«Ah! mon ami, quelle scène je viens de subir; si tu m’as donné le bonheur depuis trois ans, je l’ai bien payé! Il est rentré de son bureau dans un état de fureur à faire frissonner. Je le connaissais bien laid, je l’ai vu monstrueux. Ses quatre véritables dents tremblaient, et il m’a menacée de son odieuse compagnie, si je continuais à te recevoir. Mon pauvre chat, hélas! notre porte sera fermée pour toi désormais. Tu vois mes larmes, elles tombent sur mon papier, elles le trempent! pourras-tu me lire, mon cher Hector? Ah! ne plus te voir, renoncer à toi, quand j’ai en moi un peu de ta vie comme je crois avoir ton cœur, c’est à en mourir. Songe à notre petit Hector! ne m’abandonne pas; mais ne te déshonore pas pour Marneffe, ne cède pas à ses menaces! Ah! je t’aime comme je n’ai jamais aimé! Je me suis rappelé tous les sacrifices que tu as faits pour ta Valérie, elle n’est pas et ne sera jamais ingrate: tu es, tu seras mon seul mari. Ne pense plus aux douze cents francs de rente que je te demande pour ce cher petit Hector qui viendra dans quelques mois... je ne veux plus rien te coûter. D’ailleurs, ma fortune sera toujours la tienne.

»Ah! si tu m’aimais autant que je t’aime, mon Hector, tu prendrais ta retraite, nous laisserions là chacun nos familles, nos ennuis, nos entourages où il y a tant de haine, et nous irions vivre avec Lisbeth dans un joli pays, en Bretagne, où tu voudras. Là nous ne verrions personne, et nous serions heureux, loin de tout ce monde. Ta pension de retraite, et le peu que j’ai, en mon nom, nous suffira. Tu deviens jaloux, eh! bien, tu verrais ta Valérie occupée uniquement de son Hector, et tu n’aurais jamais à faire ta grosse voix comme l’autre jour. Je n’aurai jamais qu’un enfant, ce sera le nôtre, sois-en bien sûr, mon vieux grognard aimé. Non, tu ne peux pas te figurer ma rage, car il faut savoir comment il m’a traitée, et les grossièretés qu’il a vomies sur ta Valérie! ces mots-là saliraient ce papier; mais une femme comme moi, la fille de Montcornet, n’aurait jamais dû dans toute sa vie en entendre un seul. Oh! je t’aurais voulu là pour le punir par le spectacle de la passion insensée qui me prenait pour toi. Mon père aurait sabré ce misérable, moi je ne peux que ce que peut une femme: t’aimer avec frénésie! Aussi, mon amour, dans l’état d’exaspération où je suis, m’est-il impossible de renoncer à te voir. Oui! je veux te voir en secret, tous les jours! Nous sommes ainsi, nous autres femmes: j’épouse ton ressentiment. De grâce, si tu m’aimes, ne le fais pas chef de bureau, qu’il crève sous-chef!... En ce moment, je n’ai plus la tête à moi, j’entends encore ses injures. Bette, qui voulait me quitter, a eu pitié de moi, elle reste pour quelques jours.

»Mon bon chéri, je ne sais encore que faire. Je ne vois que la fuite. J’ai toujours adoré la campagne, la Bretagne, le Languedoc, tout ce que tu voudras, pourvu que je puisse t’aimer en liberté. Pauvre chat, comme je te plains! te voilà forcé de revenir à ta vieille Adeline, à cette urne lacrymale, car il a dû te le dire, le monstre, il veillera jour et nuit sur moi; il a parlé de commissaire de police! Ne viens pas! je comprends qu’il est capable de tout, du moment où il faisait de moi la plus ignoble des spéculations. Aussi voudrais-je pouvoir te rendre tout ce que je tiens de tes générosités. Ah! mon bon Hector, j’ai pu coqueter, te paraître légère, mais tu ne connaissais pas ta Valérie; elle aimait à te tourmenter, mais elle te préfère à tout au monde. On ne peut pas t’empêcher de venir voir ta cousine, je vais combiner avec elle les moyens de nous parler. Mon bon chat, écris-moi de grâce un petit mot pour me rassurer, à défaut de ta chère présence... (oh! je donnerais une main pour te tenir sur notre divan). Une lettre me fera l’effet d’un talisman; écris-moi quelque chose où soit toute ta belle âme; je te rendrai ta lettre, car il faut être prudent, je ne saurais où la cacher, il fouille partout. Enfin, rassure ta Valérie, ta femme, la mère de ton enfant. Être obligée de t’écrire, moi qui te voyais tous les jours. Aussi dis-je à Lisbeth: Je ne connaissais pas mon bonheur. Mille caresses, mon chat. Aime bien

»Ta Valérie

—Et des larmes!... se dit Hulot en achevant cette lettre, des larmes qui rendent son nom indéchiffrable.—Comment va-t-elle? dit-il à Reine.

—Madame est au lit, elle a des convulsions, répondit Reine. L’attaque de nerfs a tordu madame comme un lien de fagot, ça l’a prise après avoir écrit. Oh! c’est d’avoir pleuré... L’on entendait la voix de monsieur dans les escaliers.

Le baron, dans son trouble, écrivit la lettre suivante sur son papier officiel, à têtes imprimées:

«Sois tranquille, mon ange, il crèvera sous-chef! Ton idée est excellente, nous nous en irons vivre loin de Paris, nous serons heureux avec notre petit Hector; je prendrai ma retraite, je saurai trouver une belle place dans quelque chemin de fer. Ah! mon aimable amie, je me sens rajeuni par ta lettre! Oh! je recommencerai la vie, et je ferai, tu le verras, une fortune à notre cher petit. En lisant ta lettre, mille fois plus brûlante que celles de la Nouvelle Héloïse, elle a fait un miracle: je ne croyais pas que mon amour pour toi pût augmenter. Tu verras ce soir chez Lisbeth

»Ton Hector pour la vie!»

