.

Ce seroit ici le lieu d’examiner à quel âge on doit faire entrer les enfans dans les Colleges ; mais cela dépend de l’âge où l’on doit les en faire sortir pour commencer l’essai des différentes professions : & c’est encore une portion de la Législation qui mériteroit d’être approfondie.

Est-il convenable que l’on s’inscrive à dix ou douze ans dans des Rolles de Milices de terre ou de mer, uniquement pour gagner du tems & obtenir la récompense d’un service que l’on ne peut faire ? C’est une injustice évidente contre ceux qui servent en effet.

Les temps pour la Cléricature & pour la Magistrature, sont fixés par les Loix ; & il semble que l’on n’ait considéré les apprentissages que par rapport à ces professions, comme-si les autres n’en avoient pas également besoin.

Je pense que l’on pourroit déterminer à peu près l’âge de dix ans pour entrer dans les Colleges, & celui de dix-sept ans pour en sortir. Dix-sept ans accomplis est l’âge où les Romains prenoient la robe virile.

On ne parle jamais de l’institution, sans traiter la question de l’éducation publique & de l’éducation particuliere ; mais si l’on avoit de bons Plans d’étude & des Livres élémentaires, peut-être verroit-on que celle-ci deviendroit aussi facile que l’autre, & en ce cas il n’y auroit pas de comparaison à faire. Le lait de la mere vaut toujours mieux pour les enfans que celui des mercénaires.

Un homme de beaucoup d’esprit5 a dit que le plus grand service que les Sociétés Littéraires pussent rendre aux Lettres, aux Sciences & aux Arts, étoit de faire des méthodes & de tracer des routes qui épargnassent du travail & des erreurs, & qui conduisissent à la vérité par les voies les plus courtes & les plus sûres.

Un jeune homme qui est sur les bonnes voies, en saura plus à vingt-cinq ans qu’un autre à trente-cinq, si celui-ci n’a pas été bien conduit.

Les études sont trop longues & trop difficiles, parce qu’elles sont trop embarrassées d’inutilités ; cela est évident pour les Colleges : voilà pourquoi en étudiant beaucoup on sait si peu de chose. Quand on n’est pas dans le vrai chemin, plus on avance, moins on arrive au terme : un bon guide épargnerait bien des longueurs. Ce sont les inutilités & les faussetés qui sont longues & prolixes. Le vrai a encore le mérite d’être plus aisément entendu ; c’est le faux qui est inintelligible.

Il paroît que par rapport aux vues d’éducation, il y a dans le Public de l’Europe même, une espece de fermentation qui doit naturellement faire de bons effets ; elle en produira certainement chez nous, si elle est soutenue & ménagée, si on ne se contente pas d’une spéculation inutile, & si on n’oublie pas avant six mois ce qu’il faudroit mettre en pratique dès-à-present.

Il s’agit de savoir s’il est possible de tirer de nos Colleges plus d’utilité que l’on n’en tiroit. Je crois qu’il est facile de prouver l’affirmative par des raisons & par des exemples, & c’est l’objet que je me suis proposé dans cet Essai.

Je n’entrerai pas dans les détails qui seraient infinis, & j’exhorte les Maîtres à lire tous les bons Livres sur l’Education6 & sur le choix des études. J’établis les principes & la formule générale de l’éducation littéraire, les opérations principales de chaque âge : je marque les bons Livres élémentaires qui manquent à la société ; les conséquences & les détails viendront s’y joindre d’eux-mêmes.

Quel est le meilleur plan d’études pour l’éducation de la jeunesse & quelle méthode doit-on suivre pour remplir ce plan ?

On voit qu’il ne s’agit point ici d’un traité entier d’éducation, qui demanderoit des vues plus approfondies, mais simplement du plan des études que l’on pourroit substituer à celles des Colleges.

Je suppose dans tout ce Mémoire la distinction que l’Abbé Fleury a établi des connoissances nécessaires, utiles & agréables, de celles qui sont le plus généralement utiles, suivant la différence des personnes.

Ces distinctions suffisent, pourvu que l’on ait soin de proportionner les études à la différence des âges, d’en bien désigner le but, de ne pas confondre les moyens avec la fin, les mots avec les choses, & l’instrument avec l’art même ; pourvu que l’on marque avec précision, en chaque genre, les bornes des connoissances au-delà desquelles l’esprit humain ne peut atteindre ; & c’est ce qui me paroît le plus essentiel dans un plan d’éducation.

Principes d’un Plan d’études.

Un plan est le dessein d’un édifice dans lequel il entre plusieurs parties, qui doivent si correspondre & former un ensemble. Un Plan d’études pour la jeunesse, c’est l’ordre, l’arrangement des instructions, suivant lequel les connoissances qui précedent, doivent servir à acquérir celles qui suivent, & concourir toutes au but & aux vues qu’on s’est proposées.