Reine emporta cette réponse, la première lettre que le baron écrivait à son aimable amie! De semblables émotions formaient un contre-poids aux désastres qui grondaient à l’horizon; mais, en ce moment, le baron se croyant sûr de parer les coups portés à son oncle, Johann Fischer, ne se préoccupait que du déficit.

Une des particularités du caractère bonapartiste, c’est la foi dans la puissance du sabre, la certitude de la prééminence du militaire sur le civil. Hulot se moquait du procureur du roi de l’Algérie, où règne le Ministère de la Guerre. L’homme reste ce qu’il a été. Comment les officiers de la garde impériale peuvent-ils oublier d’avoir vu les Maires des bonnes villes de l’Empire, les Préfets de l’Empereur, ces empereurs au petit pied, venant recevoir la garde impériale, la complimenter à la limite des départements qu’elle traversait, et lui rendre enfin des honneurs souverains?

A quatre heures et demie, le baron alla droit chez madame Marneffe; le cœur lui battait en montant l’escalier comme à un jeune homme, car il s’adressait cette question mentale: «La verrai-je? ne la verrai-je pas?» Comment pouvait-il se souvenir de la scène du matin où sa famille en larmes gisait à ses pieds? La lettre de Valérie, mise pour toujours dans un mince portefeuille sur son cœur, ne lui prouvait-elle pas qu’il était plus aimé que le plus aimable des jeunes gens? Après avoir sonné, l’infortuné baron entendit la traînerie des chaussons et l’exécrable tousserie de l’invalide Marneffe. Marneffe ouvrit la porte, mais pour se mettre en position et pour indiquer l’escalier à Hulot par un geste exactement semblable à celui par lequel Hulot lui avait montré la porte de son cabinet.

—Vous êtes par trop Hulot, monsieur Hulot!... dit-il.

Le baron voulut passer, Marneffe tira un pistolet de sa poche et l’arma.

—Monsieur le Conseiller d’État, quand un homme est aussi vil que moi, car vous me croyez bien vil, n’est-ce pas? ce serait le dernier des forçats, s’il n’avait pas tous les bénéfices de son honneur vendu. Vous voulez la guerre, elle sera vive et sans quartier. Ne revenez plus, et n’essayez point de passer: j’ai prévenu le commissaire de police de ma situation envers vous.

Et profitant de la stupéfaction de Hulot, il le poussa dehors et ferma la porte.

—Quel profond scélérat! se dit Hulot en montant chez Lisbeth. Oh! je comprends maintenant la lettre. Valérie et moi nous quitterons Paris. Valérie est à moi pour le reste de mes jours; elle me fermera les yeux.

Lisbeth n’était pas chez elle. Madame Olivier apprit à Hulot qu’elle était allée chez madame la baronne en pensant y trouver monsieur le baron.

—Pauvre fille! je ne l’aurais pas crue si fine qu’elle l’a été ce matin, se dit le baron qui se rappela la conduite de Lisbeth en faisant le chemin de la rue Vanneau à la rue Plumet. Au détour de la rue Vanneau et de la rue de Babylone, il regarda l’Éden d’où l’Hymen le bannissait l’épée de la Loi à la main. Valérie, à sa fenêtre, suivait Hulot des yeux; quand il leva la tête, elle agita son mouchoir; mais l’infâme Marneffe souffleta le bonnet de sa femme, et la retira violemment de la fenêtre. Une larme vint aux yeux du Conseiller-d’État.—Être aimé ainsi! voir maltraiter une femme, et avoir bientôt soixante-dix ans! se dit-il.

Lisbeth était venue annoncer à la famille la bonne nouvelle. Adeline et Hortense savaient déjà que le baron, ne voulant pas se déshonorer aux yeux de toute l’Administration en nommant Marneffe chef de bureau, serait congédié par ce mari devenu Hulot phobe. Aussi l’heureuse Adeline avait-elle commandé son dîner de manière que son Hector le trouvât meilleur que chez Valérie, et la dévouée Lisbeth aida Mariette à obtenir ce difficile résultat. La cousine Bette était à l’état d’idole; la mère et la fille lui baisèrent les mains, et lui avaient appris avec une joie touchante que le maréchal consentait à faire d’elle sa ménagère.

—Et de là, ma chère, à devenir sa femme, il n’y a qu’un pas, dit Adeline.

—Enfin, il n’a pas dit non, quand Victorin lui en a parlé, ajouta la comtesse de Steinbock.

Le baron fut accueilli dans sa famille avec des témoignages d’affection si gracieux, si touchants et où débordait tant d’amour, qu’il fut obligé de dissimuler son chagrin. Le maréchal vint dîner. Après le dîner, Hulot ne s’en alla pas. Victorin et sa femme vinrent. On fit un whist.

—Il y a long-temps, Hector, dit gravement le maréchal, que tu ne nous as donné pareille soirée!...

Ce mot, chez le vieux soldat, qui gâtait son frère et qui le blâmait implicitement ainsi, fit une impression profonde. On y reconnut les larges et longues lésions d’un cœur où toutes les douleurs devinées avaient eu leur écho. A huit heures, le baron voulut reconduire Lisbeth lui-même, en promettant de revenir.

—Eh bien! Lisbeth, il la maltraite! lui dit-il dans la rue. Ah! je ne l’ai jamais tant aimée!

—Ah! je n’aurais pas cru que Valérie vous aimât tant! répondit Lisbeth. Elle est légère, elle est coquette, elle aime à se voir courtisée, à ce qu’on lui joue la comédie de l’amour, comme elle dit; mais vous êtes son seul attachement.

—Que t’a-t-elle dit pour moi?

—Voilà, reprit Lisbeth. Elle a, vous le savez, eu des bontés pour Crevel; il ne faut pas lui en vouloir, car c’est ce qui l’a mise à l’abri de la misère pour le reste de ses jours; mais elle le déteste, et c’est à peu près fini. Eh bien! elle a gardé la clef d’un appartement.

—Rue du Dauphin! s’écria le bienheureux Hulot. Rien que pour cela, je lui passerais Crevel... J’y suis allé, je sais...

—Cette clef, la voici, dit Lisbeth, faites-en faire une pareille demain dans la journée, deux si vous pouvez.

—Après?... dit avidement Hulot.

—Eh bien! je reviendrai dîner encore demain avec vous, vous me rendrez la clef de Valérie (car le père Crevel peut lui redemander celle qu’il a donnée), et vous irez vous voir après-demain; là, vous conviendrez de vos faits. Vous serez bien en sûreté, car il existe deux sorties. Si, par hasard, Crevel, qui sans doute a des mœurs de Régence, comme il dit, entrait par l’allée, vous sortiriez par la boutique, et réciproquement. Eh bien! vieux scélérat, c’est à moi que vous devez cela. Que ferez-vous pour moi?...

—Tout ce que tu voudras!

—Eh bien! ne vous opposez pas à mon mariage avec votre frère!

—Toi, la maréchale Hulot! toi, comtesse de Forzheim! s’écria Hector surpris.

—Adeline est bien baronne?... répliqua d’un ton aigre et formidable la Bette. Écoutez, vieux libertin, vous savez où en sont vos affaires! votre famille peut se voir sans pain et dans la boue...

—C’est ma terreur! dit Hulot saisi.

—Si votre frère meurt, qui soutiendra votre femme, votre fille? La veuve d’un maréchal de France peut obtenir au moins six mille francs de pension, n’est-ce pas? Eh bien! je ne me marie que pour assurer du pain à votre fille et à votre femme, vieil insensé!

—Je n’apercevais pas ce résultat! dit le baron. Je prêcherai mon frère, car nous sommes sûrs de toi... Dis à mon ange que ma vie est à elle!...

Et le baron, après avoir vu entrer Lisbeth rue Vanneau, revint faire le whist et resta chez lui. La baronne fut au comble du bonheur, son mari paraissait revenir à la vie de famille; car, pendant quinze jours environ, il alla le matin au Ministère à neuf heures, il était de retour à six heures pour dîner, et il demeurait le soir au milieu de sa famille. Il mena deux fois Adeline et Hortense au spectacle. La mère et la fille firent dire trois messes d’actions de grâces, et prièrent Dieu de leur conserver le mari, le père qu’il leur avait rendu. Un soir, Victorin Hulot en voyant son père aller se coucher dit à sa mère:—Eh! bien, nous sommes heureux, mon père nous est revenu; aussi ne regretterons-nous pas, ma femme et moi, nos capitaux, si cela tient...

—Votre père a soixante-dix ans bientôt, répondit la baronne, il pense encore à madame Marneffe, je m’en suis aperçue; mais bientôt il n’y pensera plus: la passion des femmes n’est pas comme le jeu, comme la spéculation, ou comme l’avarice, on y voit un terme.

La belle Adeline, car cette femme était toujours belle en dépit de ses cinquante ans et de ses chagrins, se trompait en ceci. Les libertins, ces gens que la nature a doués de la faculté précieuse d’aimer au delà des limites qu’elle fixe à l’amour, n’ont presque jamais leur âge. Pendant ce laps de vertu, le baron était allé trois fois rue du Dauphin, et il n’y avait jamais eu soixante-dix ans. La passion ranimée le rajeunissait, et il eût livré son honneur à Valérie, sa famille, tout, sans un regret. Mais Valérie, entièrement changée, ne lui parlait jamais ni d’argent, ni des douze cents francs de rente à faire à leur fils; au contraire, elle lui offrait de l’or, elle aimait Hulot comme une femme de trente-six ans aime un bel étudiant en droit, bien pauvre, bien poétique, bien amoureux. Et la pauvre Adeline croyait avoir reconquis son cher Hector! Le quatrième rendez-vous des deux amants avait été pris, au dernier moment du troisième, absolument comme autrefois la Comédie-Italienne annonçait à la fin de la représentation le spectacle du lendemain. L’heure dite était neuf du matin. Au jour de l’échéance de ce bonheur dont l’espérance faisait accepter au passionné vieillard la vie de famille, vers huit heures, Reine fit demander le baron. Hulot, craignant une catastrophe, alla parler à Reine, qui ne voulut pas entrer dans l’appartement. La fidèle femme de chambre remit la lettre suivante au baron:

«Mon vieux grognard, ne va pas rue du Dauphin, notre cauchemar est malade, et je dois le soigner; mais sois là ce soir, à neuf heures. Crevel est à Corbeil, chez monsieur Lebas, je suis certaine qu’il n’amènera pas de princesse à sa petite maison. Moi je me suis arrangée ici pour avoir ma nuit, je puis être de retour avant que Marneffe ne s’éveille. Réponds-moi sur tout cela; car peut-être ta grande élégie de femme ne te laisse-t-elle plus ta liberté comme autrefois. On la dit si belle encore que tu es capable de me trahir, tu es un si grand libertin! Brûle ma lettre, je me défie de tout.»

Hulot écrivit ce petit bout de réponse:

«Mon amour, jamais ma femme, comme je te l’ai dit, n’a, depuis vingt-cinq ans, gêné mes plaisirs. Je te sacrifierais cent Adeline! Je serai ce soir, à neuf heures, dans le temple Crevel, attendant ma divinité. Puisse le sous-chef crever bientôt! nous ne serions plus séparés; voilà le plus cher des vœux de

»Ton Hector

Le soir, le baron dit à sa femme qu’il irait travailler avec le ministre à Saint-Cloud, qu’il reviendrait à quatre ou cinq heures du matin, et il alla rue du Dauphin. On était alors à la fin du mois de juin.