Il semble que cette méthode ne devroit pas être un grand mystere. Les principes pour instruire les enfans doivent être ceux par lesquels la nature les instruit elle-même. La mature est le meilleur des maîtres.

Il suffit donc d’observer comment les premières connoissances entrent dans l’esprit des enfans, & comment les hommes faits en acquièrent eux-mêmes.

L’expérience, contre laquelle on philosopheroit en vain, apprend que nous n’apportons en naissant qu’une capacité vuide, qui se remplit successivement ; que pour introduire des notions dans les esprits, il n’y a d’autres passages ouverts, que la sensation & la réflexion.

Il paroît certain que l’homme ne commence à avoir des connoissances, que lorsqu’il commence à faire usage de ses sens ; sa premiere sensation est sa premiere connoissance.

Les enfans, non plus que les personnes avancées en âge, ne sont capables de réflexions, qu’au moyen des idées acquises : les idées abstraites supposent dans l’esprit, des connoissances avec lesquelles elles puissent se lier ; on ne les appelle abstraites, que parce qu’elles sont tirées des idées particulieres ; elles doivent par conséquent en être précédées dans l’ordre de l’enseignement, comme dans l’ordre de la nature. Vous ne feriez jamais comprendre que le tout est plus grand que la partie à une personne qui n’auroit pas auparavant une idée de la partie & du tout.

Ainsi le principe fondamental de toute bonne méthode, est de commencer par ce qui est sensible, pour s’élever par degrés à ce qui est intellectuel ; par ce qui est simple, pour parvenir à ce qui est composé ; de s’assurer des faits avant de rechercher les causes.

Le plus sûr moyen d’instruire les autres, c’est de les conduire par la route qu’on a dû suivre pour s’instruire soi-même : or chacun peut connoître, par sa propre expérience, que les idées sont plus faciles à proportion qu’elles sont moins abstraites & qu’elles se rapprochent davantage des sens ; elles ont encore l’avantage d’être déterminées par elles-mêmes : les notions abstraites au contraire sont vagues, n’offrent rien de fixe à l’esprit, & l’objet du Philosophe doit être de déterminer ses idées, & de les fixer.

C’est donc une regle invariable d’inculquer par des exemples sensibles & réitérés, les connoissances particulieres dont les maximes générales & les termes abstraits supposent les impressions.

« Si l’on saisissoit les progrès des connoissances, dit un homme qui en a bien démêlé l’origine (l’Abbé de Condillac), elles se suivroient dans un tel ordre, que ce que l’une ajouteroit à celle qui l’auroit immédiatement précédée, seroit trop simple pour avoir besoin de preuves. De la sorte on arriveroit aux plus compliquées, & de celles-là on descendroit sans peine aux plus simples : à peine pourroit-on les oublier, ou du moins si cela arrivoit, la liaison qui seroit entre elles, donneroit la facilité de les retrouver.

Par ce moyen, continue cet Auteur, on paroîtroit plutôt trouver des vérités nouvelles, que démontrer celles qui sont déjà trouvées. On ne convaincroit pas seulement les jeunes gens, on les éclaireroit ; on les mettroit en état de se rendre raison de tous leurs progrès, & d’en faire par eux-mêmes ; ils sauroient toujours où ils sont, d’où ils viennent, où ils vont ; ils pourroient juger par eux-mêmes de la route que le guide leur traceroit, & en prendre une plus sûre, s’ils trouvoient du danger à la suivre. »

On doit autant étudier pour se former que pour s’instruire. Comment est-ce que les hommes se forment & qu’ils acquierent des connoissances ? C’est en voyant différens objets ; c’est en écoutant les gens instruits, en expérimentant, en réfléchissant : celui qui a plus vu, plus observé, plus réflechi, est le plus habile ; celui à qui on a montré de meilleurs modeles, a le goût le plus sûr ; c’est l’avantage que certains enfans ont sur d’autres : il a passé sous leurs yeux un plus grand nombre d’objets ; il y a plus de choix dans ceux qu’on leur a montrés ; ils ont de meilleurs modeles, plus d’idées exemplaires. Un homme qui n’auroit vu que des tableaux de Raphaël & du Titien, ne se contenteroit pas de peintres médiocres.

Il s’ensuit de ces observations, que toute méthode qui commence par des idées abstraites, n’est pas faite pour les enfans, & qu’elle est contraire à la nature de l’esprit humain : cette seule réflexion bannit les abstractions de tous les Livres élémentaires de Grammaire, de Rhétorique, de Philosophie & de Religion.