Peu d’hommes ont éprouvé réellement dans leur vie la sensation terrible d’aller à la mort, ceux qui reviennent de l’échafaud se comptent; mais quelques rêveurs ont vigoureusement senti cette agonie en rêve, ils en ont tout ressenti, jusqu’au couteau qui s’applique sur le cou dans le moment où le Réveil arrive avec le Jour pour les délivrer... Eh bien! la sensation à laquelle le Conseiller-d’État fut en proie à cinq heures du matin, dans le lit élégant et coquet de Crevel, surpassa de beaucoup celle de se sentir appliqué sur la fatale bascule, en présence de dix mille spectateurs qui vous regardent par vingt mille rayons de flamme. Valérie dormait dans une pose charmante. Elle était belle comme sont belles les femmes assez belles pour être belles en dormant. C’est l’art faisant invasion dans la nature, c’est enfin le tableau réalisé. Dans sa position horizontale, le baron avait les yeux à trois pieds du sol; ses yeux, égarés au hasard, comme ceux de tout homme qui s’éveille et qui rappelle ses idées, tombèrent sur la porte couverte de fleurs peintes par Jan, un artiste qui fait fi de la gloire. Le baron ne vit pas, comme le condamné à mort, vingt mille rayons visuels, il n’en vit qu’un seul dont le regard est véritablement plus poignant que les dix mille de la place publique. Cette sensation, en plein plaisir, beaucoup plus rare que celle des condamnés à mort, certes un grand nombre d’Anglais splénétiques la payeraient fort cher. Le baron resta, toujours horizontalement, exactement baigné dans une sueur froide. Il voulait douter; mais cet œil assassin babillait! Un murmure de voix susurrait derrière la porte.

—Si ce n’était que Crevel voulant me faire une plaisanterie! se dit le baron en ne pouvant plus douter de la présence d’une personne dans le temple.

La porte s’ouvrit. La majestueuse loi française, qui passe sur les affiches après la royauté, se manifesta sous la forme d’un bon petit commissaire de police, accompagné d’un long juge de paix, amenés tous deux par le sieur Marneffe. Le commissaire de police, planté sur des souliers dont les oreilles étaient attachées avec des rubans à nœuds barbotants, se terminait par un crâne jaune, pauvre en cheveux, qui dénotait un matois égrillard, rieur, et pour qui la vie de Paris n’avait plus de secrets. Ses yeux, doublés de lunettes, perçaient le verre par des regards fins et moqueurs. Le juge de paix, ancien avoué, vieil adorateur du beau sexe, enviait le justiciable.

—Veuillez excuser la rigueur de notre ministère, monsieur le baron! dit le commissaire, nous sommes requis par un plaignant. Monsieur le juge de paix assiste à l’ouverture du domicile. Je sais qui vous êtes, et qui est la délinquante.

Valérie ouvrit des yeux étonnés, jeta le cri perçant que les actrices ont inventé pour annoncer la folie au théâtre, elle se tordit en convulsions sur le lit, comme une démoniaque au Moyen-Age dans sa chemise de soufre, sur un lit de fagots.

—La mort!... mon cher Hector, mais la police correctionnelle? oh! jamais! Elle bondit, elle passa comme un nuage blanc entre les trois spectateurs, et alla se blottir sous le bonheur-du-jour, en se cachant la tête dans ses mains.—Perdue! morte!... cria-t-elle.

—Monsieur, dit Marneffe à Hulot, si madame Marneffe devenait folle, vous seriez plus qu’un libertin, vous seriez un assassin...

Que peut faire, que peut dire un homme surpris dans un lit qui ne lui appartient pas, même à titre de location, avec une femme qui ne lui appartient pas davantage? Voici.

—Monsieur le juge de paix, monsieur le commissaire de police, dit le baron avec dignité, veuillez prendre soin de la malheureuse femme dont la raison me semble en danger?... et vous verbaliserez après. Les portes sont sans doute fermées, vous n’avez pas d’évasion à craindre ni de sa part, ni de la mienne, vu l’état où nous sommes...

Les deux fonctionnaires obtempérèrent à l’injonction du Conseiller-d’État.

—Viens me parler, misérable laquais!... dit Hulot tout bas à Marneffe en lui prenant le bras et l’amenant à lui.—Ce n’est pas moi qui serais l’assassin! c’est toi! Tu veux être Chef de bureau et officier de la Légion-d’Honneur?

—Surtout, mon directeur, répondit Marneffe en inclinant la tête.

—Tu seras tout cela, rassure ta femme, renvoie ces messieurs.

—Nenni, répliqua spirituellement Marneffe. Il faut que ces messieurs dressent le procès-verbal de flagrant délit, car, sans cette pièce, la base de ma plainte, que deviendrais-je? La haute administration regorge de filouteries. Vous m’avez volé ma femme et ne m’avez pas fait Chef de bureau. Monsieur le baron, je ne vous donne que deux jours pour vous exécuter. Voici des lettres...

—Des lettres!... cria le baron en interrompant Marneffe.

—Oui, des lettres qui prouvent que l’enfant que ma femme porte en ce moment dans son sein est de vous... Vous comprenez? vous devrez constituer à mon fils une rente égale à la portion que ce bâtard lui prend. Mais je serai modeste, cela ne me regarde point, je ne suis pas ivre de paternité, moi! Cent louis de rente suffiront. Je serai demain matin successeur de monsieur Coquet, et porté sur la liste de ceux qui vont être promus officiers, à propos des fêtes de juillet, ou... le procès-verbal sera déposé avec ma plainte au parquet. Je suis bon prince, n’est-ce pas?

—Mon Dieu! la jolie femme! disait le juge de paix au commissaire de police. Quelle perte pour le monde si elle devenait folle!

—Elle n’est point folle, répondit sentencieusement le commissaire de police.

La Police est toujours le Doute incarné.

—Monsieur le baron Hulot a donné dans un piége, ajouta le commissaire de police assez haut pour être entendu de Valérie.

Valérie lança sur le commissaire une œillade qui l’eût tué, si les regards pouvaient communiquer la rage qu’ils expriment. Le commissaire sourit, il avait tendu son piége aussi, la femme y tombait. Marneffe invita sa femme à rentrer dans la chambre et à s’y vêtir décemment, car il s’était entendu sur tous les points avec le baron, qui prit une robe de chambre et revint dans la première pièce.

—Messieurs, dit-il aux deux fonctionnaires, je n’ai pas besoin de vous demander le secret.

Les deux magistrats s’inclinèrent. Le commissaire de police frappa deux petits coups à la porte, son secrétaire entra, s’assit devant le petit bonheur-du-jour, et se mit à écrire sous la dictée du commissaire de police qui lui parlait à voix basse. Valérie continuait de pleurer à chaudes larmes. Quand elle eut fini sa toilette, Hulot passa dans la chambre et s’habilla. Pendant ce temps, le procès-verbal se fit. Marneffe voulut alors emmener sa femme; mais Hulot, en croyant la voir pour la dernière fois, implora par un geste la faveur de lui parler.

—Monsieur, madame me coûte assez cher pour que vous me permettiez de lui dire adieu, bien entendu, en présence de tous.

Valérie vint, et Hulot lui dit à l’oreille:—Il ne nous reste plus qu’à fuir; mais comment correspondre? nous avons été trahis...

—Par Reine! répondit-elle. Mais, mon bon ami, après cet éclat, nous ne devons plus nous revoir. Je suis déshonorée. D’ailleurs, on te dira des infamies de moi, et tu les croiras... Le baron fit un mouvement de dénégation.—Tu les croiras, et j’en rends grâces au ciel, car tu ne me regretteras peut-être pas.

Il ne crèvera pas sous-chef! dit Marneffe à l’oreille du Conseiller-d’État en revenant prendre sa femme à laquelle il dit brutalement:—Assez, madame, si je suis faible pour vous, je ne veux pas être un sot pour les autres.

Valérie quitta la petite maison Crevel, en jetant au baron un dernier regard si coquin qu’il se crut adoré. Le juge de paix donna galamment la main à madame Marneffe, en la conduisant en voiture. Le baron qui devait signer le procès-verbal, restait là tout hébété, seul avec le commissaire de police. Quand le Conseiller-d’État eut signé, le commissaire de police le regarda d’un air fin, par-dessus ses lunettes.

—Vous aimez beaucoup cette petite dame, monsieur le baron?...

—Pour mon malheur, vous le voyez...

—Si elle ne vous aimait pas? reprit le commissaire, si elle vous trompait?...

—Je l’ai déjà su, là, monsieur, à cette place... Nous nous le sommes dit, monsieur Crevel et moi...

—Ah! vous savez que vous êtes ici dans la petite maison de monsieur le maire.

—Parfaitement.

Le commissaire souleva légèrement son chapeau pour saluer le vieillard.

—Vous êtes bien amoureux, je me tais, dit-il. Je respecte les passions invétérées, autant que les médecins respectent les maladies invé... J’ai vu monsieur de Nucingen, le banquier, atteint d’une passion de ce genre-là...

—C’est mon ami, reprit le baron. J’ai soupé souvent avec la belle Esther, elle valait les deux millions qu’elle lui a coûté.

—Plus, dit le commissaire. Cette fantaisie du vieux financier a coûté la vie à quatre personnes. Oh! ces passions-là, c’est comme le choléra...

—Qu’aviez-vous à me dire? demanda le Conseiller-d’État qui prit mal cet avis indirect.

—Pourquoi vous ôterais-je vos illusions? répliqua le commissaire de police; il est si rare d’en conserver à votre âge.

—Débarrassez-m’en! s’écria le Conseiller-d’État.

—On maudit le médecin plus tard, répondit le commissaire en souriant.

—De grâce, monsieur le commissaire!...

—Eh bien! cette femme était d’accord avec son mari...

—Oh!...

—Cela, monsieur, arrive deux fois sur dix. Oh! nous nous y connaissons.

—Quelle preuve avez-vous de cette complicité?

—Oh! d’abord le mari!... dit le fin commissaire de police avec le calme d’un chirurgien habitué à débrider des plaies. La spéculation est écrite sur cette plate et atroce figure. Mais, ne deviez-vous pas beaucoup tenir à certaine lettre écrite par cette femme et où il est question de l’enfant...

—Je tiens tant à cette lettre que je la porte toujours sur moi, répondit le baron Hulot au commissaire de police en fouillant dans sa poche de côté pour prendre le petit portefeuille qui ne le quittait jamais.

—Laissez le portefeuille où il est, dit le commissaire foudroyant comme un réquisitoire, voici la lettre. Je sais maintenant tout ce que je voulais savoir. Madame Marneffe devait être dans la confidence de ce que contenait ce portefeuille.

—Elle seule au monde.

—C’est ce que je pensais... Maintenant voici la preuve que vous me demandez de la complicité de cette petite femme.

—Voyons! dit le baron encore incrédule.

—Quand nous sommes arrivés, monsieur le baron, reprit le commissaire, ce misérable Marneffe a passé le premier, et il a pris cette lettre que sa femme avait sans doute posée sur ce meuble, dit-il en montrant le bonheur-du-jour. Évidemment cette place avait été convenue entre la femme et le mari, si toutefois elle parvenait à vous dérober la lettre pendant votre sommeil; car la lettre que cette dame vous a écrite est, avec celles que vous lui avez adressées, décisive au procès correctionnel.

Le commissaire fit voir à Hulot la lettre que le baron avait reçue par Reine dans son cabinet au ministère.

—Elle fait partie du dossier, dit le commissaire, rendez-la-moi, monsieur.

—Eh bien! monsieur, dit Hulot dont la figure se décomposa, cette femme, c’est le libertinage en coupes réglées, je suis certain maintenant qu’elle a trois amants!

—Ça se voit, dit le commissaire de police. Ah! elles ne sont pas toutes sur le trottoir. Quand on fait ce métier-là, monsieur le baron, en équipages, dans les salons, ou dans son ménage, il ne s’agit plus de francs ni de centimes. Mademoiselle Esther, dont vous parlez, et qui s’est empoisonnée, a dévoré des millions... Si vous m’en croyez, vous détellerez, monsieur le baron. Cette dernière partie vous coûtera cher. Ce gredin de mari a pour lui la loi... Enfin, sans moi, la petite femme vous repinçait!