Il s’agit de bâtir une maison, on doit d’abord amasser des matériaux : il s’agit d’élever l’édifice des connoissances humaines, il faut avoir les idées particulieres qui composent cet édifice ; les faits, les observations, les expériences en sont le fondement : c’est donc à les assembler, à se rendre ces objets familiers, qu’on doit s’appliquer dans les commencemens.

Que les enfans voient beaucoup d’objets, qu’on les varie, qu’on les montre sous plusieurs faces & à diverses reprises ; on ne peut trop remplir leur mémoire & leur imagination de faits & d’idées utiles, dont ils puissent faire usage dans le cours de la vie7, d. « La variété plaît sur-tout à cet âge, dit l’Abbé Fleury ; les enfans étudient plus volontiers deux heures durant, quatre matieres différentes, qu’une seule pendant une heure. Une étude sert de divertissement à l’autre ; & plus elles sont diverses, moins il est à craindre qu’elles se confondent. » Un autre grand Maître dans l’art d’enseigner (s’Gravesande) dit dans le chapitre 30 de sa Logique, « que ceux qui ont pris l’habitude de ne considérer qu’une sorte d’idées, quelque habileté qu’ils puissent y avoir acquise, raisonnent presque toujours mal sur d’autres objets ». Il ajoute, que « pour acquérir de la flexibilité dans l’esprit & de l’étendue, il faut s’être appliqué à plusieurs choses différentes entre elles. »

Tout ce qu’on doit savoir, n’est pas contenu dans les Livres : il y a mille choses dont on peut s’instruire par la conversation, par l’usage et la pratique ; mais il n’y a que des esprits déjà un peu formés, qui puissent profiter de cette instruction. L’homme est fait pour agir, & il n’étudie que pour s’en rendre capable. L’esprit d’étude dans le monde, seroit opposé à celui d’affaires ; mais on entendra mal les affaires, si on n’a pas étudié. L’important est d’acquérir les grands principes des connoissances les plus ordinaires : l’expérience, qui est la meilleure leçon, achèvera le reste. Si l’on n’a pas ces principes, le seul conseil que l’on puisse prendre, c’est de suspendre son jugement : de tous les préceptes de la Philosophie, c’est le plus universel.

L’étude doit être l’occupation de la jeunesse, & le délassement du reste de la vie pour remplir utilement les intervalles de l’action.

Le premier âge n’est pas la saison des récoltes, c’est le tems de semer & de faire des provisions : l’objet des études n’est pas que les jeunes gens, au sortir de la premiere éducation, possedent les idées formées de toutes les Sciences : ce seroit un projet chimérique, un beau rêve ; mais il se peut faire aisément qu’ils aient une teinture des principales, qu’ils aient acquis un grand nombre de matériaux de connoissances, & qu’ils aient l’art d’en acquérir ; art inestimable, & peut-être supérieur aux connoissances mêmes.

Presque toute notre Philosophie & notre éducation ne roulent que sur des mots ; ce sont les choses même qu’il importe de connoître. Revenons au vrai & au réel ; car en soi la vérité n’est autre chose que ce qui est, ce qui existe, & dans notre esprit ce n’est que la connoissance des choses existantes.

Ce but est certainement plus juste, & le chemin pour y arriver, est plus droit que le chemin tortueux par lequel les jeunes gens n’arrivent qu’à la connoissance de mots ou d’abstractions.

Le moyen pour réussir, est d’exciter leur curiosité, d’aider l’esprit & le génie, de donner du ressort à leur ame : c’est ce que l’on ne fera jamais par des études abstraites, seches & ennuyeuses. Que ce que vous leur présentez soit agréable ; piquez leur curiosité ; flattez leur amour propre ; entretenez-les dans la gaieté qui est naturelle à cet âge, & ne joignez pas aux études, l’idée de labeur & de peine ; parmi les connaissances choisissez celles dont on peut tirer plus de conséquences utiles, qui ont plus de rapport à l’usage de la vie civile, aux mœurs & à la vertu ; celles qui élèvent l’ame & l’esprit : préférez les opérations qui ont plusieurs utilités à la fois ; répétez & approfondissez les mêmes dans toute la suite de l’éducation, de sorte que depuis le commencement jusqu’à la fin ce ne soient que les mêmes vérités, les mêmes choses plus développées.

L’expérience fait voir qu’on oublie, au sortir du College, presque tout ce qu’on y a appris. Pourquoi ? C’est que les connoissances qu’on y a acquises ne sont point liées avec les notions communes ; c’est que l’on ne retient bien que ce qui a été souvent répété, & qu’il n’y a que la répétition des mêmes idées qui puisse former des traces assez fortes pour les conserver long-tems. L’expérience fait voir également qu’on n’oublie jamais ce qui est gravé pendant l’enfance dans les fibres délicates du cerveau, par des actes fréquens & réitérés. Il n’y a point d’enfant qui ait oublié à jouer aux cartes.