—Merci, monsieur, dit le Conseiller-d’État qui tâcha de garder une contenance digne.

—Monsieur, nous allons fermer l’appartement, la farce est jouée, et vous remettrez la clef à monsieur le maire.

Hulot revint chez lui dans un état d’abattement voisin de la défaillance, et perdu dans les pensées les plus sombres. Il réveilla sa noble, sa sainte et pure femme, et il lui jeta l’histoire de ces trois années dans le cœur, en sanglotant comme un enfant à qui l’on ôte un jouet. Cette confession d’un vieillard jeune de cœur, cette affreuse et navrante épopée, tout en attendrissant intérieurement Adeline, lui causa la joie intérieure la plus vive, elle remercia le ciel de ce dernier coup, car elle vit son mari fixé pour toujours au sein de la famille.

—Lisbeth avait raison! dit madame Hulot d’une voix douce et sans faire de remontrances inutiles, elle nous a dit cela d’avance.

—Oui! Ah! si je l’avais écoutée, au lieu de me mettre en colère, le jour où je voulais que la pauvre Hortense rentrât dans son ménage pour ne pas compromettre la réputation de cette... Oh! chère Adeline, il faut sauver Wenceslas! il est dans cette fange jusqu’au menton!

—Mon pauvre ami, la petite bourgeoise ne t’a pas mieux réussi que les actrices, dit Adeline en souriant.

La baronne était effrayée du changement que présentait son Hector; quand elle le voyait malheureux, souffrant, courbé sous le poids des peines, elle était tout cœur, tout pitié, tout amour, elle eût donné son sang pour rendre Hulot heureux.

—Reste avec nous, mon cher Hector. Dis-moi comment elles font, ces femmes, pour t’attacher ainsi; je tâcherai... pourquoi ne m’as-tu pas formée à ton usage? est-ce que je manque d’intelligence? on me trouve encore assez belle pour me faire la cour.

Beaucoup de femmes mariées, attachées à leurs devoirs et à leurs maris, pourront ici se demander pourquoi ces hommes si forts et si bons, si pitoyables à des madame Marneffe, ne prennent pas leurs femmes, surtout quand elles ressemblent à la baronne Adeline Hulot, pour l’objet de leur fantaisie et de leurs passions. Ceci tient aux plus profonds mystères de l’organisation humaine. L’amour, cette immense débauche de la raison, ce mâle et sévère plaisir des grandes âmes, et le plaisir, cette vulgarité vendue sur la place, sont deux faces différentes d’un même fait. La femme qui satisfait ces deux vastes appétits des deux natures, est aussi rare, dans le sexe, que le grand général, le grand écrivain, le grand artiste, le grand inventeur, le sont dans une nation. L’homme supérieur comme l’imbécile, un Hulot comme un Crevel, ressentent également le besoin de l’idéal et celui du plaisir; tous vont cherchant ce mystérieux androgyne, cette rareté, qui, la plupart du temps, se trouve être un ouvrage en deux volumes. Cette recherche est une dépravation due à la société. Certes, le mariage doit être accepté comme une tâche, il est la vie avec ses travaux et ses durs sacrifices également faits des deux côtés. Les libertins, ces chercheurs de trésors, sont aussi coupables que d’autres malfaiteurs plus sévèrement punis qu’eux. Cette réflexion n’est pas un placage de morale, elle donne la raison de bien des malheurs incompris. Cette Scène porte d’ailleurs avec elle ses moralités qui sont de plus d’un genre.

Le baron alla promptement chez le maréchal prince de Wissembourg, dont la haute protection était sa dernière ressource. Protégé par le vieux guerrier depuis trente-cinq ans, il avait les entrées grandes et petites, il put pénétrer dans les appartements à l’heure du lever.

—Eh! bonjour, mon cher Hector, dit ce grand et bon capitaine. Qu’avez-vous? vous paraissez soucieux. La session est finie, cependant. Encore une de passée! je parle de cela maintenant, comme autrefois de nos campagnes. Je crois, ma foi, que les journaux appellent aussi les sessions, des campagnes parlementaires.

—Nous avons eu du mal, en effet, maréchal; mais c’est la misère du temps! dit Hulot. Que voulez-vous? le monde est ainsi fait. Chaque époque a ses inconvénients. Le plus grand malheur de l’an 1841, c’est que ni la royauté ni les ministres ne sont libres dans leur action comme l’était l’Empereur.

Le maréchal jeta sur Hulot un de ces regards d’aigle dont la fierté, la lucidité, la perspicacité montraient que, malgré les années, cette grande âme restait toujours ferme et vigoureuse.

—Tu veux quelque chose de moi? dit-il en prenant un air enjoué.

—Je me trouve dans la nécessité de vous demander, comme une grâce personnelle, la promotion d’un de mes sous-chefs au grade de Chef de bureau, et sa nomination d’officier dans la Légion...

—Comment se nomme-t-il? dit le maréchal en lançant au baron un regard qui fut comme un éclair.

—Marneffe!

—Il a une jolie femme, je l’ai vue au mariage de ta fille... Si Roger... mais Roger n’est plus ici. Hector, mon fils, il s’agit de ton plaisir. Comment! tu t’en donnes encore. Ah! tu fais honneur à la Garde impériale! voilà ce que c’est que d’avoir appartenu à l’intendance, tu as des réserves!... Laisse là cette affaire, mon cher garçon, elle est trop galante pour devenir administrative.

—Non, maréchal, c’est une mauvaise affaire, car il s’agit de la police correctionnelle; voulez-vous m’y voir?

—Ah! diantre, s’écria le maréchal devenant soucieux. Continue.

—Mais vous me voyez dans l’état d’un renard pris au piége... Vous avez toujours été si bon pour moi, que vous daignerez me tirer de la situation honteuse où je suis.

Hulot raconta le plus spirituellement et le plus gaiement possible sa mésaventure.

—Voulez-vous, prince, dit-il en terminant, faire mourir de chagrin mon frère que vous aimez tant, et laisser déshonorer un de vos directeurs, un Conseiller-d’État? Mon Marneffe est un misérable, nous le mettrons à la retraite dans deux ou trois ans.

—Comme tu parles de deux ou trois ans, mon cher ami!... dit le maréchal.

—Mais, prince, la Garde impériale est immortelle.

—Je suis maintenant le seul maréchal de la première promotion, dit le ministre. Écoute, Hector. Tu ne sais pas à quel point je te suis attaché! tu vas le voir! Le jour où je quitterai le ministère, nous le quitterons ensemble. Ah! tu n’es pas député, mon ami. Beaucoup de gens veulent ta place; et, sans moi, tu n’y serais plus. Oui, j’ai rompu bien des lances pour te garder... Eh bien! je t’accorde tes deux requêtes, car il serait par trop dur de te voir assis sur la sellette à ton âge et dans la position que tu occupes. Mais tu fais trop de brèches à ton crédit. Si cette nomination donne lieu à quelque tapage, on nous en voudra. Moi, je m’en moque, mais c’est une épine de plus sous ton pied. A la prochaine session, tu sauteras. Ta succession est présentée comme un appât à cinq ou six personnes influentes, et tu n’as été conservé que par la subtilité de mon raisonnement. J’ai dit que le jour où tu prendrais ta retraite, et que ta place serait donnée, nous aurions cinq mécontents et un heureux; tandis qu’en te laissant branlant dans le manche pendant deux ou trois ans, nous aurions nos six voix. On s’est mis à rire au conseil, et l’on a trouvé que le vieux de la vieille, comme on dit, devenait assez fort en tactique parlementaire... Je te dis cela nettement. D’ailleurs, tu grisonnes... Es-tu heureux de pouvoir encore te mettre dans des embarras pareils! Où est le temps où le sous-lieutenant Cottin avait des maîtresses! Le maréchal sonna.—Il faut faire déchirer ce procès-verbal! ajouta-t-il.

—Vous agissez, monseigneur, comme un père! je n’osais vous parler de mon anxiété.

—Je veux toujours que Roger soit ici, s’écria le maréchal en voyant entrer Mitouflet, son huissier, et j’allais le faire demander. Allez-vous-en, Mitouflet. Et toi, va, mon vieux camarade, va faire préparer cette nomination, je la signerai. Mais cet infâme intrigant ne jouira pas pendant long-temps du fruit de ses crimes, il sera surveillé, et cassé en tête de la compagnie, à la moindre faute. Maintenant que te voilà sauvé, mon cher Hector, prends garde à toi. Ne lasse pas tes amis, on t’enverra ta nomination ce matin, et ton homme sera officier!... Quel âge as-tu maintenant?

—Soixante-dix ans, dans trois mois.

—Quel gaillard tu fais! dit le maréchal en souriant. C’est toi qui mériterais une promotion, mais mille boulets! nous ne sommes pas sous Louis XV!

Tel est l’effet de la camaraderie qui lie entre eux les glorieux restes de la phalange napoléonienne, ils se croient toujours au bivouac, obligés de se protéger envers et contre tous.

—Encore une faveur comme celle-là, se dit Hulot en traversant la cour, et je suis perdu.

Le malheureux fonctionnaire alla chez le baron de Nucingen auquel il ne devait plus qu’une somme insignifiante, il réussit à lui emprunter quarante mille francs en engageant son traitement pour deux années de plus; mais le baron stipula que, dans le cas de la mise à la retraite de Hulot, la quotité saisissable de sa pension serait affectée au remboursement de cette somme, jusqu’à épuisement des intérêts et du capital. Cette nouvelle affaire fut faite, comme la première, sous le nom de Vauvinet, à qui le baron souscrivit pour douze mille francs de lettres de change. Le lendemain, le fatal procès-verbal, la plainte du mari, les lettres, tout fut anéanti. Les scandaleuses promotions du sieur Marneffe, à peine remarquées dans le mouvement des fêtes de juillet, ne donnèrent lieu à aucun article de journal.

Lisbeth, en apparence brouillée avec madame Marneffe, s’installa chez le maréchal Hulot. Dix jours après ces événements, on publia le premier ban du mariage de la vieille fille avec l’illustre vieillard à qui, pour obtenir un consentement, Adeline raconta la catastrophe financière arrivée à son Hector en le priant de ne jamais en parler au baron qui, dit-elle, était sombre, très-abattu, tout affaissé...—Hélas! il a son âge! ajoute-t-elle. Lisbeth triomphait donc! Elle allait atteindre au but de son ambition, elle allait voir son plan accompli, sa haine satisfaite. Elle jouissait par avance du bonheur de régner sur la famille qui l’avait si long-temps méprisée. Elle se promettait d’être la protectrice de ses protecteurs, l’ange sauveur qui ferait vivre la famille ruinée, elle s’appelait elle-même madame la comtesse ou madame la maréchale! en se saluant dans la glace. Adeline et Hortense achèveraient leurs jours dans la détresse, en combattant la misère, tandis que la cousine Bette, admise aux Tuileries, trônerait dans le monde.

Un événement terrible renversa la vieille fille du sommet social où elle se posait si fièrement.

Le jour même où ce premier ban fut publié, le baron reçut un autre message d’Afrique. Un second Alsacien se présenta, remit une lettre en s’assurant qu’il la donnait au baron Hulot, et après lui avoir laissé l’adresse de son logement, il quitta le haut fonctionnaire qu’il laissa foudroyé à la lecture des premières lignes de cette lettre.

«Mon neveu, vous recevrez cette lettre, d’après mon calcul, le sept août. En supposant que vous employiez trois jours pour nous envoyer le secours que nous réclamons, et qu’il mette quinze jours à venir ici, nous atteignons au premier septembre.

»Si l’exécution répond à ces délais, vous aurez sauvé l’honneur et la vie à votre dévoué Johann Fischer.