C’est sur ces principes simples qu’est fondé le Plan que je propose. Toute bonne méthode doit porter sur la nature de l’esprit humain & sur des faits incontestables. Un Plan court peut contenir plus de choses qu’un Plan allongé : ce qu’il y a de plus long, c’est l’Histoire ; encore pourroit-on y faire beaucoup de retranchemens. Toutes les sciences nécessaires à chaque homme peuvent être resserrées en peu de volumes.

Une précaution nécessaire, c’est que l’on ne rejette pas, comme on fait, toute la peine & tout le travail sur les enfans ; c’est en quoi l’usage des Colleges est le plus vicieux, parce qu’il y a un trop grand nombre d’Eleves dans une seule classe. C’est aux Maîtres à faire travailler les enfans, mais ils doivent se charger de ce qu’il y a de plus pénible ; & l’Etat doit soulager les Maîtres, autant qu’il est possible, en faisant composer par des gens habiles des Livres élémentaires & classiques.

De l’Education du premier âge, jusqu’à environ dix ans.

Les enfans n’ont point d’expérience, parce qu’ils n’ont rien vu ; ils n’ont point d’attention, parce que la foiblesse de leurs organes ne résisteroit pas à une tension soutenue sur le même objet ; ils n’ont pas de jugement, parce qu’ils n’ont ni assez de matériaux dans l’esprit pour les comparer, ni assez d’exercice & de force pour saisir les détails sans lesquels toute comparaison manque de justesse. Ils ont des sens qui sont les portes des connoissances ; de la mémoire qui leur rappelle les choses absentes qu’ils ont vues ; ils ont de plus la faculté de réfléchir sur leurs sensations, sur le sentiment intérieur qui ne les abandonne jamais, non plus que les autres hommes, & sur les représentations des uns & des autres, c’est-à-dire, sur leurs idées.

Il ne s’agit que d’employer ces facultés pour fixer leur attention, pour perfectionner leur jugement, & leur procurer l’expérience qui manque à cet âge.

J’avoue qu’après l’effort inconcevable qu’ont fait les enfans pour apprendre à parler, ce qui me paroît le plus difficile dans toute l’éducation, c’est de leur apprendre à lire. J’ai peine à comprendre comment on y parvient, sur-tout par la méthode qu’on emploie pour les instruire. Si l’on fait attention aux différentes combinaisons, à la multiplicité des opérations que cette étude exige, à la quantité de sons inutiles ou impropres qu’on leur fait articuler : on conviendra que ce n’est pas une chose aisée, quoiqu’elle soit commune, & qu’il faut nécessairement ou que ce soit presque l’effet d’une routine méchanique, ou que leur esprit soit déjà capable d’une infinité de combinaisons, lorsqu’il s’applique à des objets sensibles.

Ce qui porteroit à supposer cette capacité dans les enfans, c’est le peu d’effort avec lequel ils apprennent des jeux qui exigent des combinaisons assez fines. Mais d’un autre côté on peut demander si cette facilité ne viendroit pas plutôt de ce qu’ils ont les idées particulieres de la chose qu’ils font, & qu’ils font avec plaisir.

Je remarque que tout ce que fait la nature, quelque compliqué qu’il soit, elle le fait aisément ; dès que l’art survient, la difficulté naît ; l’art est long & pénible. Apprendre à parler, apprendre une langue par l’usage, cela se fait naturellement & facilement : apprendre à lire, apprendre une langue par regles & par art, c’est l’occupation de plusieurs années.

Ainsi ce seroit une matiere digne de la recherche des bons Citoyens & de l’attention des Gouvernemens que de fixer une fois la méthode la plus simple d’enseigner à lire & d’enseigner les langues. Ce seroit épargner beaucoup de peine aux enfans, d’embarras aux peres & aux maîtres ; ce serait ménager bien du temps pour l’acquisition des connoissances réelles. Je crois, d’après plusieurs expériences réitérées, que le Bureau Typographique est sans comparaison ce qu’il y a de mieux pour la lecture.

Mais je suppose qu’un enfant sache déjà lire & écrire ; qu’il sache même dessiner, ce que je regarde comme nécessaire, je dis que les premiers objets dont on doit l’occuper depuis cinq ou six ans jusqu’à dix, sont l’Histoire, la Géographie, l’Histoire naturelle, des Récréations physiques & mathématiques ; connoissances qui sont à sa portée parce qu’elles tombent sous les sens, parce qu’elles sont les plus agréables, & par conséquent les plus propices à occuper l’enfance. S’il est vrai que ces objets soient la base & les matériaux de nos idées, le fondement de la vie civile, de toutes les sciences & de tous les arts sans exception, il est évident que c’est par-là qu’on doit commencer l’instruction.