»Voici ce que demande l’employé que vous m’avez donné pour complice; car je suis, à ce qu’il paraît, susceptible d’aller en cour d’assises ou devant un conseil de guerre. Vous comprenez que jamais on ne traînera Johann Fischer devant aucun tribunal, il ira de lui-même à celui de Dieu.

»Votre employé me semble être un mauvais gars, très-capable de vous compromettre; mais il est intelligent comme un fripon. Il prétend que vous devez crier plus fort que les autres, et nous envoyer un inspecteur, un commissaire spécial chargé de découvrir les coupables, de chercher les abus, de sévir enfin; mais qui s’interposera d’abord entre nous et les tribunaux, en élevant un conflit.

»Si votre commissaire arrive ici le premier septembre et qu’il ait de vous le mot d’ordre, si vous nous envoyez deux cent mille francs pour rétablir en magasin les quantités que nous disons avoir dans les localités éloignées, nous serons regardés comme des comptables purs et sans tache.

»Vous pouvez confier au soldat qui vous remettra cette lettre, un mandat à mon ordre sur une maison d’Alger. C’est un homme solide, un parent, incapable de chercher à savoir ce qu’il porte. J’ai pris des mesures pour assurer le retour de ce garçon. Si vous ne pouvez rien, je mourrai volontiers pour celui à qui nous devons le bonheur de notre Adeline.»

Les angoisses et les plaisirs de la passion, la catastrophe qui venait de terminer sa carrière galante avaient empêché le baron Hulot de penser au pauvre Johann Fischer, dont la première lettre annonçait cependant positivement le danger, devenu maintenant si pressant. Le baron quitta la salle à manger dans un tel trouble, qu’il se laissa tomber sur le canapé du salon. Il était anéanti, perdu dans l’engourdissement que cause une chute violente. Il regardait fixement une rosace du tapis sans s’apercevoir qu’il tenait à la main la fatale lettre de Johann. Adeline entendit de sa chambre son mari se jetant sur le canapé comme une masse. Ce bruit fut si singulier qu’elle crut à quelque attaque d’apoplexie. Elle regarda par la porte dans la glace, en proie à cette peur qui coupe la respiration, qui fait rester immobile, et elle vit son Hector dans la posture d’un homme terrassé. La baronne vint sur la pointe du pied, Hector n’entendit rien, elle put s’approcher, elle aperçut la lettre, elle la prit, la lut, et trembla de tous ses membres. Elle éprouva l’une de ces révolutions nerveuses si violentes que le corps en garde éternellement la trace. Elle devint, quelques jours après, sujette à un tressaillement continuel; car, ce premier moment passé, la nécessité d’agir lui donna cette force qui ne se prend qu’aux sources mêmes de la puissance vitale.

—Hector! viens dans ma chambre, dit-elle d’une voix qui ressemblait à un souffle. Que ta fille ne te voie pas ainsi! viens, mon ami, viens.

—Où trouver deux cent mille francs? je puis obtenir l’envoi de Claude Vignon comme commissaire. C’est un garçon spirituel, intelligent... C’est l’affaire de deux jours... Mais deux cent mille francs, mon fils ne les a pas, sa maison est grevée de trois cent mille francs d’hypothèques. Mon frère a tout au plus trente mille francs d’économies. Nucingen se moquerait de moi!... Vauvinet?... il m’a peu gracieusement accordé dix mille francs pour compléter la somme donnée pour le fils de l’infâme Marneffe. Non, tout est dit, il faut que j’aille me jeter aux pieds du maréchal, lui avouer l’état des choses, m’entendre dire que je suis une canaille, accepter sa bordée afin de sombrer décemment.

—Mais Hector! ce n’est plus seulement la ruine, c’est le déshonneur, dit Adeline. Mon pauvre oncle se tuera. Ne tue que nous, tu en as le droit, mais ne sois pas un assassin! Reprends courage, il y a de la ressource.

—Aucune! dit le baron. Personne dans le gouvernement ne peut trouver deux cent mille francs, quand même il s’agirait de sauver un ministère! Oh! Napoléon, où es-tu?

—Mon oncle! pauvre homme! Hector, on ne peut pas le laisser se tuer déshonoré!

—Il y aurait bien une ressource, dit-il; mais... c’est bien chanceux... Oui, Crevel est à couteaux tirés avec sa fille... Ah! il a bien de l’argent, lui seul pourrait...

—Tiens, Hector, il vaut mieux que ta femme périsse que de laisser périr notre oncle, ton frère, et l’honneur de la famille! dit la baronne frappée d’un trait de lumière. Oui, je puis vous sauver tous... Oh! mon Dieu! quelle ignoble pensée! comment a-t-elle pu me venir?

Elle joignit les mains, tomba sur ses genoux, et fit une prière. En se relevant, elle vit une si folle expression de joie sur la figure de son mari, que la pensée diabolique revint, et alors Adeline tomba dans la tristesse des idiots.

—Va, mon ami, cours au ministère, s’écria-t-elle en se réveillant de cette torpeur, tâche d’envoyer un commissaire, il le faut. Entortille le maréchal! et à ton retour, à cinq heures, tu trouveras peut-être... oui! tu trouveras deux cent mille francs. Ta famille, ton honneur d’homme, de Conseiller-d’État, d’administrateur, ta probité, ton fils, tout sera sauvé; mais ton Adeline sera perdue, et tu ne la reverras jamais. Hector, mon ami, dit-elle en s’agenouillant, lui serrant la main et la baisant, bénis-moi, dis-moi adieu!

Ce fut si déchirant qu’en prenant sa femme, la relevant et l’embrassant, Hulot lui dit:—Je ne te comprends pas!

—Si tu comprenais, reprit-elle, je mourrais de honte, ou je n’aurais plus la force d’accomplir ce dernier sacrifice.

—Madame est servie, vint dire Mariette.

Hortense vint souhaiter le bonjour à son père et à sa mère. Il fallut aller déjeuner et montrer des visages menteurs.

—Allez déjeuner sans moi, je vous rejoindrai! dit la baronne.

Elle se mit à sa table et écrivit la lettre suivante: